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Berlioz à Grenoble

Visite en 1868

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    Berlioz est invité pour être président honoraire d’un concours pour une société orphéonique qui a lieu à la même époque que l’inauguration de la statue de Napoléon Bonaparte le 15 août. Les juges sont Ambroise Thomas, Gounod, Besozzi, Louis Boïeldieu, Ernest Boulanger, de Raillé, Massé, de Monter et Jules Simon (Correspondance Générale VII, p. 706 n. 1, ci-après CG).

    Camille Pal, beau-frère de Berlioz, l’invite indépendamment pour assister à la cérémonie pour l’inauguration de la statue de Napoléon. Selon CG (VII, p. 689 n. 1) il est possible que Pal savait que Berlioz avait déjà accepté l’invitation de la société orphéonique. Quand Berlioz reçoit la lettre de Pal il souffre beaucoup de sa névralgie intestinale, et vient aussi de subir coup sur coup deux chutes graves à Monaco et à Nice. Il refuse l’invitation, comme l’atteste une lettre datée du 8 avril 1868 à sa nièce Mathilde à Grenoble (CG no. 3353):

Je te remercie de ta lettre. Tu as bien fait de me l’écrire. Je suis toujours souffrant, toujours aux prises avec les nuits sans sommeil. Quelquefois je dors, mais c’est rare. Enfin, le mieux se déclare mais si lentement que je ne sais quand je pourrais vous voir. Voilà pourquoi je prie ton père, et très instamment, de détourner de moi cette invitation dont il me parle dans sa lettre et relative à la statue de l’Empereur Napoléon. Je ne serai pas rétabli et en tout cas il y aura à parler dans cette cérémonie. Or, je ne puis dire six mots convenables. Fais bien attention, je ne puis pas remplir cette tâche. Tout ce qu’on voudra excepté cela. Or ce qu’on voudra c’est ce que je ne voudrai pas. Ecris-moi ou prie ton père de m’ecrire à ce sujet pour me rassurer. J’ai besoin de repos et ne puis plus prendre la moindre peine.

Adieu, j’espère qu’on ne m’en voudra pas. […]

   Berlioz est toujours très malade quand il se rend à Grenoble, comme il le dit dans une courte lettre au mari de Mathilde, Jules Masclet, le 7 août (CG no. 3370): ‘J’ai toujours mes coliques à 10 heures, ne vous inquiétez pas de moi, je serai à Grenoble le 15 août à 11 heures’. Berlioz quitte Paris vendredi soir 14 août pour assister aux cérémonies le 15, après avoir signé le livre de présence à l’Institut le même jour (CG VII p. 707 n. 1). Il est accompagné d’un ami, comme il le dit à Prosper Sain d’Arod, un ami de Grenoble (CG no. 3371, 13 août selon CG VII p. 707, mais la lettre porte la date du 11 août):

Je suis toujours à peu près dans le même état, mais je partirai pour Grenoble demain soir et j’irai loger chez Charéar avec an ami qui m’accompagne et sans lequel je ne puis pas me soutenir. Je ne puis pas m’en passer. Je ne sais pas où est la mairie et je pense que Charéar me fera savoir […] Adieu je partirai demain soir.

   Berlioz, épuisé, est de retour à Paris le 16 au soir. Dans une lettre du 21 août à un ami russe, Vladimir Vasilievitch Stasov, il raconte son voyage (CG no. 3373):

J’arrive de Grenoble où l’on m’a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival orphéonique et assister à l’inauguration d’une statue de l’empereur Napoléon Ier. On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j’étais toujours malade, on est venu me chercher en voiture, on m’a porté des toasts auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m’a comblé de gracieusetés, il m’a donné une couronne en vermeil, mais il m’a fallu rester une heure entière à ce commencement de banquet. Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué, à 11 heures du soir. Je n'en puis plus [...].

    Un extrait d’un rapport signé par Mathieu de Monter et publié dans la Revue et Gazette musicale du 23 août 1868 décrit l’évènement en ces termes:

Hector Berlioz avait accepté la présidence d’honneur. Son apparition au banquet a provoqué une émotion indicible et des applaudissements enthousiastes. Une couronne d’or a été posée par le maire de Grenoble sur la tête du maître, qui à l’heure présente n’a plus d’envieux et appartient déjà, quoique vivant encore, à l’immortalité. Cet épisode véritablement imposant de la fête, et auquel un violent orage subitement déchaîné et s’engouffrant parmi les fleurs et les lumières de la salle du banquet ajoutait un caractère en quelque sorte fantastique, revient de droit à l’histoire artistique contemporaine.

(Cité par Julien Tiersot, Hector Berlioz et la Société de son Temps, 1904, p. 328)

    Daniel Bernard, l’auteur du premier recueil de lettres de Berlioz dix ans après sa mort, raconte les mêmes faits dans la préface de son livre:

Quelque temps après sa chute dans les rochers [à Nice], il fut invité à se rendre à un festival orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare et l’homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou d’Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que l’histoire empruntât les couleurs du drame. Qu’on se figure une salle resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s’entr’ouvre et un fantôme apparaît : le spectre de Banquo? Non; mais Berlioz à l’état de squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant, la lèvre contractée par un amer sourire. On s’empresse autour de lui, on lui serre les mains, — ces mains tremblantes qui ont conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d’un œil étonné les amis, les compatriotes qui l’accablent d’hommages tardifs mais sincères. On le félicite, il ne paraît s’apercevoir de rien. Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu’il n’a pas comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s’engouffre dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d’un fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un décor de montagnes et avec l’aide du tonnerre, musicien gigantesque

(Daniel Bernard, Correspondance Inédite de Hector Berlioz 1819-1868, 1879, pages 59-60)

   Dans son récit écrit 35 ans plus tard, Julien Tiersot, grand admirateur de Berlioz, confond quelque peu les dates et la suite des évènements – il était encore jeune garçon à l’époque de la visite de Berlioz à Grenoble en 1868 et de son propre aveu n’a pas assisté en personne à la cérémonie, mais utilise des sources publiées (Daniel Bernard, cité ci-dessus, et l’article d’Ernest Reyer dans Notes de Musique [sans date, p. 268] qui reprend l’article de Reyer lui-même dans le Journal des Débats du 31 mars 1869):

C’était en août 1868. Berlioz, invité à présider un concours musical à Grenoble, commençait à recevoir enfin de ses compatriotes des hommages que l’on pouvait prendre pour de l’enthousiasme. Mais le vieux lutteur, brisé par les douleurs physiques autant que morales, n’était déjà plus que l’ombre de lui même.

Quantum mutatus ab illo
Hectore!

Par une coïncidence assez singulière, j’étais venu à Grenoble, pour la première fois de ma vie, en ce jour où Berlioz y fut la dernière. J’aurais pu le voir. Il y a, à la dernière page des Mémoires, ces mots : « Il faut me consoler de n’avoir pas connu Virgile, que j’eusse taut aimé, ou Gluck, ou Beethoven, ou Shakespeare... qui m’eût aimé peut-être... Il est vrai que je ne m’en console pas. » Faut-il l’avouer ? A l’âge que j’avais alors, je n’avais pas encore entendu prononcer le nom de Berlioz ; j’en ignorais profondément l’existence. Je ne cherchai donc pas à me trouver sur son passage, et ne le vis jamais. Il est vrai que je ne m’en console pas... Mais une autre particularité de cette journée m’est restée très présente à l’esprit : c’est l’ouragan terrible qui fondit le soir sur la ville, une de ces puissantes tempêtes des montagnes, descendant des vallées supérieures, emportant tout sur leur passage. Sur les places ornées pour la fête, les tentures étaient renversées, les mâts déracinés; les drapeaux qui pavoisaient les maisons, déchirés par la violence du vent, s’enflammaient aux illuminations et volaient en l’air en promenant par-dessus la foule, dans la nuit, leurs sombres flammèches.

C’était l’heure du banquet. Le maître s’y était traîné à grand’peine. On lui avait porté des toasts, posé sur la tête une couroune d’or ; il était debout, balbutiant des remerciements. Soudain les fenêtres de la salle du banquet s’ouvrirent sous la violence de la bourrasque ; les lumières vacillèrent et s’éteignirent. Lui restait debout, la couronne en tête, pareil à une apparition shakespearienne, tel le roi Lear au milieu de la lande... « On eût dit, rapporte un biographe, le génie de la symphonie, auquel la puissante nature eût fait une apothéose, dans un décor de montagnes, et avec l’aide du tonnerre, musicien gigantesque. »

Le lendemain, 15 août, l’on inaugura sur l’une des places de la ville la statue de Napoléon. Pour lui, il eut hâte de fuir la cohue : il prit la route du village où la Stella montis habitait, et alla lui faire une suprême visite. « Ce dernier voyage, cette dernière entrevue fut aussi sa dernière émotion » a écrit son confident de la dernière heure, Ernest Reyer.
[...]
C’est ainsi que l’enfant du Dauphiné, autrefois maudit par crainte de l’opprobre dont il devait couvrir le nom de Berlioz, a effectué son retour au pays, parmi des apothéoses que ni lui, ni personne parmi les siens, n’avait jamais osé ambitionner.

(Julien Tiersot, 1904, pp.41-42)

    Comme Berlioz le dit dans la lettre à Stasov citée ci-dessus, il assiste à l’inauguration de la statue, mais son silence laisse supposer qu’il n’a sans doute pas rendu visite à Estelle Fornier, qui à l’époque n’habite plus à Meylan mais à St Symphorien, assez loin de Grenoble. Mais il y a une autre pièce à verser au dossier. Ernest Reyer, fidèle ami qui a bien connu Berlioz, affirme dans un article nécrologique publié dans le Journal des Débats du 31 mars 1869 (p. 3) que Berlioz a effectivement fait un détour rapide sur le chemin du retour de Grenoble à Paris pour rendre visite à Estelle Fornier. Cette affirmation, quoique possible, soulève cependant des problèmes pratiques et chronologiques, et la réalité de la visite, sans être exclue, reste sans doute hypothétique (voir la note ci-dessous).

Statue de Napoléon

    La statue de bronze de Napoléon Ier, commandée par Napoléon III et l’œuvre d’Emmanuel Frémiet, fut érigée sur la Place d’Armes (plus tard appelée la Place de Verdun). Démantelée pendant la guerre de 1870 [le 4 septembre*] au temps de la chute du Second empire elle est mise au magasin, d’abord à Grenoble, ensuite à Paris. La première guerre mondiale relance le culte de Napoléon Ier, et entre le Département de l’Isère et Paris s’élève une dispute au sujet de la propriété de la statue. Grenoble pour finir l’emporte et obtient en 1929 la permission d’ériger la statue à Laffrey dans la ‘Prairie de la Rencontre’ aux bords du lac. Ce lieu a des souvenirs napoléoniens qui se rattachent à la rencontre de Napoléon avec les soldats de Louis XVIII le 7 mars 1815 dans le village de Laffrey, rencontre qui se termine par la fraternisation des soldats du roi qui déposent pacifiquement leurs armes et se joignent à Napoléon. La statue restaurée est inaugurée officiellement pour la deuxième fois le 31 août 1930 (source: Mairie de Laffrey).

* Nous remercions M. Eric Lombard pour cette précision.

    Les deux cartes postales ci-dessous, ont été postées en juillet 1959; elles viennent de notre collection. © Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Statue de Napoléon au Lac de Laffrey
Statue de Napoléon

(Image plus grande)

Au revers de cette carte postale on lit: Monument élevé à Laffrey, pour commémorer la rencontre, le 7 mars 1815, de l’Empereur retour de l’Ile d’Elbe et des troupes royales envoyées pour l’arrêter et qui firent leur jonction avec les soldats de Napoléon

Statue de Napoléon au Lac de Laffrey
Statue de Napoléon

(Image plus grande)

Le texte de cette carte postale est une citation de Napoléon lors de sa rencontre avec les soldats: Soldats Je suis votre empereur, ne me reconnaissez-vous pas ? S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son général Me voilà !

* Ernest Reyer affirme que Berlioz a rendu visite à Estelle Fornier après avoir quitté Grenoble et avant son retour à Paris. Cette affirmation, quoique possible, soulève cependant des problèmes chronologiques et pratiques.

1. D’après CG no. 3370 (daté du 7 août) Berlioz avait l’intention d’être à Grenoble au matin du 15. D’après CG no. 3371 (13 août selon CG VII p. 707, mais la lettre porte la date du 11 août) Berlioz pensait partir le lendemain soir. De toute manière il est encore à Paris le 14 août, puisqu’il signe le livre de présence à l’Institut ce jour-là. Il semble douteux qu’il ait pu arriver le soir même à Grenoble; plus vraisemblablement il est arrivé le lendemain après un voyage de nuit.

2. Tiersot date le banquet du 14 août et l’inauguration du lendemain 15, ce qui est erroné: les deux évènements ont lieu le même jour, le 15. De toute façon il semble peu probable que Berlioz ait pu faire le voyage de Paris le 14 à temps pour assister à un banquet à Grenoble le soir même.

3. La lettre à Stasov (CG no. 3373) laisse entendre que Berlioz a assisté à l’inauguration de la statue et non seulement au banquet du concours; en tout cas rien ne prouve qu’il n’a pas assisté aussi à l’inauguration de la statue. Un lettre à son vieil ami Albert Du Boys, écrite pendant le séjour à Grenoble (CG no. 3372), parle des ‘rugissements de ces musiques militaires’ qui ‘augmentent son mal’, ce qui semble une allusion aux fanfares qui ont dû accompagner l’inauguration de la statue. Journée donc bien chargée et pénible pour un vieil homme en mauvaise santé qui dit ne pouvoir se déplacer sans le secours d’un ami, malheureusement anonyme (CG no. 3371 - sans doute son fidèle compagnon Schumann), et qui à Grenoble refuse l’invitation d’un vieil ami, Albert Du Boys (CG no. 3372). Un voyage de Grenoble à St Symphorien le 15 semble donc hors de question.

4. Puisque Berlioz quitte Grenoble pour Paris le lendemain et arrive à Paris le même jour tard le soir (CG no. 3373), une visite rapide à St Symphorien suivie d’une entrevue très brève avec Estelle Fornier, bien que pas impossible, semble également difficile dans les circonstances (on doit supposer que l’ami qui accompagne Berlioz pendant son voyage l’aurait accompagné aussi pendant ce détour).

5. Dans les deux dernières lettres connues de Berlioz à Estelle Fornier (CG nos. 3363, 14 juin; 3369, 31 juillet) il n’est pas question d’une visite à elle, bien que la possibilité d’un voyage à Grenoble était connue dès avril (CG no. 3353). Il semble peu probable que Berlioz ait rendu visite à Estelle Fornier à l’improviste sans avoir obtenu sa permission à l’avance, mais il n’existe pas de témoignage d’une telle requête de sa part. On peut aussi se demander si Berlioz aurait voulu exposer Estelle Fornier au spectacle de sa déchéance physique.

Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997;
Page Berlioz à Grenoble créée le 11 décembre 2008; cette page mise à jour le 6 décembre 2009.

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