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Berlioz en Allemagne
et en Europe centrale

PESTH (BUDAPEST)

Berlioz à Pesth 
Illustrations

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Berlioz à Pesth 

    Pesth faisait partie de l’itinéraire projeté par Berlioz dès le début de son premier voyage en Allemagne en décembre 1842. Le 9 décembre, à la veille de son départ, il entretient sa sœur Nanci de ses projets de concerts à Bruxelles, Francfort, Stuttgart et Munich, et ajoute (Correspondance génerale no. 791, ci-après abrégé CG):

Le reste n’est pas encore fixé mais je vais de Munich à Vienne puis à Berlin, Leipsick, Hanovre, Pesth, Brunswick, Dresde, Hambourg et, si je le puis, à Amsterdam en revenant.

    En l’occurrence l’itinéraire et le programme furent profondément modifiés et le parcours suivi finalement ne ressemblait que de loin au projet original. C’est n’est qu’en février 1846 que Berlioz eut l’occasion de se rendre à Pesth au cours de son deuxième grand voyage en Allemagne, après son long séjour à Vienne.

    Comme bien d’autres villes musicales d’Allemagne et d’Europe centrale, Pesth avait noué de multiples liens avec Paris, centre reconnu à l’époque de l’Europe musicale. Le premier violon de l’orchestre du Théâtre National de Pesth, Kohne, avait étudié au Conservatoire (Mémoires, Deuxième voyage en Allemagne, 3ème lettre). Plusieurs musiciens hongrois qui travaillaient à Paris ont pu informer Berlioz de l’état de la musique à Pesth. À part Liszt, il y avait Stephen Heller, pianiste et compositeur originaire de Pesth (1813-1888). Établi à Paris en 1838 il n’avait pas tardé à rejoindre le cercle des intimes de Berlioz peu après son arrivée. Il en fera partie jusqu’à la mort du compositeur, et leurs relations furent particulièrement intimes dans les années 1860.

    Différents par le tempérament et parfois les idées – Heller était réservé et d’humeur tranquille – les deux hommes n’en conçurent pas moins bien vite une estime réciproque, tant du point de vue personnel que musical. Après une exécution de la Symphonie fantastique au Conservatoire le 25 novembre 1838 Heller exprime son admiration pour l’œuvre dans un article de la Revue et Gazette Musicale (2 décembre; cf. CG no. 593). Berlioz lui rend la pareille. Dans une lettre à Liszt (CG no. 660, 6 août 1839) il dit de Heller:

Un talent sérieux, une intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande habileté d’exécution, telles sont les qualités de compositeur et de pianiste que lui accordent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis de ceux-là.

    Dans ses articles Berlioz a souvent l’occasion de faire l’éloge de la musique de Heller. Le 30 janvier 1842, par exemple, il rend compte du Caprice symphonique pour piano de Heller dans le Journal des Débats (Critique musicale V.32-33):

L’inspiration de ce compositeur pianiste est toujours puissante, son style haut et ferme, et sa forme simple autant qu’originale […] Depuis les sonates de Beethoven, on n’a rien écrit en ce genre de plus complètement grand et beau […] M. Heller, par son Caprice symphonique, vient évidemment de se placer au premier rang des compositeurs de musique de piano.

    Des années plus tard, Berlioz insère dans À Travers chants un bref mais éloquent paragraphe sur Heller et ses œuvres pour le piano. Dans le dernier chapitre des Mémoires il décrit une rencontre en septembre 1864:

Presque tous mes amis avaient, selon l’usage de cette époque de l’année, quitté Paris. Stephen Heller, ce charmant humoriste, musicien lettré, qui a écrit pour le piano un si grand nombre d’œuvres admirables, dont l’esprit mélancolique et les ardeurs religieuses pour les vrais dieux de l’art ont pour moi un si puissant attrait, était seul resté.

    Quand Berlioz se prépare à partir pour Pesth au début de 1846, c’est à Heller qu’il pense naturellement (CG no. 1017; à Joseph d’Ortigue, 27 janvier, de Prague):

Je vais maintenant en quittant de nouveau mes chers Viennois, aller visiter les compatriotes de [Stephen] Heller (je te prie d’aller le voir de ma part et lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais, je devrais bien, pour toute l’amitié qu’il m’a témoignée tant de fois, lui écrire longuement, ce que je ferai un de ces jours avant de quitter la ville de Pesth).

    Aucune lettre de Berlioz à Heller datant du séjour à Pesth n’a cependant survécu, et rien ne laisse entendre que c’est Heller qui aurait suggéré à Berlioz le voyage à Pesth à cette occasion.

    Le voyage à Pesth n’est mentionné pour la première fois dans la correspondance du compositeur que fin janvier et début février 1846 (CG nos. 1016bis, 1017-19). Mais Berlioz l’a évidemment preparé au cours de son long séjour à Vienne à partir de novembre 1845. La Wiener Allgemeine Musikzeitung (ci-après WAM tout court) annonce le 20 novembre que Berlioz a l’intention de se rendre à Pesth puis à Prague après son séjour viennois (en fait le voyage à Prague aura lieu d’abord, dans la second moitié de janvier). L’invitation à Pesth est sans doute dûe au Comte de Ráday, surintendant du Théâtre National à Pesth, selon l’annonce en décembre du journal de langue allemande Der Schmetterling qui paraît à Pesth (sur tout ceci voir Haraszti, pages 49-50, 52). Dans ses Mémoires Berlioz évoque le soutien apporté par Ráday lors de son séjour dans la capitale hongroise. Le séjour projeté à Pesth était de notoriété publique à Vienne à l’époque: le 5 janvier 1846 un poème en l’honneur de Berlioz par l’écrivain viennois Johann Hofzinser est publié dans le journal Der Wanderer, et il annonce à l’avance le voyage de Berlioz vers la ‘terre merveilleuse des fougueux Magyars’.

    La troisième lettre du Second Voyage en Allemagne est consacrée à la visite à Pesth, et traite particulièrement de l’histoire célèbre de la composition de la Marche de Rákóczy et de sa première exécution. Le récit de Berlioz est dans l’ensemble véridique et se trouve confirmé et amplifié par les témoignages contemporains (voyez Haraszti, pages 50-55 pour ce qui suit). Berlioz a vraisemblablement entendu la marche de Rákóczy pour la première fois pendant son séjour à Vienne, jouée par une troupe de tziganes; il l’aurait aussi entendue à Pesth. En 1845 Berlioz avait instrumenté et développé la Marche Marocaine de Léopold von Meyer, qu’il dirige à son concert du 23 novembre à Vienne (cf. CG no. 1006, à Meyer). On pourrait voir là le modèle suivi pour la marche de Rákóczy. Selon les Mémoires, la marche aurait été écrite ‘dans la nuit qui précéda [le] départ pour la Hongrie’. En fait, le travail a sans doute été poursuivi à Pesth, et la press hongroise en parle comme si elle avait été écrite sur place (Haraszti p. 63).

    Berlioz quitte Vienne le 6 février (CG no. 1019; la WAM donne le 7 février comme date du départ), accompagné de Marie Recio (ceci ressort de CG no. 1020bis). Le voyage aurait dû se faire en bateau en descendant le Danube, mais la rivière était en crue et Berlioz emprunta donc la diligence pour traverser la plaine. Les Mémoires donnent un récit plein de vie des péripéties du voyage: le cocher s’égare et se retrouve dans le lit du fleuve, avec risque de noyade générale de tous les passagers pendant la nuit… Le lendemain ils arrivent quand même à Buda en face de Pesth et Berlioz traverse le fleuve en barque. Dès son arrivée, attendue avec impatience, Berlioz s’occupe des préparatifs nécessaires pour recruter et faire répéter l’orchestre, mais il se trouve bientôt pris dans un tourbillon de passions nationalistes qui va donner à sa visite un tour inaccoutumé. L’orchestre du Théâtre National, où il veut donner ses concerts, manque de musiciens, mais un embargo strict interdit d’inviter des musiciens du Théâtre Allemand rival, et l’utilisation de l’allemand au Théâtre National est rigoureusement proscrite… Pour finir Berlioz arrive à constituer un orchestre suffisant, mais comme il ironise au début de son récit:

[…] Certains esprits chagrins prétendent que Pesth est en Hongrie et que Prague est en Bohême; mais ces deux États n’en font pas moins parties intégrantes de l’empire d’Autriche auquel ils sont attachés et dévoués corps, âmes et biens, à peu près comme l’Irlande est dévouée à l’Angleterre, la Pologne à la Russie, l’Algérie à la France, comme tous les peuples conquis ont dans tous les temps été attachés à leurs vainqueurs.

    Le récit des Mémoires s’attache particulièrement à la première exécution de la Marche de Rákóczy. Le retentissement immense de la Marche est confirmé par les réactions de la presse de Pesth (Haraszti, pages 60-3) ainsi que par la correspondance du compositeur. Le jour du premier concert, le 15 février, Berlioz écrit au Dr Ambros à Prague (CG no. 1021):

J’ai soulevé les passions populaires par un thème Hongrois (la Rakocszy-marche) que j’ai instrumenté et développé. Vous ne pouvez vous représenter cette salle en délire, les cris furieux de tous ces hommes, les Elien, les trépignements… Il y a surtout un endroit où j’ai ramené le thème par un travail fugué entre les basses et les violons, sur un long crescendo, avec des coups de grosse caisse piano imitant le canon, qui leur a fait perdre la tête.

    De même à sa sœur Nanci il écrit de Breslau et de Prague plus d’un mois plus tard (CG no. 1029):

Je viens du fond de la Hongrie où j’ai fait mieux que je n’espérais, je te raconterai dans mes feuilletons des Débats les effets de ma musique sur ces organisations presque primitives des bords du Danube; ils sont allés jusqu’à la fureur quand je me suis avisé de leur faire une marche triomphale sur un de leurs thèmes nationaux. C’était un spectacle terrible que celui de ces hommes exaltés jusqu’au délire dans leur haine pour l’Allemagne qui se réveillait aux innocentes allusions de mon orchestre.

    Le récit des Mémoires ne donne pas d’autres détails sur les concerts donnés par Berlioz à Pesth. Il en donne en fait deux, le 15 (CG no. 1021) et le 20 février (CG no. 1023), avec un programme presque identique. Celui-ci comprend l’ouverture du Carnaval romain, les 2ème, 3ème et 4ème mouvements de la Symphonie fantastique, la Marche des pèlerins (2ème mouvement) de Harold en Italie, la mélodie le Chasseur danois au premier concert, remplacé au deuxième par le Jeune pâtre breton et le boléro Zaïde. Les deux concerts se terminent comme il se doit par la Marche hongroise. La Marche fait sensation mais le reste de la musique est bien reçu – on fait bisser plusieurs morceaux au premier concert (CG no. 1021).

    Pendant son séjour à Pesth Berlioz parvient à poursuivre la composition de la Damnation de Faust, commencée plusieurs mois plus tôt. ‘À Pesth, à la lueur du bec de gaz d’une boutique, un soir que je m’étais égaré dans la ville, j’ai écrit le refrain en chœur [1ère partie] de la Ronde des paysans,’ écrit-il dans les Mémoires (chapitre 54). Au même chapitre il raconte comment le succès prodigieux de la marche à Pesth lui donna l’idée de faire venir Faust en Hongrie au début de l’action pour pouvoir conclure la 1ère partie avec la marche. Ce qui était au départ la Marche de Rákóczy est ainsi devenu la Marche Hongroise.

    Berlioz se donne aussi le temps d’observer la scène musicale à Pesth. Il loue particulièrement le compositeur Ferenc Erkel après avoir entendu un de ses opéras au Théâtre National. Il a aussi le privilège de pouvoir assister à deux bals réservés à la noblesse hongroise. Un mois plus tard il raconte à sa sœur Nanci (CG no. 1029):

Je t’assure que cette vie nomade toute pénible qu’elle soit parfois, est d’un grand intérêt, non seulement sous le rapport de l’art, cela se devine, mais par les observations qu’elle me permet de faire sur les différents milieux sociaux où je me trouve introduit. À Pesth surtout, ces grands bals hongrois, où les Hongrois nobles étaient seuls admis, où l’on ne dansait que des danses nationales, sur des airs nationaux joués par des Zingari, j’ai été frappé d’impressions vraiment nouvelles; c’est un peuple si différent des autres peuples et si naïvement fier!

    L’intention première de Berlioz était de repartir tout de suite après son deuxième concert du 20 février (CG no. 1021), mais il a sans doute prolongé un peu son séjour. En tout état de cause il est de retour à Vienne le 25 ou même plus tôt (CG no. 1025bis; la WAM du 24 annonce son retour l’avant-veille): en attendant le Danube s’était apaisé et le voyage du retour se passe sans incident.

    Berlioz ne reviendra jamais à Pesth: mais le choc de la Marche hongroise s’y fait sentir pendant bien des années plus tard. À son retour à Vienne il trouve les autorités autrichiennes en émoi à cause des passions soulevées parmi les Hongrois. Elles chercheront par la suite à interdire les exécutions publiques de la marche, avec un succès d’ailleurs relatif (Haraszti, p. 87): grâce au passage de Berlioz la marche était devenue encore plus symbole national.

    D’après les Mémoires Berlioz aurait été prié de laisser à Pesth la partition autographe de la marche, dont on lui fait parvenir une copie à Breslau un mois plus tard. En 1860, Antal Zapf, professeur au Conservatoire de Pesth, publie un arrangement pour piano de la marche d’après cet autographe. Surprise désagréable pour Berlioz: il n’avait pas autorisé de tels arrangements, et après son séjour hongrois il avait développé la première version de la marche, plus courte (CG no. 2469, à Ferenc Erkel, 25 janvier 1860). Les Hongrois devront cependant attendre 1890 pour entendre la version définitive de la marche lors de la première exécution de la Damnation de Faust intégrale à Pesth (Haraszti, p. 87).

    Au même chapitre des Mémoires Berlioz raconte que bien des années plus tard (en 1861) la jeunesse de Györ en Hongrie (Raab en allemand) lui envoie une couronne d’argent accompagnée d’une lettre où en termes émouvants elle remercie le compositeur d’avoir écrit la fameuse marche sur leur thème national (CG no. 2531, 31 janvier 1861). Le geste était provoqué par une exécution de la marche organisée par une jeune admiratrice de Berlioz, Rose de Szuk-Matlekovits, qui par la suite rend visite à Berlioz à Paris en février 1866 (Haraszti, pages 87-8, 96-7). La lettre est bien vite publiée dans le Journal des Débats et dans la Revue et Gazette Musicale, et dans ses Mémoires Berlioz cite en note sa réponse (chapitre 54). Comme il sied, la couronne d’argent offerte par les Hongrois figurera parmi les objets placés sur le drap mortuaire de Berlioz lors de ses funérailles le 11 mars 1869 (Haraszti, p. 106). La couronne est actuellement au Musée Hector Berlioz à La Côte Saint-André.

    Voir aussi la page Concerts de Berlioz en février 1846

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Les renvois sur cette page à ‘Haraszti’ sont au livre de Émile Haraszti, Berlioz et la Marche Hongroise (Paris, 1946), dans notre collection.

Illustrations

Sauf indication contraire, toutes les images ont été reproduites d’après des documents et publications dans notre collection. © Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Vue de Budapest sur le Danube vers 1911

 (Image plus grande)

Cette carte postale, datant de 1911, vient de notre collection.

Nemzeti Színház [le Théâtre National] en 1845

(Image plus grande)

Construit en 1837 par Mátyás Zitterbarth sous le nom de ‘Pesti Magyar Színház’ [Théâtre Hongrois de Pesth], le théâtre ouvre ses portes le 22 août 1837. Il est nationalisé en 1840 sous le nom de Nemzeti Színház, puis reconstruit en 1875. Le bâtiment est fermé en 1908 puis démoli en 1914. La lithographie ci-dessus par F. X. Sandman d’après Rudolph Alt.

Nemzeti Színház [le Théâtre National] au milieu du 19ème siècle

(Image plus grande)

Un exemplaire de cette lithographie est au Budapesti Történeti Múzeum.

Les deux photos ci-dessous viennent du livre de Émile Haraszti cité ci-dessus, dans notre collection.

La couronne d’argent envoyée à Berlioz en 1861 
par la jeunesse de Györ en Hongrie

(Image plus grande)

Monument de Berlioz à Budapest

(Image plus grande)

Page Berlioz à Pesth créée le 1er septembre 2005; augmentée le 1er octobre 2005.

© (sauf indication contraire) Michel Austin et Monir Tayeb

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