David

Site Hector Berlioz

THÉÂTRE ROYAL ITALIEN. 

Deuxième concert de M. Félicien David.

par

Edmond Viel

  Le Ménestrel 5 janvier 1845, p. 1-2

menestrel

    Ce compte-rendu par le critique Edmond Viel parut peu après la première exécution au Conservatoire, le 8 décembre 1844, du Désert, ode-symphonie de Félicien David (1810-1876); l’ouvrage eut un succès immédiat auprès du public parisien et resta pendant de longues années la composition la plus populaire de son auteur. On comparera cet article avec le feuilleton consacré au même ouvrage par Berlioz dans le Journal des Débats du 15 décembre 1844. Viel est beaucoup plus réservé que Berlioz dans son appréciation de l’œuvre (Berlioz ne tardera pas à se montrer plus critique envers David et regretta sans doute son enthousiasme trop hâtif). Viel souligne aussi la dette de David envers Berlioz, sur laquelle Berlioz ne souffle mot: son article donne en somme l’impression de contredire ou du moins de corriger celui de Berlioz. Sur les rapports de Berlioz et Félicien David voir plus longuement la page consacrée aux concerts de Berlioz de 1845 au Cirque Olympique.

    Le texte de cette page a été transcrit d’après des images du site internet de la Bibliothèque nationale de France, d’où provient également le portrait de Félicien David qui date de 1840.

    This review by the critic Edmond Viel was published not long after the first performance at the Conservatoire on 8 December 1844 of Le Désert, an ode-symphony by Félicien David (1810-1876); the work had become an instant favourite with the Paris public and remained for many years David’s most successful composition. The review should be compared with the feuilleton devoted to the same work by Berlioz in the Journal des Débats of 15 December 1844. Viel is much more reserved in his assessment of the work than Berlioz was (Berlioz soon became more critical of David and may have regretted his initial enthusiasm). He also draws attention to David’s debt to Berlioz, a point on which Berlioz was silent. His article thus reads almost like a critique of Berlioz’s feuilleton. For the relations between Berlioz and Félicien David see further the page devoted to Berlioz’s concerts of 1845 at the Cirque Olympique.

    The text on this page was transcribed from images on the internet site of the Bibliothèque nationale de France, from which the portrait of Félicien David, which dates from 1840, is also taken.

THÉÂTRE ROYAL ITALIEN.

Deuxième concert de M. Félicien David.

    Maintenant qu’il est bien reconnu que M. Félicien David est un homme de talent, — et nous avons été des premiers à le proclamer, — maintenant que, grâce à une double audition séparée par quinze jours d’intervalle, les jugemens ont pu acquérir tout le calme, toute la réflexion, toute la maturité désirables, la critique doit reprendre ses droits. Il ne s’agit plus de pousser des cris d’enthousiasme ni d’entonner d’hyperpoliques hosannah, il faut dire le pourquoi de son admiration, il faut voir si M. David mérite tous les éloges excessifs qu’on lui a prodigués, il faut, en un mot, peser, discuter, analyser avec calme la valeur de son œuvre, et c’est ce que nous allons tâcher de faire aussi impartialement que possible. — Le concert donné dimanche dans la salle des Italiens commençait par une symphonie et plusieurs petites pièces détachées. La symphonie en mi bémol écrite dans le goût d’Haydn, n’offre rien de remarquable dans ses deux premiers numéros (allegro-andante) ; mais son final est un joli air de ballet qui a généralement fait plaisir. Les Hirondelles et le Chybouk sont deux agréables cantilènes comme nos romanciers à la mode en publient chaque année quelques douzaines ; elles s’en distinguent pourtant par une simplicité, une naïveté primitives ; n’insistons pas, au reste, sur cette première partie à laquelle l’auteur lui-même n’attache pas sans doute une bien grande importance. — Le morceau capital de la séance était le Désert, ode-symphonie en trois parties, avec strophes déclamées, airs, chœurs et orchestre. Dans la première on a surtout applaudi la marche de la caravane et la tempête : le mouvement de la caravane rappelle à s’y méprendre, surtout comme rhythme, le passage des voyageurs dans Harold ; M. David aura sans doute pensé que pèlerins d’Orient ou pèlerins des Abruzzes devaient cheminer de la même manière et pouvaient en bons compagnons se prêter réciproquement leur allure. Quant à la tempête, elle est fort brève, commence brusquement et finit de même ; les basses y grondent, les cuivres y mugissent, la petite flûte y glapit fort habilement et comme il convient à une honnête tempête, mais sans le plus petit parfum de couleur locale, sans plus exprimer l’ardente et corrosive haleine du Simoun sur les sables du Sahara qu’une raffale fouettant les avoines de la Beauce. — La seconde partie nous parait supérieure à la précédente : elle débute par un air de ténor (Hymne à la Nuit) d’un caractère vague et rempli de charme. Suit une fantaisie arabe au tour expressif et piquant ; puis la danse des Almées, motif égyptien d’une mélodie ravissante, merveilleusement soupirée par le chœur des instrumens à vent en bois, qui la ramène à travers diverses harmonies dans un dialogue rempli de fraîcheur. Ce morceau, d’une suavité incomparable et parfaitement réussi, a été redemandé avec acclamations. — La troisième partie peint le lever de l’aurore : un trémolo croissant des violons avec sourdines, sur lequel se dessine une figure obstinée, tel est le moyen plus ingénieux que neuf dont M. David s’est inspiré, et qui mériterait les plus grandes louanges si nous ne l’avions déjà admiré dans la Sylphide, dans Roméo et Juliette et dans la Reine de Chypre. — Pour ce qui est du chant du Muezzim, il n’a guère d’autre mérite que celui d’une scrupuleuse fidélité, ainsi que le témoignait la satisfaction et l’étonnement des chefs arabes trônant au balcon ; mais un pareil épisode nous semblerait mieux à sa place dans une chansonnette de Levassor que dans un ouvrage sérieux. — La caravane se remet en route, et la symphonie se termine par un chœur à la gloire d’Allah.

    Le Désert a obtenu cette fois encore un éclatant succès ; nous nous rendons assez bien compte de ce résultat dans le public. L’originalité qu’elle emprunte à la mélodie orientale (la plupart des motifs sont originaires de l’Orient), l’habileté qui préside à leur arrangement, la coupe, la brièveté, et par dessus tout la lucidité de cette composition, en font un ensemble souverainement agréable et qui ne pouvait manquer de séduire les masses ; mais il y a loin de là aux sublimes chefs-d’œuvre auxquels on n’a pas craint de la comparer. D’abord, il est juste que M. David restitue une part de sa gloire au compositeur dont il procède directement, nous dirions presque dont il tient l’existence, — à Berlioz, le créateur du genre pittoresque, non pas comme on l’entendait il y a quelque soixante ans, mais comme on le pratique de nos jours, d’après lui et tout en criant contre son système ; mais s’il en est ainsi, comment se fait-il que du premier coup M. David ait rencontré une réussite plus franche et moins controversée que n’en a encore obtenu, après de longues luttes, l’auteur de Harold, de la Fantastique et de Roméo ? Parce que M. David a su profiter avec une rare sagacité des échecs, — d’autres disaient des fautes— de son prédécesseur, parce qu’en lui prenant sa forme expressive, pittoresque et accidentée, parce qu’en introduisant dans sa musique des parties d’orchestre seul, de chœurs, de soli et même de vers déclamés, toutes choses que Berlioz avait faites depuis longtemps dans le Mélologue, dans la symphonie de Roméo et Juliette, etc., il n’a pas osé risquer aucune des excentricités que recherche avidement le génie hardi et aventureux de ce dernier, excentricités qui ont parfois été pour lui un écueil, mais auxquelles il a dû aussi les inspirations les plus sublimes et les plus radieuses. Voilà ce qui fait la différence de fortune entre l’un et l’autre : la poésie de Berlioz est tantôt brillante et tantôt obscure, toujours puissante et élevée ; celle de M. David est plus unie, plus constamment accessible, mais elle ne dépasse jamais une certaine hauteur ; enfin, pour résumer notre sentiment par une comparaison tout à fait de circonstance, M. David est à Berlioz ce que M. Ponsard est à Victor Hugo. — Maintenant, examinons la manière de M David en elle-même, abstraction faite de tout parallèle : on ne peut pas lui reprocher d’être vulgaire, et cependant son harmonie, son orchestre n’offrent rien de neuf, rien d’inattendu ; sa mélodie, nous n’en pouvons guère parler, car la presque totalité des thèmes du Désert, il n’a fait que les mettre en œuvre et les arranger ; il y aurait cruauté à baser une opinion sur les bleuettes de la première partie. Reste l’extrême clarté à laquelle nous avons déjà rendu hommage, et qui réside principalement dans la simplicité des moyens employés par l’auteur : veut-il écrire un chœur ? toutes ses voix partent et s’arrêtent simultanément, marchent souvent à l’unisson ou bien se séparent en accords plaqués, en notes de même valeur ; son instrumentation est également aussi peu figurée que possible ; rarement une pensée accessoire vient distraire de la pensée principale ; c’est ce qui fait que, de prime abord, on voit tout, on comprend tout, ensemble et détails, dans la musique de M. David ; son souffle n’a pas beaucoup de portée, ses idées sent nettes mais courtes ; s’il veut s’y arrêter quelque temps, il les répète plutôt qu’il ne les développe. Le Désert présente tous les avantages et tous les inconvéniens d’une pareille méthode ; ce n’est pas un vaste tableau, c’est une série de petits médaillons enserrés dans un même cadre ; les avantages, on les connaît ; on a pu en apprécier les prodigieuses conséquences ; les inconvéniens, l’avenir seul dira s’ils ont la gravité que nous leur supposons. Notre pensée à nous est, qu’en fait de musique instrumentale, il n’est pas essentiel que l’auditeur comprenne trop vite et trop complètement, car la composition qui l’aura charmé dans l’origine pourra lui sembler vide et creuse lorsqu’il la réentendra s’il n’y découvre rien de nouveau : une composition, au contraire, dans laquelle la clarté résulte, pour ainsi dire, d’une complexité harmonieuse, gagnera chaque jour à être entendue, grâce aux innombrables trésors qu’elle renferme, et dont il n’est donné aux plus expérimentés, aux plus perspicaces, de pénétrer, qu’à la longue, les mystérieuses beautés. Concluons de tout ceci que M. Félicien David est, comme nous l’avons dit en commençant, un homme de beaucoup de talent, mais que l’on s’est un peu trop pressé de faire son apothéose, et qu’il y a eu de la presse exagération coupable à lui sacrifier tous les autres compositeurs, au risque de provoquer contre lui une réaction fâcheuse, ou, qui pis est, noyer tout progrès dans des flots d’encens. Il faut espérer, du reste, que la droiture et la modestie de M. Félicien David le mettront à l’abri de ce dangereux enivrement.

EDMOND VIEL.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 15 octobre 2012.

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