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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 12 MARS 1859 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation d’Herculanum, opéra en quatre actes, paroles de MM. Méry et Hadot, musique de M. Félicien David.

    Nous lisons en tête du livret : « L’action se passe en 79, sous le règne de Titus, un an après la prise et la dévastation de Jérusalem.

    » Les légendes citées par les écrivains du troisième et du quatrième siècle, Diogène Laërce, Denis d’Alexandrie et Ammien-Marcellin, attribuent l’éruption du Vésuve et la destruction d’Herculanum, de Pompéia et de Stabia aux impiétés païennes commises dans Jérusalem et aux persécutions recommencées contre les chrétiens en Orient dans la presqu’île de Corinthe et dans la Grande Grèce, surtout à Naples et en Sicile. Domitien, successeur et frère de Titus, déjà sur les marches du trône, après les règnes si courts de Vespasien et de son fils, continuait les mauvais jours de Caligula, de Néron, de Claude et de Galba. Il n’en fallut pas davantage pour exciter l’imagination des légendaires. Le Vésuve fut regardé comme un vengeur ……………………………………………………

    » Selon les traditions de cet Orient qui a donné le suprême pouvoir à tant de reines, entre autres Sémiramis, Cléopâtre, Zénobie, une reine dévouée à la religion de l’Olympe, vint recevoir l’investiture et la pourpre à Naples. Elle devait ensuite repartir pour l’Euphrate avec la mission d’arrêter les progrès du christianisme, en faisant des martyrs par la violence ou des apostats par la séduction. C’est l’Olympia de cet ouvrage légendaire. Son frère Nicanor, prince d’Orient, transfuge rallié aux Romains et ayant trouve le prix de sa défection dans le proconsulat de la Grande Grèce, secondait toutes les vengeances exercées par Olympia contre les novateurs. »

    L’œuvre lyrique d’Herculanum a donc été composée avec ces légendes, ces traditions, ces faits historiques, ces documens, qui, par leur date, s’associent à la plus grande catastrophe de l’ère chrétienne, à la destruction de trois villes englouties sous un déluge de feu, dans le plus beau pays du monde.

    Au début de l’action, nous sommes dans le palais d’Olympia à Herculanum. Des satrapes, des princes et des rois tributaires d’Olympia viennent en grande pompe se prosterner devant elle. Des clameurs populaires retentissent au dehors :

Du sang ! du sang !
Faites justice.

    La foule entraîne au supplice deux chrétiens. La reine veut les interroger. Ce sont deux néophytes de haute naissance : Hélios, en qui Nicanor vient de reconnaître un prince vassal d’Olympia, et sa fiancée Lilia. Ils confessent leur foi. Nicanor demande la mort pour eux ; mais Olympia, frappée de prime abord de la beauté du jeune prince chrétien :

Non… assez de terreur…
Je suis lasse de sang. D’ailleurs que leur importe
La mort ? ils ont la foi, ce mensonge du cœur,
Le chrétien croit toujours du ciel s’ouvrir la porte
Et que de ses bourreaux la mort le rend vainqueur.
Ils vivront.

    Demeurée seule avec les deux chrétiens, Olympia cherche à éloigner Lilia. Hélios, qui déjà éprouve l’influence des charmes d’Olympia, renvoie la naïve Lilia, sans même chercher un prétexte à cette étrange fantaisie. Il la renvoie parce qu’elle le gêne, voilà tout. Et la pauvre enfant, soumise comme on ne l’est pas, s’en va prier Dieu pour l’ingrat qui déjà dans son cœur la trahit. La belle reine aussitôt, mettant à profit les instans, avoue à Hélios qu’elle a vainement cherché dans sa cour un roi digne de son amour, et que s’il veut revenir aux dieux de l’Olympe, elle le prendra pour époux. Hélios est troublé : il hésite, il ne trouve pas un mot à répondre. Un instant son bon ange lui donne la force de s’écrier :

    … Jamais, dans ce profane lieu,
Je ne suivrai les pas de cette reine impie ;
Jamais je n’aimerai les ennemis de Dieu !

    Mais Olympia a donné à voix basse un ordre à son esclave Locusta (Locusta ! holà ! poisons !), qui revient bientôt après présenter une coupe à Hélios :

Bois ce vin, que l’amour donne
    En automne,

lui dit Olympia. Hélios hésite. Je le crois bien. « A propos de quoi veut-elle que je boive, doit se dire Hélios, là, tout de suite, hors de l’heure et du lieu du festin ? » Il serait par trop néophyte s’il n’hésitait pas. Mais la reine ordonne, il obéit :

Je bois à la vertu céleste
Qui d’en haut vient à mon secours !
Oui, fort de la foi qui me reste,
Je bois à de chastes amours !

Oui, oui, à de chastes amours ; mais il a compté sans l’art de Locusta, et le voilà saisi d’un ravissement extatique ; il envoie la sagesse où elle devrait toujours être, au diable, qui s’obstine à n’en pas vouloir, et tombe éperdu aux pieds d’Olympia. La reine ravie l’entraîne vers la salle du festin. Mais un homme au sinistre visage se présente sur le seuil, criant d’une voix plus sinistre encore :

Je viens pour expliquer à vos derniers momens
Le divin livre écrit à Pathmos par l’apôtre,
    Livre des épouvantemens !

    « Un ange m’apparut et me dit : « Je te montrerai la condamnation de la courtisane de Babylone, avec qui les rois de la terre se sont enivrés du vin de la débauche.
    » Et cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, parée d’or et de pierres précieuses, et je la vis enivrée du sang des saints et des martyrs.
    » Et je vis un ange qui descendait du ciel, tenant dans sa main la clef de l’abîme ; et l’ayant ouvert, il délia le démon que le Fils de Dieu avait enchaîné. »

    On entend un bruit souterrain pareil à celui du tonnerre. Des vapeurs rougeâtres s’élèvent à l’horizon.

Entends-tu ?… Sous les pieds déjà gronde la terre ;
La mer mugit au loin ; on voit trembler les monts.

    Mais Olympia, Nicanor et leur suite rient de ce prophète et le laissent croasser.

Ce bouffon d’Italie
Manquait à nos repas.

    Au deuxième acte, il s’agit de l’amour de Nicanor pour Lilia. La sœur a pris le fiancé, le frère veut la fiancée. Mais la jeune fille ne se laisse pas enivrer et séduire aussi aisément que le lâche Hélios. Elle est toute à sa foi ; elle ne deviendra infidèle ni à son dieu ni à son amant. La voilà en prières au pied d’une croix qui surmonte le tombeau des martyrs. La foule des chrétiens l’entoure. Nicanor et ses gardes les dispersent brutalement. Demeuré seul avec la vierge chrétienne, Nicanor essaie de la séduire. Les protestations passionnées, les mensonges les plus invraisemblables ne lui coûtent rien :

De Dieu ne crains pas l’anathème !
L’amour m’a donné le baptême,
Je suis chrétien puisque je t’aime ;
Je m’incline devant ta foi.

Lilia ne croit pas à cette conversion ; sa résistance exaspère Nicanor, qui, oubliant toute retenue, saisit la jeune fille en criant :

    Oui tu seras à moi !

LILIA.

Je ne serai qu’à Dieu !

NICANOR.

    Ton Dieu n’existe pas.

A peine ces derniers mots sont-ils prononcés, que le tonnerre éclate. Nicanor tombe foudroyé. Lilia s’évanouit. La scène est plongée dans une obscurité profonde. Satan paraît.

Me voilà libre enfin ! Et du fond de l’abîme,
Moi prisonnier de Dieu, je peux enfin sortir !…
Un siècle est expiré… C’était peu pour le crime.
L’homme n’a pas trouvé l’instant du repentir !
A l’œuvre maintenant ! Que ce jour soit à moi,
Et que l’homme, écrasé sous le poids de ma haine,
Comprenne à ses douleurs que j’ai rompu ma chaîne !

Et le voilà qui commence son œuvre infernale en essayant de perdre Lilia par la jalousie. Il lui souffle au cœur de mauvaises pensées ; il lui montre, dans une apparition magique, Hélios mollement étendu aux pieds d’Olympia ; cri de douleur de la jeune fille ; nouvel évanouissement.

SATAN.

Va ! je mettrai l’enfer entre son cœur et toi !…
    (Il ramasse le manteau de Nicanor.)
Je prends cette dépouille échappée à la tombe ;
Et maintenant, le proconsul, c’est moi.

    Le troisième acte est celui des coupables ivresses ; la vision de Lilia n’était pas mensongère. Hélios, revêtu d’un splendide costume, parcourt avec Olympia de délicieux jardins.

HÉLIOS.

Ce palais… ce festin… ces fleurs… ces chants joyeux…
Cette beauté céleste ! ah ! trop cruelle image !…
Est-ce donc vrai !… faut-il croire mes yeux ?…
Ou bien est-ce l’effet d’un funeste mirage ?

OLYMPIA.

Non ! non ! regarde moi !… ce n’est pas un mensonge !
Va ! tu peux croire à ton bonheur !

    Il ressaisit peu à peu ses souvenirs et se rappelle le rendez-vous qu’il a donné à Lilia:

Loin de mon cœur
Ivresse criminelle !
Lilia, Lilia m’appelle !

OLYMPIA.

Lilia ! Lilia !… c’est toi qui tiens son sort,
Choisis ! pour toi le trône, ou pour elle la mort !

    Ballet, bacchanale, voluptés de toutes sortes, au milieu desquelles reparaît Lilia. Elle vient rappeler à Hélios les sermens qu’il oublie. Elle brave les menaces d’Olympia ; Hélios veut la sauver malgré elle, et saisissant la main de la reine :

Sauvons du moins ses jours, si je dois vivre infâme !
Reine, je suis à toi !… et t’aime, Olympia !

    Cri de désespoir de la jeune fille.

LE CHŒUR.

Gloire à Vénus l’enchanteresse,
Gloire à la reine, à la déesse
Dont le pouvoir trouble mon cœur.

    Acte quatrième. L’atrium du palais d’Olympia, orné de toutes les richesses de la fantaisie étrusque. Un peu plus tard, le théâtre représente la terrasse du palais d’Olympia ; à gauche, l’avenue du temple d’Isis et Sérapis ; au fond, l’acqueduc à deux rangs d’arches qui lie les hauteurs d’Herculanum aux rochers arides où commencent les pentes du Vésuve. Au lever du rideau, rien n’annonce encore dans cette région d’Herculanum les ravages des commotions souterraines et des torrens de lave. La catastrophe n’a éclaté qu’aux environs.

    Satan, sous les traits du proconsul Nicanor, appelle à lui les esclaves et leur prêche la révolte contre l’autorité romaine :

Si j’ai pu m’abaisser jusqu’à flatter un maître,
C’était pour lui porter de plus funestes coups. …
Voici l’heure ! Frappez ! Les dieux sont avec nous !

LES ESCLAVES.

Régnons, régnons à notre tour !
La foudre gronde.
Reine du monde,
Voici ton dernier jour !

    Pendant cette scène, le grondement du tonnerre et des commotions souterraines se mêle aux éclairs qui sillonnent la nue. On entend à la fin un grand bruit d’écroulement. (Deuxième tableau.) Hélios paraît sur la terrasse du palais d’Olympia. Tout s’écroule autour de lui. Il est à demi fou de désespoir et d’horreur ; il appelle à grands cris Lilia. La voici. Mais, chrétienne fidèle, elle repousse avec horreur son méprisable amant. Il se traîne à ses pieds, il verse des larmes de repentir et d’amour, il l’attendrit enfin. Lilia le bénit et lui pardonne. Le tremblement de terre redouble de violence ; le peuple d’Herculanum accourt avec Olympia, Satan-Nicanor et le prophète. Les flots de lave s’approchent, montent, montent comme une mer de feu.

    Le Vésuve fait son éruption.

SATAN à Olympia.

Voilà le châtiment !

OLYMPIA.

    Eh bien ! je te défie !

LE PROPHÈTE.

Chrétiens ! voici la mort !

HÉLIOS ET LILIA.

    C’est le ciel ! c’est la vie !

    Et tout s’engloutit dans un tableau final dont nous renonçons à décrire la magnificence.

    Les partisans de la prose rimée, des vers plats et des non-sens, qu’ils prônent comme la seule pâture convenable à la musique, seront un peu embarrassés cette fois pour soutenir leur système. On se doute bien en effet qu’un poëme (c’en est un) écrit par M. Méry, ne doit en rien ressembler aux vulgaires livrets. L’imagination de l’un des écrivains de notre temps les plus latinistes, les plus versés dans la connaissance de l’antiquité romaine, devait en outre se donner carrière en traitant un pareil sujet, et l’orner, le dorer, le fleurir des plus splendides images, des vers les plus harmonieux. Qu’on lise le poëme d’Herculanum, on verra que M. Méry n’a pas failli à sa tâche. Presque à chaque page on trouve des vers tels que ceux-ci :

Olympia, ma sœur ! Parthénope est en fête,
Et l’Italie entière applaudit ta beauté.
Du myrte et du laurier ceins ton auguste tête,
Toi, reine par la grâce et par la majesté !
Rome à tes douces lois soumet un vaste empire.
Pour asservir l’Euphrate elle a su te choisir.
Des insensés disaient que ce vieux monde expire :
Toi, tu le fais renaître à la voix du plaisir.

    Et pourtant ce poëme si coloré, écrit en vers et en français, n’a point entravé l’inspiration du musicien, et la partition de Félicien David contient une foule de belles choses. Les situations de la pièce manquent seulement un peu de nouveauté, si tant est qu’on puisse encore, à l’heure qu’il est, trouver des situations nouvelles.

    Le premier acte est précédé d’une courte introduction d’un caractère triste, que le timbre voilé des violoncelles assombrit encore ; puis éclate le chœur :

Gloire à toi, grande reine !

    La marche du couronnement est d’un effet pompeux et brillant. Je citerai l’andante d’Hélios dans le mode mineur,

Dans une retraite profonde,

et le couplet correspondant de Lilia.

    La phrase du début de la scène quatrième :

Noble Hélios, en ton absence

est fort belle. On a trouvé un peu moins de distinction dans l’allegro suivant. C’est par son originalité, au contraire, que se fait remarquer le passage :

Bois ce vin que l’amour donne,

et le morceau tout entier qui le suit, supérieurement écrit pour la voix de Mme Borghi-Mamo, est d’un grand effet.

    Le dessin chromatique des violons avec sourdines, au moment où Hélios ressent l’influence du philtre amoureux, fait image.

    Il y a beaucoup de passion dans la fin du solo d’Hélios, et l’ensemble du duo est supérieurement traité.

    Il serait moins aisé de justifier le caractère de l’allegro d’Olympia :

Ouvre l’abîme !

et l’emploi des petites flûtes dont l’effet n’est pas heureux. Mais le final, à partir du moment où le peuple éclate de rire, prend des proportions de plus en plus larges, et l’accelerando de la coda le termine avec chaleur.

    Le chœur : « Roi du ciel, maître de la terre », est écrit pour les voix de femmes avec des réponses des voix d’hommes à la fin de chaque phrase. Cette opposition de timbres produit un contraste des plus heureux.

    L’élan enthousiaste de Lilia :

Je veux rester constante
A mes amours pieux !

a provoqué de grands applaudissemens ; mais la dernière scène de ce deuxième acte a semblé manquer de l’animation ardente qu’elle exige ; le dernier vers de Satan :

Et maintenant, le proconsul, c’est moi !

chanté sur une phrase qui se termine tranquillement par la cadence parfaite, n’a rien de satanique dans son accent.

    Le grand succès du troisième acte est tout entier aux couplets d’Olympia :

Aimons, libres d’envie !

dont la mélodie élégante a charmé l’auditoire et qu’on a redemandés.

    Dans les airs de danse, un peu ternes en général, il faut signaler l’allegro pour deux petites flûtes, accompagné du pizzicato des violons, et dont le retour est orné d’un contre-chant de violoncelles.

    La bacchanale avec ses cris : « Evoë ! » jetés au travers du mouvement rapide du morceau instrumental est d’un superbe enivrement.

    L’acte de foi de Lilia :

Je crois au Dieu que tout le ciel révère,

ne m’a pas beaucoup frappé. Je l’ai trouvé de prime abord néanmoins supérieur pour le style au Credo des Martyrs de Donizetti :

Je crois en Dieu, seul maître de la terre.

    En général, les phrases d’un mouvement vif et basées sur un rhythme uniforme comme celle des Martyrs sont peu dignes de la solennité d’un tel sujet.

    L’andante avec cor anglais de Lilia :

Hélios, je t’appelle !

est extrêmement touchant ; et le compositeur, dans la coda du final, a employé avec bonheur la forme syncopée. Le second temps de la mesure à quatre ainsi accentué donne à l’effet des voix une grande énergie.

    Le chœur des esclaves révoltés au dernier acte croît en violence jusqu’à la fin d’un façon essentiellement dramatique, sans cesser d’être musicale. Il me semble toutefois que la mesure à trois temps et le mouvement allegretto employés là par le compositeur font songer involontairement et hors de propos aux menuets des anciennes symphonies. Peut-être cette forme rhythmique est-elle inconciliable avec l’expression de passions aussi violentes.

    La scène suivante entre Hélios et Lilia contient un solo de ténor

Ange du ciel, oublie
Ce que la terre a fait,

touchant ; un autre de soprano :

Devant Dieu, vers qui monte en ce jour de colère,

mieux encore, et le deuxième d’Hélios :

Ah ! la grâce d’en haut me touche

très beau. L’ensemble des deux voix à l’octave, à la péroraison, provoque de grands applaudissemens.

    On a promptément saisi et goûté les nombreuses beautés que je viens de signaler dans la partition d’Herculanum. On reproche seulement à M. David son orchestre en général un peu terne, trop souvent écrit dans la partie grave de l’échelle instrumentale, et l’emploi de certaines formes d’accompagnement dont la simplicité ne convient pas au style épique.

    Roger, Hélios, est toujours le grand artiste qu’on ne se lasse pas d’applaudir ; il a de superbes momens dramatiques et de beaux accens de tendresse désolée au dernier acte. L’ensemble de son rôle est assez peu avantageux.

    Mme Lauters, avec sa voix de velours, a répandu un grand charme sur celui de Lilia, qu’elle a même joué dans plusieurs scènes avec un rare talent. C’est bien la vierge chrétienne, tendre, dévouée, chaste et souriant au martyre.

    La splendide voix de Mme Borghi-Mamo remplit sans effort la salle de l’Opéra. Cette habile cantatrice a su donner un caractère de séduction fatale et irrésistible au personnage d’Olympia. Son chant est large, bien posé, elle est sûre d’elle-même.

    Obin est un noble et fier Nicanor, un beau Satan de Milton.

    Quant à la danse, Mlle Emma Livry en a eu les honneurs. Cette sylphide absorbe l’attention ; le public n’a d’yeux et d’applaudissemens que pour elle. Il ne faut pas la comparer à l’oiseau, mais à l’abeille, tant son vol rapide est accidenté de charmans caprices, de mouvemens et de balancemens imprévus. Je ne crois pas qu’on ait rien fait à l’Opéra de plus magnifique que la mise en scène d’Herculanum. On est ébloui par l’éclat de ces costumes, de ces armes antiques ; plusieurs décorations sont des merveilles ; celle du tableau final, qui rappelle le fameux tableau de Martin, la Destruction de Ninive, est un chef-d’œuvre.

Concerts.

    Le piano-morbus sévit toujours. Nous devons signaler les cas les plus foudroyans. Le jeune Tausig s’est fait entendre dans la salle Beethoven. Son mécanisme est réellement prodigieux, sa mémoire imperturbable. Il a joué une foule de morceaux de divers caractères d’une difficulté inouïe, une grande fugue de Bach entre autres, et la fantaisie de Liszt sur Robert-le-Diable, de façon à prouver clairement qu’il n’y a plus rien d’impossible à certains virtuoses, si ce n’est de se contenir un peu et de ne pas tomber dans l’excès de l’école du grand son. La sonorité du piano ainsi attaqué devient fort douloureuse pour l’auditeur ; il faudrait un peu songer à cela. Personne d’ailleurs ne doute que les grands pianos barrés de fer de nos habiles facteurs ne soient très solides. Non erat demonstrandum.

    Un intérêt spécial avait attiré un élégant auditoire à la soirée donnée chez Herz par M. Hoemelle, organiste de la chapelle du Sénat.

    Cet habile artiste est privé de la vue. Il compose néanmoins des choses fort compliquées, dont il doit retenir par cœur toutes les parties pour les dicter ensuite. Si l’on ne savait à quel point certaines facultés se développent chez les aveugles, on aurait peine à comprendre que de telles difficultés puissent être vaincues. M. Hoemelle a joué avec Théodore Ritter un grand duo fort bien fait pour piano et orgue-mélodium, sur des thèmes de la Juive, et accompagné une cantate et un opéra-comique de sa composition, contenant plusieurs morceaux agréables et bien écrits.

    Théodore Ritter a fait sensation par son exécution fine, élégante et chaleureuse d’un charmante étude de sa composition et d’un étincelant rondo de Weber. Puis Allard [sic], le grand violoniste, l’honneur de notre école française, a obtenu un succès éclatant dans ses souvenirs de la Muette de Portici. Les piquantes et fraîches mélodies de M. Auber, ainsi chantées par cet archet passionné, avaient tout le charme qui leur est propre, et que la plupart des chanteurs leur ravissent trop souvent.

    Deux artistes aimés du public, Géraldy et J. Lefort, avaient aussi prêté leur concours à M. Hoemelle ; ils ont chanté et même un peu joué la scène des deux vieillards dans l’opéra de Monpou, la Chaste Suzanne. Ce duo a fait le plus grand plaisir.

    Et la soirée a fini par la jolie comédie d’Alfred de Musset, un Caprice, supérieurement jouée par Mme Augustine Brohan, Favart et Delile.

    Mlle Falconi, dont nous avions il y a quelques mois annoncé le départ pour l’Allemagne, vient, entre autres succès, d’y obtenir une distinction tout à fait exceptionelle. Après avoir chanté au théâtre de Gotha le rôle difficile de dona Anna dans Don Juan, elle a reçu du duc de Cobourg l’Ordre fondé pour le mérite des femmes, et qui n’a encore été accordé qu’une fois : c’est une médaille d’argent portant d’un côté, dans une couronne de chêne, l’inscription « Dem Verdienst », et de l’autre le portrait du duc Ernest Ier. Mlle Falconi ne tardera pas à revenir à Paris, où elle compte se livrer, sinon exclusivement, au moins pendant une partie de l’année, à l’enseignement.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 septembre 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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