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Berlioz à Londres

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Berlioz: le troisième siècle

 

 

 

 

Contenu de cette page:

Présentation   
Premier voyage: 3 novembre 1847 – 13 juillet 1848  
Deuxième voyage: 10 mai – 28 juillet 1851  
Troisième voyage: 4 mars – 20 juin 1852  
Quatrième voyage: 14 mai – 9 juillet 1853  
Cinquième voyage: 8 juin – 7 juillet 1855  
Épilogue

Domiciles de Berlioz à Londres  
Bâtiments publics et autres locaux

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Présentation

    À l’époque de Berlioz Londres est la ville la plus grande et la plus riche d’Europe. L’Angleterre ne peut certes se vanter d’avoir un Mozart ou un Beethoven, mais Londres est de longue date dévouée au culte de la musique, comme Berlioz le constatera par la suite. ‘Il n’y a pas de ville au monde, j’en suis convaincu, où l’on consomme autant de musique qu’à Londres’, écrit-il en 1851 (Journal des Débats 29 juillet, p. 2; repris en 1852 dans les Soirées de l’Orchestre, 21ème soirée) et il répète cette observation en 1853 (Journal des Débats 26 juillet, p. 2; repris en 1859 dans les Grotesques de la musique). Un calendrier de concerts dans l’Illustrated London News du 4 mai 1850 témoigne de manière éloquente de l’intense activité musicale de la capitale. De longue date Londres attire une foule de compositeurs et musiciens de toute l’Europe, beaucoup d’entre eux d’Allemagne. Hændel débarque à Londres pour la première fois en 1710 et deux ans plus tard s’y installe de manière permanente jusqu’à sa mort en 1759. Paris et Londres sont les premières destinations de la tournée européenne que Léopold Mozart organise pour son fils prodige Wolfgang et sa fille Maria Anna (1763-5). Haydn fait deux visites très remarquées en 1791-2 et de nouveau en 1794-5 sur invitation de l’impresario Salomon, lui-même musicien allemand d’origine. C’est pour répondre à la commande faite en 1817 par la Royal Philharmonic Society de Londres que Beethoven écrit sa neuvième symphonie. Et c’est à Londres que Weber meurt en 1826 après y avoir monté son dernier opéra Obéron, comme Berlioz le rappelle dans ses Mémoires (chapitre 16).

    D’emblée Berlioz prend Londres au sérieux: c’est une des grandes capitales musicales de l’Europe, à citer en compagnie de Paris, Vienne ou Berlin. Presque dès le début de sa carrière de critique musical il a souvent l’occasion d’inclure dans ses feuilletons des notices de manifestations musicales ou autres évènements marquants à Londres et ailleurs en Angleterre, ainsi en 1834 (Critique Musicale [ci-après CM] I p. 178, 289-91, 343-6), 1835 (CM II p. 197-9, 325), 1837 (CM III p. 160-3, 286-7), 1838 (CM III p. 486), 1840 (CM IV p. 353, 365-6), 1842 (CM V p. 210), 1844 (CM V p. 489-91, 615), 1845-7 (CM VI p. 31-2, 95-6, 233-4, 273).

    Il suit aussi de près la presse de Londres et s’intéresse particulièrement aux réactions à ses propres œuvres et à ses concerts à Paris. Après la première exécution du Requiem il écrit à sa mère (Correspondance Générale no. 529, ci-après CG tout court; 17 décembre 1837): ‘Je vous ai envoyé une vingtaine de journaux en deux fois; je pense qu’ils vous sont tous parvenus. La presse anglaise a été aussi très bonne, de sorte que nous pouvons nous flatter de faire un tapage d’enfer dans les quatres parties du monde’. Avant la publication du Requiem il écrit même à la reine Victoria pour lui demander de souscrire (CG no. 544, 17 mars 1838); on ne sait s’il y eut réponse. Plus tard la même année le don de Paganini fait grand bruit dans la presse allemande et anglaise, à la grande satisfaction de Berlioz. ‘Oh! quel tapage en Allemagne et en Angleterre! Un pareil hommage me venir d’un Italien! C’est foudroyant!’ écrit-il à sa sœur Adèle le 20 décembre (CG no. 608). À Édouard Rocher le 28 décembre (CG no. 612): ‘Les suites de cette éclatante profession de foi de l’un des plus grands musiciens qui aient jamais existé seront incalculables, surtout en Allemagne et en Angleterre, ici je m’en aperçois déjà’. ‘Les journaux anglais sont parfaits, c’est un tapage d’enfer à Londres’, écrit-il à Humbert Ferrand quelques jours plus tard (CG no. 616; 2 janvier 1839). De Londres les visiteurs affluent pour les premières exécutions de Roméo et Juliette à la fin de l’année (CG no. 696); ‘la presse de Londres […] m’a traité splendidement’ écrit-il à Ferrand peu après (CG no. 700, 31 janvier 1840; cf. 690). Quelques années plus tard, en 1843, au retour de son premier voyage en Allemagne il constate de même le contrecoup sur la scène anglaise, comme il l’écrit à son père (CG no. 838; 4 ou 5 juin): ‘Ce voyage musical a eu un retentissement prodigieux dans la presse Allemande et par contrecoup dans les presses Françaises, Anglaises et Italiennes’.

    Mais pour Berlioz Londres – ou plutôt toute l’Angleterre – signifie plus que la musique: l’Angleterre, c’est la patrie de Shakespeare, dont le théâtre lui est révélé en septembre 1827 par les représentations à l’Odéon d’une troupe d’acteurs anglais venus à Paris. L’élite intellectuelle de Paris est bouleversée, et pour Berlioz au choc artistique de l’évènement s’ajoute l’impression personnelle faite sur lui par l’actrice irlandaise Harriet Smithson dans les rôles d’Ophélie et de Juliette (Mémoires, chapitre 18). La suite est trop connue pour qu’on ait besoin de s’y attarder. Shakespeare, de l’aveu de Berlioz, est l’influence majeure sur toute sa personnalité d’artiste et sa vision du monde, et directement ou indirectement il sera désormais à la source de son inspiration pour beaucoup de ses chefs-d’œuvres jusqu’à la fin de sa carrière. Berlioz reconnaît sa dette à Shakespeare en encadrant ses Mémoires avec une citation de Macbeth, d’abord en français, puis à la fin dans l’original anglais, et le nom de Shakespeare revient sans cesse d’un chapitre à l’autre (73 fois en tout). Les citations ou paraphrases de Shakespeare, caractéristique très personnelle de Berlioz, abondent dans la correspondance et toute l’œuvre littéraire du compositeur: le premier exemple se trouve dans une lettre du 29 novembre 1827 à Humbert Ferrand qui suit de peu les représentations décisives à l’Odéon (CG no. 77).

    Une conséquence immédiate de ses expériences à l’Odéon en septembre 1827 est donc d’ordre linguistique. Berlioz a appris le latin de son père pendant sa jeunesse à La Côte; il commence à apprendre litalien en 1826 (CG no. 63), et l’anglais est la prochaine langue vivante qu’il va tenter d’apprendre lui-même. L’intention en est littéraire et non pratique: méfiant comme toujours envers les traductions et les traducteurs (cf. CG nos. 1562, 1568, 2181, 2712), il veut pouvoir lire Shakespeare dans l’original, test pour lui de la compétence linguistique, comme il l’écrit plusieurs années plus tard à sa sœur Nanci (CG no. 877, 5 janvier 1844; cf. 2198 à ses nièces, en 1857):

[…] Je te fais mon compliment sur tes études anglaises; tu peux maintenant te flatter qu’en travaillant dix heures par jour, en compulsant les vieux glossaires, et en allant vivre dix ans en Angleterre tu parviendras avant une quinzaine d’années à comprendre un peu Shakespeare. […]

    On peut sans doute ajouter au départ l’espoir de pouvoir parler à Harriet Smithson dans sa propre langue. Plusieurs allusions dans la correspondance de Berlioz en 1828 et 1829 montrent qu’à cette époque il suit de temps en temps des classes d’anglais ouvertes au public, et qu’il a probablement commencé dès avant la fin de 1827. Au début de 1828 il envoie à sa sœur Nanci un volume de poèmes de Thomas Moore avec cette appréciation (CG no. 79; 10 janvier):

[…] Voilà de la poésie, encore une traduction doit si fort altérer l’idée première!… Que je voudrais pouvoir lire l’original; mais j’ai été obligé de suspendre mon cours d’anglais. […]

    Puis de nouveau à Nanci le 1er novembre de la même année, après avoir fait la connaissance de Ludwig Schlösser, un admirateur de Shakespeare qui lisait l’anglais, comme il le remarque (CG no. 100; cf. 102):

[…] Je regrette amèrement de ne pouvoir pas apprendre plus vite l’anglais; c’est si peu de suivre trois fois par semaine un cours public où on apprend en une heure ce qu’on pourrait savoir en quinze minutes dans un cours particulier; mais je ne puis, faute de numéraire, avoir un maître à moi. […]

    La dernière allusion à ces classes d’anglais se trouve dans une lettre à sa mère du 10 mai 1829: ‘J’ai été obligé d’interrompre momentanément mes leçons d’anglais; je ne sais quand je pourrai les reprendre. Je n’ai pas un instant à y donner’ (CG no. 125). Après cette date Berlioz ne semble plus avoir suivi de cours d’anglais, mais il continue bien entendu à lire des textes de littérature anglaise, et dans les années à venir il suit aussi de près la presse de Londres. Dès 1829 il sait assez d’anglais pour se sentir capable d’écrire une lettre en anglais à Harriet Smithson (CG no. 117, lettre non conservée). Quand des années plus tard il vient à Londres en novembre 1847 il se dit étonné de pouvoir se débrouiller en anglais, sans toutefois comprendre la moitié de ce qu’on lui dit (CG no. 1134). Contraste frappant avec son ignorance avouée de l’allemand: c’est à travers la traduction française de Gérard de Nerval qu’il découvre le Faust de Goethe en 1829 (Mémoires, chapitre 26), mais son admiration pour l’œuvre ne le poussera jamais à apprendre la langue, pas plus d’ailleurs que le projet longtemps mûri de faire le voyage d’Allemagne pour y exécuter sa musique. Insuffisance dont il sera toujours conscient (cf. e.g. CG nos. 792, 2014): bien des années plus tard, en décembre 1853, les femmes du chœur de Leipzig lui reprochent de leur parler en anglais et non en allemand (CG no. 1669). Ce n’est pas par hasard que dans sa correspondance il n’utilise pratiquement jamais de locutions ou de citations en allemand.

    Berlioz ne maîtrisera jamais parfaitement l’anglais, comme il le reconnaît lui-même (cf. CG nos. 1179 en 1848; 1984 et 2049, toutes deux en 1855), pas plus que Harriet Smithson ne parlera jamais français couramment. L’anglais qu’il utilise de temps en temps dans sa correspondance est souvent gauche ou même incorrect (par exemple CG nos. 1284, 1405, 1475), et avec ses amis anglais comme James Davison il préfère s’exprimer en français. Mais il possède la langue suffisamment pour se sentir plus à l’aise et faire partie de la société de Londres que c’est le cas avec ses voyages en Allemagne. Ses séjours à Londres durent d’ordinaire plus longtemps que ses visites dans les différentes villes d’Allemagne. On remarquera à ce propos que dans ses voyages en Allemagne et ailleurs Berlioz séjourne d’ordinaire à l’hôtel, mais qu’à Londres il loge normalement dans un appartement loué, ce qui lui permet de participer plus librement à la vie sociale de la capitale. De son premier séjour à Londres en 1847-8 à son dernier en 1855 il peut envisager sérieusement la possibilité d’un établissement à long terme (CG nos. 1162, 1163, 1451, 1619, 1984), possibilité qu’il repousse d’emblée à Vienne en 1846 quand elle lui est offerte. Londres, en somme, offre à Berlioz une alternative possible à Paris, comme d’ailleurs pour bien d’autres musiciens français de l’époque.

    Tôt ou tard Berlioz devait donc être attiré immanquablement à Londres pour s’y faire entendre, mais en fait l’occasion ne se présentera que beaucoup plus tard qu’on aurait pu imaginer. Au milieu des années 1830 il envisage brièvement la possibilité d’un voyage en Angleterre avec Harriet (CG no. 435), mais l’idée est vite abandonnée: la situation de l’art dramatique à Londres leur paraît avoir évolué pour le pire (CG nos. 439, 458, 464, 501). Harriet ainsi ne reverra jamais ni l’Angleterre ni son Irlande natale. Mais entretemps la réputation de Berlioz à Londres grandit peu à peu et sa musique – ou du moins les quelques œuvres encore publiées – est exécutée de temps en temps, quoique la première exécution connue, celle de l’ouverture des Francs-Juges au début de 1834 par la Royal Philharmonic Society de Londres, est un échec. Le fait est connu par deux lettres de Berlioz à Schumann trois ans plus tard, fin 1836 et début 1837, où il s’emporte contre le manque de répétitions de la part des musiciens anglais (CG nos. 485bis [tome VIII], 486; cf. 493), vice constant de la musique à Londres qu’il ne cessera de fustiger par la suite (cf. CG nos. 593, 1185, 1451, 1572, 1596, 1598, 1988, 2204, 2357, 2849, 3287). D’où la tiédeur de la réponse qu’il donne en 1838 à la première invitation connue qu’il reçoit de Londres, et qu’il évoque dans une lettre à sa sœur Adèle (CG no. 593; 5 décembre):

[…] Le succès du premier [sc. concert, le 25 novembre au Conservatoire, dirigé par Habeneck] a été immense […]. Hier Lord Burghish [Burgersh] le président de la Société Philharmonique de Londres qui assistait au 1er concert m’a fait demander si je voudrais aller passer deux mois à Londres pour y monter mes symphonies et à quelles conditions… l’affaire s’arrangera peut-être; pour la question d’argent je le crois, mais pour celle des exécutants j’ai peur; car les Anglais sont d’exécrables musiciens, qui ne veulent pas faire de répétitions et qui, de même que les Italiens, se croient les premiers virtuoses du monde. […]

    Aucune décision immédiate n’est faite, mais d’autres offres vont suivre au cours des années à venir. Quelque mois plus tard Berlioz est informé d’une exécution réussie de l’ouverture de Waverley à Londres par la Royal Academy of Music (CG no. 649, 11 mai 1839). En décembre de l’année suivante il est question à nouveau d’une invitation de deux mois pour diriger des concerts à Londres, mais Berlioz trouve les conditions inacceptables (CG nos. 739, 740). Il explique son refus dans une lettre de janvier 1841 à un correspondant inconnu qui lui a envoyé un article dans un journal sur l’exécution de deux de ses ouvertures, Les Francs-Juges et Le Roi Lear, à un concert à sensation organisé par l’impresario Louis-Antoine Jullien avec l’intention évidente de faire de la publicité (CG no. 741):

[…] C’est précisément pour éviter d’être mêlé à de pareilles exécutions que je me tiens en garde autant que possible contre toutes les propositions qui me viennent d’Angleterre; et c’est pour n’être point exécuté malgré moi que j’ai obstinément refusé de laisser publier mes Symphonies. Je regrette même que la gravure ait mis en circulation quelques unes de mes ouvertures. […]
P.S. Si vous avez l’occasion de parler de moi dans votre correspondance, veuillez le faire dans le sens que je viens d’indiquer. C’est-à-dire me présenter aux Anglais comme un artiste qui tient trop au suffrage du public intelligent pour ne pas exiger toutes les garanties pour la bonne exécution de ses ouvrages et la plus complète certitude qu’il n’aura rien [à] démêler avec les mœurs musicales que le rédacteur de l’Atlas vient de stigmatiser si énergiquement.

    Deux autres lettres de janvier 1841 refusent des offres de faire jouer sa Symphonie funèbre et triomphale à Londres en son absence (CG nos. 742ter et 742quater, toutes deux dans le tome VIII), et une lettre de mars à sa sœur Adèle évoque le refus de Berlioz d’une autre offre de venir diriger à Londres, ‘toujours par intérêt pour l’avenir et de plus pour ne pas quitter un instant Paris’ (CG no. 745).

    À cette époque le projet longtemps retardé d’un voyage en Allemagne retient en priorité l’attention de Berlioz, et à l’automne de 1842 il prendra finalement forme. À la veille du départ pour son premier voyage en Allemagne la Royal Philharmonic Society de Londres lui adresse une invitation pour venir diriger deux concerts en mai 1843; il ne reçoit la lettre qu’à son retour plusieurs mois plus tard et sa réponse au début de juin vient trop tard pour que l’invitation ait de suite (CG nos. 791ter, 821bis, 837bis [toutes dans le tome VIII], 838, 839, 841). Entre-temps Berlioz s’intéresse à faire publier le Traité d’instrumentation qu’il vient d’achever dans une édition anglaise en plus de celles projetées en allemand et en italien, et il est en correspondance à ce sujet avec le compositeur Julius Benedict, un ami établi à Londres (CG nos. CG 772ter, 777bis [toutes dans le tome VIII], 791, 841, cf. 861). En 1845 et 1846 ses projets de voyage continuent à se diriger en priorité vers l’Allemagne et l’Europe centrale, mais il reste en contact avec ce qui se passe à Londres, comme le montre l’attention qu’il porte à la presse londonienne (CG nos. 958, 967, 1017). En janvier 1847, après l’échec de la Damnation de Faust à Paris et à la veille de son départ pour la Russie, il parle d’un éventuel voyage à Londres après son retour et visiblement cherche à préparer le terrain (CG nos. 1092, 1093; cf. 1260). En août le projet prend forme, comme il l’écrit à sa sœur Nanci (CG no. 1126, 25 août; cf. 1122, 1127, 1135):

[…] Mais pendant que cette affaire traînait en longueur, grâce à mille intrigues contradictoires et à la lésinerie des Directeurs [de l’Opéra] au sujet de mes appointements, le directeur du Théâtre de Drury-Lane est venu de Londres et m’a offert la place de chef d’orchestre du grand opéra anglais, qui ne m’occupera que trois mois de l’année et me rapportera 10,000 fr, de plus il m’engage pour donner à Londres quatre concerts, composés seulement de mes ouvrages, et il m’assure pour cela dix autre mille francs, et me demande en outre un opéra en trois actes qui sera représenté dans un an ou quinze mois. Je me suis en conséquence décidé à rendre poliment leur parole à nos pauvres directeurs de Paris, et j’ai renoncé à la belle France pour la perfide Albion. […]

    Le directeur de Drury Lane est Louis-Antoine Jullien (1812-1860), musicien et impresario, élève du Conservatoire à Paris mais qui a passé une bonne partie de sa carrière mouvementée à Londres, où ses concerts promenade lui valent une grande popularité. Berlioz le connaît et est au courant de ses activités à Londres; il a de bonnes raisons de se méfier de lui d’après les échos qu’il a reçus d’un concert organisé par lui au début de 1841 (voir ci-dessus). Mais Jullien souhaite vivement attirer à Londres un compositeur et chef d’orchestre dont la réputation en Europe n’a cessé de grandir au fil des ans, et Berlioz de son côté ne peut qu’être tenté par la générosité apparente de l’offre: c’est en principe une position stable pour les six ans à venir. Les frères Escudier, éditeurs à Paris et en bons termes avec Berlioz, servent d’intermédiaires et reçoivent une commission (cf. CG nos. 1124, 1165). Il existe un projet de contrat entre Berlioz et Jullien, de la main de Berlioz (voir CG III p. 765-7). Le 3 novembre Berlioz part finalement pour Londres, plein d’optimisme et heureux de quitter la France (CG no. 1131 [cf. tome VIII]; 1er novembre). Mais à l’encontre de ses voyages en Allemagne et en Europe centrale en 1842-3 et 1845-6 il part cette fois seul et sans Marie Recio. Londres est le dernier grand centre musical en Europe qui lui reste à visiter.

Premier voyage: 3 novembre 1847 – 13 juillet 1848

Chronologie

1847

19 août: Berlioz signe un contrat pour 6 ans avec Jullien pour diriger le Theatre Royal Drury Lane
3 novembre: Berlioz part pour Londres sans Marie Recio
4 novembre: Berlioz arrive à Londres; il loge au 76 Harley Street; mort de Mendelssohn
17 novembre: Berlioz entend Elie de Mendelssohn à Exeter Hall
23 novembre: Berlioz assiste à un dîner en son honneur offert par l’acteur Macready
6 décembre: ouverture de la saison de Drury Lane avec Lucia de Lammermoor de Donizetti; Marie Recio rejoint Berlioz à Londres pour quelques jours
20 décembre: première représentation à Drury Lane de l’opéra de Balfe The Maid of Honour, sous la direction du compositeur

1848

2 ou 28 janvier (?): Berlioz malade confie provisoirement la direction au premier violon Tolbecque
14 janvier au plus tard: Berlioz est informé de la situation financière précaire de Jullien
4 février: Berlioz est reçu par le Comte d’Orsay avec une recommendation d’Alfred de Vigny
7 février: premier concert de Berlioz à Londres, à Drury Lane
9 février: concert à bénéfice à Drury Lane pour le ténor Reeves; on fait bisser l’ouverture du Carnaval romain et le deuxième mouvement de la symphonie Harold en Italie
11 février: première représentation des Noces de Figaro de Mozart à Drury Lane sous la direction de Berlioz
18 février: exécution de la Symphonie funèbre et triomphale à Buckingham Palace devant le Prince Albert, sous la direction de Godfrey
22 février: toast en l’honneur de Berlioz au banquet de la Society of English Musicians
24 février: abdication de Louis-Philippe à Paris
26 février: proclamation en France de la Deuxième République
Fin février-début mars: projet d’un concert à Covent Garden d’œuvres de Berlioz inspirées par Shakespeare
13 mars: Berlioz assiste au concert d’ouverture de la Philharmonic Society à Exeter Hall, où la Symphonie Italienne de Mendelssohn est exécutée
21 mars au 10 avril: Berlioz rédige la Préface et les quatre premiers chapitres des Mémoires
7 avril: Berlioz dirige un concert donné par une nouvelle société de musiciens amateurs
20 avril: Berlioz est obligé par les huissiers de quitter le 76 Harley Street; il s’installe au 26 Osnaburgh Street
22 avril: la presse de Londres annonce la banqueroute de Jullien
24 avril: Marie Recio rejoint Berlioz à Londres
Début mai: Berlioz et Marie Recio entendent Jenny Lind à Her Majesty’s Theatre
Vers le 15-20 mai: Berlioz et Marie Recio assistent à une représentation de Hamlet au Royal Olympic Theatre
Vers le 20 mai: publication à Londres d’une réduction pour piano de l’Apothéose de la Symphonie funèbre et de la Marche hongroise
16 juin: Berlioz dirige la Marche hongroise à Covent Garden
29 juin: deuxième concert de Berlioz à Londres, à Hanover Square Rooms
3 juillet: Berlioz dîne avec l’acteur Macready
4 juillet: achèvement de la version pour orchestre de La Mort d’Ophélie
Vers le 14 juillet: Berlioz et Marie Recio retournent à Paris

Présentation

    Le premier séjour de Berlioz à Londres est le plus long qu’il ait fait dans une même ville en dehors de France (à l’exception de Rome). Mais après les grands espoirs caressés dans les premières semaines la déception de Berlioz à Londres sera cruelle. La mauvaise gestion de Jullien aboutit à sa faillite et entraîne l’effondrement de son entreprise au début de 1848, laissant Berlioz à la dérive à Londres (voyez la page sur Drury Lane). Et bientôt les troubles politiques qui éclatent en France fin février se répandent comme une traînée de poudre dans le reste de l’Europe: c’est tout l’avenir de Berlioz qui est remis en cause. Et peu après son retour à Paris en juillet survient la nouvelle de la mort de son père, dont la santé le préoccupait depuis longtemps. 1848 marque donc dans la carrière du compositeur un coup d’arrêt brutal, lourd de conséquences. Dans ses Mémoires il évoque son premier séjour à Londres, mais brièvement et de manière négative (chapitre 57): son récit insiste sur l’instabilité de Jullien et la gestion catastrophique de son entreprise à Drury Lane, et ne cherche pas à fournir la contrepartie aux récits développés de ses voyages antérieurs en Allemagne, en Europe centrale et en Russie de 1842 à 1847. D’un autre côté on possède un grand nombre de lettres de Berlioz datant de la période de son séjour, qui offrent un aperçu beaucoup plus détaillé et vivant de ses expériences à Londres. De plus, la presse de Londres de l’époque témoigne de la chaleur avec laquelle il est adopté par les cercles artistiques et le public de la capitale, et les souvenirs rédigés plus tard par plusieurs de ses connaissances à Londres viennent ajouter leur contrepoint.

Musique et publications

    En l’occurrence et vu les circonstances peu propices Berlioz ne donnera que deux concerts de sa musique à Londres (à Drury Lane et à Hanover Square Rooms), beaucoup moins que dans ses précédents voyages à l’étranger. Les mois qu’il passe à Londres sont aussi dépourvus de compositions nouvelles, à l’encontre du séjour à Vienne et en Europe centrale en 1845-1846. Divers projets avorteront. Jullien lui suggère de faire un arrangement de l’hymne national God Save the Queen pour la soirée d’ouverture de Drury Lane (CG no. 1134): Berlioz laisse sans doute tomber l’idée discrètement. Autre projet sans suite: Jullien suggère un ballet sur un scénario de Théophile Gautier. Berlioz n’est pas censé composer la musique, mais il agit en intermédiaire dans les négociations avec Gautier, d’où son embarrassement par suite de la faillite de Jullien (CG nos. 1137, 1146, 1148, 1153, 1155, 1245).

    Pour l’opéra qu’il doit écrire pour la saison 1849 de Drury Lane (CG nos. 1126, 1135), et pour lequel le temps lui manque, Berlioz envisage de développer la Damnation de Faust, récemment terminée, pour l’élargir aux dimensions d’un opéra. Il avait complété lui-même le livret de la Damnation de Faust dont une partie seulement avait été fournie par le poète Almire Gandonnière. Il envisage maintenant de s’adresser de nouveau à un librettiste pour fournir le texte supplémentaire, et à nul autre que Scribe, avec lequel il a déjà collaboré en 1841-1842 à un opéra, La Nonne Sanglante, resté cependant inachevé: ni l’un ni l’autre des auteurs n’en est satisfait. Il fait part de l’idée à Scribe pendant l’été, quand le projet d’un voyage à Londres est en train de prendre forme, mais Jullien a déjà consenti à mettre en scène un ouvrage sur le même sujet de Faust (par Spohr) et le projet est d’abord mis en veilleuse (CG no. 1122). Quand Berlioz arrive à Londres le projet est semble-t-il relancé et en novembre et décembre Berlioz est en correspondance avec Scribe sur l’affaire (CG nos. 1138, 1145, 1151). Un aspect important de l’opéra envisagé devait être un rôle plus dévéloppé pour Méphistophélès, expressément pour le compte du grand baryton Pischek que Berlioz a entendu et admiré à Francfort et à Vienne au cours de ses voyages en Allemagne. Berlioz s’intéresse-t-il sérieusement au projet? On ne sait, et l’idée d’une collaboration avec Scribe ne peut guère le tenter après ses expériences avec La Nonne Sanglante (il envisage à un moment d’utiliser la musique de La Nonne pour la saison 1849 à Drury Lane, mais sans grande conviction: CG nos. 1122, 1138). Le projet du Faust aurait entraîné une révision profonde d’une œuvre majeure qu’il venait de terminer et qui avait déjà été exécutée avec succès en Russie et à Berlin, à l’encontre de Benvenuto Cellini qui devra être ressuscité par Liszt et Berlioz à Weimar en 1852 (il est frappant de constater que Berlioz ne semble pas envisager d’offrir Benvenuto Cellini à Jullien). Après quelques semaines le projet semble disparaître complètement; il ne survivra pas à la banqueroute de Jullien et n’est pas même mentionné par Berlioz dans sa correspondance ou ses Mémoires. Au cours des années à venir la Damnation de Faust continuera à être exécutée par Berlioz dans sa forme originale, et sera finalement publiée dans cette version en 1854.

    S’il ne compose pas de musique nouvelle pendant son séjour à Londres, Berlioz travaille à plusieurs arrangements destinés à être publiés par la firme de Frederick Beale, avec lequel il se lie d’amitié. Le succès des deux premières parties de la Damnation de Faust (encore inédite) au concert du 7 février incite Beale à suggérer la publication des trois pièces pour orchestre – la Marche hongroise, le Ballet des Sylphes et le Menuet des Follets – dans une transcription pour piano par Julius Benedict, dont cependant seule la première paraîtra; elle sera également publiée la même année à Paris par Brandus (CG no. 1179, 1184, 1200, 1211). Berlioz tire aussi parti de la fièvre de patriotisme soulevée par la révolution en France pour faire un arrangement pour voix et piano de la Marseillaise, ainsi que de deux chants de Méhul et de Rouget de Lisle, mais on ne sait si ces deux derniers ont jamais vu le jour (CG no. 1184). Dans le même esprit il arrange pour chœur et orchestre l’Apothéose de sa Symphonie funèbre, autre morceau à avoir plu à son premier concert à Londres (CG nos. 1184, 1185, 1191). Mais lors de la publication en mai il doit présenter ses excuses à son ami l’architecte Louis-Joseph Duc, le dédicataire de l’œuvre (CG no. 1200):

Notre morceau (l’Apothéose) vient enfin de paraître. On a cru devoir en mutiler le titre. J’avais écrit: Composé pour l’inauguration de la colonne de la Bastille, et plus loin « Dédié à M. Duc, architecte de la colonne de la Bastille. » Alors on comprenait ce que la colonne avait à faire là-dedans et l’à propos de la dédicace. Mais depuis le mouvement dernier des chartistes, le bourgeois de Londres a en horreur profonde tout ce qui se rapporte de près ou de loin aux révolutions, en conséquence mon éditeur n’a pas voulu qu’il fût seulement question sur le titre du morceau de ton monument ni de ceux pour qui il a été élevé. […]

    D’un autre ordre que ces divers arrangements on comptera l’instrumentation faite par Berlioz lors de son séjour londonien de sa ballade La Mort d’Ophélie dans une version pour voix de femmes (l’original, datant de 1842, était pour une voix seule et piano). L’œuvre a sans doute pour Berlioz une signification personnelle profonde, mais on ne sait ce qui a pu l’inciter à reprendre l’ouvrage à ce moment. La version pour orchestre est mentionnée en rapport avec le projet de concert à Covent Garden de musique inspirée par Shakespeare (CG nos. 1179, 1185). L’instrumentation est achevée le 4 juillet, mais ne sera publiée qu’en 1852 comme deuxième des trois morceaux intitulés Tristia, ouvrage que Berlioz n’entendra jamais.

Berlioz et la société de Londres

    Du point de vue musical le bilan du premier séjour de Berlioz à Londres est assez modeste, mais sa visite n’en est pas moins d’une grande importance pour sa carrière ultérieure: il est reçu avec chaleur par l’ensemble du monde musical de Londres, les artistes eux-mêmes, la presse et le grand public. Il apprécie particulièrement l’auditoire de Londres: ‘Il y a beaucoup à faire ici, à cause du public, qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d’œuvres sérieuses’ (CG no. 1170); ‘C’est un public très attentif et très sérieusement amateur que le public de Londres, et je n’ai pu méconnaître ses excellentes qualités’ (CG no. 1200); ‘Les anglais (musicaux) aiment réellement la musique, ils l’écoutent bien, et ils la sentent vivement. Les autres sont des barbares, comme nos Français, comme les trois quarts de la population des pays de l’Europe, et comme la totalité des autres nations. Le sens musical est donné à très peu d’hommes, il permet d’entrevoir l’infini’ (CG no. 1598bis [tome VIII]; voir aussi 1209, 1542, 1987). Dans les cercles musicaux et dans toute la société de Londres il se fait beaucoup d’amis et très peu d’ennemis. À l’encontre de ses visites dans le monde germanophone il ne rencontre pas d’obstacle linguistique majeur, et peut donc s’intégrer avec aisance à la société anglaise, garantie certaine d’un retour à l’avenir. On peut ici mettre en contraste la visite beaucoup moins réussie de Wagner à Londres en 1855, où ce dernier doit faire face à une presse généralement hostile.

    Bien avant de mettre pied à Londres Berlioz est déjà en termes d’amitié avec beaucoup de musiciens de Londres, plusieurs d’entre eux non anglais mais allemands qui se sont installés à Londres (voir la page Berlioz à Londres: amis et connaissances). Parmi ces derniers on compte le compositeur Julius Benedict, le critique Charles Gruneisen, en compagnie duquel il fait le voyage de Londres le 3 et 4 novembre 1847 (CG no. 1134), ou le pianiste Charles Hallé qui émigre à Londres à la suite de la révolution de 1848 (CG no. 1188) et fondra par la suite l’orchestre Hallé à Manchester. De nombreux musiciens français sont aussi établis à Londres, tels les violonistes Prosper Sainton et Jean-Baptiste Tolbecque. L’orchestre de Drury Lane comporte de nombreux artistes venus du continent (CG nos. 1134, 1146). Au cours de son premier séjour Berlioz fait la connaissance de nombreuses personnalités du monde de la musique à Londres, tels l’éditeur Frederick Beale (voir ci-dessus); les critiques Morris Barnett et Henry Chorley, qui traduit la Damnation de Faust pour le concert du 7 février (CG no. 1172); Edward Holmes, un autre critique et auteur d’une biographie de Mozart, qui apprécie particulièrement la musique de Berlioz; et l’écrivain James Davison qui deviendra par la suite l’un de ses meilleurs amis à Londres. Le cercle des connaissances de Berlioz à Londres s’étend au-delà des musiciens: peu après son arrivée il est invité par le grand acteur William Macready, partenaire autrefois de Harriet Smithson sur la scène à Londres; Berlioz s’exprime avec chaleur sur son talent (CG no. 1146). Pendant son séjour à Londres Berlioz fréquentera le théâtre; une lettre de mai 1848 raconte en détail un représentation de Hamlet qui’il voit en compagnie de Marie Recio (CG no. 1200; selon Ganz [1950] p. 65 elle aurait eu lieu au Royal Olympic Theatre, Wych Street).

    Plusieurs lettres de Berlioz offrent des aperçus vivants sur sa vie à Londres à l’époque. Par exemple à l’éditeur Brandus à Paris (CG no. 1179; 24 février 1848):

[…] Je viens d’assister au banquet annuel de la Société des musiciens anglais, présidée par le Duc de Cambridge. Cette société existe depuis 110 ans. Elle est fort riche et très puissante. On m’avait invité peu de temps après mon arrivée à Londres. Au dîner était joint un concert où le vieux Braham a chanté, ainsi que miss Dolby et miss Lyon et Reeves, on a exécuté un grand nombre de glees ou madrigaux des anciens maîtres anglais. Au dessert, le président a porté un toast en mon honneur, quoique ce fût contraire, m’a-t-on dit aux réglements de la Société, toast accueilli avec des hourras et applaudissements des six cents convives et des dames qui assistaient au banquet dans une galerie spéciale. J’ai dû répondre par un speach [sic] (en français, bien entendu) et contre mon ordinaire je me suis trouvé tellement de sang-froid que j’ai pu parler convenablement, et remercier tout à la fois, le public pour l’accueil qu’il m’avait fait le jour de mon concert, les artistes pour leur exécution admirable de ma musique, et enfin les écrivains de la Presse périodique pour la chaleureuse confraternité qu’ils ont tous mis à me soutenir. Cela a fait merveille. […]

    À Ernest Desmarest (CG no. 1181 [tome VIII]; 1er mars):

[…] On me fête chaudement partout; j’ai des speeches à faire à tout propos, pour répondre aux toasts dans les meeting et dîners d’artistes et d’hommes de lettres auxquels je suis invité. Vraiment nous avons sur le continent des idées bien fausses de la politesse anglaise. Et puis c’est un peuple sérieux et je suis cruellement las de l’éternelle blague Parisienne. […]
Je m’ennuyais horriblement ici dans les premiers temps, me voilà acclimaté, j’ai de nombreuses et agréables relations, il ne me manque que des nouvelles de mes vrais amis de Paris, des vôtres surtout. […]

    À Joseph d’Ortigue, à une époque où Berlioz ne manque pas de loisirs, avec la fin de la saison de Drury Lane et avant l’arrivée de Marie Recio fin avril (CG no. 1185; 15 mars):

[…] La vie de Londres est encore plus absorbante que celle de Paris; tout est en proportion de l’immensité de la ville. Je me lève à midi, à 1 heure viennent les visiteurs, les amis, les nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter; bon gré mal gré je perds ainsi trois bonnes heures. De 4 à 6 je travaille; si je n’ai pas d’invitations, je sors alors pour aller dîner assez loin de chez moi, je lis les journaux, après quoi vient l’heure des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle quelle jusqu’à 11 h. ½, nos allons enfin, trois ou quatre artistes ensemble, souper dans quelque taverne et fumer jusqu’à 2 h. du matin. […]

Mendelssohn

    Berlioz et le public de Londres sont unanimes sur un point, dans leur admiration pour Mendelssohn (ici aussi, Wagner en 1855 ira à contre-courant des goûts de Londres: cf. CG no. 1987). Berlioz rencontre Mendelssohn pour la première fois à Rome en 1831 et le revoit à Leipzig en 1843; Mendelssohn lui-même vient de se rendre en Angleterre deux fois, en 1846 et 1847 pour y faire entendre son dernier oratorio Elie. Mais depuis quelque temps sa santé s’aggrave, et il meurt le 4 novembre 1847, par coïncidence le jour même de l’arrivée de Berlioz à Londres. ‘C’est un rude coup que la mort vient de frapper sur la musique digne et sérieuse, et nous devons tous le sentir profondément’, écrit Berlioz à Chorley dix jours plus tard (CG no. 1139). On donne de nombreux concerts en l’honneur du défunt, et Berlioz assiste à nombre d’entre eux. Le 23 novembre il écrit à Vesque de Puttlingen à Vienne (CG no. 1144; cf. 1170):

[…] J’ai éprouvé dernièrement une grande émotion musicale en entendant l’Elie de Mendelssohn. C’est admirablement grand et beau. Nous avons tous ressenti bien vivement la perte de cet éminent artiste; c’est un rude coup que la mort a frappé sur notre art. J’apprends que vous montez à Vienne son dernier ouvrage pour le concert annuel du Manège; je crois que vous l’admirerez autant que moi. Car, si je ne me trompe nous avons tous les deux une manière de sentir la musique assez peu dissemblable. […]

    Berlioz évoquera plus tard cette exécution d’Elie à Exeter Hall dans le Journal des Débats du 31 mai 1851 (p. 1; repris l’année suivante dans les Soirées de l’orchestre, 21ème soirée).

    Le 13 mars, au premier concert de la Philharmonic Society, dirigé par Michael Costa, Berlioz entend pour la première fois la Symphonie Italienne de Mendelssohn; quelques jours plus tard il écrit à James Davison, lui-même admirateur passionné de Mendelssohn (CG no. 1187; cf. 1166, 1185):

[…] Je vous ai cherché comme un diamant dans le sable, l’autre soir, à Exeter Hall. Je voulais vous dire, ce que vous savez aussi bien que moi, que la Symphonie de Mendelssohn est un chef-d’œuvre frappé d’un seul coup, à la manière des médailles d’or. Rien de plus neuf, de plus vif, de plus noble et de plus savant dans sa libre inspiration. Le Conservatoire de Paris ne se doute seulement pas que cette magnifique composition existe, il la découvrira dans dix ans.

    La mort de Mendelssohn, et l’affinité que Berlioz ressent avec le public de Londres, l’encouragent à espérer à long terme une position durable à Londres. Le 14 janvier, dès avant son premier concert, Berlioz écrit à sa sœur Nanci (CG no. 1163, cf. 1162): ‘Tout le monde me dit ici qu’il y a une belle position à prendre pour moi; position devenue libre, place demeurée vacante par la mort de ce pauvre Mendelssohn l’idole des Anglais. Je n’ai point en effet de rivaux sérieux ici, et je crois qu’avec un peu de temps les espérances de mes amis se réaliseront; si je puis y rester toute la saison (c’est-à-dire jusqu’à juillet). Ce sera une grande chance en ma faveur.’ Mais l’optimisme de Berlioz est prématuré, comme les mois à venir vont le montrer, et pour finir il se voit obligé en juillet de prendre le chemin du retour vers un Paris dévasté.

Les Mémoires

    C’est pendant son séjour à Londres que Berlioz entreprend la rédaction de ses Mémoires. Il a déjà écrit plusieurs textes de caractère autobiographique, telle que l’esquisse qui remonte à 1832, écrite cependant à la troisième personne et non la première à l’encontre des Mémoires. De 1832 à 1836 il publie de nombreux articles racontant ses expériences du concours du Prix de Rome et son séjour en Italie (CM I p. 69-83, 91-7, 99-105, 107-12, 153-65, 211-13, 215-19, 239-44, 313-41; CM II p. 155-69, 263-70, 275-82, 521-9, 567-70, 571-5, 577-81). Après ses deux grands voyages en Allemagne (1842-3 et 1845-6) il publie une série de lettres sur ces voyages, dont la première série sera réunie en 1844 dans un seul tome avec ses souvenirs d’Italie, sous le titre de Voyage musical en Allemagne et en Italie. Une bonne partie de la matière de ces premiers textes sera réutilisée plus tard dans les Mémoires. Mais quand il prend la plume à Londres en mars 1848 Berlioz va plus loin: il présente maintenant une vue d’ensemble suivie de toute sa carrière à partir de son enfance à La Côte-Saint-André (il avait évoqué sa jeunesse dans l’esquisse autobiographique de 1832, mais seulement brièvement).

    Avec l’effondrement de l’entreprise de Jullien Berlioz se retrouve avec suffisamment de loisirs pour entreprendre un travail de cette ampleur. Il est aussi seul maintenant après le retour de Marie Recio à Paris en décembre (elle avait fait le voyage de Londres pour assister à la soirée d’ouverture de Drury Lane), et l’absence de Marie est un élément déterminant et d’ailleurs bienvenu pour Berlioz (cf. CG nos. 1135, 1144, 1174). La rédaction des Mémoires sera en fait cachée à Marie par Berlioz; il est frappant qu’elle ne soit nommée nulle part dans l’ouvrage, où il n’est fait allusion à elle que deux fois et brièvement, la première fois par rapport aux voyages de Berlioz à l’étranger à partir de 1842 et la seconde par rapport à sa mort en 1862 où Berlioz évoque tardivement et hors contexte son mariage avec elle qui remonte à 1854 (chapitre 51 et Postface). Les deux figures féminines au centre du récit de la vie de Berlioz sont explicitement Estelle Fornier, son amour de jeunesse et Harriet Smithson (chapitre 59), alors que Marie est reléguée sinon à un silence total du moins à l’anonymat. Il y a en outre des indices qui montrent Berlioz se penchant sur son passé dès avant de prendre la plume en mars 1848. Une lettre du 1er janvier 1848 au violoncelliste Tajan-Rogé à St Pétersbourg fait une allusion claire à Estelle Fornier (CG no. 1158). Autre préoccupation particulièrement pertinente, la santé de son père qui se dégrade (cf. CG no. 1190); le personnage du père de Berlioz domine les premiers chapitres des Mémoires, rédigés à Londres. Et les changements dramatiques intervenus sur la scène politique de l’Europe à la suite de la révolution de février en France laissent dans l’esprit de Berlioz bien des points d’interrogation sur son avenir dans un monde qui semble s’écrouler autour de lui. Citons cet extrait de la Préface, qui porte la date du 21 mars 1848:

[…] La République passe en ce moment son rouleau de bronze sur toute l’Europe; l’art musical, qui depuis si longtemps partout se traînait mourant, est bien mort à cette heure; on va l’ensevelir, ou plutôt le jeter à la voirie. Il n’y a plus de France, plus d’Allemagne pour moi. La Russie est trop loin, je ne puis y retourner. L’Angleterre, depuis que je l’habite, a exercé à mon égard une noble et cordiale hospitalité. Mais voici, aux premières secousses du tremblement de trônes qui bouleverse le continent, des essaims d’artistes effarés accourant de tous les points de l’horizon chercher un asile chez elle, comme les oiseaux marins se réfugient à terre aux approches des grandes tempêtes de l’Océan. La métropole britannique pourra-t-elle suffire à la subsistance de tant d’exilés ? Voudra-t-elle prêter l’oreille à leurs chants attristés au milieu des clameurs orgueilleuses des peuples voisins qui se couronnent rois ? […]

    Rapprochons ici une lettre à sa sœur Nanci datée du 4 avril (CG no. 1190):

[…] Les nouvelles de Paris sont de jour en jour plus dégoûtantes. Je ne dis pas alarmantes, il n’y a pas d’alarmes quand on n’espère plus. Ils vont tous s’entre-massacrer avant deux mois. Ici déjà tout se prépare. Nous aurons Lundi prochain cent cinquante mille chartistes, qui parcourront les rues de Londres. Les clubs sont occupés à fabriquer de longues lances pour armer ceux qui ne peuvent avoir de fusils. Les Irlandais frémissent dans leur coin. Mais l’insolente aristocratie anglaise ne lâchera pas un pouce de terrain; elle trouve fort naturel qu’elle ait tout et que les malheureux n’aient rien. […]
La terreur gagne ici; les théâtres se ruinent. Je ne puis rien faire; tout le monde a peur d’entreprendre la moindre chose coûteuse. Il nous arrive d’ailleurs, une nuée d’artistes de tous les coins de l’Europe; ils espèrent trouver un asile à Londres et leur déception sera grande dans quelques jours. J’ai reçu une invitation pour prendre part au Festival de Norwich qui aura lieu au mois de septembre, cela sera passablement payé; mais d’ici au mois de septembre la calotte du continent peut sauter par l’explosion du volcan qu’elle recouvre. […]

    (Soulignons au passage qu’aucune des lettres connues de Berlioz pour cette époque ne fait allusion au fait qu’il est en train de rédiger ses Mémoires.) Quelques jours plus tard, vers la fin du chapitre 4, Berlioz interrompt son récit:

[…] Ici, je m’arrête un instant avant d’entreprendre le récit de ma vie parisienne et des luttes acharnées que j’y engageai presque en arrivant et que je n’ai jamais cessé d’y soutenir contre les idées, les hommes et les choses. Le lecteur me permettra de prendre haleine.
D’ailleurs, c’est aujourd’hui (10 avril) que la manifestation des deux cent mille chartistes anglais doit avoir lieu. Dans quelques heures peut-être, l’Angleterre sera bouleversée comme le reste de l’Europe, et cet asile même ne me restera plus. Je vais voir se décider la question.
(8 heures du soir). Allons, les chartistes sont de bonnes pâtes de révolutionnaires. Tout s’est bien passé. Les canons, ces puissants orateurs, ces grands logiciens dont les arguments irrésistibles pénètrent si profondément dans les masses, étaient à la tribune. Ils n’ont pas même été obligés de prendre la parole, leur aspect a suffi pour porter dans toutes les âmes la conviction de l’inopportunité d’une révolution, et les chartistes se sont dispersés dans le plus grand ordre.
Braves gens ! vous vous entendez à faire des émeutes comme les Italiens à écrire des symphonies. Il en est de même des Irlandais très-probablement, et O’Connel avait bien raison de leur dire toujours : Agitez ! agitez ! mais ne bougez pas!

    Le passage suivant, toujours à la fin du chapitre 4, porte ensuite la date du 12 juillet:

Il m’a été impossible pendant les trois mois qui viennent de s’écouler de poursuivre le travail de ces mémoires. Je repars maintenant pour le malheureux pays qu’on appelle encore la France, et qui est le mien après tout. Je vais voir de quelle façon un artiste peut y vivre, ou combien de temps il lui faut pour y mourir, au milieu des ruines sous lesquelles la fleur de l’art est écrasée et ensevelie. Farewell England!....

    Le dernier ajout au chapitre est daté du 16 juillet. Berlioz, maintenant de retour à Paris, décrit les destructions dans la ville après les violences des semaines précédentes et termine le chapitre avec ces mots: ‘Continuons mon auto-biographie. Je n’ai rien de mieux à faire. L’examen du passé servira, d’ailleurs, à détourner mon attention du présent’.

Bilan

    Aux quelques lignes désabusées que Berlioz consacre à son premier séjour à Londres au chapitre 57 des Mémoires on pourra opposer une vision plus positive dans sa correspondance. D’abord une lettre au director du Musical World peu avant son départ de Londres, lettre reproduite dans deux autres journaux londoniens, le Morning Post et l’Athenæum; elle commence avec un écho du chapitre 4 des Mémoires (CG no. 1209; vers le 5-8 juillet):

Permettez-moi de recourir à votre journal, comme à celui qui s’occupe exclusivement des choses musicales, pour exprimer en quelques mots des sentiments bien naturels après l’accueil que j’ai reçu à Londres. Je pars, je retourne dans ce pays qu’on appelle encore la France et qui est le mien après tout. Je vais voir de quelle façon un artiste peut vivre ou combien de temps il lui faut pour mourir au milieu des ruines sous les quelles la fleur de l’art est écrasée et ensevelie. Mais quelle que soit la durée du supplice qui m’attend je conserverai jusqu’à la fin le plus reconnaissant souvenir de vos excellents et habiles artistes, de votre public intelligent et attentif, et de nos confrères de la presse qui m’ont prêté un si noble et constant appui.
Je suis doublement heureux d’avoir pu admirer chez eux ces belles qualités de la bonté, du talent, de l’intelligente attention unies à la probité de la critique; elles sont l’indice évident du véritable amour de l’art et elles doivent rassurer tous les amis de ce pauvre grand art sur son avenir, en leur donnant la certitude que vous ne la laisserez pas périr. La question personnelle est donc ici seulement secondaire, car, vous pouvez me croire, j’aime bien plus la musique que ma musique et je voudrais qu’il m’eût été donné plus souvent l’occasion de le prouver.
Oui, notre muse épouvantée de toutes les horribles clameurs qui retentissent d’un bout du continent à l’autre me parait assurée d’un asile en Angleterre, et l’hospitalité sera d’autant plus splendide que l’hôte se souviendra plus souvent qu’un de ses fils est le plus grand des poètes, que la musique est une des formes diverses de la poésie, et que, de la même liberté dont usa Shakespeare dans ses immortelles conceptions, dépend l’entier développement de la musique de l’avenir.
Adieu donc vous tous qui m’avez si cordialement traité, j’ai le cœur serré en vous quittant, et je répète involontairement ces tristes et solennelles parole du père d’Hamlet: Farewell, farewell, remember me.

    Ensuite une lettre à Franz Liszt, avec lequel il n’a pas été en contact pendant tout son séjour à Londres; la lettre date d’environ huit jours après son retour à Paris (CG no. 1216, 23 juillet; voir aussi 1240):

[…] J’ai passé neuf mois à Londres; le directeur de Drury-Lane, Jullien, un Français, un Idiot, a fait banqueroute et m’a fait perdre à peu près tout. Il ne m’a pas même donné la recette de mon premier concert. La banqueroute déclarée, j’ai reconquis ma liberté, et j’ai donné un autre concert moi-même à Hanovre Square Room, et cela dernièrement, le 29 juin, pendant qu’on se mitraillait à Paris. Je n’y ai presque rien gagné, la panique avait depuis longtemps resserré les cordons des bourses anglaises, et les Français réfugiés à Londres avaient trop d’esprit national pour ne pas rester chez eux résolument. Néanmoins ces deux auditions m’ont très bien posé en Angleterre, j’ai pour ainsi dire porté sur le pavois par la presse entière, à l’exception d’un vieux nigaud du Morning Herald, je crois, qui prétend que je ne sais pas le contrepoint. J’ai laissé à Londres de nombreux partisans, quelques amis, et beaucoup de gens à la bouche ouverte, qui demeurent stupides devant les choses nouvelles et regardent passer les hommes du mouvement de l’œil des Postillons considérant sur le bord d’un railway le trajet d’une locomotive.
En somme je regrette beaucoup Londres, surtout depuis que je suis ici. […]

    Pendant les deux années qui suivent on voit Berlioz continuer à correspondre avec différents amis à Londres et évoquer parfois le séjour qu’il y a fait (Panofka, Barnett, Ernst, Heller, Sainton, Wallace). Les années 1849 et 1850 sont en grande partie occupées par l’organisation et la gestion de la nouvelle Société Philharmonique à Paris, fondée sur le modèle des sociétés philharmoniques de Londres, Vienne et St Pétersbourg (CG no. 1289). En septembre 1849 on lui demande une exécution du Te Deum qu’il vient de composer, mais Berlioz à l’époque n’est pas en mesure de faire le voyage; d’autre part il répugne à laisser jouer l’ouvrage dans son absence et se méfie du chef d’orchestre Michael Costa (CG nos. 1280-1). En septembre Beale propose une participation à des concerts à Hanover Square Rooms en mai 1850, mais le projet n’a pas de suite (CG no. 1345). Le retour de Berlioz à Londres ne se fera cependant pas attendre.

Deuxième voyage: 10 mai – 28 juillet 1851

Chronologie

Avril: Berlioz est invité par le Ministre du Commerce à faire partie d’un jury international pour adjuger les instruments de musique exposés à l’Exposition Universelle à Londres
9 mai au soir: Berlioz part pour Londres avec Marie Recio
10 mai: traversée de Calais à Folkestone; Berlioz loge au 27 Queen Anne Street, Cavendish Square
31 mai: publication dans le Journal des Débats de la première de cinq lettres sur la musique à Londres, reprises en partie l’année suivante dans les Soirées de l’orchestre
Début juin: Berlioz assiste à St Paul au concert annuel des Charity Children donné par un chœur de 6,500 enfants
Juin: Berlioz entend pour la première fois Mme Charton-Demeur à un concert de la Royal Philharmonic Society à Hanover Square Rooms
20 juin: deuxième lettre sur la musique à Londres dans le Journal des Débats
1er juillet: troisième lettre sur la musique à Londres dans le Journal des Débats
4 juillet: Berlioz entend au Théâtre Italien, sis à Covent Garden, Florinda ou les Mores en Espagne, opéra de Thalberg
Mi-juillet: le gouvernement français signifie à Berlioz la fin de sa mission, mais Berlioz reste à ses propres frais pour l’achever
27 juillet: dernier jour de travail de Berlioz comme juré
28 juillet: Berlioz et Marie Recio quittent Londres
29 juillet: arrivée à Paris; quatrième lettre sur la musique à Londres dans le Journal des Débats
12 août: cinquième lettre sur la musique à Londres dans le Journal des Débats

    1851 est l’année de l’Exposition Universelle à Londres, et dans une lettre de mars Berlioz laisse entendre à sa sœur Adèle que divers projets en cours vont sans doute l’amener à Londres en mai (CG no. 1392, cf. 1395). Le mois suivant ces projets prennent forme, comme il l’écrit à son beau-frère Camille Pal (CG no. 1400; 15 avril):

Le ministre du commerce vient de me nommer membre du jury chargé de défendre les intérêts des exposants Français à Londres. On ne peut me dire précisément le moment du départ de cette commission. Cependant il se pourrait que ce fût dans les 1ers jours du mois prochain. […] Ce voyage me sera payé par le gouvernement Français, mais en homme prudent, le ministre m’écrit qu’il ignore, encore à l’heure qu’il est, la somme qui nous sera allouée pour nos frais de séjour et de déplacement. Ce sera très modeste, je le crains. Cependant, à moins d’une lésinerie trop forte, j’accepterai. Je suis le seul musicien de la commission, je n’ai rien demandé, j’ai appris ma nomination par les journaux, c’est une distinction honorable et tous mes amis de Londres s’en montrent enchantés. Je crains fort que ce ne soit point une sinécure, il y aura des débats très orageux entre les exposants (d’instruments de musique) de Paris et ceux de Berlin. Les uns et les autres sont de mes amis, je me trouverai entre l’enclume et le marteau. Enfin je suis résolu à rester un Minos digne de ces assises plus ou moins harmonieuses, et à ne pas rendre l’injustice. Dieu sait seulement (et encore je parie qu’il n’en sait rien) où et comment je pourrai me loger. […]

    Quelques jours plus tard Berlioz accepte officiellement l’invitation, en soulignant bien au Ministre: ‘Je ferai de mon mieux pour répondre dignement à votre confiance, en défendant les exposants Français, autant que les intérêts de l’art et la justice de leur cause me le permettront’ (CG no. 1402; 20 avril). Avant son départ Berlioz se met en rapport avec quelques-uns de ses amis de Londres au sujet de sa visite (CG nos. 1404, 1405), et fait aussi une demande de congé de son poste de Bibliothécaire du Conservatoire (CG nos. 1408, 1409). Le jour de son départ (9 mai) il ne sait pas encore où il va loger à Londres, mais l’adresse postale qu’il indique dans une lettre à son ami Auguste Morel, 27 Queen Anne Street, sera celle où pour finir il habitera (CG no. 1411; comme la lettre le montre l’immeuble appartient à un ami, Adolphe Duchène de Vère, qui habite Londres).

    Comme prévu, la tâche s’avère ardue et prenante (cf. CG nos. 1413, 1417, 1423), mais Berlioz parvient tout de même à profiter de la vie sociale de Londres qui l’a séduit lors de son premier voyage, et le dimanche il va se promener à la campagne (CG no. 1417). (C’est pendant ce séjour que Charles Baugniet dessine le portrait de Berlioz reproduit en haut de cette page à gauche; Berlioz restera en rapport avec lui par la suite, cf. CG no. 1770.) Berlioz n’a pas le temps d’organiser d’activités musicales pour son propre compte; un projet de concert à Crystal Palace n’aboutit pas (CG no. 1418) et l’idée de faire exécuter à Londres le Te Deum qu’il a achevé récemment n’a pas de suite (CG no. 1422), mais il obtient du moins du Prince Albert son acceptation de la dédicace de l’œuvre (CG no. 1418, mais cf. 2211, en 1857). S’il ne donne pas de concerts lui-même il assiste du moins à nombre d’opéras et autres manifestations musicales à Covent Garden, Her Majesty’s Theatre, Theatre Royal Haymarket, et Westminster Abbey. C’est à un concert à Hanover Square Rooms qu’il entend pour la première fois la jeune cantatrice Mme Charton-Demeur qui fait sur lui une vive impression (CG no. 1428); elle devait créér les rôles de Béatrice dans Béatrice et Bénédict à Bade en 1862 et de Didon dans les Troyens à Paris en 1863. Mais la plus grande impression musicale qu’il éprouve est celle du concert annuel des Charity Children à St Paul par un chœur de 6,500 enfants, concert dont il rend compte longuement dans son feuilleton du 20 juin dans le Journal des Débats (p. 1-2, repris l’année suivante dans la 21ème des Soirées de l’orchestre.

    La série de 5 feuilletons qu’il rédige pour le Journal des Débats constitue en fait la principale réalisation de sa saison à Londres: elle lui donne l’occasion de donner une vue d’ensemble des institutions musicales de Londres, comme il l’a déjà fait pour ses voyages en Allemagne et en Europe centrale et l’aurait sans doute fait pour Londres en 1848 si les conditions avaient été plus propices.

    Le travail de la commission s’avère à la fois onéreux et peu rémunérateur, comme Berlioz le craignait. Deux jours avant son retour à Paris Berlioz écrit à son beau-frère Camille Pal (CG no. 1424; 26 juillet):

Je partirai d’ici après-demain […]. Je commençais à être bien las de toute cette besogne, d’autant plus las que l’aimable M. Buffet, ministre du Commerce, trouvant que notre séjour à Londres se prolonge trop, a déclaré qu’à partir du 15 juillet il ne nous payerait plus. Je n’ai pas voulu, malgré cet étrange procédé, quitter mon poste avant la fin de ma tâche de Juré. Elle finira seulement demain. Et si je me fusse permis de l’abandonner j’ai pu voir qu’il en fût résulté des dommages considérables pour les exposants Français, auxquels, en fin de compte, j’ai fait rendre justice éclatante. Le ministre fera donc banqueroute à ceux des jurés qui ont le mieux fait leur devoir; nous n’étions plus que 12 la semaine dernière, je suis seul aujourd’hui. La tâche musicale a été la plus rude et la plus longue. […]

    La désinvolture du Ministre envers Berlioz lui restera sur le cœur, et au cours des mois à venir plusieurs lettres font allusion à la perte d’argent qu’il a dû subir (CG nos. 1433, 1437, 1442). Berlioz n’en rédige pas moins son rapport sur les instruments de musique à l’exposition universelle de 1851, rapport qui sera publié tardivement en 1854 et de nouveau en 1855, et dont on trouvera le texte complet sur ce site.

Troisième voyage: 4 mars – 20 juin 1852

Chronologie

Fin janvier: Berlioz signe un contrat avec Frederick Beale pour une série de 6 concerts avec la New Philharmonic Society
11 et 12 février: Berlioz demande au Ministre de l’Intérieur et au Directeur du Conservatoire un congé pour son voyage à Londres
2 mars: Berlioz et Marie Recio partent pour Londres
4 mars: arrivée à Londres; ils logent au 10 Old Cavendish Street
20 mars: première exécution de Benvenuto Cellini à Weimar sous la direction de Liszt
24 mars: premier concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz; deuxième exécution de Benvenuto Cellini à Weimar
7 avril (?): Berlioz entend une exécution du Messie de Hændel à Exeter Hall
14 avril: deuxième concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz
28 avril: troisième concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz
29 avril: concert de matinée dirigé par Berlioz à Hanover Square Rooms
30 avril: Mme Pleyel (Camille Moke) dépose une plainte auprès du comité de la New Philharmonic Society au sujet de la direction par Berlioz du Konzertstück de Weber au concert du 28 avril
12 mai: quatrième concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz
15 mai: lettre ouverte de Berlioz à John Ella au sujet de la composition et de l’exécution de l’Adieu des bergers attribué à Pierre Ducré
28 mai: cinquième concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz
9 juin: sixième et dernier concert à Exeter Hall dirigé par Berlioz
19 juin: dîner en honneur de Berlioz avant son départ
20 juin: Berlioz et Marie Recio partent pour Paris

    Le nom de Beale n’apparaît pas dans les lettres connues de Berlioz concernant son séjour en 1851, mais les deux hommes se sont sans doute rencontrés à ce moment, et en l’occurrence c’est l’initiative de Beale qui permettra à Berlioz de revenir à Londres l’année suivante. Dès les premières semaines de 1852 les négociations vont bon train, comme il ressort d’une lettre de Berlioz au Général Alexei Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1443; 21 janvier): ‘Je crois que, le mois prochain, je vais retourner en Angleterre où le désir d’aimer la musique est au moins réel et persistant’. Quelques jours plus tard Berlioz prévient Liszt que le voyage qu’il envisage à Weimar pour entendre Benvenuto Cellini devra être bref (il sera en fait annullé) car il est sur le point de conclure une affaire de taille avec Beale (CG no. 1444; 24 janvier). Dès le 4 février l’accord est conclu (CG no. 1445), et les préparatifs sont mis en train. Le 10 février Berlioz écrit à Adolphe Duchêne de Vère à Londres lui demandant de trouver un appartement pour Berlioz et Marie Recio dans Old Cavendish Street, ce qu’il fait (CG no. 1448). Berlioz fait aussi une demande de congé de ses fonctions de Bibliothécaire du Conservatoire pour la durée de son séjour (CG nos. 1450 et 1452, 11 et 12 février; cf. 1453). Le 11 février il écrit longuement à sa sœur Adèle au sujet du voyage en perspective (CG no. 1451; cf. 1449):

[…] Je ne pourrai même pas entendre la seconde ou la troisième représentation [de Cellini à Weimar], parce que j’ai une autre affaire beaucoup plus importante qui m’appelle à Londres à la fin de ce mois. Un célèbre entrepreneur anglais, Editeur de musique etc, M. Beale, m’a proposé d’organiser et de diriger une grande institution musicale nouvelle, qui va débuter par donner six concerts immenses dans la plus vaste salle de Londres (Exeter Hall). C’est une entreprise qui, pour ces six concerts seulement, coûtera 70 000 fr. Après plusieurs lettres nous sommes tombés d’accord qu’il m’assurerait mille francs par concert et que je resterais à Londres pour diriger tout cela depuis le commencement de mars jusqu’au 15 juin. Beale est connu pour son honorabilité et sa grande fortune, j’espère donc cette fois être bien payé. Cela doit avoir d’ailleurs pour moi des conséquences très heureuses si l’affaire réussit, en me casant en Angleterre ou du moins en m’y préparant une position. Le jour où j’aurai le bonheur d’être adopté par les Anglais d’une façon ou d’une autre je gagnerai de l’argent vivement. Je vais recommencer là une lutte contre les vieux possesseurs des vieilles positions; le bruit que fait le prospectus lancé par Beale, les a déjà mis en émoi; l’idée des innovations dont on me sait capable, et le soufflet qu’ils reçoivent par l’invitation adressée à un Français pour venir diriger la plus grande entreprise musicale qu’on ait encore faite à Londres, tout cela doit naturellement les exaspérer. Heureusement si j’ai des ennemis à Londres j’y ai aussi beaucoup d’amis. J’ai bien donné ses instructions à Beale, il m’annonce les meilleures dispositions à les suivre. Il veut tout faire grandement. Je ne crains qu’une chose, la précipitation anglaise dans toutes les choses musicales et la haine des artistes pour les répétitions. Cet amour qu’ils ont pour l’à peu près, pour les exécutions dégrossies, peut tout ruiner, puisqu’il s’agit d’apprendre un répertoire nouveau et fort difficile. Voilà le seul point sur lequel je ne sois pas très rassuré. […]

    Dans une lettre à son beau-frère Camille Pal une semaine plus tard Berlioz fait part de ses mêmes inquiétudes sur la question des répétitions à Londres, mais ajoute: ‘Les dispositions de la Presse anglaise et du public sont toutes bienveillantes à mon égard. Je ne vais trouver d’hostiles que les gens de Costa, l’Habeneck du pays, qui ne me voient pas arriver en Angleterre de très bon œil. Enfin la vie est un combat; vae victis!’ (CG no. 1453, cf. 1456). En compagnie de Marie Recio il quitte Paris le 2 mars (CG no. 1456) pour arriver deux jours plus tard.

    Près de deux semaines après son arrivée Berlioz écrit à sa sœur Adèle (CG no. 1458, 17 mars):

Je n’ai pas eu une minute pour t’écrire, depuis que je suis ici; et j’y suis depuis le 4. J’ai mis avant de partir toutes mes affaires en ordre avant de quitter Paris; j’ai demandé et obtenu un congé de 3 mois et demi pour ma Bibliothèque. M. Bertin m’a vu partir avec déplaisir, à cause de l’espèce d’importance que la nullité de la rédaction Politique donne maintenant à mes feuilletons. Il n’a pas méconnu néanmoins l’impossibilité où je me trouvais de refuser la proposition qui me venait de Londres, elle avait trop d’importance sous tous les rapports. En effet j’ai affaire à un entrepreneur comme il y en a peu, honnête, intelligent, charmant et riche et appuyé de trois autres capitalistes dix fois plus riches que lui. Il m’a payé d’avance en arrivant 50 £ (1250 f) et je serai payé avec la même régularité chaque mois je n’en fais aucun doute. Ma position musicale ici est aussi fort belle; je vais lutter avec toutes les vieilles autorités de Londres il est vrai, mais je suis bien armé, je suis fait à la guerre, et toute la jeunesse anglaise est intéressée à me soutenir. J’ai un admirable orchestre, un chœur de choix, et tout, jusqu’à présent, marche on ne peut mieux. Il n’y a que les chanteurs solistes qu’il ne sera jamais possible d’animer. Cela chante comme des statues de marbre chanteraient, si elles chantaient. Notre premier concert aura lieu mercredi prochain. Je suis tous les jours dans les répétitions et les préparatifs de mille espèces; les visites à mes confrères de la presse, etc. […]

    La série de six concerts donnée par Berlioz à Exeter Hall de mars à juin 1852 marque un nouveau départ pour lui, auquel il attache encore plus d’importance que de se rendre à Weimar pour entendre la reprise de Benvenuto Cellini. Il est bien payé par un impresario bien différent de Jullien et en qui il a confiance, mais de plus Berlioz peut maintenant envisager une position durable à Londres à une époque où il n’attend plus rien de Paris; l’Allemagne, après une interruption de plusieurs années, n’a pas encore repris sa place sur son horizon. Après la déception de son premier séjour à Londres et les contraintes du second Berlioz a enfin l’occasion de démontrer au public ses talents à la fois de chef d’orchestre et de compositeur. De ce point de vue les concerts de 1852 vont au delà de ses voyages des années 1840 en Allemagne, en Europe centrale et en Russie, où son premier but était de faire connaître ses propres œuvres sous sa direction. Les programmes des concerts de Londres sont beaucoup plus variés: en plus de sa propre musique ils comportent des œuvres de compositeurs qui lui sont particulièrement chers (Gluck, Spontini, Weber et Beethoven). Ses deux exécutions de la Neuvième Symphonie de Beethoven sont un évènemement marquant: ils font date dans la vie musicale de Londres, où l’ouvrage n’a jamais été dignement joué par la société qui l’avait commandé (CG nos. 1449, 1484, 1488, 1495, 1496, 3287), et c’est aussi la première fois que Berlioz dirige une œuvre qu’il considère comme le sommet de la musique moderne et qu’il a traité avec un respect particulier dans ses travaux critiques. Les programmes satisfont aussi le goût du public de l’époque pour des morceaux de musique instrumentale ou vocale qui permettent aux chanteurs et solistes de briller. Mais une conséquence en est la rencontre délicate au troisième concert entre Berlioz et sa fiancée de naguère Camille Moke, maintenant Mme Pleyel, qui aboutira à un différend entre eux (CG no. 1484, 1488; on ne sait ce qui s’est vraiment passé). En outre Berlioz a soin d’inclure de la musique de compositeurs britanniques contemporains: un des buts de la New Philharmonic Society est de faire entendre leurs œuvres. Grâce à de nombreuses répétitions le niveau des exécutions est en général très élevé – les concerts sont espacés à des intervalles de deux ou trois semaines – et les réactions de la presse sont très largement positives. Mais Berlioz doit aussi faire face à une certaine opposition, de la part de la vieille société rivale (la Royal Philharmonic Society) et son chef d’orchestre Michael Costa (CG no. 1453, cf. 1495), de quelques critiques (Henry Chorley, George Hogarth: CG nos. 1477, 1484), et du second chef d’orchestre de la New Philharmonic Society, le compositeur Henry Wylde (CG nos. 1542, 1545, 1546, 1563).

    Berlioz ne compose pas de musique pendant son séjour de 1852, mais c’est alors que l’idée de ce qui deviendra les Soirées de l’orchestre prend forme; le projet est décrit en détail dans une lettre du 5 mai à Joseph d’Ortigue (CG no. 1481; cf. 1483, 1488). L’ouvrage est publié par Michel Lévy à Paris à la fin de l’année. Il comprend un long développement sur ses expériences à Londres en 1851 (21ème soirée) et un autre plus court dans le deuxième Épilogue, repris des feuilletons de 1851 dans le Journal des Débats. Il comprend aussi un récit très coloré des voyages en Nouvelle Zélande du compositeur irlandais Vincent Wallace, qu’il a rencontré à Londres (ce texte est repris d’un feuilleton dans le Journal des Débats du 31 octobre 1852). À la 21ème soirée Berlioz ajoute aussi un paragraphe sur ses rapports avec la New Philharmonic Society en 1852:

Quant à la New Philharmonic Society, récemment fondée à Exeter Hall, et qui vient d’y fournir une carrière si brillante, vous concevrez que je doive me borner à quelques détails de simple statistique; en ma qualité de chef d’orchestre de cette Société, j’aurais mauvaise grâce d’en faire l’éloge. Sachez seulement que les directeurs de l’entreprise m’ont donné les moyens de faire exécuter grandement les chefs-d’œuvre, et la possibilité (à peu près sans exemple jusqu’ici en Angleterre) d’avoir un nombre suffisant de répétitions. L’orchestre et le chœur forment ensemble un personnel de 230 exécutants, parmi lesquels on compte tout ce qu’il y a de mieux à Londres en artistes anglais et étrangers. Tous, à un talent incontestable, joignent l’ardeur, le zèle et l’amour de l’art, sans lesquels les talents les plus réels ne produisent bien souvent que de médiocres résultats.

    Somme toute Berlioz considère cette saison un succès qui augure bien pour l’avenir. De retour à Paris il écrit à Hippolyte Lecourt (CG no. 1496; 22 juin):

[…] Je reviens de Londres où j’ai obtenu un succès tout à fait extraordinaire et qui dépasse de beaucoup ceux que j’ai eus en Russie et en Allemagne. J’ai monté en outre et fait exécuter deux fois la Symphonie avec chœurs de Beethoven, laquelle était, encore, dans l’esprit de la plupart des amateurs et artistes, une sorte de Logogriphe fort désagréable. Elle a soulevé des tempêtes d’enthousiasme. A vrai dire, son exécution par notre immense orchestre, notre grand chœur et dans la vaste salle d’Exeter Hall, avait une bien autre tournure que celle du Conservatoire de Paris si fidèle qu’elle soit. Nous avions d’ailleurs d’excellentes voix de soprano et d’alto qui faisaient merveille dans le grand final: on n’a pas idée à Paris de ces voix de femmes anglaises; et encore moins de l’intelligence de ces choristes qui en trois séances apprennent par cœur les œuvres les plus compliquées. Quant à l’orchestre il était de première force, mais il contenait beaucoup d’artistes Français, Italiens, Allemands et Belges. […]
En somme j’ai fait une saison magnifique sous tous les rapports, et nous avons rudement secoué les vieux, ces gens heureux qui s’aiment entre eux comme les gueux de Béranger. […]

    Puis le 2 juillet à son beau-frère Camille Pal (CG no. 1500):

Me voilà de retour, après la plus brillante saison musicale dont on ait mémoire à Londres. La veille de mon départ on m’a donné un grand dîner auquel assistaient les principaux représentants de la Presse anglaise et tous les grands artistes de Londres. Je suis chaleureusement adopté par l’Angleterre; j’ai même reçu hier une proposition de New-York [CG no. 1499] qui prouve que ce dernier succès a eu du retentissement en Amérique. Cette proposition je me suis tenu à quatre pour ne pas l’accepter parce que j’en espère l’an prochain une meilleure.
J’ai été scrupuleusement payé par M. Beale aux époques convenues; Et dieu merci j’ai pu rentrer dans mes fonctions de bibliothécaire un peu avant l’expiration de mon congé. […]

    Le 19 décembre, après son retour de Weimar, Berlioz décrit longuement à Auguste Morel son séjour dans cette ville, puis il évoque ses souvenirs de Londres d’il y a quelques mois (CG no. 1542):

[…] Mais tout cela [sa réception à Weimar] ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de Londres!… Il fallait voir cet immense public d’Exeter Hall, lancé, après les morceaux de Roméo et de Faust!… et ces hourras de notre grand orchestre!… Ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, au Rhum, au vin de champagne glacés. Quel singulier, mais quel grand peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout comprendre.
Eh! bien, Beale, après m’avoir prévenu il y a un mois que j’allais recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m’écrit il y a 8 jours qu’il vient de donner sa démission du Comité, parce que le Docteur Wilde, (mon second chef d’orchestre qui fait donner les fonds pour la New Philharmonic Society) a trouvé le moyen d’obtenir qu’on ne m’engageât pas. Il a été tellement berné l’an dernier par les artistes, par le public et par la presse, qu’il veut l’an prochain, dit-il, prendre sa revanche en se choisissant un Partner moins incommode. Il veut faire engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à ce Wilde, conduire en dépit du bon sens, c’est-à-dire comme il conduisait lui-même. Il ne veut qu’un borgne ou un aveugle pour associé, et je ne portais pas même de lunettes.
Ceci est fatal; … mais ni moi ni mes amis de Londres, n’y pouvons rien. On me parle maintenant d’autres projets, toujours pour l’Angleterre; ce sera bientôt décidé. […]

Quatrième voyage: 14 mai – 9 juillet 1853

Chronologie

Février: Berlioz achève la révision du livret italien de Benvenuto Cellini
Début mars: Berlioz apporte d’importantes modifications au IIIème acte de Benvenuto Cellini
8 avril: Berlioz reçoit la confirmation que Benvenuto Cellini va être monté à Covent Garden
Vers le 21 avril: début des répétitions pour Benvenuto Cellini
14 mai: Berlioz et Marie Recio partent pour Londres; ils logent au 17 Old Cavendish Street
Pendant son séjour à Londres Berlioz fait la connaissance du critique et compositeur belge Adolphe Samuel
30 mai: Berlioz dirige la première partie d’un concert de la Royal Philharmonic Society à Hanover Square Rooms
Mi-juin: Berlioz et les chanteurs de Benvenuto Cellini dînent chez Tamberlick à Hampstead
17 juin: Berlioz dîne avec Henry Chorley
18 juin: Berlioz dîne avec James Davison
25 juin: unique représentation de Benvenuto Cellini à Covent Garden sous la direction de Berlioz
7 juillet: un concert à Exeter Hall en l’honneur de Berlioz organisé par les artistes de Covent Garden et de la New Philharmonic Society ne peut avoir lieu
9 juillet: Berlioz et Marie Recio partent pour Paris
10 juillet: Berlioz et Marie Recio sont de retour à Paris

Concerts

    La démission de Beale du comité de la New Philharmonic Society est un échec sérieux pour Berlioz (CG no. 1542); par la suite Beale continuera à appuyer Berlioz à Londres, mais face à l’hostilité de Henry Wylde la possibilité d’une autre saison de concerts comparable à celle de 1852 disparaît. On continue cependant à parler de concerts éventuels pour 1853, mais les négociations sont longues et pendant longtemps infructueuses (CG nos. 1545, 1546, 1562, 1563). En février et mars 1853 Berlioz est en correspondance avec George Hogarth, secrétaire de la Royal Philharmonic Society – la ‘vieille’ Société Philharmonique de Berlioz (CG nos. 1461, 1477, 1484), fondée en 1813 et rivale de celle fondée en 1852. Hogarth s’enquiert de la musique de l’ouverture du Carnaval romain que la Société à l’intention de jouer (CG nos. 1567, 1568, 1571). Il n’est encore pas question d’un engagement de Berlioz pour diriger lui-même, et ce n’est qu’en mai, quand Berlioz est de toute façon à la veille de partir pour Londres pour diriger Benvenuto Cellini (voir ci-dessous) que Hogarth s’adresse à Berlioz avec une offre concrète de diriger sa musique dans la première partie d’un concert de la Société; Berlioz répond avec des suggestions pour le programme (CG nos. 1596, 1598). Le concert aura finalement lieu à Hanover Square Rooms le 30 mai, et sera le seul concert instrumental donné par Berlioz à Londres cette année-là.

Benvenuto Cellini

    Entre-temps une nouvelle possibilité, beaucoup plus prometteuse, s’est présentée. Les représentations de Benvenuto Cellini à Weimar en novembre 1852 sont très remarquées en dehors de Weimar; Henry Chorley, qui à cependant exprimé ses réserves sur certaines œuvres de Berlioz, fait le voyage à Weimar pour entendre l’ouvrage, sur lequel il rédige un article dans l’Athenæum (CG nos. 1542, 1544, 1562, 1568). Dès la fin de l’année il est question de monter l’opéra à Londres et Berlioz fait faire une traduction italienne du livret à cette fin (CG no. 1548). La traduction est terminée en février 1853, mais Berlioz doit passer beaucoup de temps à la corriger (CG nos. 1562, 1563). ‘J’ai travaillé jusqu’à la semaine dernière à revoir la traduction Italienne du libretto. Elle était émaillée des stupidités les plus remarquables, et que je n’eusse pourtant point remarquées si je n’avais su peu ou prou l’Italien. Cela m’a fait juger de ce qui peut se trouver à mon insu dans le texte allemand’, écrit-il à Liszt le 23 février (CG no. 1568). L’œuvre devait d’abord être montée à Her Majesty’s Theatre (CG nos. 1562, 1568), mais avec la banqueroute de son directeur Benjamin Lumley le projet est pris en charge par Covent Garden sous son directeur Frederick Gye. Le 4 mars Berlioz écrit à Liszt (CG no. 1572; cf. 1574):

[…] Maintenant je dois te dire que Beale et moi nous échangeons une lettre tous les deux jours au sujet de Benvenuto dont il a obtenu, dit-il, les grandes entrées à Covent-Garden. J’ai envoyé hier mes termes (comme on dit à Londres) et j’attends la réponse de Gye, le directeur de Covent-Garden. Ils paraissent vouloir, comme à l’ordinaire, monter cela tout de suite, vite, vite, sans prendre haleine. Je leur ai pourtant démontré la nécessité de copier au moins les parties de chœur, d’orchestre et les rôles; or il faut du temps pour cela; et j’exige que cette copie soit faite à Paris sous mes yeux. […]

    Au début d’avril la décision officielle est prise: l’opéra sera monté à Covent Garden, et en avril et mai Berlioz entretient une correspondance nourrie avec Gye au sujet des préparatifs (CG nos. 1581, 1583, 1585, 1590, 1597). Il s’adresse aussi au chef d’orchestre Michael Costa qui consent à laisser Berlioz diriger les premières représentations de l’ouvrage (CG nos. 1588, 1590). Les répétitions commencent vers le 21 avril alors que Berlioz est encore à Paris (CG no. 1589), et après son arrivée à Londres à la mi-mai il les prend en charge personnellement (CG nos. 1601, 1602). Après le succès du concert de la Royal Philharmonic Society à Hanover Square Rooms le 30 mai tout semble bien augurer pour la représentation, comme il l’écrit le 10 juin à Auguste Barbier, l’auteur du livret de Benvenuto Cellini (CG no. 1603; cf. 1602):

Ne viendrez-vous pas voir notre Benvenuto à Covent-Garden?… Il sera splendidement mis en scène et exécuté sous ma direction d’une façon assez exceptionnelle! J’ai le plus merveilleux Ténor (Tamberlick) qu’il soit possible de désirer, qui chante et comprend ce rôle admirablement, une excellente Teresa, un ravissant Ascanio et les deux meilleurs chefs d’atelier qu’il soit possible d’avoir pour Francesco et Bernardino. Un orchestre superbe, un chœur excellent, et un chef d’orchestre suffisant (c’est moi qui conduis); pardonnez le calembour.
Tout ce monde m’est entièrement dévoué; le directeur de la scène me promet un Carnaval éblouissant. On attend cela à Londres avec une impatience que mon dernier succès à la Société Philharmonique a encore excitée. Tout me fait espérer que nous allons prendre une revanche éclatante.
Venez, venez donc, cher grand poète. Ces émotions-là ne sont pas fréquentes dans la vie… et Londres est si près de Paris.
Benvenuto sera joué vers le 22 de ce mois [le 25 en fait].
Vous ne pouvez pas vous douter de la différence qu’il va y avoir entre le Malvenuto de Paris et le Benvenuto de Londres.
Au lieu du souper de Duponchel, nous allons avoir un dîner de Tamberlick à Hampstead ces jours-ci. Le grand Ténor nous traite, il invite tout le personnel de Cellini. Il le peut, il gagne 125 mille francs par an. Pardonnez-lui, c’est un excellent honnête homme, simple comme vous et moi; ce n’est pas sa faute s’il a une voix d’or.
Adieu. Si vous ne venez pas, je ne bois pas à votre santé au dîner de Tamberlick. […]

    Cette lettre appelle deux remarques. Il est d’abord frappant de constater que Berlioz ne fait aucune allusion à la reprise de l’opéra à Weimar l’année précédente sous la direction de Liszt, reprise à laquelle il a activement participé et qui indirectement mènera à la mise en scène de Covent Garden. Ensuite Berlioz ne semble pas se douter à ce moment de la cabale hostile qui se prépare pour les premières représentations à Covent Garden. Berlioz affirmera après coup avoir été tenu dans l’ignorance de ce qui se tramait (selon CG no. 1609), bien qu’une autre lettre laisse entendre qu’il est au courant quelques jours à l’avance des troubles à venir (CG no. 1608). Qui plus est, son feuilleton du 1er juillet 1851 dans le Journal des Débats montre qu’il est parfaitement conscient de la rivalité qui oppose depuis des années Covent Garden et Her Majesty’s Theatre (ce passage ne sera pas reproduit en 1852 dans les Soirées de l’orchestre). En l’occurrence, malgré la qualité de l’exécution, la représentation est ruinée par une cabale organisée, et le jour suivant Berlioz demande à Gye de retirer l’ouvrage de l’affiche (CG no. 1607). Dans sa correspondance Berlioz accuse en premier lieu une bande d’Italiens agissant par préjugé nationaliste, à laquelle se seraient joints les suivants de Lumley, le directeur de Her Majesty’s Theatre, qui tenaient Gye responsable de la banqueroute et prise en charge de leur théâtre (CG nos. 1608, 1609, 1610). D’après les Mémoires (chapitre 59) l’opinion publique alléguait que Costa aurait orchestré la cabale en coulisse, accusation que Berlioz trouve digne de foi mais sans la formuler lui-même. Mais les lettres de Berlioz sont muettes sur cette question et en public Berlioz exprimera sa reconnaissance à Costa pour l’appui qu’il lui a donné aux répétitions (CG nos. 1612, 1613).

    La chute de Benvenuto Cellini est un échec grave pour Berlioz. C’est la dernière fois qu’il dirigera un opéra à Londres, et il perd aussi la possibilité de prendre en charge personnellement la reprise de son ouvrage, qui ne sera représenté à nouveau qu’à Weimar en 1856 sous la direction de Liszt et non la sienne.

Perspectives

    L’échec aura au moins une compensation qui touche Berlioz beaucoup: les artistes de Covent Garden et de la New Philharmonic Society offrent leurs services gratuitement à Berlioz pour un concert à Exeter Hall le 7 juillet (voir aussi CG no. 1619 ci-dessous). En l’occurrence le concert n’aura pas lieu, mais la somme réunie sera consacrée à une édition anglaise de la Damnation de Faust (elle ne paraîtra cependant pas du vivant de Berlioz, et Berlioz ne la mentionne pas dans ses Mémoires). Le concert du 30 mai avec la Royal Philharmonic Society a aussi un conséquence importante: c’est la première fois que Berlioz a l’occasion de faire entendre Le Repos de la Sainte Famille (extraite de La Fuite en Égypte), et le succès remporté par le morceau encourage Berlioz à le mettre à l’affiche dans ses concerts en Allemagne la même année (Francfort, Brunswick, Hanovre, Leipzig). Le morceau est tellement bien accueilli qu’on presse Berlioz de développer La Fuite en Égypte: considérablement élargi l’ouvrage deviendra finalement en 1854 l’Enfance du Christ.

    Dans l’ensemble le verdict de Berlioz sur son séjour à Londres en 1853 reste positif, comme il l’écrit à sa sœur Adèle le 16 juillet (CG no. 1619):

[…] Je suis tout à fait remis de mes fatigues de Londres; mais tu te trompes en accusant les Anglais du scandale de Covent-Garden qui m’a obligé à retirer tout de suite mon ouvrage; ils n’y sont pour rien. C’est une bande Italienne seule et toute la Presse anglaise ne l’a pas caché. Au contraire, les Anglais m’ont fait une galanterie d’une délicatesse extrême. Ne voulant pas me laisser partir sans me donner un témoignage public de sympathie un comité s’est formé pour m’offrir un immense concert sans frais. Deux cent vingt artistes Anglais et Français se sont aussitôt inscrits pour faire partie des exécutants; la souscription pour les billets s’élevait déjà à 200 £ (5000 fr) avant que le concert eût été affiché. Mais ne voilà-t-il pas que la semaine choisi[e] pour le concert et la seule où l’on put disposer de la salle d’Exeter Hall, l’orchestre de Covent-Garden était obligé d’aller au Festival de Norwich et que plus tard, la saison étant finie, tout le beau public nous eût fait défaut. Que fait alors le comité? Les souscripteurs déclarant qu’ils ne veulent pas reprendre leur argent, ces messieurs proposent de publier avec la somme une Edition anglaise de mon ouvrage de Faust et de m’en acheter la propriété en Angleterre. En conséquence, on garde 100 £ pour la gravure et l’impression et l’on m’apporte 100 Guinées (2 625 fr) pour mon manuscrit. Voilà comment les Anglais traitent ceux qu’ils aiment.
Je n’eus jamais plus de partisans à Londres que maintenant et probablement il y aura là une belle position pour moi tôt ou tard. Mais je dérange horriblement certaines autres positions Italiennes surtout. Tu ne te douterais pas de ce qui me fait le plus redouter dans un certain coin très puissant; c’est mon talent de chef d’orchestre, acclamé par tous les artistes [allusion à Costa].
Enfin, j’en aurais trop long à te dire. Ce qui n’empêche que j’aime plus que jamais cette chère partition de Benvenuto plus vivace, plus fraîche, plus neuve (c’est là un de ses grands défauts) qu’aucun de mes ouvrages. Liszt m’écrit qu’on va la remonter avec soin à Weimar.

Cinquième voyage: 8 juin – 7 juillet 1855

Chronologie

8 juin: Berlioz et Marie Recio partent pour Londres; ils logent au 13 Margaret Street (Portland Place)
11 juin: une répétition empêche Berlioz d’assister à un concert donné par la Royal Philharmonic Society sous la direction de Wagner
13 juin: Berlioz donne son premier concert avec la New Philharmonic Society à Exeter Hall; Wagner fait partie de l’auditoire
17 juin: Berlioz dîne avec Henry Chorley
Vers le 20 juin: Berlioz décline un poste de chef d’orchestre à Crystal Palace
22 juin: Berlioz signe un contrat avec Cramer, Beale & Co. pour une édition anglaise de l’Enfance du Christ, dans une traduction de Henry Chorley
24 juin: Berlioz passe une partie de la journée chez Alfred Benecke à Champion Hill, Camberwell
25 juin: Berlioz assiste à un concert de la Royal Philharmonic Society dirigé par Wagner, avec lequel il boit du punch après
Début juillet: Berlioz accepte de publier pour Alfred Novello une édition anglaise revue de son Traité d’instrumentation augmenté d’un nouveau chapitre sur L’Art du chef d’orchestre
4 juillet: Berlioz dirige son deuxième concert avec la New Philharmonic Society à Exeter Hall
6 juillet: Berlioz dirige le concert de matinée annuel de la New Philharmonic Society à Covent Garden
7 juillet: Berlioz et Marie Recio quittent Londres pour Paris

Interlude

    Malgré l’échec de Benvenuto Cellini en juin 1853 Berlioz s’attend fermement à revenir à Londres tôt ou tard. Pendant l’automne et l’hiver suivant des propositions de concerts lui viennent de Londres, mais les allusions dans sa correspondance laissent les détails dans l’ombre. Deux lettres en octobre parlent d’une proposition ‘tellement brillante’ qu’il n’y croit pas et demande des garanties avant de s’engager (CG nos. 1631, 1633). Une lettre de novembre dit qu’il pourrait être appelé à Londres vers le 15 décembre (CG no. 1646), mais rien ne se passera. En décembre il écrit à sa sœur Adèle qu’il est en correspondance de temps en temps au sujet d’une ‘grande entreprise’ (CG no. 1669). En janvier 1854 il parle d’une proposition de Londres qu’il ne peut accepter avant juin, ce qui pourrait ne pas arranger l’impresario (CG no. 1683). Une lettre du 4 avril tranche finalement la question: il n’a pas pu se mettre d’accord avec le directeur de la New Philharmonic Society (sans doute Henry Wylde), et n’ira donc probablement pas à Londres cet été (CG no. 1726). Cette offre de Wylde est-elle identique avec celles mentionnées dans la correspondance de Berlioz au cours des mois précédents? On ne sait au juste.

    Entre-temps Berlioz reste en rapport avec Londres. Il correspond avec Henry Chorley qui s’intéresse activement à la composition de l’Enfance du Christ et donne des conseils utiles (CG nos. 1735, 1738). À Covent Garden Frederick Gye a paraît-il l’intention de monter Benvenuto Cellini de nouveau cette année, mais en fait rien ne se passera (CG no. 1762; cf. 1617). En août, quand il pose sa candidature une fois de plus à l’Institut, Berlioz demande à James Davison d’intervenir en sa faveur, mais Davison décline et Berlioz accepte sa décision (CG nos. 1780, 1788). En décembre les premières exécutions de l’intégrale de l’Enfance du Christ attirent des visiteurs de Londres et des félicitations, entres autres de la part de Stanley Clarke (CG no. 1842) et de Howard Glover (CG no 1838). Glover assiste à la répétition générale et de retour à Londres écrit un compte-rendu élogieux dans le Morning Post pour lequel il emprunte une partition de l’ouvrage à Berlioz (CG nos. 1844, 1848). Dans la foulée du succès du nouvel ouvrage Berlioz écrit aussi à Henry Chorley (CG no. 1851; 19 décembre):

[…] Que ferons-nous de cet ouvrage pour l’Angleterre, et comment l’y produirons-nous? Je serais bien désireux d’avoir votre avis là-dessus. Ne pourrions-nous pas entreprendre cela, nous deux, sans recourir à l’aide de personne, soit à Londres, soit en Province?… non pas cette année, c’est impossible, mais l’année prochaine (1856).
J’ai signé un engagement avec le Docteur Wilde [Wylde] pour diriger deux concerts de la New Philharmonic Society par lequel il m’est interdit de diriger aucune autre solennité musicale à Londres pendant la saison de 1855.
Réfléchissez à cela et écrivez-moi quelques lignes; je vous enverrai le livret que vous pourriez commencer à traduire, même sans la partition, en ayant soin de couper les vers anglais sur le patron des vers français; il n’y aurait ensuite que peu de changements à y faire quand je pourrais vous envoyer une copie des parties de chant en partition. On me fait faire déjà diverses propositions pour deux théâtres qui voudraient donner l’Enfance du Christ à leurs abonnés. […]

    Quelques jours plus tard Berlioz écrit à Davison (CG no. 1859; 23 décembre):

[…] Il faut que tu saches ce qui m’arrive: je reçois avant-hier une lettre de Sainton me proposant un engagement pour aller diriger les huit concerts de la Société Philharmonique [la Royal Philharmonic Society]. Or j’étais par malheur, et à de très modestes conditions, engagé depuis quinze jours avec Wilde [Wylde] pour deux concerts de la New Philharmonic Society dans le courant de mai. J’ai écrit à Wilde pour obtenir de lui qu’il me rende ma liberté. S’il n’y consent pas il faudra que je tienne ma parole, et je perdrai ainsi une magnifique occasion de me produire à Londres. C’est une véritable catastrophe pour moi. Qu’est-il donc arrivé? Comment Costa a-t-il quitté la direction de ces concerts? J’ignore tout cela complètement. […]

    La lettre à Wylde que Berlioz mentionne existe (CG no. 1864, cf. 1865), mais elle porte la date du 26 décembre alors que Berlioz laissait supposer quelques jours plus tôt qu’il venait de l’envoyer. La réponse de Wylde sera négative, comme le montre une lettre de Berlioz à son beau-frère Marc Suat le 31 décembre (CG no. 1867):

[…] Je ne sais ce que je ferai en février, mais en mars j’irai en Angleterre où je suis engagé à mon grand regret par la New Philharmonic Society pour trois concerts. Je dis, à mon grand regret, parce que à peine avais-je donné ma parole au directeur de cette institution, que l’offre m’était faite par celui de l’Institution rivale, l’Ancienne Société Philharmonique, d’aller diriger ses huits concerts. J’ai essayé inutilement de me dégager. C’est une espèce de perte que je fais là; mais il faut la subir de bonne grâce. […]

    L’invitation faite par Henry Wylde à Berlioz appelle commentaire. Berlioz a une piètre opinion des talents de Wylde, tant comme compositeur que comme chef d’orchestre, et a de bonnes raisons de se méfier de lui: c’est Wylde qui à la fin de 1852 veille à ce que Berlioz ne soit pas invité à nouveau pour la saison de 1853, entraînant la démission de Beale du comité de la New Philharmonic Society (CG nos. 1542, 1545, 1546, 1563). Mais dès 1854, et peut-être avant, il essaie de faire inviter Berlioz à diriger la New Philharmonic de nouveau (CG no. 1726). La date et les termes de son offre à Berlioz au début de décembre 1854 surprennent. Il est difficile d’écarter le soupçon que Wylde est au courant d’avance de l’offre beaucoup plus généreuse qui va être faite à Berlioz par la Société rivale (la Royal Philharmonic Society) après la démission de Costa, et veut entraver Berlioz à l’avance au moyen d’une proposition exclusive mais bien moins tentante. Son refus de délier Berlioz de son contrat le laisse supposer, de même que les conditions insuffisantes fournies pour les répétitions et les concerts que Berlioz dirigera finalement (voir ci-après). D’un autre côté il est frappant qu’aucune des lettres de Berlioz connues pour cette époque n’exprime de soupçons envers les mobiles réels de Wylde. Quoiqu’il en soit, la saison de Berlioz à Londres en 1855 restera bien en deça de ce qu’elle aurait pu être.

Les concerts de 1855

    Quand il évoque son contrat avec la New Philharmonic Society Berlioz parle d’abord de deux concerts seulement (CG nos. 1851, 1859, 1864). D’un autre côté plusieurs lettres de décembre 1854 et janvier 1855 parlent maintenant de trois concerts (CG nos. 1867, 1872, 1882); la question est compliquée encore par des lettres de mars à juin qui parlent de nouveau de deux concerts seulement (CG nos. 1928, 1966, 1972, 1974, 1976). En l’occurrence Berlioz donnera effectivement trois concerts en tout à Londres en 1855, les deux premiers à Exeter Hall et le troisième à Covent Garden. Les allusions à la fin juin à ce dernier concert donnent l’impression qu’il s’agit d’une décision après coup de la part des organisateurs qui ne faisait pas partie du contrat d’origine, et ce dernier concert obligera Berlioz à prolonger son séjour plus long que prévu (CG nos. 1984, 1985, 1987).

    Peu après l’arrivée de Berlioz des problèmes surgissent au cours des répétitions pour le premier concert, comme il le confie à Davison le 12 juin (CG no. 1977):

Je suis arrivé vendredi soir [8 juin], et je n’ai pas encore eu une minute pour aller te voir. Aujourd’hui encore je serai pris toute la journée par notre répétition générale et en rentrant, mouillé comme un rat de rivière, j’aurai probablement tout juste la force de venir me coucher. Mais en attendant demain bonjour! Je te serre la main.
J’ai eu à me débattre ces jours-ci contre une exécution impossible, que j’ai heureusement évitée en supprimant toute la première partie de Roméo et Juliette, qui t’eût fait saigner les oreilles. A cause de deux ou trois instruments à vent (d’un cor surtout) nous serons peut-être obligés aujourd’hui de supprimer le scherzo. […]

    Les lettres qui ont trait au premier concert insistent sur le succès de la soirée mais révèlent aussi que non seulement l’exécution a laissé beaucoup à désirer (le scherzo de la Reine Mab sera joué après tout), mais que Berlioz s’est vu forcé d’omettre complètement les morceaux avec chœur de Roméo et Juliette par suite de l’insuffisance des chanteurs (CG no. 1980, 1981, 1987). D’où une dispute publique entre Berlioz et quelques membres du chœur; l’un d’entre eux, un amateur, écrit une lettre de protestation au Musical World, ce qui provoque en réponse une autre à la défense de Berlioz, de la part d’un membre professionnel du chœur qui blâme le comportement des choristes qui ont sifflé Berlioz au concert (les lettres des choristes sont citées dans CG V p. 119 n. 1). Berlioz se sent poussé à s’expliquer dans une lettre ouverte à Davison, le rédacteur du Musical World (CG no. 1988; 26 juin):

[…] Le petit chœur du Prologue, pour quatorze voix seulement, avait été étudié en langue Française, M. et Mme Gassier étant à mon grand étonnement engagés pour les solos de cette partie de ma symphonie qu’il leur était impossible de chanter en anglais. Or, au dernier moment M. Gassier, dont la voix est celle de baryton, a déclaré qu’il ne pouvait chanter un rôle de ténor, et que Mme Gassier (soprano aigu) ne pouvait chanter un rôle de contralto; ce qui, pour moi, était évident.
Il fallait donc commencer de nouvelles études avec texte anglais, et ces chœurs extrêmement difficiles, dont les paroles doivent être bien prononcées, et sans accompagnement, ne pouvaient être suffisamment appris en si peu de temps.
Quant au chant des Capulets, pour lequel MM. les choristes hommes s’étaient donnés beaucoup de peine, il était bien su. Mais en apprenant qu’on avait maintenant l’habitude de faire exécuter les chœurs devant le public sans que les choristes eussent une seule fois répété avec l’orchestre, j’ai éprouvé une vive inquiétude. D’autant plus qu’un petit nombre de ces messieurs étant venus à la dernière répétition, et ayant deux fois de suite manqué leur entrée après la réplique de l’orchestre, il était évident que ceux qui devaient chanter au concert, sans avoir jamais entendu l’orchestre (c’est-à-dire le grand nombre) manqueraient leur entrée à coup sûr. Pouvais-je les exposer à un aussi fâcheux accident? Pouvais-je exposer la Société Philharmonique à un désastre de cette gravité? […]

    Il est par conséquent difficile d’écarter le soupçon que de la part de Henry Wylde il y a eu non seulement négligence mais peut-être même sabotage délibéré, et le choriste professionnel qui prend la défense de Berlioz laisse entendre que c’est effectivement le cas. On sait beacoup moins sur les deuxième et troisième concerts de Berlioz, mais une lettre parle d’une ‘effroyable répétition’ pour le deuxième concert (CG no. 1991). Ce seront les derniers concerts jamais donnés par Berlioz à Londres.

Le séjour de Berlioz à Londres

    La correspondance de Berlioz donne quelques aperçus sur sa vie sociale à Londres à cette époque. Il existe aussi une lettre de Marie Recio à son amie Mme Duchène, datée du 2 juillet 1855, dans laquelle entre autres nouvelles elle parle de leur visite à Crystal Palace et de l’offre faite à Berlioz d’y être nommé directeur artistique (la lettre est citée dans CG V p. 123-4 n. 1). Avant cela, le 22 juin, Berlioz écrit à sa sœur Adèle (CG no. 1984):

[…] Très probablement, à en juger par l’accroissement de mon influence ici par les propositions diverses qu’on me fait, les amis que j’y acquiers chaque jour, je finirai par me fixer à Londres où ma place se fait peu à peu.
Nous sommes littéralement accablés d’invitations, Marie et moi. Nous n’aurons pas dîné un seul jour à la maison cette semaine; et Dimanche nous allons passer la journée à la campagne chez une famille anglaise qui sait peu le français et qui mettra mes connaissances de la langue anglaise à une rude épreuve, pour soutenir si longtemps la conversation [cf. CG no. 1987]. […]
J’ai passé dernièrement une partie de la journée au palais de Cristal à Sydenham; c’est une des merveilles du monde. Je crois avoir vu la palais d’Aladin, les Jardins de Sémiramis… C’est un rêve. […]

    Et à son jeune ami et protégé Théodore Ritter qui l’avait accompagné à Londres, dans une lettre écrite d’une seule traite et d’un effet cocasse (CG no. 1991, 3 juillet; cf. 1996):

[…] Votre lettre m’a fait grand plaisir, et si j’y réponds un peu tard c’est que, depuis votre départ, j’ai eu très mauvais temps, force visites, force dîners, force trios de piano, correspondance dans le Musical World avec les choristes amateurs que je n’ai pas voulu laisser chanter dans Roméo et Juliette [CG no. 1988], déjeuner chez Beale, répétitions au piano chez Glover, émeutes à Regent’s Park, cent hommes arrêtés, les workmen voulant délivrer leurs frêêêres, plusieurs blessés, ma femme rentrant épouvantée, la migraine, lecture du Samson de Handel, recrudescence de la migraine, hier une effroyable répétition à Exeter Hall, la Cantate de Glover très piquante de style, mais difficile, qui m’a fait suer jusqu’à grossir le ruisseau du Strand, et le Final d’Harold, et un féroce concerto de Henselt exécuté en style libre et qui m’a fait danser sur la corde lâche pendant une heure, et Cooper notre premier violon, qui n’y tenant plus s’est écrié: « Sempre tempo rubato! » et les cornets qui n’ont pu venir a cause de la banque militaire de l’Etoile du Nord [de Meyerbeer] qui les retenait à Covent Garden… toujours l’Etoile du Nord, soirée chez Glover où Meyerbeer devait venir, excuses du grand homme alléguant une affreuse colique, citation du livre de Heine, le Marquis de la diharrée (ou de la dyharrée*) ou quelque autre orthographe, puis enfin Meyerbeer arrivant quand tout le monde avait fini de se désoler, félicitations sur la fin de sa colique, vagabondages dans les rues de Londres au clair de lune, je vais rejoindre ma femme chez Ernst, Mme Ernst me demande si j’aime Molière, parbleu! et crac, je vais vous en réciter ou déclamer quelque chose. Une scène du Misanthrope, après quoi les voilà à s’échiner dans ces stupides combinaisons jusqu’à trois heures du matin, matinée d’Ella où le dit Ella présente à son public Meyerbeer entre deux Evêques, départ de Wagner après que le brave M. Hogarth l’a présenté à son tour à M. Meyerbeer, en demandant à ces deux illustres s’ils se connaissaient, joie de Wagner de quitter Londres, recrudescence de fureur contre lui parmi tous les critiques après le dernier concert de Hanovre Square, il conduit en effet en style libre comme Klindworth joue du piano, mais il est très attachant par ses idées et sa conversation, nous allons boire du punch chez lui après le concert, il me renouvelle ses amitiés, il m’embrasse avec fureur, disant qu’il avait eu sur moi une foule de préjugés, il pleure, il trépigne, à peine est-il parti que le Musical World publie le passage de son livre où il m’éreinte de la façon la plus comique et la plus spirituelle, joie délirante de Davison en me traduisant cela, LE MONDE EST UN THÉÂTRE, c’est Shakespeare et Cervantès qui l’ont dit, Ella me fait présent d’un superbe volume, les œuvres de ce même Shakespeare, Poète, comme on a eu la précaution d’en instruire les visiteurs du palais de Cristal […]
* Je sais très bien que c’est diarrhée!!!

    L’allusion à Wagner renvoie à l’un des aspects les plus intéressants du séjour de Berlioz à Londres en 1855: c’est à cette occasion que les deux hommes, qui se sont rencontrés à Paris il y assez longtemps, en 1839, ont la possibilité de se mieux connaître. Leurs rapports sont traités en détail ailleurs sur ce site (voyez aussi la page Hinde Street).

   Une commande importe qui résulte du séjour à Londres est mentionnée dans deux lettres écrites après le retour de Berlioz à Paris, la première à Auguste Morel (CG no. 1996; 21 juillet):

[…] On m’a demandé à Londres un petit travail: L’Art du chef d’orchestre, qui doit être ajouté à l’édition anglaise de mon traité d’Instrumentation revu et augmenté. Cela va m’occuper exclusivement tout le mois prochain. […]
Bennet et son fils (Ritter) m’avaient suivi à Londres. Après avoir entendu l’Adagio de Roméo et Juliette par notre grand orchestre d’Exeter Hall, Bennet le père commence à croire que le piano ne peut pas approcher de cette puissance expressive, chose qu’il ne croyait pas auparavant.
Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab en jouant les petites Cymbales in B. […]

    La deuxième adressée au jeune compositeur et critique belge Adolphe Samuel (CG no. 1999; 24 ou 27 juillet):

[…] Ma saison de Londres a été magnifique, j’ai eu un concert à diriger à Covent garden, après les deux soirées de la New Philharmonic. Mme Viardot y a chanté la Captive et Mme Didiée l’air d’Ascanio de l’opéra de Benvenuto Cellini.
A notre premier concert, la Fête de Roméo et Juliette enlevée avec une verve incomparable par notre immense orchestre d’Exeter Hall (46 violons etc.) a été bissée avec des cris et une insistance qui vous eussent fait plaisir. Ernst a ensuite joué en grand maître l’alto solo de Harold, qui dans son ensemble ne fut jamais mieux exécuté.
On m’a demandé un nouvel ouvrage (L’Art du Chef d’orchestre) qui paraîtra en anglais avec l’édition augmentée et revue de mon Traité d’instrumentation. […]

    La commande de L’Art du chef d’orchestre est un témoignage éloquent du succès de Berlioz à Londres comme chef d’orchestre. Elle est mentionnée pour la première fois dans une lettre du 30 juin à l’éditeur Alfred Novello par laquelle il accepte cette commande (CG no. 1990). La rédaction de l’essai coûtera bien de la peine à Berlioz (CG no. 2020); il termine son manuscrit au début de septembre, l’envoie à Novello le 13 (CG no. 2016) et a confirmation de sa réception avant la fin du mois (CG nos. 2026, 2028). Mary Clarke, sœur de Novello, se charge de la traduction anglaise (CG no. 2030), mais Berlioz relève quelques erreurs graves et demande que la traduction soit vérifiée soigneusement: ‘Je ne sais pas assez d’anglais pour qu’il ne m’en échappe pas encore quelques unes [sc. erreurs] du même genre. On ne peut les apercevoir qu’en comparant l’anglais au texte français’ (CG no. 2049). Il corrige les épreuves pendant l’hiver (CG nos. 2071, 2075), et la nouvelle édition anglaise paraît en 1856. En même temps Berlioz procure une édition française de l’ouvrage ainsi augmenté (CG nos. 2043, 2064, 2197).

Épilogue

    La visite de Berlioz à Londres en 1855 est la plus courte de ses cinq visites, et ses résultats sont bien en deça de ce qu’il aurait pu espérer. Berlioz quitte Londres avec la ferme intention d’y revenir dans un avenir proche, mais une série de hasards au cours des années à venir s’y opposera. Londres va s’éloigner petit à petit de son horizon, et le séjour de 1855 restera ainsi le dernier qu’il aura fait en Angleterre.

Projets sans suite

    Grâce a sa correspondance on peut suivre l’évolution des rapports de Berlioz avec Londres au cours des années qui suivent. En octobre 1855 il est en correspondance au sujet d’un éventuel concert à grande échelle à Crystal Palace, maintenant déplacé à Sydenham, mais le projet n’a pas de suite (CG no. 2036). En novembre il discute avec Davison d’un projet pour deux concerts à St Martin’s Hall, projet appuyé par Beale, et qui aurait abouti aux premières à Londres du Te Deum et de l’Enfance du Christ (CG no. 2055). Le projet semble prendre forme (CG nos. 2057, 2074), mais en janvier 1856 il faut tout annuller, comme Berlioz l’écrit à sa sœur Adèle (CG no. 2076; cf. 2075, 2081):

[…] Mon voyage d’Angleterre est renversé, il n’y faut plus penser pour cette année; les représentations de Jenny Lind ont de nouveau rendu toute musique impossible à Londres jusqu’à la fin de la saison; la fièvre Lind a recommencé, le public anglais est redevenu fou. On donne à Jenny Lind quatre cent mille francs pour quatre mois. Tout se retire et se tait devant elle… […]

    Beale continue malgré tout à espérer faire venir Berlioz à Londres pour y diriger l’Enfance du Christ. Pendant l’été il correspond avec Berlioz concernant une exécution l’année suivante (CG no. 2162). Plus tard dans l’année le projet se concrétise. L’exécution est prévue pour mai 1857 à l’occasion de l’inauguration d’une nouvelle salle de concert qui se construit (St James’ Hall), mais Berlioz, plongé profondément dans la composition des Troyens, est maintenant moins pressé de revenir à Londres (CG no. 2188). Et puis il y a l’éternel souci: obtiendra-t-il assez de temps pour les répétitions? (CG no. 2204). Un mois plus tard il apprend que le projet doit être annullé après tout: la salle n’est pas prête, et Berlioz est soulagé (CG no. 2211, 25 février 1857). Au cours des années suivantes et au moins jusqu’à 1864 il restera en contact intermittent avec des amis et connaissances à Londres (en particulier Hallé à Manchester, Holmes, Silas, Ella et Davison), mais pour l’instant il n’a plus de projet d’y revenir. Au début de 1859 il accepte sa nomination comme membre honoraire de la nouvelle Musical Society of London (CG no. 2356, 23 février) mais le même jour il écrit à George Osborne, une de ses connaissances et un membre du comité de cette société, pour le dissuader de faire exécuter la Symphonie fantastique (CG no. 2357):

[…] Un artiste allemand m’a écrit ces jours derniers qu’il était vaguement question d’exécuter ma Symphonie fantastique à un des concerts de cette nouvelle Société. Certainement, c’est une de mes œuvres que je désirerais le plus faire connaître au public anglais; mais c’est aussi une des plus difficiles, une des plus impossibles à bien exécuter sans un certain nombre de répétitions. La faire entendre après une seule répétition, selon l’usage qui existe à Londres, serait un meurtre complet. Je vous prie, par conséquent, de détourner le comité de ce projet, s’il existe. […]
Je sais que la Société doit avoir un bon orchestre et que M. Mellon est un conductor excellent. Mais le temps et l’étude sont nécessaires à une œuvre de ce genre pour qu’elle puisse être bien interprétée. Si je devais la conduire moi-même, je ne répondrais pas d’une bonne exécution avec deux répétitions seulement. Jugez un peu du résultat qui pourrait être obtenu, avec une répétition, d’une exécution dirigée par un chef d’orchestre qui ne connaît pas une partition par cœur. […]

    La symphonie n’est pas semble-t-il inscrite au programme (elle ne sera pas jouée intégralement à Londres avant 1881, sous la direction de Wilhelm Ganz), mais la société fait quand même exécuter l’ouverture du Roi Lear (CG no. 2362). Plus tard dans l’année la possibilité d’un retour de Berlioz à Londres se profile, à l’occasion de la célèbre série d’exécutions de l’Orphée de Gluck au Théâtre Lyrique en novembre 1859 avec Pauline Viardot dans le rôle principal, auxquelles Berlioz a largement participé. James Davison vient de Londres pour assister à une représentation (CG no. 2432) et en donne un compte-rendu dans le Musical World du 26 novembre. En janvier 1860 il est question selon Berlioz de le faire venir à Londres pour superviser une mise en scène de l’œuvre (CG no. 2462), mais le projet n’a pas de suite, et quand finalement on donne à Londres en juillet une seule exécution d’Orphée en version de concert Berlioz n’y a aucune part. En janvier 1861 un projet plus concret apparaît, mais qui ne suppose pas de voyage à Londres. Berlioz en fait part à sa nièce Joséphine (CG no. 2529, cf. 2534):

[…] Pour m’achever voilà le directeur des Sociétés Chorales de France qui vient de me tirer une promesse que je suis en train d’exécuter. Six ou huit mille orphéonistes Français iront au mois de juin faire une seconde visite à leurs émules de Londres, et j’écris un duo pour les deux peuples [Le Temple Universel], dont une partie sera chantée en français, l’autre en anglais et la troisième dans les deux langues simultanément. Naturellement les deux peuples rivaux se disent toutes sortes de choses courtoises. Cela peut être grandiose si c’est bien exécuté. En tout cas je n’irai pas l’entendre, je ne suis pas d’humeur à passer la Manche pour cela. Ce sera pourtant curieux, un Duo pour 12.000 hommes! […]

    Berlioz achèvere l’œuvre et participe aux répétitions à Paris (CG nos. 2532, 2534, 2536, 2540), mais annulle ensuite l’exécution à Paris: il n’est pas satisfait du chant. L’exécution envisagée pour Londres tombe du même coup, et Le Temple Universel ne sera pas joué du vivant du compositeur.

    Les premières représentations de Béatrice et Bénédict à Bade en août 1862 ne semble pas éveiller beaucoup d’intérêt à Londres – Bade est beaucoup plus loin que Paris – à l’encontre de celles des Troyens au Théâtre Lyrique à Paris en novembre et décembre 1863. Il n’est pas établi si Davison y est venu (CG no. 2775), mais un visiteur de Londres est James Mapleson, directeur alors de Her Majesty’s Theatre. Impressionné par le nouvel opéra il entame tout de suite des négociations avec Berlioz sur une éventuelle mise en scène à Londres l’année suivante et la question des droits d’auteur (CG nos. 2789, 2805, 2806, 2807). Berlioz devait-il se rendre à Londres à cette occasion pour surveiller la mise en scène? On ne sait. En même temps Berlioz vend à l’éditeur Boosey and Sons les droits pour une édition anglaise de l’ouvrage (CG nos. 2793, 2805, 2809). En l’occurrence rien ne se passera: l’édition anglaise ne verra jamais le jour, et la mise en scène à Her Majesty’s Theatre n’aura pas lieu. Berlioz, toujours très susceptible sur la question de droits d’auteur (cf. CG no. 2849 ci-dessous), juge les conditions inacceptables, et le directeur semble avoir laissé tomber la question sans même informer Berlioz (CG nos. 2827, 2829, 2830, 2840). Peu après Berlioz repousse une demande de George Hogarth pour un prêt gratuit de la musique de Roméo et Juliette pour une exécution à Londres par la Royal Philharmonic Society. Le ton de sa lettre à Hogarth est poli (CG no. 2848; 28 mars 1864), mais le lendemain Berlioz donne libre cours à ses véritables sentiments dans une lettre à son fils (CG no. 2849):

[…] On m’écrit à l’instant de Londres pour me demander de prêter les parties d’orchestre et la partition de ma symphonie de Roméo et Juliette; la Société Philharmonique se proposant d’en jouer des fragments pour le trois centième anniversaire de la naissance de Shakespeare.
Je me priverai aussi de leur envoyer cette musique, que je n’ai plus d’ailleurs puisque j’ai tout donné au Conservatoire et qu’ils peuvent bien acheter ce dont ils ont besoin.
Quels rats!
Et encore pour être dirigé par M. Sterndale Bennet! et une répétition! Ils sont fous. […]

    Sterndale Bennet avait été nommé chef d’orchestre de la Royal Philharmonic Society après le départ de Wagner en 1855. Il avait été collègue de Berlioz comme membre du jury pour examiner les instruments de musique à la Grande Exposition de 1851.

    Après 1864 les allusions à Londres dans le reste de la correspondance de Berlioz se font rares. Les lettres de 1865 parlent souvent d’exécutions de sa musique dans différentes parties de l’Europe, en Allemagne en particulier, et même aux États-Unis (CG nos. 2982, 3032, 3057, 3203, 3241) mais il est frappant que le nom de Londres ne s’y trouve pas. Les refus de Berlioz des années précédentes ont peut-être découragé les bonnes volontés. Dans plusieures lettres de l’été et l’automne de 1867 on voit Berlioz recevant une série de propositions de New York, qu’il refuse (CG nos. 3244-5, 3278-9, 3284, 3286, 3299), mais il acceptera pour finir une offre de la Russie. Encore une fois, rien de pareil du côté de Londres. Mais Londres évoque toujours pour Berlioz des souvenirs agréables. En juillet 1865 il a la joie d’une rencontre inattendue à Paris (CG no. 3025):

[…] Je suis sorti, j’ai erré pendant deux heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café Cardinal pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu appeler et j’ai vu un gai visage me sourire; c’était Balfe, le compositeur irlandais qui arrivait de Londres et qui m’a engagé à dîner avec lui. Puis nous sommes allés au Grand Hôtel, où il loge, fumer un cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin, Et nous avons tant et tant parlé de Shakespeare, qu’il comprend bien, dit-il, depuis dix ou douze ans seulement. […]

    (Berlioz avait rencontré Balfe à Londres en 1847.) En juillet 1866 Berlioz a aussi la satisfaction de voir son ami, le compositeur hollandais Eduard Silas, qui est établi à Londres, remporter un prix à un concours à Louvain où il est membre du jury (CG nos. 3149, 3151). Et en octobre 1867, à la veille de son départ pour sa dernière tournée de concerts en Russie, il ne peut s’empêcher de se rappeler les exécutions de la Neuvième Symphonie de Beethoven qu’il a dirigées à Londres en 1852: ‘Quand j’ai donné la symphonie avec chœurs de Beethoven qui fit tout le monde musical de Londres se lever d’enthousiasme, nous avions fait sept répétitions’ (CG no. 3287).

Bilan et perspectives

    L’histoire des rapports de Berlioz avec Londres semble après coup faite d’espoirs déçus et de promesses non tenues. Son premier voyage en 1847-8 débute dans une atmosphère d’optimisme mais tourne bientôt à la débacle de la banqueroute de Jullien, suivie par les révolutions de 1848. En 1851 les obligations de Berlioz comme membre du jury empêchent son séjour d’être musicalement productif. La saison de 1852 est le seul grand succès incontestable de Berlioz à Londres et marque le sommet de son action dans la capitale; elle aurait dû mener à l’affermissement de sa situation, mais tout est remis en question par les rivalités tant personnelles que d’institutions qui caractérisent le monde musical londonien de l’époque. En 1853 Benvenuto Cellini tombe devant une cabale hostile d’Italiens, de partisans de Lumley, et peut-être aussi du chef d’orchestre Costa. Le succès de Berlioz dans son unique concert avec la Royal Philharmonic Society est prometteur, mais n’aura finalement pas de suite. La dernière saison de Berlioz à Londres en 1855 n’est qu’un pâle reflet de ce qui aurait pu être, le résultat sans doute d’un sabotage par Henry Wylde. Berlioz aurait pu devenir chef d’orchestre principal de la New Philharmonic Society en 1853 ou de la Royal Philharmonic Society en 1855 et établir une position solide et durable à Londres, mais cela n’aura pas lieu. On ne peut s’empêcher d’opposer la carrière semée de revers de Berlioz à Londres, malgré tout l’appui et la sympathie qu’il y rencontre, avec ses expériences beaucoup plus positives en Allemagne pendant plus de vingt ans, de son premier voyage en 1842-3 à ses dernières visites à Vienne en 1866 et Cologne en 1867. De plus, l’aristocratie anglaise n’offre pas de véritable contrepartie aux princes et souverains éclairés et mélomanes du monde allemand. Le contraste est frappant entre, par exemple, le roi et la reine de Prusse et d’autre part la reine Victoria et le prince Albert.

    On remarquera à ce sujet que du vivant de Berlioz Londres n’entendra qu’une partie restreinte de son répertoire sous sa direction, et ici aussi l’Allemagne fait contraste. Parmi les œuvres majeures que Berlioz n’aura pas l’occasion de faire entendre à Londres on compte la Symphonie fantastique (CG no. 2357), les intégrales de la Symphonie funèbre et triomphale, de Roméo et Juliette, de la Damnation de Faust, du Requiem, le Te Deum (dédié cependant au prince Albert, cf. CG nos. 1418, 2211), l’Enfance du Christ, malgré l’existence d’une édition anglaise (CG nos. 2055, 2076), et ses deux derniers opéras, les Troyens et Béatrice et Bénédict, et ce malgré les projets d’exécution envisagés de temps à autre pour certaines de ces œuvres. Pendant les dernières années de la vie de Berlioz on relève bien peu d’exécutions de sa musique à Londres. Berlioz perd contact avec Londres, et Londres perd contact avec lui. Ce n’est sans doute pas un hasard que la nouvelle de sa mort ne suscite qu’une réaction mitigée dans la presse de Londres en comparaison avec l’abondance d’articles à Paris. La notice nécrologique rédigée par son ami Davison est d’une surprenante tiédeur quant aux mérites de Berlioz compositeur. L’Illustrated London News du 13 mars 1869 annonce brièvement sa mort mais sans mentionner ses liens avec Londres. Quelques semaines plus tard, le 3 avril, ce journal consacre un court article à Berlioz, qui n’évoque que son dernier voyage de 1855 et constate que ses opéras ‘sont peu connus en Angleterre’. En Grande-Bretagne les exécutions de ses œuvres dans les années qui suivent sont rares et principalement le fait de musiciens allemands, soit installés dans le pays (Ganz et Hallé), soit en visite (Hans Richter). À Paris, par contre, les notices nécrologiques sont nombreuses, et un renouveau commence à se lancer en France dans l’année qui suit, avec le soutien actif d’amis et de collègues (voir par exemple les nécrologies de Gautier et Gérôme, et les pages Berlioz: exécutions et articles contemporains et Paris et Berlioz: le renouveau). L’Allemagne de son côté fournit des jalons majeurs dans la réhabilitation posthume de Berlioz, comme par exemple la première exécution complète des Troyens à Karlsruhe en 1890 et la publication de la première tentative (certes malheureuse) d’une édition des œuvres complètes du compositeur (1900-1907). En Grande-Bretagne, par contre, le renouveau de Berlioz ne viendra que plus tard; il n’est pas le résultat des voyages de Berlioz à Londres entre 1847 et 1855 mais appartient au vingtième siècle.

Domiciles de Berlioz à Londres

    Depuis les visites de Berlioz à Londres au milieu de 19ème siècle Londres n’a cessé d’évoluer et de grandir. Quelques rues et monuments sont encore plus ou moins dans le même état qu’à l’époque de Berlioz, mais beaucoup d’autres ont changé ou même disparu complètement. Dans les listes ci-dessous nous avons cherché à distinguer ce qui a survécu de ce qui n’est plus. Tous les lieux qui ont survécu, même sous forme modifiée, sont marqués d’un *astérisque et autant que possible illustrés par des photographies.

    Ces deux listes serviront de guide sommaire aux lieux concernant les séjours londoniens de Berlioz et donnent des liens aux pages de détail dont chacune traite d’un local particulier. Vous trouverez sur ces pages des informations plus détaillées sur les bâtiments en question, illustrées de photographies et gravures, et de nombreuses citations de la correspondance du compositeur qui ont trait à tel ou tel concert ou exécution.

*76 Harley Street  Berlioz habite ici pendant presque tout son séjour de 1847-48 [plus tard le no. 27 et reconstruit par la suite].

26 Osnaburgh Street  Berlioz habite ici pendant les deux derniers mois et demi de son premier séjour en 1848 [détruit depuis et remplacé par un immeuble].

*27 Queen Anne Street  Berlioz habite ici pendant son deuxième séjour en 1851 [actuellement le no. 58].

10 Old Cavendish Street, Oxford Street (près de Cavendish Square).  Berlioz habite ici pendant son troisième séjour en 1852 [détruit depuis].

17 Old Cavendish Street  Berlioz loge ici pendant son quatrième séjour en 1853 [détruit depuis].

13 Margaret Street  Berlioz loge ici pendant son cinquième et dernier séjour en 1855 [n’existe plus apparemment].

    Quelques adresses visitées par Berlioz pendant ses séjours à Londres:

*8 Hinde Street, Manchester Square.  Domicile du violoniste Prosper Sainton où Berlioz dîne avec Wagner en 1855.

*80 Harley Street (plus tard le no. 19) À quelques pas du premier domicile de Berlioz à Londres (1847-48); appartenait à la pianiste Louise Dulcken; en 1848 Berlioz était parmi les invités à ses soirées du dimanche (Ganz [1913], p. 52-4).

2 Manchester Square  Au coin de Hanover Square Rooms; Sir Julius Benedict, compositeur britannique d’origine allemande et ami de Berlioz de longue date, habitait ici.

Bâtiments publics et autres locaux

    Un astérisque (*) devant une adresse indique que le bâtiment existe encore à l’heure actuelle, même s’il peut avoir subi des modifications depuis l’époque de Berlioz.

Exeter Hall  Berlioz y entend et dirige de nombreux concerts pendant ses visites à Londres [n’existe plus].

Hanover Square Rooms Berlioz y entend et dirige de nombreux concerts pendant ses visites à Londres [n’existe plus].

(Voyez aussi Un concert en juin 1848 à Hanover Square Rooms)

*Theatre Royal Covent Garden  Maintenant le Royal Opera House; Berlioz y dirige Benvenuto Cellini le 25 juin 1853, mais retire l’œuvre de l’affiche après une seule représentation. Il y assiste aussi à de nombreuses représentations d’autres opéras.

*Theatre Royal Drury Lane  Berlioz est engagé ici comme chef d’orchestre pendant sa première visite en 1847-1848.

(Voyez aussi Un concert en février 1848 au Theatre Royal Drury Lane et un article sur Berlioz, publié à Londres en février 1848)

Freemason’s Tavern, Great Queen Street.  Berlioz assiste ici au banquet annuel de la Society of English Musicians, sous la présidence du Duc de Cambridge, grand-père de Queen Mary, en février 1848.

Musical Union  – Willis’s Rooms  Berlioz y dirige la Marche hongroise le 7 avril 1848; il participe aussi aux matinées  de la Musical Union qui y ont lieu et que dirige son ami John Ella; bien des années plus tard le local devient une salle de vente aux enchères.

*St Paul’s Cathedral  Berlioz assiste ici à un concert annuel par les Charity Children, concert qui lui donne l’idée d’ajouter un chœur d’enfants à son Te Deum.

Le Palais de Cristal, Exposition de 1851  Berlioz fait partie de la commission internationale chargée d’examiner les instruments de musique à la Grande Exposition. L’Exposition ferme ses portes le 15 Octobre; quelques mois plus tard le bâtiment est demantelé et reconstruit à Sydenham, dans la partie sud-est de Londres; ce travail prend deux ans. Le bâtiment est détruit par un incendie en 1936.

(Voyez aussi Berlioz: Rapport sur l’exposition de 1851 à Londres.)

*Her Majesty’s Theatre  Berlioz entend ici la célèbre cantatrice Jenny Lind en 1848; il y voit aussi plusieurs opéras en 1851.

*Theatre Royal Haymarket  En 1851 Berlioz entend ici l’opéra de jeunesse de Mendelssohn Die Hochzeit des Camacho.

*Westminster Abbey  En juin 1851 Berlioz assiste ici à la Purcell Commemoration qui a lieu chaque année.

Caldwell’s Rooms  Berlioz dirige une répétition ici le 8 mars 1852 (Ganz [1950], p. 123).

Blagrove Rooms  Berlioz dirige ici des répétitions pour son cinquième concert avec l’orchestre de la New Philharmonic Society en 1852 (CG nos. 1486, 1487); le concert a lieu le 28 mai à Exeter Hall.

Robert Addison’s, éditeur de musique au 47 King Street. Berlioz convie ici deux de ses musiciens pour répéter un passage pour les petites cymbales antiques qui devait être joué à l’un de ses concerts en 1852 (Ganz [1913] p. 61 and Ganz [1950], p. 124).

Voir aussi Concerts in a period of two weeks in May 1850 (en anglais).

Voyez aussi sur ce site: 

Berlioz à Londres: amis et connaissances   
Biographie de Berlioz   
Mémoires de Berlioz  
Index des lettres de Berlioz citées

Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997;
Pages Berlioz à Londres créées le 1er janvier 2002 (version anglaise) et le 8 mars 2002 (version française); nouvelle version, considérablement augmentée, le 1er janvier 2009.

© (sauf indication contraire) Michel Austin et Monir Tayeb pour toutes photos, images et informations dans les pages Berlioz à Londres.

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