SOUS BÉNÉFICE D’INVENTAIRE :

LES PARTITIONS ÉCARTÉES DE LA NEW BERLIOZ EDITION

par

Pierre-René Serna

(© 2007 Pierre-René Serna)

Contenu de cette page:

Présentation

Marche d’Isly
Chant des Chérubins et Pater Noster
Valse chantée par le vent dans les cheminées d’un de mes châteaux en Espagne

Cette page est disponible aussi en traduction anglaise

Présentation

    La New Berlioz Edition, chez Bärenreiter, s’est achevée en mars 2006. Cette entreprise monumentale a été lancée en 1967, en prélude aux célébrations du centenaire de la mort du compositeur, qui se sont révélées être particulièrement fastes en Grande-Bretagne. Les maîtres d’œuvre en sont Hugh MacDonald, éditeur général, et Richard Macnutt, secrétaire général. Cette édition capitale, résultat d’un travail considérable, qui entend offrir l’intégralité des œuvres de Berlioz dans des partitions à la fois critiques et pratiques, s’inscrit désormais comme la référence indispensable. Elle succède aux partitions Breitkopf & Härtel (1900-1911) et Choudens (pour les Troyens et Benvenuto Cellini), qui présentaient des lacunes et défauts dénoncés en leur temps par les spécialistes, comme Jacques Barzun.

    Il se trouve toutefois qu’une poignée de pièces n’a pas été retenue par la NBE (qui, par ailleurs, omet également la version de Covent Garden de 1853 de Benvenuto Cellini). Des petites choses il est vrai, dont, pour certaines, l’authenticité ou l’attribution ne peut être absolument garantie ; ce qui explique sans doute ce rejet. Il nous est apparu intéressant de proposer ces partitions sur le site, ne serait-ce que pour en juger sur pièce. Un appendice à la NBE en quelque sorte.

    Nous remercions tout particulièrement Régine Kopp, ainsi qu’Olivier Teitgen et Christian Wasselin, qui nous ont aidé dans ces petites recherches et mises au point.

Marche d’Isly

    Il est fréquent de présenter la Marche d’Isly (H 108), orchestration par Berlioz de la pièce pour piano Marche triomphale d’Isly opus 30 de Léopold de Meyer, comme une œuvre perdue. On ne possède pas le manuscrit original du compositeur et elle n’a pas été éditée par ses soins. On sait toutefois de source sûre que Berlioz avait fait cet arrangement. Il le classe dans son Catalogue Labitte (le tout premier catalogue publié, par l’éditeur Jules Labitte, en 1846, en appendice au livret de la Damnation de Faust; voir Kern Holoman, Catalogue p. 493-5) et le cite dans une lettre à Meyer du 3 décembre 1845 de Vienne (« Nous venons de monter ici à mon second concert votre Marche Marocaine ; elle a été supérieurement exécutée et chaudement applaudie. […] Vous ne m’avez pas fait savoir si vous aviez reçu à Londres la partition de votre Marche d’Isly que je vous ai envoyée par l’entremise d’Érard. Je pense qu’elle vous est parvenue. » Correspondance Générale, Flammarion, tome 3, n° 1006).

    Léopold de Meyer (1816-1883) était un compositeur d’origine autrichienne et un pianiste virtuose, que Berlioz semble avoir bien connu. C’était aussi un grand voyageur, notamment en Turquie, en Égypte et en Alger. De là ces pièces pianistiques de couleur orientaliste qui ont fait un temps sa renommée. Berlioz avait orchestré sa Marche marocaine (H 105), suivie d’une édition. Il fait l’éloge de la page de piano dans le Journal des Débats du 2 février 1845, et invite Meyer à la jouer lors d’un concert au Cirque olympique le 16 février 1845. Il dirigera et créera lui-même l’arrangement orchestral le 6 avril suivant, dans ce même lieu, avec succès à en juger par la presse (le Ménestrel). L’orchestration intitulée Marche d’Isly succède de peu, vers la fin de 1845, peut-être dans la foulée de ce succès. La pièce de piano d’origine de Meyer aurait été écrite en l’honneur d’une victoire militaire française en Afrique du Nord, la bataille d’Isly. On notera que Berlioz modifie le titre, Marche triomphale d’Isly dans la version pianistique. Il ne dirigera pas lui-même son arrangement, mais celui-ci a été donné de son vivant à New York et Philadelphie, en octobre et novembre 1846. La partition est peut-être parvenue aux États-Unis par l’intermédiaire de Meyer, qui avait séjourné dans ce pays un peu avant cette époque ; à New York, l’œuvre avait été annoncée comme « expressément arrangée par le célèbre Berlioz de Paris » (expressly arranged by the celebrated Berlioz in Paris). On sait que Berlioz a été tenté par des tournées aux États-Unis (en 1852, 1857 et 1867), et qu’il était en contact avec des organisateurs de concerts de ce pays. L’envoi de cette pièce aurait pu alors figurer comme une sorte d’ambassade.

    Il existe un manuscrit d’une version orchestrée de la Marche d’Isly, due à un copiste, actuellement à la bibliothèque de l’Opéra de Paris. Ce document est répertorié Rés. 567. Il aurait fait l’objet d’un don à cette bibliothèque en 1913, selon l’inventaire, qui semble provenir de « Mme Filliaux Tiger » (nom déchiffré d’une signature manuscrite figurant sur la première page actuelle). Il se présente comme un album cartonné de 41 pages. La couverture comporte une étiquette blanche collée, découpée en forme de blason, comportant, en haut, un cachet tamponné où autour du dessin d’une lyre est marqué : « LEOPOLD DE MEYER », et en bas, calligraphié à la main cette mention, en partie en anglais : « Marche D’Isly / Partiture / Composed by L. De Meyer ». À l’intérieur de l’album, la première page, une page de garde certainement, a été apparemment arrachée ou découpée. Dans le corps des pages figurent également des variantes ou ajouts annotés par d’autres écritures, à l’encre (lignes ou parties supplémentaires, qui pourraient être de Meyer, selon Kern Holoman dans son Catalogue page 274) et parfois au crayon (qui s’apparentent plus à des corrections, ponctuellement au sein du texte de la partition, et seraient de Berlioz cette fois, toujours d’après Holoman).

    Certains indices peuvent laisser croire qu’il s’agit de la version de Berlioz : la main du copiste, Pierre-Aimable Rocquemont, selon Holoman, un copiste attitré de Berlioz, et qui à cette époque précisément travaillait pour lui ; le titre même de la pièce, Marche d’Isly (figurant sur la couverture), qui est celui adopté par Berlioz ; les annotations de la couverture en anglais, qui corroboreraient peut-être un passage par les États-Unis. On peut aussi s’interroger : si cette orchestration n’était pas celle de Berlioz, de qui donc pourrait-elle bien provenir ?… On imagine mal, après la réalisation du compositeur, une tentative concurrente d’un autre musicien. Meyer lui-même paraît un signataire peu probable, puisqu’il n’écrivait apparemment pas pour orchestre, et que ce n’est pas le titre par lui conféré à sa pièce… Et que ce document ait fait l’objet d’un don, tardif, à une prestigieuse maison parisienne, l’Opéra, ne témoignerait-il pas (de la part de Madame Filliaux Tiger ? au patronyme en partie anglais, venu des États-Unis ?) de l’hommage dû à un grand compositeur de Paris ?…

    Dans le doute, la NBE a choisi de ne pas faire figurer la partition (voir l’Avant-propos de Ian Rumbold, et la note afférente, dans le volume 22b, page XVI et n. 3). Mais la question reste posée. Cette partition n’a, en tout état de cause et à notre connaissance, jamais été publiée.

Marche d’Isly (grande partition) et Marche Triomphale d’Isly (version originale pour piano, notation des deux par Michel Austin)

Voir aussi les remarques techniques par Michel Austin sur une page séparée

Chant des Chérubins et Pater Noster

    Ces deux arrangements d’après le compositeur de la chapelle impériale russe Dimitri Bortnianski (1751-1825), figurent dans une édition que Berlioz a fait publier chez Richault en 1851. Le contrat a été signé le 29 septembre 1850, et il a reçu pour cette publication la somme de 100 francs. Les partitions éditées portent les mentions : « Chœur à 4 Parties sans Accompagnement. Paroles latines de Mr. B.*** Musique de Bortniansky. », pour le Chant des chérubins, et : « Chœur à 4 Parties sans Accompagnement de Bortniansky. Paroles latines adaptées à la musique par Mr. B*** », pour le Pater noster. Donc, dans les deux cas Berlioz ne prétend avoir écrit que la transposition des paroles en latin. Il a lui-même dirigé ces pièces au concert, avant et après cette publication, notamment à la tête de la Société philharmonique qu’il avait fondée dans ces années.

    Quelle est la part exacte de Berlioz dans ces arrangements ? Qu’il n’ait pas apposé son nom pour l’édition Richault, n’est pas en soi strictement probant : peut-être n’est-ce que pure modestie, une façon de s’effacer devant le compositeur (on sait ses scrupules à ce sujet) ? Ces paroles nouvelles n’ont-elles pas en elles-mêmes induit des adaptations pour les parties chantées ? Les chœurs russes de XVIIIe siècle étaient-ils à quatre parties ? (N’oublions pas que le tsar Nicolas Ier demande à Berlioz en 1843 d’arranger « les plains-chants de l’Église grecque à seize parties en quadruple chœur ». Faut-il voir ici un héritage de cette commande ?) Autant de questions.

    L’ancienne édition Berlioz chez Breitkopf, sous la direction de Felix Weingartner et Charles Malherbe, avait choisi de publier ces pages (en modifiant du reste le titre du Chant des Chérubins, devenu Adoremus !). Kern Holoman dans son Catalogue n’a pas hésité à les répertorier (H 122 et H 123). Mais la New Berlioz Edition chez Bärenreiter, dans le volume 22b dédié aux arrangements à la charge de Ian Rumbold, les a exclues [page XVI n. 1] (alors que la NBE publie les arrangements d’Orphée et d’Alceste ; ces Bortnianski seraient-ils moins de Berlioz que ses Gluck ?).

    Où est la vérité ? Il faudrait, pour trancher définitivement, comparer avec l’original de Bortnianski (ce que ne semble pas avoir fait Rumbold, puisqu’il n’en fait nulle mention dans son Avant-propos). La présente publication sur le site permet à tout le moins d’ouvrir le débat.

Nota : Nous avons choisi pour ce texte en français l’orthographe « Bortnianski », suivant l’usage français qui veut que l’on ponctue par un « i » les noms propres russe  dérivés de l’écriture cyrillique ; par exemple : Tchaïkovski, Rimski, Moussorgski, etc. ; Stravinsky, qui signait ainsi son nom après son exil en Occident, fait exception. La langue anglaise opte pour « y ». Berlioz, lui, écrit pareillement « Bortniansky ».

Chant des Chérubins (partition, notation de Michel Austin)
— Partition en grand format

Pater Noster (partition, notation de Michel Austin)
— Partition en grand format

Valse chantée par le vent dans les cheminées d’un de mes châteaux en Espagne

    Cette Valse (répertoriée H 131 au Catalogue Holoman) figure de la main de Berlioz dans l’album de princesse Marie Sayn-Wittgenstein, la fille de Carolyne Sayn-Wittgenstein, compagne de Liszt et dédicataire des Troyens. Ces deux feuillets d’album sont signés et datés de Weimar, le 18 février 1855. Berlioz s’est rendu à Weimar en février 1855 pour y diriger deux concerts. Le 18, il assiste à un déjeuner d’anniversaire donné par Marie qui fête ses 18 ans.

    Cet album comporte par ailleurs différents feuillets de partitions, essentiellement de Liszt, mais aussi de Wagner, Smetana, Hans von Bülow, Anton Rubinstein, Carl Tausig, Joseph Joachim et Pauline Viardot-Garcia, tous connaissances et amis de Liszt et Carolyne. Ce document a longtemps été en possession de la collection privée Louis Koch, à Bâle. Il est désormais à la Fondation Klassik Stiftung Weimar, Goethe und Schiller-Archiv (référence GSA 60/Z 170). C’est de cette source que proviennent le manuscrit que nous reproduisons et la partition que nous retranscrivons avec l’autorisation de la Goethe und Schiller-Archiv, Weimar, qui détient la propriété et le droit de reproduction exclusifs de cette œuvre.

    Cette partition n’a semble-t-il jamais été publiée, si ce n’est sous forme partielle. C’est ainsi, de manière inexplicable, que seules les trois premières mesures sont reportées dans le volume 21 de la NBE (pages XIX et 97).

Valse chantée par le vent... (partition, notation de Michel Austin; voir aussi quelques remarques, également par Michel Austin, sur une page séparée)

Valse chantée par le vent... (image de l’original)

Voir aussi sur ce site:

Le Pou et l’Araignée

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 16 juin 2007.

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