Site Hector Berlioz

Berlioz: Prédécesseurs et Contemporains

Berlioz et Liszt

Franz Liszt

Présentation
1830-1835: Liszt à Paris
1835-1847: Liszt à l’étranger
1848-1856: Liszt à Weimar
1857-1866: de Weimar à Rome
Bilan et conclusion

Correspondance entre Berlioz et Liszt, et entre Berlioz et la princesse Sayn-Wittgenstein
Choix de lettres de Berlioz, Liszt et autres

Abréviations:

CG = Correspondance Générale
LA
= Correspondance de Liszt et de la comtesse d’Agoult, 2 vols. (Paris, 1933-4)
WL = Briefwechsel zwischen Wagner und Liszt, 2 vols. (Leipzig, 1910)

Cette page est disponible aussi en anglais

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Présentation

Tu es un homme à part.

(Berlioz à Liszt, lettre du 15 janvier 1854; CG no. 1690)

    Franz Liszt (1811-1886), hongrois de naissance mais allemand et français par l’éducation, tient une place tout à fait exceptionelle parmi tous les compositeurs et musiciens rencontrés par Berlioz au cours de sa carrière. Les rapports entre ces deux géants de la musique de leur temps s’étendent pendant plus de trente-cinq ans, de leur première rencontre en 1830 à leur dernière en 1866 vers la fin de la carrière de Berlioz. Par leur importance ces rapports n’auront d’égal que ceux qui se développeront à la fin des années 1840, parallèlement d’abord et ensuite en concurrence, entre Liszt et un autre géant de la musique du 19ème siècle, Richard Wagner (1813-1883). Une page séparée est consacrée sur ce site aux rapports beacoup plus limités entre Berlioz et Wagner, mais ils seront évoqués à l’occasion pour les années 1850 et 1860.

    Sujet vaste et complexe, qui ne se laisse pas résumer en quelques mots: presque dès le départ les rapports entre Berlioz et Liszt sont d’ordre personnel et non seulement musical; ils s’étendent dans de multiples directions, et évoluent au cours de leurs carrières. Leur analyse en est rendue plus difficile du fait qu’une source de première importance, la correspondance entre les deux hommes, souffre d’un déséquilibre fondamental. Comme pour le reste de la correspondance de Berlioz (réunie dans CG), les lettres écrites par Berlioz qui ont survécu l’emportent très largement en nombre sur celles reçues par lui de ses correspondants, et il en est de même pour sa correspondance avec Liszt (Berlioz en a sans doute détruit beaucoup avec bien d’autres après la mort de son fils Louis en 1867). D’un autre côté on possède nombre de lettres écrites par Liszt à d’autres correspondants, et elles apportent parfois d’importants aperçus sur ses rapports avec Berlioz. On trouvera un choix de toutes ces lettres ci dessous ainsi que sur la page qui traite de Berlioz et Wagner.

    À cause de la longue période envisagée on a réparti la matière en plusieurs phases distinctes, déterminées en premier lieu par les cheminements de Liszt au cours d’une carrière tout à fait exceptionnelle. Du point de vue de Berlioz l’époque charnière s’étend de 1848 à 1857 quand Liszt, installé à Weimar, s’emploie à transformer la ville en centre de musique progressive. C’est pendant les années 1852 et 1856 que l’amitié entre les deux hommes atteindra son apogée, mais c’est aussi au cours de la même période que des différences fondamentales entre eux se révèlent, et par la suite leurs rapports vont se relâcher et finir par cesser complètement.

1830-1835: Liszt à Paris

Chronologie

1803

11 décembre: Berlioz naît à La Côte Saint-André

1811

22 octobre: Liszt naît à Raiding près de Sopron en Hongrie

1821

La famille de Liszt s’installe à Vienne
Fin octobre: Berlioz arrive à Paris

1823

Automne: La famille de Liszt vient s’installer à Paris

1830

4 décembre: première rencontre de Berlioz et Liszt, le jour de la première exécution de la Symphonie fantastique au Conservatoire

1832

9 décembre: Liszt présent au concert du Conservatoire où l’on joue la Symphonie fantastique et Le Retour à la vie en présence d’Harriet Smithson

1833

2 avril: Liszt participe à un concert au bénéfice d’Harriet Smithson (CG no. 332)
12 mars: Liszt donne un concert à bénéfice au Vauxhall à Paris, où Girard dirige l’ouverture des Francs-Juges
3 octobre: Liszt est témoin au mariage de Berlioz et Harriet Smithson
24 novembre: concert à bénéfice donné par Berlioz pour Harriet Smithson avec la participation de Liszt (CG no. 363; Mémoires ch. 45)
15 décembre: Liszt participe à un concert donné par Ferdinand Hiller (Critique Musicale I pages 119, 126)
22 décembre: Liszt participe à un concert dirigé par Berlioz (Critique Musicale I p. 128)

1834

28 décembre: Liszt participe à un concert donné par Berlioz où il joue des mouvements de la Symphonie fantastique (cf. CG no. 420; Critique Musicale II pages 3-4)

1835

9 avril: Liszt participe à un concert dirigé par Girard à l’Hôtel de Ville, où il joue sa fantaisie sur Le Retour à la vie (cf. CG nos. 429, 430; Critique Musicale II pages 127-33, 135-6)
23 mai: Liszt joue le Konzertstück de Weber pour piano et orchestre (Critique Musicale II p.195)

    À propos de la première exécution de la Symphonie fantastique au Conservatoire le 5 décembre 1830, Berlioz raconte (Mémoires, chapitre 31):

Ce fut la veille de ce jour que Liszt vint me voir. Nous ne nous connaissions pas encore. Je lui parlai du Faust de Gœthe, qu’il m’avoua n’avoir pas lu, et pour lequel il se passionna autant que moi bientôt après. Nous éprouvions une vive sympathie l’un pour l’autre, et depuis lors notre liaison n’a fait que se resserrer et se consolider.
Il assista à ce concert où il se fit remarquer de tout l’auditoire par ses applaudissements et ses enthousiastes démonstrations.

    Une lettre de Berlioz à son père le lendemain de l’exécution y fait allusion brièvement (CG no. 190). Dès le départ le ton est donné: c’est une amitié presque sans limites qui s’étend dans toutes les directions. Bientôt ils vont se tutoyer, ce qui place Liszt dans un groupe très restreint parmi les amis de Berlioz en dehors de sa famille, à côté de Joseph d’Ortigue et plus tard James Davison. Il se trouve que Berlioz se voit obligé de partir pour l’Italie à la fin de 1830 et il est absent de Paris pendant 1831 et presque toute l’année 1832. Il n’est pas question de Liszt dans les lettres connues de Berlioz de cette période, mais les deux hommes ne tarderont pas à renouer leurs rapports dès le retour de Berlioz, et Liszt fait partie de l’auditoire au concert du 9 décembre au Conservatoire où Harriet Smithson est présente. Dès le départ il est mêlé à la passion orageuse de Berlioz pour l’actrice irlandaise; il semble qu’il ait cherché à dissuader Berlioz (CG no. 303), mais pour finir il lui accorde son entier soutien et est l’un des témoins à leur mariage le 3 octobre 1833 (cf. CG no. 348).

    C’est en fait de l’époque où Berlioz faisait sa cour à Harriet Smithson que date le premier commentaire connu de Liszt sur Berlioz dans une lettre à Mme d’Agoult de 1833 mais sans date précise. On y rencontre déjà le ton de sollicitude apitoyée qui se reconnaît par la suite dans l’attitude de Liszt envers Berlioz: il estime de son devoir de venir en aide à son ami, et à ce moment de sa carrière il le fait en mettant à la disposition de Berlioz son prodigieux talent de pianiste. En 1833 et dans les années suivantes il participe donc à des concerts, dont certains sous la direction de Berlioz. Il met en œuvre également l’un de ses talents particuliers, la transcription ou adaptation pour le piano d’œuvres écrites à l’origine pour orchestre. En 1833, outre la composition d’une fantaisie sur des thèmes du Retour à la vie (CG no. 429), il fait une transcription pour piano de la Symphonie fantastique et de l’ouverture des Francs-Juges (cf. la lettre à Mme d’Agoult de mai 1833); la transcription de l’ouverture ne sera publiée qu’en 1845, mais celle de la symphonie paraît en Allemagne en 1834 et joue un rôle capital dans la diffusion de la renommée de Berlioz: c’est grâce à elle que son nom est porté pour la première fois à l’attention du public allemand (CG nos. 342, 357, 384, 398, 416, 425, 453). Quelques années plus tard (vers 1836) Liszt transcrit également Harold en Italie et l’ouverture du Roi Lear, et les soumet à Berlioz en vue d’une publication éventuelle (CG nos. 478, 498, 525, 538). Berlioz accueille d’abord les transcriptions avec joie (CG nos. 342, 453), mais il exprimera plus tard des réserves de fond sur le genre même, bien que seulement à ses proches et en privé (CG nos. 968, 969; cf. aussi 1598bis [tome VIII], 2100 et Critique Musicale II p. 577-8). En 1852 Liszt réclamera à Berlioz ses manuscrits des transcriptions de Harold et des deux ouvertures, sans doute en vue d’une révision (CG nos. 1499, 1589); en réponse Berlioz fait à Liszt quelques observations critiques sur la transcription de Harold (CG no. 1501) et de l’ouverture du Roi Lear (CG no. 1593). Pour finir la transcription de l’ouverture ne sera jamais publiée, et celle de la symphonie ne paraîtra intégralement qu’en 1879, dix ans après la mort de Berlioz.

    Par contre Berlioz ne met jamais en question les prouesses de Liszt au piano, comme on peut le constater tout au long de ses écrits (voir par exemple le début de la 3ème lettre du Premier Voyage en Allemagne ou le 3ème chapitre d’À Travers chants). Dès ses débuts dans la carrière de critique musical il vante les talents du grand virtuose, avec seulement quelques réserves sur le caractère parfois subjectif de ses interprétations (cf. Critique Musicale II p. 131-2). Dans le compte-rendu d’un concert de mars 1834 il dit de Liszt ‘il parle piano comme Gœthe parlait allemand, comme Moore parle anglais, comme Weber parlait orchestre’ (Critique Musicale I p. 188-9). Dans un article de juin 1836 consacré entièrement à Liszt il célèbre en lui ‘le pianiste de l’avenir’ (Critique Musicale II pages 471-5), expression destinée à… l’avenir que l’on sait, mais dont nul n’aurait pu à ce stade prévoir la portée.

    Liszt, tout comme Berlioz, n’est pas seulement un grand musicien: pénétrés tous deux de littérature, ils font partie entière des cercles intellectuels de l’élite parisienne du temps (cf. CG no. 370). Un exemple: la réunion chez les Berlioz à Montmartre au début de mars 1834, connue d’après la correspondance du compositeur (CG nos. 395-6, 397). Mais la période parisienne de Liszt va bientôt prendre fin: en 1833 il a rencontré à Paris la comtesse Marie d’Agoult, et plus tard en 1835 il quitte Paris pour aller s’installer avec elle à Genève.

 

1835-1847: Liszt à l’étranger

Chronologie

1836

Juin: récital donné par Liszt dans les salons Érard, compte-rendu de Berlioz le 12 juin (Critique Musicale II pages 471-5, cf. 535-6)
7 août: article de Berlioz sur le Conservatoire de Genève, foundé avec le soutien de Liszt (Critique Musicale II pages 539-42, cf. 447-9; CG nos. 461, 470, 478)
18 décembre: Liszt participate avec Berlioz à un concert au Conservatoire de Paris (CG no. 485; Critique Musicale III p. 27)

1837

28 janvier; 4, 11 et 18 février: concerts de chambre donnés aux salons Érard par Liszt avec le violoniste Chrétien Urhan et le violoncelliste Alexandre Batta (Critique Musicale III pages 33-6, 41-3, 67-71, 83-4)
5 décembre: première exécution du Requiem

1838

10, 12, 14 septembre: échec de Benvenuto Cellini à l’Opéra
16 décembre: homage public de Paganini à Berlioz, suivi d’un don de 20,000 francs

1839

13 janvier: Liszt publie un article à la louange de Benvenuto Cellini (cf. CG no. 622)

1840

20 avril: récital donné par Liszt dans les salons Érard (Critique Musicale IV pages 313-14)

1841

27 mars et 13 avril: récitals donnés par Liszt dans la salle Érard (Critique Musicale IV pages 493-5)
25 avril: Festival Beethoven au Conservatoire, dirigé par Berlioz et avec la participation de Liszt (Critique Musicale IV pages 503-5)

1842

2 novembre: Liszt est nommé directeur de musique extraordinaire au service du Grand-Duc de Weimar

1843

28 août: la troisième lettre sur les voyages de Berlioz en Allemagne est publiée dans le Journal des Débats; elle est adressée à Liszt (Critique Musicale V pages 275-84)

1844

Janvier: premiers concerts dirigés par Liszt à Weimar
21 et 25 avril: concerts de Liszt au Théâtre Italien à Paris (Critique Musicale V pages 486-7; cf. CG nos. 896-8)
4 mai: Liszt participe à un concert dirigé par Berlioz (CG nos. 899, 899bis [tome VIII]; Critique Musicale V pages 479-82)
11 mai: Liszt participe à un concert à la Salle Herz (Critique Musicale V pages 486-7)

1845

Août: Liszt organise et dirige le festival Beethoven à Bonn; Berlioz assiste au festival et publie un rapport sur les solennités

1846

Fin mars: Liszt se rend à Prague et assiste à des concerts donnés par Berlioz (cf. CG nos. 1030, 1031, 1034)

1847

Février: Liszt rencontre la princesse Sayn-Wittgenstein à Kiev

    Malgré son départ pour la Suisse et ses voyages à l’étranger, Liszt revient de temps en temps à Paris pour y donner des concerts (en 1836, 1837, 1840, 1841, 1844). Même quand il est absent de Paris il reste en rapport avec Berlioz, et continue à s’intéresser vivement à son sort, comme l’atteste ses réactions au succès du Requiem en 1837 (CG no. 525) et à l’échec de Benvenuto Cellini en 1838 (CG no. 622). Berlioz de son côté rend compte régulièrement des concerts de Liszt à Paris et évoque souvent ses voyages à l’étranger: voyages en Italie en 1837 et 1838 (Critique Musicale III pages 171, 436-7), à Vienne en 1838 (Critique Musicale III p. 495), à Londres et en Belgique en 1840 (Critique Musicale IV pages 353-4, 476), en Russie en 1842 (Critique Musicale IV p. 601), en Espagne en 1844 (Critique Musicale V p. 571). Liszt visiblement lui manque, comme on peut le lire dans deux lettres de 1839, la première adressée à Liszt personnellement (CG no. 622), l’autre une longue lettre ouverte parue dans la Revue et Gazette Musicale en août (CG no. 660; Critique Musicale IV pages 131-7). Quand finalement Berlioz entreprend lui-même sa longue série de voyages musicaux il a deux fois l’occasion de rencontrer Liszt à l’étranger, à Bonn en août 1845 puis en avril de l’année suivante à Prague.

    C’est au cours des années 1840 que Liszt voyagera le plus, à la suite de sa rupture avec Marie d’Agoult en 1839 (de Suisse elle reviendra à Paris avec leurs trois enfants, mais ils continueront à correspondre encore pendant bien des années). À cette époque, Liszt, ‘vagabond infatigable’ (CG no. 660) parcourt le monde plus que peut-être n’importe quel musicien de son temps, plus que Berlioz lui-même: entre autres pays il se rend en Turquie, en Espagne, au Portugal, et même en Icelande (mais comme Berlioz et Wagner il ne se rendra jamais en Amérique, même s’il y songera). Mais en même temps l’idée de s’établir de manière durable le hante, et l’occasion s’en présentera grâce aux liens qu’il commence à nouer avec Weimar, où dès novembre 1842 il est nommé à un poste à mi-temps. Ses ambitions pour Weimar s’expriment dans une lettre à Marie d’Agoult au début de 1844, peu après sa première série de concerts dans cette ville. Mais il faudra plusieurs années avant que ses projets se concrétisent. L’évènement décisif est sa rencontre avec la princesse Sayn-Wittgenstein à Kiev en février 1847 au cours d’une tournée en Russie; elle le persuadera finalement de mettre fin à sa carrière de virtuose errant pour s’établir avec elle à Weimar. Coincidence singulière: c’est peu après la visite de Liszt que Berlioz fait lui-même son premier voyage en Russie, où il rencontre lui aussi la princesse, et tous deux forment une impression très positive de leur rencontre (CG nos. 1108, 1154, 1242bis et LA tome 2 p. 383). Les voyages en Russie de 1847 auront donc une influence décisive sur la carrière de tous les trois.

1848-1856: Liszt à Weimar

Chronologie

1848

Février: Liszt s’installe à Weimar
La princesse Sayn-Wittgenstein ne peut obtenir du Tsar de Russie le droit de divorcer son mari

1849

16 février: Liszt dirige la première exécution du Tannhäuser de Wagner à Weimar (CG no. 1242bis)
La princesse Sayn-Wittgenstein et Liszt s’installent à Weimar à l’Altenburg

1850

28 août: Liszt dirige la première exécution du Lohengrin de Wagner à Weimar

1851

Août: Liszt propose à Berlioz de monter Benvenuto Cellini à Weimar

1852

20, 24, 27 mars: Liszt dirige trois exécutions de Benvenuto Cellini à Weimar
17 avril: Liszt dirige à Weimar une exécution de la version révisée (?) de Benvenuto Cellini
Juin: exécution d’extraits de Harold en Italie par Liszt au festival de Ballenstedt (CG nos. 1491, 1499)
14 novembre: Berlioz et Marie Recio arrivent à Weimar
17, 21, 23, 25, 30 novembre: Liszt dirige plusieurs exécutions de la version révisée de Benvenuto Cellini
20 novembre: Berlioz dirige un concert au théâtre de Weimar
24 novembre: Berlioz et Marie Recio quittent Weimar

1853

3 février: Liszt dirige au théâtre de Weimar des extraits de la Damnation of Faust et de Roméo et Juliette pour lesquels Berlioz a envoyé la musique (CG nos. 1543, 1549, 1552, 1554)
5 octobre: au festival de Karlsruhe (3-7 octobre) Liszt dirige des extraits de Roméo et Juliette; Berlioz n’assiste pas au festival (CG nos. 1627, 1631; cf. 1620, 1624)
8-19 octobre: séjour de Liszt à Paris
10 octobre: rencontre de Berlioz, Liszt et Wagner à l’hôtel de Liszt à Paris
11 octobre: Berlioz reçoit Liszt et Wagner au petit-déjeuner; Berlioz chante et Liszt joue des extraits de Benvenuto Cellini
1er décembre: Liszt arrive à Leipzig pour assister à un concert donné le même jour par Berlioz (CG nos. 1657, 1659); au cours d’une soirée chez Ferdinand David il joue aussi sa nouvelle paraphrase sur deux thèmes de Benvenuto Cellini (publiée l’année suivante) et revient bientôt à Weimar (CG no. 1662)
10 décembre: Liszt se rend de nouveau de Weimar à Leipzig pour un autre concert donné le même soir par Berlioz (CG nos. 1664, 1669)

1854

Janvier: Liszt projette une étude de l’œuvre de Berlioz (CG no. 1696)
27 janvier: Liszt dirige La Fuite en Égypte à Weimar
4 mars: mort de Harriet Smithson
3-6 mai: Berlioz et Marie Recio s’arrêtent à Weimar en route de Dresde à Paris

1855

11 février: Berlioz et Marie Recio arrivent à Weimar
17 février: au cours d’un concert à la cour dirigé par Berlioz Liszt donne la première exécution de son concerto pour piano en mi bémol
21 février: Liszt participe à un concert dirigé par Berlioz au théâtre de Weimar
Juillet et août: Liszt publie dans la Neue Zeitschrift für Musik un article en allemand sur Harold en Italie, écrit à l’origine en français; une publication à Paris n’aura pas lieu
Septembre: de passage à Paris la princesse Sayn-Wittgenstein voit Berlioz (CG nos. 2005-7, 2012, 2017, 2019)
18 octobre: à un concert à Brunswick Liszt dirige l’ouverture de Benvenuto Cellini, ainsi que ses poèmes symphoniques Prométhée et Orphée (CG no. 2044)

1856

6 février: Liszt vient de Vienne pour assister à un concert à Gotha dirigé par Berlioz
7-8 février: Liszt accompagne Berlioz et Marie Recio pendant leur voyage de Gotha à Weimar
16 février: Liszt dirige une exécution d’une version révisée de Benvenuto Cellini à Weimar
17 février: premier concert dirigé par Berlioz
ca. 18 février: Liszt dirige une exécution du Lohengrin de Wagner; Berlioz et Marie Recio sortent pendant le deuxième acte
24 février: deuxième exécution de Lohengrin dirigée par Liszt, en présence de Berlioz et Marie Recio
1 mars: deuxième concert dirigé par Berlioz
2 mars: Berlioz et Marie Recio quittent Weimar pour Paris
16 mars: deuxième (et dernière) exécution de Benvenuto Cellini, dirigée par Liszt

    La décision de Liszt de s’établir de manière permanente à Weimar a de grandes conséquences pour son soutien de Berlioz, qui tout d’abord ne semble cependant pas s’en douter. Certes, les ressources de Weimar ne sont nullement comparables à celles des grandes villes musicales d’Allemagne, mais Liszt est maintenant en mesure de réaliser pour son ami ce dont il a longtemps rêvé. Une lettre à son agent Belloni du début de 1852 résume sa conception de la tâche qu’il s’est imposé: Berlioz, musicien hors pair, mérite d’être soutenu à fond, et Liszt va faire tout son possible pour l’encourager et promouvoir sa musique. On remarquera au passage que dans cette lettre Liszt ne prononce pas le nom de Wagner, pour lequel il a cependant déjà beaucoup fait à Weimar au cours des années précédentes.

    Le point de départ est une reprise de Benvenuto Cellini, dont l’échec en 1838 avait marqué un tournant dans la carrière de Berlioz à Paris. Liszt se passionne pour le projet, comme on peut le voir d’après sa correspondance avec Wagner, qui tente en coulisse de décourager l’entreprise. Hans von Bülow, élève de Liszt, prend une part très importante à la préparation du projet. Outre les représentations de 1852 et 1856 réalisées avec la participation active de Berlioz qui remanie la partition, Liszt essaie de faire monter l’œuvre ailleurs en Allemagne (Dresde en 1853 et 1854, mais sans succès), et encourage sa publication. À part Benvenuto Cellini il fait exécuter d’autres œuvres de Berlioz, à Weimar (1853, 1854) et ailleurs en Allemagne (Ballenstedt en 1852, Karlsruhe en 1853, Brunswick en 1855). Il invite Berlioz à Weimar pour organiser et diriger des concerts de sa musique en novembre 1852, février 1855 et février 1856. Berlioz sera accueilli comme membre honoraire de la ‘Nouvelle Weimar’ que Liszt et ses partisans essaient de créér. Mais l’action de Liszt s’étend au delà de Weimar. Les premiers grands voyages de Berlioz en Allemagne en 1842-3 puis en 1845-6 avaient eu lieu pratiquement sans le concours de Liszt; ce dernier prend maintenant une part active à ceux des années 1852-6, soit en personne, soit par l’entremise de ses partisans et amis dans le monde musical d’Allemagne, tel Hans von Bülow à Dresde en 1853. En 1854 Liszt cherche semble-t-il à obtenir un poste permanent pour Berlioz comme chef d’orchestre à Dresde (cf. CG no. 1746), mais le projet n’aboutira pas. À plusieurs reprises il insiste pour faire acte de présence et donner son appui à des concerts donnés par Berlioz (Leipzig en 1853, Gotha en 1856). À l’occasion il met ses talents de virtuose au service de Berlioz ou de sa musique: il exécute en l’honneur de Berlioz et sous sa direction son premier concerto pour piano (Weimar, 1855), remanie quelques transcriptions pour piano d’œuvres pour orchestre de Berlioz (CG nos. 1499, 1501, 1589, 1593), et compose aussi une nouvelle paraphrase sur deux thèmes de Benvenuto Cellini qu’il joue à Leipzig en 1853 et publie l’année suivante. La critique musicale doit aussi prendre sa place: il envisage une étude de l’œuvre de Berlioz (CG no. 1696), mais en définitive seul un article sur Harold en Italie verra le jour; il paraîtra en Allemagne à l’été de 1855, mais une publication en français dans la presse parisienne n’aura finalement pas lieu (CG nos. 1962, 1995, 2012, 2017, 2019, 2025, 2044, 2065; cf. WL no. 192).

    Malgré la disparition de la plupart des lettres de Liszt à Berlioz, on peut lire entre les lignes de celles que Berlioz lui adresse l’intérêt qu’il porte à la carrière de son ami. En juin 1852 Liszt lui demande une liste complète de ses œuvres musicales et Berlioz en réponse le met à jour sur ses derniers travaux (CG no. 1471). À partir de là Berlioz tient Liszt au courant de ses plus importants projets et activités; on possède plusieurs lettres qui relatent ses concerts de ces années: en 1853 Londres (CG no. 1617), Bade et Francfort (CG no. 1624), et Brunswick (CG no. 1637), en 1854 Hanovre (CG no. 1717) et Dresde (CG nos. 1739, 1746, 1748), en 1855 Bruxelles (CG no. 1927). En remaniant Benvenuto Cellini pour les exécutions de Weimar Berlioz se montre réceptif aux suggestions de Liszt et le considère pratiquement comme un collaborateur: dans ses lettres à Liszt il parle de l’œuvre comme ‘notre opéra’ (CG no. 1499), ‘notre Benvenuto’ (CG no. 1556), ‘ton protégé’ (CG no. 1617, cf. 1568), et la version publiée est pour lui ‘notre édition de Cellini’ (CG no. 1995).

    À part Cellini Berlioz tient Liszt aussi au courant des progrès de ses œuvres les plus importantes. De 1852 à 1854 Liszt peut suivre l’élargissement de La Fuite en Égypte d’origine jusqu’à ce qu’elle devienne la trilogie de L’Enfance du Christ, et il prête son concours pour la réalisation de la traduction allemande de l’œuvre par Peter Cornelius (CG nos. 1471, 1510, 1617, 1690, 1696, 1738, 1762, 1764, 1773, 1776, 1799, 1811). Après le succès des exécutions à Paris en décembre 1854 Berlioz lui confie son estimation personnelle de l’œuvre qui allait être jouée bientôt à Weimar dans la traduction de Cornelius (CG nos. 1848, 1869). Liszt n’avait pas été mêlé de près à la genèse de l’œuvre mais visiblement se prend d’affection pour elle. Après l’exécution de Weimar Berlioz lui donne un compte-rendu des exécutions à Bruxelles le mois suivant (CG no. 1927) et tient à assister à une autre exécution l’année suivante à Gotha.

    Liszt n’a jamais encore entendu le Requiem mais ambitionne de le diriger lui-même, comme il le souligne dans sa lettre de janvier 1852 à Belloni. Berlioz lui fait part de l’exécution à Paris le 22 octobre de la même année (CG nos. 1510, 1520, 1525), et quelques mois plus tard dans une lettre qui montre que Liszt l’encourage à écrire une messe, il évoque la prédilection de Liszt pour une œuvre qu’il n’avait jamais encore entendue (CG no. 1568). Le Te Deum, qui n’a pas encore été exécuté quand Liszt en apprend l’existence (CG no. 1471), est souvent mentionné dans la correspondance de Berlioz avec Liszt. Il lui parle de la difficulté d’organiser une exécution (CG nos. 1525, 1528, 1538, 1568) et en réponse à une demande de Liszt pour la partition qu’il est obligé de refuser il brosse un tableau de l’œuvre (CG no. 1552). Finalement une exécution est mise sur pied pour l’ouverture de la grande exposition de 1855 à Paris (CG nos. 1773, 1776), et Berlioz écrit à Liszt pour solliciter son aide avec la publicité pour l’évènement (CG no. 1935). Il ressort de cette dernière lettre que Berlioz et Liszt ont dû longuement discuter de l’ouvrage, et en réponse à des objections apparemment soulevées par Liszt concernant le prélude pour orchestre du Dignare (à présent le 3ème mouvement), il le supprime tout simplement (Berlioz ne l’incluera pas dans la publication de la grande partitition). À l’occasion de la première exécution de l’œuvre le 30 avril 1855 Liszt est le premier à recevoir un récit détaillé de l’évènement quelques heures plus tard (CG no. 1959). Tout de suite il exprime le désir de donner lui-même une exécution de l’ouvrage (CG nos. 1962, 1965), et plus tard la même année il sera question d’un festival en Thuringe où le Te Deum et le Requiem devaient être joués tous les deux, mais le projet n’aura pas de suite (CG no. 2012). Autre œuvre d’envergure à recevoir sa première exécution en 1855: la cantate L’Impériale en l’honneur de Napoléon III. L’ouvrage est mentionné pour la première fois dans une lettre à Liszt de juillet 1854 (CG no. 1773); il recevra sa première exécution au cours de deux concerts monstres le 15 et 16 novembre 1855, et une fois de plus Liszt reçoit un compte-rendu détaillé de la solennité (CG no. 2046; cf. nos. 2044-5).

    Au cours de 1854 et 1855 les liens entre Berlioz et Liszt semblent donc se resserrer de plus en plus. Liszt demande à Berlioz son portrait en médaillon (CG nos. 1764, 1776), et de son côté Berlioz affiche chez lui un portrait de Liszt au-dessus de son piano (CG no. 2168, septembre 1856). Au début de 1854 Liszt demande à Berlioz un exemplaire de ses Mémoires, alors encore inachevées et inédites (CG no. 1696), et Berlioz le lui fait parvenir l’année suivante en vue d’une éventuelle traduction allemande, avec recommendation à Liszt pour leur publication s’il devait décéder prématurément (CG no. 1965; cf. 1975, 1995). Pendant le séjour à Weimar de février 1855 Berlioz évoque semble-t-il avec Liszt le projet d’une édition allemande de ses œuvres complètes, pour laquelle Liszt se propose d’être son représentant en Allemagne (CG nos. 1901, 1908, 1913). Il est question du projet dans plusieurs lettres à Liszt au cours des mois suivants, mais pour finir le projet n’aboutira pas (CG nos. 1918, 1927, 1965). Qui plus est Berlioz décerne à son ami l’honneur suprême de l’assimiler à des personnages de Shakespeare: dans une lettre Liszt est Prospero tandis que la jeune princesse Marie von Sayn-Wittgenstein est Miranda (CG no. 1927); dans une autre il est nul autre que Hamlet vis-à-vis de Berlioz-Horatio: ‘Adieu je te serre la main / Ton dévoué Horatio / et continuons à rire de tous les / Guildenstern, de tous les Rosencrantz, / et de tous les petits Osrick; / sans compter les Polonius / de ce bas monde’ (CG no. 1975). On se rappellera que jadis Berlioz s’assimilait volontiers à Hamlet et son ami Humbert Ferrand à Horatio.

    Apparences cependant trompeuses – le resserrement des liens entre Berlioz et Liszt a finalement pour effet de faire éclater au grand jour un désaccord que Berlioz de son côté aurait sans doute préféré passer sous silence mais que Liszt veut surmonter: leur divergence de vues sur Wagner. La question est traitée en plus de détail ailleurs sur ce site; qu’il suffise de dire ici que sans doute dès 1849, et en tout cas à partir de 1853, Liszt s’emploie à faire partager par Berlioz et par Wagner l’admiration et la chaleur qu’il ressentait lui-même pour tous les deux. Au cours de l’été de 1855 Berlioz et Wagner se rencontrent à Londres et l’occasion semble se présenter d’y parvenir enfin; mais les espoirs de Liszt sont rapidement déçus et le désaccord surgit ouvertement pendant les exécutions du Lohengrin de Wagner à Weimar en février 1856.

1857-1866: de Weimar à Rome

Chronologie

1857

1er juin: Liszt dirige une exécution de La Fuite en Égypte à Aix-la-Chapelle
2 juin: une exécution de l’Enfance du Christ à Aix-la-Chapelle, organisée et dirigée par Liszt, est sifflée

1858

15 décembre: manifestation publique contre Liszt à la première exécution du Barbier de Baghdad de Cornelius à Weimar; Liszt démissionne de son poste de chef d’orchestre

1859

20 octobre: arrivée de la princesse Sayn-Wittgenstein à Paris, sans Liszt; Berlioz dîne avec elle (CG no. 2417; cf. 2418)
22 octobre: Berlioz organise chez Mme Viardot une exécution d’extraits des Troyens pour la princesse (CG no. 2419, 2427; cf. la lettre de Liszt à la princesse du 24 octobre)
28 octobre: la princesse quitte Paris (CG no. 2423)
Fin octobre: à la mort de Spohr (le 22 octobre) Liszt pose sa candidature à l’Institut avec l’appui de Berlioz
3 décembre: Liszt n’est pas élu à l’Institut
13 décembre: mort à Berlin de Daniel, fils de Liszt, à l’âge de 20 ans

1860

Mai: la princesse Sayn-Wittgenstein quitte Weimar pour s’établir à Rome; elle voit le Pape pour lui demander un divorce avec son mari

1861

13, 18, 24 mars: exécutions du Tannhäuser de Wagner à l’Opéra; Liszt n’est pas présent (CG nos. 2534, 2535, 2536, 2538, 2542, 2545)
10 mai: Liszt arrive à Paris pour un mois; il voit Wagner avant son départ de Paris
Vers le 13-15 mai: Liszt dîne avec Berlioz (CG no. 2551; la lettre de Liszt du 16 mai à la princesse)
22 mai: Liszt dîne avec Napoléon III (CG nos. 2555, 2557)
31 mai: Liszt est nommé Commandeur de la Légion d’honneur (CG nos. 2552, 2555, 2557)
Août: Liszt quitte Weimar

1862

9 et 11 août: premières exécutions de Béatrice et Bénédict à Bade, en l’absence de Liszt et la princesse
Septembre: Berlioz reçoit de Liszt un exemplaire de la symphonie Faust qui lui est dédiée
11 septembre: Blandine, fille de Liszt, meurt à l’âge de 26 ans

1863

8 et 10 avril: Liszt et la princesse Sayn-Wittgenstein n’assistent pas aux exécutions de Béatrice et Bénédict à Weimar
14 et 18 août: Liszt et la princesse Sayn-Wittgenstein n’assistent pas aux exécutions de Béatrice et Bénédict à Bade
Novembre-décembre: Liszt et la princesse Sayn-Wittgenstein n’assistent pas aux exécutions des Troyens à Paris

1864

Août: festival à Karlsruhe où l’on joue de la musique de Liszt (CG nos. 2887, 2888)
Début octobre: Liszt passe une semaine à Paris sans la princesse Sayn-Wittgenstein, et dîne avec Berlioz le 7 et 10 octobre (CG nos. 2905-7, 2908, 2911, 2915, 2920, 2923, 2924)

1865

Liszt entre dans les ordres

1866

7 mars: Liszt assiste à un concert où le Septuor des Troyens est exécuté (CG nos. 3110, 3115, 3116, 3117)
15 mars: exécution de la Messe de Gran de Liszt à St-Eustache, en présence de Berlioz (CG no. 3116)
16 avril: Berlioz dîne avec Liszt, d’Ortigue et Damcke chez Léon Kreutzer (CG VII p. 405 n. 1)
20 avril: Berlioz et Liszt assistent à un concert donné par Saint-Saëns (CG VII p. 422 n. 1

    Conséquence du désaccord ouvert entre Berlioz et Liszt sur la musique de Wagner: leur correspondance esquive désormais ce débat. Par contre quelques mois plus tard Berlioz se sent libre de soulever la question de front avec la princesse pour bien marquer sa distance avec le rôle que Wagner selon lui attribuait à la musique (CG no. 2163). Les encouragements prodigués par la princesse pour la composition des Troyens ont sans doute en partie l’arrière-pensée de contrecarrer l’influence de Liszt sur Wagner, qui de son côté émet des réserves sur l’influence que la princesse exerçe sur Liszt… Liszt néanmoins continue avec sa générostié coutumière à soutenir la musique de Berlioz en Allemagne, ce qui va bientôt mener à un nouveau et sans doute plus grave désaccord. En 1857 Liszt veut à tout prix faire exécuter l’Enfance du Christ intégralement à un festival à Aix-la-Chapelle en juin; Berlioz se prononce tout d’abord en faveur du projet (CG no. 2209; cf. 2207bis [tome VIII), mais change ensuite d’avis quand des oppositions se manifestent sur place (CG no. 2219). Liszt persévère quand même, avec pour résultat le jour de l’exécution une cabale ouverte, dirigée sans doute plus contre Liszt que contre l’œuvre elle-même. (Ferdinand Hiller, ancien ami de Berlioz qui s’est prononcé contre Liszt, joue un rôle primordial dans l’affaire.) Berlioz reproche à Liszt d’avoir passé outre à ses conseils et ne se gêne pas pour le faire savoir à d’autres correspondants (CG nos. 2232, 2233; voir aussi le récit de Hans von Bülow). L’affaire souligne une autre différence entre eux: Berlioz désire certes que l’on joue sa musique et qu’elle soit appréciée, mais n’a nullement l’intention de l’imposer à un public rétif. N’avait-il pas dit un jour à Liszt lui-même: ‘Je persiste dans mon plan de ne plus marcher vers la montagne; peut-être la montagne finira-t-elle par se mettre en marche vers moi’ (CG no. 1250, mars 1849)? Liszt pour sa part voit les choses d’un autre œil: ‘Comme toujours’, écrit-il à Mme d’Agoult en 1839, ‘je maintiens et défends le droit de l’artiste d’imposer le beau et le supérieur à la masse’ (LA tome 1 p. 294), profession de foi qui acquerra par la suite un sous-entendu wagnérien, comme Berlioz lui-même a pu l’apprécier. L’affaire d’Aix-la-Chapelle amène un froid passager entre eux (cf. CG no. 2264), et Liszt par la suite ne dirige plus de musique de Berlioz, mais de toute façon il donnera l’année suivante sa démission de chef d’orchestre à Weimar. Dans les années qui suivent il continue à s’intéresser aux dernières compositions de Berlioz qui le tient au courant, soit directement soit par l’intermédiaire de la princesse (Les Troyens: CG nos. 2149, 2317, 2338, 2632; Béatrice et Bénédict: CG nos. 2632, 2634, 2651). Quelques unes de ses transcriptions pour piano de Berlioz paraissent au milieu des années 1860, et jusqu’à la fin de sa vie il continuera à admirer la musique de Berlioz malgré les divergences qui les ont séparé.

    Après le séjour de 1856 à Weimar Berlioz ne reverra plus Liszt et la princesse ensemble, mais seulement séparément à l’occasion des quelques visites qu’ils font chacun à Paris: la princesse en octobre 1859, Liszt en mai 1861, octobre 1864 et mars-avril 1866. Berlioz continue à donner son soutien à Liszt, comme lors de sa candidature (malheureuse) à l’Institut vers la fin de 1859 (CG nos. 2428, 2429, 2442, 2443, 2447, 2449, 2678), et à l’occasion de la mort de Daniel, fils de Liszt, peu après (CG no. 2451) et de sa fille Blandine en 1862 (CG no. 2651). De manière générale la correspondance entre Berlioz et Liszt ralentit considérablement après 1856, avec cependant cette compensation que celle avec la princesse s’épanouit entre 1856 et 1859; interrompue en 1860 par le départ de la princesse pour Rome où Liszt la rejoint l’année suivante, elle reprend bientôt ensuite. Mais ni Liszt ni la princesse n’assisteront aux premières représentations des deux nouveaux opéras, que ce soit Béatrice et Bénédict à Bade en 1862-3 et à Weimar en 1863, ni (et surtout) les Troyens à Paris en 1863, au grand regret de Berlioz (CG no. 2799: ‘Et vous n’y étiez pas, et Liszt n’y était pas…’). L’Italie est maintenant le centre de leur existence, malgré le souhait exprimé par Berlioz qu’ils s’installent à Paris (CG nos. 2557, 2651).

    Les années qui suivent 1856 sont pour Liszt une succession de déboires, et dès 1862 Berlioz se demande si Liszt ne va pas être tenté de chercher refuge dans la religion (CG no. 2651), supposition que la princesse, elle-même catholique fervente, confirme (CG no. 2656). Les aspirations religieuses de Liszt remontent à sa jeunesse et Berlioz les connaît de longue date, comme il le laisse entendre dans une lettre de mai 1834 où il souligne son propre manque de croyances religieuses (CG no. 395). Pas plus que dans ses rapports avec Joseph d’Ortigue cela n’a jamais fait obstacle à leur amitié. Quand Liszt entre dans les ordres en 1865 Berlioz n’est donc pas surpris (CG nos. 3008, 3021, 3025); il ne lui en fait pas grief, mais c’est un signe de plus de la distance qui se creuse entre eux, outre le différend wagnérien. Rien de surprenant à ce qu’il décide de maintenir le silence sur Liszt et Wagner dans la Postface de ses Mémoires (CG no. 3008).

Bilan et conclusion

    En 1854 Berlioz dédie sa Damnation de Faust à Liszt (cf. CG no. 1568); Liszt rend la pareille en 1861 en dédiant sa symphonie de Faust à Berlioz (cf. CG nos. 2632, 2651). Comme Berlioz le souligne dans ses Mémoires (chapitre 31), c’est lui qui a fait connaître le Faust de Goethe à Liszt. Mais les deux dédicaces n’expriment pas le même ordre d’obligation: Liszt doit énormément à Berlioz compositeur de musique d’orchestre – la symphonie Faust, par exemple, n’aurait pu être écrite sans la Symphonie fantastique – mais les dettes de Berlioz envers Liszt, non moins importantes, sont d’ordre personnel et plus général. Comme compositeur Berlioz doit peu ou rien à la musique de Liszt et à ses procédés de composition. Vaste sujet que celui de l’influence de Berlioz sur Liszt, qui mérite traitement par une spécialiste de Liszt et déborde par conséquent le cadre de ce site.

    Quant à la dette personnelle de Berlioz envers Liszt, elle commence par la transcription pour piano de la Symphonie fantastique qui lance sa réputation de compositeur en Allemagne dès le milieu des années 1830 et avant ses voyages à l’étranger. Plus tard, dans les années 1850, Berlioz doit à Liszt le résurrection de son opéra Benvenuto Cellini: sans la reprise de Weimar Berlioz n’aurait peut-être jamais eu l’occasion de lui rendre l’existence. Mais la reprise de Weimar aura aussi pour conséquence de modifier le caractère de l’original et atténuant son côté burlesque, sa couleur et sa variété. Il existe des notes faites par Berlioz au cours de répétitions à Weimar, sans doute en novembre 1852, qui laissent supposer que la direction de Liszt tendait à des mouvements plus lents que ceux voulus par Berlioz (CG IV p. 227 n. 1). On peut se demander si Liszt était vraiment en plein accord avec l’œuvre telle qu’elle avait été conçue par Berlioz, et les deux articles sur Benvenuto Cellini publiés par Hans von Bülow en 1852 renforcent ces doutes. Quoi qu’il en soit Berlioz acceptera de bon gré les révisions proposées et en ajoutera d’autres de sa propre initiative; il est profondément reconnaissant à Liszt de ce qu’il a fait, et considère le résultat comme étant pratiquement le fruit d’une collaboration. C’est sans doute une des raisons pourquoi après les exécutions de Weimar Berlioz semble peu enclin à rouvrir le dossier de Cellini, encore moins à revenir à la version de Paris de 1838: ce serait en quelque sort désavouer le travail de son ami.

    Comme on l’a dit ailleurs sur ce site, c’est aussi à Liszt que Berlioz doit en partie l’occasion de remanier et de faire représenter Le Retour à la vie en 1855: Liszt, présent à la première exécution de l’ouvrage en décembre 1832, avait été intimement mêlé avec les relations de Berlioz et de Harriet Smithson après cette exécution. Liszt aide aussi à encourager la décision de Berlioz à entreprendre la composition des Troyens, bien que le rôle décisif ait été joué en 1856 par la princesse Sayn-Wittgenstein et non par lui, comme Berlioz le souligne souvent (par exemple Mémoires, Postface; CG nos. 2264, 2427, 2814, 3008).

    De manière générale Berlioz a peu à apprendre de son cadet, qu’il s’agisse de composition ou d’instrumentation. Il élabore son propre style et ses procédés de la fin des années 1820 aux années 1840, longtemps avant que Liszt se tourne sérieusement vers la composition pour orchestre. Le nom de Liszt n’apparaît pas dans le Traité d’instrumentation dont la première édition date de 1843. Quant à la direction d’orchestre Berlioz fait là aussi figure de pionnier. En privé il exprime en 1845 des réserves sérieuses sur la direction de Liszt (CG no. 992). Pendant ses années à Weimar Liszt a sans doute l’occasion de développer sont talent de chef et d’acquérir de l’expérience, et Berlioz exprime au départ sa confiance dans son savoir ainsi que sa curiosité de s’entendre dirigé par Liszt (CG no. 1520). Mais ce qu’il entend alors semble lui suggérer quelques doutes, et après sa visite à Weimar en février 1856 il confie à sa sœur Adèle sa déception de ne pas avoir été laissé par Liszt diriger une seule exécution de Benvenuto Cellini (CG no. 2104). Liszt aurait-il redouté une comparaison qui n’aurait pas été à son avantage? La réputation de chef d’orchestre dont Berlioz jouissait en Allemagne et ailleurs était inégalée (Mémoires, Post-Scriptum; CG nos. 1726, 1752). De façon générale Berlioz n’aime pas s’entendre jouer par d’autres chefs d’orchestre, comme il le répète souvent: il est le seul a savoir diriger sa musique (Mémoires, Post-Scriptum; CG nos. 1543, 1560bis, 1631). Le seul domaine où la supériorité de Liszt sur Berlioz – et pratiquement tous ses contemporains – est incontestée est en tant que virtuose du piano: mais de toute façon Berlioz n’est pas pianiste, comme il le souligne dans les Mémoires (chapitre 4) et il n’écrit pas de musique pour piano seul.

    Il n’est pas aisé de savoir ce que Berlioz pensait de Liszt compositeur (par opposition à Liszt virtuose du piano). Dès 1835 il l’encourage ouvertement à entreprendre la composition d’une symphonie (Critique Musicale II p. 135-6). À plusieurs reprises il exprime un jugement positif sur telle ou telle œuvre de Liszt. Il loue la cantate jouée par Liszt au festival de Bonn en 1845, tant dans le rapport qu’il publie que dans une lettre à sa sœur Nanci (CG no. 992). Dans un article du Journal des Débats (5 octobre 1854) il nomme les poèmes symphoniques de Liszt ‘vastes partitions de l’ordre le plus élevé, du style le plus neuf et le plus hardi’ (cf. CG nos. 1773, 1776). À propos du premier concerto pour piano qu’il vient de diriger à Weimar il parle à Liszt de son ‘magnifique ouvrage, si vigoureux, si neuf, si brillant, si frais et si brûlant’  et regrette de ne pouvoir trouver à Paris un pianiste capable d’en donner une exécution satisfaisante (CG no. 1918, cf. 2074). En 1862 après avoir reçu la partition de la symphonie Faust qui lui est dédiée il la décrit à la princesse: ‘C’est une grande œuvre!’ (CG no. 2651, cf. 2632), mais il n’en est plus question dans sa correspondance par la suite.

    Berlioz aussi manifeste régulièrement son intérêt pour les exécutions d’œuvres de Liszt: la Messe de Gran (CG nos. 1965, 2168, 2178), des œuvres pour orchestre à Berlin (CG no. 2056) et Leipzig (CG no. 2209), un oratorio en Hongrie (CG no. 3046). Vers la fin de 1855 il exprime le désire d’exécuter le poème symphonique Orphée à la salle Herz, mais le projet n’a pas de suite (CG no. 2074). Berlioz n’a certes jamais joui d’une position comparable à celle de Liszt à Weimar, mais il n’en reste pas moins qu’il n’a jamais œuvré autant pour faire entendre la musique de Liszt que Liszt ne le fit pour lui. Aucune œuvre de Liszt ne figure dans tous les concerts qu’il donne à Bade en 1853 puis chaque année de 1856 à 1861; le nom de Liszt n’entre au programme à Bade qu’en 1865 quand Berlioz n’est plus à la tête du festival (CG no. 3025). Dans les années 1850 et au début des années 1860 Berlioz n’utilise pas non plus sa position de critique musical pour faire avancer la cause de Liszt autant qu’il l’a fait dans les années 1830.

    Le soutien accordé par Liszt à ce que Berlioz appellera à partir de 1860 ‘l’école du charivari’ – en d’autres termes la musique de Wagner – finit par fausser le jugement de Berlioz, comme on peut le voir d’après le ton acerbe de deux lettres de 1864 évoquant la participation de Liszt à un festival à Karlsruhe (CG nos. 2887, 2888). Liszt, résigné sans doute au manque de compréhension de Berlioz envers la musique de Wagner, est blessé – et on le comprend – par le rejet de sa propre musique. Le problème éclate en mars et avril 1866, quand Liszt et Berlioz se voient pour la dernière fois. On joue la Messe de Gran de Liszt à St-Eustache à Paris, et Berlioz est dans l’auditoire; Liszt est conscient des réserves de Berlioz, mais non des termes précis utilisés par ce dernier dans une lettre à Humbert Ferrand (CG no. 3116, cf. 3117). Plus tard les lettres de Berlioz à Humbert Ferrand sont publiées (Lettres Intimes, 1882), et Liszt maintenant âgé est peiné par ce qu’il lit – triste et déplorable conclusion à l’une des grandes amitiés musicales du siècle.

Correspondance entre Berlioz et Liszt, et entre Berlioz et la princesse Sayn-Wittgenstein

    On trouvera ici une liste de toutes les lettres publiées de Berlioz à Liszt, et à la princesse Sayn-Wittgenstein, et de celles de Liszt et de la princesse à Berlioz. Comme pour tout le reste de la correspondance de Berlioz il y a disproportion dans ce qui a survécu: les lettres connues de Berlioz à Liszt (99) dépassent de beaucoup celles de Liszt à Berlioz (9), et il en est de même des lettres à la princesse (70) par rapport aux siennes à Berlioz (4). Tous les chiffres renvoient à la Correspondance générale (CG).

    Voir aussi l’Index des lettres de Berlioz citées sur ce site.

(a) Lettres de Berlioz à Liszt

1830: 197 (21 décembre)

(aucune lettre n’a survécu pour 1831)

1832: 303 (19 décembre)

1833: 348 (6 octobre)

1834: 383 (10 mars), 395 (début mai)

(aucune lettre n’a survécu pour 1835)

1836: 461 (25 janvier), 470 (28 avril), 478 (27 septembre)

1837: 498 (22 mai), 504 (20 juillet)

1838: 538 (8 février)

1839: 622 (22 janvier), 660 (6 août)

(aucune lettre n’a survécu pour les années 1840-1842)

1843: 800bis (voir le tome VIII; entre le 18-28 janvier)

1844: 890 (16 mars), 896 (21 ou 25 avril?), 897 (22 avril), 898 (22 ou 26 avril?)

1845: 962 (17 mai), 970 (voir le tome VIII; 29 juin?)

1846: 1030 (26 mars)

1847: 1108 (27 avril/9 mai)

1848: 1216 (23 juillet)

1849: 1250 (vers le 25 mars)

1850: 1295 (8 janvier)

1851: 1426 (6 août), 1430 (29 août)

1852: 1444 (24 janvier), 1445 (4 février), 1454 (22 février), 1456 (2 mars), 1462 (29 mars), 1471 (12 avril), 1491 (7 juin), 1499 (2 juillet), 1501 (3 ou 4 juillet), 1505 (27 ou 28 juillet), 1510 (14 août), 1520 (10 octobre), 1525 (29 octobre), 1528 (6 novembre), 1529 (10 novembre), 1534 (22 novembre), 1538 (30 novembre), 1543 (20 décembre), 1549 (29 décembre)

1853: 1552 (1 janvier), 1554 (3 janvier), 1556 (14 janvier), 1559 (20 janvier?), 1560bis (début février), 1568 (23 février), 1572 (4 mars), 1593 (fin avril), 1617 (10 juillet), 1620 (vers la fin juillet), 1624 (3 septembre), 1637 (26 octobre)

1854: 1690 (15 janvier), 1696 (24 janvier), 1704 (11 mars), 1717 (31 mars), 1725 (4 avril), 1738 (14 avril), 1739 (15 ou 16 avril), 1746 (23 avril), 1748 (26 avril), 1753 (30 avril), 1762 (26 mai), 1764 (30 mai), 1773 (2 juillet), 1776 (28 juillet), 1799 (15 octobre), 1811 (14 novembre), 1848 (16 décembre)

1855: 1869 (1 janvier), 1880 (10 janvier), 1893 (7 février), 1918 (14 mars), 1927 (23 mars), 1935 (vers le 14 avril), 1959 (30 avril), 1965 (10 mai), 1975 (7 juin), 1987 (24 juin), 1995 (21 juillet), 2012 (10 septembre), 2046 (17 novembre), 2056 (30 novembre), 2074 (31 décembre)

1856: 2115 (12 avril), 2149 (29 juin), 2178 (8 octobre)

1857: 2232 (14 juin)

1858: 2317 (28 septembre), 2338 (13 décembre)

1859: 2428 (4 novembre), 2429 (5 novembre), 2451 (vers le 20 décembre)

(aucune lettre n’a survécu pour 1860)

1861: 2551 (10 mai), 2552 (31 mai)

1862: 2632 (19 juillet)

(aucune lettre n’a survécu pour 1863)

1864: 2905 (6 octobre), 2096 (8 octobre), 2907 (9 octobre)

(b) Lettres de Liszt à Berlioz

1837: 525 (vers le 8-10 décembre)

1849: 1242bis (voir le tome VIII; 3 janvier)

1851: 1428bis (voir le tome VIII; 20 août)

1852: 1459 (21 mars)

1854: 1711 (vers le 20-25 mars)

1856: 2109 (18 mars)

1857: 2207bis (voir le tome VIII; vers le 10 février)

1859: 2447 (8 décembre)

1864: 2911 (10 octobre)

(c) Lettres de Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein

    Voir aussi Christian Wasselin, Lettres à la Princesse (2003)

1852: 1463 (29 mars)

1853: 1589 (23 avril)

1854: 1847 (16 décembre)

1855: 1962 (6 mai), 2005 (septembre), 2006 (septembre), 2006bis (voir le tome VIII; septembre?), 2007 (septembre), 2017 (14 ou 21 septembre), 2019 (vers le 15 ou 22 septembre), 2044 (6 novembre), 2045 (15 novembre), 2065 (16 décembre)

1856: 2094 (5 février), 2099 (entre le 10-15 février), 2126 (17 mai), 2145 (24 juin), 2150 (29/30 juin), 2163 (12 août), 2168 (3 septembre), 2173 (21 septembre), 2183 (14 novembre), 2195 (25/26 décembre)

1857: 2206 (voir le tome VIII; 1er février), 2209 (13 février), 2216 (18 mars), 2219 (24 mars), 2264 (30 novembre), 2269 (27 décembre)

1858: 2279 (20 février), 2293 (6 mai)

1859: 2343 (7 janvier), 2347 (22 janvier), 2351 (8 février), 2361 (10 mars), 2380 (20 juin), 2390 (10 août), 2406 (25 septembre), 2418 (21 octobre), 2419 (22 octobre), 2423 (28 octobre), 2430 (7 novembre), 2442 (2 décembre), 2443 (4 décembre), 2449 (13 décembre)

(aucune lettre n’a survécu pour 1860)

1861: 2557 (vers le 10 juin)

1862: 2634 (22 juillet), 2651 (21 septembre)

1863: 2779 (19 novembre), 2814 (23 décembre)

1864: 2871 (3 août), 2883 (vers le 17 août), 2892 (30 août), 2899 (24 septembre), 2908 (9 octobre), 2918 (19 octobre), 2923 (30 octobre)

1865: 2982 (20 mars), 2999 (23 avril), 3008 (11 mai), 3009 (12 mai), 3014 (8 juin), 3015 (16 juin), 3021 (30 juin), 3046 (17 septembre), 3069 (24 novembre)

1866: 3078 (11 janvier), 3092 (30 janvier), 3147 (13 juillet)

1867: 3290 (11 octobre), 3296 (27 octobre)

(d) Lettres de la princesse Sayn-Wittgenstein à Berlioz

1856: 2093 (début février), 2148ter (voir le tome VIII; 28 juin)

1862: 2656 (27 septembre)

1866: 3079 (13-28 janvier)

Choix de lettres de Berlioz, Liszt et autres

Toutes traductions de l’allemand © Michel Austin

Abbréviations:

CG = Correspondance Générale
LA
= Correspondance de Liszt et de la comtesse d’Agoult, 2 vols (Paris, 1933-4)
WL = Briefwechsel zwischen Wagner und Liszt, 2 vols. (Leipzig, 1910)

1830

Berlioz à son père (CG no. 190; 6 décembre, Paris):

[…] Liszt le célèbre pianiste m’a pour ainsi dire emmené de force dîner chez lui en m’accablant de tout ce que l’enthousiasme a de plus énergique. […]

1833

Liszt à Marie d’Agoult (LA tome 1, p. 19-20; sans date, de Paris):

[…] Pauvre Berlioz!... comme je me retrouve parfois dans son âme. Il est là, à côté de moi. Tout à l’heure il pleurait, sanglotait dans mes bras... et j’ai l’impudence de continuer à vous écrire!...
Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable et la lumière à ceux qui sont dans l’amertume du cœur?
La douleur, toujours la douleur... […]

Liszt à Marie d’Agoult (LA tome 1, p. 22-3; 3 mai, de Paris):

[…] A propos de musique, j’ai réentendu hier soir, à la soirée de l’Europe littéraire, la Symphonie fantastique de Berlioz; jamais cette œuvre ne m’avait paru aussi complète, aussi vraie. Si je ne suis pas tué d’ici à la fin de juin probablement je me mettrai à l’œuvre, je l’arrangerai pour piano, quelque peine et difficulté qu’il y ait à cette entreprise. Je suis persuadé que vous en serez encore plus étonnée qu’à l’exécution. […] Pour moi, l’émotion est à peu près nulle maintenant mais l’admiration demeure. J’écoute sans entendre parfaitement, mais je sais que cela est très beau, je le dis, je le pense. […]

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 342; 30 août, Paris):

[…] Liszt vient d’arranger ma symphonie pour le piano; c’est étonnant. […]

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 357; 25 octobre, Paris):

[…,] En outre, Liszt vient de réduire pour le piano seul la Symphonie entière. On va la graver, et cela vous suffira pour vous en rafraîchir la mémoire. […]

1834

Berlioz à sa sœur Adèle (CG no. 397; 12 mai, Montmartre):

[…] Nous avons eu lundi dernier une espèce de petite partie de campagne. Mes amis sont venus passer une demi-journée chez moi. C’étaient des célébrités musicales et poétiques, MM. Alfred de Vigny, Antoni Deschamps, Liszt, Hiller et Chopin. Nous avons causé, discuté art, poésie, pensée, musique, drame, enfin ce qui constitue la vie, en présence de cette belle nature, de ce soleil d’Italie que nous avons depuis quelques jours. […]

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 416; 30 novembre, Montmartre):

[…] La Symphonie Fantastique a paru; mais comme ce pauvre Liszt a dépensé horriblement d’argent pour cette publication, nous sommes convenus avec Schlesinger de ne pas consentir à ce qu’il donne un seul exemplaire; à telles enseignes que, moi, je n’en ai pas un. Ils coûtent vingt francs; voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous l’envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque temps encore, notre position sera assez gênée. […]

1835

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 453; 16 décembre, Montmartre):

[…] J’ai un grand succès en Allemagne, dû à l’arrangement de piano de ma Symphonie Fantastique, par Liszt. On m’a envoyé une liasse de journaux de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé d’importance. Liszt n’est pas ici. D’ailleurs, nous sommes trop liés pour que son nom ne fît pas tort à l’article au lieu de lui être utile. […]

1837

Liszt à Berlioz (CG no. 525; vers le 8-10 décembre, de Milan):

[…] Grâces à Dieu j’ai eu assez de bon sens pour comprendre tout d’abord la portée de ton génie, la haute et incontestable valeur de tes premiers ouvrages, je crois aussi avoir le droit non pas de te complimenter de ton succès aux Invalides, (ce qui serait une bêtise entre nous) mais de me réjouir sincèrement et vivement de ce que pleine et entière justice t’ait été rendue une bonne fois.
[…] Le regret que j’avais de ne pas assister à l’exécution de ta messe, se trouve aussi adouci par l’idée qu’à cette heure plusieurs obstacles seront levés pour toi, et que probablement tu arriveras au but désiré avant peu. Il est temps enfin. Assez longtemps tu souffres et tu luttes avec un inébranlable courage. Il faut que la récompense vienne à ceux qui ont persévéré comme toi. 
Tu recevras d’ici à peu l’arrangement de piano de ta seconde symphonie. Si ton intention était de la livrer au public (ainsi que les ouvertures des Francs-Juges et du Roi Lear), Hoffmeister à Leipzig, me paye 6 francs par page pour tout ce que je lui envoie. Ce serait par conséquent environ 600 francs. Tu pourrais ne la publier qu’en Allemagne en supposant qu’on ne trouve point à la vendre à Paris ou en tout cas il faudrait garder ta propriété d’auteur pour plus tard s’il y a lieu. Réponds-moi là-dessus quand tu en auras le temps. Quoiqu’il me serait agréable que ces choses parussent, je tiens avant tout, à ne faire que ce qui te convient entièrement. Une autre chose que je veux te demander, c’est de m’envoyer aussitôt qu’elle aura paru to Messe des Morts et d’y joindre les scènes de Faust (publiées chez Schlesinger) que je voudrais revoir. […]

1839

Berlioz à Liszt (CG no. 622; 22 janvier, Paris):

J’allais t’écrire pour te remercier précisément de l’article dont tu me parles. Il a paru dans la Gazette musicale deux jours après la reprise de mon opéra, et je t’avoue qu’il m’a touché plus que je ne saurais dire; l’à propos de son insertion est en outre un hasard heureux qui ne te fâchera pas. Oh tu m’as fait bien plaisir! Je n’ai rien changé à ta rédaction n’ayant appris l’existence de ton article qu’en le lisant dans le numéro du journal où l’on rendait compte de ma représentation. Merci! tu es un bon, un excellent ami. […]
[…] Tu ne me dis rien de Paganini! C’est beau pourtant! Tu aurais fait ça toi!… Réellement mon dernier concert a été magnifique je n’ai jamais été exécuté ni compris comme ce jour-là.
Je rumine en ce moment une nouvelle symphonie, je voudrais bien aller la finir près de toi, à Sorrente ou à Amalfi (va à Amalfi) mais impossible, je suis sur la brêche il faut y rester. […]
Bah! j’aime cette vie-là; j’aime à nager en mer; tout comme toi. Et à force de nous rouler dans les vagues nous finirons par les dompter et par ne plus leur permettre de nous passer sur la tête. […]
Que je suis content de bavarder avec toi ce soir! Je t’aime beaucoup, Liszt. Quand nous reviendras-tu? Aurons-nous encore des heures de causeries enfumées, avec tes longues pipes et ton tabac turc?… […]

Berlioz à Liszt (CG no. 660; 6 août, Paris; voir Critique Musicale IV p. 131-7):

[…] O vagabond infatigable! quand reviendras-t donc pour nous rendre ces nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait trop de monde à tes réunions, on parlait trop, on n’écoutait pas assez, on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d’inspiration qui eût donné le vertige à quelques uns sans tous les autres. Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en ut dièze mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé et les miennes, et le respectueux silence de Schœlcher, et l’étonnement de M. Goubeaux? Mon Dieu, mon Dieu, que tu fus sublime ce soir-là! […]
Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu’à prendre mon parti de ta longue absence; reviens, reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je l’espère.

1844

Liszt à Marie d’Agoult (LA tome 2, p. 322-3; 23 janvier, de Weimar):

[…] J’ai remis en vigueur la Chapelle [à Weimar], organisé des concerts, lesquels, sans trop de fatuité, étaient à peu près impossibles sans moi. Je soutiens aussi une thèse assez brillante et qui me donne une sorte de position tant que je ne tomberai pas en défaveur (ce qui du reste ne me paraît guère probable). Cette thèse qui vous semblera peut-être une marotte, je vous l’écrirai tout au long puisque vous y attachez un intérêt de curiosité.
Une position définie, circonscrite, ne m’est jamais échue en partage nulle part. Inconnue ailleurs une faveur marquée, des invitations nombreuses à la Cour me mettent sur un pied différent d’un virtuose ou d’un maître de chapelle, soit.
Voici donc mon programme que je répète partiellement ou fragmentairement à tout propos, comme le bonhomme Marius [en fait Caton l’Ancien]: « Delenda Carthago », ou le général Bertrand: « Je vote pour la liberté indéfinie de la Presse. » Non pas Delenda Carthago, mais Aedificanda Vimaria.
Weymar était sous le grand-duc Charles Auguste une nouvelle Athènes, songeons aujourd’hui à construire la nouvelle Weymar. Renouons franchement et hautement les traditions de Charles-Auguste. Laissons les talents agir librement dans leur sphère. Colonisons le plus possible et tâchons d’arriver peu à peu à ce triple résultat qui doit être toute la politique, tout le gouvernement, l’Alpha et l’Oméga enfin de tout Weymar: une Cour aussi charmante, aussi brillante, aussi attractive que possible; un théâtre et une littérature qui ne pourrisse pas dans les combles du grenier et qui ne se noie pas dans les soupentes des caves; et enfin une Université (Iéna). Cour, Théâtre, Université, voilà la grande triologie [sic] pour un état comme Weymar qui ne saurait tirer d’importance ni de son commerce, ni de son industrie, ni de son armée de terre, ni de son armée de mer, etc., etc….
Voilà ainsi mon thème principal que je chanterai ici sur tous les tons dans le lointain espoir de faire peut-être un peu de bien… mais qui peut se flatter d’en faire! […]

1845

968, Berlioz à sa sœur Nanci (CG no. 968; 6 juin, Paris):

Ta lettre m’a vivement intéressé, rien n’est plus curieux pour nous autres artistes que d’étudier les impressions de l’art sur les natures vierges comme la tienne. Je conçois donc à merveille l’effet que Liszt a produit sur toi; seulement je m’étonne que ce soit l’ouverture de Guillaume Tell qui t’ait émue davantage; car c’est un morceau que selon moi il a tout à fait manqué et qui produit à Paris moins de sensation que tous ceux de son répertoire.
Je suis ravi qu’il n’ait rien joué de moi à Grenoble, je déteste tous ces arrangements qui ne sont que des dérangements et qui donnent toujours une idée grotesque des morceaux que les pianistes ont choisis. (Cela est entre nous bien entendu). Ah! j’aurais voulu pouvoir te faire entendre au dernier concert du cirque mon Dies Irae et je crois que tu en aurais tremblé deux bonnes heures au moins. Mais il paraît que vous n’entendrez jamais rien de ma façon. […]

Berlioz à sa sœur Adèle (CG no. 969; 6 juin, Paris):

[…] Nanci a été toute bouleversée par le jeu de Liszt, elle regrette qu’à son passage à Grenoble il n’ait rien joué de mes compositions; je suis ravi de cela au contraire; rien ne me déplaît davantage que ces travestissements de l’orchestre en piano. Et si tant est que je paraisse devant mes compatriotes encore faut-il que ce soit dans mon état naturel et avec tous mes charmes. Malheureusement je crois bien que cela ne m’arrivera qu’au cas où le Dauphiné ferait une émigration à Paris. Liszt a voulu me faire aller à Bonn pour l’inauguration du monument de Beethoven, grande fête musicale qui aura lieu au mois d’août. Mais les arrangements financiers ne me vont pas jusqu’à présent, et je suis obligé de convenir que l’or n’est pas une chimère, quoi qu’en dise Scribe. […]

    Voir aussi CG nos. 962, 992

1846

    Voir CG no. 1034

1847

Liszt à Marie d’Agoult (LA tome 2, p. 383; mai, de Iassy):

[…] Berlioz m’écrit une grande et (illisible) lettre [CG no. 1108] de Pétersbourg par l’intermédiaire de la Princesse Wittgenstein (qui est ma nouvelle découverte de princesse, comme disait Mme Allart, à cette différence près que nous ne songeons nullement à être amoureux l’un de l’autre). Il a donné quatre concerts et me dit avoir tout lieu d’être enchanté de son succès et de l’argent qu’il y a gagné. Le roi de Prusse l’a engagé à monter La Damnation de Faust au théâtre de Berlin, et il se rendra à cette invitation; mais le ton de sa lettre est désespéré comme un glas funèbre. Pauvre grand génie aux prises avec les trois quarts de l’impossible! […]

Berlioz à Belloni (CG no. 1154; 19 décembre, Londres):

Je suis bien heureux d’avoir enfin des nouvelles de Liszt; je lui écrivis l’hiver dernier de Pétersbourg par l’entremise de Mme la Comtesse de Wiltenshtein [Sayn-Wittgentstein!] qui se chargea de lui faire parvenir ma lettre; je crains qu’elle ne soit égarée (la lettre!). Vraiment je suis chagrin plus que je ne puis dire de rester si longtemps sans communications avec Liszt. Remerciez-le de ma part d’avoir songé aux deux ouvrages dont vous me parlez. Mais pour Roméo et Juliette, il n’y faut plus penser; cette symphonie est publiée, et, ne le fût-elle pas, le nom de Paganini, qui me la fit écrire, était le seul qui dût figurer dans la dédicace; la reconnaissance et l’admiration eussent été cruellement outragées si j’avais un instant songé à agir autrement.
Quant à Faust, il n’est pas gravé, et il se développe même en ce moment d’une façon effrayante, car Scribe l’arrange en grand opéra pour notre saison prochaine de Londres. […]
Pour en revenir aux dédicaces, dites à Liszt que je regrette de n’avoir pu adresser galamment Roméo à la personne qu’il voulait m’indiquer, et que pour Faust, quand on le publiera, j’ai en vue un prince de l’art que je préfère de beaucoup à tous les princes de la terre, même au prince héréditaire de Weimar qui est fort aimable et dont j’ai fait la connaissance à Paris il y a deux ans: c’est à Liszt que je comptais dédier cette partition, et pour tous les cadeaux princiers imaginables, je ne renoncerais à me donner ce plaisir.
Faust est, je crois, parmi mes œuvres, la plus spécialement digne de lui être offerte; il ne la connaît pas, mais je lui en donne ma parole, et il me croira. […]

1849

Liszt à Berlioz (CG no. 1242bis [tome VIII]; 3 janvier, de Weimar):

[…] Depuis 7 mois je n’ai pas quitté Weimar, où je compte encore passer tout l’hiver. J’y travaille et fais travailler chanteurs et orchestres, en m’occupant assez activement du théâtre. Le mois prochain nous représenterons le dernier opéra de Wagner Tannhäuser; c’est une grande partition dont je te recommande en particulier l’ouverture, où tu auras le plaisir de retrouver de ton bien, notamment dans les effets de violons en trémolos aigus.
Somme toute cette ouverture est le morceau de musique qui m’a fait la plus forte impression depuis [notre rencontre à] Prague; et si tu as l’occasion de la faire exécuter à quelque concert monstre de la République, je suis persuadé qu’elle ne manquera pas son effet. Il importe seulement de la faire répéter avec beaucoup de soin. […]
L’été prochain, j’espère que le singulier drame-Roman de ma vie sera arrivé à son dénouement par un mariage. Les énormités complexes d’une lâche et infâme ligue de famille, à laquelle le peu de bienveillance personnelle de S.M. l’Empereur pour moi, vient en plus s’ajouter, peut sans doute retarder encore la conclusion que j’appelle de tous les vœux de mon âme; mais avec l’inébranlable fermeté, la sublime hauteur du caractère et des sentiments de la Pesse W– (laquelle a gardé de toi le souvenir le plus enthousiaste et le plus affectueux qu’elle me charge de t’exprimer) ces difficultés ne sauraient se prolonger au-delà d’un certain temps assez court et quelques déplorables que puissent être les événements qui viennent et viendront se jeter à la traverse d’un sentiment suprême et absolu, j’ai tout lieu d’avoir plein espoir dans la prochaine réalisation de ce mariage. […]

1851

    Voir CG nos. 1426, 1430

1852

Liszt à son agent Belloni (texte cité par David Cairns, Hector Berlioz tome 2 [2002], p. 506-7; 14 janvier, de Weimar):

[…] Après le succès de Cellini (que je ne mets pas en doute) j’aviserai aux moyens de faire exécuter ici convenablement la symphonie dramatique de Roméo et Juliette, la Symphonie Fantastique, etc., et j’espère qu’il ne se passera [pas?] plus d’un an que je ne parvienne à donner soit à Leipzig, soit ailleurs dans notre voisinage (car ici nous manquons malheureusement d’un local assez considérable pour une pareille solennité, sans compter les nombreuses difficultés qui se rencontreraient pour réunir un personnel de 300 à 400 musiciens tant chanteurs qu’instrumentistes) le Requiem de Berlioz, en entier. Quand vous le verrez vous pouvez lui dire, qu’amitié à part, je tiens à l’honneur de faire peu à peu à ses œuvres la place qu’elles méritent en Allemagne. C’est une question d’art et de conviction pour moi. Par conséquent il s’agit de la résoudre sérieusement, dignement, sans blague d’aucune espèce. Or vous savez, mon cher Belloni, que je ne manque ni de persévérance, ni peut-être de savoir faire, et s’il ne dépend pas toujours de moi de disposer de certaines circonstances et opportunité indispensable, je tâche néanmoins de m’arranger de façon à mettre le temps à profit. Il est un très petit nombre d’œuvres et d’hommes qu’on ne peut comprendre et admirer à demi. Aussi est-ce à mon sens mal les servir que de leur marchander la part qui est à leur faire. Il faut les traiter autrement que les autres. Berlioz est de ce nombre et je me plais à croire qu’il ne se méprendra pas sur les motifs qui m’ont différé jusqu’ici à m’occuper activement de l’exécution régulière et continue de ses œuvres en Allemagne. D’une part je n’avais pas les moyens matériels en main (car il doit se souvenir de l’état au dessous de médiocre dans lequel il a trouvé l’orchestre de Weimar sous la direction de Chelard!) et de l’autre il ne m’a pas fallu moins que ces deux dernières années pour arriver au crédit moral nécessaire pour imposer à peu près le silence à la cohue des encroûtés, des imbéciles, des cuistres, etc. etc. etc. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1471; 12 avril, de Londres):

[…] Tu me parles du Catalogue de mes ouvrages publié par mes Editeurs de Paris. Tu le trouveras reproduit dans l’Union Record que je t’envoie et qui a annoncé aussi en trois mots (no more) la mise en scène de Benvenuto à Weimar.
Il y a dans cette liste exorbitante, comme dit notre Caberetier Romain, bien des choses que je n’ai jamais entendues, entre autres Les Tristia, le Te Deum et l’ouverture du Corsaire; on grave en ce moment la première et la dernière de ces partitions. Quant au Te Deum je ne sais qu’en faire, c’est le canot de Robinson, il me faudra creuser un canal pour le faire arriver à la mer.
Les fragments de La fuite en Egypte, mystère attribué à Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire, sont le résultat d’une petite farce que j’ai faite à nos bons gendarmes de la critique Française. Je leur ai fait entendre deux fois « l’Adieu des Bergers » de cet ancien maître et quand ils ont eu bien divagué sur la vieille école et le style pur et simple, je me suis nommé, et j’ai vendu la partition à Richaut avec Tristia et le Corsaire. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1501; 3 ou 4 juillet, de Paris):

[…] J’ai retrouvé ta partition de piano d’Harold, mais point de Roi Lear ce qui me confirme dans l’idée où je suis d’avoir remis cette ouverture à Belloni avec celle des Francs-Juges. Tu auras beaucoup à changer dans ton manuscrit à cause des changements que j’ai faits dans la partition après que ton travail a été terminé. Le 3ème morceau surtout contient une foule de modifications qui, je le crains, sont intraduisibles sur le piano, il faudra sacrifier beaucoup de tenues. Je te prie aussi de ne pas conserver la forme de trémolo arpégé que tu emploies dans l’introduction à la main gauche, cela produit au piano l’effet contraire de l’orchestre et empêche de bien distinguer le dessin lourd mais calme des basses. C’est encore un effet de trémolo à sacrifier, je le crains, et qui en tout cas, transporté ainsi au grave fait trop de bruit et distrait l’attention. D’un autre côté, ne penses-tu pas que la part que tu donnes à l’alto, plus grande que celle qu’il a dans la partition, altère la physionomie de l’ouvrage? l’alto ne doit intervenir dans la partition de piano que de la façon dont il est employé dans l’autre. Ici le piano représente l’orchestre, l’alto doit demeurer à part et se renfermer dans son radotage sentimental, tout le reste lui est étranger, il assiste à l’action et ne s’y mêle point. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1525; 29 octobre, de Paris):

[…] En tout cas je ferai mon possible pour aller te voir avant mon départ pour Londres. J’ai tant besoin de causer avec toi. L’exécution du Requiem a été grandiose sinon délicate, et jamais, depuis que je l’ai écrite, cette partition n’a produit un pareil effet. Combien j’aurais désiré te la faire entendre. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1543; 20 décembre, de Paris):

[…] Maintenant quant à Leipzig je te prie de ne pas leur envoyer ce que je te confie; je ne sais entre les mains de qui cette exécution tombera et je ne suis pas du tout désireux d’être entendu à Leipzig EN MON ABSENCE. Si une société veut mon ouvrage sérieusement et EN ENTIER, il faut que j’en surveille et dirige l’exécution. En ce cas j’y consentirai. Sinon non. […]

    Voir aussi CG nos. 1459, 1462, 1463, 1471, 1489, 1499, 1520, 1538 et WL nos. 70, 71, 78, 79, 81, 82

1853

Berlioz à Liszt (CG no. 1568; 23 février, de Paris):

[…] Ton désir de me voir écrire une messe solennelle me flatte beaucoup, bien que je ne sois pas le moins du monde certain de faire sur ce texte ressassé quelque chose de nouveau. Mais une messe solennelle est la pire des grandes compositions à tenter, si l’on tient compte des chances qu’elle a d’être bien et souvent exécutée. Il n’y a pour tirer d’affaire le compositeur, qu’une commande Royale (comme tu le dis). Mais les Rois et les Empereurs ont autre chose à commander par le temps qui court.
Tu vois par l’exemple de mon Te Deum quelles facilités j’aurais pour produire en France une œuvre pareille. En Angleterre, en Prusse et partout où règnent ces affreux schismes, bâtards scrofuleux du rationalisme, qu’on nomme Protestantisme, Luthérianisme ou tout autre chose en isme, les messes sont un objet d’horreur. Les Requiem ont au moins chez nous une protectrice, la plus puissante de toutes, infatigable, et toujours à l’œuvre, la mort… … Quant aux chants de reconnaissance, d’exultation, de foi, il n’y faut pas penser. […]
On annonce une cérémonie funèbre pour l’anniversaire de la mort de l’Empereur Nap. au 5 mai prochain; ce serait le cas d’y faire exécuter mon Requiem… on s’en gardera bien. Quelque plate combinaison l’emportera encore, même sur le bon vouloir des gens les mieux placés pour faire une chose convenable. Et pardieu, s’il y eut jamais un Requiem destiné à une cérémonie pareille, je jure que c’est celui-là.
Tu ne l’a jamais entendu, et tu l’aimes pourtant! […]
Je me console de n’avoir pas fait 37 opéras-comiques; et de bien d’autres malheurs plus réels… Je te dis ces naïvetés parce que j’ai la tête pleine de cette partition, ayant passé ces derniers jours à corriger les épreuves de la nouvelle édition qu’en a fait Ricordi à Milan. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1593; fin avril, de Paris):

[…] J’allais oublier de te dire que depuis que ton arrangement du Roi Lear a été fait, j’ai changé la coda de cette ouverture. Tu en as je crois la grande partition. Prends donc la peine de revoir cette fin. En outre je te prie de chercher une forme de trait de piano pour le passage de la péroraison: 

toutes les fois que ce dessin se présente tu as employé des triolets en octaves. Or le triolet est tout à fait insuffisant à rendre l’effet des croches; le rythme ternaire est là inconciliable avec le caractère échevelé que j’ai voulu reproduire. On ne pourra pas avoir d’octaves, il est vrai, mais c’est un sacrifice qu’il faut faire, et tu trouveras j’en suis sûr quelque terrible et excellent moyen de faire entendre à peu près telles qu’elles sont, les 8 croches que contient chaque mesure. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1620; fin juillet, Paris):

[…] Tu m’écris des lettres de douze pages pour me parler de moi et de mes affaires, et j’ai la naïveté de te répondre sur le même sujet.
Mais ce n’est que de la naïveté, jointe à un peu de crainte de m’avancer indiscrètement sur des sujets que tu ne veux pas aborder. Sois bien persuadé, très cher Liszt, que personne, personne, entends-tu bien, ne s’intéresse plus vivement à tout ce qui te touche et que nul ne sera plus heureux que moi de la solution des difficultés qui s’opposent encore au repos de ta vie. […]

Berlioz à sa sœur Adèle (CG no. 1631; début octobre, de Paris):

[…] Je te disais donc que demain commence le Festival de Carlsruhe dans lequel on exécute ma symphonie de Roméo et Juliette. Le Grand Duc de Bade m’a fait adresser une invitation; mais je n’ai pas le temps d’y aller. C’est Liszt qui dirige tout cela, il me donnera les détails qui peuvent m’intéresser. D’ailleurs je n’aime pas à entendre ma musique quand je n’en conduis pas moi-même l’exécution. Sous ce rapport je suis comme Spontini, qui se trouva mal, un soir à Dresde, de douleur… en entendant exécuter à contre-temps sa Vestale. […]

    Voir aussi CG nos. 1589, 1617, 1624, 1696 et WL nos. 123, 124, 135

1854

Berlioz à Liszt (CG no. 1773; 2 juillet, de Paris):

[…] Je vois par un journal que tu as fait exécuter ton Mazeppa à Weimar; tu devrais bien m’écrire là-dessus quelques détails; j’en profiterais pour mon prochain feuilleton. Je dirais, (ce qui est vrai) que j’ai parcouru la partition à mon dernier passage à Weimar. Je m’en tirerai de façon à ne pas to compromettre, sois tranquille. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1848; 16 décembre, de Paris):

[…] Ainsi je suis devenu bon enfant, humain, clair, mélodique, je fais enfin de la musique comme tout le monde, voilà qui est bien convenu. Adieu, la sensation causée par cette conversion augmente; laissons-la augmenter. L’article de Scudo a mis tout le monde en rage, c’est excellent. […]
Je te dirai à toi que la véritable trouvaille que j’ai faite c’est la scène de l’air d’Hérode avec les Devins, ceci est d’un grand caractère et qui t’ira je l’espère.
Pour les choses gracieuses qui touchent davantage, à l’exception du Duo de Bethléem, je ne crois pas qu’elles aient autant de valeur d’invention. […]

    Voir aussi CG nos. 1690, 1725, 1811 et WL no. 145

1855

Berlioz à son beau-frère Marc Suat (CG no. 1901; 27 février, de Weimar):

[…] J’ai à vous consulter aussi pour une grosse affaire qu’il faut que je fasse absolument. Il s’agit d’une édition allemande de mes œuvres complètes. Je veux la publier à Leipzig où je redeviendrai ainsi propriétaire de tout mon répertoire qui ne me rapporte plus rien à Paris et qui a été cédé pour presque rien aux éditeurs français. Il faut que je puisse disposer avec certitude d’une certaine somme tous les ans pour payer les frais de gravure et d’impression au fur et à mesure que les œuvres paraîtront.
Cela ne me rapportera rien de longtemps, mais cela peut acquérir une grand valeur plus tard, et j’aurai une édition soignée, exacte, admirable, de moitié meilleur marché que les éditions Françaises, inabordables pour les allemands, à cause de leur prix, et enfin mon œuvre sera sauvée. Liszt m’a offert d’être mon fondé de pouvoir pour les opérations que cette affaire nécessitera. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1918; 14 mars, de Bruxelles):

[…] Je sais maintenant que je pourrai affecter de quinze à dix-huit cents francs par an à mon édition allemande. En tout cas je commencerai par les partitions non publiées et rien ne m’obligerait à continuer ensuite si je ne pouvais pas aller.
Mon avis serait de commencer par la grande partition de Cellini que je voudrais pouvoir placer sous le patronage de Mme La Grande Duchesse Douairière de Weimar, en la lui dédiant, puisque c’est feu le Grand Duc (ou peut-être elle-même) qui t’a donné le moyen de galvaniser ce pauvre opéra… Mais si tu vas à Leipzig, veuille t’informer chez Hoffmeister des arrangements qu’il y aurait ultérieurement à prendre avec lui au sujet des trois ou quatre partitions dont Richaut lui a cédé la propriété en Allemagne, quoique lui, Hoffmeister, ne les ait pas publiées. Il serait peut-être mieux de prendre Hoffmeister pour dépositaire de ma publication et de lui donner un intérêt dans la vente, si vente il y a.
Demande aussi ce que coûteront la gravure et l’étain de chaque grande planche (comme celles de mon Requiem) plus grande d’un pouce et demi en hauteur et en largeur que celles de l’édition de Bach que tu m’as montrée. C’est le format que je veux adopter pour toute ma collection. Il y aura je crois économie, à cause de la grande quantité de lignes et de mesures que ces planches peuvent contenir. […]
[…] J’ai voulu te demander ton concerto pour mon concert du 7 avril à l’opéra comique, mais informations prises il se trouve que Fumagalli à qui je le destinais est si faible musicien qu’il lui faudrait deux mois pour l’apprendre. J’ai donc renoncé à cette idée qui me souriait fort dans la crainte de faire incomplètement exécuter ton magnifique ouvrage, si vigoureux, si neuf, si brillant, si frais et si brûlant. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1927; 23 mars, de Bruxelles):

[…] Je te remercie encore une fois de vouloir bien être mon Firmin Didot; nous irons doucement et prudemment. Je ne sais si je t’ai appris que Richaut gravait à la fois l’Enfance et le monodrame. Je t’enverrai cela aussitôt que les premiers exemplaires paraîtront.
J’ai beaucoup parlé de toi dernièrement avec une dame fort enthousiaste à sa manière des grandes choses de l’art. « O Liszt! me disait-elle, j’aime tant Liszt, que vraiment entre un bon opéra Italien et une soirée musicale de Liszt, je crois que n’hésiterais pas, je me déciderais pour Liszt! » […]
Mille amitiés à nos excellents amis, Raff, Cornelius, Pohl. […] Il faudra donc renoncer à te voir à Paris cette année!… j’avais déjà annoncé ta venue à tout le monde. […]
Adieu, je reste aux pieds de la princesse, et, en ta qualité de Prospero, je te prie de faire agréer mes respectueux hommages à la jeune belle Miranda.

Berlioz à Liszt (CG no. 1935; vers le 14 avril, de Paris):

Voici des réclames pour le Te Deum; veux-tu être assez bon pour les faire traduire et reproduire dans les journaux de Weimar et de Leipzig où tu connais quelqu’un. Il faut que cela se répande immensément pour que la veille de l’ouverture de l’Exposition notre immense église soit pleine. […]
A propos du Te Deum, j’ai purement et simplement supprimé le prélude où se trouvent les modulations douteuses. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1959; 30 avril, de Paris):

Je t’écris trois lignes pour te dire que le Te Deum a été exécuté aujourd’hui avec la plus magnifique précision. C’était colossal, Babylonien, Ninivite. La splendide église était pleine. Les enfants ont chanté comme un seul artiste; et les artistes comme… je l’espérais et comme j’avais le droit de l’attendre d’eux à cause de la sévérité qui avait dicté mon choix. Pas une faute, pas une indécision. J’avais un jeune homme venu de Bruxelles [Adolphe Samuel] qui conduisait au loin l’organiste dans sa tribune et qui l’a fait marcher malgré l’éloignement. […]
Mon dieu que n’étais-tu là…! Je t’assure que c’est une œuvre formidable, le Judex dépasse toutes les énormités dont je me suis rendu coupable auparavant. Je t’écris à toi le premier, tout harassé que je suis, parce que je sais bien que pas un homme en Europe ne s’intéresse à cet avènement autant que toi. Oui Le Requiem a un frère, un frère qui est venu au monde avec des dents, comme Richard trois (moins la bosse); et je te réponds qu’il a mordu au cœur le public aujourd’hui. Et quel immense public! nous étions 950 exécutants. Et pas une faute! Je n’en revients pas.
Il m’était venu des amis de Marseille (Lecourt, Rémusat, etc.) Lecourt était dans un état; il ruisselait, c’était un fleuve! Adieu je vais me coucher. Quel malheur que je sois l’auteur de cela! Je ferais un article curieux. Nous allons voir ce que vont chanter les confrères. Cette fois il ne s’agit pas de Piccoli paësi, c’est une scène de l’apocalypse. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 1965; 10 mai, de Paris):

[…] Si tu veux bien t’intéresser à une exécution du Te Deum plus tard c’est tout ce que ton amitié infatigable pourra faire de plus pour l’auteur. Laissons aller les choses quant au reste. Si j’ai le temps de rassembler tous les journaux qui en ont parlé et en parleront je te l’enverrai. […]
Hier je t’ai envoyé en un paquet trois volumes manuscrits reliés, que je t’avais promis. Tu sais que M. Pohl veut bien se charger d’en faire la traduction, qu’il s’engage à ne pas publier de mon vivant et dont je lui cède toute la propriété en Allemagne. Il y aura là-dedans une foule de mots, d’allusions et de locutions tout à fait inintelligibles pour lui, mais je te prie de vouloir bien les lui expliquer. […]
Si je mourais avant d’avoir reçu de toi mon manuscrit, je te prie de le garder et d’en arranger une publication fidèle aussi avec Michel Lévy (Rue Vivienne) qui me l’a déjà proposée. Tu remettrais alors le produit de cette vente, quel qu’il soit, moitié à ma femme moitié à mon fils.
Pardon de te parler sur ce ton testamentaire; mais, comme disent les bonnes femmes, cela ne fait pas mourir. […]
Feras-tu graver ta messe catholique? malgré les fleurs du Jardin du Vatican dont tu l’as parsemée, je serais bien heureux de la connaître. […]
Nos paysans n’achètent pas autrement. Cela éloigne beaucoup mes projets d’édition allemande. Prends néanmoins toutes les information auprès de Härtel, comme si j’allais l’entreprendre bientôt. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2046; 17 novembre, de Paris):

Je t’écris six lignes pour te dire que les deux immenses batailles d’hier et d’avant-hier ont été gagnées. L’orchestre géant a fonctionné comme un quatuor. Hier surtout, nous avions descendu l’orchestre dans la grande nef, et la sonorité ayant par cela même gagné une puissance double, l’effet a été immense. Il y a eu un auditoire apocalyptique, je me suis cru dans la vallée de Josaphat; soixante mille et quelques cents francs de recette!…
Le jour de la cérémonie officielle dont je ne t’essaierai pas de te décrire la splendeur Babylonienne, l’orchestre a fait scandale. Après mon morceau de l’Apothéose, malgré l’étiquette, mes gaillards on fait un tapage de hourras, d’applaudissements, ont jeté leurs chapeaux en l’air, comme s’ils se fussent trouvés à une répétition.
Je voudrais bien te faire connaître la cantate (L’Impériale) il y a là un tremblement final, à la reprise du thème:

« Du peuple entier les âmes triomphantes
« Ont tressailli, comme au cri du destin,
« Quand des canons les voix retentissantes
« Ont annoncé le jour qui vient de luire enfin. »

Et sous ce raz de marée les tambours battent aux champs comme à l’entrée de l’Empereur dans les cérémonies religieuses.
Je t’assure que cette Polka te donnerait envie de danser. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2056; 30 novembre, Paris):

[…] Quand se réalisent tes projets sur Berlin? Quelles œuvres y feras-tu entendre? ton laconisme au sujet de tes ouvrages me cause une humiliation rentrée… je suis d’une expansion honteuse quand il s’agit des miennes. Si tu continues, à l’avenir je ne te parlerai dans mes lettres que politique, ou morale, ou conchyologie. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2074; 31 décembre, Paris):

[…] Si je puis à mon retour de Weimar y donner [Salle Herz] un autre concert sans chœurs, je pourrai alors avoir un orchestre entier. En ce cas je serais assez hardi pour tenter la dépense des deux répétitions (!!!!) et je te demanderais ton poème symphonique sur Orphée, si tu n’y vois pas d’inconvénient. Je ne connais personne ici capable de rendre convenablement ton [premier] Concerto [en mi bémol], sans quoi je te le demanderais aussi. Au reste nous causerons de tout cela dans quelques semaines. Ces deux morceaux sont, ce me semble, ceux qui conviendraient le mieux dans une si petite salle. […]

    Voir aussi CG nos. 1869, 1880, 1975, 1987 et WL nos. 187, 188, 192

1856

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2168; 3 septembre, Paris):

[…] J’apprends de vous de bonnes et belles choses du séjour de Liszt en Hongrie; mais quand et comment sera exécutée sa messe, c’est ce que vous ne me dites point. Son noble profil, appendu au-dessus de mon piano, a semblé me sourire, quand je suis rentré chez moi hier en revenant de Plombières.
Tout va donc bien! je veux le croire. […]

    Voir aussi CG nos. 2093, 2145, 2148ter, 2163, 2195

1857

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2209; 13 février, Paris):

[…] Quand Liszt sera revenu de son excursion à Leipzig, vous seriez bien bonne de me donner quelques détails sur l’exécution de ses œuvres au Gewanthause, et de me parler des siens. […]
Remerciez, je vous prie, cet excellent Liszt de son infatigable et persévérante amitié. Je suis très heureux d’apprendre qu’on exécutera l’Enfance du Christ au Festival d’Aix-la-Chapelle. Mais Liszt serait bien aimable de m’écrire un mot au sujet de l’époque où se commenceront les études chorales de cet ouvrage et des autres détails de l’exécution. Est-ce de l’ouvrage entier qu’il s’agit? A-t-on déjà fait venir les parties de chœur et d’orchestre? Aura-t-on un orgue-Alexandre? etc.

 Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2219; 24 mars, Paris):

[…] Je prie Liszt de ne pas se tourmenter pour l’affaire de l’Enfance du Christ. Je croyais que tout était arrêté avec les gens d’Aix-la-Chapelle. Ils sont donc revenus sur leur parole? puisqu’il en est ainsi, laissons-les en repos. Que Liszt se résigne à leur diriger quelque bon gros oratorio, bien entre-bâillé, qui fera dormir les fidèles et sortir de la salle les infidèles. J’avoue que je ne suis pas du tout flatté d’être imposé à ce comité, et Liszt me rendrait un vrai service en n’insistant pas. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2232; 14 juin, Paris):

Je te remercie des détails que tu viens de me donner sur les petits évènements d’Aix-la-Chapelle. Je ne connaissais le mot du Signale que depuis quelques heures, quand ta lettre est arrivée. Jusques là j’étais resté malade dans mon lit et dans la plus complète ignorance de ce qui s’était passé. Ton silence toutefois ne me semblait pas de bonne augure. Je ne doute pas des peines que tu as prises et de l’ennui que tout cela t’a donné; mais permets-moi de te faire très amicalement le reproche de m’avoir exposé inutilement à cette petite avanie. Lorsque je priai dans une de mes lettres la Princesse W., de t’engager à ne pas insister pour vaincre la résistance du comité du festival au sujet de l’admission de l’Enfance du Christ dans le programme, je parlais très sérieusement. J’éprouvais une vive répugnance à être ainsi introduit de force dans une solennité dont les organisateurs ne voulaient pas de moi.
Plus tard, quand tu as vu le résultat de cette introduction et que ces messieurs de la coterie de Cologne se préparaient à faire un scandale, tu aurais dû, ce me semble, retirer sur le champ l’Enfance du Christ du programme, sans en conserver le moindre morceau; quitte à expliquer plus tard la raison de ce coup d’état. Je rends donc grâce au hasard qui a mis Dalle Aste dans l’impossibilité de chanter et a épargné ainsi à la première et à la seconde partie de mon ouvrage les insultes qu’on leur préparait. Les vanités de province, les préjugés de clocher, de province allemande, de clocher allemand surtout, sont bien ce qu’il y a de plus stupide et de plus brutal au monde. Nous n’avons pas mission de les détruire; pourquoi les honorer d’une lutte corps à corps avec nous?

« Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage. »

Ainsi, mon cher Liszt, je t’en prie, à l’avenir ne me propose plus, et à plus forte raison, ne m’impose plus aux gens qui ne me demandent pas, et ne cherchons pas à faire de la propagande. Tu vois que le jeu n’en vaut pas etc. […]

Berlioz à J. M. Rieter-Biedermann (CG no. 2233; 14 juin, Paris):

[…] Vous avez sans doute appris la petite cabale qui s’est organisée à Aix-la-Chapelle dernièrement contre mon Enfance du Christ par les gens d’Aix et de Cologne, irrités que Liszt leur eût imposé cet ouvrage. Cela est bien misérable. Mais Liszt a eu bien tort d’exiger que mon ouvrage fût dans le programme, malgré l’instante prière que je lui avais adressée de ne pas le présenter.
J’espère que cette imprudence ne sera plus commise à l’avenir. […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2264; 30 novembre, Paris):

Mille remerciements, Princesse, pour votre charmante mais beaucoup trop flatteuse lettre. Je ne suis pas tout à fait aussi coupable que je le parais. Je n’osais vous écrire, voilà le vrai. Je craignais que ma lettre fut inopportune et peut-être importune. Je craignais d’être désormais dans votre pensée un musicien arriéré, à vieilles idées et à convictions violentes, et qui de plus exprime fort brutalement ses opinions. C’est peut-être vrai – mais enfin il est si aisé d’abstenir de certains débats, et il y a tant d’autres points sur lesquels j’ai le bonheur d’être d’accord avec vous, que j’espère à l’avenir n’avoir plus la mauvaise chance d’être entraîné à de saignantes discussions. […]
Je n’oublierais jamais, princesse, que c’est à vous, à vous seule, que je dois de m’être livré à ce luxe de composition. Non certes, sans vos encouragements, sans vos indulgents reproches, je n’eusse jamais rien entrepris de pareil; laissez-moi vous remercier des uns et des autres, quels que puissent être plus tard les chagrins que cet ouvrage me causera.
Veuillez me mettre aux pieds de la princesse Marie et dire mille choses affectueuses de ma part à Liszt. J’ai vu un instant à Bade M. et Mme de Bülow. […]

1858

Berlioz à Liszt (CG no. 2338; 13 décembre, Paris):

J’ai écrit dernièrement au ministre d’Etat au sujet des partitions modernes que la bibliothèque du Conservatoire ne possède pas, et que l’insuffisance de son budget ne lui permet pas d’acquérir, à mon grand étonnement le ministre accorde trois mille francs. Je viens donc te prier de me donner la liste de tous ceux de tes ouvrages qui sont publiés en grande partition, et de ceux de Schuman[n] que tu connais, également en grand partition. Quant à Wagner nous avons le Tanhauser et le Lohengrin; sais-tu si le Hollandais et le Rienzi sont publiés? Où le sont-ils? Si tu peux m’indiquer quelques productions intéressantes tu m’obligeras; mais n’oublie pas l’adresse de l’éditeur. Nous en avons un qui est chargé des achats pour le Conservatoire et il demande à être bien renseigné. […]

    Voir aussi CG nos. 2279, 2317

1859

Liszt à la princesse Sayn-Wittgenstein (Lettres de F. Liszt à la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein, ed. La Mara [Leipzig, 1899], p. 495; 24 octobre; texte cité CG VI p. 47 n. 1):

[…] Je vous envie d’entendre le duo des Troyens, tout en trouvant charmant de la part de Berlioz de vous offrir cette belle surprise. Pauvre grand ami, il s’en va tristement de ce triste monde, « saignant par tous les pores », comme vous me dites! Si du moins on pouvait adoucir son mal – mais il est difficile d’imaginer comment. Répétez-lui bien que je lui suis resté profondément attaché, et que ce me serait un bonheur de pouvoir lui être bon à quelque chose. […]

Berlioz à son beau-frère Marc Suat (CG no. 2427; 2 novembre, Paris):

[…] Dernièrement la Princesse Wittgenstein (qui fut il y a quatre ans la véritable instigatrice de mon entreprise lyrique, et qui me fit donner ma parole d’honneur d’exécuter le plan de l’opéra des Troyens; plan que je lui avais exposé à Weimar) la Princesse Wittgenstein donc est venue passer quatre jours à Paris. Elle est allée prier Mme Viardot de lui faire entendre quelques scènes de ma partition. On a arrangé une soirée intime et Mme Viardot, secondée de Lefort et de Ritter et de Melle Viardot et de Melle Moschelès, ont exécuté cinq scènes de mon ouvrage. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2428; 4 novembre, Paris):

Tu ne pouvais pas me faire un plus grand plaisir que de te mettre sur les rangs pour la place de Spohr à l’Institut. J’y avais déjà pensé. Demain je verrai nos confrères, et je tâcherai de les allumer s’ils sont encore inflammables. Cela doit aller tout seul. J’ignore si Wagner a l’intention de se présenter; mais son nom (dans la section des Beaux-Arts) est fort loin d’avoir la popularité glorieuse du tien. Je mettrai en campagne le baron Taylor, un de tes chauds admirateurs, et Kastner, et Thomas, et Auber et même ce bon gros Clapisson. Caraffa, tu le sais, est invisible pour moi comme le spectre de Banquo au festin de Macbeth. Nous nous coudoyons sans nous parler. Nous aurons aussi des soutiens dans la section de sculpture et parmi les architectes qui me sont, disent-ils, fort dévoués. […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2429; 5 novembre, Paris)

Je viens de l’Institut. Tout va bien. Sans exception, ceux de mes confrères auxquels j’ai parlé pousseront avec chaleur ta candidature.
La nomination n’aura lieu qu’au mois de décembre. Halévy to prie de lui écrire prochainement quelques lignes non officielles exprimant ton désir de succéder à Spohr, et dont il pourra faire usage quand le moment d’agir sera venu.
Tu n’as pas d’autre démarche à faire.
Caraffa présentera encore son protégé (un nommé Conti) qui a déjà échoué sept ou huit fois. Mais nous le ferons échouer une neuvième fois.
J’espère que cela ira tout seul. […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2442; 2 décembre, Paris):

[…]
— Demain, samedi, nous sommes convoqués à l’Institut pour examiner les titres des divers candidats proposés par la commission pour les places vacantes de correspondants. On m’a fait cette curieuse question: « Est-ce comme compositeur ou comme virtuose que l’on présente M. Liszt?
— C’est comme tout, ai-je répondu, cela vous va-t-il? »
— Caraffa fait des efforts violents pour ses protégés illustres Conti et Gaspari (ignoti) […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2443; 4 décembre; Paris)

Vous avez été plus promptement informée que moi. J’ai tout appris hier à l’Institut. Je n’étais pas de la commission chargée de proposer des candidats, je n’avais eu pour moi que cinq voix. Et cette commission composée de douze membres n’a pas daigné admettre Liszt, malgré les efforts combinés de Kastner, de Thomas, de Halévy. J’avais la promesse de beaucoup de nos confrères qui eussent donné leur voix à Liszt. On va nommer Conti et Verdi. Il n’a pas été question de Wagner. Voilà ce que sont les corps académiques.
Ce n’est que partie remise. Comme vous le dites, beaucoup d’académiciens se sont présentés jusqu’à quatre fois. Il faut autant de patience que de persévérance.
C’est égal… il est permis de rager. […]

Liszt à Berlioz (CG no. 2447; 8 décembre, de Weimar):

Je te suis très reconnaissant, cher Berlioz, de la cordiale sympathie que tu m’as prouvé, une fois de plus, dans la circonstance de ma candidature à l’Institut. Le mauvais tour que d’autres m’ont joué dès la première séance, n’a pas de quoi me surprendre; encore moins passerai-je mon temps à m’en chagriner. Seulement comme je ne saurais cesser de croire que ma prétention à faire partie, un jour ou l’autre, de l’illustre corps, est suffisamment fondé[e] en raison, je te prie d’avoir l’obligeance de me prévenir quand l’occasion de me présenter de nouveau se trouvera, car il se pourrait que le décès de tel ou tel membre correspondant me restât inconnu.
Veuille bien aussi avoir la bonté de remercier Halévy de sa bienveillance à mon égard. J’en ai été très flatté, et lui enverrai prochainement plusieurs de mes partitions, lesquelles pour être intentionnellement ignorées de certaines gens, n’en deviennent pas plus mauvaises par là. […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2449; 13 décembre, de Paris):

[…] Pour en revenir à cette sottise de l’Institut, Verdi et Conti ont été nommés. C’est flatteur pour Verdi n’est-ce pas? En tout cas il ne s’en est pas mêlé, et le voilà bien surpris sans doute de cet excès d’honneur. Il faut que je vous le dise: Verdi est un galant homme, très fier, très inflexible, et qui sait on ne peut mieux remettre à leur place les petits chiens et les gros ânes qui s’émancipent trop. Il est aussi éloigné du caractère railleur, bouffonnant, blaguant (assez sottement parfois) de Rossini, que de la souplesse couleuvrine de Meyerbeer. Il a rudement relevé du péché de paresse, dans mainte occasion, les gens de l’Opéra et du ministère des Beaux Arts. Il faut lui accorder vos sympathies au moins pour cela.
Nous serons plus heureux dans notre tentative de nous adjoindre Liszt, si une vacance survient prochainement. De Lacroix et quelques autres sont passablement indignés. Quant à Liszt, j’ai été un peu chagrin de le voir attacher à cette nomination une sorte d’importance qu’elle ne saurait avoir pour lui; elle en avait pour nous, mais pour nous seulement. L’Institut devrait tenir à s’attacher par les liens les plus étroits les gens de haute taille, au lieu de prendre dans sa main d’un air protecteur tant de nains à peine dignes d’être noyés par les irrigations de Gulliver… […]

Berlioz à Liszt (CG no. 2451; vers le 20 décembre, Paris):

Un cruel malheur vient de te frapper; tu ne doutes pas de la part que je prends à ta peine. Tu étais préparé depuis longtemps, je crois, à la perte de ce pauvre enfant et je sais qu’il s’est éteint sans souffrances. Mais le sort, jusqu’ici, t’avait épargné; les déchirements de cœur de cette espèce t’étaient encore inconnus. Tu étais bien jeune quand tu perdis ton père, et depuis lors tu n’as vu tomber ni frère, ni sœur, ni enfant, ni aucun être chéri, et c’est l’inexpérience de la douleur que je redoute pour toi.
Je voudrais apprendre que tu as tes filles à Weimar. Elles sont l’une et l’autre si bien douées sous tous les rapports. Je ne les connais guère que depuis un an. J’ai passé la soirée, il y a quelques semaines, avec l’aînée et son mari chez Wagner.
Mme Ollivier parle toujours de son père avec une admiration tendre qui charme ceux qui en entendent les expressions. J’ai moins souvent vu sa sœur, je la crois néanmoins une personne d’une rare distinction et son culte pour toi se décèle dans chacune de ses paroles.
Adieu, cher ami, il te reste de nombreuses affections, laisse-moi t’embrasser en te renouvelant l’assurance de la mienne. […]

    Voir aussi CG nos. 2343, 2361, 2380, 2390, 2429, 2443

1860

    Voir CG nos. 2468, 2472, 2476, 2480, 2492, 2504, 2509 et WL no. 301a

1861

Liszt à la princesse Sayn-Wittgenstein (Franz Liszts Briefe, tome V [Leipzig, 1900], p. 171; 16 mai; cité CG VI p. 219 n. 1):

[…] Notre pauvre ami Berlioz est bien abattu et rempli d’amertume. Son intérieur lui pèse comme un cauchemar et à l’extérieur il ne rencontre que contrariétés et déboires. J’ai dîné chez lui avec d’Ortigue, Mme Berlioz et la mère de Mme Berlioz. C’était morne, triste et désolé! L’accent de la voix de Berlioz s’est affaissé. Il parle d’habitude à voix basse – et tout son être semble s’incliner vers la tombe! Je ne sais comment il s’y est pris pour s’isoler de la sorte ici. De fait, il n’a ni amis, ni partisans – ni le grand soleil du public, ni la douce ombre de l’intimité. […]

Berlioz à son fils Louis (CG no. 2555; 2 juin, Paris):

[…] Liszt vient de faire la conquête de l’empereur: il a joué à la cour la semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion d’honneur. Ah! quand on joue du piano!… […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2557; vers le 10 juin, Paris):

[…] Que faites vous donc à Rome et quand reviendrez-vous? Liszt a fait une apparition brillante à Paris; le voilà reparti. Mais notre grande ville l’a charmé, il ne la connaissait pas si belle. Venez donc l’habiter tous les deux. Que diable faire à Weimar? est-ce qu’on vit ailleurs qu’à Paris? […]

    Voir aussi CG nos. 2534, 2535, 2536, 2538, 2542, 2545, 2571

1862

Berlioz à Liszt (CG no. 2632; 19 juillet, de Paris):

[…] Hier nous avons fait une très bonne répétition; j’ai donc l’esprit un peu plus libre que de coutume pour te répondre. Je te remercie d’abord d’avoir chargé Pohl de réparer la négligence incroyable de ton éditeur. Donc je recevrai Faust à Bade dans quelques jours. Je ne pars que le 28. […]

Je vais t’envoyer la partition de piano des Troyens. A celle-là il n’y a pas d’ouverture. Le raison qui m’a empêché d’en écrire une est une raison d’instrumentateur: pendant toutes les scènes populacières du commencement la canaille Troyenne est accompagnée seulement par les instruments à vent (bois); les archets restent inactifs et ne font leur entrée qu’au moment où Cassandre prend la parole. C’est un effet spécial, qui eût été détruit par l’ouverture; car ne n’eusse pas pu m’y passer des instruments à cordes. Et puis il y a tant de musique là-dedans!… […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2651; 21 septembre, Paris):

[…] Avant tout, il faut que je vous demande des nouvelles de Liszt, comment supporte-t-il, comment a-t-il supporté le coup qu’il vient de recevoir? [la mort de Blandine le 11 septembre] Voilà un arrachement de cœur! C’est son tour aujourd’hui; la mort frappe partout. La pauvre jeune femme idolâtrait son père! Est-il vrai qu’il ait été repris par les idées religieuses? Si cela est, tant mieux, il sera plus fort contre les tourments et les tourmentes de ce monde. Quant à moi, je suis tout à fait hors d’état de répondre aux affectueux et consolants raisonnements que votre bonté et la hauteur de votre esprit vous ont porté à m’adresser; vous le savez, j’ai depuis longtemps pris en haine la philosophie et tout ce qui lui ressemble, philosophie religieuse ou non; et si de telles réflexions pouvaient me faire pleurer, il ne tomberait de mes yeux (comme dit Shakespeare) que des meules de moulin. […]
J’ai reçu la partition de Liszt que je lis et relis; je lui écrirai à ce sujet, en lui demandant quelques explications sur des signes que je n’ai pas compris dans la dernière partie. C’est une grande œuvre! […]
Je ne m’explique toujours pas ce que vous pouvez faire à Rome, on peut avoir la foi et l’espérance partout. Vous exercez bien la charité à distance, pourquoi ne conserveriez-vous pas les deux autres vertus même à Paris? Quand vous m’écrivez des lettres si cordiales, si affectueuses, et si indulgentes, c’est la charité qui vous fait parler. Merci, princesse, vous n’ignorez pas que de toutes les belles qualités du cœur humain, c’est la bonté que je préfère, et vous la joignez à tant d’esprit!… […]

La princesse Sayn-Wittgenstein à Berlioz (CG no. 2656; 27 septembre, de Rome):

[…] Vous me demandez si les idées religieuses ont repris Liszt. Elles n’ont pu guère le reprendre, car elles ne l’ont jamais quitté au fond. Il est des bouderies, si j’ose dire, superficielles, et, entre l’homme et Dieu, il se passe souvent des Dépits amoureux (si une telle comparaison ne vous scandalise pas) durant lesquels on se fâche et on se plaint d’autant plus qu’on aime davantage, qu’on se fait plus besoin d’espérer et qu’on est plus disposé à croire. […] Illusion! dira-t-on. Qu’importe, si c’est la seule illusion dont on ne puisse être désillusionné en cette vie. […] Tout peut nous manquer, nous laisser veufs ou orphelins de nos plus beaux songes et de nos plus beaux rêves, hormis cet amour de par delà la tombe, hormis cet espoir d’Eternité.
Liszt aurait bien voulu vous faire entendre son Faust, et son Eternel féminin, qu’est justement cet Amour là et ce Désir là, et cet Espoir là, – car qu’est ce que l’élément féminin dans l’univers et surtout dans le cœur de l’homme? L’amour, toujours l’amour, jusque dans l’Infini Eternel. […]

 Richard Pohl à Berlioz (CG no. 2678; 9 décembre, de Weimar):

[…] Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de vos efforts pour Liszt dans l’Académie. Cela ferait beaucoup de plaisir à Liszt j’en suis sûr. Je vous prie de bien vouloir me communiquer le résultat. […]

    Voir aussi CG no. 2634

1863

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2814; 23 décembre, Paris):

[…] Je me hâte de vous répondre; et je débute par vous demander une faveur. Vous avez vu en tête de la partition de piano des Troyens ces deux mots: Divo Virgilio. C’est comme si j’avais mis ces paroles sacramentelles: Sub invocatione Divi Virgilii. Maintenant, je vais faire graver la grande partition des deux parties du poème lyrique (La prise de Troie et les Troyens à Carthage) qui sans vous n’existerait pas; permettez-moi de vous la dédier. Si vous y consentez, j’éprouverai une double reconnaissance. Le Divus Virgilius n’empêchera pas la dédicace, et je serai ainsi sous un double patronage. Cette publication ne pourra guère être terminée que dans un an. L’éditeur est un brouillon que je suis obligé de surveiller de très près et qui me ferait mille sottises si je le laissais faire. […]
Je n’ai pas reçu la lettre de Liszt. Je suis bien heureux d’apprendre que la vie de Rome ne vous est pas trop lourde et que votre santé est supportable. Votre lettre, que je vais relire plusieurs fois à présent que j’ai la clé de ses hiéroglyphes, me fera passer une meilleure journée que je ne pouvais l’espérer. Ecrivez-moi quelquefois, voulez-vous? Ce sera une bien bonne œuvre. […]

    Voir aussi CG nos. 2708, 2750

1864

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2871; 3 août, Paris):

[…] Adieu, chère Princesse, vous ne me donnez pas de nouvelles de Liszt, mais j’en ai eu dernièrement par un jeune nigaud de l’Académie de France. […]

Berlioz à Berthold et Louise Damcke (CG no. 2887; 21 août, Paris):

[…] C’est après-demain qu’a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà. Le programme du 1er jour est publié. Comment pouvez-vous n’y pas aller? Moi, j’ai une bonne excuse: je suis malade. […]

Berlioz à Auguste Morel (CG no. 2888; 21 août, Paris):

[…] Il y a après-demain grand festival à Carlsruhe. Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la musique à arracher les oreilles, c’est le conciliabule de la jeune Allemagne, présidé par Hans de Bülow.
Vous savez que ce bon Scudo est reconnu fou et enfermé. Il y a longtemps que sa folie était manifeste, comme l’est celle de Wagner, comme l’étaient celles de Schuman[n] et de Jullien et de tant d’autres.
Quel malheur! […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2908; 9 octobre, Paris):

[…] Chère Princesse, ne raillez pas et ne confiez à personne ces misères de cœur dont je vous fais l’aveu et qui n’ont peut-être jamais eu d’exemple. J’ai vu Liszt avant-hier, je le verrai demain. Il me faudra parler de mille choses indifférentes. Plus rien ne m’intéresse. Et vous même peut-être riez de la multitude de mes affections. Celle-là est unique dans son genre; elle persista à travers d’autres passions différentes. […]

Berlioz à ses nièces Joséphine et Nanci Suat (CG no. 2915; 14 octobre, Paris):

[…] Liszt a passé huit jours ici; nous avons dîné deux fois ensemble avec sa fille. Les voilà repartis! […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2918; 19 octobre, Paris):

[…] P.S. J’ai vu Liszt deux fois, nous avons passé quelques bonnes heures ensemble. Il est bien charmant, comme toujours. Je ne pense pas qu’il me trouvât ridicule, si vous lui parliez de mes confidences, pourtant j’aime mieux ne pas lui paraître si enfant.

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 2920; 29 octobre, Paris):

[…] Liszt est venu passer huit jours à Paris, nous avons dîné ensemble deux fois, et toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il joue de la musique de l’avenir devant le pape qui se demande ce que cela veut dire. […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 2923; 30 octobre, Paris):

[…] Liszt est donc déjà de retour à Rome? je le croyais encore à Saint-Tropez. J’ai eu bien du plaisir à le revoir, il est si séduisant quand il reste lui-même, sans chercher l’effet, que je l’ai trouvé tout à fait beau. […]

Berlioz à son beau-frère Marc Suat (CG no. 2924; 1 novembre, Paris):

[…] Liszt a passé huit jours ici avec sa fille et nous avons dîné ensemble deux fois, mais sans parler de musique, il a compris que nous ne nous entendions plus sur beaucoup de points; en conséquence comme il est excellent et plein d’esprit ces soirées ont été charmantes. […]

    Voir aussi CG no. 2843

1865

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 3008; 11 mai, Paris):

Voici l’épître dédicatoire qui sera inscrite sur notre partition. Je vous remercie de votre bonne et belle lettre. Je savais la détermination de Liszt. Je ne me moque pas, votre recommendation était superflue. Vos suppositions à l’égard de la postface des Mémoires sont également gratuites. Il n’y a pas un mot, dans le récit de mes dix dernières années, qui ait trait à Wagner, ni à Liszt, ni à la musique de l’avenir. Il n’y a pas moyen de vous envoyer les feuilles séparées du livre; mais je demanderai la permission de vous prêter le livre lui-même, quand tout sera fini. […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 3021; 30 juin, Paris):

[…] Mille amitiés à Liszt, je vous prie. Son changement de costume a fait ici beaucoup de bruit, vous devez le penser. Maintenant, on se tait. Demain, on n’y pensera plus. Au reste, qu’on se taise ou non, je pense qu’il est fort indifférent à tous les caquets et à tous les silences. […]

Berlioz à son fils Louis (CG no. 3025; 11 juillet, Paris):

[…] Le programme de Bade est bien tel que je te l’ai dit. C’est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton Didon. Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schuman[n], et le pauvre Reyer ne sait pas ce qui l’attend aux répétitions. […]
La princesse Wittgenstein m’a aussi écrit de Rome une lettre charmante. Tu sais que Liszt est abbé? […]

Berlioz à la princesse Sayn-Wittgenstein (CG no. 3046; 17 septembre, Paris):

[…] Je suis bien content d’apprendre que l’œuvre nouvelle de Liszt a été tout de suite comprise, plus content encore que cela lui ai fait plaisir. Les évènements du monde musical semblent tous pour moi maintenant se passer au fond d’un puits; de temps en temps, je me penche sur la margelle pour écouter ce qui se passe là-bas. […]

1866

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 3110; 8 mars, Paris):

[…] Je voulais vous parler de ce qui s’est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d’une société de bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.
On y jouait pour la première fois le Septuor des Troyens. Mme Charton chantait; il y avait 150 choristes et le grand bel orchestre ordinaire. À l’exception de la marche de Lohengrin de Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le public. – L’ouverture du Prophète de Meyerbeer a été sifflée à outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les siffleurs…… Enfin est venu le Septuor. Immenses applaudissements; cris de bis. […] Liszt y était, je l’ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome et ne connaissait rien des Troyens. Pourquoi n’étiez-vous pas là? […]

Auguste Morel à Berlioz (CG no. 3115; 13 mars, de Marseille):

[…] Que n’étais-je là!
Mais vous y aviez votre ami, j’oserais presque dire, notre ami Liszt! […]

Berlioz à Humbert Ferrand (CG no. 3116; 16 mars, Paris):

[…] L’exécution du Septuor fait de plus en plus de bruit. Hier on a donné à St Eustache la Messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, hélas! Mais quelle négation de l’art. […]

Berlioz à Auguste Morel (CG no. 3117; 16 mars, Paris):

[…] Vous avez dû voir sur l’exécution du Septuor bien d’autres articles que celui du Ménestrel; on fait de cela un bruit immense. Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde. Hier on a exécuté à St Eustache la Messe de Liszt… […]

Voir aussi sur ce site:

Berlioz et Weimar  
Berlioz et Wagner  

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