Le testament olographe de Berlioz, daté du 29 juillet 1867, était gardé dans une enveloppe scellée et signée. Un an plus tard, le 12 juin 1868, Berlioz l’ouvrit lui-même pour y ajouter un codicille, après quoi l’enveloppe fut de nouveau scellée, signée et datée. Le testament manuscrit de Berlioz est aujourd’hui conservé à la réserve des Archives nationales.

    Voici le texte du testament de Berlioz.

[sur l’enveloppe:]

Mon test-tament

H. Berlioz

ouvert par moi
le 12 juin 1868

H. Berlioz

Ceci est mon testament.

J’institue pour mes légataires universelles conjointement mes trois nièces ci-après nommées:
1o Mme Mathilde Masclet née Pal à Grenoble (Isère)
2o Mlle Joséphine Suat à Vienne (Isère)
3o Mlle Nanci Suat à Vienne (Isère)
lesquelles, sauf l’effet des dispositions particulières qui vont suivre et dont elles seront chargées, recueilleront toute ma succession au jour de mon décès.

Le legs universel qui précède étant fait à mes nièces conjointement, la part de chacune d’elles en cas de décès (sauf dans le cas d’enfants ci-après prévu) accroîtra aux deux autres ou à la survivante.

Néanmoins dans le cas d’existence d’enfants de l’une de mes légataires universelles, la part de leur mère décedée sera dévolue intégralement aux enfants qu’elle aura laissés.

Aux termes de deux actes passés devant Me Beaufeu notaire à Paris, les 24 juillet et 13 octobre 1862, Mme veuve Martin ma belle mère a droit à une rente annuelle et viagère de 2500 fr. Désirant après mon décès porter cette rente à 2900 fr par an je lui donne et lègue une rente annuelle et viagère de quatre cents francs aux mêmes conditions que celles stipulées dans l’acte du 24 juillet 1862 et pour garantie de laquelle Mme Martin prendra hypothèque sur les biens désignés en l’acte du 13 octobre ou ce qui restera m’en appartenir. Là se borneront les sécurités que j’alloue à Mme Martin.

Je donne et lègue également à ladite Dame Martin ma belle mère l’usufruit et l’usage pendant sa vie de tous les effets mobiliers et meubles meublants qui se trouveront dans mon appartement le jour de mon décès. Bien entendu que je ne comprends pas dans ce legs l’argent comptant, les valeurs etc. que la loi appelle mobiliers, mais bien seulement les effets mobiliers et meubles meublants.

Il sera fait de tout un inventaire.

Je donne et lègue à ma domestique Caroline Scheuer née à Berlingen, canton de Phalsbourg (Meurthe), si elle est encore à mon service, la somme de trois cents francs de rente annuelle et viagère.

Je donne et lègue à madame Estelle Fornier, qui vit en ce moment chez son fils notaire à St Symphorien d’Azan (Isère), la somme de seize cents francs de rente annuelle et viagère. Je la supplie d’accepter cette petite somme comme un souvenir des sentiments que j’ai éprouvés pour elle toute ma vie.

Pour garantir les legs que je viens de faire ci-dessus, (autres que celui de Mme Martin) il sera pris dans ma succession ou acheté de bonnes valeurs en quantité nécessaire pour que le produit soit équivalent auxdites rentes.

Ces valeurs seront divisées proportionnellement à ces legs et immatriculées aux noms des rentiers viagers pour l’usufruit et au nom de mes légataires universelles pour la nue-propriété. Tous les legs ci-dessus, sauf celui de Mme Martin seront quittes et nets de droits de mutation lesquels seront supportés par ma succession.

Je donne et lègue à la bibliothèque du Conservatoire de Paris, dont je suis le bibliothècaire, mes quatre grandes partitions manuscrites (copies et autographes):
1o Benvenuto Cellini, opéra en 3 actes,
2o La prise de Troie, opéra en 3 actes,
3o Les Troyens à Carthage, opéra en 5 actes,
4o Béatrice et Bénédict, opéra en 2 actes;

à la charge pour ladite bibliothèque de prêter ces divers manuscrits, si quelque éditeur se présentait avec l’approbation de mes exécuteurs testamentaires ou de mes héritiers, pour les faire graver et les publier tels qu’ils sont. La grande partition des Troyens à Carthage appartient à M. Choudens éditeur de musique rue St Honoré no 265, qui, en acquérant de moi la propriété de cet ouvrage s’est engagé par contrat à en publier la grande partition un an après la partition de piano. M. Choudens n’a pas rempli cette condition, je n’ai pas voulu lui faire un procés. Mes exécuteurs testamentaires feront ce qui leur paraîtra convenable pour l’y obliger. Mais j’exige absolument, si M. Choudens se décide à faire cette publication, que la partition soit publiée sans coupures, sans modifications, sans la moindre suppression de texte, enfin absolument telle qu’elle est. Il en sera de même pour les trois autres. Deux de celles-ci, Benvenuto Cellini et Béatrice et Bénédict, devront être publiées avec texte allemand et français. On trouvera le texte allemand dans l’édition de piano et chant de Benvenuto publiée chez Mayer à Brunswick, et dans l’édition de piano et chant de Béatrice publiée chez Bote & Bock à Berlin. Je désire beaucoup que la traduction allemande de la Prise de Troie et des Troyens à Carthage puisse être publiée aussi et faite par M. Peter Cornelius, professeur au Conservatoire de Munich et qui en a fait déjà pour moi avec un grand talent plusieurs autres.

J’ai fait imprimer à mes frais et tirer à douze cents exemplaires en un gros volume mes Mémoires. Cette édition est tout entière déposée dans ma chambre de la bibliothèque du Conservatoire. Mes exécuteurs testamentaires, d’accord avec mes héritiers, voudront bien publier cet ouvrage en vendant soit la 1re édition seulement, soit la propriété entière de l’œuvre à un libraire de Paris, M. Michel Lévy, ou M. Hachette, ou tout autre. Je les prie aussi de s’entendre avec M. Gustave Heinze éditeur à Leipzig qui veut acheter ces mémoires pour en publier une traduction allemande. Si l’éditeur allemand achète mon ouvrage, je désire que la traduction en soit faite par Mlle Cornelius, sœur du professeur mon ami dont j’ai déjà parlé, et qui traduit supérieurement les livres français. En tout cas, si ce n’est pas elle que l’on choisit, je refuse absolument comme traducteurs ceux qui ont traduit mes trois volumes, les Soirées de l’orchestre, les Grotesques de la musique et à travers chants, qui fourmillent de contre-sens.

Mes exécuteurs testamentaires voudront bien s’informer auprès des directeurs du bureau des Compositeurs réunis, rue du Faubourg Montmartre no 17, des moyens de faire parvenir à mes légataires universelles les petites sommes résultant de mes droits d’auteur pour les concerts et qui doivent être perçues après mon décès pendant cinquante ans encore.

Je nomme pour mes exécuteurs testamentaires, après en avoir obtenu d’eux l’autorisation, mes deux amis Edouard Alexandre facteur d’orgues rue Meslay no 39, et Berthold Damcke compositeur allemand et professeur de composition rue Mansart no 11 à Paris. Je suis trop pauvre pour laisser à chacun d’eux un souvenir de quelque valeur, mais je prie Ed. Alexandre de recevoir mes bâtons de chef d’orchestre, en vermeil, en argent et en bois, qui m’ont été donnés par différentes villes d’Allemagne, et B. Damcke de prendre tous ceux de mes ouvrages en partition gravée qu’il trouvera dans l’armoire-bibliothèque de mon cabinet de travail.

Les partitions manuscrites de mes opéras dont j’ai parlé plus haut sont dans l’armoire à glace de ma chambre à coucher.

Je donne et lègue à Mme Massart professeur de piano, rue de la Chaussée d’Antin no58, mon Shakespeare anglais en un volume; au célèbre avocat Nogent de St Laurent, rue de Verneuil no 6, mon Virgile latin en un volume; et à M. Reyer mon ami, rédacteur du feuilleton musical du journal des débats et compositeur qui dans peu sera célèbre, mon Paul et Virginie annoté de ma main sur les marges.

Paris, ce 29 juillet 1867

[signé:] Hector Berlioz

Codicille

En outre de ce que j’ai donné à Mme veuve Martin ma belle mère par le testament qui précède, je lui donne et lègue une somme de dix-huit mille francs nette de tout droit de succession dont elle n’aura que l’usufruit sans caution ni emploi.

Paris, le 12 juin 1868

[signé:] Hector Berlioz

Enregistré à Paris 3e bureau treize mars 1869 f. 78 vo c. 4. Reçu cinq francs soixante-quinze centimes.

[Signé:] Michel


Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997; cette page créée le 11 juin 2004.

© Michel Austin et Monir Tayeb

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