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Berlioz et la Russie: amis et connaissances

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Présentation

    Cette page donne une liste alphabétique des personnes qui ont joué d’une façon ou d’une autre un rôle dans les rapports de Berlioz avec la Russie au cours de sa carrière, des années 1830 jusqu’aux années 1860, et présente un résumé documenté de ce que l’on sait de leurs relations avec Berlioz, ainsi qu’un choix de lettres en ordre chronologique.

    Elle sert donc de complément aux autres pages sur Berlioz et la Russie sur ce site: la page principale, les trois pages séparées sur les villes où il a donné des concerts (St Pétersbourg, Moscou et Riga), et la page qui donne une transcription intégrale de l’important chapitre consacré par Octave Fouque à Berlioz en Russie dans son ouvrage Les Révolutionnaires de la musique, publié en 1882. Elle a donc une fonction comparable à la page Berlioz à Londres: amis et connaissances, mais le lecteur constatera tout de suite une différence avec cette dernière: dans le cas de Londres le nombre de personnes qui peuvent être classées sous la rubrique d’‘amis et connaissances’ est beaucoup plus élevé que pour la Russie, 30 noms pour Londres contre seulement 15 pour la Russie (même constation pour toutes les nombreuses relations de Berlioz en Allemagne). Une raison en est la continuité des rapports de Berlioz avec Londres pendant plusieurs années (et de même pour l’Allemagne): Berlioz y passe des mois entiers au cours d’une série de cinq voyages, en 1847-8, 1851, 1852, 1853 et 1855, alors que dans le cas de la Russie, beaucoup plus lointaine de Paris et plus difficile d’accès que Londres, les deux séjours de 1847 et 1867-8 sont séparés par un intervalle de vingt ans. De plus le nombre de relations étroites que Berlioz noue en Russie est très limité: il n’y a guère qu’un seul musicien russe, le général Lvov, dont on peut dire qu’il ait été proche de Berlioz pendant des années, et ce n’est qu’avec son second voyage en Russie que Berlioz commence à se lier d’amitié avec un groupe de jeunes musiciens russes enthousiastes, notamment Balakirev, Cui et Stasov, qui auraient pu lui devenir très proches s’il avait vécu plus longtemps, ou s’il avait fait le voyage plus tôt. Malgré cela, et c’est un paradoxe, l’influence à long terme de Berlioz sur la musique russe sera beaucoup plus profonde que dans le cas de Londres, où à la fin de sa carrière ses rapports avec l’Angleterre sont devenus de plus en plus lointains et il n’y a pas un seul compositeur anglais d’importance dont on peut dire qu’il ait été influencé profondément par Berlioz.

Abréviations:

CG = Correspondance générale, 8 volumes (1972-2003)  
CM = Critique musicale, 8 volumes parus (1996-2016) 
Fouque = O. Fouque, Les Révolutionnaires de la musique (1882); le chapitre 2 (‘Berlioz en Russie’, p. 185-256) est reproduit intégralement sur ce site  
Glinka = M. I. Glinka, Memoirs trad. R. B. Mudge (University of Oklahoma, 1963)  
Stasov = Vladimir Stasov, Selected Essays on Music trad. Florence Jonas (Londres, 1968)

Noms inclus:

Balakirev, Mili Grande-Duchesse Yelena Pavlovna Odoievsky, Prince
Cui, César Guedeonov, Alexander Romberg, Heinrich
Damcke, Berthold Kologrivov, Vassily Stasov, Vladimir
Dörffel, Alfred Lenz, Wilhelm von Tajan-Rogé, Dominique
Glinka, Mikhail Lvov, Général Alexei Wielhorsky, Comte Mikhail

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Balakirev, Mili (1837-1910; portrait), le chef de file d’un groupe de cinq compositeurs russes qui comporte outre Balakirev, Cui, Moussorgsky, Rimsky-Korsakov et Borodin. Ils se réunissent à partir de la fin des années 1850 sous l’impulsion de l’écrivain Vladimir Stasov pour former un cercle de compositeurs qui font de Glinka leur guide et modèle et cherchent à développer une école de musique spécifiquement russe (Stasov, p. 90-110). Balakirev rencontre Glinka en 1855 et Stasov l’année suivante. Comme les autres membres du groupe Balakirev se targue de son indépendance: il a réussi par ses propres moyens, n’a pas étudié au Conservatoire de St Pétersbourg et se considère comme l’adversaire du monde musical officiel cosmopolite de la capitale impériale. En 1862 il fonde l’École de Musique Libre en opposition à la Société Musicale Russe officielle fondée trois ans plus tôt: elle joue non seulement les œuvres des premiers compositeurs contemporains mais se donne pour but de promouvoir les jeunes compositeurs russes que la Société Musicale Russe tient à l’écart. Balakirev est chef d’orchestre de l’École de Musique Libre de 1867 à 1872.

    Balakirev devient très tôt admirateur de la musique de Berlioz, tout comme Stasov, et se pénêtre de toutes ses œuvres publiées. Par exemple il étudie de près la grande partition du Te Deum publiée en 1855, et on peut déceler son influence dans la demande faite à Berlioz par Stasov en 1862 de faire don du manuscrit autographe de cette œuvre à la Bibliothèque Impériale de St Pétersbourg (CG nos. 2650, 2676, 2676bis; cf. Fouque, p. 230 et Stasov, p. 162). Par la suite il donnera une exécution complète de l’ouvrage à un concert de l’École de Musique Libre, y compris le 3ème mouvement alors inédit (CG no. 3375). À l’été de 1867 il est nommé chef d’orchestre de la Société Musicale Russe, mais à la suggestion de la Grande-Duchesse, patronne de cette société, six des dix concerts de la saison sont confiés à Berlioz, et le rôle de Balakirev consiste à seconder Berlioz aux répétitions et à diriger le chœur (CG nos. 3282, 3289; Fouque, p. 234). C’est grâce à l’insistance de Balakirev et de Kologrivov que Berlioz est amené après son arrivée à St Pétersbourg à faire une part plus large à ses propres œuvres dans ses concerts que d’abord prévu (Fouque p. 241; Stasov, p. 164). Pendant son séjour à St Pétersbourg Balakirev est l’un de ceux que Berlioz voit le plus souvent aux répétitions et en public (Fouque, p. 245; Stasov, p. 166), et avant son départ Berlioz fait le geste symbolique de lui faire don de sa baguette de chef d’orchestre (Stasov, p. 168). Par la suite Balakirev continuera à défendre la musique de Berlioz en Russie (cf. CG no. 3375), et en 1878 il publie un arrangement de la symphonie Harold en Italie pour piano à quatre mains.

    Berlioz pensait beaucoup de bien de Balakirev, et à l’été de 1868, après son retour de St Pétersbourg, il est désagréablement surpris de se voir demander de recommander pour la saison suivante de la Société Musicale Russe le chef d’orchestre allemand Max Seifriz, qu’il a rencontré à Löwenberg en 1863, mais à la condition de critiquer en même temps Balakirev, ce qu’il ne veut pas faire (CG nos. 3364, 3373, 3375; Stasov, p. 168-9). L’année suivante Balakirev n’en est pas moins démis de ses fonctions.

    Il n’existe aucune lettre de Berlioz à Balakirev, mais le nom de Balakirev apparaît plusieurs fois dans la correspondance de Berlioz (CG nos. 3282, 3289, 3346, 3373). Une seule lettre de Balakirev à Berlioz est connue (CG no. 3374), traduite pour Berlioz par Stasov: Balakirev ne savait pas couramment le français. Dans cette lettre datée de septembre 1868 Balakirev supplie Berlioz de ne pas renoncer à composer, demande adressée plusieurs fois à Berlioz au cours de son séjour en Russie (cf. CG no. 3346; Stasov, p. 166), et propose le Manfred de Byron comme sujet pour une œuvre symphonique. Berlioz, maintenant très malade, n’a presque certainement pas répondu: la dernière lettre de Berlioz connue de Stasov date du mois précédent (CG no. 3373; Stasov, p. 169). Quelques années plus tard, en 1882, Balakirev propose le même projet à Tchaikovsky, cette fois avec succès: achevée en 1885, la symphonie Manfred de Tchaikovsky est exécutée pour la première fois à Moscou l’année suivante.

Cui, César (1835-1918; portrait), compositeur et critique musical russe, et le premier à se joindre à Balakirev et Stasov dans ce qui deviendra à la fin des années 1850 et au début des années 1860 un groupe de musiciens russes qui se consacrent à développer une école nationale de compositeurs (Stasov, p. 97-101). Ils partagent tous une même admiration pour Glinka, qu’ils considèrent le véritable fondateur de l’école russe, mais parmi les compositeurs contemporains admirent aussi particulièrement Berlioz, Liszt et Schumann, qui ont tous trois visité la Russie au cours des années 1840, les deux premiers avec très grand succès. À partir de 1864 Cui contribue au mouvement en tant que critique et écrivain dans la presse russe.

    Le premier contact personnel de Cui avec Berlioz remonte à août 1867 quand il est en visite à Paris. À cette occasion il demande à Berlioz l’autorisation de copier des extraits de la grande partition des Troyens, encore inédite, et pour laquelle les musiciens russes se passionnent tout particulièrement; l’intention était de les faire figurer aux concerts de l’École de Musique Libre de Balakirev à St Pétersbourg. Les deux hommes s’entendent sans difficulté et Berlioz accepte tout d’abord, mais change ensuite rapidement d’avis à cause de la question des droits de reproduction (CG no. 3268, cf. 3303 qui se rapporte probablement à Cui; Fouque, p. 246; Stasov, p. 162-3). La question des Troyens sera soulevée de nouveau avec Berlioz au cours de son séjour à St Pétersbourg. À son retour en Russie Cui publie un article dans la Gazette de St Pétersbourg où il raconte son entrevue avec Berlioz, les propos de Berlioz sur ses collègues compositeurs et chefs d’orchestre, et sa répugnance à voir ses œuvres exécutées en extraits (Stasov, p. 163 donne des citations de l’article). L’article aura sans doute contribué à préparer le terrain pour la visite de Berlioz à St Pétersbourg l’hiver suivant.

    Cui fait partie du cercle de musiciens russes que Berlioz fréquente pendant son séjour à St Pétersbourg. Il écrit des comptes-rendus enthousiastes des concerts de Berlioz, célèbre l’originalité du compositeur et vante les prouesses du chef d’orchestre; Fouque en transcrit de larges extraits (citations en anglais dans Stasov, p. 166).

    Peu après le départ de Berlioz Cui insère un entrefilet dans la Gazette de St Pétersbourg pour annoncer la convention conclue avec Berlioz au sujet de la copie de la grande partition des Troyens: il exprime l’espoir que l’ouvrage sera monté intégralement au théâtre Mariinsky au cours de la saison suivante, peut-être même sous le regard direct de Berlioz (Stasov, p. 168). Mais le projet n’aura pas de suite, et ce n’est qu’en 1899 que les Troyens seront exécutés pour la première fois en Russie. De retour à Paris Berlioz reste en rapports épistolaires avec Cui (CG no. 3359) tout comme avec son nouvel ami russe Stasov, et le nom de Cui apparaît dans plusieurs lettres de 1868 (CG nos. 3346, 3356, 3373). Mais eu égard à l’âge de Berlioz et à sa santé qui se dégrade il est trop tard pour voir leurs rapports s’épanouir comme cela aurait été possible quelques années plus tôt, et un peu plus d’an après son retour de Russie Berlioz n’est plus.

Damcke, Berthold (1812-1875; portrait), musicien et compositeur allemand, né à Hanovre. Berlioz le rencontre pour la première fois en 1847 quand Damcke prend part à une exécution de la Symphonie fantastique au dernier concert de Berlioz: il joue au piano la partie des cloches dans le dernier mouvement, ce que Berlioz mentionne dans ses Mémoires (chapitre 56). Mais ce n’est que des années plus tard que leurs rapports deviendront plus étroits quand Damcke s’installe à Paris en 1859 et devient professeur au Conservatoire. À partir de cette date Damcke et sa femme Louise deviennent très liés avec Berlioz; ils habitent 11 rue Mansart (CG no. 3308), pas loin de l’appartement de Berlioz au 4 rue de Calais, et Berlioz leur rend souvent visite (Mémoires, Voyage en Dauphiné). Berlioz vante les mérites de Damcke comme musicien et compositeur dans plusieurs de ses feuilletons (Journal des Débats, 3 janvier et 7 avril 1861; 26 janvier 1863). Quand Berlioz n’est pas à Paris les Damcke font partie du petit cercle d’amis avec lequel Berlioz s’exprime librement sur des questions personnelles (cf. CG nos. 2886-7 [la nomination de Berlioz au rang d’Officier de la Légion d’Honneur], 3036 [une lettre de Genève concernant sa rencontre avec Estelle Fornier], 3192, 3275 [son projet de voyage en Russie: ‘Au moins si j’en meurs je saurai que cela en valait la peine’], 3308, 3312 [il demande à Damcke d’envoyer son exemplaire personnel des Mémoires pour la Grande-Duchesse; en fait ce sera Stephen Heller qui enverra le sien, cf. CG no. 3326]). L’été d’avant son voyage en Russie Berlioz le nomme un de ses deux exécuteurs testamentaires (l’autre est le facteur d’instruments Édouard Alexandre) avec ces mots: ‘Je suis trop pauvre pour laisser à chacun d’eux un souvenir de quelque valeur, mais je prie … B. Damcke de prendre tous ceux de mes ouvrages en partition gravée qu’il trouvera dans l’armoire-bibliothèque de mon cabinet de travail’.

Dörffel, Alfred (1821-1905), pianiste et éditeur à Leipzig. C’est semble-t-il par l’intermédiaire de la musique de Gluck que Berlioz et Dörffel font connaissance. Dörffel a préparé pour l’éditeur Heinze à Leipzig une édition de l’Orphée de Gluck que Berlioz avait refusé de faire lui-même. L’édition paraît en mai 1866 et l’éditeur en envoie un exemplaire à Berlioz pour commentaire (CG nos. 3134, 3146); dans sa réponse Berlioz loue le travail de Dörffel pour son exactitude scrupuleuse (CG no. 3164). Dörffel se trouve à St Pétersbourg en octobre 1867 et est en rapport avec la Grande-Duchesse au moment où Berlioz prépare son voyage à venir, et Berlioz lui écrit à propos des préparatifs pour ses concerts (CG nos. 3282, 3285, 3287). Dörffel accompagne Berlioz pendant le voyage en chemin de fer de Berlin à St Pétersbourg (CG nos. 3287, 3304), et joue le 5ème concerto pour piano de Beethoven au 5ème concert de Berlioz à St Pétersbourg. Il y reste sans doute encore quelque temps, et Berlioz lui écrit là après son retour à Paris (CG nos. 3341, 3347). Cette dernière lettre évoque un projet d’une édition des œuvres de Gluck à laquelle participent d’une certain façon Dörffel et la Grande-Duchesse; le projet ne sera repris, par d’autres musicologues, qu’après la mort de Berlioz.

Glinka, Mikhail (1804-1857; portrait), le premier compositeur russe de son temps, il exercera une influence puissante sur la génération suivante de compositeurs russes. On peut envisager les rapports entre Berlioz et Glinka sur deux plans, celui de la musique et le plan personnel. Les deux compositeurs les plus importants de leur temps de leurs pays respectifs, Berlioz et Glinka en viendront à apprécier chacun la musique de l’autre, où ils trouvent un large terrain d’entente. Mais il s’agit plus d’une affinité de tempérament que d’influences réciproques très marquées: au moment où ils apprennent à se mieux connaître ils ont chacun développé leur style propre et composé plusieurs de leurs œuvres les plus importantes — les opéras Une Vie pour le Czar et Russlane et Ludmila pour Glinka, les quatre symphonies, Benvenuto Cellini et le Requiem pour Berlioz. Au niveau personnel leur estime réciproque ne débouchera pas sur une amitié de longue durée: ce n’est que pendant quelques brefs mois, au cours de l’hiver et du printemps de 1844-1845 que les deux hommes deviennent intimes et se voient régulièrement à Paris, mais après cela ils suivent chacun leur propre chemin et ne semblent pas s’être revus par la suite.

    Leur première rencontre a lieu par hasard à Rome à l’automne de 1831. Berlioz s’est vu obligé de quitter Paris pour l’Italie du fait d’avoir remporté le concours du Prix de Rome en 1830. Glinka pour sa part a pris lui-même la décision de venir en Italie pour y étudier la musique, comme l’ont fait plusieurs musiciens russes avant lui. Il est en définitive déçu par la musique italienne, tout comme Berlioz, avec pour résultat qu’il conçoit alors l’ambition de composer une musique qui serait russe de caractère (Glinka, p. 82-3; Stasov, p. 67-9). Pour l’un comme pour l’autre leur première rencontre sera sans portée: Berlioz ne l’évoquera que brièvement quinze ans plus tard dans un article, mais il n’a rien à dire là-dessus dans ce qui reste de sa correspondance et dans ses Mémoires, et quant à Glinka la rencontre semble n’avoir laissé absolument aucune trace dans ses écrits.

    Pendant des années à venir ni l’un ni l’autre ne prêtera aucune attention à la musique de l’autre. Glinka n’a sans doute rien entendu de la plume de Berlioz avant son voyage à Paris de 1844-1845. Il ne semble pas avoir assisté à l’exécution du Requiem organisée et dirigée par Heinrich Romberg à St Pétersbourg en juin 1841: de son propre aveu il est à l’époque préoccupé par le délabrement de son mariage (Glinka, p. 163; Stasov p. 158). Mais Glinka est sans doute conscient de l’intérêt grandissant pour Berlioz qui se développe alors en Russie, et quand il rencontre Liszt à St Pétersbourg au printemps de 1842 au cours du premier voyage de Liszt en Russie, puis de nouveau l’année suivante au cours du second (Stasov, p. 118-42), il aura pu entendre Liszt parler de Berlioz. Quoi qu’il en soit, sa décision d’aller passer plusieurs mois à Paris en 1844 est motivée en partie, comme il l’écrit dans une lettre d’avril 1845, par le désir d’étudier sur place la musique de Berlioz (le récit donné par les Mémoires de Glinka, rédigé en 1856 plus de dix ans après, n’explique pas clairement le but du voyage). De même pour Berlioz: il a peu d’occasions de connaître la musique de Glinka avant la visite de 1844-1845. Liszt, le premier musicien d’envergure venu d’Europe occidentale à s’être déclaré en faveur du compositeur russe (Stasov, p. 135-40), a peut-être attiré l’attention de Berlioz sur Glinka, mais on ne semble pas en avoir de témoignage précis. Berlioz a peut-être aussi recueilli des échos du monde musical russe au cours de ses voyages en Allemagne en 1842-1843, et il aura sans doute eu connaissance d’un article publié par Henri Mérimée à Paris en 1844 où l’opéra Une Vie pour le Czar de Glinka est chaudement loué (‘c’est plus qu’un opéra, c’est une épopée nationale’: Glinka, p. 182-3).

    La rencontre de Glinka et Berlioz à Paris a des conséquences très positives pour tous deux: ils s’apprécient mutuellement pour la première fois, comme en témoignent leurs écrits. Il existe une lettre de Berlioz à Glinka de mars 1845 dans laquelle il lui demande des informations en vue d’un article sur le compositeur russe (CG no. 953; en l’occurrence l’information sera fournie non par Glinka mais par un ami); une autre lettre, datée d’août 1845 et adressée à Lvov, évoque les rencontres de Berlioz et Glinka plus tôt la même année (CG no. 986). L’article sur Glinka paraît dans le feuilleton de Berlioz dans le Journal des Débats du 16 avril (CM VI p. 33-39), dont une large part est consacrée à une chaleureuse appréciation du compositeur russe et de la musique russe en général: Berlioz invite le public français à prêter attention aux nouveaux compositeurs du nord de l’Europe (dans son article Berlioz cite aussi le danois Niels Gade, dont il a entendu des œuvres pour la première fois à Leipzig en 1843). L’article sera très bien reçu en Russie, et le soutien accordé par Berlioz aux compositeurs et à la musique russes ne sera pas oublié (voyez la citation de l’article du prince Odoievsky dans Fouque). Avant la publication de son article Berlioz inscrit des œuvres de Glinka au programme de deux des grands concerts qu’il donne à Paris cette année (16 mars et 6 avril). En ce qui concerne Glinka, ses expériences à Paris sont évoquées dans deux lettres de 1845 citées bien des années plus tard par Stasov (p. 147 et 158), l’une datée du 6 avril et l’autre sans date précise, et par un important passage de ses Mémoires (p. 191-4; note: nous traduisons la traduction anglaise et non l’original russe):

Cet hiver [1844-45] nombre de mes compatriotes arrivèrent à Paris. Parmi eux était le prince Vasily Petrovich Golytsin (celui chez qui j’avais demeuré sur la Rivière Noire). Lui, quelques amis et plusieurs dames russes me pressèrent de faire entendre ma musique à Paris, et je suivis stupidement leur avis.
Souza, que je voyais souvent, apprit mon intention et offrit ses services. Il me présenta à Hector Berlioz, qui à l’époque projetait un voyage en Russie, comptant y faire riche moisson, non seulement de bravos mais aussi de roubles. Berlioz me traita avec une grande bonté (ce qui n’était pas la règle parmi les musiciens de Paris, qui sont d’ordinaire d’une arrogance et d’un mépris insupportables), et je lui rendais visite deux ou trois fois par semaine. Nous parlions franchement de musique et surtout de ses compositions, qui me plaisaient, et particulièrement celles pleines d’imagination, comme le Scherzo, la Reine Mab, de Roméo et Juliette, la Marche des pèlerins de Harold, le Dies irae et le Tuba mirum spargens sonum de son Requiem. […]
En mars Berlioz donna deux concerts prodigieux à l’amphithéâtre des Champs-Elysées. Mon Lezghinka, que j’avais transcrit pour orchestre seul, lui plaisait. En outre Berlioz et moi fîmes demande à Mme Solovieva (née Verteuil, épouse de M. Melchior), qui se trouvait alors à Paris, de chanter la cavatine d’Une Vie pour le CzarJe contemple un champ ouvert – et elle accepta volontiers.
Quand les répétitions commencèrent, je vis bien vite que les musiciens français ne prêtent guère attention: ils préfèrent parler et bavarder avec leurs voisins. Je m’aperçus aussi que souvent, surtout dans les passages chargés, ils sortaient leurs tabatières et leurs mouchoirs. […]
Au concert de Berlioz à l’amphithéâtre mon Lezghinka n’eut pas le succès escompté, parce que nombre des effets dépendaient de la répartition de la musique entre deux orchestres, l’un d’instruments à vent sur la scène, et l’autre en dessous dans l’orchestre, dans lequel les cordes prédominaient. Berlioz avait 150 musiciens en tout; par conséquent ils étaient trop dispersés dans l’espace et l’auditeur ne pouvait saisir l’ensemble mais entendait seulement les instruments qui étaient les plus près de lui. […] (Glinka donne ici des détails sur l’exécution et ses difficultés pratiques) […]
Malgré tout cela la salle fut comble: il semble que les dames russes à Paris s’étaient mises d’accord pour parer ce concert donné par leurs compatriotes; elles vinrent en grande toilette, si bien qu’un journal, parlant de mon concert, dit “Que c’était un parterre de fleurs.” Adeline était assise au troisième rang, et quand je vins sur la scène pour accompagner Marras, elle rougit joliment d’excitation et d’anxiété.
Le public parisien ne pouvait bien entendu se faire une idée juste de mon talent de musicien d’après les quelques morceaux – et non les meilleurs – qui étaient joués à ce concert. J’eus cependant un succès d’estime. De nombreux journaux parlèrent de moi: le rédacteur de la Revue Britannique écrivit un article extrêmement aimable sur moi, Maurice Bourge en écrivit un autre, et enfin Berlioz fit un très long article avec un bref résumé de ma vie, sous le titre de “Michel Glinka” dans le Journal des Débats.
Melgunov avait fourni à Berlioz les données pour cet article. J’ai perdu mon exemplaire mais n’importe qui peut le lire et le trouver dans le Journal des Débats d’avril ou mai 1845 [16 avril 1845].
Je rendais souvent visite à Berlioz, car je trouvais que son esprit pénétrant et même caustique rendait sa conversation toujours divertissante. Je fis naturellement tout mon possible pour faire que le voyage en Russie qu’il projetait réussisse.

    Les rapports cordiaux établis à Paris entre Berlioz et Glinka ne déboucheront cependant pas sur une amitié durable, et il semble qu’après 1845 ils ne se reverront plus; il n’y a pas non plus de trace d’une correspondance suivie entre eux (à l’encontre des rapports entre Berlioz et Lvov). Glinka quitte Paris en 1845 pour voyager en Espagne et ne revient à St Pétersbourg qu’en 1847, après le départ de Berlioz: son absence de la capitale au moment de la visite du compositeur qui l’a soutenu et dont il admire l’œuvre est remarquée à l’époque (voir l’article du prince Odoievsky reproduit par Fouque). Glinka revient à Paris en août 1852, où il revoit Henri Mérimée, et séjourne jusqu’à avril 1854 (Glinka, p. 231-9), mais rien ne laisse supposer qu’il ait cherché à revoir Berlioz pendant son séjour. Glinka raconte aussi qu’en 1854 il instrumente l’Invitation à la danse de Weber, mais curieusement il omet de mentionner que Berlioz lui-même a déjà composé une version pour orchestre du même morceau plusieurs années auparavant (Glinka, p. 246). Mais leur admiration commune persiste. Quand Glinka meurt en 1857 sa sœur décide d’offrir la dédicace de quelques-unes de ses œuvres à d’autres musiciens qui l’ont particulièrement apprécié; Berlioz est l’un de ceux-ci, et accepte avec grand plaisir (CG no. 2250). Ce n’est pas par hasard que le groupe de jeunes musiciens russes qui se réunissent à partir de la fin des années 1850 et qui prennent Glinka pour leur modèle et guide partage aussi l’admiration de Glinka pour Berlioz (Stasov, p. 66-116). De ce point de vue la rencontre de Berlioz et de Glinka à Paris en 1845 aura une grande portée à l’avenir non seulement pour Berlioz lui-même mais aussi pour la musique russe.

Grande-Duchesse Yelena Pavlovna (1807-1873; portrait), belle-sœur de l’empereur Nicolas et tante de l’empereur Alexandre II. La Grande-Duchesse n’est pas russe mais d’origine allemande: elle nait et meurt à Stuttgart, et reçoit son éducation à Paris (parmi toutes les qualités que Berlioz appréciera est qu’elle parle un français parfait: CG no. 3274). Elle se nomme d’abord Frederika Charlotte Maria, mais change de nom en 1824 à l’occasion de son mariage avec le Grand-Duc de Russie Mikhail Pavlovich (1798-1849); après la mort prématurée de ce dernier elle consacre son énergie et sa fortune considérable (CG no. 3314) à plusieurs causes charitables et artistiques. Dès 1844 elle suggère la fondation d’un Conservatoire de musique à St Pétersbourg, idée qui ne sera réalisée avec son appui qu’en 1862 (Stasov, p. 144). Berlioz ne semble pas l’avoir rencontré en personne avant 1867 (elle n’est pas mentionnée dans les écrits de Berlioz concernant son voyage de 1847), mais elle lui est connue avant cette date: dans un feuilleton de 1856 (Journal des Débats, 15 novembre) Berlioz évoque le salon qu’elle tient à Moscou, et l’année suivante son nom est cité dans la Revue et gazette musicale (3 mai 1857) parmi les souscripteurs à la grande partition du Te Deum (cf. CG no. 2211 avec CG V p. 434 n. 1). De son côté la Grande-Duchesse est évidemment pleinement consciente de la réputation internationale de Berlioz longtemps avant l’invitation qu’elle fait à Berlioz en septembre 1867 de venir diriger une série de six concerts à St Pétersbourg.

    L’invitation, qui vient à un stade très avancé de la carrière de Berlioz, mérite commentaire: mis à part le don de Paganini de 20,000 francs en 1838 c’est l’offre la plus généreuse jamais reçue par Berlioz, qui surpasse celles de Frederick Beale à Londres en 1852 et d’Édouard Bénazet à Bade pendant les années 1856-1863. Au cours de ses voyages en Allemagne Berlioz a bénéficié du soutien et de l’encouragement de plusieurs membres des familles aristocratiques allemandes (les familles royales de Prusse et de Hanovre, la famille ducale de Weimar): sa carrière se termine opportunément avec le voyage en Russie, payé entièrement par la Grande-Duchesse en personne, qui met à la disposition de Berlioz un splendide appartement dans son propre palais, avec des domestiques qui parlent français et le libre usage d’une de ses voitures. Selon un journal de St Pétersbourg, l’invitation de Berlioz est un ‘cadeau impérial’ fait par elle à la capitale (CG no. 3310).

    L’arrière-plan de l’invitation n’est pas tout à fait clair et doit être reconstitué à partir de divers indices. À l’automne de 1864 Berlioz a déjà reçu une invitation de St Pétersbourg, on ne sait au juste de qui, mais il la refuse: les conditions ne lui semblent pas assez tentantes, et il craint que sa santé ne puisse faire face aux rigueurs du voyage et de l’hiver russe (CG nos. 2920, 2930). Au cours des deux années suivantes il apprend que sa musique est souvent jouée en Russie et bien reçue (CG nos. 3027, 3151). La Grande-Duchesse a sans doute tiré la conclusion que pour attirer Berlioz en Russie il faut lui faire une offre tellement généreuse qu’il ne peut pas la refuser. Une série de concerts sous la direction de celui qui est sans doute le plus grand chef d’orchestre de son époque est un objectif qui en vaut la peine: elle donnera beaucoup de lustre à la Société Musicale Russe encore jeune dont elle est la patronne (elle est fondée en 1859 et le Conservatoire de St Pétersbourg en 1862).

    Mais il y a aussi un arrière-plan de querelles intestines de musiciens dont Berlioz ne sera sans doute jamais pleinement conscient. Depuis quelques années la musique en Russie se partage entre un monde officiel et cosmopolite, dans lequel des musiciens étrangers exercent une influence puissante (Anton Rubinstein est le premier directeur du Conservatoire de St Pétersbourg), et un groupe plus petit de jeunes russes, avec à leur tête Stasov et Balakirev, qui cherche à développer une école de musique spécifiquement russe. La Grande-Duchesse, patronne de la Société Musicale Russe, prend fait et cause pour les institutions officielles (on ne saurait dire si ses origines allemandes ont joué un rôle ici). Quand Rubinstein donne sa démission du Conservatoire en août 1867, sa position est partagée entre un directeur (Zaremba) et un chef d’orchestre pour les concerts de la Société Musicale Russe (Balakirev). Mais la Grande-Duchesse propose d’inviter à ses propres frais Berlioz pour prendre charge de six des dix concerts de la saison à venir, ce qui du coup réduit la participation de Balakirev (Fouque, p. 233). Dans une lettre à sa nièce Nanci Suat, dans laquelle il reproduit sans doute le point de vue exprimé par la Grande-Duchesse, Berlioz écrit que ‘la princesse […] veut faire voir au parti russe, qui tend à régenter en ce moment le petit monde musical de Pétersbourg, qu’il n’est que vaniteux et ridicule’ (CG no. 3274). Ce que Berlioz ne peut savoir à ce moment c’est que le chef du ‘parti russe’ est nul autre que Balakirev en personne. Pendant son séjour à St Pétersbourg Berlioz formera une opinion très favorable de Balakirev, qui lui donne un appui sans faille dans la préparation de ses concerts. Il semble qu’on ait réussi à cacher à Berlioz toutes les tensions sous-jacentes tant qu’il est sur place, mais à son retour à Paris il reçoit une surprise désagréable: le secrétaire de la Grande-Duchesse lui demande de recommander pour la prochaine saison de la Société Musicale Russe le chef d’orchestre allemand Seifriz, qu’il a rencontré à Löwenberg en 1863 (CG no. 3364), et peu après on lui demande aussi de dire du mal de Balakirev, ce qu’il n’a aucune intention de faire (CG no. 3373). L’année suivante Balakirev sera démis de ses fonctions, et il semble que la Grande-Duchesse et ses conseillers aient enfin réalisé leur objectif.

    La manière dont Stasov présente la Grande-Duchesse mérite ici commentaire: d’ordinaire Stasov ne se gêne pas pour exprimer sans réserve ses préférences et ses antipathies, mais quand il s’agit de la Grande-Duchesse il devient remarquablement discret (Stasov, p. 93, 144, 163-4, 167-9). Il n’explique jamais clairement l’arrière-plan de polémique de l’invitation de Berlioz en 1867, mais il en est certainement parfaitement conscient; il n’explique pas non plus à Berlioz les calculs que cache la manœuvre pour remplacer Balakirev en 1868, tout en félicitant Berlioz pour sa défense de Balakirev (CG no. 3375). Il était inconcevable de critiquer ouvertement un membre de l’aristocratie impériale, et Stasov est sans doute aussi conscient de la haute estime de Berlioz pour la Grande-Duchesse.

    Il existe très peu de lettres adressées par Berlioz à la Grande-Duchesse, et elles datent toutes d’après son retour à Paris, ce qui n’a rien de surprenant (CG nos. 3354, 3361, cf. 3364): les personnes de son rang social communiquent d’ordinaire avec d’autres par intermédiaires, tels le Comte de Keyserling (CG nos. 3272, 3273), Kologrivov, Dörffel, et son secrétaire Becker (CG nos. 3354, 3364). C’est un indice de la haute estime de la Grande-Duchesse pour Berlioz qu’elle s’enquiert de lui après son retour et Berlioz lui répond directement (CG nos. 3354, 3361; il lui faut deux jours pour écrire cette dernière lettre, cf. CG no. 3363). À la dernière lettre connue adressée de son palais à Berlioz elle ajoute quelques lignes de sa main (CG no. 3364). De son côté Berlioz conçoit une très haute opinion de la Grande-Duchesse: elle représente pour lui tout ce que l’aristocratie cultivée de l’Allemagne d’alors a de mieux. Pendant le séjour de Berlioz à St Pétersbourg, elle lui demande la lecture de Hamlet en français, mais il est douteux que Berlioz ait eu la force de le faire (CG nos. 3312, 3313, 3314, 3318). Tout au long de sa correspondance de Russie Berlioz ne tarit pas d’éloges pour sa générosité, son raffinement et sa haute culture littéraire (voir notamment CG nos. 3274, 3305, 3310), et il lui fait le compliment suprême de la comparer à son idole d’enfance, Estelle Fornier (CG no. 3314).

Guedeonov, Général Alexander est directeur des théâtres impériaux à St Pétersbourg à l’époque de la visite de Berlioz en 1847. Berlioz lui écrit avant son départ (CG no. 1095), et d’après le récit des Mémoires (chapitres 55 et 56) Guedeonov se montre très obligeant et facilite les concerts de Berlioz. Berlioz fait allusion à lui de manière passagère dans un feuilleton de 1855 (Journal des Débats, 26 janvier, p. 2).

Kologrivov, Vassily (né en 1820), est secrétaire de la Société Musicale Russe à l’époque du deuxième voyage de Berlioz en Russie en 1867-8. La date de sa mort ne semble pas connue. Fouque cite le texte de trois lettres de Berlioz à Kologrivov dont les originaux ne semblent pas connus (CG nos. 3289, 3293, 3304; cf. 3287); la première de ces trois lettres a un intérêt particulier puisqu’elle donne le programme complet des six concerts tel qu’il a été établi avant son départ par Berlioz suivant les suggestions de la Grande-Duchesse (en l’occurrence Berlioz modifiera ces programmes et fera entendre plus de ses propres œuvres que d’abord prévu, en partie sur l’instance de Kologrivov ainsi que de Balakirev: Fouque, p. 241 et Stasov, p. 164). Fouque cite aussi le texte d’une convention établie entre Berlioz et Kologrivov agissant au nom de la Société Musicale Russe, autorisant la Société à établir une copie de la grande partition des Troyens en vue d’exécutions en Russie, et aussi un reçu signé par Berlioz pour la somme reçue, daté du 31 janvier 1868. Kologrivov est un de ceux présents à une exécution de La Vie pour le Czar de Glinka à laquelle Berlioz assiste le 5 février/24 janvier (Stasov, p. 166). Il est également mentionné dans une lettre de Berlioz à Stasov (CG no. 3346).

Lenz, Wilhelm von (1809-1883), conseiller de l’empereur de la Russie, mais aussi musicien amateur et écrivain qui s’intéresse particulièrement à Beethoven. Berlioz le rencontre à Paris plusieurs années avant son voyage en Russie en 1847 et Lenz est l’un des premiers à accueillir Berlioz à son arrivée à St Pétersbourg (Memoires, chapitre 55). Pendant son séjour dans la capitale impériale Berlioz a souvent l’occasion de le rencontrer (CG no. 1242), et Lenz aura sans doute parlé à Berlioz de son intérêt pour Beethoven. Deux ans plus tard Lenz écrit à Berlioz au sujet d’un livre qu’il a écrit sur Beethoven en français et qu’il espère faire publier d’une manière ou d’un autre à Paris; il suggère d’envoyer le manuscrit à Berlioz (CG no. 1242). La suite de cette démarche n’est pas claire, mais pour finir le livre paraît à St Pétersbourg en français en 1852 sous le titre de Beethoven et ses trois styles; Lenz en a peut-être envoyé un exemplaire à Berlioz qui l’utilise pour écrire un compte-rendu du livre dans le Journal des Débats du 11 août 1852. Le compte-rendu ne précise pas l’éditeur, mais d’après Berlioz lui-même (CG no. 1496) le livre est difficile à obtenir à Paris. Dans l’ensemble Berlioz loue chaudement l’ouvrage, et à la fin de l’année il reproduit son compte-rendu dans le deuxième épilogue de ses Soirées de l’orchestre, mais avec une omission importante: dans son article des Débats Berlioz critique sévèrement le mauvais français de Lenz, mais le paragraphe en question est supprimé dans les Soirées de l’orchestre. En privé Berlioz continue à faire ce reproche à l’ouvrage de Lenz (CG nos. 1496, 2216). Rien ne laisse supposer de correspondance soutenue entre Lenz et Berlioz après cette date, mais leurs rapports restent cordiaux (cf. CG no. 2022 en 1855). Berlioz et Lenz se rencontrent à nouveau à plusieurs reprises à St Pétersbourg en 1867-8, comme le montre une lettre de Lenz à Berlioz peu après le retour de ce dernier à Paris (CG no. 3340).

Lvov, Général Alexei Feodorovich (1799-1870; portrait), violoniste, compositeur, et directeur de la Chapelle Impériale de St Pétersbourg, poste qu’il assume en 1837 à la suite de son père décédé l’année précédente. Lvov est de tous les Russes rencontrés par Berlioz avant ou pendant son premier voyage en Russie en 1847 celui qui lui deviendra le plus proche; ils entretiennent une correspondance qui durera une vingtaine d’année. Berlioz, semble-t-il, entend parler de Lvov pour la première fois à Berlin en 1843; il a sans doute aussi recueilli des échos de la bouche de Glinka pendant la visite de ce dernier à Paris en 1844-1845. Glinka connaît bien Lvov et parle de lui à plusieurs reprises dans ses Mémoires (p. 114-16, 131-2, 136, 138, 227); par exemple, son premier souvenir de Lvov est de l’avoir entendu jouer du violon, et Glinka évoque ‘les sonorités douces et délicates du violon enchanteur d’Aleksei Fedorovich [qui] se gravèrent sur ma mémoire’ (Glinka, p. 18). Lvov est mentionné pour la première fois dans les écrits de Berlioz dans son article sur Glinka dans le Journal des Débats du 16 avril 1845:

Il faut dire ici que la chapelle vocale de l’Empereur de Russie est quelque chose de merveilleux dont, à en croire tous les artistes italiens, allemands et français qui l’ont entendue, nous ne pouvons nous former qu’une idée très imparfaite […] cette chapelle, qu’il [Glinka] laissa dans un admirable état de splendeur, a gagné encore dans ces derniers temps sous la savante direction de M. le général Lvoff, violoniste et compositeur d’un grand mérite, un des amateurs, on pourrait dire un des artistes les plus distingués que possède la Russie, et dont j’ai souvent entendu louer les œuvres pendant mon séjour à Berlin.

    Le monde musical russe suit de près la presse française: Lvov est enchanté et encouragé par l’article, et il s’adresse directement à Berlioz, qui lui répond très positivement (CG no. 986). D’emblée s’établit entre les deux hommes une convergence de sympathies musicales ainsi que d’intérêts: ils cherchent tous deux à être reconnus dans leurs capitales respectives, et ont chacun les moyens de rendre service à l’autre.

    Il est donc naturel qu’en janvier 1847, avant son départ pour la Russie, Berlioz se mette en rapport avec Lvov entre autres personnalités musicales russes (cf. CG no. 1095). Le voyage à St Pétersbourg au printemps de 1847 a pour effet de cimenter leur amitié: il se développe entre eux une sympathie mutuelle qui garantit que leur amitié sera durable (à l’encontre des rapports beaucoup plus distants de Berlioz avec le comte Wielhorsky). Dans le récit des Mémoires sur son voyage de 1847 (chapitre 55) Berlioz loue Lvov avec chaleur: ‘aide de camp de l’Empereur, directeur de la chapelle impériale, compositeur et virtuose du plus rare mérite, qui m’a donné tout d’abord des preuves de la plus franche confraternité musicale’, écrit-il (cf. CG no. 1099). Sa correspondance suivie avec Lvov au cours des années 1847-1852 montre qu’il ne s’agit pas là de simples politesses de circonstance. Berlioz écrit à Lvov de Riga peu après son départ de St Pétersbourg, le remercie d’avoir fourni des recommendations à Riga et loue également la musique de son opéra Ondine (CG no. 1112). Par chance on possède pour une fois la réponse de Lvov (CG no. 1134bis; quelques années plus tard Berlioz fera don de plusieurs lettres de Lvov à un collectionneur, cf. CG no. 1444bis [tome VIII]). Elle témoigne de la sympathie et de l’estime qu’ils ont l’un pour l’autre, et ils ont à cœur de rester en rapport. Berlioz écrit à Lvov au cours de son séjour à Londres en 1848, et s’exprime maintenant en terms plus personnels (CG no. 1170). De retour en France il écrit de nouveau au début de 1849; Lvov à ce moment étudie la possibilité de se lancer à Paris comme compositeur d’opéras, et bien que le projet n’ait pas eu de suite Berlioz fait son possible pour lui rendre service (CG no. 1246, cf. 1251, 1261).

    Outre le succès musical et financier de son voyage de 1847, Berlioz a l’occasion d’entendre lui-même le chœur exceptionnel de la Chapelle Impériale de St Pétersbourg. Sa réaction s’exprime de la manière la plus vive dans une lettre à sa sœur Adèle écrite le lendemain (CG no. 1106); c’est un des souvenirs les plus marquants qu’il rapporte de son voyage en Russie et il restera longtemps gravé dans sa mémoire. Quelques années plus tard il exécute deux œuvres pour chœur de Dimitri Bortniansky (1751-1825), un ancien directeur de la chapelle impériale, dans un texte latin qu’il a fourni lui-même: le Chant des chérubins le 22 octobre et le 12 novembre 1850 (qu’il donne également à un de ses concerts à Londres en 1852), et le Pater noster le 21 janvier 1851. Les deux ouvrages sont publiés à Paris en même temps que les exécutions, et Berlioz annonce les exécutions quelques jours à l’avance dans le Journal des Débats (19 octobre 1850 et 17 janvier 1851 respectivement). Dans ce dernier article Berlioz annonce aussi que Lvov va lui envoyer un colis de musique chorale de Bortniansky, et peu après il écrit de nouveau à Lvov à ce sujet (CG no. 1379). La musique qu’il reçoit fournit la matière d’un autre article plus développé sur la chapelle impériale et les travaux de Lvov (Journal des Débats, 13 décembre 1851), qui suscite à nouveau une réaction chaleureuse de Lvov (cf. CG no. 1443). L’article provoque aussi une autre lettre de remerciement d’un Russe à Paris qui envoie à Berlioz des compléments biographiques sur Bortniansky, ainsi qu’un portrait du compositeur qui sera publié avec la lettre dans L’Illustration du 7 août 1852 (CG no. 1438).

    Une bonne partie des articles des Débats sur Bortniansky, la chapelle impériale, et Lvov sera insérée par Berlioz en 1852 dans les Soirées de l’orchestre (21ème soirée): il tient visiblement à donner une publicité supplémentaire à la musique russe, d’autant plus que le récit de son voyage de 1847 n’est pas encore achevé (cf. CG no. 1631). Quelques années plus tard Berlioz évoque de nouveau la qualité exceptionnelle de la chapelle impériale: ‘Quel malheur qu’on ne puisse faire entendre aux Parisiens, ne fût-ce qu’une fois, les quatre-vingts chantres de la cour de l’empereur de Russie, pour leur apprendre enfin ce que c’est que la musique vocale d’ensemble nuancée ! Mais Paris est loin, très loin de Pétersbourg’ (Journal des Débats, 3 juillet 1857; cf. aussi 2 octobre 1855; 11 novembre 1862).

    Après 1852 il semble que la correspondance entre Berlioz et Lvov marque le pas, et la perspective d’un retour en Russie dans l’immédiat s’estompe. Berlioz écrit à Lvov de nouveau en 1855 pour lui recommander une cantatrice qui se rend à St Pétersbourg; sa courte lettre est muette sur des éventuels espoirs de retour (CG no. 2021; 15 septembre 1855). Ensuite plusieurs années de silence. Au début de 1863 Berlioz fait en passant une allusion flatteuse à l’opéra de Lvov Ondine dont il a naguère dit du bien (Journal des Débats, 13 janvier 1863; cf. CG nos. 1112, 1170, 1379). À la fin de l’année Berlioz est très touché de recevoir une lettre de félicitations de Lvov à l’occasion des premières des Troyens en novembre 1863, mais aussi peiné d’apprendre que Lvov est maintenant atteint de surdité (CG no. 2808). Dans la dernière lettre connue de leur correspondance Lvov apprend à Berlioz qu’il a maintenant renoncé entièrement à la musique du fait de son mal (CG no. 3233, 6 avril 1867). Avant son départ pour son second voyage en Russie Berlioz laisse entendre qu’il pourra revoir Lvov à cette occasion (CG no. 3303), mais on ne sait si les deux hommes, maintenant très fragiles tous les deux, ont pu se revoir.

Odoievsky, Prince Vladimir (1801-1869; portrait), riche musicien amateur et écrivain qui, comme son cadet Stasov, soutient à la fois des compositeurs russes tels que Glinka (Glinka, p. 96 n. 3, 101, 107, 118, 228) et Dargomïzhsky (Stasov, p. 75), et des compositeurs étrangers tels que Liszt en 1842 (Glinka, p. 163; Stasov, p. 129, 135) et Berlioz en 1847 (Stasov, p. 131, 149-52, 155). Fouque cite in extenso deux articles enthousiastes et perspicaces publiés par Odoievsky en 1847 pour commémorer la visite de Berlioz (Fouque, p. 196-9 et 199-205). Berlioz rencontre le prince peu après son arrivée, comme le montre une lettre dans laquelle Berlioz insère une notice biographique détaillée à l’intention de la presse de St Pétersbourg (CG no. 1097 [voir tome VIII pour le texte original]). Mais d’après le silence du reste de sa correspondance et de ses autres écrits il ne semble pas que des rapports étroits se soient établis par la suite entre Berlioz et le prince, ce qui peut surprendre. Odoievsky n’est pas mentionné dans les lettres connues de 1867 et 1868, mais on sait que le prince a prononcé un discours d’accueil en l’honneur de Berlioz à l’occasion d’une réception au Conservatoire de Moscou en janvier 1868. Plusieurs lettres de Berlioz au prince, six en tout, furent publiées en Russie en 1937 et en 1968-9, mais leur authenticité est fort douteuse (voyez Richard Macnutt sur ce site). Le silence de Stasov, qui connaissait intimement le monde musical russe, est un argument négatif de poids (cf. Stasov, p. 169 qui montre que CG no. 3373 qui date d’août 1868 est la dernière lettre de Berlioz connue de Stasov).

Romberg, Heinrich (1802-1859). Romberg est issu d’une famille de musiciens allemands, à laquelle Berlioz consacre une partie d’un feuilleton dans le Journal des Débats (24 août 1851). Comme beaucoup d’autres musiciens allemands Romberg fait ses études au Conservatoire de Paris jusqu’en 1825 dans la classe de violon de Baillot; il a peut-être rencontré Berlioz à cette époque, mais Berlioz ne le précise pas. Il part ensuite pour St Pétersbourg où il restera 20 ans; il est d’abord premier violon au Théâtre Impérial avant de devenir plus tard chef d’orchestre au Théâtre Italien. Il se signale à l’attention de Berlioz par l’exécution qu’il dirige en mai 1841 du Requiem à St Pétersbourg; on ne sait ce qui a pu susciter cette initiative ambitieuse (Berlioz n’était pas au courant), mais il est clair que Romberg a dû bénéficer d’un appui moral et financier solide de la part de l’aristocratie russe. Quand Berlioz se rend à St Pétersbourg en 1847 Romberg ne lui ménage pas son soutien; Berlioz le souligne dans ses Mémoires (chapitre 55) et dans son article de 1851 sur la famille Romberg il profite de la circonstance pour manifester sa reconnaissance (cf. aussi CG no. 1135). Selon Berlioz Romberg avait beaucoup d’ennemis parmi les artistes de St Pétersbourg, mais pour Berlioz c’est un indice du haut niveau qu’il exige de ses musiciens. Peu après la visite de Berlioz, à l’automne de 1847, Romberg quitte en fait St Pétersbourg, peut-être à cause de cette hostilité (CG no. 1134bis), et prend sa retraite à Hambourg.

Stasov, Vladimir (1824-1906; portrait), écrivain et critique russe, fondateur du groupe bien connu des cinq compositeurs russes (Balakirev, Borodin, Cui, Moussorgsky, Rimsky-Korsakov), et l’un des défenseurs les plus actifs de Berlioz. On peut envisager les rapports de Stasov avec Berlioz sous deux angles: d’abord leurs relations au niveau personnel de 1847 à 1867, relations qui ne commencent à devenir plus étroites qu’à la fin de la vie de Berlioz; et d’autre part, l’œuvre de Stasov critique et défenseur de Berlioz, où il exercera une influence profonde et prolongée dans le temps, du vivant de Berlioz et après sa mort. Tout compte fait Stasov a fait peut-être autant que n’importe lequel de ses contemporains, avec l’exception de Liszt, pour faire avancer la cause de Berlioz.

1. Rapports personnels. Berlioz et Stasov se rencontrent pour la première fois à St Pétersbourg en 1847 au cours du premier voyage de Berlioz en Russie, quand Stasov est encore jeune homme. C’est d’ailleurs en 1847 que Stasov publie son premier article critique, dans lequel il passe en revue la saison musicale à St Pétersbourg et publie pour la première fois ses opinions sur Berlioz et sa musique (voir ci-dessous). Il n’est pas fait mention d’une rencontre avec Stasov dans les écrits de Berlioz (le nom de Stasov apparaît ni dans les Mémoires ni dans les travaux critiques de Berlioz), et l’épisode n’est connu que par les souvenirs de Stasov, recueillis par Fouque en 1882 et racontés par Stasov lui-même en 1889 (Stasov, p. 161-2). Tous deux citent une lettre de Berlioz écrite à la hâte le 22/10 mai 1847, le jour de son départ de St Pétersbourg (CG no. 1111). Le nom du destinataire manque mais ne peut être que Stasov, puisque on le tient de Stasov lui-même. Stasov avait demandé permission à Berlioz de copier des extraits de quelques partitions de Berlioz et avait aussi posé une question sur l’utilisation de l’orgue avec l’orchestre. En réponse Berlioz ne peut accéder à la demande, puisqu’il a besoin de la musique, et sur le second point il suggère qu’en musique religieuse il vaut mieux utiliser l’orgue en opposition avec l’orchestre et non simultanément (ce que Berlioz fera bientôt dans son Te Deum). Il n’y a pas ensuite de contact entre les deux pendant des années, et Stasov voyage à l’étranger de 1851 à 1854 comme secrétaire au service du Prince Demidov. Après son retour à St Pétersbourg Stasov commence à partir du milieu des années 1850 à aider à la formation d’un groupe de jeunes compositeurs russes, d’abord Balakirev, ensuite Cui, Moussorgsky, Rimsky-Korsakov et Borodin: ils partagent tous une admiration commune pour Berlioz, dont ils étudient de très près les œuvres publiées.

    C’est dans ce contexte que se place la deuxième rencontre connue entre Berlioz et Stasov, qui a lieu à Paris en septembre 1862. Stasov, qui travaille depuis 1854 à la Bibliothèque Impériale Publique de St Pétersbourg, s’adresse à Berlioz avec l’intention d’obtenir de lui un manuscrit autographe d’une de ses œuvres majeures; il suggère le Te Deum, pour lequel les admirateurs russes de Berlioz, avec en tête Balakirev, ont une admiration particulière. Berlioz accède à la demande avec plaisir, à la grande joie des Russes (CG nos. 2650, 2676, 2676bis; cf. 3375). Dans sa lettre de remerciements Stasov signale à l’attention de Berlioz ‘la jeune Russie musicale d’ici, c’est-à-dire […] le petit cercle des véritables appréciateurs de la musique du présent et de votre immense talent’, allusion évidente à Wagner et à la ‘musique de l’avenir’: il connaît bien les sentiments de Berlioz envers la musique de Wagner (CG no. 2676). Stasov lui-même est de toute façon hostile à Wagner (cf. CG no. 3375, et Stasov, p. 38-51, 79-80, 85-90, 94). Il n’y a plus de mention de Stasov dans la correspondance de Berlioz avant son arrivée à St Pétersbourg en novembre 1867: Stasov ne figure pas encore parmi les familiers de Berlioz (cf. CG no. 3303). Du temps de son séjour il subsiste une invitation de Berlioz à Stasov à un dîner offert pour un groupe choisi de musiciens russes au Palais Mikhailovski le 24/12 novembre (CG no. 3306). Les souvenirs de Stasov sont une source importante pour le séjour de Berlioz à St Pétersbourg, et c’est à ce moment que leurs rapports commencent à se nouer (Stasov, p. 161-9). Mais ce n’est après le retour de Berlioz à Paris que leur correspondance s’active; les quelques lettres qui subsistent témoignent d’une amitié grandissante au cours de 1868, et dans sa dernière lettre Stasov s’enhardit à contester la décision de Berlioz, prise dès 1864 (cf. Mémoires, Postface; CG no. 2857), de ne plus composer de musique (CG nos. 3346, 3356, 3373, 3375). Mais il est trop tard: la lettre de Berlioz à Stasov d’août 1868 (CG no. 3373) est la dernière qu’il lui écrit, et il ne lui reste que quelques mois à vivre.

2. Stasov critique et défenseur de Berlioz. Défenseur de Berlioz, Stasov diffère de lui comme critique de bien des égards, et il y a là peut-être un paradoxe. Distinguons deux des caractéristiques de Stasov écrivain. Berlioz critique est d’ordinaire objectif, quelle que soit la véhémence de ses passions ou de ses haines, et son arme de choix est l’ironie plutôt que l’invective. Stasov de son côté est d’un tempérament polémique et il s’exprime en partisan; son ardeur l’emporte parfois sur son bon sens. Comme Berlioz, il est hostile au monde officiel de la musique de son temps, mais avec moins de discernement. Par exemple, il critique sans distinction le comte Wielhorsky et Lvov (Stasov, p. 145-6, 192), alors que Berlioz n’éprouve aucune difficulté à se lier d’une amitié sincèrement admirative avec ce dernier. Stasov récuse le principe même des Conservatoires de musique, qui ne sont pour lui que des bastions du conservatisme (Stasov, p. 81-4). ‘Les conservatoires n’ont rien apporté à notre culture musicale; ils n’ont fait que produire une quantité énorme d’artisans en musique qui n’ont pas grand’chose à faire avec l’art, qui sont infectés des goûts des conservatoires et ont une très mauvaise compréhension de la musique’ (Stasov, p. 83-4). Dans la perspective de Stasov, un des mérites de Balakirev et des autres membres du groupe des Cinq est qu’ils ont réussi par leurs propres moyens et ne sont pas passés par le Conservatoire de St Pétersbourg (Stasov, p. 92-3); Tchaikovsky, par contre, souffre du fait qu’il y a étudié (Stasov, p. 111-12). Malgré ses expériences à Paris, Berlioz a une opinion plus nuancée du rôle d’un Conservatoire (voir par exemple ses remarques sur Prague). On observera que quand Stasov mentionne à Berlioz la fondation du Conservatoire de St Pétersbourg il s’abstient de lui faire part de ses propres réserves (CG no. 2676).

    De son attitude envers les Conservatoires passons à la deuxième caractéristique de Stasov: son ardent nationalisme russe. ‘Mais le plus déplorable est le fait que nos conservatoires se sont révélés être des institutions purement étrangeres – des institutions allemandes. Entre leurs murs la musique russe, l’école russe, le mouvement russe ne sont jamais mentionnés, et on apprend à des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes à vénérer uniquement ce qui se vénère aux conservatoires de Leipzig et de Berlin’ (Stasov, p. 84). La carrière de Stasov est dominée par l’idée de développer une école vraiment nationale de compositeurs authentiquement russes, qui suivraient dans la foulée de Glinka, qu’il rencontre en 1849 et qui apprécie Stasov grandement (Glinka, p. 218: ‘un homme d’une éducation musicale exceptionnellement solide, un amateur des beaux arts, et en général une personne d’une haute culture’). La présentation la plus développée des vues de Stasov se trouve au chapitre intitulé ‘Vingt-cinq ans d’art russe: notre musique’ dans lequel il donne un aperçu du progrès de la musique russe de Glinka jusqu’au début des années 1880 (p. 66-116). Son attitude envers les compositeurs étrangers dépend en partie de son nationalisme russe, et Stasov s’exprime très franchement sur les motifs de son admiration pour Berlioz et Liszt: ‘Nous aimons Berlioz non seulement parce que c’est un compositeur de génie, le successeur direct de Beethoven et le créateur d’une nouvelle sorte de musique, la musique à programme; non seulement parce que pendant toute sa vie il a fait combat avec vigueur pour une cause juste; mais aussi parce que, en même temps que Liszt, il a été le premier à reconnaître l’école de musique russe, à commencer par son chef et fondateur Glinka’ (Stasov, p. 57-8). On pourra opposer à cette manière de voir la perspective internationale de Berlioz, qui se demande pourquoi il est né en France (Mémoires, chapitre 25), se déclare ‘musicien aux trois quarts Allemand’, proclame Gluck, Beethoven et Weber ses idoles, ainsi que l’italien Spontini, et dans son discours à Strasbourg en juin 1863 célèbre l’influence de la musique sous laquelle ‘les haines nationales s’effacent’. Si Berlioz avait vécu plus longtemps et était devenu plus familier avec Stasov, on peut se demander si les différences profondes entre eux n’auraient pas fini par faire surface.

    Des articles de Stasov qui ont été publiés trois sont consacrés en totalité ou en partie à Berlioz: le premier article de Stasov, intitulé ‘Revue des évènements musicaux de l’année 1847’ et publié la même année (Stasov, p. 15-37; p. 23-30 sur Berlioz), le compte-rendu de Daniel Bernard, Correspondance inédite de Berlioz, publié en 1879 (Stasov, p. 52-61), et l’étude sur ‘Liszt, Schumann et Berlioz en Russie’, publiée en 1889 et révisée en 1896 (Stasov, p. 117-94; p. 146-69 sur Berlioz). Stasov avait déjà commencé à étudier Berlioz avant sa visite de 1847, comme en témoignent les questions qu’il pose à Berlioz avant son départ (voir ci-dessus les remarques sur CG no. 1111). À l’avance il est disposé à être impressionné, mais dans son premier article il établit une distinction artificielle entre d’une part la direction d’orchestre de Berlioz et sa maîtrise de l’instrumentation, et de l’autre Berlioz le compositeur: ‘Posons avant tout que les œuvres de Berlioz sont totalement dénuées de musique; il n’a absolument aucun talent pour la composition musicale. D’un autre côté il a un talent énorme comme exécutant; son talent à cet égard est tout à fait du même niveau que le talent étonnant de Liszt. À vrai dire, ces deux hommes se ressemblent à tous les égards d’une manière frappante’ (Stasov, p. 24). Mais Stasov est néanmoins fasciné par ce qu’il entend et a les plus hautes espérances pour l’avenir. ‘Toute la musique à venir se rattachera de la manière la plus proche et la plus indissoluble aux découvertes, dignes de Christophe Colomb, et aux initiatives de Liszt et de Berlioz (Stasov, p. 29). Par la suite Stasov abandonnera la distinction forcée qu’il avait faite au départ, mais ses travaux publiés ne permettent pas de suivre l’évolution de ses vues. Dès la fin des années 1850, sinon plus tôt, il est totalement persuadé de la grandeur du compositeur Berlioz, comme le montre sa correspondance de 1862 au sujet du Te Deum (CG nos. 2650, 2676). L’article suivant, daté de 1879, donne une compte-rendu du premier volume de la correspondance de Berlioz à être publié après sa mort. Stasov prend maintenant fait et cause pour Berlioz sans réserve, et défend sa probité et sa véracité; sa seule réserve concerne l’hostilité de Berlioz envers les républicains et son soutien pour l’absolutisme des Napoléons (Stasov, p. 53-4, cf. 157). Le troisième article, le plus important, donne un récit documenté des rapports de Berlioz avec la Russie tout au long de sa carrière; de nouveaux documents sont venus depuis s’ajouter au dossier, mais l’étude de Stasov garde toujours sa valeur, tout comme le chapitre de Fouque de 1882 qui se fonde en partie sur des informations fournies par Stasov. Dans cette troisième étude, Stasov, après des années de réflexions, est maintenant en mesure de modifier les vues qu’il a exprimées en 1847 (Stasov, p. 145), et il ajoute une observation importante: si le voyage de Berlioz en 1847 n’a exercé d’abord qu’influence limitée sur la scène musicale russe, il a néanmoins contribué à mettre en place les germes qui mèneront à l’épanouissement d’une nouvelle génération de compositeurs russes. ‘Les grandes qualités, les qualités dominantes de la musique de ces compositeurs – l’imagination, l’ardeur, la profondeur du sentiment, une poésie incomparable, le don de la description – ont amené ces jeunes compositeurs à passer outre aux défauts [de ces compositeurs]. Il est douteux que même les compatriotes les plus ardents de Berlioz, Schumann et Liszt les aient estimé aussi haut que ce petit groupe de Russes. On doit cependant observer qu’en cela ils étaient seuls’ (Stasov, p. 160). Pour le second voyage de Berlioz Stasov est en mesure de fournir des informations de première main: il est parmi les ‘amis qui viennent me voir et qui ont pour ma musique une ardeur ressemblant beaucoup à du fanatisme’, comme l’écrit Berlioz dans une lettre (CG no. 3332). Stasov conclut en ces termes: ‘Les rapports les plus intimes de Berlioz, au cours de son second voyage, furent presque exclusivement avec les compositeurs de la nouvelle école russe. Ces jeunes hommes appréciaient son génie et comprenaient son importance plus que tous leurs autres compatriotes. C’est pourquoi son influence sur eux a été si puissante et si profonde’ (Stasov, p. 169).

Tajan-Rogé, Dominique (ca. 1803-1878), violoncelliste et écrivain que Berlioz a rencontré à Paris plusieurs années avant son premier voyage en Russie. En 1847 Tajan-Rogé joue dans l’orchestre impérial de St Pétersbourg, et Berlioz le loue dans ses Mémoires pour le soutien actif qu’il prodigue dans la préparation de ses concerts (chapitre 55; cf. CG no. 1114). Quelques mois plus tard Tajan-Rogé écrit à Berlioz, qui se trouve maintenant à Londres; sa lettre est perdue mais la réponse très détaillée de Berlioz existe (CG no. 1135). Outre des nouvelles d’ordre général Berlioz lui fait une confidence qu’il n’a semble-t-il faite à personne d’autre, celle de l’histoire de son idylle à St Pétersbourg avec une choriste russe; il demande à Tajan-Rogé de se renseigner discrètement sur cette personne et de lui faire parvenir une lettre qui Berlioz lui a écrite. On possède la longue réponse de Tajan-Rogé (CG no. 1147): il s’acquitte de la commission et en outre envoie une lettre de la choriste à Berlioz, dont la teneur n’est pas connue. Il reproche ensuite à Berlioz son attitude embarrassée envers la choriste à cause de ses origines sociales modestes… On ne sait rien de plus sur cet épisode. Tajan-Rogé quitte plus tard St Pétersbourg où il n’est pas heureux (CG nos. 1114, 1135), mais il reste en rapport avec Berlioz. En 1850 et 1851 il est à Paris et fait partie de la Société Philharmonique fondée par Berlioz au début de 1850. Le 18 mars 1850 Berlioz le propose comme membre du comité de la Société, où il se montre très actif, comme on peut le voir d’après les procès-verbaux des séances du comité; c’est lui par exemple qui propose à la séance du 20 avril 1850 qu’on exécute le Requiem de Berlioz le 3 mai à Saint-Eustache en l’honneur des familles victimes d’une catastrophe à Angers. En 1852 Berlioz lui obtient un poste dans l’orchestre du Théâtre de la Reine à Londres (CG no. 1457bis [tome VIII]); en 1855 Tajan-Rogé se trouve maintenant à la Nouvelle-Orléans (CG no. 1905) et en 1857 Berlioz mentionne sa présence à New York (Journal des Débats, 26 avril 1857). Le reste de leur correspondance n’apporte rien de plus sur leur séjour ensemble à St Pétersbourg en 1847.

Wielhorsky, Comte Mikhail (1788-1856) et son frère cadet le Comte Matvey Wielhorsky (1794-1866), nés tous deux à St Pétersbourg où ils habitent la même maison, musiciens amateurs et mécènes influents pendant bien des années. Citons la description flatteuse de Berlioz (Mémoires, chapitre 55): ‘leur maison est à Saint-Pétersbourg un petit ministère des beaux-arts, grâce à l’autorité que donne aux comtes Wielhorski leur goût si justement célèbre, à l’influence qu’ils exercent par leur grande fortune et leurs nombreuses relations, grâce enfin à la position officielle qu’ils occupent à la cour auprès de l’Empereur et de l’Impératrice’. Des deux frères l’aîné, compositeur lui-même est plus actif dans la vie de société à St Pétersbourg et se fait plus remarquer; le cadet est un violoncelliste de mérite qui se produit à l’étranger ainsi qu’en Russie (un ‘amateur dont le rare talent empêche bien des artistes de dormir’, dira Berlioz de lui en 1856). Le comte Mikhail soutient la musique activement pendant des années avant la visite de Berlioz on 1847. Il appuie au début Glinka, qu’il a rencontré de bonne heure (Glinka, p. 45) et facilite l’exécution de son opéra La Vie pour le Czar en 1836; Glinka est même prêt à accepter des conseils de sa part sur l’ouvrage (Glinka, p. 100, 102-3). Mais le comte émet des réserves sur l’opéra suivant de Glinka, Russlane et Ludmila et en 1843 critique l’ouvrage ouvertement en présence de Liszt, au mécontentement bien compréhensible de son auteur (Glinka, p. 171, 176). D’autres compositeurs et exécutants reçoivent aussi son appui. Il est à Rome en 1839 en même temps que Liszt et organise un concert par ce dernier (Stasov, p. 119), et avec son frère reçoit Liszt au cours de ses visites à St Pétersbourg en 1842 et 1843 (Stasov, p. 120, 129). Ils font de même pour Schumann en 1844 (Stasov, p. 143-4).

    Le comte fait un bref séjour à Paris en 1844 au même moment que Glinka lui-même (Glinka, p. 188), mais on ne sait s’il rencontre Berlioz à cette occasion. En tout cas avant de partir pour la Russie en février 1847 Berlioz est conscient de son influence à St Pétersbourg et lui écrit à l’avance (CG nos. 1091, 1095). Dans ses Mémoires Berlioz vante l’hospitalité qu’il a reçue des deux frères (chapitre 55; cf. CG no. 1240); il évoque ailleurs des souvenirs du comte Mikhail d’exécutions de symphonies de Beethoven à Vienne auxquelles il a assisté du vivant du compositeur (Deuxième voyage en Allemagne, Lettre II; Journal des Débats, 13 février 1861).

    Après son départ de St Pétersbourg Berlioz veut naturellement rester en contact avec le comte, et il lui écrit une longue lettre à propos de son séjour à Riga en mai 1847 (CG no. 1113). Il ne reçoit pas de réponse, et malgré sa répugnance à paraître trop importun (cf. CG no. 1170), il lui écrit de nouveau l’année suivante et donne en détail des nouvelles de ses activités (CG no. 1240). De nouveau Berlioz ne semble pas recevoir de réponse (cf. CG no. 1379). Le seul autre contact connu entre eux est une lettre de 1855 dans laquelle Berlioz recommande au comte un chanteur qui va se rendre à St Pétersbourg (CG no. 2022, cf. 2021). Le frère cadet de Mikhail, le violoncelliste, est mentionné plusieurs fois dans les écrits de Berlioz: il est présent à la cour de Prusse en juin 1847 quand Berlioz dirige une exécution de la Damnation de Faust (Mémoires, Suite du voyage en Russie), puis se trouve à Paris en décembre 1856 pour y donner des concerts (Journal des Débats, 19 décembre 1856), puis de nouveau en décembre 1858 (cf. CG no. 2440).

    Ce n’est peut-être pas par hasard que les bons rapports établis par Berlioz avec le comte Mikhail en 1847 ne se développeront pas par la suite, à l’encontre de ceux avec le général Lvov. Le fossé social entre eux est une première difficulté (cf. CG no. 1170) – mais dans d’autres circonstances Berlioz saura entretenir des rapports amicaux avec d’autres membres des familles aristocratiques d’Europe (par exemple le roi et la reine de Hanovre ou la famille ducale de Weimar). Mais un autre obstacle est probablement d’ordre musical: le comte a ses ambitions en tant que compositeur, comme il l’a fait sentir à Glinka, mais y perd son latin quand il s’agit de la musique de Berlioz – en 1847 il avoue à Berlioz n’y rien comprendre à l’ouverture du Carnaval romain… (Mémoires, chapitre 56, auquel Balakirev fait écho dans CG no. 3374). Prodiguer une hospitalité fastueuse aux étrangers de marque en visite à St Pétersbourg est une chose, soutenir activement leur musique en est une autre. Stasov d’ailleurs critiquera plus tard le conservatisme et le jugement peu sûr du comte en matière artsitique, et cite son incapacité à apprécier à leur véritable valeur les idoles de Stasov: Glinka, Schumann, Liszt, et Berlioz lui-même (Stasov, p. 131, 135-6, 145-6, 156: ‘Quelle différence il y a entre un grand musicien et un amateur insignifiant!’).

Choix de lettres de Berlioz et autres

Le choix de lettres ci-dessous concerne en premier lieu les personnes mentionées sur cette page. On trouvera à la page principale une liste complète de toutes les lettres concernant Berlioz et la Russie qui sont citées ailleurs sur ce site.

Note sur la chronologie: alors que l’Europe occidentale se sert à l’époque du calendrier grégorien (introduit en 1582), la Russie continuera jusqu’à 1918 à se servir du calendrier julien qui était en retard de 12 jours. Pour les lettres écrites en Russie, par Berlioz ou ses correspondants, on a donc donné la date sous deux formes, d’abord la date grégorienne plus usitée, ensuite la date julienne.

1845

À Mikhail Glinka (CG no. 953; 25 mars, de Paris):

Ce n’est pas tout d’exécuter votre musique et de dire à beaucoup de personnes qu’elle est fraîche, vive, charmante de verve et d’originalité, il faut que je me donne le plaisir d’écrire quelques colonnes à ce sujet, d’autant plus que c’est mon devoir. N’ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la Russie, sur vos ouvrages, et en étudiant avec vous votre partition pour la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de supportable et donner aux lecteur des Débats une idée approximative de votre haute supériorité. Je suis horriblement tourmenté par ces damnés concerts, avec les prétentions des artistes, etc., mais je trouverai bien le temps de faire un article sur un sujet de cette nature, je n’en ai pas souvent d’aussi intéressant.

Glinka à N. Kukolnik (cité par Stasov, p. 147; 6 avril, de Paris; note: nous traduisons la traduction anglaise et non l’original russe):

[…] Le hasard a voulu que je rencontre plusieurs personnes sympathiques, et à Paris si je n’ai trouvé que peu d’amis du moins ils sont sincères et ont du talent. Sans aucun doute ce qui m’est arrivé de plus merveilleux est de faire la connaissance de Berlioz. Un de mes buts en venant ici était d’étudier ses œuvres, que certains décrient tellement et d’autres portent aux nues, et j’ai eu la bonne fortune de le faire. J’ai non seulement entendu la musique de Berlioz au concert et aux répétitions, mais je suis devenu intime avec cet homme qui, à mon avis, est le premier compositeur de notre siècle (dans son domaine, s’entend) – aussi intime, je précise, qu’il est possible de l’être avec quelqu’un extrêmement excentrique. Et voici ce que je pense: dans le domaine de la musique fantastique personne ne s’est jamais approché de ses conceptions colossales qui sont en même temps toujours neuves. En somme, le fini du détail, la logique, la trame harmonique, et enfin son instrumentation puissante et constamment renouvelée – voilà ce qui constitue le caractère de sa musique. Mais quand il en vient au drame, il est tellement emporté par l’aspect fantastique d’une situation qu’il cesse d’être naturel et par conséquent véridique. Des œuvres que j’ai entendues, l’ouverture des Francs-Juges, la Marche des pèlerins de Harold en Italie, le scherzo de la Reine Mab, et le Dies Irae et le Tuba Mirum du Requiem ont fait sur moi une impression indescriptible. J’ai en ce moment avec moi plusieurs manuscrits inédits de Berlioz et je les étudie avec un bonheur indicible. […]

Glinka à N. Kukolnik (cité par Stasov, p. 158; sans date exacte, de Paris; note: nous traduisons la traduction anglaise et non l’original russe):

[…] L’étude de la musique de Berlioz et des goûts du public parisien a eu pour moi des conséquences extrêmement importantes. J’ai décidé d’enrichir mon répertoire avec quelques morceaux de concert pour orchestre, ou si j’en ai la force, de nombreux morceaux, qui auront pour titre Fantaisies pittoresques. Il me semble qu’il devrait être possible de réconcilier les exigeances de l’art avec celles de notre temps, et en tirant parti des progrès accomplis dans les instruments et dans l’exécution, d’écrire des morceaux qui seraient abordables également aux connaisseurs et au grand public. […]

Au Général Lvov (CG no. 986; 1er août, de Paris):

Recevez mes remerciements bien sincères pour toutes les choses aimables que vous avez bien voulu m’écrire; je ne puis vous dire combien votre suffrage inespéré me flatte, et je serais très heureux de pouvoir acquérir de nouveaux droits à votre estime éclairée. Il est hors de doute que sans la présence de l’auteur et son action immédiate sur les exécutants, certains ouvrages sont toujours plus ou moins modifiés par l’exécution. Ces changements, cela aussi me paraît évident, sont toujours à leur désavantage. Voilà pourquoi j’ai un vif désir de profiter du loisir que je me suis fait pour cet hiver, en visitant Pétersbourg. M. De Glinka m’a beaucoup encouragé à réaliser ce projet, Léopold de Meyer de même, et quelques autres personnes qui connaissent fort bien les mœurs musicales de la Russie ont été de leur avis. J’aurai recours alors à votre obligeance et à votre puissant patronage, et je vous serais bien redevable si au reçu de cette lettre vous vouliez bien m’écrire quelques lignes au sujet des principales difficultés qui se présenteront à Pétersbourg pendant les mois de novembre et de décembre, ou plus tard s’il faut attendre un peu.
Il est si difficile de juger sainement de pareilles questions à distance et c’est un voyage si fatigant et si important, qu’un avis tel que le vôtre sera pour moi d’un prix infini. […] 
Si je puis obtenir la lecture de votre ouvrage, je l’étudiera avec un grand intérêt mais je ne suis pas plus que vous partisan des réductions de l’orchestre au piano et j’attendrai pour publier dans mon feuilleton mon opinion sur une œuvre de cette importance, qu’il m’ait été permis de l’entendre, ou de l’étudier dans la grande partition avec vous. C’est seulement ainsi que je pourrai m’en former une idée juste et complète. La même chose m’est arrivé avec M. De Glinka; j’étais fort loin, après avoir entendu jouer par lui sur le piano des fragments de ses opéras, d’en avoir l’opinion que j’en ai conçue plus tard en les faisant exécuter à mes concerts du cirque. Les traducteurs sont tous des traîtres, le proverbe Italien n’est que trop vrai; mais le piano est le plus détestable des traducteurs. Je me dédommagerai amplement, je l’espère, pendant mon séjour à Pétersbourg. […]

1847

À Vladimir Stasov (?) (CG no. 1111; 22/10 mai, à St Pétersbourg)

Voir Fouque

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1112; 28/16 mai, de Riga):

Mille remerciements, mon cher général, pour les excellentes recommendations que vous m’envoyez. J’en ai déjà fait usage, et la famille du gouverneur m’a accueilli comme un de vos amis. Nous nous occupons du concert, qui ira comme il plaira à Dieu. En attendant ma répétition, qui va commencer dans une heure il faut que je vous dise encore combien j’ai été frappé des belles choses que contient en grand nombre votre dernière partition. Ce sujet d’Ondine vous a on ne peut mieux inspiré, et le style harmonique et mélodique de cette grande œuvre brille autant par la vérité et l’expression que par une distinction constante, et une fraîcheur juvénile bien rare aujourd’hui. L’ouverture est une des plus heureusement trouvées que je connaisse: il y a là des effets de rythme syncopé qui m’ont fait bondir de joie. Le premier chœur, l’air d’Ondine, d’un si charmant coloris, le premier finale, si franc et si chaud, la prière avec accompagnement de violon, le morceau splendide de la fête, le deuxième finale, la marche, et tant d’autres passages que je pourrais citer, prouvent une invention, un goût et un savoir de premier ordre, et vous placent à un rang bien haut parmi les compositeurs actuels.
Mais pour tout vous dire, j’étais sûr de cela avant de vous avoir entendu: quand on aime et respecte la musique comme vous l’aimez et la respectez, quand on en parle comme vous en parlez, et qu’on a la pratique de l’art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela s’enchaîne. Tout cela désole aussi, si l’on pense aux moyens d’exécution qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un ténor ou un melon pour son dessert avait raison de laisser le choix au garçon; je demanderai toujours le melon; il y a beaucoup plus de chances avec lui d’éviter les coliques: le végétal est bien plus inoffensif que l’animal.
Adieu, cher maître, croyez à ma vive amitié et à toute la joie que j’éprouve de vous en avoir inspiré quelque peu […]

Au Comte Michel Wielhorski (CG no. 1113; 1er juin/20 mai, de Riga):

Voir Fouque

Le Général Lvov à Berlioz (CG no. 1134bis [vol. VIII]; 7 novembre, de St Pétersbourg):

[…] Depuis votre départ il m’est si agréable de songer à ce peu de moments que nous avons passé à nous deux dans mon cabinet, — nous nous entendions si bien, — il est si rare de rencontrer des personnes sympathiques — il me serait trop pénible de penser que cette petite circonstance pourrait refroidir votre amitié pour moi! — Ecrivez-moi de grâce, quelques mots pour me tranquilliser. —
Il y a près d’un mois que le Grand Duc est de retour. […] J’ai profité d’une occasion pour parler beaucoup de vous à S. M. l’Impératrice en Lui dépeignant combien votre emploi à Pétersbourg serait utile à l’art et à l’économie; j’ai tout dit, cher maître, ce que mon devoir et mon amitié pour vous pouvaient m’inspirer, — maintenant il faudra bien que je parle au Grand Duc concernant le chant d’église et la formation d’une école pour préparer les chefs de chœurs pour que la musique d’église Russe s’exécute correctement et d’une manière uniforme; là, je Lui parlerais de vous, — je dois parler, parce que j’aime la vérité, — j’aime la musique, — j’aime les grands mérites de Berlioz, — j’aime Berlioz lui-même. —
Si vous m’écrivez, je vous tiendrai au courant de ce qui se passe ici: — Romberg est parti, — cela fait peine de voir combien tous ses camarades sont contents de cela. — Et c’est après 20 ans de séjour à Pétersbourg! […] (soucis personnels; sa femme est malade; il voudrait voir Berlioz) […] — Je vous trouverai partout, car vous voir, causer avec vous, entendre vos compositions, sont pour moi des jouissances extrêmes. — […]

À Dominique Tajan-Rogé à St Pétersbourg (CG no. 1135; 10 novembre, de Londres):

[…] Je publierai seulement pendant mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur Vienne et sur Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la Russie. J’ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous avoue, malgré votre désir extrême d’en sortir [cf. CG no. 1114], que je reviendrais avec grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos confrères, qui m’ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer, de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial, intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d’avoir fait la connaissance. Dites-lui bien qu’il ne regrette pas trop Paris et qu’il y mourrait d’une colère contenue, s’il était obligé de l’habiter maintenant. […]

1848

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1170; 29 janvier, de Londres):

[…] Je suis fâché que vous ayez pu me croire contrarié de la publication de ma lettre sur Ondine. Elle ne contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments d’amitié pour vous d’abord, ma haute estime pour vos rares talents ensuite, et enfin mes observations sur l’insalubrité des ténors auxquels nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de chercher des intelligences servies par une voix. Mes plaisanteries sur eux m’auront valu quelques douzaines d’ennemis intimes de plus; mais je m’en moque comme d’un opéra comique sur lequel je n’ai pas de feuilleton à faire. Mieux que cela, j’en suis fort aise: j’aime à être détesté des crétins, ils m’autorisent ainsi à leur rendre la pareille.
[…] (ses problèmes à Londres) […] Les choristes seuls me sont dévoués presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg… Oh! la Russie! et sa cordiale hospitalité, et ses mœurs littéraires et artistiques, et l’organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise, nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d’autres choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi êtes-vous si loin?…
[…] J’espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie. Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je compte passer l’été; je n’en sais rien. Pourtant il est à croire que j’irai encore visiter Nice, comme je fais toujours quand j’ai passé un rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je serai si heureux de vous voir!….
Vous êtes mille fois bon d’avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me laisser encore l’espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l’empereur. S’il voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde musical.
Je n’ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorsky; j’ai écrit au comte Michel, il ne m’a pas répondu. La crainte qu’il ne voie dans mes lettres un but intéressé m’empêche de lui écrire de nouveau: j’ai tellement peur d’avoir l’air d’un solliciteur!… Et, pourtant, Dieu sait combien j’ai conservé de vive reconnaissance pour toutes les bontés qu’ils ont eues l’un et l’autre pour moi, l’an dernier! […]

Au Comte Michel Wielhorski (CG no. 1240; 28 novembre, de Paris):

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À Wilhelm von Lenz à St Pétersbourg (CG no. 1242; 22 décembre, de Paris):

Comment! Si je m’en souviens… Il faudrait que j’eusse à la fois bien peu de cœur et bien peu de mémoire pour ne pas m’en souvenir!… Et nos parties de billard chez M. le Comte Michel, parties que nous faisions avec tant de calembourgs et force carambolages de mots! et tant de cigares fumés, tant de bière bue, tant d’opinions musicales débattues.
Non, mon cher monsieur, je n’ai rien oublié, et je vous prie de n’avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.
Je vous écrirais mille folies si le ton de votre lettre n’eut été un peu triste; vous m’y parlez à la façon d’un moribond, des éventualités cholériques… Cela m’a douloureusement ému. Sous l’empire d’une préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre aimable lettre, j’avais écrit à M. le Comte Michel Wielhorski pour lui demander de ses nouvelles [CG no. 1240]. J’espère que tout va bien chez lui.
Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment […]
Et vous pensez encore à la musique! barbares que vous êtes! quelle pitié! au lieu de travailler au grand œuvre, à l’abolition radicale de la famille, de la propriété, de l’intelligence, de la civilisation, de la vie, de l’humanité, vous vous occupez des œuvres de Beethoven!!… vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d’art!
Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques vivants adorateurs du beau! Rari nantes… mais comment faire connaître votre travail dans notre gurgite? Nous n’avons plus qu’un seul journal musical, la Gazette musicale. J’ai fait part de ce que vous m’avez écrit à M. Brandus directeur de ce journal et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre ouvrage; mais il voudrait le connaître. De mon côté, j’en parlerais avec bien du plaisir dans l’un de mes feuilletons des Débats, quand une partie au moins du livre aurait paru d’une façon ou d’une autre [voir Journal des Débats, 11 août 1852; Soirées de l’orchestre, 2e Epilogue]. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte d’un imprimé n’est rien, mais un manuscrit qui s’égare, c’est irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu’un qui aurait le malheur de venir en France en lui recommandant de me le remettre sans intermédiaires. Cherchez cette occasion; et ne doutez pas de mon empressement à entrer dans vos vues.
Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je vous serre la main. Dieu vous garde de la république et surtout des républicains. […]

1849

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1246; 23 février, de Paris):

J’ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m’adressez au commencement de votre lettre; j’ai vu par là que vous ne saviez pas toute la reconnaissante amitié que j’ai pour vous, amitié bien vive, bien sincère et que le temps et l’absence n’altéreront pas. J’ignorais quelles étaient vos relations ave M. Lenz, et c’est la cause du silence que vous me reprochez. L’indifférence ni l’oubli n’y sont pour rien, soyez-en tout à fait persuadé.
Je me suis occupé des deux choses dont vous m’avez fait le plaisir de me parler [un livret pour un nouvel opéra de Lvov, et une version française de l’opéra de Lvov Ondine; cf. CG no. 1261] […]
Si vous lisez la Gazette musicale et les Débats, vous devez être au courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en passant, Spontini, avec son second acte de la Vestale, a tellement enthousiasmé et bouleversé le public de Conservatoire que nous ressemblions à une assemblée de fous. J’en pleure encore en vous en parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la Gazette musicale et les Débats [25 février et 7 mars 1849; cf. Soirées de l’orchestre, 13e soirée].
Je travaille en ce moment à un grand Te Deum à deux chœurs avec orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J’en ai encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.
Adieu, mon cher général; ne m’oubliez pas plus que je ne vous oublie: je ne vous en demande pas davantage.

À Saint-Georges (CG no. 1261; end April, from Paris):

[…] Vous occupez-vous de l’affaire du général Lwoff? Ne l’oubliez pas, je vous prie […] Tâchez que je puisse lui envoyer une réponse satisfaisante. C’est un excellent homme que j’aime beaucoup et ne je voudrais pas, qu’il pût me croire coupable d’indifférence […]

1851

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1379; 1er février, de Paris):

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1852

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 1443; 21 janvier, de Paris):

[…] Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m’en informer, ce sera toujours un bonheur pour moi d’entretenir le petit nombre de lecteurs sérieux que nous avons en Frances des choses grandes et sérieuses qui se font en Russie. D’ailleurs, c’est une dette que je voudrais pouvoir acquitter. Je n’oublierai jamais, croyez-le bien, l’accueil que j’ai reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la bienveillance que m’ont témoignée et l’impératrice et toute la famille de votre grand empereur. Quel malheur qu’il n’aime pas la musique!
Adieu, cher maître, rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j’aurais bien besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je sens brûler en moi et qui me retombent sur le cœur.

 À Hippolyte Lecourt (CG no. 1496; 22 juin, de Paris):

Il n’y a pas moyen d’avoir à Paris les livres de Lenz et d’Oubilicheff [sic pour Oulibicheff]. Mais je crois que Janin possède celui de Lenz et qu’il ne tient guère à le garder. Je le lui demanderai comme pour moi et je vous l’enverrai. Cet ouvrage est admirablement fait musicalement parlant, Beethoven y est on ne peut mieux apprécié, mais c’est écrit d’une horrible manière, en Français de Finlande. L’auteur ne sait pas même l’orthographe, et son livre à chaque instant vous fait penser aux notes des Blanchisseuses de gros. Il dit: l’harpe et l’Hautbois, etc. etc.
L’ouvrage d’Oubilicheff est moins mal écrit mais avec un fanatisme pour Mozart, et une injustice pour Beethoven dont on ne peut qu’être révolté. […]

1857

À la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2216; 18 mars, de Paris):

[…] J’ai lu le livre d’Oulibischeff dont vous m’avez parlé; c’est en effet très perfide. L’auteur se moque de ce qu’il appelle les Adeptes de Beethoven, et il est lui-même un adepte adeptissime de Mozart, un vrai fanatique. Mais son livre est bien écrit (à part quelques fautes qui lui ont échappé), tandis que celui de Lentz qu’il ridiculise est réellement ridicule et a fait rire toute la presse de Paris. Lentz ignore qu’il ne sait pas le français, et que ce qu’il écrit dans cette langue n’est pas lisible. Puis il fait des plaisanteries d’un goût atroce, qui ont donné beau jeu à son adversaire. […]

1862

À Vladimir Stasov (CG no. 2650; 10 septembre, à Paris):

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Vladimir Stasov à St Pétersbourg à Berlioz à Paris (CG no. 2676; 5 décembre/24 novembre):

La lettre de S. Exc. Monsieur le Directeur de la Bibliothèque Imp. Publ. de S. Pétersbourg [CG no. 2676bis], à laquelle je prends la liberté de joindre ces quelques lignes, vous apprendra toute la reconnaissance et toute la joie ressenties dans notre institution à la suite de l’acquisition pour nous de votre beau chef-d’œuvre de Te Deum, dans sa partition autographe. […] Cette partition a déjà été entre les mains de toute la jeune Russie musicale d’ici, c’est-à-dire dans les mains du petit cercle des véritables appréciateurs de la musique du présent et de votre immense talent. Nous nous affermissons plus [que] jamais dans l’idée que ce Te Deum est votre plus belle création, et c’est beaucoup dire dans un temps où après la 2de messe de Beethoven (Ré maj.) nous ne connaissons plus rien en fait de musique d’église du XIXe s., et même de beaucoup d’autres siècles encore. Nous avons été particulièrement enchantés de faire connaissance de tout un beau morceau (la marche) qui ne se trouve pas, Dieu sait pourquoi, dans la partition gravée [il s’agit en fait du 3ème mouvement, intitulé Prélude] […] Nous avons maintenant un Conservatoire de musique. A notre avis à nous, ce petit cercle de jeune Russie, est que c’est vous qui auriez dû y faire un cours d’orchestration et d’instrumentation, au lieu de Rubinstein, qui est peut-être un excellent pianiste, mais n’entend rien au bel art de l’instrumentation, dans lequel d’ailleurs, vous êtes à l’heure qu’il est complètement unique en Europe.
Permettez-nous d’espérer, Monsieur, que si notre Bibliothèque Publique ne possède pas et ne possédera probablement jamais les originaux de tels chefs-d’œuvre, comme la Reine Mab de « Roméo et Juliette », la fantaisie sur la tempête dans « Lélio », le Scherzo de « Faust » et tant d’autres créations magnifiques, au moins peut-être voudrez-vous un jour déposer à S. Pétersbourg, parmi une race jeune et sincèrement admiratrice, l’original de vos Troyens, dont nous espérons tant de merveilles nouvelles. […]

J. Delianov à St Pétersbourg à Berlioz à Paris (CG no. 2676bis [tome VIII]; 5 décembre/24 novembre):

M. Stassof, de retour de son voyage en France et en Angleterre, ayant déposé à la Bibliothèque Impériale Publique de St Petersbourg, la partition autographe de Votre grand Te Deum, je m’empresse de Vous témoigner l’expression de ma gratitude bien sincère pour ce don magnifique, offert par Vous à la Bibliothèque. Elle n’avait possédé jusqu’à ce jour, dans la collection de ses autographes, qu’une lettre de quelques lignes et une page d’autobiographie. Maintenant que nous y joignons une partition entière, et cela d’une œuvre aussi éminente que ce Te Deum, nous pouvons nous féliciter de posséder une belle série d’autographes de l’un des hommes les plus marquants dans l’histoire de notre temps. […]

1863

Au Général Lvov à St Pétersbourg (CG no. 2808; 13 décembre, de Paris):

Votre lettre m’a causé une joie bien vive. Merci de toutes les expressions cordiales qu’elle contient. C’est une attention charmante de votre part de m’envoyer vos félicitations au sujet des Troyens. J’ai, en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par suite des tourments endurés pendant les répétitions.
Qu’est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous afflige? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été frappés d’un calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini, qui, lui ne pouvait se faire entendre.
Je vous remercie de l’offre que vous voulez bien me faire d’un sujet d’opéra, mais je ne puis l’accepter, mon intention étant bien arrêtée de ne plus écrire. J’ai encore trois partitions d’opéras que les Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les circonstances favorables pour les leur faire connaître. Il y a quatre ans que les Troyens sont terminés et l’on vient d’en représenter la second partie seulement: les Troyens à Carthage. Reste à représenter la Prise de Troie. Je n’écrirai jamais rien que pour un théâtre où on m’obéirait aveuglément, sans observations, où je serais le maître absolu. Et cela n’arrivera probablement pas. […]

1867

À César Cui (CG no. 3268; 7 août, à Paris):

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À Vasily Kologrivov à St Pétersbourg (CG no. 3289; 10 octobre, à Paris):

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À Vasily Kologrivov à St Pétersbourg (CG no. 3293; 22 octobre, à Paris):

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À Vasily Kologrivov à St Pétersbourg (CG no. 3304; 12 novembre, à Paris):

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1868

Wilhelm von Lenz à St Petersburg à Berlioz à Paris (CG no. 3340; 21/9 février):

Cher Seigneur Génie!
Veuillez faire remettre le livre précieux que vous m’avez promis de me faire voir [sans doute un exemplaire des Mémoires], à l’ambassade de Russie […]
Avez-vous fait bon voyage? Comment allez-vous après les énormes modulations climatiques que vous avez commises, à notre plus grand profit? […]
Nous avons 4 ou 5 degrés de froid, avec bon traînage; nous glissons dans les rues comme les poissons dans l’eau – cela vaut bien la giboulée de Mars des bords de la Seine!
J’aime à croire que ces lignes ne vous trouveront pas au lit comme je vous trouvais toujours, vous, au Palais Michel! […]

À Vladimir Stasov à St Pétersbourg (CG no. 3346; 1er mars, de Paris):

[…] Hier je me suis traîné à l’Académie où j’ai vu mon statuaire et confrère Perrot. Il m’a appris que l’Américain Steinway l’avait enfin payé pour mon buste et qu’on était en ce moment occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour New York et Paris. Je crois bien que c’est vous qui m’avez manifesté le désir d’en avoir un en bronze pour le Conservatoire de Pétersbourg. Si ce n’est pas vous, c’est Kologrivoff, ou Cui, ou Balakireff. En tout cas, sachez et faites-leur savoir, que M. Perrot m’a appris qu’on pourrait couler encore d’autres exemplaires de ce buste et que cette fonte coûterait 280 fr. […]
Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme, songez que je suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de composer, ne me dites pas de bêtises… […]
Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître, et aussi le SOLEIL… Pauvre malheureux! vous habitez la neige!……… […]
P.S. […] Dites-moi où en est la copie des Troyens.

À la Grande-Duchesse Hélène à St Pétersbourg (CG no. 3354; 14 avril, de Paris):

[…] Monsieur Becker [le secrétaire de la Grande-Duchesse] m’apprend aussi que vous seriez bien aise de savoir par moi-même comment m’est arrivé le double accident dont les journaux ont parlé après mon retour de Russie. […] (suit un récit de ce qui lui est arrivé à Monaco et à Nice) […]

À Vladimir Stasov à St Pétersbourg (CG no. 3356; 23-24 avril, de Paris):

Vous m’avez appelé Monsieur Berlioz, dans votre dernière lettre, et Cui aussi; je vous pardonne à tous les deux.
Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que j’ai failli mourir. […] (suit un récit de ses chutes à Monaco et à Nice) […]
Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m’a pas renvoyé ma partition des Troyens. Je suppose qu’elle est copiée et qu’on n’en a plus besoin. […]

À César Cui à St Pétersbourg (CG no. 3359; 14 mai, de Paris):

[…] Je vous écrirai quand j’aurai retrouvé la force. Aujourd’hui ces deux lignes ont pour objet de vous prier de me dire pourquoi on ne m’a pas renvoyé la grande partition des Troyens, dont sans doute on n’a plus besoin. Soyez assez bon pour me dire la vérité là-dessus je vous serai très obligé. […]

À la Grande-Duchesse Yelena à St Pétersbourg (CG no. 3361; 4 juin, de Paris):

[…] Viendrez-vous à Paris cet automne? Aurai-je l’honneur de vous voir? Au milieu de ce tohu-bohu musical vous ne verrez pas très clair, j’en ai peur. Je crains que vous n’ayez de grandes idées de très petites choses. Aujourd’hui, je n’ai point d’idées du tout. Tout me manque à la fois, je me sens mourir; hier j’avais quelques fantaisies musicales, aujourd’hui elles sont passées. Qu’en ferais-je? […]

Charles Becker à St Pétersbourg à Berlioz à Paris (CG no. 3364; 22/10 juin):

[…] La Société Musicale se rappelle toujours avec bonheur la brillante époque qu’elle a eue par votre concours l’hiver dernier; aussi on se demande souvent ce que l’on pourrait faire pour que la saison prochaine ne paraisse pas trop pâle après l’éclat de la dernière.
Madame la Grande-Duchesse croyant se rappeler que vous lui avez fait l’éloge de l’orchestre de Löwenberg, me prie de vous demander, si vous croyez Monsieur Seyfriz de Löwenberg capable de diriger quelques-uns de nos concerts l’hiver prochain. D’après nos renseignements, ce Monsieur, sans écraser par une réputation européenne nos dirigeurs russes, serait cependant assez fort pour exciter une lutte d’émulation qui ne pourrait que faire du bien à notre jeune institution. Son Altesse Impériale voudrait bien connaître votre opinion sur ce sujet. […]
[De la main de la Grande-Duchesse:]
J’ajoute à ces lignes mes compliments sincères et mes regrets des souffrances qui vous ont assailli depuis votre départ de Russie. Je fais mille vœux pour votre rétablissement en dépit de l’art médical que vous aimez si peu et que j’estime beaucoup, et vous prie de me répondre directement comme la dernière fois.

HÉLÈNE

À Vladimir Stasov à St Pétersbourg (CG no. 3373; 21 août, de Paris):

Mon cher Stassoff,
Vous le voyez, je supprime le Monsieur: j’arrive de Grenoble où l’on m’a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival orphéonique et assister à l’inauguration d’une statue de l’empereur Napoléon Ier. On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j’étais toujours malade, on est venu me chercher en voiture, on m’a porté des toasts auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m’a comblé de gracieusetés, il m’a donné une couronne en vermeil, mais il m’a fallu rester une heure entière à ce commencement de banquet. Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué, à 11 heures du soir.
Je n'en puis plus, et je reçois des lettres de Russie et de Löwenberg où l’on me demande des choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d’un artiste allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du mal d’un artiste russe qu’on veut remplacer par l’allemand et qui a droit, au contraire, à beaucoup d’éloges, chose que je ne ferai pas. Quel diable de monde est-ce là? je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être du bon sang. [...]
Mille choses à Balakireff. […]

Mili Balakirev au Caucase à Berlioz à Paris (CG no. 3374; 22/10 septembre):

[…] Après votre départ de St Pétersbourg nous avons beaucoup pensé à vous, et vous avez été constamment l’objet de nos entretiens. Votre séjour parmi nous restera certainement pour toujours l’une de nos plus chères réminiscences, seulement il y a une chose qui nous affecte péniblement, c’est votre résolution de ne plus composer. Mais nous, pour notre part, ne cesserons jamais de protester de toutes nos forces contre cette mauvaise pensée. Nous pensons que vous avez « l’obligation » de faire une nouvelle belle œuvre instrumentale. Nous pensons que ce ne seraient pas les sujets qui manqueraient pour une symphonie. Vous aimez Byron. Eh bien! que de sujets superbes chez lui, sujets qui vous conviendraient à merveille. Mettons par exemple: Manfred. On ne saurait refuser toutes ses sympathies à un héros de cette trempe, tout autant qu’à Byron lui-même avec lequel vous avez vous-même tant de points de ressemblance. […] (suit un plan détaillé du programme d’une symphonie en quatre mouvements, avec analogies aux symphonies de Berlioz) […] Il me paraît vraiment que voilà un sujet fait tout exprès pour vous. Mais à part ce sujet permettez-moi de vous dire, cher maître, que c’est vraiment un gros péché à vous que de ne point composer, vous qui êtes bien certainement le premier musicien de l’Europe actuelle. […]

Vladimir Stasov à St Pétersbourg à Berlioz à Paris (CG no. 3375; 17/5 octobre):

[…] Quant à moi, je suis désolé de ne point recevoir de vos lettres, et je commence à craindre que vous n’ayez pas reçu celle que je vous [ai] écrite immédiatement après la lecture de celle que vous m’écrivîtes lors de votre retour de Grenoble, après les beaux succès que vous y avez obtenus [CG no. 3373]. Toute notre petite colonie musicale de St Pétersbourg a été mise en émoi par cette lettre; d’abord, nous y avons trouvé quelques détails sur vos nouveaux triomphes, ce qui ne peut jamais ne pas nous affecter de la manière la plus délicieuse; mais avec cela nous avons été tous révoltés des menées que se sont permises, à l’égard de Balakireff, des gens que nous ne sommes pas sûrs de connaître, mais que nous soupçonnons. A la lecture de votre lettre, cela a été un élan de reconnaissance générale et d’admiration pour le rôle simple et noble que vous avez adopté en face de cette intrigue. Nous saurons la démasquer en temps, et nous n’attendons pour cela que le retour de Balakireff, de la Grande-Duchesse et de certaines personnes. Balakireff, quoique se trouvant encore au Caucase, est informé, en gros, de la chose. […] Il va sans dire que dans ces concerts [de la saison à venir] nous entendrons beaucoup de musique de Berlioz, et dans les deux concerts de l’école gratuite nous aurons enfin la joie d’entendre, pour la toute première fois, votre Te Deum en entier, ainsi que la symphonie descriptive des Troyens [la Chasse royale et orage]. Représentez-vous seulement la fête que nous nous faisions d’assister à l’exécution de ces œuvres monumentales par l’orchestre, lorsque nous les aimons à la folie rien qu’en lisant les partitions ou en les essayant sur nos pianos. Seulement c’est vraiment bien malheureux que vous ne soyez point au milieu de nous quand arriveront ces beaux jours de jouissance infinie et d’enthousiasme. […] (pardonnez-moi de vous répéter encore une fois ce que vous ne voulez pas entendre) en même temps nous ne perdons pas l’espérance d’entendre une nouvelle œuvre colossale sortant de votre plume. Ne nous oubliez pas, nous vous le demandons avec insistance, et écrivez-nous quelques lignes. […]

Voir aussi : 

Saint-Pétersbourg  
Moscou  
Riga   
Octave Fouque: Berlioz en Russie

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Pages Berlioz en Russie créées le 7 décembre 2003; page Berlioz et la Russie: amis et connaissances créée le 15 juin 2010. 

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