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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 28 juin 1837 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

1re représentation de l’An Mil, opéra-comique en un acte, paroles de MM. Paul Foucher et Mélesville, musique de M. Albert Grisar.

    Il y a, si ne me trompe, six bons mois que je n’étais allé à l’Opéra-Comique ; pendant ce temps, que de mouvemens, que d’agitations dans notre monde musical ! Nourrit a quité la scène dont il faisait la gloire, et grâce aux succès d’enthousiasme qu’il obtient dans les grandes villes de province, il se console d’une détermination dont ses amis et ses admirateurs de Paris sont encore profondément attristés. Duprez lui a succédé, et son magnifique talent semble grandir de jour en jour en se renforçant de toutes les sympathies que, bon gré mal gré, il entraîne après lui. Sa méthode de chant, si neuve, si individuelle, fait école. L’effet qu’il a produit dans les deux actes de Robert-le-Diable, joués aux fêtes de Versailles, dans les cantates de MM. Auber et Adam, exécutés aux bals de l’Hôtel-de-Ville et de l’Opéra, et dans des fragmens d’Orphée chantés à des soirées particulières, est au moins égal à celui de ses deux rôles de Guillaume Tell et des Huguenots, qui, malgré la chaleur, remplissent régulièrement deux fois par semaine la vaste salle de la rue Lepelletier. Liszt après tant de beaux concerts dont les conséquences pour l’art sont plus grandes qu’on ne pense, est parti pour l’Italie ; Thalberg est allé recevoir à Londres le prix de ses succès de Paris. Le Conservatoire a terminé ses séances, auxquelles trois apparitions de Gluck et celle du nouveau Requiem de M. Cherubini ont donné tant d’éclat. Il était bien permis, je crois, au centre de cet harmonieux tourbillon, d’oublier un peu ce qui se faisait en dehors, à l’Opéra-Comique par exemple. La mise en scène d’une œuvre sérieuse, due à la plume d’un grand musicien, M. Onslow, venait cependant d’être annoncée à ce théâtre, quand, par une suite d’accidens et de malencontres, la représentation en a été ajournée indéfiniment. C’est une production moins importante qui nous y a ramené et dont nous avons à entretenir aujourd’hui nos lecteurs.

    Au lever de la toile, un grand garçon, chargé du rôle obligé du niais qui arrive toujours quand on a peur, et qui a toujours peur quand on arrive, entretient sa fiancée d’un événement assez grave. Il s’agit tout simplement de la fin du monde annoncée par les saintes écritures pour le premier jour de l’an mille (ou mil, comme on voudra). L’horrible de la chose, c’est que le soleil de ce jour de colère où l’univers sera réduit en poudre, où la terre en convulsions vomira ses vieux morts au milieu des pleurs et des grincemens de dents des vivans, cet affreux soleil vient de paraître : l’an mil commence. On juge de la peur de nos amans. Le gothique manoir où se passe l’action appartient à un seigneur tant soit peu brutal, qui ne craint ni Dieu ni diable, entretient une bande d’hommes d’armes aussi peu scrupuleux que lui, au moyen desquels il lève des contributions forcées sur les voyageurs qui traversent ses terres, et ne parle jamais à ses serfs que de cinquantaines de coups de fouet et de centaines de coups de bâton à recevoir. Une douce et tendre colombe habite le toit de ce vautour. On se doute bien qu’il a jeté les yeux sur elle. En effet, un mariage avec la riche héritière confiée à sa tutelle conviendrait fort au sire Godefroi ; les terres de la jeune fille dont le père est mort en Palestine arrondiraient ses domaines ; d’ailleurs elle est charmante, ce qui ne gâte rien. Un obstacle se présente pourtant à ce projet, c’est le tendre amour que garde l’orpheline à un jeune et beau chevalier guerroyant en terre sainte où il a suivi son noble père. Godefroi croit supplanter son rival en le faisant passer pour mort. C’est en vain ; Blanche pleure, Blanche crie, mais ne veut pas qu’on la marie. Elle demande à se retirer dans un couvent, elle va partir, quand le hasard ou le diable vient en aide à Godefroi. Les hommes d’armes apportent la dépouille d’un voyageur qu’ils ont détroussé ; elle contenait un écrit que Godefroi reconnaît pour être de la main de son vieil ami : le chevalier mourant y enjoint à sa fille, comme sa dernière volonté, d’épouser sans délai celui qui lui remettra cette lettre. Oh bonheur ! elle est sans date, et le nom du porteur manque ! Mais Godefroi le devine sans peine : c’est celui de son jeune rival. Vite qu’on ferme les portes, qu’on lève la herse, et si quelqu’un tente de s’introduire clandestinement au château, qu’il soit incontinent pendu à la grande tour. Godefroi fait appeler la belle désolée, et lui montre l’ordre de son père, dont, par délicatesse, dit-il, il n’a pas voulu se prévaloir jusqu’à ce jour. L’argument paraît sans réplique à cette fille pieuse. Que la volonté de son père se fasse et non la sienne ! elle épousera Godefroi. — « Intendant, cours au couvent, et amène sur l’heure le père prieur ; qu’on dispose l’oratoire, que tout soit prêt avant midi. — Mais, monseigneur, y pensez-vous, tromper ainsi cette jeune fille…. Un crime pareil……., aujourd’hui même……. au moment de la fin du monde, du jugement universel ! — Imbécille ! raison de plus pour ne pas perdre un moment ! » Le majordome s’éloigne épouvanté. Cependant un inconnu fait demander à Blanche un entretien secret ; il arrive de la croisade ; il attend à la porte du château ; il chante sous les créneaux comme Blondel ; la pauvre damoiselle lui répond par la fenêtre, comme Richard ; ils vont se reconnaître, quand le retour de Godefroi vient interrompre ce touchant dialogue. Presque au même instant entre un religieux à la longue barbe, au blanc capuchon. Vous croyez peut-être que c’est notre amoureux chanteur de ballades qui a endossé le froc ? Eh bien ! justement. Il a rencontré le père prieur, il a su découvrir l’objet de sa visite au château, il lui a conté sa peine, il l’a touché, il en a obtenu, en moins de temps que je n’en mets à le raconter, ce qu’il a voulu, sa bénédiction d’abord, son froc et sa barbe ensuite. (II paraît que le révérend portait une fausse barbe.) Je suis inquiet seulement de savoir ce qu’on aura pensé au monastère en voyant revenir le saint homme dans l’état peu décent où l’a laissé son protégé ; il est vrai que l’habit ne fait pas le moine.

    Le faux prieur, à son entrée dans la salle, est entouré par les paysans et les soldats réunis pour assister aux noces de leur maître ; effrayés des sinistres prédictions dont chacun s’entretient, ils questionnent l’homme de Dieu. — « Est-il vrai, Père, que ce soit aujourd’hui la fin du monde, que nous allons tous mourir, que les morts vont ressusciter ? — Oui, mes enfans, rien n’est plus vrai ; les prophéties vont s’accomplir, préparez-vous à paraître devant Dieu. » Cris d’effroi ; la terreur est au comble. « Paix donc, misérables idiots ! Moine ! je ne t’ai pas appelé pour débiter de pareilles extravagances, mais pour bénir mon mariage avec cette noble damoiselle, obéis. » Il n’a garde. Des sages de l’Orient ont annoncé une éclipse de soleil, et si leur science n’est pas en défaut, le phénomène va se manifester ; il ne s’agit que de gagner du temps en menaçant Godefroi que la terreur générale commence à gagner. Bruit de casseroles et d’assiettes cassées ; c’est la fin du monde qui commence. Le soleil s’obscurcit ; tous se prosternent la face contre terre ; Godefroi résiste encore et ordonne qu’on saisisse le moine, prophète de malheur. Mais loin de lui obéir, les serfs lèvent la tète et bravent leur maître ; il n’y a plus de seigneur, il n’y a plus d’esclaves, c’est le jour de la liberté, de l’égalité ; le majordome menace du fouet, on le roue de coups, et tous sortent en tumulte pour aller au cellier prendre dans le vin forces et courage. Eclipse totale. Oh ! pour le coup, Godefroi n’y tient plus, ses dents s’entrechoquent avec violence ; une ardeur étrange circule dans ses veines, « C’est le feu de l’enfer qui te gagne, s’écrie le moine. — Que faire, grand Dieu, pour me sauver ? Seigneur, ayez pitié de moi ! — Donne tes biens au couvent ! — Quoi ! tous mes biens ! — Oui ! ton château, tes terres, tes trésors, tes armes, tes chevaux, tout ! — Non ! — De plus rends la liberté à tes serfs — Non ! — Il le faut ! — Non, non ! » Nouveau bruit de casseroles et d’assiettes cassées, « Ah ! je signe, je signe ! Seigneur, ayez pitié de moi ! » Et le moine triomphant sort avec l’acte de donation, laissant le misérable Godefroi se tordre, l’écume à la bouche, sur les dalles brûlantes de sa salle désertée.

    On devine le reste. Après l’éclipse revient le jour, comme le beau temps après l’orage ; tout s’explique ; Godefroi rentre dans son caractère, mais non pas dans ses biens, il n’a plus rien, ni terres, ni château. Pour les lui rendre, le jeune chevalier défroqué ne demande que la restitution de la lettre dont il fut si traîtreusement dépossédé et la main de sa maîtresse.

    II y a dans cette pièce une scène qui, prise au sérieux, serait certainement d’un immense effet, celle des serfs proclamant la liberté et l’égalité au moment de paraître devant le juge supreme. Elle a été déjà rendue avec bonheur par le peintre anglais Martin, dans un de ses tableaux apocalyptiques. Mais je crois qu’il ne faut pas s’avancer aussi près d’une grande idée, quand on ne veut que jouer avec elle ; on court trop de risque de s’en faire écraser. Il y a d’ailleurs un certain sentiment de respect pour la haute poésie dont elle est revêtue, qui devrait empêcher des hommes de talent comme MM. Foucher et Mélesville de s’en servir pour ce qu’il y a de plus misérable au monde, une farce d’opéra-comique. Le vaudeville et l’Apocalypse, voilà certes un monstrueux accouplement.

    Il y avait cependant dans ce livret des situations à peu près musicales, bien que fort usées, dont M. Grisar aurait pu tirer meilleur parti. Ainsi, la romance chantée au pied du château par le jeune chevalier que sa maitresse croit mort en Palestine, devrait avoir une physionomie marquée, une tournure gothique, un accent religieux et triste, qu’on y cherche vainement ; loin de là, c’est une romance comme toutes celles qui font la vogue des Albums de M. Grisar ; elle est française et parisienne, de l’an mil huit cent trente-sept. Je parie que si M. Grisar avait entendu les admirables fabliaux de Chopin pour le piano, il s’y serait pris autrement. Mais la romance de Grétry, dans Richard, c’est là un modèle que tout le monde connaît et que l’auteur de l’An mil n’a pas assez étudié en se mettant à l’œuvre. Le duo entre Mlle Rossi et Jansenne a de l’intérêt dans la première partie ; la phrase de l’andante est expressive et l’orchestre en est bien écrit. Pour les chœurs, il m’a été impossible d’y découvrir autre chose que des cris rhythmés, tant les vociférations des choristes avaient peu de caractère musical ; on voyait pourtant qu’ils faisaient de leur mieux en s’époumonant à l’envi ; ce qui me ferait croire qu’on le leur avait soigneusement recommandé. Tant pis ; car ceci n’est pas plus de l’énergie vocale, que ces horribles coups de grosse caisse, employés à tout bout de champ, ne sont de l’énergie instrumentale. A suivre cette route on arrive droit au pistolet, à la chaise cassée, et aux hourras des galops orgiques de Musard. En voyant l’emploi qu’on fait presque incessamment aujourd’hui des instrumens de percussion et des trombones, dans un petit orchestre comme celui de l’Opéra-Comique, où l’on compte à peine six ou sept premiers violons et autant de seconds, on ne peut s’empêcher de penser à ce grotesque petit Turc du Bal masqué de Gustave, dont la tête a autant de hauteur et plus de largeur que tout le reste de son corps. Les instrumens de cuivre sont de puissans auxiliaires, la grosse caisse elle-même, employée avec réserve et discernement peut quelquefois produire un excellent effet, mais c’est à condition de ne figurer qu’au milieu d’une masse formidable avec l’ensemble de laquelle ces grandes voix ne paraissent pas trop disproportionnées. L’occasion d’en user à propos dans une petite réunion instrumentale existe peut-être ; en tout cas, elle est fort rare, et je ne crois pas qu’elle se soit si fréquemment offerte dans l’opéra dont il est ici question. Ce n’est pas un travers propre à M. Grisar, loin de là, nous croyons que la nature de son talent l’en éloignerait au contraire s’il s’y abandonnait naïvement ; l’exemple, et sa laide fille la routine, font seuls tout le mal. On a peur d’entendre les mots d’orchestre faible, instrumentation pâle, et à propos de rien, pour une mouche qui vole, tous les boule-dogues de la musique sont déchaînés.

    Quand il s’agit de fanfares, d’harmonies militaires, comme celles que M. Schiltz a fait entendre dernièrement, avec tant de succès, au bal de la garde nationale, rien de mieux ; encore faut-il alors une connaissance approfondie de ces instrumens et un vif sentiment des effets qui leur sont propres, dont peu de compositeurs d’opéras-comiques sont réellement pourvus.

    Puisque je parle de bal, je ne finirai pas sans citer le quadrille militaire dédié à Mme la duchesse d’Orléans par M. Tolbecque ; ce morceau plein de verve a également réussi à la cour, à la ville et à l’Opéra ; nous le recommandons aux amateurs.

H. Berlioz.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mars 2015.

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