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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 23 DÉCEMBRE 1862 [p. 1-2].


Théâtre-Lyrique.

Reprise de Faust. Rentrée de Mme Carvalho.

    La salle était pleine d’un brillant auditoire.

    A son entrée en scène, Mme Carvalho a été accueillie paur une salve d’applaudissemens qui s’est prolongée pendant quelques minutes, et depuis ce moment son succès n’a fait que grandir. C’est que la charmante artiste nous semble être la personnification de la Marguerite de Gœthe ; elle en a la grâce, l’ingénuité, la candeur ; elle captive, elle émeut. Elle s’est élevée jusqu’au pathétique dans le beau morceau que chante Marguerite, la nuit, à sa fenêtre, après la scène du jardin. Monjauze, qui abordait, je crois, pour la première fois le rôle difficile de Faust, l’a bien secondée et montré en maint endroit la souplesse de son talent. Il a surtout chanté d’une façon poétique l’air si remarquable dans lequel Faust décrit le jardin et la demeure de Marguerite. Un morceau pareil, d’un mouvement lent, en sons soutenus, d’un caractère extatique, offre au chanteur de très grandes difficultés, et celui qui parvient à les vaincre, comme l’a fait Monjauze, a bien mérité de l’art musical.

    Balanqué est un excellent Méphistophéles ; sa physionomie, toujours vraie, anime constamment la scène ; sa voix a bien le caractère du rôle, et il trouve souvent des gestes et des attitudes du plus rare bonheur.

    On a revu avec un vif plaisir Reynal, qui sait donner tant d’expression à la figure de Valentin. Sa voix de baryton est toujours belle, exempte de tremblement et fort juste. Il a rendu d’une façon remarquable la scène de la mort de Valentin, l’une des plus belles de la partition. A propos de la partition, je suis bien fâché de n’être pas de l’avis du public, qui semble trouver ordinaire l’introduction instrumentale (l’ouverture) de Faust ; mais ce morceau symphonique, dont on ne parle pas, qu’on applaudit à peine, est, dans sa sombre et stagnante harmonie, une admirable image de la souffrance profonde, des noires méditations du vieux docteur, que nous allons trouver tout à l’heure rêvant et blasphémant dans son laboratoire. Il a fallu au compositeur un certain courage pour oser offrir une telle page symphonique au public, qui, sans aucun doute, aimerait mieux entendre, pour l’opéra de Faust, une ouverture dans le genre de celle du Calife de Bagdad.

    Cette reprise du bel ouvrage de M. Gounod aura, nous le croyons, un succès durable, et exercera la plus heureuse influence sur les destinées du Théâtre-Lyrique.

    Les chœurs ont mis de la verve dans leur exécution, l’orchestre a joué avec beaucoup d’aplomb et d’ensemble. Seulement, après les deux ou trois premiers morceaux, l’une des deux harpes n’était plus d’accord, et le harpiste n’en a pas moins continué avec un sang-froid imperturbable. Cette barbarie cause toujours aux auditeurs doués de quelque sensibilité musicale une souffrance intolérable, et cela arrive partout une fois sur trois. C’est au chef d’orchestre à y mettre ordre en exigeant du harpiste qu’il réaccorde son instrument.

Revue musicale.

Les directeurs de théâtre. — Mme Charton-Demeur à La Havane. — Encore Salammbô. — Concert de Vieuxtemps. — Concert de David. — La nouvelle salle de concerts. — Haine aux Français, mort aux vivans. — Traité d’harmonie, de M. Reber. — Chœur de M. Lippemann. — Nouvelle édition du Don Juan, de Mozart ; et autres choses.

    Diriger un théâtre, c’est jouer, et jouer un jeu d’enfer où l’amour-propre est engagé comme l’argent. De là cette passion extraordinaire de direction qu’éprouvent beaucoup de gens. Quand un théâtre a mis la main sur une pièce à succès, le directeur de ce théâtre est aussi joyeux que l’auteur de la pièce ; s’il a su s’emparer d’un grand artiste, sa joie est plus grande encore ; il chante par la voix de son ténor, il danse avec les jambes de sa danseuse, et il les applaudit par les mains de ses claqueurs.

    Il y a aussi des directeurs qui se mettent à la tête d’un théâtre avec la certitude d’y perdre beaucoup d’argent. Ceux-là sont mus et par l’amour-propre et par l’amour de la domination. C’est si agréable de pouvoir faire exécuter sa volonté, ses fantaisies les plus bizarres, de réaliser parfois de beaux projets, des rêves d’art, et puis encore de dire : Mon théâtre, mes acteurs, mes actrices surtout, mon orchestre, mes chœurs !

    Ces directeurs-là ont, il est vrai, des fortunes immenses, c’est un luxe rare qu’ils se sont donné.

    Le directeur du théâtre Tacon à la Havane est, dit-on, dans cette catégorie ; son théâtre lui coûte beaucoup, et il sait qu’il ne lui rapportera jamais rien. Qu’importe ! Il a voulu une grande cantatrice, il lui fallait Mme Charton-Demeur, il l’a fait venir d’Europe, en lui offrant, pour cinq mois, cent mille francs et une représentation à bénéfïce. Mme Charton-Demeur, qu’on avait l’esprit de laisser libre à Paris, n’a eu garde de refuser une proposition aussi… convenable ; elle est donc partie pour la Havane.

    Nous savons maintenant qu’elle y a obtenu un succès fou, mais très mérité, un succès raisonné dans sa folie. Je vous ferai grâce des détails des ovations décernées à la grande cantatrice. Vous n’y croiriez peut-être pas. On est assez disposé chez nous à ne point ajouter foi aux triomphes lointains. C’est souvent à tort pourtant qu’on les met en doute. Un succès à l’étranger n’est pas plus nécessairement faux qu’un succès à Paris n’est nécessairement vrai. Il y a en Europe des fabriques d’enthousiasme, comme en Amérique des fabriques de vin de Champagne.

    Les triomphateurs européens, qui pour une misérable centaine de mille francs vont ainsi braver le choléra, le vomito nero, la fièvre jaune, se plaignent seulement, tant qu’ils se portent bien, de la chaleur et des scorpions. Ils n’y sont pas accoutumés. Hélas ! pourtant ce ne sont pas les scorpions qui manquent chez nous, ni les moustiques, ni beaucoup d’autres insectes bourdonnans, et nous avons de moins le splendide soleil des tropiques et la grande nature, sans avoir de plus le grand art.

    A propos du grand art… littéraire, avez-vous lu Salammbô ? On ne s’aborde plus qu’avec cette question. Quant à moi, je ne l’ai encore lue que deux fois, mais je vais me mettre à l’étudier. Déjà j’en rêve la nuit, je sens mon cœur s’éprendre pour cette mystérieuse fille d’Hamilcar, pour cette vierge divine, prêtresse de Tanit, qui meurt d’horreur et d’amour pour le chef torturé des mercenaires, dédaignant son beau fiancé Narr Havas… Je vois tourbillonner ces palais colossaux, toute cette architecture de géans, aux acclamations effrayantes de ces monstrueux sauvages barbouillés de civilisation… Et ces paysans carthaginois qui s’amusent à crucifier des lions ! ce style calme dans sa force immense et si coloré, qu’il donne au lecteur des éblouissemens. J’entends d’ici de bonnes âmes, de braves bourgeois me crier : « Oh sans doute, vous devez aimer cela, vous ! – Parce que c’est horrible, n’est-ce pas ? Non, je l’aime, parce que c’est beau. »

    Revenons à notre monde où l’on ne crucifie pas les lions, mais où l’on en fait mourir d’ennui en compagnie de petits chiens dans des cages de fer.

    Vieuxtemps vient d’arriver à Paris. Il s’y est fait entendre déjà deux fois avec le succès exceptionnel qui l’accompagne partout : d’abord dans un concert qu’il a donné dans la salle de Herz, et quelques jours après à l’un des concerts populaires du Cirque-Napoléon. Si Vieuxtemps n’était pas un si grand virtuose, on l’acclamerait comme un grand compositeur. Mais le public est ainsi fait, que ce sera toujours par réflexion seulement qu’on rendra pleine justice à ses œuvres. Je ferai le contraire, quoiqu’il ne faille pas un grand effort de réflexion pour reconnaître l’incomparable maestria du violoniste, son style large et pompeux, son ardeur contenue, la sûreté de ses intonations, la force et l’agilité de son archet, la variété incroyable des effets qu’il tire de son instrument, et je ferai surtout remarquer la beauté et la savante ordonnance de ses compositions. Ce sont des œuvres de maître, dont le style mélodique est toujours noble et digne, où l’harmonie la plus riche est constamment mise en relief par une instrumentation ingénieuse et d’un beau coloris. Il ne se traîne pas à la suite de tous les autres musiciens qui ont écrit pour le violon, en reproduisant la coupe et la forme de leurs concertos, de leurs fantaisies, de leurs airs variés ; le malheur, ce me semble, n’est pas grand, et la nouveauté et l’imprévu dans la forme devraient attirer l’éloge bien plus que le blâme. Je ne puis entrer ici dans une étude analytique de son magnifique concerto ni de sa polonaise nouvelle ; ce serait un travail aussi long et aussi difficile que d’étudier de nouvelles symphonies, et je ne connais pas assez ces belles partitions pour les avoir entendues une fois seulement. Bornons-nous à dire que tout cela m’a paru grand et neuf, que l’ensemble en est admirablement combiné pour faire rayonner l’instrument principal, sans que sa domination devienne jamais oppressive. L’orchestre parle aussi et parle avec une rare éloquence ; il ne fait pas entendre de vaines rumeurs populaires, et s’il est le peuple, c’est un peuple d’orateurs. Ajoutons encore que le dernier morceau de Vieuxtemps, celui qui a fait éclater la salle entière en applaudissemens, la fantaisie sur l’air national Saint-Patrick’s Day, est une merveille d’humour, de verve, et que jamais l’incompressible gaîté irlandaise n’a été reproduite par la musique avec un tel bonheur.

    Vieuxtemps se propose, dit-on, de donner à Paris quatre soirées de musique classique, destinées principalement à faire entendre celles des œuvres de Beethoven les moins connues du public. Il a eu le bonheur de s’assurer pour cette entreprise le concours de la charmante héroïne du piano, Mme Rosa Kastner-Escudier, du célèbre violoncelliste Alexandre Batta, et de quelques autres virtuoses dignes de les seconder.

    L’exécution du Christophe Colomb de Félicien David, dirigée par l’auteur, avait attiré dimanche dernier un brillant auditoire dans la salle de peinture du boulevard des Italiens. Le directeur de cet établissement, M. Martinet, est un artiste dévoué et entreprenant ; après avoir donné aux peintres un lieu d’exposition pour leurs nouvelles œuvres, il a voulu procurer le même avantage aux musiciens qui ont le malheur de n’être pas morts. Son petit musée est donc maintenant, à certains jours, transformé en salle de concerts pour l’usage des compositeurs vivans, et ce sera, il faut le reconnaître, la seule institution de ce genre existant à Paris. Sur la porte de toutes les autres, en effet, les vivans peuvent lire avec les yeux de l’esprit :

Lasciate ogni speranza, e non intrate !

    La guerre aux musiciens vivans est aujourd’hui organisée à Paris avec beaucoup d’art ; bientôt on leur interdira à tous l’eau et le feu. Il n’existe dans notre grand’ville qu’une seule bonne salle de concerts, dont le Conservatoire fait usage trente fois par an, tout au plus, et pendant les trois cent trente-cinq autres jours de l’année elle reste fermée aux artistes qui n’ont pas pour la faire ouvrir la protection de quelque prince étranger ou d’un ambassadeur. Or comme les Français n’ont pas d’ambassadeur à Paris, il s’ensuit que ce sont eux seuls qui se trouvent exclus du temple. M. Thalberg a obtenu une fois la disposition de cette salle ; Mme Sontag, deux fois ; M. Littolf, une fois ; M. Léon Kreutzer, quoique Français, fils de Français, élève du Conservatoire, l’a obtenue, lui aussi, grâce à son nom tudesque ; on l’a pris pour un Allemand, on s’est trompé. Quant à moi, j’y ai donné trente-sept concerts, au temps où la France m’était moins rigoureuse ; mais c’était alors une époque d’obscurantisme, on n’avait pas encore découvert que les concerts somptueux donnés dans cette salle font perdre leur temps aux élèves des classes de solfége et de contre-point, désireux d’assister aux répétitions des œuvres nouvelles qu’on y fait entendre. Aussi quels progrès ont faits les études depuis cette judicieuse interdiction !

    Je ne puis m’empêcher, puisque l’occasion s’en présente, de raconter ici une anecdote assez caractéristique au sujet de la salle du Conservatoire, fermée aujourd’hui à tout artiste convaincu d’être Français. Lorsque, arrivant de Brunswick, il y a cinq ou six ans, M. Littolf fut autorisé à s’y faire entendre, il vint me prier de diriger son orchestre. Le concert eut lieu avec un éclat inaccoutumé ; les compositions de M. Littolf, alors entièrement inconnues du public parisien, obtinrent un magnifique succès. Le surlendemain de cette belle manifestation musicale, la fantaisie me prit d’aller faire une visite à un homme de lettres dont l’esprit égale la bienveillance et que je savais devoir être bien informé. En entrant dans son salon : « Eh bien ! lui dis-je, vous étiez avant-hier au concert de Littolf, vous avez été témoin du beau résultat que nous avons obtenu. On n’entend pas souvent de pareilles œuvres exécutées de la sorte. — Non, certes, nous avons eu là une véritable fête musicale. — Vous n’êtes donc pas trop fâchés d’avoir accordé la salle à cet éminent artiste ? — Loin de là ; il faut se féliciter d’avoir pu lui fournir ainsi l’occasion de se faire si bien connaître. — Maintenant, dites, je vous prie, si je la demandais, moi, cette même salle, où j’ai eu l’honneur de diriger avant-hier l’orchestre de M. Littolf, me la refuserait-on? — Oui, on vous la refuserait. — Je vous remercie ; c’est tout ce que je voulais savoir. » Et je me retirai, fort édifié.

    M. Martinet a donc fait une action évidemment bonne en essayant de donner un asile aux compositeurs français vivans. Malheureusement le local de l’Exposition est peu avantageux ; il contient trop peu de places ; on est obligé de mettre ces places à des prix très élevés, pour pouvoir couvrir les frais considérables de toute exécution musicale décente ; le public artiste de Paris n’est pas riche, le public riche n’est pas artiste, et il s’ensuivra nécessairement que ces séances ne pourront être que fort rares et coûteront beaucoup d’argent au généreux entrepreneur. Effort inutile ! Quoi qu’il en soit, et malgré la sonorité défectueuse du local, le Christophe Colomb a produit dimanche dernier dans plusieurs de ses parties un fort bel effet, sous la direction ferme, intelligente et précise de Félicien David. Mlle Battu, MM. Gourdin et Warot chantaient les soli.

    On écrit de Strasbourg : « La Société chorale a donné dernièrement un exercice auquel rien n’a manqué pour être une véritable solennité musicale. L’événement de la soirée a été la composition de notre compatriote, M. Lippemann, qui, pour la première fois, faisait entendre en public une de ses œuvres. Son chœur des Matelots, paroles de Th. Gautier, est une production remarquable, qui atteste autant de goût que de savoir, mélodieuse, accompagnée avec élégance. Une des rentrées du chœur sur les paroles : Nous marchons avec Dieu, est d’un grand effet. Bref, nous croyons faire de cette composition tout l’éloge qu’elle mérite, en disant que la musique ne le cède en rien à la poésie du texte. »

Traité d’harmonie, par M. Henri Reber.

    Voilà un ouvrage qui causera bien des désastres dans le monde musical. Il est en effet si clairement rédigé, conçu d’après un plan si simple et si sage, que le moindre élève de solfége, le plus naïf tourmenteur d’ivoire, le moins intelligent des chanteurs, et jusqu’aux jeunes demoiselles étudiant la musique dans les pensionnats, pourront le comprendre. On devine les tristes suites qui vont résulter de sa popularisation.

    Presque tout le monde chez nous sait lire, écrire et compter, connaît un peu d’histoire et de géographie et même d’orthographe ; on a entendu parler de Rome et de Carthage, on n’ignore pas que Philippe-le-Bel fut un roi de France qui vivait avant la révolution. Raphaël est admis comme un peintre de madones, Michel-Ange comme un fameux statuaire qui avait le nez écrasé, Shakspeare comme un dramaturge anglais essentiellement grossier et ridicule, un sauvage ivre qui écrivit d’abominables pièces, fort bêtes d’ailleurs, où tout le monde meurt au dénoûment, et où l’on tue des rats à coups d’épée au travers des tapisseries ; Beethoven est connu pour un grand musicien allemand et sourd, à qui il ne manqua que de faire un voyage à Paris pour se former un peu le goût ; Racine pour un délicieux poëte qui a fait revivre sur notre théâtre les mœurs de la Grèce antique ; presque tout le monde sait cela, et pourtant, malgré le nombre considérable de personnes qui possèdent ces belles connaissances, fort peu d’entre elles se croient appelées à écrire des poëmes épiques, des comédies en vers, voire même des romans ou des drames en prose. Dans le monde musical, au contraire, un amateur, homme, femme ou enfant, qui est parvenu à comprendre qu’un peut être entendu en même temps qu’un fa, que trois tierces mineures superposées donnent un accord de septième diminuée, que la cadence parfaite se produit en faisant l’accord de la tonique succéder à celui de la dominante, et autres aphorismes de même force et aussi peu contestables, cet étudiant en harmonie, dis-je, n’a pas plutôt entrevu le rayon lumineux propre à lui dévoiler les mystères du contre-point, qu’il rêve compositions diverses, messes, ouvertures, cantates, opéras en un acte, opéras en deux, en trois et en cinq actes, symphonies, quatuors, le prix de Rome, la Légion-d’Honneur, acclamations au théâtre, pluies de fleurs, passions inspirées, etc., etc. Chaque jeune barbouilleur de papier réglé réalise alors la fable de la Laitière :

Tout le bien du monde est à lui,
Tous les honneurs, toutes les femmes.

    Et le voilà qui cherche ce qu’il appelle un poëme, il le trouve ; il le met en espèce de musique, fait rafistoler un peu tout cela par son professeur, invite à une audition de son œuvre un directeur complaisant. Des chanteurs bien payés égrènent devant lui le chapelet de romances niaises, de cavatines bancroches, de duos biscornus ; puis, fort souvent, le directeur pousse la complaisance jusqu’à mettre de côté l’œuvre d’un pauvre artiste qui sait son métier pour faire représenter celle de l’amateur qui ne sait rien. Le public rit, et les misérables critiques, entortillés par des relations sociales, englués par des exigences de position ou engourdis par quelque torpille, écrivent le lendemain que l’opéra de M. ou de Mme *** est une œuvre ravissante, d’un style élégant, simple, naturel, où la science est unie à l’inspiration, et que le public a reçue avec des transports d’enthousiasme. Et le tour est fait. (Ce qui n’empêche pas qu’il n’y ait des amateurs véritablement artistes, et des musiciens de profession qui sont de détestables amateurs.)

    Ce n’est donc pas sans raison que je redoute les progrès que le Traité d’harmonie de M. Reber va amener dans les études musicales. L’auteur de ce remarquable travail n’a point de préjugés ; il admet tout ce que l’expérience a démontré devoir être admis. Il ne dit pas non plus à l’élève : « Faites le contraire de ce que les règles ont enseigné jusqu’ici ; l’amer est doux, l’âpre est suave, l’horrible est beau. » Il donne de toutes les propositions harmoniques des raisons raisonnables, et explique chaque chose plutôt deux fois qu’une.

    « Son traité, dit-il, a été conçu à la fois au point de vue spécial de la pratique des écoles et au point de vue plus général d’une méthode d’analyse. L’auteur a la conviction que l’enseignement de l’école doit être maintenu dans les limites qui obligent à écrire avec la plus grande pureté ; c’est pourquoi il a respecté, autant qu’il lui a été possible, les traditions et les règles généralement consacrées, et sous l’influence desquelles s’est formé le style de tous les grands maîtres de l’art.

    » Toutefois, un traité d’harmonie limité aux règles du style rigoureux, étant insuffisant au point de vue de l’analyse, pourrait faire naître le doute dans l’esprit de l’élève, qui, s’il étudie une œuvre de maître, doit souvent être surpris d’y découvrir soit des hardiesses et des licences qui sont en contradiction avec ce qu’on lui enseigne, soit des combinaisons qui lui paraissent étranges ou inexplicables parce qu’on ne lui en a jamais parlé. »

    Il me reste à vous annoncer la publication par l’éditeur Léon Escudier d’une splendide édition de la partition du Don Giovanni, de Mozart (pour piano et chant), entièrement conforme au manuscrit de l’auteur, et contenant, en conséquence, tous les morceaux que les chanteurs dans leur sagesse ont depuis longtemps supprimés à la représentation. M. Escudier recommande donc son édition de Don Giovanni tout autrement qu’il recommandait l’an dernier sa nouvelle édition d’Alceste, conforme, disait-il, à la représentation, c’est-à-dire contenant les coupures, transpositions et modulations incidentes faites au théâtre un peu par tout le monde, sans respect pour les intentions de l’auteur. Cette fois-ci, c’est la bonne recommandation, elle est réelle et sérieuse. Ce beau chef-d’œuvre, dont la traduction française est due à M. Ed. Duprez, a été revu, avec le plus grand soin pour les accompagnemens, par l’habile professeur M. Van-den-Heuvel.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er avril 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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