Le Monde Illustré  No 123. 20 août 1859 [p. 122]

 

Mémoires d’un musicien 1.

[Suite.]
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LV
Concerts du Cirque

     J’ai reconté, dans le Monde illustré du 13 février 1858, les péripéties du festival que j’osai donner en 1844 dans le bâtiment de l’Exposition universelle, aux Champs-Élysées. Quelque mois après, le directeur du Théâtre-Franconi [sic pour Falconi], séduit par le chiffre extraordinaire auquel s’était élevée la recette du festival de l’industrie, me proposa de donner une série de grandes exécutions musicales dans son cirque des Champs-Élysées.

     Je ne me souviens pas des arrangements que nous prîmes ensemble à ce sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. Il y eut quatre concerts, pour lesquels nous avions engagé cinq cents musiciens ; et les dépenses nécessitées par cet énorme personnel ne purent être entièrement couvertes par les recettes. En outre, le local, cette fois encore, ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans cet édifice circulaire avec une lenteur désespérante, d’où résultaient, pour toutes les compositions d’un style un peu chargé de détails, les plus déplorables mélanges d’harmonies. Un seul morceau y produisit un très-grand effet, ce fut le Dies iræ de mon Requiem. La largeur excessive de son mouvement et de ses accords le rendait moins déplacé que tout autre dans cette vaste enceinte retentissante comme une église. Le succès qu’il obtint nous obligea de le faire figurer dans le programme de tous les concerts.

     Cette entreprise, non lucrative pour moi, me causa des fatigues excessives. L’occasion s’offrit d’aller me restaurer de nouveau dans les bienfaisantes eaux de la Méditerranée, grâce à deux concerts qu’on m’engageait à venir donner à Marseille et à Lyon, et dont le produit ne pouvait manquer de couvrir au moins les frais du voyage. Je fus ainsi amené, pour la première fois, à faire entendre mes compositions dans quelques provinces de France.

     Les lettres que j’adressai, en 1848, dans la Gazette musicale, à mon collaborateur et ami Edouard Monnais, contiennent, malgré le ton peu sérieux de leur rédaction, le récit exact de ce qui m’arriva dans cette excursion méridionale, et dans une autre que je fis à Lille bientôt après. 

     Elles se trouvent, sous le titre de Correspondance académique, dans mon volume des Grotesques de la musique

Concert à Breslau. — Ma légende de la Damnation de Faust. — Le livret. — Les critiques patriotes allemands. 
     — Exécution de la Damnation de Faust à Paris. — Je me décide à partir pour la Russie. — Bonté de mes amis.

    Un plus tard, j’allai, pour la première fois, parcourir l’Allemagne du Sud, c’est-à-dire l’Autriche, la Hongrie et la Bohême. Le récit de ce voyage parut, à mon retour, dans le Journal des Débats. Il ne contenait rien de ma visite à Breslau. Je ne sais pourquoi je m’étais abstenu d’en faire mention, car mon séjour dans cette capitale de la Silésie me fut à la fois utile et agréable. Grâce au concours chaleureux que me prêtèrent plusieurs personnes, entre autres M. Kœttlitz, jeune artiste d’un grand mérite, M. le docteur Naumann, médecin distingué et savant amateur de musique, et le célèbre organiste Hesse, je parvins à donner, dans la salle de l’Université (l’Aula Leopoldina), un concert dont les résultats furent excellents sous tous les rapports. Des auditeurs étaient accourus des campagnes et des bourgs voisins de Breslau ; la recette dépassa de beaucoup celles que je faisais ordinairement dans les villes allemandes, et le public fit à mes compositions le plus brillant accueil. J’en fus d’autant plus heureux que, le lendemain de mon arrivée, j’avais assisté à une séance musicale pendant laquelle l’auditoire ne s’était pas un seul instant départi de sa froideur, et où j’avais vu le silence le plus complet succéder à l’exécution de merveilles même, telles que la symphonie en ut mineur de Beethoven. Comme je m’étonnais de ce sang-froid dont je n’ai, il est vrai, jamais vu d’exemple autre part, et que je me récriais sur une pareille réception faite à Beethoven : « Vous vous trompez, me dit une dame très-enthousiaste elle-même, à sa manière, du grand maître, le public admire ce chef-d’œuvre autant qu’il soit possible de l’admirer ; et si on ne l’applaudit pas, c’est par respect ! » Ce mot, qui serait d’un sens profond à Paris, et partout où les honteuses manœuvres de la claque sont en usage, m’inspira, je l’avoue, de vives inquiétudes. J’eus grand-peur d’être respecté. Heureusement, il n’en fut rien ; et le jour de mon concert, l’assemblée, au respect de laquelle je n’avais pas sans doute de titres suffisants, crut devoir me traiter selon l’usage vulgaire adopté dans toute l’Europe pour les artistes aimés du public, et je fus applaudi de la façon la plus irrévérencieuse.

     Ce fut pendant ce voyage en Autriche, en Hongrie, en Bohême et en Silésie, que je commençai la composition de ma légende de Faust, dont je ruminais le plan depuis longtemps. Dès que je me fus décidé à l’entreprendre, je dus me résoudre aussi à écrire moi-même presque tout le livret ; les fragments de la traduction française du Faust de Gœthe par Gérard de Nerval, que j’avais déjà mis en musique vingt ans auparavant et que je comptais faire entrer, en les retouchant, dans ma nouvelle partition, et deux ou trois autres scènes écrites sur mes indications par M. Gandonnière, avant mon départ de Paris, ne formant pas dans leur ensemble la sixième partie de l’œuvre.

     J’essayai donc, tout en roulant dans ma vieille chaise de poste allemande, de faire les vers destinés à ma musique, et je débutai par l’invocation de Faust à la nature, ne cherchant ni à traduire, ni même à imiter le chef-d’œuvre, mais à m’en inspirer seulement et à en extraire la substance musicale qui y est contenue. Et je fis ce morceau qui me donna l’espoir de parvenir à écrire le reste : 

    Une fois lancé, je fis les vers qui me manquaient au fur et à mesure que me venaient les idées musicales, et je composai ma partition avec une facilité que j’ai bien rarement éprouvée pour mes autres ouvrages. Je l’écrivais quand je pouvais et où je pouvais, en voiture, en chemin de fer, sur les bateaux à vapeur et même dans les villes, malgré les soins divers auxquels m’obligeaient les concerts que j’avais à y donner. 

     Ainsi, dans une auberge de Passau, sur les frontières de la Bavière, j’ai écrit l’introduction :

« Le vieil hiver a fait place au printemps. »

     A Vienne, j’ai fait la scène des bords de l’Elbe, l’air de Méphistophélès :

« Voici des roses, »

et le ballet des Sylphes. 

     Au moment de partir pour la Hongrie, j’avais écrit, à Vienne également, la marche sur le thème hongrois de Rakoczy. L’effet extraordinaire qu’elle produisit à Pesth m’engagea à l’introduire dans ma partition de Faust, en prenant la liberté de placer mon héros en Hongrie, au début de l’action, et en le faisant assister au passage d’une armée hongroise à travers la plaine où il promène ses rêveries. Un critique allemand a trouvé fort étrange que j’aie fait voyager Faust en pareil lieu. Je ne vois pas pourquoi je m’en serais abstenu ; et je n’eusse pas hésité le moins du monde à le conduire partout ailleurs, s’il en fût résulté quelque avantage pour ma partition. Je ne m’étais pas astreint à suivre le plan de Gœthe, et les voyages, même les plus excentriques, peuvent être attribués à un personnage tel que Faust, sans que la vraisemblance en soit en rien choquée. D’autres critiques allemands, ayant plus tard repris cette singulière thèse et m’attaquant avec plus de violence au sujet des modifications apportées dans mon livret au texte et au plan du Faust de Gœthe (comme s’il n’y avait pas d’autres Faust que celui de Gœthe, et comme si on pouvait, d’ailleurs, mettre en musique un tel poëme tout entier, et sans en déranger l’ordonnance), j’eus la bêtise de leur répondre dans l’avant-propos de la Damnation de Faust. Je me suis souvent demandé pourquoi ces mêmes critiques ne m’ont adressé aucun reproche pour le livret de ma symphonie de Roméo et Juliette, peu semblable à l’immortelle tragédie ! C’est sans doute parce que Shakespeare n’est pas Allemand.  

     A Pesth, à la lueur du bec de gaz d’une boutique, un soir, que je m’étais égaré dans la ville, j’ai écrit le refrain en chœur de la ronde des Paysans.

     A Prague, je me levai au milieu de la nuit pour écrire un chant que je tremblais d’oublier : le chœur d’anges de l’Apothéose de Marguerite :

     A Breslau, j’ai fait les paroles et la musique de la chanson latine des étudiants :

» Jam nox stellata velamina pandit. »

     Le reste a été écrit à Paris, mais toujours à l’improviste, chez moi, au café, au jardin des Tuileries, et jusque sur une borne du boulevard du Temple. Je ne cherchais pas les idées, je les laissais venir, et elles se présentaient dans l’ordre le plus imprévu. Quand enfin l’esquisse entière de la partition fut tracée, je me mis à retravailler le tout, à en polir les diverses parties, à les unir, à les fondre ensemble, avec tout l’acharnement et toute la patience dont je suis capable, et à terminer l’instrumentation qui n’était qu’indiquée çà et là. Je regarde cet ouvrage comme l’un des meilleurs que j’aie produits ; le public, jusqu’à présent, paraît être de cet avis.

1 La traduction et la reproduction sont réservées.

HECTOR BERLIOZ.          

(La suite au prochain numéro.)

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; 
Page Hector Berlioz: Mémoires d’un musicienLe Monde Illustré 1858-1859 créée le 15 janvier 2010; cette page ajoutée le 1er décembre 2011.

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