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Lettres de la famille du compositeur

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La transcription littérale des lettres se trouve sur une page séparée  

Contenu de cette page:

Louis-Joseph Berlioz  
Félix Marmion  
Nancy Berlioz-Pal  
Adèle Berlioz-Suat  
Harriet Smithson-Berlioz  
Marie Recio-Berlioz  

Abréviations:

Cairns = David Cairns, Hector Berlioz, 2 tomes, 1999 (édition anglaise); 2002 (édition française) 
CG = Correspondance générale, 8 tomes parus

Sur la méthode suivie pour la transcription et la présentation des lettres voir les remarques sur la page concernant les textes du Musée Hector-Berlioz.

Louis-Joseph Berlioz (7/9 juin 1776 – 28 juillet 1848) [7]

Nla 274 (1) Vendredi 22 avril 1803 À sa femme Joséphine Marmion-Berlioz Transcription littérale Image

Citation de cette lettre dans Cairns I, p. 31-33 (édition française); I p. 10-12 (édition anglaise).


La Côte le 2 floréal, vendredi [22 avril 1803].

    N’attends plus d’occasion, ma Joséphine, pour me faire parvenir tes lettres directement, ou pour les mettre à la poste. Je suis allé ce matin avec toute l’impatience que tu peux imaginer, pour assister à l’ouverture du paquet du courrier. Tu ne peux te figurer l’état où je me suis trouvé, quand je n’ai reçu qu’une lettre de Benjamin, qui me rassurait, il est vrai, sur ta santé, mais qui ne pouvait suffire. Désesperé, je me suis pressé de rentrer dans la maison, les pressentiments les plus sinistres se présentaient à mon imagination, et la confusion de mes idées était si grande que je ne puis te dire lesquelles m’affectaient le plus douloureusement. Toute mon organisation semblait prête à se dissoudre, et je crois même que j’ai souhaité que cela fût réellement. Je me voyais né pour être à jamais malheureux, je me peignais l’humanité sous les couleurs les plus noires, peu s’en est fallu que je ne maudisse le jour qui me vit naître, et que je n’appelle celui de ma destruction. Dans ce moment j’ai voulu t’écrire, il aurait fallu pouvoir tracer les pages à la fois, et quelles pages ! Combien je m’applaudis que ma plume ait refusé de te rendre témoin de mon délire. Après quelques instants de cette situation désespérante, je me suis sur le champ décidé à partir ; j’avais à peine passé le château des grenouilles, que j’ai rencontré ta messagère, qui m’a demandé si j’allais à Grenoble. Avec quelle avidité j’ai saisi cette bienheureuse lettre qu’elle m’a remise ! J’ai tâché cependant de contenir mes transports ; je l’ai promptement parcourue, pour venir au plus vite la lire et relire ici, tout à mon aise. J’ai bien vu que ma Joséphine ne m’avait pas oublié ; j’ai eu honte de l’injustice de mon désespoir ; et la joie ramenant la raison, j’étais aussi courroucé contre moi-même que tu dois l’être en lisant ce récit. Mais pardonne, tu dois savoir que l’amour ne va jamais avec la raison ; c’est ce qu’on aime le mieux que l’on craint le plus de perdre ; c’est la conservation de ce qu’il y a de plus précieux qui cause le plus d’alarmes. Sentant tout le prix du trésor que je possède, connaissant le cœur de ma Joséphine, pouvais-je être tranquille, en songeant qu’elle m’avait oublié pendant cinq jours ? tandis que moi je ne passe pas une minute, pas un instant sans m’occuper d’elle. Je jugeais de ton cœur par le mien, et je ne me suis pas trompé ; ta lettre m’a bien démontré que quoique au milieu des délices de Meylan tu songeais à la Côte. Désormais par aucune raison, sous aucun prétexte, ne m’expose plus à souffrir des tourments aussi horribles que j’ai éprouvé ce matin. Ô mon amie ! une seconde épreuve suffirait, je crois, pour me faire mourir.
    Les journées me semblent bien longues depuis ton départ ; je ne voudrais pas abréger tes plaisirs, mais de grâce ne prolonge mes souffrances que le moins que tu pourras. Considère le temps que tu veux demeurer absente, fixe-moi l’époque à laquelle je puis espérer de te ramener. Je ne puis guère m’absenter plus de huit jours ; décide maintenant quand tu veux que je parte. Qu’il sera délicieux le moment où je pourrai te serrer dans mes bras ! Mais aussi combien il faut le payer cher ! Je riais autrefois en lisant dans les poètes le récit pitoyable des maux de l’absence ; je ne pouvais croire que leurs rimes fussent l’expression d’un sentiment réel ; ah ! je sens bien maintenant que ce n’est point une fiction.
    Est-il possible que Victor et Benjamin n’aient pu trouver une voiture pour te conduire à Meylan ? Annonce-leur de graves reproches de ma part sur leur peu d’activité. Dans ton état il est de la plus haute imprudence de te fatiguer au delà de tes forces ; songe que ton existence est triple maintenant ; pense que de ta seule vie en dépendent deux autres. Promets-moi de ne plus faire de semblables courses, elles m’alarment trop.
    Adieu, ma chere Finette, embrasse pour moi ton père ; tu l’aimes trop pour que je ne le chérisse pas, quand même il ne le mériterait pas autant d’ailleurs. Adieu encore une fois, quoique ce soit un mot bien cruel à dire ; je ne cesserai de t’aimer qu’en cessant de vivre.

L. Berlioz

Nla 274 (2) Samedi 29 mai 1804 À sa femme Joséphine Marmion-Berlioz Transcription littérale Image

Citation de cette lettre dans Cairns I, p. 43 (édition française); I p. 21 (édition anglaise).


La Côte samedi 29 floréal [29 mai 1804].

    Ta lettre m’a été remise par Mr Durand, hier au soir à La Frette où j’étais allé voir un malade. Elle m’a fait grand plaisir, ma chère Joséphine ; je l’attendais par le courrier d’hier matin, et n’en recevant point je ne fus pas très satisfait. Ne crois pas cependant que j’aie été fâché contre toi : j’imaginais ce qui est arrivé, que tu m’avais écrit par quelque occasion, ou que tu avais envoyé trop tard à la poste. Ne crains pas que je t’accuse de négligence ; je suis bien persuadé que tu m’aimes, et que tu ne m’oublies pas. Les amants ne se font des reproches que lorsqu’ils ne se connaissent pas encore bien ; ils craignent de perdre ce qu’ils ne sont pas certains de posséder. Pour moi je suis sûr de ton cœur, comme tu peux être assuré du mien ; tu es tout pour moi, et jamais ta tendresse ne peut m’être douteuse.
    Le plaisir de te voir, et d’embrasser notre Hector, serait le motif le plus puissant pour me permettre de m’absenter en ce moment, si cela était possible. Mais il faut céder à l’impérieuse nécessité ; je ne pourrais sans de graves inconvénients passer avec toi plus de vingt quatre heures, et un plaisir de si courte durée ne laisse que des regrets. Crois que j’ai été bien tourmenté, bien combattu ; j’ai été vingt fois sur le point de partir, et toujours la multitude de travaux qui réclament ma présence m’a retenu. Le pisé de la maison du moulin se commence aujourd’hui et à peine pourra-t-on finir la semaine prochaine, pour avoir le temps de jeter le toit. Il faut encore faire charrier du tuf, et tu sais l’embarras que cela me donne ; d’autres matériaux de construction me manquent aussi, et il faut en outre faire faucher la moitié du pré neuf pour nourrir nos chevaux.
    Cette multitude d’embarras m’ennuie d’autant plus que je ne crois pas qu’il me soit possible de t’aller voir avant quinze jours, au moins. Ce sera pour moi un grand jour de fête que celui où je pourrai embrasser ma bonne femme, et caresser mon petit Hector ; plus je pense que je ne puis avancer ce bienheureux moment, plus je suis de mauvaise humeur contre tout ce qui occasionne ce retard.
    La petite Vernatet est fort bien entre les mains de Mr Trousset. Je n’ai pas la présomption de croire que mes conseils puissent être plus salutaires que les tiens. S’il désespère de la malade, certainement je ne trouverai pas de remèdes contre la maladie. D’ailleurs dans une ville où il y a au moins vingt médecins, n’est il pas ridicule d’en envoyer chercher un qui a une réputation aussi obscure que moi ? Que Vernatet ne croie pas cependant qu’il y a de la mauvaise volonté de ma part ; s’il croit que je puisse être absolument utile à sa fille, fais-le moi savoir, je partirai une nuit pour revenir le lendemain, si tôt que je l’aurai vue.
    Adieu, ma chère et très chère Joséphine, je te consacre le peu de moments libres que j’ai aujourd’hui ; et je finis par où j’ai commencé en t’assurant que je t’aime, et que je t’adore, et que je t’aimerai et t’adorerai toujours.

L. Berlioz

    Assure bien ton père et Félix [Marmion] que je ne les oublie pas.

Nla 274 (10) Jeudi 4 avril 1816 À Joseph Faure Transcription littérale

Citation partielle de cette lettre et de celle de Félix Marmion de février 1816 dans CG no. 1 avec la note. Sur ces deux lettres voir Cairns I, p. 98-99 (édition française); p. 73-4 (édition anglaise), et le ch. 5 sur les débuts d’Hector le musicien.


La Côte le 4 avril 1816.

    Tous les honnêtes gens ont appris, mon cher ami, avec bien du plaisir votre nomination à la cour royale de Grenoble. Il était bien peu d’hommes dans le département de l’Isère qui pussent prétendre à cette place avec autant de droits ; et combien il serait à désirer que nous puissions applaudir souvent aux choix des ministres avec autant d’unanimité qu’on le fait à votre occasion. Mais malheureusement il n’en est rien ; soit que cela tienne aux circonstances difficiles où se trouvent les dépositaires de l’autorité ; soit que cela dépende de l’activité de l’intrigue et de la perversité des hommes de ce siècle révolutionnaire. Des individus entachés de Buonapartisme sont destitués, et remplacés par d’autres individus plus entachés encore quelquefois. Une foule de petites considérations particulières, des recommandations imprudentes, font oublier les intérêts de l’État ; et cela pourrait donner de l’inquiétude s’il était encore possible d’en avoir aujourd’hui.
    Mais le bon esprit que la Chambre des Députés a constamment et universellement manifesté rassure tous les bons français. Il est démontré que les révolutionnaires sont en petit nombre ; le peuple est las, et les honnêtes [gens] savent tout ce qu’ils ont à risquer, en ne déployant pas de l’activité pour étouffer tous les germes de discorde et de trouble qui pourraient éclore désormais.
    J’ai eu le plaisir de voir toute votre famille la semaine dernière ; Madame Faure est assez bien maintenant, et elle espère ainsi que moi que vous laisserez vos maux d’estomac à Paris. Pour moi je viens encore d’éprouver de terribles inquiétudes sur la santé de ma fille Adèle. Il y a six jours qu’elle eut un violent accès d’asthme convulsif qui mit sa vie en danger ; elle va mieux maintenant ; mais je ne suis pas encore pleinement rassuré.
    Le reste de ma famille se porte bien ; tous vous présentent les témoignages de leur amitié, ainsi qu’à Monsieur Amédée, et Hector le prie bien de ne pas oublier les deux flageolets que Monsieur Eugène lui a demandé en son nom.

L. Berlioz d(octeur) m(édecin)

Nla 274 (6) Mercredi 20 février 1833 À sa fille Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

 Voir la lettre de Félix Marmion du 10 février et 2011.02.290.


La Côte le 20 février 1833

    Tranquillise-toi sur ma santé, mon excellente fille, le coup que j’ai reçu m’a d’abord atterré, mais bientôt le courage est venu et me voilà de nouveau debout. Le désespoir de ta mère est maintenant ce que je redoute le plus, et il faut faire tout ce qui sera possible pour retarder de lui apprendre une pareille nouvelle. Hector m’a écrit de nouveau, avec de nouvelles instances, qui ont été accueillies par un nouveau refus. Le même jour il avait écrit à Just Pion, en lui adressant une procuration à l’effet d’effectuer les premières sommations. Mr. Pion lui a renvoyé la pièce en lui répondant de chercher un notaire plus complaisant que lui ; et il est vraisemblable qu’il recevra la même réponse des autres auxquelles il pourra s’adresser.
    J’avais fait part à ton oncle Victor de notre triste situation ; tu peux en causer avec lui, et comme il est possible qu’Hector refusé par tous les notaires s’adresse au Procureur Général, il est bon d’être mesuré. Nous n’avons que la ressource de multiplier les obstacles ; attachons-nous à cette ancre de salut, ensuite à la garde de Dieu.
    Il est trois heures ; ta mère arrive avec la pluie qui ne les a pas quitté depuis Rives et qui a un peu endommagé les objets de parure ; cependant l’avarie n’est pas grave.
    On me remet une lettre de M. Vincendon qui me prie d’aller voir sa femme ; épargne-moi la peine de lui répondre, ma chère amie, en lui faisant exprimer mon regret de ne pouvoir me rendre à son désir, vu la difficulté, et presque l’impossibilité d’un voyage pour moi.
    Si Camille pouvait se charger [de] cette commission je lui en saurais bon gré ; je l’embrasse sur les deux joues ainsi que toi ; assure le reste de la famille Pal de toute l’affection que je leur porte et que je leur dois pour les soins bienveillants dont ils environnent ma fille.
    Adieu, adieu, je puis avoir un moment de joie ; Adèle a eu le temps de me dire que tu [vas] assez bien depuis quelques jours.

L. Berlioz
d(octeur) m(édecin)

Nla 274 (5) Vendredi 6 décembre 1839 À son fils Hector Berlioz Transcription littérale

CG no. 691; le texte ci-dessous est un brouillon et non la lettre envoyée à Berlioz, comme le Dr Berlioz le souligne dans la lettre suivante à sa fille Nancy. Sur l’épisode de l’article de Janin et la réaction de la famille Berlioz, voir R96.861.6.


La Côte 6 décembre 1839

    La famille entière, mon cher Hector, et tous ceux qui lui portent de l’intérêt, ont été frappés d’étonnement, quoique remplis de satisfaction, en lisant le feuilleton du Journal des Débats, dans lequel on rend compte du succès extraordinaire de ton concert. Étonnés d’abord, bientôt nous avons été indignés, en voyant la vérité tellement méconnue et obscurcie par un épisode romanesque, qui dans les circonstances se trouve être cependant une plate et bête calomnie.
    L’hyperbole peut bien être permise lorsqu’il s’agit d’un chou aussi grand qu’une église ; mais lorsqu’on attaque la réputation d’un homme, qui bien loin d’avoir méconnu les devoirs de la paternité s’en est montré le martyr, ce n’est plus un jeu de mots, c’est un délit contre la société ; c’est une injure que nous avons tous profondément ressentie.
    Ta sœur Nanci, instruite avant moi, a pris la plume de suite pour s’adresser à Mr Janin.
    Elle lui a exposé les faits dans toute leur vérité, en demandant que sa lettre soit très prochainement insérée dans le Journal des Débats. Si cette demande est refusée, il est impossible que nous ne trouvions pas d’autres organes de la presse, sinon plus justes au moins plus complaisants.
    Je ne te cacherai pas qu’il me semble que c’était à toi de prendre l’initiative, et que tout d’abord tu devais fournir sur ton compte des renseignements authentiques et à l’abri de toute controverse. Car tu dois bien te souvenir que si j’ai diminué les envois de fonds quelques mois, jamais cela n’a été au point de te réduire à une détresse telle qu’elle est décrite par Mr Janin.
    C’est à toi, je le répète, qu’il appartenait de redresser les erreurs de ton collègue, et de lui fournir des renseignements certains pour faire ta biographie, puisque tel était ton vouloir. La lettre de Nanci ne dit rien de trop, tout est exact, jusqu’au chiffre de la fortune que je dois te laisser, et j’ai fait le partage de mes biens entre vous trois avec la plus scrupuleuse égalité.
    Tu verras maintenant ce que tu dois faire ; je ne te prescris rien, et je n’ai droit de te rien prescrire ; au reste cette circonstance, pas plus que bien d’autres, ne saurait amoindrir l’affection que depuis ta naissance n’a cessé de te témoigner en toute occasion ton père.

Nla 274 (7) Dimanche 8 décembre 1839 À sa fille Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Citation partielle de cette lettre dans CG II p. 609 n. 1. Voir la lettre précédente.


La Côte le 8 décembre 1839

    Le feuilletton du Journal des Débats m’était inconnu, ma chère fille, et les premières lignes de ta lettre faisaient déjà remonter mon vieux sang à la tête, lorsque j’ai su que tu avais fait ce que je projetais déjà de faire.
    Ce n’est pas la première fois que ces turpitudes ont été imprimées, et je gardais rancune à Hector de ne les avoir pas démenties. Pour cette fois il sera bien forcé par la lettre que je lui adresse et dont tu trouveras le brouillon ci-joint. J’y ai fait peu de changement.
    Mais de quoi, diable ! se mêlent ces Messieurs, pour nous mettre en scène dans leurs romans ? Comment Hector a-t-il pu souffrir qu’on publiât de pareilles faussetés, nuisibles à la réputation de son père, et qui sont bien loin d’être avantageuses pour lui personnellement ?
    En voilà assez sur toutes ces bêtises.
    Charles Bert est un peu mieux dit-on, mais sa femme est très malade ainsi que son frère. Il paraît que la maladie de Charles était contagieuse, car ils sont affectés de dysenterie ainsi que lui.
    Madame Sabine n’est pas encore accouchée.
    Adieu chère fille,
    Je vous embrasse tous.

L. Berlioz d(octeur) m(édecin)

Nla 274 (8) Mardi 11 juillet 1843 À sa fille Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Le premier voyage de Berlioz en Angleterre n’aura lieu qu’en 1847; voir 2011.02.220.


La Côte le 11 juillet 1843

    Il m’a été impossible jusqu’ici, ma chère fille, de me décider à quitter mes tristes pénates pour aller passer quelques heures avec toi. Ma santé n’est pas plus mauvaise, mais l’ennui devient chaque jour plus cruel, et le découragement me gagne complètement.
    La pluie continuelle que nous éprouvons ne me laisse d’autre moyen d’abréger le temps que de me coucher pour reposer mes yeux affaiblis.
    Mes récoltes, qui présentaient une apparence superbe, sont menacées d’avaries considérables ; j’ai déjà sept cent gerbes en javelle qui ne tarderont pas à germer, si le soleil ne paraît bientôt.
    Les vignes fortement endommagées par la gelée perdent tous les jours le peu de raisins qui restaient, et la récolte est déjà réduite à la moitié de ce qu’on recueille dans les années ordinaires.
    Les vers-à-soie ont bien réussi, une demi-once à produit cinquante quatre livres, ce qui est d’autant plus étonnant que toutes les autres entreprises ont complètement manqué. Cependant je compte retirer deux cent francs de ma feuille.
    Madame Pion m’a dit t’avoir écrit une grande lettre ; elle manifestait aujourd’hui devant Monique quelque rancune de n’avoir pas reçu de réponse.
    Samedi dernier Mr et Madame Amédée Faure sont venus déjeuner chez moi ; ils m’ont témoigné un grand empressement de te voir, et ils m’ont dit que notre pauvre Hector était bien amaigri. Il se dispose néanmoins à partir pour l’Angleterre, malgré l’énergique obstination de sa femme.
    Adieu, chère fille, je vous embrasse tous bien tendrement.

L. Berlioz d(octeur) méd(ecin)

Félix Marmion (22 janvier 1787 – 22 mars 1869) [9]

Nla 274 (31) Février 1816 À son beau-frère Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

 Sur les débuts d’Hector musicien voir ci-dessus.


Grenoble, dimanche.

    Toutes vos commissions, mon cher docteur, sont faites ainsi que celles de Joséphine. Vignol doit vous remettre les hanches d’agneau et l’emplâtre agglutinatif ; Mr Berth veut bien se charger du reste. Je me suis réservé de changer le cadre de miniature, s’il ne convient pas. Je n’ai pu en trouver qui approchât davantage des dimensions de l’autre. Les flageolets que j’envoie à Hector ne sont pas brillants, mais ils sont très justes et surtout parfaitement d’accord. Recommandez-lui de ne pas souffler trop fort, parce que cela finit par les rendre faux. Je n’ai point encore de musique à lui envoyer ; personne ici n’en a pour cet instrument.
    Je pense qu’Auguste vous a appris la mort presque subite de Mlle Jacqueline. Durimi suppose qu’elle a été asphyxiée par l’odeur des commodités qu’on vendait sous sa croisée. À cela s’est joint un rhume catarrheux qui l’a emporté au bout de 5 jours. Les deux derniers elle ne voulait plus rien prendre, ne faisait que râler et répétait continuellement : je vais trouver ma bonne Dumeuret. Cette mort est trop près de l’autre pour ne pas affecter très vivement cette pauvre Durimi qui se trouve actuellement, à Grenoble, seule de toute sa famille. Elle est un peu indisposée aussi et Auguste lui a conseillé de garder le lit.
    J’ai pris ici une chambre garnie. Comme j’y serai souvent, disposez toujours de moi ; le temps ni la bonne volonté ne me manqueront pas.
    Dites à Joséphine que j’ai menti le plus que j’ai pu à Mlle Adèle pour trouver des excuses à sa paresse. Elle est toujours une fort aimable personne et de très bon conseil.
    Dans une réunion de famille chez Mme Dubœuf, j’ai fait une révolution avec la Kalamaïk. Toutes ces demoiselles en rêvent continuellement. Ninon l’a apprise en deux minutes. La mort d’une vieille tante sœur de Mr Gauthier, est venue déranger, pour les demoiselles Dubœuf seulement, un projet de voyage à la Tronche et d’une petite sauterie qui devaient avoir lieu le mardi gras.
    Il n’y a de bals à Grenoble que chez les autorités ; Mr St Maurice en a pourtant donné un petit, mais c’est le seul dont on parle. Mlle Joséphine Faure a un très gros rhume qui ne pouvait venir plus mal à propos. Elle ira pourtant demain au bal du préfet qui aura je crois toute la ville. Mme Donadieu continue d’amuser le public de ses esclandres et de ses scènes avec son mari. Dansant dernièrement chez le préfet avec le frère de Mme de Montlivant, elle l’a laissé au milieu de la contredanse en lui disant qu’on n’y tenait pas, et que quand on dansait aussi mal que lui on ne s’en mêlait pas. Ignorant que le jeune homme fût de la famille elle est allée compter sa mésaventure à Mme de Montlivant qui lui a promis de faire des reproches à son frère. Sans se déconcerter, la générale lui a dit : oui en vérité votre frère danse très mal et je lui conseille bien fort de prendre un maître. Mr Donadieu qui s’est aperçu de la sottise de sa femme, lui a intimé très sèchement l’ordre de reprendre sa place, ce qu’elle a fait à peu près comme Pandour quand nous le chassions de votre chambre à coucher. Mais de dépit elle n’a plus voulu danser après la contredanse et s’en est allée. Avant-hier chez le chef d’état major qui donnait aussi un bal, le général a voulu la faire retirer à une heure, à cause de sa santé qui ne peut supporter aucun excès en ce genre. Elle a répondu qu’elle s’amusait beaucoup et qu’elle voulait rester ; Mr Donadieu a insisté maritalement, et a entraîné de force Madame dans sa voiture. Cette fois-ci il paraît que la scène a été si violente, la douleur et la colère si fortes, que Mme a demandé des chevaux de poste à 4 heures du matin et est partie. Les uns disent qu’on a envoyé un courrier après elle, d’autres qu’il lui a pris une attaque de nerfs à quelques lieux d’ici, et à la suite de laquelle les remords l’ont ramenée. Vous pensez bien que tout le monde fait ses gorges chaudes des folies singulières de Mme la générale qui ferait bien mieux d’amuser autrement la ville. Figurez-vous qu’il y a sur son compte encore deux ou trois et ceteras dont je ne parle pas parce qu’il ne me reste de papier que pour vous embrasser tous. J’espère que ma nièce ne tousse plus et que vous inquiétudes ont cessé. Il n’y a, sérieusement parlant, rien de nouveau à Grenoble.

Nla 274 (32) Mardi 25 mars 1823 À sa nièce Nancy Berlioz Transcription littérale

Sur le séjour de Berlioz à La Côte-St-André de mars à mai 1823 voir 2011.02.334. — On remarquera les flottements de Marmion dans l’orthographe du nom de sa nièce, qu’il appelle tantôt Nanci et tantôt Nancy. Dans cette lettre il écrit Nanci, mais Nancy dans l’adresse; en février et mai 1833 il écrit Nanci, mais en janvier 1839 il écrit maintenant Nancy. Dans ses lettres  de la BnF le Dr Berlioz appelle toujours sa fille Nanci (lettres de février 1833, décembre 1839, juillet 1843).


Valenciennes le 25 mars.

    Ce n’est que d’hier, ma chère Nanci, que j’ai appris le départ d’Hector. Alphonse [Robert] que j’avais prié de m’en instruire, m’a enfin écrit ce point important et, j’espère, décisif, de l’amendement de mon neveu. Oui, j’espère qu’il ne se sera pas arraché en vain aux séductions que lui offrait Paris pour entretenir sa folie ; j’espère que la vue de son père miné par le chagrin qu’il lui cause depuis si longtemps produira sur lui de salutaires effets ; sans quoi il ne faut plus compter sur rien. Si les peines (je puis dire horribles) qu’il vous a causées ne le tourmentent pas, et ne l’ébranlent pas au point de prendre une résolution vigoureuse et commencer dès aujourd’hui une nouvelle vie ; s’il n’ouvre pas son cœur aux conseils paternels, c’est un enfant abandonné et je crois que pour mon compte sa vue me ferait mal. Le chagrin que vous avez tous éprouvé de son obstination, je l’ai bien sincèrement partagé, et je ne me le figure même pas tempéré par la joie que devrait vous avoir causé son arrivée. Il faut pour que vous le revoyez avec plaisir, qu’il revienne changé et ayant donné des gages de sa franchise dans le projet d’étudier le droit. 
    Je t’aurais écrit plus tôt, mais je ne savais où il était et j’attendais de jour en jour de ses nouvelles ou des vôtres.
    Le sujet par lequel j’ai commencé ne me met pas en train du tout de te dire des jolies choses comme je m’y étais engagé. De plus j’ai eu un mal de gorge très tenace qui m’a beaucoup plus ennuyé que faît souffrir. J’en suis à peine guéri, depuis près de trois semaines qu’il me tient. Je lui en veux beaucoup de m’avoir fait garder la chambre quand j’avais à faire ailleurs, et d’avoir essayé d’un tas de boissons, gargarismes, fumigations, cataplasmes, bains de pieds, purgatifs etc. etc. qui me mettaient d’une humeur de dogue. Il a fait, depuis mon retour, un temps exécrable auquel on doit une grande partie des maladies de ce genre, qu[i] [affl]ig[ent] [?] presque tout le monde.
    Le monde vient de perdre ici une femme charmante, fille du directeur des douanes. Elle a été enlevée par une attaque foudroyante, au moment où elle allait monter en voiture pour se rendre à une grande soirée. Elle était l’idole de ses parents, l’âme de la société et fort bonne personne. Ça été un deuil général, et Valenciennes ne se relèvera pas de sa perte. Voilà bien des idées noires, ma bonne petite Nanci, il faut en prendre ton parti pour cette fois. Figure-toi pourtant qu’au milieu de tout cela, et de la petite drôlerie qui m’a fait tenir chez moi près de 20 jours, une longue lettre de ma chère nièce m’aurait fait grand bien et plaisir. Ainsi n’en sois pas avare, et sois sûre que quand je vois le timbre de la Côte, mon cœur s’ouvre à la plus vive joie. Je vous embrasse tous et suis fort impatient de recevoir de vos nouvelles.

Nla 274 (33) Mercredi 18 juin 1828 À sa nièce Nancy Berlioz Transcription littérale Image 

Nous n’avons pu identifier le nom de lieu Sarrig; il pourrait s’agir de Serrig en Allemagne, dans la région de Trèves dans la Rhénanie-Palatinat. — Le ‘grand seigneur’ qui selon Marmion n’est qu’un ‘tout petit garçon’ est sans doute le Comte de Martignac (1778-1832), ministre de Charles X du 4 janvier 1828 jusqu’à août 1829. — Le Maréchal Lawriston: Jacques Alexandre Bernard Law, d’origine écossaise, marquis de Lawriston, né le 1er février 1768, venait de mourir à Paris le 12 juin 1828; il avait servi dans l’armée française pendant les guerres napoléoniennes, dont celle en Espagne en 1808-9; il fut nommé maréchal de France en 1823. — Sur le séjour malheureux d’Adèle Berlioz à la pension de Grenoble en 1828 et son retour à La Côte, voir 2011.02.116 et ses autres lettres de cette époque. — Le ‘concert de notre maestro’ est le premier concert donné par Berlioz, le 26 mai dans la salle du Conservatoire, concert composé exclusivement de ses œuvres; le concert est évoqué au chapitre 18 des Mémoires et fait l’objet de plusieurs lettres du compositeur (voir notamment CG nos. 87, 91 à son père, et no. 93 à Humbert Ferrand).


Sarrig, ce 18 juin.

    Tu es bien heureuse de ton excuse des vers à soie et de toutes vos tribulations ; car je t’aurai gardé rancune pour un aussi long silence. Ne t’ai-je pas dit cent fois que pourvu que vous appreniez de loin en loin que je ne suis pas mort, c’est tout ce que vous pouvez raisonnablement exiger. Quant à des détails amusants, intéressants, n’en attendez pas. Je végète dans toute la force du terme, les jours se ressemblent si bien dans leur insignifiance qu’ils n’offrent pas la plus petite matière à raconter. Nous recevons force journaux qui font toute notre existence. Nous assistons aux débats des chambres ; nous lisons avec avidité les bruits de guerre qui malheureusement ne prennent pas une couleur assez prononcée. J’ai peur que le grand seigneur qui me paraît un tout petit garçon, malgré toutes ses fanfaronnades et ses démonstrations, ne demande honteusement la paix, et ne replonge l’Europe dans cette apathique repos qui nous est si funeste. Il y aura bientôt trop d’hommes sur la terre et l’on se trouvera obligé de se battre chez soi, faute de mieux, ne fût-ce que pour se faire faire place. En attendant la mort vient de temps en temps surprendre dans leurs lits nos vieux guerriers et même les jeunes. Ce pauvre Maréchal Lawriston a été emporté par une attaque d’apoplexie. Il était encore très vert et très allant. Dans la dernière guerre d’Espagne il s’était acquis le mérite, inappréciable à mes yeux, de me faire nommer chef d’Escadron. Il avait pris de moi une idée avantageuse, et je l’eusse retrouvé, je pense, si l’occasion d’une nouvelle demande se fût présentée. Voilà donc encore une chance de moins, sans compter l’encombrement dont tous les grades se plaignent. Il faut se résigner à vieillir dans le sien, s’estimer heureux en regardant autour de soi et surtout au dessous. C’est ce que j’ai besoin de faire souvent pour me consoler, car je me trouve déjà bien vieux pour mon épaulette.
    J’en veux beaucoup à ma très chère filleule [Adèle Berlioz] de son obstination à revenir à la Côte. Comment ne comprend-elle pas de quelle importance il est pour elle d’acquérir une instruction qu’elle ne peut pas trouver dans la maison paternelle ? Son caractère paraît surtout avoir besoin d’être modifié. La société de jeunes personnes de son âge en est le seul moyen. C’est ainsi que l’on se corrige mutuellement d’une foule de petits défauts et qu’une émulation bien entendue double vos moyens et produit les plus heureux résultats. Je l’engage donc de toutes mes forces à retourner à la pension, d’être raisonnable, de se distraire des continuels souvenirs de la maison paternelle, et de la Côte, par une application soutenue à ses études, par une envie bien déterminée d’apprendre et de donner toute espèce de satisfaction à ses parents. Quant à moi, je suis très contrarié de la retrouver encore un grand enfant mal élevé, n’ayant ni manières ni maintien, ni docilité surtout. Qu’elle y prenne bien garde, cet entêtement, cette obstination, cette résistance aux désirs de toute sa famille est une monstruosité, surtout chez une jeune personne. Cette idée me fait mal et j’ai besoin de croire que son retour n’est qu’une fantaisie passagère, qu’elle rentrera à la pension avec la meilleure volonté et qu’elle m’apprendra elle-même cette bonne nouvelle à laquelle je tiens plus qu’elle ne peut s’imaginer.
    Comme nous recevons ici plusieurs petits journaux, j’avais su l’espèce de succès onéreux qu’avait obtenu le concert de notre Maestro. Il m’a aussi gratifié d’un paquet de toutes les gazettes qui en ont dit du bien. Je vois comme vous, dans tout cela, peu de garantie d’un triomphe prochain ; il paraît pourtant qu’Hector a de l’originalité et de la verve. Cette manière de se faire connaître est une entreprise périlleuse dont il est sorti victorieusement et je ne pense pas que ce succès, tout incomplet qu’il vous semble, soit payé trop cher par 200 misérables francs.
    S’il fait recevoir un opéra, et qu’il ait une demi-réussite, c’est encore beaucoup. Attendez qu’il tombe à plat pour lui retirer tout encouragement. Voilà mon avis et au besoin ma supplication que je prie mon frère [le Dr Berlioz] d’écouter.
    Son fils lui coûte à Paris, il est vrai, mais à coup sûr il lui coûte le moins possible. Son égarement, si c’en est un, n’est point coupable. Sa constance, malgré tant de déboires, si peu de ressources et surtout tant d’entraves doit intéresser. Je viens de lui écrire de ne pas se décourager, de travailler avec ardeur, et de bien se rappeler ce que je lui dis cent fois, qu’il ne se fera pardonner que par les succès.
    Mon père me néglige beaucoup ; j’en ai reçu, je crois, une seule lettre depuis mon arrivée dans ce pays. Heureusement que vous m’en donnez des nouvelles et qu’il se porte bien. Adieu, ma bonne petite nièce, maintenant que les vers à soie ne t’occupent plus, écris-moi plus souvent et ne ménage pas le papier ; car tes lettres me plaisent infiniment.
    Est-il vrai que la garnison de Grenoble doive être considérablement augmentée ? Alors tant mieux pour ceux qui ont du vin à vendre. La récolte sera-t-elle belle ? Il me semble que la saison est favorable. Nous étouffons ici depuis huit jours. Que fait Prosper ? Tu ne m’en dis rien. Fais-lui peur de son oncle s’il ne le trouve un petit garçon bien gentil et déjà savant, quand il ira vous voir. Adieu encore, je vous embrasse tous.

Nla 274 (34) Dimanche 10 février 1833 À sa nièce Nancy Berlioz Transcription littérale

Lettre citée en note dans CG II p. 74-6. — Sur les remous causés au sein de la famille Berlioz par la passion d’Hector pour Harriet Smithson, voir 2011.02.290, la lettre du Dr Berlioz du 20 février et celle de Marmion du 31 mai (lettre suivante).


Paris ce 10 février [1833]

    Vous savez tous maintenant la fatale résolution. Hector l’a écrite à son père. Je le savais par Alphonse [Robert] qui me tient au courant, et avec lequel nous nous concertons pour conjurer ce malheur, si c’est possible. Je ne l’ai point encore vu chez moi ; mais je suis retourné hier chez lui pour tenter un effort dont je n’augurais rien de bon. C’est un caractère trop arrêté et trop au-dessus de toute espèce de préjugés. Le raisonnement glisse sur lui et n’y laisse pas trace. Les sentiments, les convenances sociales, les liens de famille ; il ne veut pas les comprendre.
    Les obstacles ne font qu’irriter et augmenter encore cette passion qui est à l’épreuve de 5 années et de l’absence. Que n’a-t-elle subi celle de la possession ? C’était là mon espérance. Le malheureux ! Quel avenir il se prépare ! Cette femme n’est plus jeune ; je la crois à peu près ruinée (il le sait) ; elle fait ici de vains efforts pour remonter un théâtre anglais. Son talent (qui est véritable et très remarquable) s’altérera peut-être par les difficultés et le dégoût. L’affreuse misère est en perspective ; le désanchantement et les regrets la suivront de près. Voilà ce que je lui ai répeté à satiété, ce qui crève les yeux à tout le monde. Pour lui c’est un motif de plus de persister ; rien ne l’effraye dans cet avenir. Elle m’aime pour moi, dit-il, j’en suis convaincu ; car elle sait que je n’ai rien ; que je ne suis qu’un artiste. Il est persuadé de sa délicatesse, de sa vertu. Cela s’est vu, surtout en Angleterre, où le préjugé contre les femmes de théâtre est peut-être moins fort qu’en France ; mais que nos mœurs sont encore loin de les avoir tout à fait admises dans la société !
    J’ai voulu voir M. Smithson hier. Je suis allé à ce modeste théâtre de la Rue Chantereine où elle joue maintenant, faute de mieux, et où elle a fait promettre à Hector [de] ne pas la voir jouer, comme un théâtre indigne de son talent. J’étais très curieux de démêler ce charme puissant qui a fait de si grands ravages. Elle a en effet des traits remarquables, une sensibilité exquise dans la voix, et de la noblesse dans les gestes. Le théâtre est si petit qu’il est peu favorable à l’illusion. M. Smithson y perd nécessairement ; elle ne paraît même pas jeune sur cette scène. Sans avoir les yeux ni l’organisation unique de mon neveu, j’ai conçu l’impression que cette femme a dû produire sur cette âme d’artiste ; mais la réflexion et les supplications de sa famille ne pourront-elles donc rien ? Ne le laissons manquer ni de l’une ni des autres, pour ne rien avoir à nous reprocher. J’avoue que j’ai peu d’espoir. Alphonse est tout à fait de mon avis. Je veux pourtant tâcher de la voir chez elle ; j’irai, si je puis, avec un interprète, car elle parle très peu le français. J’attends de vos nouvelles avec impatience. Comment mon pauvre beau-frère va-t-il prendre cette fatale détermination ? Tu diras à ma sœur que, dans le doute de son retour à la Côte, je ne lui réponds pas à elle, mais à toi la première, confidente qui ne doit maintenant rien laisser ignorer de tout ce que tu sais.
    Mon cousin Roger l’aîné sort de chez moi à l’instant. Je lui ai fait part du sujet de nos craintes. Il en est très peiné et m’a témoigné beaucoup d’intérêt dans cette circonstance. Il est encore pour quelque temps à Paris et je le verrai quelquefois, quoique nous soyons à une lieue l’un de l’autre.
    Je crains encore plus la sensibilité de ma sœur à l’annonce de l’événement. Ne néglige rien pour la ménager, et surtout lui donner des espérances. Embrasse bien le père pour moi et surtout écris à ta mère de suite.

Ton affectionné
F. M.

Nla 274 (39) Vendredi 31 mai 1833 À sa nièce Adèle Berlioz Transcription littérale

Mathilde Pal devait naître le 13 juin 1833. — Sur Berlioz et Harriet Smithson voir la lettre précédente. 


Paris ce 31 mai [1833]

    Il paraît, ma chère filleule, que tu es tant soit peu rancunière et tu me tiens rigueur parce que je ne t’ai pas écrit le dernier. Je vois bien qu’il faut m’exécuter de bonne grâce pour rétablir cette correspondance un peu languissante. Nanci m’a annoncé, il y a quelques jours, sa prochaine délivrance et son désir de ne vous voir arriver à Grenoble qu’après ce grand événement. J’approuve très fort cela et j’espère que ma sœur l’aura compris de même. Sa grande sensibilité eût été mise à une trop forte épreuve.
    Je vois ton frère très rarement et presque toujours par hasard. Je ne sais de ses projets que ce que vous en savez. Par conséquent il y a peu d’espoir de le voir changer de résolution. Je voudrais que mon frère et ma sœur prissent enfin leur parti sur un malheur qu’ils ont conjuré de toutes leurs forces et qu’ils subissent avec résignation cette conséquence de la vie d’artiste que mon neveu s’est faite définitivement. Nous n’avons tous rien à nous reprocher : les avis, les raisonnements, les plaintes, les supplications ne lui ont pas manqué. Je lui ai dit dernièrement qu’il rompait à toujours les liens de famille si chers à tous ceux qui ont le cœur bien placé. Il ne comprend pas ces sentiments. Cela doit être pour lui dans la classe des préjugés. Mais laissons ce triste sujet.
    Je m’imagine que tu seras du voyage et en conséquence j’adresse à Nanci une caisse contenant deux chapeaux pour vous deux. Ils ont été choisis et commandés par une dame de très bon goût, qui est précisément la voisine de Nanci, et qui voulait s’en charger ; mais je n’ai pas vou[lu] lui en donner l’embarras. La car[riole?] arrivera vers le 5 ou le 6 à Gre[noble.] Les chapeaux sont en paille de riz et pris en bon lieu. Je désire qu’ils vous plaisent et que vous n’en ayez ni l’une ni l’autre de pareils (ce qui me contrarierait). Nanci choisira puisqu’il y a une légère différence dans les fleurs seulement.
    Si vous n’êtes pas encore parties de la Côte, donnez-en avis à Nanci.
    J’attends avec impatience de ses nouvelles et des vôtres ; ne me faites pas attendre.
    Je vous embrasse tous. Adieu.

F. M.

    Il fait une chaleur de canicule à Paris depuis 3 semaines. Êtes-vous comme nous ?

Nla 274 (35) Dimanche 13 janvier 1839 À sa nièce (Adèle Berlioz?) Transcription littérale Image

Cette lettre et la lettre suivante donnent le récit le plus détaillé qu’on connaisse sur la maladie et la mort du jeune Prosper Berlioz; arrivé à Paris en octobre 1838 pour y poursuivre ses études, il logeait à la pension Babil. Le 9 janvier 1839 Berlioz écrit à Édouard Rocher: ‘Adieu, je te quitte pour aller voir mon frère qui est toujours malade’ (CG no. 617), et le 16 janvier à Jules Jann: ‘Je suis bien triste aujourd’hui, je viens de perdre mon frère, un pauvre garçon de 19 que j’aimais’ (CG no. 620). Voir David Cairns II p. 187-9, 200 (éd. française); p. 171-2, 183 (éd. anglaise). — La 4ème représentation de Benvenuto Cellini, à laquelle Prosper n’a sans doute pas assisté, eut lieu le 11 janvier 1839; voir les lettres de Berlioz à Jules Janin le lendemain, CG nos. 618-19. — Sur la nomination de Berlioz au poste de sous-bibliothécaire du Conservatoire voir aussi la lettre suivante.


Ce dimanche 13 janvier [1839]

    Je sors de chez Prosper que j’ai trouvé abattu mais assez calme. Je ne te parlerai point de sa maladie parce qu’Alphonse R[obert] envoie, m’a-t-il dit, le bulletin médical à ton père et que nos observations, après cela, n’ont pas d’importance. Ce qui me convient de dire, c’est que le pauvre enfant a tous les soins qu’il peut avoir. Deux excellentes sœurs le veillent attentivement et les gens de la maison sont aussi là pour le servir.
    Mme Thomas, Mr Amédée Faure le voient et lui tiennent compagnie tous les jours et lui prodiguent l’intérêt d’une véritable amitié. Alphonse s’y est trouvé aujourd’hui avec moi et Mme Thomas. Il pense que cette maudite maladie sera fort longue. Je fais ce que je puis pour le consoler et lui donner des idées riantes, parce que sa tête travaille assez ; il se préoccupe de ce que je lui dis et en reparle souvent. Il y a trois jours que je lui promettais de le mener à Versailles quand il serait mieux. Cette idée ne l’a pas quitté et il tourmentait sa garde pour lui donner ses habits, voulant venir me trouver dans une voiture où je l’attendais à la porte, disait-il, et a beaucoup de plaisir à me voir et voudrait me retenir près de lui. Malheureusement c’est un véritable voyage pour moi et nous sommes loin l’un de l’autre. Toutefois je ne plains pas mes pas et j’irai tous les jours tant que cet état durera. Il y a de [ce] côté toute sécurité. Je répète qu’il est entouré de tous les soins possibles.
    On va recommencer à jouer l’opéra de ton frère [Benvenuto Cellini]. J’ai été avant-hier à la 4e représentation ; il y avait du monde et plusieurs morceaux ont été vivement applaudis. Il y a des admirateurs frénétiques et des détracteurs animés, mais j’espère qu’il triomphera.
    Je sais qu’il compte sur cette place de sous-bibliothécaire dont les appointements seraient d’abord de 2000 f. et seraient portés plus tard à 3000 ; mais je ne sais pas s’il a le brevet dans ce moment. Je le verrai demain si je puis, pour savoir à quoi m’en tenir. Dis à ton père que j’ai reçu sa lettre et fait sa commission auprès de Mr Babil. Nous parlons de Monique et de Françoise avec Prosper qui n’oublie personne. Il est très poli et très reconnaissant pour toutes les personnes qui viennent le voir, s’inquiète d’eux etc. etc. Enfin il est docile et très commode à servir. Il faut finir pour aujourd’hui. Soyez tranquilles, les nouvelles ne vous manqueront pas. Adieu, chère nièce

F.

Nla 274 (36) Jeudi 17 janvier 1839 À sa nièce Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale Image

Voir la lettre précédente. — La nomination de Berlioz au poste de sous-bibliothécaire du Conservatoire (cf. CG nos. 608, 624) ne fut annoncée officiellement que le 9 février, mais fut antidatée du début de l’année. Sur Berlioz bibliothécaire du Conservatoire voir l’étude de Julien Tiersot. —  Sur le rôle de Marmion dans le mariage d’Adèle voir la lettre R96.859.1


Ce jeudi 17 janvier [1839]

    Je comptais, ma chère Nancy, t’écrire hier après la cérémonie funèbre ; mais le temps m’a manqué pour l’heure du courrier, étant très loin du quartier où cela s’est passé. Il ne nous reste donc plus rien du pauvre et cher enfant que j’aimais bien plus encore depuis que je l’ai vu souffrir. Il s’attachait à moi de plus en plus et en parlait sans cesse. Ses maîtres, les personnes qui le voyaient fréquemment, avaient déjà remarqué d’heureux changements dans son caractère et dans son intelligence. Tout le monde l’a pleuré dans la maison et Madame Babil surtout comme si c’eût été son propre enfant. Il était docile et bon, original dans l’expression de ce qu’il éprouvait ; enfin on l’aimait et ce doit être pour nous tous une consolation. Je ne pourrai assez vous rappeler les soins empressés, tendres et fraternels de Mme Thomas, de son frère et de cet excellent Amédée Faure qui n’ont pas manqué de le voir chaque jour et plusieurs fois. Au nom de Dieu que jamais son père n’aille s’imaginer que le pauvre enfant eût la maladie du pays ; qu’il fût tenté de quitter la pension ; de revenir ; qu’il manquât de soins ! Non, mille fois non, il était content, se plaisait de plus en plus à Paris. Son frère [Hector] le faisait sortir le dimanche et lui procurait des distractions. D’autres plus complètes, plus selon ses goûts l’attendaient à sa convalescence que nous lui aurions tous rendue si agréable. Le ciel ne l’a pas permis. Il s’est éteint sans beaucoup souffrir, miné par cette affreuse fiêvre qui a fait et fait chaque jour tant de ravages, parmi la jeunesse surtout. Le convoi et la cérémonie ont été modestes et convenables. Son frère et moi conduisions le deuil et suivaient M.M. Rocher, Duchadoz, les 2 Robert, Amédée Faure, Mr Babil et toute sa pension. Un terrain a été acheté pour 5 ans au cimetière du Montparnasse. Les prières se sont faites à St Sulpice, où nous avait suivi aussi un excellent prêtre qui avait vu Prosper chaque jour et l’aimait beaucoup. Il a été administré la veille. Enfin tout s’est passé comme vous auriez pu le désirer et pour lui et pour tous ceux qui l’entouraient.
    Je reçois à l’instant la lettre de ton père qui en renferme une pour Alphonse. Hélas tout cela est inutile. Il faut pleurer le pauvre enfant et nous dire sans cesse que s’il n’avait pas encore connu les joies de la vie, les peines sérieuses et les tribulations dont la part est toujours la plus forte, lui auront été épargnées.
    La place de sous-bibliothécaire est certaine pour Hector. La commission est signèe. Il attend une autre pension sur les fonds destinés aux beaux-arts. Les deux réunies lui feront 3000 f. mais en attendant il a 1500 f. et paraît compter sur le complément de la somme. Il est bien entendu qu’avec de l’ordre et de l’économie il serait largement à l’abri du besoin ; mais sa femme bonne, le conduisant fort bien, soignant et surveillant son enfant, n’a pas les idées tournées vers l’administration d’une maison et voilà ce qui leur manque. Toutefois son horizon paraît s’éclairer. Il me tarde d’avoir de bonnes nouvelles de vos projets matrimoniaux. Tâchez de trouver à ma chère nièce et filleule [Adèle] un bon mari, digne d’elle, que nous puissions avouer. Pas d’alliance inconvenante. Mais je te connais toi et ton mari. Je m’en rapporte à votre jugement et à un amour-propre bien entendu. F. M.

Nla 274 (37) Jeudi 16 mai 1844 À sa nièce Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Le ‘dernier concert’ de Berlioz est celui du 4 mai Théâtre Italien, avec la participation de Liszt et Döhler; voir 2011.02.180. — 1844 était l’année du Festival de l’Industrie; à son occasion Berlioz allait donner un concert monstre le 1er août; voir à ce sujet aussi 2011.02.183 et 2011.02.184. — Sur l’installation d’Harriet à Sceaux voir aussi 2011.02.188. — Sur la pension Tivoli où Félix Marmion aimait séjourner pendant ses visites à Paris, voir aussi sa lettre du 18 mars 1843 (2011.02.303).


Thionville 16 mai [1844]

    Ta dernière lettre, chère nièce, m’ayant trouvé au milieu des préoccupations et des embarras d’un départ, j’ai renvoyé ma réponse après mon retour ici où je suis arrivé avant-hier, deux mois juste après avoir quitté les soucis de mon commandement. Je suis pourtant revenu avec plaisir malgré ces soucis mêmes et toutes les douceurs de la vie parisienne. C’est que là il me manquait bien des choses, et qu’à mon avis pour jouir complètement de Paris, lorsqu’on le connaît, il faut y avoir un intérêt permanent et des affaires.
    Tu as su les heureux résultats du dernier concert d’Hector. J’y étais et je me suis convaincu que la société y était nombreuse, choisie et bienveillante. Voilà de quoi le faire patienter quelque temps ; mais il regrette de ne pouvoir à son aise, et comme tant d’autres, exploiter la circonstance du prodigieux accroissement momentané de la population flottante de la capitale. Il n’y a pas assez de spectacles pour tout ce monde-là et ton frère avait eu l’idée (que j’avais eue aussi), de prendre le cirque de Franconi, si heureusement placé au milieu des Champs-Élysées, pour y donner un festival monstre. Il y eût infailliblement fait 20,000 f. de recette à 5. f. le billet seulement. Par malheur le directeur de ce cirque ne veut à aucun prix louer sa salle, ni le jour ni le soir ; les journaux parlent pourtant d’une grande réunion musicale qui doit y avoir lieu, sous la direction du prince de la Moskowa. Il faut donc que de hautes influences s’en soient mêlées, alors Hector aurait quelques chances de réussir plus tard et avant que la foule attirée par l’exposition ne s’écoule tout à fait. Ce serait un heureux point de départ pour son voyage d’Allemagne et assurerait ses frais de route.
    S’il te répond comme il le doit, il t’apprendra la prochaine installation d’Henriette [Harriet] à Sceaux (2 lieues de Paris). Elle aura une vue charmante, de l’air et de l’espace, le parc à sa porte pour s’y promener si elle en a enfin le courage. Elle y emmène cette cuisinière qui venait me conter toutes ses folies et ses plaintes ridicules. Cette femme a assez d’empire sur elle et pourra lui aider à supporter l’absence de son volage mari, à laquelle il serait bien temps, pour elle et pour son repos, d’avoir le courage de se résigner.
    Le petit Louis lui sera conduit tous les samedis soir, pour passer le dimanche avec elle. Autre sujet de douce consolation qui devrait lui suffire.
    Me revoilà au train-train régimentaire comme si je ne l’eusse jamais quitté, et je ne m’en porterai pas plus mal. Je me voyais engraisser d’une manière alarmante. La table d’hôte de Tivoli était trop succulente ; on y mangeait trop longtemps. Aussi ai-je retrouvé sans regret la modeste pension de Thionville où je vais faire des économies.
    Tu m’avais annoncé la famille Blanchet que je n’ai point vue et dont je n’ai point entendu parler à Paris. J’aurais eu pourtant grand plaisir à les revoir, et voilà l’occasion manquée, à moins que je ne puisse vous aller faire une petite visite l’automne prochain, ce que je suis résolu à tenter si j’en trouve le temps.
    Mon ami Soissons s’est retourné d’un autre côté et n’a plus besoin de la somme que je lui eusse prêtée en toute confiance, si Camille avait pu la mettre à ma disposition. D’après sa réponse je vois qu’il n’est point encore quitte de ces maudites banqueroutes et que leur liquidation est bien laborieuse. Puisse-t-il n’y jamais retomber ! Ainsi soit-il ! Bonjour et amitiés pour tous. F. M.

Nla 274 (38) Vendredi 25 avril 1845 À sa nièce Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale Image

On comparera le portrait que donne Marmion d’Harriet en 1845 avec ses impressions de 1833; sur l’évolution de la carrière d’Harriet voir aussi ses lettres ci-dessous. — En 1845 Berlioz donne une série de grands concerts au Cirque Franconi sur les Champs-Élysées, bâtiment connu aussi sous le nom de Cirque Olympique; en tout 4 concerts auront lieu à partir de janvier, le dernier le 6 avril en présence de Félix Marmion, comme on l’apprend par cette lettre. Marmion avait été tenu au courant de l’entreprise par son neveu (cf. CG no. 943, le 20 février). — Sur le projet de Berlioz d’aller en Russie en 1845 voir CG nos. 962, 986; en l’occurrence le voyage n’aura lieu que deux ans plus tard, en 1847. — Une lettre de Berlioz à sa sœur Adèle (CG no. 957) confirme l’avalanche de concerts dont Paris souffrait à ce moment. — Remarquer le tampon à la première page (voir aussi la lettre de Marmion de février 1847).


Vendredi le 25 avril 184(5)

    Tu as été traitée sans façon, pauvre nièce chérie ; c’est-à-dire qu’au milieu de mille affaires, je me disais toujours : elle peut attendre et ne m’en voudra pas trop.
    J’ai donc vu ton frère dès le lendemain de mon arrivée ; mais il est sans cesse pressé, affairé, absorbé, on en jouit difficilement. Chez lui on ne le trouve jamais. Je suppose qu’il rentre chaque jour fort tard pour se lever tard, et que l’heure de le rencontrer est habituellement passée ou prématurée.. Aussi quand j’ai envie de le voir je lui écris de venir déjeuner avec moi, et, comme je suis presque sur son chemin, il vient quelquefois.
    Quant à Henriette [Harriet] en vérité je suis presque heureux lorsqu’on me dit qu’elle n’est pas visible. Je tremble toujours d’apercevoir, depuis deux ans (car je ne l’ai pas vue l’an dernier) les tristes traces de sa dégradation. J’en ai parlé avec sa cuisinière qui me fait toujours des confidences. C’est pis que jamais pour son incurie complète et son inaction absolue. Ne faisant œuvre de ses dix doigts, ne sortant jamais. Ayant pour toute occupation les journaux actuels pour voir s’il y est question de son mari, et les vieilles gazettes anglaises pour y lire sa gloire passée. Elle grossit et vieillit très désagréablement. Quel intérieur ! Quel ménage !
    Le nouvel appartement est plus complet que l’autre. Il est en bon air convenable et dans un quartier bien habité. Mais quelle absence de propreté, de confort et de soins ! On croirait entrer dans un appartement abandonné depuis 6 mois. La poussière apparaît sur les meubles rares et mal rangés. Encore n’ai-je vu que le salon. La chambre à coucher doit être dans un bel état !
    Cette pauvre domestique qu’ils ont eue longtemps et qu’ils ont reprise est en rapport avec les lieux, assez sale de sa personne et bien évidemment au-dessous d’une pareille tâche. Il leur faudrait un phénix.
    Les concerts des Champs-Elysées ont grandi la réputation de ton frère mais n’ont pas été très fructueux. Les frais sont immenses et le temps habituellement mauvais n’a pas permis que la salle fût aussi remplie qu’elle devait l’être.
    Informé que la curiosité est puissamment excitée sur son compte en Russie, il est assez tenté d’en essayer. Mais il y a de grandes difficultés à cause de l’énorme distance qu’il faut parcourir par terre, avec tout son attirail de musique ; attendu que la saison des concerts étant exclusivement dans le carême, il faudrait partir l’hiver. La navigation n’ayant pas lieu à cause des glaces, il faut renoncer aux bateaux à vapeur et faire cet énorme trajet en voiture ou en traîneau.
    Ici on est littéralement accablé de concerts, c’est une véritable avalanche. Les murs sont couverts d’affiches ; il y en a 3 ou 4 par jour, aussi n’y songe-t-il plus pour cette année dans ce pays-ci. Tout s’use.
    De Nevers où je me suis arrêté 3 jours jusqu’à Paris, j’ai fait une agréable rencontre, celle de la famille Anglès. L’aîné marié avec une fille du baron Mounier et l’autre jeune voyageur intrépide qui a parcouru avec fruit beaucoup de contrées lointaines. Ayant entendu parler les uns des autres et un peu alliés, la connaissance, que dis-je ? l’intimité a été bientôt complète. La famille était entière ; ils venaient avec leurs enfants et leurs gens s’établir à Paris pour quelque temps ; nous ne nous sommes pas quittés sur le bateau et le chemin de fer. Les sujets de conversation n’ont pas manqué. Ces Messieurs ont connu Meylan, mon père qu’ils se rappellent fort bien. Ils sont donc aussi Dauphinois.
    Hier j’ai dîné chez eux avec M. et Mme A. Bert dont ils sont cousins et qu’ils voient beaucoup.
    Des projets sont faits pour m’arrêter chez Mr Anglès à Roanne lorsque, l’automne prochain, j’irai vous voir.
    On m’attend ; il faut finir cette lettre écrite au galop et à bâtons rompus. Ici on n’a le temps de rien faire, sans compter tous les fâcheux qu’il faut subir, et les affaires désagrêables dont on est forcé de s’occuper.
    J’embrasse le trio de tout mon cœur. 

F. M.

J’ai écrit à Adèle

Nancy Berlioz-Pal (17 février 1806 – 4 mai 1850) [1]

Nla 274 (27) Samedi 8 décembre 1832 À sa sœur Adèle Berlioz Transcription littérale

Sur le concert du 9 décembre au Conservatoire, donné en présence d’Harriet Smithson, voir la lettre de Nancy 2011.02.280.


Samedi soir [8 décembre 1832]

    Je n’avais pas le projet de t’écrire ce soir, ma chère Adèle, mais mon beau-frère venant de m’apporter le Corsaire je pense que je te ferai plaisir en te copiant le paragraphe où il est question d’Hector :
    « L’orchestre colossal du Conservatoire, sans contredit le premier de l’Europe, va enfin reprendre son essor, armé d’une nouvelle composition de Mr Berlioz. Ce jeune et fougueux artiste arrive d’un voyage d’outre-monts. Il sera curieux d’observer l’influence du soleil d’Italie sur cette imagination déjà si ardente. On annonce pour le 9 décembre un concert dirigé par M. Habeneck, dans lequel on entendra de nouveau la Symphonie fantastique qui produisit il y a deux ans un effet si extraordinaire ; et un mélologue en six parties, faisant suite à la symphonie dont il est la fin et le complément. Cet ouvrage comme l’indique son titre est un mélange de musique et de discours ; prose et musique sont l’ouvrage de Mr Berlioz. »
    Maintenant nous apprendrons à la fin de la semaine le jugement des journaux, et je te promets de te mettre au courant de ce que je saurai là-dessus. J’ai appris depuis ma lettre à maman la mort de Mr Arvet ; c’est un bienfait de la providence pour cette famille. Je pense que Mlle Nancy [Clappier] sera obligée de venir à Grenoble pour les emplettes de deuil ; quand je l’aurais vue je vous en donnerai des nouvelles. Adieu, ma chère sœur, je n’ai que le temps de t’embrasser ; je suis pressée et ma plume va mal.

Toute à toi
NP

Adèle Berlioz-Suat (9 mai 1814 – 2 mars 1860) [3]

Nla 274 (9) Jeudi 14 juillet 1842 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

La famille Ardaillon était amie des Suat; il en est souvent question dans les lettres d’Adèle des années 1840. — Nancy Suat devait naître quelques jours plus tard, le mardi 19 juillet; on voit par cette lettre que les parents ont hésité sur le nom à donner à leur deuxième enfant avant d’adopter celui de Nancy.


St Chamond jeudi 14 juin [sic pour jeudi 14 juillet (1842)]

    J’ai voulu attendre la fin de nos grandes préoccupations d’élections, cher père, avant de vous écrire ; du reste j’avais l’esprit trop agité pour songer à autre choses ; la lutte a duré quatre jours, entre quatre candidats et avec un acharnement inimaginable. Je n’avais jamais vu de spectacle de ce genre et j’étais loin de me douter que je pusse y prendre un intérêt aussi vif ; il est vrai que la position de notre ami Mr Ardaillon était la principale cause qui nous agitait. Nous croyions sa nomination sûre, il a fait tant de bien à la ville de St Chamond depuis qu’il en a été élu quatre fois le député que c’était tout à la fois une question de reconnaissance et d’intérêt local. Mais la haine implacable de certains légitimistes l’a fait échouer ; ils avaient porté un candidat de leur parti qui ayant eu une minorité humiliante dès le premier jour a été obligé de se retirer. Dès lors leur colère n’a plus connu de bornes ; et sans égard pour l’intérêt du pays, pour les qualités personnelles d’un homme qui ne leur avait jamais rendu que des services, voulant à tout prix le ruiner dans son commerce et dans sa position politique, au lieu de ne pas voter ce qui eût été une manifestation suffisante de leur opinion, ils ont préféré réunir leurs voix sur un jeune homme de Rive de Gier, un étourneau qui se couvrait de ridicule en se mettant sur les rangs avec si peu de titres à la confiance publique, et qui a été si étourdi de l’espèce de carambolage de voix qui lui procurait sa nomination, qu’il en perdait la tête de joie. On lui a fait signer des engagements ignobles, absurdes ; malgré son immense fortune sa législature lui coûtera un peu cher. Mais ce n’est pas contre lui que se manifeste l’opinion, c’est contre les ennemis de Mr Ardaillon ; notre ville est dans un état de fermentation extrême, le peuple est furieux, les légitimistes ont été hués, souffletés dans les rues ; depuis deux soirs il y a des rassemblements d’ouvriers que la polîce ne peut disperser, ils crient vive Mr Ardaillon, à bas la canaille ! à bas Dugos ! l’ennemi des ouvriers, puis des chansons de [mot non déchiffré] plus ou moins bêtes, il est vrai, mais très expressives de haine pour les uns, et d’affection pour l’autre.
    Enfin je ne sais comment cela se terminera, on craint pour dimanche.
    Mon mari a été très préoccupé et occupé, il était secrétaire du bureau ce qui est une corvée ; pour moi je ne quittais pas les dames Ardaillon dans ce moment de crise, d’autant moins qu’elles avaient de plus l’inquiétude d’un enfant malade ; c’etait trop à la fois vraiment. Elles sont parties ce matin pour Uriage ; j’ai profité de leur occasion pour écrire à Mademoiselle Nancy [Clappier].
    Le mariage de Mademoiselle Méline m’a fait le plus grand plaisir. Il me semble que dans sa position elle ne pouvait désirer mieux sous tous les rapports ; sa pauvre mère aura une terrible épreuve à subir en se séparant de sa fille ; le lot des parents est tout d’abnégation, vous en savez quelque chose mon bon père !… J’en suis à mes premières armes en ce genre, chacun son tour, c’est juste. Comme je suis à peu de jours de mon terme je puis accoucher bientôt ; j’espère que je m’en tirerai sans encombre. Par moment je m’effraye ; je ne souffre pas depuis cette semaine, c’est bien à apprécier.
    Joséphine se porte à merveille ; elle est très entrain d’avoir une petite sœur que nous appelerons Charlotte ou Sylvie, et Humbert si c’est un garçon, du nom de mon beau-frère le missionnaire. 
    Nancy m’a écrit depuis son installation à St Vincent ; elle m’a donné de vos nouvelles. Vouz irez peut-être bien passer un jour avec elle ?… 
    J’attendrai sa visite avec impatience ; mon mari se hâtera de lui écrire aussitôt que je serai accouchée, afin qu’elle nous arrive bien vite.
    J’ai écrit la semaine dernière à Mme Boutaud ; je la chargeais d’aller vous donner de mes nouvelles.
    Adieu, cher père, je suis aujourd’hui en grandes occupations de confitu[res.] Marc et Finette en sont très a[vide]s [?] et il faut que j’en fasse ample provision.
    Mon mari a reçu de Camille les intérêts que vous lui deviez ; de suite il lui a envoyé un reçu en échange. Quant à l’argent de Roche, Marc le fera prendre de Beaurepaire à la première occasion.
    Mes amitiés aux dames Pion. Mr Adolphe a donc eu un beau succès à Vienne ? J’en suis ravie pour lui. Adieu encore, cher père, nous vous embrassons bien tendrement.

Votre affectionnée fille
Adèle

Nla 274 (28) Jeudi 10 juillet 1845 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

Citation partielle de cette lettre dans Cairns II p. 350 (édition française); II p. 325 (édition anglaise). Voir la page sur Lyon sur les deux concerts donnés par Berlioz dans cette ville le 20 et le 24 juillet 1845; Adèle, Nancy et Mathilde Pal (âgée de juste 13 ans) n’assisteront qu’au premier. — L’‘aventure’ évoquée par Adèle à mots couverts pourrait être la rencontre inattendue de Marie Recio à Lyon (cf. la lettre de Berlioz à Nancy du 26 juillet, CG no. 981), qui aurait pu contribuer au refroidissement qu’on constate entre Adèle et son frère dès 1844 (cf. 2011.02.190). On remarquera que dans la longue lettre d’Adèle à Nancy du 20 août 1845 (2011.02.195), elle ne dit rien de son frère, et entre juillet 1845 et mai 1847 on ne connaît pas de lettre de Berlioz à Adèle (voir 2011.02.202). Voir aussi la lettre suivante.


Vienne jeudi 10 juillet [1845]

    Chère sœur 

    Je t’écris sans savoir si tu es allée au rendez-vous de la Côte ; comme qu’il soit tu ne manqueras pas de m’arriver ici le 15 ou le 16, à plus forte raison maintenant. Nous irons ensemble à Lyon entendre enfin la musique d’Hector ; cela me fait d’avance une émotion très grande. Le succès sera-t-il tel que nous le désirerions ? Je me demande cela avec anxiété, le moment est mauvais, tout le monde est à la campagne ou aux eaux.
    Ma surprise fut extrême en recevant la lettre de notre frère qui m’annonçait son arrivée à Lyon ; justement mon mari y allait le soir même [lundi 7 juillet] pour affaires. Je ne pris que le temps de mettre mon chapeau pour l’accompagner ; il nous fut facile de découvrir Hector, mais il nous arriva une aventure à son occasion que je te raconterai plus tard, et qui me fit une grande émotion ; tu jugeras si c’était à tort.
    Nous déjeunâmes ensemble mardi [8 juillet] puis nous repartîmes le soir. Il a dû aller à la Côte hier [9 juillet] passer quelques heures ; je n’ai pu m’y rendre, j’attendais du monde hier, puis le délai était trop court. Devant le revoir à Lyon ou ici peut-être même, j’avais tant besoin de reprendre haleine pour ma vie de Juif errant que je suis restée. Je n’ai jamais vécu dans un tourbillon pareil que depuis deux mois, l’arrivée d’Hector a été le complément. Mathilde sera bien heureuse d’aller à Lyon, et un concert de son oncle encore, c’est à en perdre la tête de bonheur à son âge !
    Je venais de mettre ma dernière lettre à la poste quand je reçus celle d’Hector [CG no. 974] ; je doute fort que tu aies pu à temps recevoir la sienne à St Vincent pour pouvoir aller à la Côte comme il te le demandait [CG no. 975].
    Le courrier me précipite.
    Adieu, adieu, réponds-moi à quelle heure nous t’attendrons et le jour ?
    Mon impatience de te voir redouble chaque jour davantage.
    Ma belle-sœur va un peu mieux toujours.
    Mille choses à ton mari ; peut être viendra-il avec toi ? Nous en serions bien charmés ; il n’en doute pas, j’espère bien.
    Notre réunion ici et à Lyon serait charmante, nous serions en nombre pour applaudir. Apporte une jolie toilette pour cette grande circonstance. C’est le cas ou jamais.

Toute à toi
A S

Nla 274 (29) Lundi 29 décembre 1845 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

On rapprochera la manière dont Adèle s’exprime dans cette lettre sur son frère avec les termes de sa lettre du 25 mars 1847 (2011.02.202).


Vienne lundi soir [29 décembre 1845]

    Bonjour, bon an ! chère sœur, embrassons nous tendrement pour nous souhaiter heureuse et paisible cette nouvelle venue ; celle qui vient de s’écouler m’a été si lourde que je la laisse en arrière avec soulagement. Seule ce soir au coin de mon feu je revenais sur les souvenirs pénibles des huit derniers mois de cette année ; j’en étais écrasée, quel tourbillon de soucis, d’embarras, de fatigues m’a entrainé sans relâche. J’aurai besoin de reprendre haleine, et je te remercie des vœux que tu formes pour que nous ayons tous repos et santé en 1846 ; Dieu t’entende aussi pour que les affaires de mon bon mari soient plus satisfaisantes. Partant nous dormirions plus tranquilles l’un et l’autre ; si nous étions moins préoccupés et inquiets sur ce point important, nous nous arrangerions une douce existence à Vienne. Mais toujours cette idée fixe empoisonne tout ; quand je vois mon bon mari sombre et triste, rien au monde ne saurait me distraire. Mais je suis heureuse quand je puis l’entraîner un peu à sortir pour oublier tout ce qui l’ennuie au moins quelques instants.
    La semaine dernière nous avons dîné chez Madame Fornier, nous nous sommes truffés à en mourir, c’était pire qu’un dîner de St Chamond ; que te dîre de plus ? Le surlendemain jour de Noël nous étions invités chez Mr Béranger, mais il nous est arrivé Mr Dumoret et Mr Point et nous n’avons pu accepter. Au lieu de cela j’ai eu la famille Suat, et le soir ton beau-frère et sa femme à passer la soirée avec deux ou trois autres Messieurs. Tout cela bien qu’à demi prévu m’a donné assez d’embarras, mais enfin comme je revenais de l’église où j’avais entendu quatre messes, j’ai pu à force d’activité venir à bout de tout faire bien aller. J’ai eu pour me dédommager de ma peine une aimable surprise ; Mr Point (le successeur de Marc à St Chamond) a eu la galanterie de m’offrir un fort joli bracelet en or, d’un goût parfait. J’étais loin de m’attendre à cela, et je suis encore assez jeune pour avoir été ravie de ce présent. Mes chères petites aussi ont été charmées d’avoir chacune un album ; elles ne pouvaient croire que Mr Point les eût gâtées ainsi. Ces attentions de ce jeune homme sont la conséquence des excellents rapports d’affaire qu’il a eus avec mon mari ; ils ont rivalisés tous deux à qui mieux mieux de procédés délicats. Puis il est satisfait de la manière dont il réussit ; du reste Marc n’avait rien négligé pour lui conserver sa meilleure clientèle et il a su apprécier sa conduite. En regard avec celle de Mr Louze elle ressort d’autant plus ; mais brisons là, ce seul nom m’irrite.
    Mais ce qui me monte bien davantage encore c’est ce que tu me racontes, chère sœur, au sujet d’Hector !… Il y a de quoi navrer le cœur, depuis la femme jusqu’à la maîtresse, et le pauvre enfant, c’est un dédale de turpitude et de désordres inouïs ; quand donc essayera-t-il de vivre de la vie de tous ?….. Ses cheveux blanchiront en vain sans qu’il puisse essayer même de remplir les devoirs si naturels et si doux de mari, de père et de fils affectueux. Quelle sera la fin de tout cela, bon Dieu ? Comment ses ressources suffiront-elles à de si extravagantes dépenses ? Comment l’exemple de Litz [Liszt] qui a tant souffert de la tyrannie de sa maîtresse n’est-elle pas propre à l’effrayer un peu ; lui au moins n’oubliait ni femme ni fils pour sa fameuse comtesse [la comtesse d’Agoult], il songeait malgré sa passion à sa pauvre mère, il l’entourait de soins et d’égards !… J’avais su par Mme Veyron le voyage à la Frette de la dame, et la visite du commandant Buisson à Lyon. Tout le monde est au courant de ces gracieuses aventures ; mais comme tu me l’as dit souvent le plus sage est de ne pas trop s’apesantir là-dessus puisque nous n’y pouvons malheureusement rien changer.
    À propos d’ennuis de famille mon mari est à Beaurepaire depuis trois jours ; la pauvre Séraphine est mourante et souffre des douleurs atroces ; nuit et jour elle crie à fendre le cœur. Ma belle-sœur avait besoin des consolations de son frère au milieu de cette nouvelle épreuve ; à peine rétablie ses forces ne peuvent suffîre aux chagrins et à la fatigue. Quelle existence est la sienne, bon Dieu !… Quand donc aura-t-elle un peu de merci ? Cette pauvre Louise me fait une pitié indicible ; quelle couronne sera la sienne dans un monde meilleur ? 
    J’attends Marc demain matin ; il fait un temps si mauvais que je serai bien tourmentée de le sentir en route cette nuit. Le voisinage de Beaurepaire nous a été bien pénible depuis notre arrivée à Vienne, nous avons bien le contre-coup des malheurs de tous. Il y a des jours où je rends les armes ; conclusion, ma chère (sans oublier Mr Pochin) : marions nos filles à des fils uniques si nous pouvons, voire même à des bâtards ; qu’en dis-tu ?
    Je te remercie de nous donner des nouvelles de toutes nos vieilles amies ; j’aime les lettres numérotées beaucoup. Tu as bien fait de me ménager au sujet de Dada, il me laisse heureusement le temps de m’accoutumer à l’idée de le revoir. Qu’il se guérisse bien en attendant, le brave et digne garçon, je prendrai patience très héroïquement.
    Je me distrais sans peine de cette perspective. Hier soir j’allai passer la soirée chez Mr Béranger ; le voisinage est précieux pour ma paresse. J’y trouvai tout plein de monde, la charmante veuve attire peut-être un peu aussi. Tous font des frais de bonne grâce et de bienveillance à qui mieux mieux, et je t’avoue que cette société me plaît beaucoup plus que celle des dames Faure et Fornier (ceci soit dit entre nous), malgré la bienveillance soutenue que ces dames me témoignent. Leurs idées arrêtées et coupantes m’effrayent, et sont trop peu en rapport avec les miennes ; mais je n’en suis pas moins reconnaissante de leurs bons procédés pour nous ; Madame Alizou est la bonne femme de la famille. J’allais oublier à ce sujet de te dire que nous avons fait avec elle un projet de mariage pour Victor (sans le lui nommer) ; si il veut elle se chargera de tâter le terrain. Il nous semble à Mme Félicia et à moi que ce serait superbe ; nous craindrions seulement un refus. Il s’agit des demoiselles Monet d’Anjou, orphelines, jeunes, jolies, parfaitement élevées, remplies de moyens (c’est Mme Fornier qui parle), et deux cents mille francs de dot le jour du contrat puisqu’elles jouissent de leur fortune en entier. 
    Elles sont encore en pension à Valence chez une demoiselle Second ; leur tuteur, le curé de Morar [?], voudrait bien les marier, mais il est très difficile ; il a de nombreux aspirants à choisir. On tenterait la proposition si cela sourit à Victor ; parle- le lui en et réponds-moi. Ta belle-sœur et moi en avons dit tant du bien à Mme Alizou qu’elle pourrait influencer son curé pour lui. Nous lui donnions cinquante mille écus, est-ce juste ? Déclare son chiffre exact.
    Adieu, très chère, la main me fait mal. Soigne-toi avec prudence, ne sois pas trop polie, je t’en prie ; ton rhume mérite de grands ménagements, et ton côté encore plus. Ils m’ont bien tenu en peine tous deux ; dis à Mathilde que son souvenir écrit m’a fait grand plaisir, il y a progrès dans sa lettre. Patience, je lui répondrai après le jour de l’an ; je suis écrasée de devoirs en arrière, je m’en effraye. Adieu encore, je souhaite à Camille en l’embrassant l’abondance de la terre promise, et à Mathilde un cheval de son choix, et un veau modèle de sa vache. Adieu tous. A S

    Sois mon interprète auprès de Mlle Nancy [Clappier] pour mes tendres souhaits. Mes compliments à Mme Pochin à la même occasion.

Harriet Smithson-Berlioz (18 mars 1800 – 3 mars 1854) [6]

Nla 274 (80) Samedi 14 août 1819 À M. Elliston (en anglais) Transcription littérale

Sur la carrière de Harriet Smithson voir Peter Raby, Fair Ophelia. A Life of Harriet Smithson Berlioz (Cambridge, 1982), qui cite ce texte p. 22. Après avoir fait ses débuts en Irlande, Harriet se produisit pour la première fois à Londres au théâtre de Drury Lane le 20 janvier 1818 et y joua pendant les deux saisons suivantes. Sa demande de renouvellement de son contrat, adressée en août 1819 à Robert Elliston qui allait devenir le nouveau directeur du théâtre, échoua, mais à l’automne de 1820 elle reprit son service à Drury Lane.


    Miss Smithson presents Her respects to Mr. Elliston, would feel happy if honoured with any communications from Him relative to Her engagement at Drury Lane next season ; Miss Smithson called at the Theatre with the hope of seeing Mr. Elliston for which purpose she solely came up to town from Margate, but not being so fortunate begs leave to address him and requests He will favour Her with an early answer.

    London 14th August 1819
    2 North Crescent
    Bedford Square

Nla 274 (81) Lundi 18 décembre 1826 À M. Parke (en anglais) Transcription littérale

Le destinataire de cette lettre ne semble pas connu, et on ignore quelle était l’affaire dont Harriet Smithson voulait entretenir M. Parke (Raby, op. cit. ci-dessus, ne mentionne pas ce texte).


    Miss Smithson presents her best respects to Mr. Parke and begs leave to request, should he be in the neighbourhood of Great Russell St., the favour of a few minutes conversation, as she is most anxious to obtain his valuable advice on a matter of business. Miss Smithson should feel very apprehensive to ask such a compliment but that she has, as well as many others in her profession, experienced so much of Mr. Parke’s politeness and good nature.
    Monday 18th December 1826.

   17. Great Russell St.
        Covent Garden. 

Nla 274 (82) Samedi 29 août 1829 À M. Mitchell (en anglais) Transcription littérale

La venue à Paris en septembre 1827 d’une troupe comprenant Harriet Smithson, et leurs représentations de Shakespeare dans l’original au théâtre de l’Odéon (Hamlet, 11 septembre; Romeo and Juliet, 15 septembre), furent une des grandes dates dans l’histoire du romantisme français, mais aussi, comme on le sait, dans la vie de Berlioz (Mémoires, ch. 18). La troupe continua à se produire à Paris et en province pendant 1828, mais en mars 1829 Harriet Smithson quitta Paris pour se rendre d’abord à Amsterdam puis en Angleterre. Elle parut sur la scène de Covent Garden en mai 1829, puis fit une tournée dans les villes de province pendant l’été: c’est ici que se place cette lettre au directeur du théâtre de Newcastle (voir Raby, op. cit. ci-dessus, p. 106-10 sur le retour d’Harriet en Angleterre en 1829).


Harrowgate 29th August 1829

    Sir  —
    If it meets with your approbation I should be happy to perform at the Newcastle Theatre (towards the conclusion of next week) for a few nights. My terms are the third of each night and the clear half of my benefits.
    Your sincere servant

Harriet C. Smithson

    Please to direct to me at the Theatre Harrowgate.

Nla 273 Mardi 19 octobre 1830 À M. le Comte (de Pradel?) Transcription littérale Image

Au printemps de 1830, Harriet Smithson, alors à Londres, accepte un engagement de l’Opéra-Comique et revient à Paris. Elle paraît sur la scène en mai-juin 1830, mais en juin le théâtre fait faillite et laisse l’actrice démunie. Elle s’adresse à Louis Philippe en août, puis en octobre au Comte de Pradel (qui est sans doute le destinataire de cette lettre); ce dernier accède à sa demande de disposer de la salle de l’Opéra. La représentation aura lieu le 5 décembre 1830, par coïncidence le soir de la première au Conservatoire de la Symphonie fantastique. Voir Raby, op. cit. ci-dessus, p110, 114-15, 119-20, mais cette lettre ne lui était pas connue. La lettre est écrite très soigneusement dans un français correct (voir l’image), donc sans doute avec l’aide des artistes français qui ont prêté leur concours à Harriet Smithson.


[D’une autre main

accordé
Écrit le 30 octobre

[De la main de Harriet Smithson]

Monsieur Le Comte,

    Victime de la banqueroute du dernier Directeur de l’Opéra-Comique, Monsieur Ducis, banqueroute qu’il m’était impossible de prévoir, puisque ce Théâtre était subventionné par la maison du Roi, et qui m’a fait perdre plus de douze mille francs, je n’ai d’autre espoir aujourd’hui que dans une représentation à l’éclat de laquelle veulent bien concourir les artistes français les plus distingués.
    Je sollicite donc de vous, Monsieur le Comte, l’autorisation de donner cette représentation dans la salle de l’Opéra ; je n’ai d’autres titres à cette faveur que ma pénible position dans une ville à laquelle je suis étrangère, mais j’ai eu tant à me louer de la bienveillance des Français, que j’ose espérer qu’en accueillant ma demande, vous augmenterez encore ma reconnaissance, et celle des artistes mes compatriotes pour la généreuse protection que nous avons trouvée dans votre pays.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur Le Comte,
votre très humble servante
Harriet C. Smithson

Ce 19 octobre 1830

[d’une autre main] Rue de Rivoli 44. Hôtel du Congrès.

[34424] Jeudi 22 octobre 1846 À son fils Louis Transcription littérale

Louis Berlioz poursuivait ses études au Collège royal de Rouen depuis le début de 1845 (CG nos. 926, 943). Harriet était domiciliée alors au 43 Rue Blanche. — Malgré ce que dit Harriet, Berlioz n’allait pas ‘partir bientôt’: il était en train de terminer la Damnation de Faust qu’il allait faire exécuter en décembre, et son prochain voyage (en Russie) ne commencera qu’en février 1847.— Comparer cette lettre et la suivante avec sa lettre de 1848 au Musée Hector-Berlioz.


    Mon cher, bien cher enfant, j’ai été si triste après ton départ pour Rouen que (je suis) tombée très malade et je suis encore souffrante. —
    Hélas ! mon cher fils, je suis sûr [que] je ne puis pas supporter (mon) profond chagrin sans l’espérance de ton avenir. — — Ton père n’est pas venu me voir depuis ton départ, il ne m’écrit pas non plus. — Dis-moi tout ce qu’il t’a communiqué à votre départ — tout, toute la vérité, aussi tout de tes nouvelles et crois-moi ta pauvre mère affectionnée.

H. Berlioz.

    Rue Blanche 43
    22 octobre.

    Je ne puis pas te renvoyer le papier parce qu il faut payer 16 sous pour le paquet au chemin de fer. Mr. et Madame Vaniée et Joséphine t’aiment toujours. On te dit mille choses affectionnées. Ils sont tous très aimables pour moi — Aussi Abel ton camarade te dit mille amitiés — Pour moi, oh ! personne ne peut t’aimer comme ta pauvre mère.
    Dieu te bénisse.
    Écris-moi après [que] tu (auras) reçu une lettre de ton père, il faut écrire à lui tout [de] suite. Il va partir bientôt

Nla 274 (40) Vendredi 19 octobre 1849 À son fils Louis Transcription littérale Image

Voir la lettre précédente; citation de cette lettre dans Cairns II p. 475-6 (édition française); II p. 440 (édition anglaise). — Harriet s’était installée au 12 rue Saint-Vincent à Montmartre en 1848. — Une lettre de Berlioz à sa sœur Nancy de la mi-octobre 1849 parle en détail de la 5ème attaque d’apoplexie d’Harriet: ‘La saignée pratiquée à temps l’a sauvée encore une fois, mais il en est résulté pour elle un embarras de la parole plus grand que jamais. Il n’y a presque plus moyen de la comprendre.’ (CG no. 1283).


Montmartre 19 octobre [1849]

Je t’écris mon cher Louis de la part et sous la dictée de ta mère.

    Mon cher Louis

    Je me trouve passablement en ce moment, le beau temps me fait quelque bien, mais je n’ai pas de facilité à parler ce qui me met dans l’embarras bien souvent pour me faire comprendre.
    J’espère que tu travailles bien, ton père me dit que tu es content, et qu’il est aussi content de toi. Ecris-moi la semaine prochaine et donne-moi des nouvelles détaillées de ce que tu fais. Tes lettres me font tant de bien ! elles me consolent dans ma triste position.
    Je t’embrasse de tout mon cœur mon cher enfant
    Ta mère affectionnée

+ H. Berlioz

P. S. 
+ C’est la signature de ta mère écrite de sa main
À présent à moi aussi de t’embrasser mon bon Louis en attendant que je t’écrive. Hector B.

Marie Recio-Berlioz (1814 – 13 juin 1862) [2]

Nla 274 (83) Mardi 23 mai 1843 Au Dr. Huth [ou Herth] Transcription littérale Image

Citation partielle dans CG no. 836. — En mai 1843, au terme de son premier voyage en Allemagne Berlioz, accompagné de Marie Recio, fit un séjour à Darmstadt où il donna un concert; il donne un récit de sa visite dans sa 10ème (et dernière) lettre sur son voyage, publié d’abord dans le Journal des Débats (9 janvier 1844) et repris plus tard dans les Mémoires. Il y évoque ‘une soirée donnée par M. le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans sa sphère, fait pour l’art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans la sienne, et dont l’influence est grande, par conséquent, sur l’esprit musical du public.’ Il s’agit évidemment de la même personne que le destinataire de ce billet de la main de Marie Recio, écrit à Darmstadt le 23 mai 1843. Dans une lettre écrite quelques mois après son séjour et adressée à son ami Ludwig Schlösser à Darmstadt, Berlioz demande qu’on salue ‘pour moi le Docteur Herth qui a été si hospitalier et si poli à mon égard’ (CG no. 881, 28 janvier 1844). Il s’agit vraisemblablement du même personnage; Berlioz était souvent inexact dans sa transcription des noms propres.


    Monsieur Berlioz et Mademoiselle Recio regrettent que sa répétition d’aujourd’hui les ait privés de la visite de monsieur le docteur Huth. Ils auront le plaisir de se rendre à son aimable invitation à prendre le thé demain soir et le prient d’agréer l’assurance de leurs sentiments distingués.

Darmstadt 23 mai 1843.

Nla 274 (84) Été ou automne 1858 À Adolphe Duchène de Vère Transcription littérale

 La lettre n’est pas datée, et n’a pas d’enveloppe, et donc pas de timbres postaux. La datation est établie par l’allusion dans la lettre aux pertes subies par Mme Martin ‘avec ces maudits Docks’. Il s’agit très vraisemblablement du grave incendie causé par l’explosion d’une chaudière dans les Docks de Londres le mardi 29 juin 1858 et qui fit des dégâts considérables. L’événement est relaté par exemple dans le Journal des Débats du 2 et 3 juillet 1858 qui cite des dépêches du Times (Débats, 2 juillet p. 2) et du Globe (Débats, 3 juillet p. 1). — Le destinataire de la lettre est très probablement Adolphe Duchène de Vère, sur lequel on verra la notice qui lui est consacrée sur ce site: ami de Berlioz, il habite souvent Londres qu’il connaît bien et où il lui rend plusieurs fois service; sa femme, anglaise, est très liée avec Marie Recio. D’où la démarche de cette dernière dans cette lettre.


    Mon cher Monsieur Duchène

    Je suis venue pour vous demander d’être assez bon pour faire obtenir à ma mère quelques actions de la Compagnie des omnibus à Londres. Vous savez combien elle est en perte avec ces maudits Docks, et si vous pouviez lui en faire rattraper une partie avec les omnibus vous seriez plus qu’aimable. Hector est malade, on l’a mis à un régime très sévère et il doit garder le lit le plus possible. Il s’ennuie à mourir, car il aurait besoin au contraire de sortir pour ses affaires.
    Mille compliments à vous et à Mme Duchène

Marie Berlioz

Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997; pages Lettres de la famille du compositeur à la BnF créées le 1er avril 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb pour le commentaire et la présentation

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