HBsitef

hbparisf

Cirque Olympique (1845)

 

Contenu de cette page

Présentation 
Les concerts de 1845
Choix de lettres
Journaux
Le Cirque des Champs-Élysées

Cette page est disponible aussi en anglais

Présentation

    Le 1er août 1844 Berlioz donne un grand concert à l’occasion du Festival de l’Industrie dans un bâtiment construit spécialement pour le Festival. Le succès de l’entreprise incite l’imprésario Napoléon Gallois (1815-1874) à faire appel à Berlioz quelques mois plus tard pour lui proposer une série de grands concerts qui auraient lieu en 1845 dans l’hippodrome près des Champs-Élysées dont il est le directeur, hippodrome connu sous le nom de Cirque des Champs-Élysées ou Cirque Olympique.

    Au chapitre 53 de ses Mémoires Berlioz donne un bref récit de cette entreprise, récit qui avait déjà été publié par lui en termes presque identiques dans le Monde Illustré no. 123 du 20 août 1859 (p. 122):

Quelques mois après ce voyage de Nice [en septembre 1844], le directeur du théâtre Franconi, séduit par le chiffre extraordinaire auquel s’était élevée la recette du Festival de l’Industrie, me proposa de donner une série de grandes exécutions musicales dans son cirque des Champs-Élysées.
Je ne me souviens pas des arrangements que nous prîmes ensemble à ce sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. Il y eut quatre concerts pour lesquels nous avions engagé cinq cents musiciens ; et les dépenses nécessitées par cet énorme personnel ne purent être entièrement couvertes par les recettes. En outre le local, cette fois encore, ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans cet édifice circulaire avec une lenteur désespérante, d’où résultaient, pour toutes les compositions d’un style un peu chargé de détails, les plus déplorables mélanges d’harmonies. Un seul morceau y produisit un très-grand effet, ce fut le Dies iræ de mon Requiem. La largeur de son mouvement et de ses accords le rendait moins déplacé que tout autre dans cette vaste enceinte retentissante comme une église. Le succès qu’il obtint nous obligea de le faire figurer dans le programme de tous les concerts.
Cette entreprise non lucrative pour moi me causa des fatigues excessives.

    Plusieurs sources contemporaines viennent étoffer ce bref aperçu: lettres de Berlioz à divers correspondants à partir de novembre 1844, dont on trouvera un choix ci-dessous, et un nombre d’articles dans plusieurs journaux, notamment une annonce des concerts à venir publiée par Berlioz lui-même à la fin d’un feuilleton du Journal des Débats le 29 décembre 1844, et plusieurs notices et comptes-rendus publiés par l’hebdomadaire Le Ménestrel. Un choix de ces textes est reproduit ci-dessous. S’y ajoute un compte-rendu du premier concert paru dans L’Illustration le 25 janvier 1845 qui est reproduit sur une page séparée.

Les concerts de 1845

    Le projet est sans doute lancé vers la fin octobre 1844: il en est question pour la première fois dans une lettre du 5 novembre (CG no. 924), et à cette date Berlioz s’y emploie déjà activement. Le directeur de l’hippodrome fait un effort considérable pour adapter la salle à sa nouvelle destination comme salle de concert et pour pourvoir à l’agrément du public pendant la saison d’hiver. Les concerts visent à accueillir un public nombreux, mais d’un autre côté ils s’adressent en premier lieu ‘au public élégant et riche de Paris’, comme Berlioz l’avoue dans une lettre (CG no. 925): alors qu’en août 1844 le prix des places était de 10 fr., 5 fr. et 3 fr., en 1845 seules les places à 10 et 5fr. sont disponibles (Le Ménestrel, 12 janvier; 9 février). On peut se demander si les organisateurs voulaient rassurer par là les pouvoirs publics et éviter le risque de manifestations de caractère politique qui menacèrent d’éclater au cours du concert d’août 1844. En excluant les auditeurs moins nantis les concerts de 1845 diffèrent donc des Concerts populaires que fondera plus tard Jules Pasdeloup. L’idée première de l’entreprise revient non à Berlioz, comme en 1844, mais à Gallois, le directeur du Cirque. Néanmoins les nombreux commentaires de la presse montrent à l’évidence que dans l’esprit du public c’est en fait Berlioz qui en est l’âme.

    Les préparatifs pour les concerts coûtent à Berlioz énormément d’efforts, comme sa correspondance l’atteste (CG nos. 926, 938, 943, 955). Il faut recruter instrumentistes et chanteurs et les faire répéter (CG nos. 930, 942, 946, 948, 953bis), il faut élaborer des programmes avec le concours des compositeurs (CG nos. 925, 927, 950, 951). Il faut aussi soigner la publicité: avant le début de la série Berlioz consacre lui-même une partie d’un feuilleton à présenter les concerts au public parisien et faire miroiter les séductions d’une salle mise à neuf (Journal des Débats, 29 décembre 1844; CM V p. 616-18). On le voit ensuite écrire de nombreuses lettres à des amis et connaissances de la presse pour les gagner à sa cause et faire publier des annonces (CG nos. 934, 935, 936, 937 pour le premier concert). Le troisième concert fait l’objet d’un surcroît d’efforts et le nombre total des exécutants est augmenté à cinq cents (CG nos. 945, 946, 946bis, 946ter, 946quarter, 947). Des invitations sont lancées aux membres de l’aristocratie pour rehausser l’éclat de la solennité (CG no. 949, 949bis). Roquemont, le copiste de confiance de Berlioz, est une fois de plus d’un soutien inestimable en coulisses pour procurer les quantités de parties nécessaires (CG nos. 951, 954, 959).

    Aucune décision n’avait été arrêtée au départ quant au nombre ou même la date des concerts. En l’occurrence quatre concerts en tout seront donnés entre janvier et avril, moins que ce qui avait été envisagé: dix jours après le dernier concert Berlioz évoque encore la possibilité d’un cinquième concert à la fin du mois (CG no. 957), qui cependant n’aura pas lieu. Le Ménestrel donne le programme complet des trois premiers concerts, qui ont lieu le 19 janvier, 16 février et 16 mars. Le dernier concert, le 6 avril, comprend (Ière partie) l’ouverture du Freischütz de Weber, l’Offertoire du Requiem, un air de l’Esmeralda de Louise Bertin, le second mouvement d’Harold en Italie, le Dies irae et Tuba mirum du Requiem, puis (IIème partie) le premier et dernier mouvements du Nonetto de Félicien David (première exécution), une Cavatine et Rondo d’Une Vie pour le Czar de Glinka, le scherzo de la Reine Mab de Roméo et Juliette et l’instrumentation de Berlioz de la Marche marocaine de Léopold de Meyer (première exécution).

    La musique de Berlioz figure au programme de tous les quatre concerts. La nouvelle ouverture de la Tour de Nice, commencée à Nice en septembre 1844 et terminée à l’automne (CG no. 924), ne remporte d’après les comptes-rendus qu’un succès mitigé (L’Illustration, 25 janvier; Le Ménestrel, 26 janvier), et Berlioz met l’œuvre de côté pour y revenir plus tard: remaniée, elle deviendra l’ouverture du Corsaire. Mais face à ce demi-échec les autres œuvres de Berlioz sont bien reçues, et le Dies irae et Tuba mirum du Requiem fait sensation: exceptionnellement et à la demande générale il est inscrit au programme de tous les quatre concerts (CG nos. 934, 937, 942, 943, 968, et les comptes-rendus des trois premiers concerts).

    Parmi les autres compositeurs Berlioz donne une place de choix à son premier concert à son idole Gluck, mais le succès ne répond pas à son attente (Le Ménestrel, 26 janvier). Parmi les compositeurs contemporains il inscrit de la musique de Glinka au programme de ses troisième et quatrième concerts: il vient de rencontrer le compositeur russe, en visite à Paris en 1844-1845, conçoit pour sa musique un vif intérêt et lui consacre une partie d’un feuilleton pour le présenter au public français (Journal des Débats, 16 avril 1845). D’autres initiatives de Berlioz visent plus ouvertement à répondre à l’attente du public parisien. Il en est ainsi pour la présence au second concert du virtuose autrichien Léopold de Meyer dont la Marche marocaine pour piano fait sensation. Dans un feuilleton peu après Berlioz en fait l’éloge: ‘Quant à la Marche marocaine […] dire qu’elle a été redemandée dans la vaste salle du Cirque, qu’elle a électrisé et entraîné cet immense auditoire dont l’attention, pensait-on, ne pouvait être fixée que par les grandes masses d’harmonie, c’est reconnaître en elle, exécutée par l’auteur, une puissance d’effet des plus extraordinaires’ (Journal des Débats, 4 mars [CM VI, p. 14]; cf. le feuilleton du 16 avril). Berlioz ne tarde pas à instrumenter l’ouvrage qu’il présente dans cette nouvelle version à la fin de son quatrième concert avec grand succès (Le Ménestrel, 13 avril). Il l’exécute de nouveau à Vienne quelques mois plus tard (CG no. 1006; 23 novembre), et une troisième fois à un concert au Théâtre Italien à Paris le 9 mai 1846. L’instrumentation de Berlioz est publiée à Vienne la même année. Le succès de cette instrumentation incite Berlioz à instrumenter également en 1845 une autre marche pour piano de Meyer, sa Marche d’Isly, que cependant il n’aura pas l’occasion d’exécuter lui-même et qui restera inédite de son vivant.

    On s’attardera sur les rapports entre Berlioz et le compositeur Félicien David (1810-1876). Élève de Lesueur au Conservatoire comme Berlioz, David était devenu subitement célèbre grâce à l’exécution de son ode-symphonie Le Désert au Conservatoire le 8 décembre 1844. L’ouvrage flatte la vogue pour l’orientalisme qui se développe en France: le succès auprès du public français est immédiat et l’œuvre restera populaire pendant bien des années (elle est exécutée à Lyon en avril 1845 et Adèle, la sœur de Berlioz est émue — CG no. 957). Berlioz décide d’inscrire si possible l’ouvrage au programme d’un de ses concerts et s’adresse à David, directement et par l’intermédiaire de ses amis (CG no. 927) — saint-simonien lui même David compte parmi eux de nombreux partisans — et Berlioz publie sans tarder un article dithyrambique sur David (Journal des Débats, 15 décembre 1844; CM V, p. 597-607). En l’occurrence Le Désert sera exécuté intégralement et avec succès au deuxième concert le 16 février (CG no. 943; Le Ménestrel, 23 février), et Berlioz fera aussi jouer deux mouvements du nouveau Nonetto de David à son dernier concert (CG nos. 950, 951, 958, 959, 967). Il dirige Le Désert de nouveau au concert du 9 mai 1846 où figure pour la troisième fois l’instrumentation de la Marche marocaine de Meyer. Mais à la longue Berlioz a sans doute regretté les éloges peut-être excessifs qu’il avait prodigués au départ à David. À l’article de décembre 1844 on opposera le compte-rendu beaucoup plus mesuré publié par Edmond Viel dans Le Ménestrel peu après (5 janvier 1845). On dirait que Viel vise Berlioz sans le nommer: Berlioz aurait non seulement prodigué l’éloge avec trop peu de retenue mais aurait aussi omis de relever la dette évidente de David envers Berlioz. Par la suite les comptes-rendus de Berlioz d’ouvrages ou de concerts de David seront beaucoup plus tièdes (Journal des Débats 27 novembre 1851; 12 mars 1859; 7 avril 1861; 23 mai et 23 décembre 1862). Dans le récit qu’il publie en 1848 de son voyage à Marseille en juin 1845 Berlioz fait une allusion ironique au Désert qui venait d’y être exécuté peu avant sa visite. Dans sa correspondance Berlioz ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense des faiblesses de David comme compositeur (CG nos. 1034, 2029, 2283, 2368, 2855). Ironie du sort: c’est David qui succédera en 1869 au fauteuil de Berlioz à l’Institut et à son poste de bibliothécaire au Conservatoire.

    Malgré les espoirs conçus au commencement et tous les efforts de Berlioz, l’entreprise aboutit à des résultats plutôt décevants: les premiers concerts doivent faire face aux rigueurs de la saison (CG no. 943; Le Ménestrel 26 janvier, 23 février), les frais sont très élevés à cause du grand nombre des exécutants (CG no. 955), et malgré son optimisme au départ Berlioz, comme en 1844, se voit obligé d’admettre plus tard que les conditions acoustiques de cette vaste salle n’étaient pas favorables. La série prend fin après le quatrième concert, sans doute plus tôt que prévu; on sait par une de ses lettres que son oncle Félix Marmion, qui était au courant de l’entreprise (cf. CG no. 943), y a assisté. La lettre de Berlioz à sa sœur Adèle après ce concert fait état de sa lassitude (CG no. 957), et pour finir Berlioz et le directeur du Cirque n’en ont vraiment pas pour leur argent.

Choix de lettres

1844

À sa sœur Nanci (CG no. 924, 5 novembre):

[…] Je n’ai pu ces jours-ci te répondre, n’ayant réellement pas eu un instant pour rester seul avec moi-même. J’ai eu des articles à faire, une foule de morceaux de musique à composer et je suis loin d’avoir fini. J’ai fait une grande ouverture pour mes prochains concerts [La Tour de Nice], j’écris la musique indiquée par Shakespeare pour Hamlet dont on monte à l’Odéon une traduction en vers de Léon de Wailly. Je dois avant quinze jours avoir terminé un petit recueil de morceaux pour l’orgue-mélodium, qui m’ont été demandés par le facteur de ce nouvel instrument. Tu vois que je n’ai pas mal de choses à faire. En même temps j’ai eu à courir pour chercher un appartement, à monter peu à peu le personnel de mes concerts du cirque etc. […]

À Giacomo Meyerbeer (CG no. 925, 12 novembre):

Je suis occupé en ce moment à organiser plusieurs grandes solennités musicales qui auront lieu cet hiver dans le Cirque équestre des Champs-Elysées, le directeur (M. Gallois) va faire les dépenses convenables pour l’embellissement et le chauffage de la salle, et les prix seront assez élevés pour qu’il n’y ait d’autre public que le public élégant et riche de Paris. Je donnerai tous mes soins à l’exécution. Il y aura un chœur de 150 voix et un orchestre de 150 musiciens. Les deux préfets voient cette entreprise d’un très bon œil. Je désirerais bien, si cela vous paraissait opportun, pouvoir faire entendre dans un de ces concerts un fragment de votre opéra nouveau, qu’on doit sans doute jouer maintenant à Berlin. N’y a-t-il pas quelque grand morceau (chœur surtout) qui puisse se détacher et ne pas trop perdre de son éloignement de la scène? […]

À sa sœur Nanci (CG no. 926, 30 novembre):

[…] Je t’écris à la course avant de remonter en cabriolet. Je monte ma première fête musicale du Cirque, je ne sais où donner de la tête, tant j’ai de chevaux qu’il me faut mener de front. […]

À Émile Barrault (CG no. 927, 12 décembre):

Je suis allé deux fois chez David, je lui ai écrit pour savoir s’il lui conviendrait de laisser exécuter sa symphonie à l’un de mes grands concerts du cirque. Il ne m’a pas répondu. Voyez donc ce que cela veut dire. S’il a quelque autre projet plus avantageux, tant mieux. Sinon il faudrait que j’eusse tout de suite son consentement, car je suis obligé d’arrêter et de préparer de longue main mes programmes. […]

À J.-L. Heugel (CG no. 929, vers le 24 décembre):

Voici le programme avec une petite modification, veuillez l’insérer dimanche avec quelques mots de mousse sur la Magnificence de la Salle, la sonorité, la grandeur de l’exécution, etc… un petit tremblement anodin… […]

    Voir Le Ménestrel du 29 décembre 1844 et du 12 janvier 1845

À Eugénie Garcià (CG no. 930, 26 décembre):

Je vous remercie de l’offre gracieuse que vous me faites de chanter un morceau nouveau de ma composition, mais je n’ai rien de brillant, ni de convenable à un concert tel que celui que j’organise. Je pense donc que si vous vouliez bien chanter l’Inflammatus du Stabat de Rossini le programme y gagnerait; j’aurais d’ailleurs aisément les parties d’orchestre qui sont gravées. […]

1845

À Théophile Gautier (CG no. 934, 4 janvier):

Gallois [Napoléon Gallois, le directeur du Cirque Olympique] m’a dit qu’il vous avait recommandé nos Fêtes musicales du cirque, je viens vous les rerecommander. Fendez-vous d’une demie colonne dans votre feuilleton de lundi, sur la magnificence de ces solennités, de la salle, de l’éclairage, du chauffage, des draperies, des tapis, des arbustes, les 350 musiciens, le second acte d’Orphée: Les Champs-Elysées et le Tartare, les fragments de mon Requiem, ma nouvelle Ouverture de la Tour de Nice, enfin un tremblement, une charge à fond, les toilettes des Dames qu’on verra jusqu’aux genoux, etc., etc. […]

À Jules Lovy (CG no. 937, 9 janvier):

Soyez assez bon pour annoncer dans le Tintamarre ou le Tamtam mes concerts du Cirque.
Le premier aura lieu le 19 (dimanche) à 2 heures. La salle sera splendidement ornée, illuminée et chauffée; il y aura 350 exécutants; Ponchard, Mme Eugénie Garcia, Hauman, Hallé, un fragment de l’Alceste de Glück, le second acte d’Orphée du même, un morceau de l’Atys de Piccini, un concerto de Beethoven [le 5ème en mi bémol], plus une nouvelle ouverture de ma composition, celle du Carnaval Romain, trois morceaux de mon Requiem et l’Hymne à la France. […]

À Gustave Boutry-Boissonade (CG no. 938, 1er février):

[…] En ce moment je vis comme un loup blessé et saignant, solitaire au fond des bois; les travaux forcés de mes concerts peuvent à peine m’arracher à ma sombre inertie, et j’agis comme une somnambule. […]

À Michel-Maurice Lévy (CG no. 942, 16 février):

Je suis allé chez vous, il y a quelques jours, pour vous demander une faveur à laquelle j’attache un très grand prix. Dites-moi franchement s’il est possible de l’obtenir. Il s’agit de prier, de ma part et de la vôtre, ceux de vos meilleurs élèves de chanter deux morceaux à mon troisième concert qui aura lieu au cirque des Champs-Elysées dans un mois. Je voudrais seulement les placer dans le Tuba mirum de mon Requiem, (passage peu difficile), et dans le serment de réconciliation des Capulets et des Montaigus de ma Symphonie de Roméo et Juliette. Si ces messieurs voulaient accepter une petite rétribution, je crois que, malgré l’énormité des frais, on pourrait la leur accorder. […]

À son oncle Félix Marmion (CG no. 943, 20 février):

J’aurais dû vous répondre plus tôt, mais vous penserez sans doute que ces grands diables de concerts me donnent beaucoup de fil à retordre. Le second a eu lieu dimanche dernier avec un éclat fulgurant, l’exécution, les compositions, les dispositions de l’orchestre, de la salle etc, tout cela a été applaudi par cinq à six mille mains. La recette a été d’autant plus flatteuse qu’il y avait dans les Champs-Elysées un demi-pied de neige fondante embourbée. De sorte que le soleil nous favorisant on peut croire maintenant à la salle pleine en toute occasion. Cela étant j’aurai organisé une belle institution. Les grands frais sont couverts maintenant. Je n’ai que mille francs de bénéfice, mais les prochains concerts coûteront la moitié moins et rapporteront davantage.
Vous ne pouvez vous figurer l’effet terrible qu’a produit dans cette vaste salle le Dies Irae de mon Requiem, je viens de le donner une second fois et je devrai le reproduire encore une troisième. J’ai un petit orchestre où chantent 50 violons, 20 altos, 20 Basses et 15 contrebasses avec les instruments à vent doubles et triples, puis un chœur de 300 voix.
Tout cela a manœuvré dimanche avec un merveilleux ensemble; et nous avons dit la Symphonie du Désert de Félicien David de manière à enterrer profondément le Théâtre Italien qui l’a donnée plusieurs fois. […] 

À Théophile Gautier (CG no. 946quater [tome VIII], début mars):

Trouvez donc le moyen de m’annoncer dans votre feuilleton de lundi, vous m’obligerez énormément.
Dites entre autres choses que l’enthousiasme des exécutants du dernier concert a été contagieux, qu’un grand nombre d’artistes, d’amateurs et d’élèves orphéonistes ayant demandé à chanter dans les chœurs, le nombre des exécutants sera porté cette fois à cinq cents. […]

À la reine Marie-Amélie (CG no. 949, 12 mars):

Permettez-moi de présenter à Votre Majesté le programme de la troisième fête musicale que je donne au cirque des Champs-Elysées dimanche prochain. Ces grandes solennités de l’art semblent exciter chaque jour davantage les sympathies publiques, mais leur succès ne peut être complet que si elles parviennent à mériter l’intérêt de Votre Majesté. Pardonnez, Madame, la liberté que je prends de solliciter pour celle-ci l’honneur de votre présence. Une telle faveur serait pour tous les artistes et pour moi un puissant encouragement. […]

À Robert Griepenkerl (CG no. 955, fin mars-début avril):

[…] Depuis que j’ai reçu votre dernière lettre, j’ai entrepris une grande affaire musicale; une série de concerts avec cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Elysées, c’est la plus grande et la plus belle salle de Paris. Mais elle est située à peu près hors de la ville, et s’il y a de la boue, la recette peut s’en ressentir cruellement. De sorte qu’à chaque concert ce sont des inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6 000 fr.). Je donne le quatrième dans quelques jours. J’aurais bien du plaisir ou plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions surtout, qui me font suer sang et eau. J’ai beaucoup plus de peine en effet avec ces concerts qu’avec tous ceux qui les ont précédés, voici pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie de celui du Conservatoire, or cette société célèbre les empêche, pendant toute la saison des concerts, de prendre part… [la fin manque]

À sa sœur Adèle (CG no. 957, 16 avril):

[…] Quant à David je te pardonne d’avoir été émue de sa musique, mais au lieu de vous ennuyer ton mari et toi à faire queue au grand Théâtre, comment n’as-tu-pas eu l’esprit de lui écrire trois lignes en lui apprenant que tu étais ma sœur et que tu voulais entendre le Désert, il t’aurait envoyé tout de suite une loge et serait venu te remercier.
C’est un bon garçon un peu nonchalant, simple et digne, dont la conversation n’est pas plus brillante que sa personne mais que tu aurais été bien aise de voir. On ne s’avise jamais de tout.
J’ai fini, je pense, mes concerts du cirque; peut-être en donnerai-je un cinquième et dernier à la fin du mois. Nous en avons jusqu’à six par jour, on ne peut faire un pas sans en voir affiché quelque nouveau plus saugrenu que les précédents. J’engage mon portier à donner aussi le sien… Tout cela n’est pas gai, le public est obsédé, épuisé, ruiné. Thalberg a renoncé à donner sa seconde soirée; on s’occupe au ministère des moyens à prendre pour opposer une digue à ce cacophonique débordement. […]

À sa sœur Nanci (CG no. 968, 6 juin): 

[…] Ah j’aurais voulu pouvoir te faire entendre au dernier concert du cirque mon Dies Irae et je crois que tu en aurais tremblé deux bonnes heures au moins. Mais il paraît que vous n’entendrez jamais rien de ma façon. […]

1846

À Joseph d’Ortigue (CG no. 1034, 16 avril, de Prague; cf. CG no. 1028):

[…] Les détails sur la malheureuse affaire de David, m’ont fait frissonner, l’article de Duchesne dans les Débats [24 mars] était terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi quelle idée de vouloir monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter les tables de la loi quand on n’a pas le bras fort!… Ce sujet ne lui allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommendation que tu m’adressais dans ta dernière lettre, ne dis pas que je t’aie rien écrit là-dessus. […]

1855

À sa sœur Adèle (CG no. 2029, 30 septembre; cf. CG no. 2032):

[…] Je ne sais encore si je me déterminerai à tenter quelque entreprise musicale à Paris avant de m’en aller. Félicien David a voulu essayer de présenter son Désert et son Christophe Colomb à la grande population qui encombre Paris en ce moment. Il a obtenu la salle du Conservatoire et il a perdu deux mille francs [14 septembre]. On trouve maintenant sa musique enfantine… Ah! le temps est un grand maître! Je ne sais trop si les partisans de ce genre clairet pourront quelque chose contre les enseignements de ce maître-là,
Et de David éteint rallumer le flambeau.

1858

À sa sœur Adèle (CG no. 2283, 11 mars):

[…] Je suis tout hébété ce matin; nous sommes rentrés cette nuit à une heure au milieu d’une neige et d’une boue atroces; après avoir subi au Théâtre-Lyrique la reprise de la Perle du Brésil, opéra de ce pauvre Félicien David dans lequel il a donné un curieux spécimen de la musique bête, qu’il prend pour de la musique simple. Tous les ex-Saint-Simoniens y étaient, ils lui ont fait un succès grotesque. La pièce est aussi plate que la partition. […]

1864

À son fils Louis (CG no. 2855, 3 ou 4 mai; cf. CG no. 2850):

[…] … Tu sais que La Captive de F. David a été retiré par les auteurs d’accord avec Carvalho; cela a paru décidément trop pitoyable et ils n’ont pas osé en risquer la représentation. Il paraît qu’il ne faut pas pousser la platitude trop loin. Cet exemple d’un opéra retiré volontairement avant la représentation pour cause de platitude, est unique. […]

Journaux

    Note: sauf correction d’erreurs évidentes, on a conservé l’orthographe de l’original.

1844

Journal des Débats, 29 décembre (p. 2)

FÊTES MUSICALES
du Cirque des Champs-Élysées.

    C’est le 19 du mois prochain que nous nous proposons d’inaugurer la nouvelle salle destinée aux grandes solennités musicales. Si j’appelle cette salle nouvelle, ce n’est pas parce qu’on va pour la première fois la disposer en salle de concerts. Longtemps elle a été désignée, par l’opinion des artistes, comme le seul local de Paris où l’on pût réunir, avec de bonnes conditions d’acoustique, des masses imposantes de voix et d’instrumens ; longtemps aussi toutes les tentatives pour l’obtenir ont échoué contre la ferme volonté du directeur de ne pas lui donner d’autre destination que celle pour laquelle elle a été construite. Mais enfin l’administration est revenue de l’idée que tout exercice différent des exercices équestres serait fatal à l’avenir du Cirque, et c’est elle-même qui, de son propre mouvement, est venue au devant de la musique et l’a invitée à s’y installer. Mais il a fallu des travaux considérables pour convertir en salle d’hiver cet édifice qu’on n’avait jusqu’ici ouvert à la foule qu’aux beaux jours d’été seulement. Plusieurs calorifères y ont été établis, et les diverses ouvertures de la partie supérieure, parfaitement closes, permettent de donner à l’atmosphère intérieure une température aussi élevée qu’on pourra le désirer. Bien que les concerts aient lieu dans le jour, le cirque, l’amphithéâtre, les couloirs, les foyers, tout sera splendidement éclairé au gaz. Les dispositions musicales sont les suivantes :

    Un plancher établi sur l’arène de l’hippodrome recevra l’orchestre seulement. Les instrumentistes occuperont ainsi et en entier le cirque, point central de l’édifice, d’où les sons, rayonnant dans tous sens, se répandront également sur la masse des auditeurs. Sur l’un des côtés de ce plan horizontal s’élèvera une petite estrade destinée aux solistes, au chef d’orchestre, et, dans l’occasion, à un petit chœur de douze à quinze voix. Au côté opposé et en face de l’estrade, le grand chœur s’élèvera en amphithéâtre sur une partie des gradins qu’occupait autrefois le public. Devant ces gradins seront les maîtres de chant, l’œil sur le chef d’orchestre et communiquant la mesure et les mouvemens aux chanteurs. Cette disposition aura cela de particulier que les chanteurs solistes, dominant les instrumens de quelques pieds, seront séparés du chœur par toute la largeur de l’orchestre, et regarderont les choristes en face au lieu de les avoir derrière eux, comme dans tous les théâtres où l’on a monté de grands concerts. On en verra surtout l’avantage dans les compositions telles que l’Orphée de Gluck, où un personnage seul dialogue avec le chœur. Le fameux Non des dieux infernaux, dans la scène du Tartare, ne peut manquer d’y gagner en force et en terreur. Il en sera de même pour la symphonie de Roméo et Juliette que j’espère pouvoir y faire exécuter. Le petit chœur du prologue racontant l’action du drame de Shakspeare ne sera pas mêlé, comme il l’était forcément dans la salle du Conservatoire, aux deux chœurs des Capulets et des Montaigus, et le père Laurence, parlant en face à ceux-ci, pourra donner bien plus de force à ses interpellations. Le nombre des exécutans n’excédera pas trois cent cinquante, et chaque groupe sera exercé séparément, avant la répétition générale, d’après la méthode que nous avons adoptée au mois de juillet dernier pour le festival de l’industrie. Ce nombre nous est imposé par la forme et la capacité de la salle du Cirque, où un chœur de deux cents voix est plus que suffisant pour produire un effet très puissant. Quant à l’orchestre, il remplit tellement l’hippodrome, qu’il serait impossible de l’augmenter de trois ou quatre musiciens seulement. Nous entrons dans ces détails pour répondre aux réclamations quotidiennes et quelquefois très pressantes des chanteurs et instrumentistes qui n’ont pas été portés sur la liste des exécutans. Il ne s’agit point ici d’un congrès musical, et nous ne pouvons pas, à cause de l’heureuse tentative du 1er août dernier, avoir maintenant à réunir en toute occasion une population de mille à douze cents âmes d’artistes.

    Ce que nous voulons et ce que nous avons tout lieu d’espérer, ce sont des exécutions grandioses et excellentes de belles œuvres peu connues des Parisiens, ce sont des solennités vraiment dignes du titre de fêtes musicales qu’on leur a donné. La beauté, la sonorité de ce vaste cirque moderne, le confortable que les auditeurs y trouveront, le talent et le zèle des artistes auxquels l’exécution sera confiée, nos propres efforts pour les bien diriger, et l’amour de plus en plus remarquable du public pour la grande musique, telles sont les chances de succès dont nous avons tenu compte dans cette entreprise, et sur lesquelles, sans trop de présomption, il semble permis de compter.

    Chaque séance, malgré la variété abondante des programmes, ne durera que deux heures et demie au plus. Elles auront lieu les dimanches, une ou deux fois par mois, et, commençant à deux heures finiront conséquemment à quatre heures et demie.

H. BERLIOZ.

Le Ménestrel, 29 décembre

[…] Mais d’une part la voix fantastique du désert nous attire vers le théâtre italien, et de l’autre, les trompettes romaines nous appellent aux Champs-Elysées. MM. Hector Berlioz et Félicien David nous annoncent de véritables solennités auxquelles tout Paris voudra assister. Voyez-vous d’ici la vaste salle du Cirque avec une splendide illumination a giorno, tous ces tapis, toutes ces fleurs et surtout cet immense orchestre et ces chœurs monstres, Berlioz en tête! Entendez-vous toute cette masse de virtuoses consacrer les chefs-d’œuvre de toutes les écoles en présence de l’élite du monde artistique! Voilà l’idée gigantesque de M. Hector Berlioz, et cette idée se réalisera le dimanche 19 janvier prochain.
Mais d’ici là, vous recevrez d’autres impressions musicales non moins puissantes. M. Félicien David, dont la renommée s’est emparée à tire d’ailes, va se produire aujourd’hui dimanche soir, au théâtre italien. Les coupons de loges s’enlèvent avec une rapidité inouïe, et tout annonce que l’ode-symphonie du Désert s’exécutera devant l’assemblée la plus compacte et la plus brillante de la capitale. Ce sera une nouvelle et déterminante sanction de ce talent, ou le désaveu solennel des exagérations de la presse. Nous serons à notre poste. […]

1845

Le Ménestrel, 12 janvier

    GRANDE FETE MUSICALE sous la direction de M. Hector BERLIOZ, salle du Cirque-Olympique des Champs-Elysées, le dimanche 19 janvier, à 2 heures.
    Première partie : 1° ouverture du Carnaval romain, de Berlioz ; 2° chœur du Sommeil d’Atys, de Piccini ; 3° Dies irae ; Quid sum miser ; Lacrymosa, fragment du Requiem de Berlioz ; 4° fantaisie pour le violon, sur l’opéra de Guido et Ginévra, composée et exécutée par M. Th. Hauman[n].
    Deuxième partie : 5° ouverture de la Tour de Nice, de Berlioz ; 6° grande scène de l’Alceste italienne de Gluck, chantée par Mme E. Garcia ; 7° les Enfers et les Champs-Elysées, d’Orphée, de Gluck. Le rôle d’Orphée sera chanté par M. Ponchard. — Quel est l’Audacieux (chœur) ; laissez-vous toucher par mes pleurs (solo et chœur) ; air pantomime des Ombres heureuses ; air pantomime de l’Ombre souffrante ; chœur des ombres heureuses : Viens dans ce séjour paisible ; 8° concerto de piano en mi bémol, de Beethoven, exécuté par M. Hallé ; 9° hymne à la France (paroles de M. A. Barbier), de Berlioz.
    Chef d’orchestre, M. Berlioz. — Maîtres de chant : MM. Laty, Dietsch et Tariot. — Prix des places; Stalles d’amphithéâtre numérotées, 10 fr. ; secondes places d’amphithéâtre, 5 fr.
    Les bureaux de location sont établis chez MM. les Editeurs de musique et à l’administration du Cirque, boulevard du Temple.

Le Ménestrel, 19 janvier

    C’est aujourd’hui dimanche à deux heures de relevée, que l’armée symphonique de Berlioz attaque son premier programme dans l’Hippodrome des Champs-Elysées. Ce sera un coup d’œil magique et en même temps un événement musical du plus haut intérêt. Le succès menace d’être colossal ; aussi croyait-on un moment que l’on y exécuterait du Félicien David ; mais c’était une fausse alerte. Nous verrons aujourd’hui si le Désert de M. David fait pâlir les Enfers d’Orphée, ou si le Carnaval romain reculera devant le Chant du Muezzin.

LIllustration, 25 janvier  

Le Ménestrel, 26 janvier

    Berlioz est un être vraiment infernal ! Le voyez-vous plongeant et dardant ses regards tout à l’entour de [ce] vaste Cirque, où semble siéger un bataillon de diablotins soumis à son empire !... Ici des trompettes et des bugles sax ; là des timballes et des grosses caisses ; partout des violons et des violoncelles ; puis, aux extrémités et comme ceinture, ces immenses contrebasses, et au centre les flûtes, les haut-bois, les cors, les bassons, les clarinettes et autres instrumens auxiliaires..... on dirait une armée fantastique, innombrable, vomissant ses projectiles avec une ardeur fiévreuse. Puis, à toutes ces masses in[s]trumentales, vient se mêler une légion de chœurs non moins formidable, divisée en quatre compartimens sur les gradins de face.

    Berlioz se complaît au milieu de tout cela. Chaque note, chaque coup d’archet lui va droit au cœur ; c’est là sa vie, son élément, son culte. Otez-lui des mains cette baguette magique, et l’homme tombe inanimé, vous lui avez dérobé le principe de son existence.

    Et cependant Berlioz a connu des temps plus doux. Berlioz a pincé de la guitare !!… … Etrange anomalie des choses de ce bas monde ! Vous voyez qu’en musique même les extrémités parviennent à s’entendre et se rejoindre. Oui, Berlioz, le fougueux symphoniste, n’était rien moins qu’un tendre et plaintif ménestrel, il y a quelque quinze ans. Aujourd’hui, c’est à peine si le son d’une guitare ose se permettre d’arriver à son oreille ; mais un temps viendra où le symphoniste, renonçant à Satan et à ses trombonnes, reprendra son vieux luth délaissé pour y soupirer ses premières amours. — Vous riez de cet horoscope, lecteur ? mais on a vu des transformations plus bizarres. — Toutefois, en attendant, il veut poursuivre sa vocation et solidifier sa gloire. C’est pour y travailler de rechef qu’il a fait un appel à ses phalanges musicales ; à sa voix, l’hippodrome des Champs-Elysées s’est métamorphosé en salle de concerts.

    L’incertitude de la saison, et peut-être aussi le prix élevé des stalles, avaient bien laissé quelques vides dans les premiers rangs ; mais la foule abondait partout ailleurs : c’était un coup-d’œil imposant. Le programme renfermait de beaux élémens, notamment le Tuba mirum du Requiem de Berlioz, qui a électrisé l’assemblée : c’était saisissant, grandiose, sublime.

    La nouvelle ouverture de la Tour de Nice n’a pas été aussi heureuse ; mais l’Hymne à la France a ramené les bravos de tout l’auditoire. — L’immense scène des Enfers de Gluck a été peu comprise, et par conséquent froidement accueillie ; et, sans les accents sympathiques de Ponchard, qui ont ravivé le viel Orphée, la salle du Cirque allait, sans plus de façon jeter un linceul sur cette magnifique page. Aussi, Mme Eugénie Garcia, tout de noir costumée, semblait déjà en avoir fait son deuil. Quelques beaux éclats de voix n’ont pu triompher de l’indifférence générale. Pour chanter et aimer Gluck, il faut avoir long-temps médité et vécu avec Gluck. Puis il faudrait des masses chorales moins ternes : il se trouvait là une foule de gens rétribués pour chanter, et qui auraient dû payer pour se le permettre. C’est surtout aux ténors que ce reproche s’adresse. Il n’est guère possible de posséder des voix plus flasques, et une indécision d’intonation plus complète. Sous ce rapport, c’est une éclatante revanche à prendre.

    Le concerto de Beethoven a été admirablement dit par M. Hallé. Quant au violoniste Haumann, il a obtenu un double succès : après avoir exécuté son introduction, puis soupiré délicieusement la Cantilène de Guido, son archet s’est tout à coup arrêté : la mèche de crin s’en est détachée entièrement comme par enchantement ; — c’étaient les ailes de Giselle se brisant au contact terrestre. — L’archet de M. Haumann semblait se refuser à exécuter le final du morceau, dont le style sautillant et coquet était incompatible avec le charme et l’élévation des mélodies de Guido. Ce qui n’a pas empêché le célèbre artiste de reprendre un archet à tous crins et de terminer son solo au milieu des applaudissemens.

    Au sortir de ce premier festival des Champs-Élysées, une surprise peu récréative attendait les nombreux auditeurs. D’épais nuages s’étaient amoncelés au-dessus du Cirque, et une pluie torrentielle menaçait les malheureux piétons. Et, pour comble d’infortunes, toute cette myriade de fiacres qui encombre le pavé de Paris, avait fui les abords du concert et se tenait avec une infernale précaution loin des stations ordinaires et des points de jonction. Incalculable est le nombre des dîners en retard, des rendez-vous en souffrance et des parties manquées, dont cette journée de dimanche est venue affliger la capitale !..

    De pareils désagrémens ne sauraient se reproduire au deuxième festival, car toutes les mesures seront prises contre les caprices du baromètre, et une immense file de voitures et d’omnibus s’échelonneront aux portes du Cirque, et se chargeront de ramener la foule des dilettantes vers tous les quartiers de Paris. Joignez à cela un programme des plus intéressans, entre autres la symphonie de Roméo et deux grammes de Félicien David.

    Une vaste loge, disposée au-dessus des choristes et vis-à-vis l’orchestre, avait été réservée à la famille royale, qui n’a pu prendre part à cette fête.

Le Ménestrel, 9 février

    Dimanche prochain 16 février, DEUXIÈME GRAND FESTIVAL d’HECTOR BERLIOZ, salle du Cirque des Champs-Elysées. 350 artistes exécuteront : 1° la fameuse Ode du Désert, de Félicien David ; 2° le Chœur des Jannissaires, du même auteur ; 3° l’ouverture des Francs Juges et les fragmens du Dies irae, de M. Hector Berlioz, redemandés. Enfin Léopold Meyer s’y fera entendre. —Prix des places, 5 et 10 francs. S’adresser aux bureaux du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne.

Le Ménestrel, 23 février

    L’hiver, qui nous tient rigueur, ne se montre guère plus clément pour les fêtes musicales de M. Berlioz ; et si celui-ci n’était un jouteur de première force on arriverait certainement à compter le nombre de banquettes au Cirque des Champs-Elysées.

    Malgré l’épaisse couche de neige qui encombrait les abords de cette salle dimanche dernier, une foule assez compacte se pressait au deuxième festival de Berlioz. L’ode de Félicien David n’a donc pas prêché dans le désert. D’ailleurs ce n’était pas là le seul élément attractif du programme. L’ouverture des Francs Juges et le Dies irae marchaient en tête, et ont littéralement fait fanatisme. Une marche marocaine assez bizarre exécutée par M. Meyer, a de nouveau prouvé que ce pianiste est de tous les pianistes le plus agile et le plus véloce. Les applaudissemens n’ont pas manqué à M. Meyer et se sont ensuite transportés sur le Désert. C’était comme une nouvelle épreuve : à l’aspect de ces 350 exécutans et de cette salle immense, le front de M. Félicien David paraissait d’abord soucieux ; mais la grâce, la simplicité, la suavité mélodique de l’œuvre ont encore une fois triomphé des obstacles d’un si vaste théâtre. La réussite a été complète. Le Lever du Soleil a été unanimement redemandé. Ce qui a particulièrement captivé le public, c’est la personne, la voix et le talent tant soit peu arabe de M. Béford. La Rêverie du Soir, interprétée par ce mystérieux chanteur, prend pour nous autres parisiens, une couleur orientale, qui pourrait bien être tout autre chose, mais qui nous charme, nous magnétise et nous transporte sur les sables du Nil. M. Félicien David devrait bien nous dire, si M. Béford a décidément la voix arabe ou non, car il serait désagréable de s’abuser ainsi.

    Quant au chant du Muezzin, il produit toujours moins d’effet, et cependant Béford le chante en pur arabe, et ne s’en tire pas trop mal, à ce que prétendaient les chefs africains qui ont assisté à la première représentation du Désert au théâtre Italien.

Le Ménestrel, 9 mars

CIRQUE OLYMPIQUE DES CHAMPS-ELYSEES.
Dimanche 16 mars 1845, à deux heures.
TROISIÈME GRANDE FÊTE MUSICALE
DE M. HECTOR BERLIOZ.
500 exécutans.
Première partie.

    1o Ouverture du Spectre, de M. Schneitzoeffer, exécutée pour la première fois.
    2o Rondo de l’opéra La vie pour le Czar, de M. Glinka, chanté en langue russe par Mme SOLOWIOF, artiste du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg.
    3o Prière de Moïse, de Rossini.
    4o Dies irae et Tuba mirum, de Berlioz (généralement redemandés).
    5o Grand air de danse composé sur des thèmes du Caucase et de la Crimée dans l’opéra russe Rouslan et Loudmila, par M. Glinka.

Deuxième partie.

    Fragment de Roméo et Juliette, symphonie à 3 chœurs de M. Hector Berlioz, paroles de M. Emile Deschamps.
    6o Andante et allegro. Mélancolie.— Bruit lointain de bal et de concert. Grande fête chez Capulet. Orchestre seul.
    7o Adagio. Le jardin de Capulet, silencieux et désert. — Les jeunes Capulets, sortant de la fête, passent en chantant des réminiscences de la musique du bal (chœur et orchestre). — Scène d’amour, orchestre seul.
    8o Scherzo : La reine Mab, ou la fée des songes. Orchestre seul.
    9o Final chanté par toutes les voix des trois chœurs et le Père Laurence. — Double chœur des Montaigus et des Capulets. — Récitatif, récit mesuré et air du Père Laurence. — Rixe des Capulets et des Montaigus dans le cimetière, double chœur. —Invocation du Père Laurence. — Serment et réconciliation ; triple chœur.
    Le rôle du Père Laurence sera chanté par M. LAGET.
    10o Invitation à la valse, rondo de piano, de Weber, instrumenté à grand orchestre, par M. Berlioz.

    Places, 5 et 10 fr. S’adresser dans les bureaux du Ménestrel, 2 bis rue Vivienne.

Le Ménestrel, 23 mars

    Deux belles matinées se dessinaient dimanche dernier à l’horizon des affiches. Grand a été l’embarras de nos dilettanti parisiens : comment se trouver à la fois salle du Cirque, au concert de M. Berlioz, et salle Herz, à l’appel de M. Dorus ? D’un côté, 500 exécutans avec leur terrible chef en tête ; de l’autre, les ravissans gosiers de Mme Dorus-Gras, de Géraldy, Ponchard, avec la flûte enchanteresse du bénéficiaire. Le magnifique Tuba mirum de Berlioz nous appelait à sons de trombonnes aux Champs-Elysées ; mais la flûte de Dorus, en véritable Sirène, vous attirait rue de la Victoire : c’était là le cas, ou jamais, de jouer les deux solennités à pile ou face. La matinée de Dorus nous échut en partage, et notre fidèle collaborateur se dirigea avec résignation vers les Champs-Elysées. […]

    En quittant la salle Herz, nous rencontrâmes notre fidèle collaborateur qui revenait tout radieux du Cirque des Champs-Elysées.

    Le concert de Berlioz avait réuni un assez nombreux auditoire en dépit du firmament qui s’est constamment tenu sur un pied d’hostilité vis-à-vis du Cirque. Le fait est que la séance avait été des plus remarquables, comme on a pu le pressentir d’après le programme que nous avons publié dimanche dernier.

    L’ouverture du Spectre, de Schnetzoeffer, qui figurait en tête du programme, renferme de beaux effets d’orchestre, mais elle nous semble pécher un peu par la diffusion, et peut-être aussi par le bruit. L’essai de musique russe, qui a été fait ce jour-là, a été favorablement accueilli ; Mme Solowiowa a obtenu beaucoup de succès dans le grand air de l’Opéra la Vie pour le Czar, de Glinka, qu’elle a chanté en langue russe ; la première partie de cet air a réellement une couleur et un cachet tout particuliers, mais le rondo rentre tout-à-fait dans les formes italiennes ; quant aux airs de danse, ils sont d’une originalité remarquable, trop grande peut-être ; il s’y trouve un mouvement à trois temps, espèce de motif de valse, d’un effet charmant.

    Le Tuba Mirum, de Berlioz, cette magnifique inspiration, a de nouveau électrisé tout l’auditoire. Les fragmens de la symphonie de Roméo et Juliette, la Scène du Bal, la Scène du Jardin, la Reine Mab et le finale ont aussi produit beaucoup d’effet, bien que M. Laget, qui chantait la partie du père Laurence dans le finale, et qui avait fait réclamer l’indulgence du public, n’ait pu remplir convenablement sa tâche. La séance s’est terminée d’une façon charmante par l’Invitation à la Valse, de Weber, cette délicieuse composition que Berlioz a si bien orchestrée.

Le Ménestrel, 23 mars

    La quatrième fête musicale du Cirque qui devait avoir lieu, sous la direction de M. Berlioz, vendredi dernier, a été remise au dimanche 6 avril. On annonce un programme du plus vif intérêt. Nous le publierons dimanche prochain.

Le Ménestrel, 30 mars

    Le concert de M. Berlioz, annoncé pour le vendredi saint, aura décidément lieu dimanche prochain, 6 avril. Une question administrative vis-à-vis de l’orchestre en avait suspendu l’exécution, messieurs les artistes s’étant refusés à ne recevoir leur jeton de présence complet qu’autant qu’ils assisteraient positivement aux deux répétitions et à la séance. Mais il y a eu arrangement amiable, et le public parisien pourra enfin jouir de l’une de ces belles fêtes musicales sous l’influence d’un beau soleil de printemps. Il y aura cinq cents musiciens.

Le Ménestrel, 13 avril

    […] Il nous reste à parler du Conservatoire et de M. Berlioz, les colonnes de la grande musique, ces représentans de la haute école — j’allais dire de la vieille garde. — Le Conservatoire annonce sa neuvième séance, et Berlioz a fait dimanche dernier ses adieux au Cirque des Champs-Elysées. Il avait instrumenté pour cette séance la fameuse Marche Marocaine de Meyer. Le succès a été foudroyant. Un ordre du jour a dû être expédié au marechal Bugeaud pour faire populariser cette Marche en Algérie par nos musiques militaires. Il y a là de quoi soumettre toutes les peuplades africaines, bédouines, arabes, kabyles et autres. — MM. Berlioz et Léopold Meyer méritent chacun un Yatagan d’honneur.

Le Cirque des Champs-Élysées

Le Cirque des Champs-Élysées où Berlioz dirigea ses quatre concerts en 1845 était d’abord appelé le Cirque de l’Impératrice; construit en 1841 suivant les plans de l’architecte Jacques Hittorfs il fut démoli vers 1899-1900. À l’époque on l’appelait aussi tantôt Cirque d’été, ou Cirque d’été des Champs-Élysées, ou Cirque Olympique.

Berlioz dirige son concert du 19 janvier 1845 au Cirque Olympique

Concert 1845

[Image plus grande]

Cette gravure fut publiée à la page 325 de l’Illustration du 25 janvier 1845 (exemplaire dans notre collection); la gravure était accompagnée d’un compte-rendu du concert. Remarquez le bédouin barbu à gauche; voir aussi la caricature dans Le Charivari du 18 janvier 1845 (la veille du concert!) qui montre un groupe de chefs algériens se bouchant les oreilles à ce concert.

Le Cirque des Champs-Élysées, dit aussi Cirque Olympique

Cirque Olympique

[Image plus grande]

Cette photo datant du 19e siècle est dans notre collection.

Cirque Olympique

[Image plus grande]

Cette carte postale vient de notre collection.

© Michel Austin et Monir Tayeb pour toutes les images et informations sur cette page. Tous droits de reproduction réservés.

Avertissement: Tous droits de publication et de reproduction des textes, photos, images, et partitions musicales sur l’ensemble de ce site, y compris leur utilisation sur l’Internet, sont réservés pour tous pays. Toute mise en réseau, toute rediffusion, sous quelque forme, même partielle, est donc interdite.

Retour à la page principale Berlioz à Paris