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Berlioz en Allemagne

HECHINGEN et LÖWENBERG

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Présentation
La visite de 1842-3 (Hechingen)
La visite de 1863 (Löwenberg)
Illustrations

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Nous remercions vivement M. Willy Beyer de Hechingen de nous avoir envoyé des photos de la villa Eugenia et quelques précisions sur le séjour de Berlioz à Hechingen.

Présentation

    Hechingen et Löwenberg sont deux petites villes très éloignées l’une de l’autre aux deux extrémités de l’Allemagne: Hechingen est situé à l’est de la Forêt Noire dans le Baden Württemberg, à presque 50 kilomètres au sud de Stuttgart, tandis que Löwenberg se trouve en Silésie, à mi-chemin entre Dresde et Breslau (de nos jours Wroclaw en Pologne). Du temps de Berlioz Löwenberg faisait partie de l’Allemagne, alors qu’après la Deuxième Guerre Mondiale la ville est attribuée à la Pologne et porte maintenant le nom de Lwówek Ślaski. Le lien entre ces deux endroits, et leur réunion dans une même page, se rattache à la personne du Prince Friedrich Wilhelm Konstantin de Hohenzollern-Hechingen (1801-1869): résidant d’abord à Hechingen jusqu’en 1849 le prince va s’installer par la suite à l’est dans le château de Löwenberg qu’il a hérité de sa mère. Le départ de Hechingen est lié aux révolutions de 1848: le prince se voit obligé alors de transférer sa souveraineté sur sa principauté en tant que Fürst au roi de Prusse, le chef de la famille des Hohenzollern; en retour il reçoit une pension annuelle et viagère de 10,000 thalers et garde son titre et son rang.

    Contemporain presque exact de Berlioz, le prince est francophile, à l’instar de bien d’autres membres de l’aristocratie allemande cultivée du temps; il parle français couramment et a sans doute visité Paris à plus d’une reprise. C’est aussi un mélomane convaincu qui s’adonne à la composition. Dans sa résidence de Hechingen il rassemble un petit orchestre et noue des liens avec plusieurs des compositeurs et musiciens les plus éminents de l’époque, entre autres Franz Liszt (remarquons au passage que les liens entre Liszt et le prince ne semblent être évoqués nulle part dans les écrits de Berlioz). Une rencontre éventuelle entre le prince et Berlioz avant la visite de Berlioz à Hechingen en janvier 1843 semble peu probable, mais les deux hommes se connaissent peut-être de réputation. En mars 1839 le journal La France Musicale annonce la fondation d’une société musicale appelée Association Nationale Allemande, présidée par le vieux compositeur Ludwig Spohr et patronnée par le prince lui-même; les représentants de la France sont Berlioz, Cherubini, Charles de Bériot et Georges Kastner.

La visite de 1842-3 (Hechingen)

    Le réputation européenne grandissante de Berlioz précède manifestement son arrivée en Allemagne au cours de son premier voyage de 1842-1843. Pendant son passage à Stuttgart en décembre 1842 l’une de ses connaissances sur place, le Dr Schilling, conseiller du Prince de Hohenzollern-Hechingen, suggère au prince d’inviter Berlioz à Hechingen pour y donner un concert de sa musique. L’invitation, transmise par le baron von Billing, un autre conseiller du prince, ne se fait pas tarder. Le voyage est bref – Berlioz se rend de Stuttgart à Hechingen le dernier jour de l’année, donne un concert le 2 janvier, et est de retour à Stuttgart le 3 (Correspondance Générale nos. 794-5, ci-après CG tout court). La correspondance du compositeur donne peu de détails sur l’épisode (voir aussi CG nos. 796, 798bis [tome VIII], 800), mais Berlioz est content de sa visite: ‘Je reviens d’Hechingen où j’ai eu tous les succès imaginables et cadeaux et gracieusetés du Prince’, écrit-il à son ami Auguste Morel le 3 janvier (CG no. 795). Le 6 janvier il écrit à J. C. Lobe à Weimar: ‘J’ai donné ici [à Stuttgart] un concert et un autre à Hechingen dont je suis très content parce que le public a paru satisfait’ (CG no. 798bis [tome VIII]). Le seul détail révélé par la correspondance mais non mentionné dans les Mémoires est la présence de Marie Recio à Hechingen et sa participation au concert: ‘Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à Mannheim et à Stuttgart et à Hechingen. Les deux premières fois, cela a paru supportable, mais la dernière!… et l’idée seule d’une autre cantatrice la révoltait’ (CG no. 800, à Auguste Morel, 16-17 janvier, de Francfort). On sait par ailleurs que la princesse Eugénie de Hohenzollern-Hechingen était elle-même une cantatrice de talent, d’où une source possible de frottements à Hechingen. Il est frappant de constater ici que Berlioz, qui par ailleurs parle souvent des talents artistiques de femmes de l’aristocratie, ne souffle mot de la princesse dans son récit du séjour à Hechingen. Son silence semble significatif.

    Les Mémoires donnent autrement un récit très vivant de l’épisode. Le voyage d’aller et de retour à travers la Forêt Noire en hiver semble à Berlioz plutôt pénible, mais la tristesse du parcours est vite dissipée par la gaieté de la cour du prince et la chaleur de son accueil. Berlioz évoque le cadre:

[…] Hechingen n’est qu’un grand village, tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore comme le village de Subiaco dans les États romains. Au-dessus du bourg, et placée de manière à le dominer entièrement, est la villa Eugenia, occupée par le prince. À droite de ce petit palais, une vallée profonde, et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel de Hohenzollern, qui n’est plus aujourd’hui qu’un rendez-vous de chasse, après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince.

Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme spirituel, vif et bon, qui semble n’avoir au monde que deux préoccupations constantes, le désir de rendre aussi heureux que possible les habitants de ses petits États, et l’amour de la musique. […] Il comprend [la musique] en poëte et en musicien; il compose de charmants lieder, dont deux : der Fischerknabe et Schiffers Abendlied, m’ont réellement touché par l’expression de leur mélodie. Il les chante avec une voix de compositeur, mais avec une chaleur entraînante et des accents de l’âme et du cœur; il a, sinon un théâtre, au moins une chapelle (un orchestre) dirigée par un maître d’un mérite éminent, Techlisbeck [Täglichsbeck], dont le Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés avec soin, les chefs-d’œuvre les plus simples de la musique instrumentale. Tel est l’aimable prince dont l’invitation m’avait été si agréable et dont j’ai reçu l’accueil le plus cordial.

    Orchestre effectivement très modeste: en tout 8 violons, 3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses, 2 de chacun des instruments à vents, 2 cors, 2 trompettes, un seul trombone, et un timbalier; niveau de compétence également très variable, mais avec au moins quelques excellents musiciens parmi les chefs de pupitres. Malgré ces ressources limitées un concert est néanmoins mis sur pied:

[…] À force de patience et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l’ouverture du Roi Lear, la Marche des pèlerins [de la symphonie Harold en Italie], le Bal de la Symphonie fantastique, et divers autres fragments proportionnés, par leur dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très-bien, avec précision et même avec verve.

[…] Il y eut après le concert, souper à la villa Eugenia. La gaieté charmante du prince s’était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire connaître une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle; Techlisbeck [Täglichsbeck] se mit au piano, l’auteur se chargeait de la partie du chant, et je fus, aux acclamations de l’assemblée, désigné pour chanter la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri presque autant du timbre singulier de ma chanterelle. Les dames surtout ne revenaient pas de mon la. […]

    Berlioz et le prince garderont tous les deux le meilleur souvenir de la visite. L’année suivante, en 1844, Berlioz dédie au prince sa nouvelle ouverture du Carnaval romain (les lettres certainement échangées à cette occasion n’ont pas survécu). En 1846, alors que Berlioz est de passage à Prague, le prince, qui évidemment s’informe des déplacements du compositeur, lui envoie un cadeau, comme le fait aussi l’empereur de Russie (CG no. 1034, 16 avril).

    Un aperçu intéressant sur le séjour de Berlioz en 1843 est fourni par un carnet de route utilisé par Berlioz pour se divertir pendant ses voyages entre octobre 1842 et avril 1848 et qui se trouve maintenant au Musée Hector-Berlioz à La Côte Saint-André (voyez D. Kern Holoman, Catalogue of the Works of Hector Berlioz [Bärenreiter, 1987], p. 251-2; NBE 21 p. XVIII, 94-5, 172). Un des morceaux dans ce carnet date du 3 janvier 1843; il s’agit d’une esquisse de musique de chasse humoristique qui porte le titre ‘Chasse à la grosse bête’ pour ‘Hautbois et fagot de sapin. Ça peint la joie ou tout autre chose’ – fagot est un calembour sur le mot allemand pour le basson, Fagott. En dessous de l’esquisse Berlioz a ajouté quelques lignes:

Inspiration carrée!!
Waldenbuch, Forêt noire!
3 janvier 1843 en revenant d’Hechingen
Il y avait ce jour-là à Waldenbuch du vin rosé très parfumé, de bons petits gâteaux et deux jolies filles que je n’ai pas vues mais dont les chants mélodieux m’ont fait frémir!

Waldenbuch est tout près de Stuttgart au sud. La transcription qui suit a été faite d’après la reproduction dans Damnation! Berlioz et l’Allemagne [2006] p. 76 (voir aussi NBE 21 pages 94 et 172). Le même carnet porte une citation de la mélodie Le Jeune pâtre breton datée du 2 janvier 1843 à Hechingen.

Chasse à la grosse bête

Dans une lettre de septembre 1855, alors qu’il est membre d’un Jury à l’Exposition Universelle chargé de juger les instruments de musique, Berlioz écrit (CG no. 2029bis): ‘Nous avons entendu 387 pianos, au moins 400 instruments de cuivre, sans compter des paquets de flûtes, des fagots de hautbois et d’autres fagots encore vulgairement nommés bassons’.

La visite de 1863 (Löwenberg)

    Malgré son départ forcé de Hechingen le prince ne renonce pas à sa passion pour la musique: bien au contraire, le transfert à Löwenberg lui donne l’occasion de poursuivre en mieux ce qu’il avait entrepris à Hechingen. Dans sa nouvelle résidence il recrute en 1852 un nouvel orchestre, plus grand et de meilleure qualité, qui comprend d’ailleurs des musiciens tirés du groupe d’origine, entre autres Täglichsbeck qui dirige l’orchestre jusqu’en 1857 et Max Seifriz (1827-1885), l’un des violons à Hechingen qui succède à Täglichsbeck comme chef d’orchestre en 1857. Liszt contribue au développement du nouvel orchestre; il visite Löwenberg à plusieurs reprises dans la fin des années 1850, et on a de lui par exemple plusieurs lettres à Seifriz datant de 1857 et 1859, et une au prince lui-même de 1858. Parmi les membres de l’orchestre figure le célèbre violoncelliste David Popper (1843-1913); ses souvenirs de la visite de Berlioz en 1863 seront rapportés bien des années plus tard par un de ses élèves (voyez Stephen De’ak, David Popper, Neptune City, N.J. [1980], p. 64-5).

    L’orchestre reste de dimensions modestes (une cinquantaine de musiciens au plus) mais est d’un niveau élevé et comprend une plus grande gamme d’instruments. On peut par exemple déduire du silence de Berlioz que le prince a veillé à pourvoir son orchestre d’un cor anglais, essentiel pour plusieurs partitions de Berlioz, entre autres l’ouverture du Carnaval romain dédiée au prince. Dans son récit de son premier voyage en Allemagne en 1842-1843 Berlioz avait souligné à plusieurs reprises l’absence de cor anglais dans la majorité des orchestres allemands de l’époque. Par contre l’orchestre de Löwenberg ne possède toujours pas de harpe: lors de la venue de Berlioz en 1863 la harpiste Johanna Pohl, femme de Richard Pohl, ami et traducteur de Berlioz, doit accompagner Berlioz de Weimar pour joueur les parties nécessaires (Mémoires; CG no. 2714). L’orchestre de Löwenberg donne une douzaine de concerts par an auxquels environ 600 amateurs de musique de la région sont invités au frais du prince (l’orchestre de Hechingen ne donnait, semble-t-il, que des concerts à l’intention du prince et de sa cour).

    La visite de Berlioz à Löwenberg en avril 1863 est racontée en détail dans la Postface des Mémoires ainsi que dans la correspondance du compositeur; il existe de nombreuses lettres de Berlioz de cette époque, qui décrivent ses impressions en termes souvent presque identiques à ceux des Mémoires – la rédaction de la Postface suit de quelques mois les évènements de 1863 et les souvenirs de Berlioz sont encore très vivaces. Mais le récit des Mémoires s’écarte de la correspondance sur un point: le séjour de Berlioz a été en fait plus fatigant et pénible qu’il ne paraîtrait d’après les seules Mémoires.

    C’est pendant un séjour de Berlioz à Weimar au début d’avril 1863 pour y monter Béatrice et Bénédict qu’il reçoit une invitation du prince, transmise par Max Seifriz, de se rendre à Löwenberg pour diriger un concert. Berlioz accepte sans hésiter: ‘J’ai conservé un trop charmant souvenir de votre gracieuse bienveillance pour ne pas me rendre avec empressement au désir de votre altesse’, écrit-il au prince le 2 avril, en lui donnant toute latitude pour composer le programme à son gré (CG no. 2707). Le 9 avril, toujours à Weimar, Berlioz écrit à ses amis les Massart à Paris (CG no. 2710; cf. les nos. 2708-9, 2711-13 avec des informations identiques):

[…] Le prince de Hohenzollern, qui habite Löwenberg, en Silésie, à cent vingt lieues d’ici, m’envoie chercher pour lui diriger un concert composé de:
Ouverture du Roi Lear
Adagio de Roméo et Juliette
La fête chez Capulet (du même).
Ouverture du Carnaval Romain.
La symphonie d’Harold.
Son orchestre sait tout cela presque par cœur; je lui ferai faire (à l’orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.
Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d’avoir des orchestres de soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis! […]

    Berlioz fait le voyage de Weimar à Löwenberg le 15 avril en compagnie de Richard Pohl et de sa femme la harpiste (Mémoires; CG no. 2714) – Richard Pohl participera lui aussi au concert et se chargera de la partie des cymbales (il donnera par la suite dans ses Mémoires un récit du séjour de Löwenberg qui s’accorde avec celui de Berlioz; cf. CG tome VI p. 413 n. 1). D’après la lettre citée ci-dessus (CG no. 2710) il semblerait que Berlioz et les Pohl aient fait le voyage dans une voiture envoyée spécialement à Weimar par le prince. Quelques jours plus, le 18 avril et la veille du concert, Berlioz écrit de nouveau aux Massart et donne un récit très circonstancié de ses impressions (CG no. 2714):

[…] Me voilà maintenant à Löwenberg chez le prince de Hohenzollern, que je n’avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu lui, impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la musique semble avoir augmenté. Il m’adore littéralement. Son orchestre sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c’est un charmant orchestre de cinquante musiciens musiciens [quarante-cinq d’après les Mémoires]. Le prince a fait construire, dans son château de Löwenberg, une délicieuse salle de concerts d’une sonorité parfaite, avec foyer derrière l’orchestre, bibliothèque musicale, tout ce qu’il faut. Il m’a donné un appartement à côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre dans mon salon m’annoncer que l’orchestre est réuni. J’ouvre deux portes et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux et bien d’accord. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu’à la première répétition ils ont exécuté le FINALE d’Harold sans fautes, et l’adagio de Roméo et Juliette sans manquer un accent!… Le maître de chapelle Seifriz me disait après cet adagio: « Ah! Monsieur, quand nous… écoutons cette morceau, nous... toujours… en larmes. »

Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages d’affection que je reçois? C’est de voir que je suis mort. Il s’est passé en vingt ans tant de choses que j’ai l’impertinence d’appeler progressives! on m’exécute à peu près partout.

Un maître de Breslau vient d’arriver ici; il me dit que la Société musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo de la Fée Mab avec les honneurs du bis; celui de Dresde est venu à Weimar la semaine dernière et m’a appris plusieurs faits de la même nature. On a joué des fragments du Requiem à Leipzig, il y a un mois; mon ouverture du Corsaire se joue partout, et je ne l’ai, moi, entendue qu’une seule fois. Les autres ouvertures, celle du Roi Lear surtout, et celle de Benvenuto Cellini, se jouent souvent, et ce sont précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, chère madame), je me suis surpris, en conduisant l’ouverture du Roi Lear, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes yeux. Je me disais peut-être que le father Shakespeare ne me maudirait pas d’avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce Cordelia. J’avais oublié cette ouverture que j’écrivis à Nice en 1831.

J’ai été interrompu cinq fois pendant que je vous écrivais. Le prince est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir assister à nos répétitions. À tout instant il m’envoie chercher; pendant les dîners, auxquels il a la bonté d’inviter les artistes étrangers arrivés ici pour le concert de demain, il m’écrit des billets au crayon qu’un grand laquais galonné m’apporte sur un plat d’argent et auxquels je réponds entre la poire et le baba (car il n’y a pas de frommage ici) (y a-t-il deux m à fromage? je ne crois pas). Puis je vais une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!… Il connaît tout ce que j’ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m’a dit: « Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la symphonie pastorale… » Il n’ose pas se lever pour la répétition d’aujourd’hui dans la crainte d’éprouver une rechute qui l’empêcherait d’assister demain au concert. Il aime ce que j’aime en musique et il déteste ce que je hais.

Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de Béatrice que j’ai conduites à Weimar, ne m’ont pas fatigué, à beaucoup près, autant que les répétitions du concert de Löwenberg. Je suis brisé, moulu. C’est que l’orchestre du théâtre est un esclave; il agit en esclave placé dans une cave; l’orchestre de concert est un roi placé sur un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le cœur un peu plus brutalement que les sentiments d’un opéra de demi-caractère comme Béatrice. […]

    Berlioz revient à Paris le 23 avril. Les lettres qu’il écrit à son retour ajoutent quelques détails supplémentaires. Le 26 avril il écrit à son oncle Félix Marmion (CG no. 2715):

[…] Il y a eu des enthousiasmes bouleversants, des larmes, etc. Après la 1ère partie, le jour du concert, l’aide de camp du prince est monté dans l’orchestre et m’a présenté au nom de son Altesse la croix de l’ordre d’Hohenzollern. Après la second partie, c’est le Maître de Chapelle qui m’a offert une couronne au nom de l’orchestre. Nouveaux applaudissements de l’auditoire, fanfares des trompettes. Autre souper le lendemain où il m’a fallu répondre en français à des toasts allemands.

Le prince m’a comblé d’amitiés de toutes sortes, ornées de dédommagements sérieux. Mais ce voyage m’a beaucoup fatigué. La direction de Béatrice n’avait été qu’un jeu, celle du concert de Löwenberg m’a surexcité et enivré à un point que je ne saurais dire. […]

    Le même jour à sa nièce Joséphine Suat (CG no. 2716):

[…] On a pleuré à la scène de Roméo et Juliette, et moi-même je ne savais plus trop où j’en étais. Quand nous avons répété l’ouverture du Roi Lear le 1er jour, morceau que ne j’avais pas entendu depuis quinze ans, je me suis trouvé surpris par une émotion étrange. L’orchestre était superbe et m’obéissait avec une foudroyante précision; et je me disais: Comment! c’est moi qui ai fait cela! mais c’est énorme, c’est superbe! […]

Tout cela m’a guéri de ma névralgie; depuis que je suis rentré en Allemagne et que je me suis replongé dans la musique, toutes mes douleurs ont disparu. […] (Cf. aussi CG nos. 2724, 2726)

    Le 3 mai il écrit au prince pour s’enquérir de sa santé et le remercier de sa bonté (CG no. 2720):

Vous étiez bien souffrant quand je vous ai quitté. J’ai néanmoins attendu jusqu’à ce jour pour vous demander de vos nouvelles, espérant ainsi augmenter mes chances d’en avoir de bonnes. Maintenant je n’y tiens plus, faites-moi savoir, je vous en supplie, si cette infernale goutte vous a enfin quitté, si vous pouvez sortir, respirer l’air du printemps. Vous avez été si admirablement bon pour moi, vous unissez à tant d’esprit un si vif et si noble sentiment de l’art, qu’il est tout simple que je ressente pour vous une grande reconnaissance et la plus respectueuse affection. J’ai fait votre commission; vous m’aviez chargé de dire à mes amis (à ceux qui m’aiment) que vous les aimiez et ce mot les a profondément émus. Me voilà rentré dans mon triste monde sans musique, arrêté comme à l’ordinaire à chaque pas que je veux faire; et m’ennuyant comme s’ennuient les deux soldats qui montent la garde à la porte de votre château. Encore ces deux braves soldats remplissent-ils convenablement leurs fonctions; tandis que moi qui, en ma qualité de critique, suis obligé d’être la sentinelle du temple de l’art, je ne puis même empêcher les polissons de venir déposer leur musique contre ses murs. […]

    À la fin de son récit des Mémoires Berlioz ajoute:

J’aurais beaucoup à dire encore sur cette charmante excursion à Lœwenberg; je me bornerai à rappeler la grâce exquise avec laquelle tout l’entourage du prince et surtout la famille du colonel Broderotti [de Stettmund Brodorotti], l’un de ses officiers, m’ont accueilli. J’ajouterai que les dames Broderotti, et le colonel lui-même, parlent le français avec une élégance sans prix, pour moi qui souffre de l’entendre mal parler et qui ne sais pas un mot d’allemand.

    Fin juin Berlioz reçoit en fait une lettre du colonel qui lui envoie le diplôme de l’ordre de Hohenzollern en expliquant le retard dû à la mauvaise santé du prince (CG no. 2740, 25 juin):

[…] Heureusement une amélioration lente mais certaine dans l’état de la santé de notre excellent Prince nous autorise à espérer qu’Il sera bientôt entièrement rétabli, et qu’à Votre prochaine visite ici il jouira avec nous du bonheur de Vous voir et de Vous entendre, souvenir trop précieux pour nous pour être jamais oublié.

Vous jugez bien qu’on ne parle que de Vous ici depuis que nous avons vu de près celui que nous admirions si longtemps sans le connaître. Toute notre petite ville en a grandi et s’en donne depuis qu’un des Titans de la musique y a séjourné – « nous aussi nous sommes géants et hauts de cent coudées », car nous tenons au proverbe « dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es » et l’apparition d’un grand homme tel que Vous parmi nous n’a pas laissé que d’avoir une influence salutaire sur les peu de Béotiens qui ne comprenaient pas encore toute l’immense portée de Votre musique. […]

    Quelques jours plus tard Berlioz répond au colonel en termes chaleureux (CG no. 2743).

    Outre Berlioz d’autres compositeurs se rendent à Löwenberg pour y faire entendre leur musique. Quelques mois après la visite de Berlioz, Wagner lui-même est à Löwenberg; une lettre à Mathilde Wesendonk du 15 décembre évoque un concert donné par lui le 2 décembre: ‘J’ai trouvé à Löwenberg un homme très bon, le prince, qui malheureusement est déjà trop vieux et trop usé pour pouvoir m’être utile’ [In Löwenberg fand ich einen sehr gutmüthigen Menschen, den Fürsten, der bereits leider zu alt, und zu sehr gemissbraucht ist, um mir von Nutzen werden zu können]. En février 1865 Joachim Raff, protégé de Liszt, dirige à Löwenberg une ouverture écrite par lui en 1862; il la publie en 1866 avec une dédicace chaleureuse au prince. La santé du prince s’est visiblement améliorée depuis le séjour de Berlioz en 1863: une lettre de Louis Berlioz à son père datée du 21 janvier 1866 fait allusion à la présence du prince à Paris et suppose que Berlioz a dû lui rendre visite plusieurs fois (CG no. 3087; la correspondance connue du compositeur n’y fait pas d’autre allusion).

    Berlioz et le prince meurent la même année 1869, Berlioz le 8 mars et le prince le 3 septembre. La mort du prince clôt un petit mais important chapitre d’histoire musicale: il n’a pas de successeur qui partage sa passion pour la musique et l’orchestre remarquable qu’il avait réuni à Löwenberg dix-sept ans plus tôt est dissous.

Illustrations

Vue générale de Hechingen avec le château de Hohenzollern au loin – vers 1888
Hechingen

(Image plus grande)

Cette gravure datant de 1888 vient de notre collection.

Vue générale de Hechingen avec le château de Hohenzollern au loin – début du 20ème siècle
Hechingen

(Image plus grande)

Cette vieille carte postale vient de notre collection.

Le château de Hohenzollern vers 1907
Hohenzollern

(Image plus grande)

Le château de Hohenzollern est considérablement développé après 1848 après sa prise en charge par le roi de Prusse; à l’époque de la visite de Berlioz le château, beaucoup moins imposant, ne servait selon Berlioz que de rendez-vous de chasse.
Cette carte postale datant de 1907 vient de notre collection.

La villa Eugenia – vue ancienne
Villa Eugenia

(Image plus grande)

La villa Eugenia de nos jours
Villa Eugenia

(Image plus grande)

Vue aérienne de la villa Eugenia
Villa Eugenia

(Image plus grande)

Nous remercions M. Willy Beyer de nous avoir envoyé les trois images ci-dessus.

Page Berlioz à Hechingen créée le 3 juillet 2006; révision le 1er novembre 2006.

© Michel Austin et Monir Tayeb

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