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Lettres de la famille du compositeur

Famille Pal

(Textes corrigés, en ordre chronologique)

     

Liste chronologique des lettres de Nancy Berlioz-Pal  
Liste chronologique des lettres de Camille Pal

Lettres de Nancy Berlioz-Pal  
Lettres de Camille Pal  

La transcription littérale des lettres de la famille Pal se trouve sur une page séparée

Lettres de Nancy Berlioz-Pal

2011.02.267 Dimanche 24 juillet 1825 À son frère Hector Berlioz Transcription littérale

 CG no. 49; rappelons que ce texte n’est qu’un brouillon qui n’a pas été envoyé. Le succès dont il s’agit est celui de la première exécution de la Messe solennelle à Saint-Roch le 10 juillet 1825.


La Côte 24 juillet [1825]

    Je ne viens point, mon cher Hector, joindre les transports de l’enthousiasme et entonner une ode à ta louange ; je viens simplement t’assurer que je n’ai point été indifférente à tes succès, à cause du plaisir qu’ils t’ont causés ; tu as été heureux quelques instants, ou plutôt l’ivresse de ton triomphe dure encore. C’est assez pour que je sois contente sans que la vanité où l’orgueil viennent s’y mêler.
    Je voudrais, cher ami, ajouter à ta joie en te disant qu’elle a été partagée par nos parents, mais tu ne tarderais pas à découvrir l’artifice que me suggère mon amitié et il t’en coûterait trop d’être désabusé ; ainsi j’aime mieux te parler sans détour, mon père ne souffre pas qu’on le félicite à ce sujet, [texte inachevé]

2011.02.268 Mardi 4 juillet 1826 À son frère Hector Berlioz  Transcription littérale

Autre brouillon.


La Côte 4 juillet 1826

    Au risque de t’importuner, mon cher Hector, il faut que je cède au besoin de mon cœur et quoique mes lettres ne paraissent plus t’être nécessaires, il ne m’est pas moins doux de te les écrire ; oui, c’est vainement que je veux m’armer d’un froîd égoïsme pour séparer ma destinée de la tienne. Je sens qu’elle en dépendra toujours et que les puériles considérations d’une susceptibilité pointilleuse ne seront jamais capables de m’éloigner d’un frere chéri. Oh mon ami ! ne brisons ja[mais] [texte inachevé]

2011.02.269 Jeudi 24 août 1826 À son grand-père Nicolas Marmion Transcription littérale

Sur la décision de Berlioz de ne pas aller à La Côte-St-André pendant l’été de 1826, voir les lettres à Édouard Rocher CG nos. 61 (15 juillet) et 63 (vers le 10 septembre); dans cette dernière Berlioz avait songé un instant à un voyage au Brésil…


La Côte 24 août [1826]

    Vous attendez sans doute, mon cher papa, la lettre d’avis de notre arrivée, et je suis bien sûre que Babo fait déjà promener le balais dans toute la maison pour nous recevoir proprement ; malheureusement je ne répondrai point à votre attente et à la sienne, car j’ai à vous annoncer un retard d’exécution dans nos projets : mon oncle nous ayant écrit qu’il fallait l’attendre et qu’il viendrait d’ici au dix septembre (si le ministre de la guerre ne venait pas les inspecter) nous n’avons pas hésité à ajourner au mois prochain un voyage que sa societé nous rendra doublement agréable ; d’ailleurs la sécheresse désolante qui règne depuis si longtemps doit rendre en ce moment la campagne bien aride et bien calcinée.
    Quel spectacle douloureux doit vous présenter votre jardin ! Que de soupirs vous arrachent tant d’espérances évanouies !! Au moins, cher papa, reposez-vous, ne leur prodiguez pas d’inutiles sueurs, n’épuisez pas en vains efforts cette vigueur qui nous rassure sur l’excès de vos pénibles travaux. Que je suis donc heureuse quand je songe à notre aimable réunion, mon oncle ! Il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés ensemble à Meylan ! Pourvu que le ministre de la guerre ne nous joue pas le tour !... Oh vraiment, ce serait trop piquant ! Mais non, il faut chasser cette odieuse perspective. Je ne la veux point envisager et dussé-je m’exposer au plus triste mécompte, j’aime mieux ne rien craindre.
    Monsieur Buisson le médecin vient de devenir pere ! et qui plus est père d’un garçon ! Il est actuellement le plus content des hommes, tout le monde à son éclair de bonheur, voilà son beau moment à lui ……...
    Il paraît qu’Hector est toujours bien decidé à ne point venir ces féries ; mon oncle se plaint de ce qu’il le néglige et imagine de l’emmener avec lui en passant par Paris, mais je doute fort qu’il y réussisse. Les plaisirs d’une réunion de famille n’ont pas pour lui le charme qu’ils ont pour nous, dont les jouissances passives ne font pas un besoin des sensations enivrantes auxquelles il sacrifie toutes les autres. Adieu, cher papa, écrivez-nous avant de nous recevoir, profitez des loisirs que vous donne l’extrême chaleur, et croyez au bien tendre et respectueux attachement de votre fille Nancy.

2011.02.270 Mardi 20 février 1827 À son grand-père Nicolas Marmion Transcription littérale

Nicolas Marmion, on le sait, se piquait de poésie et on peut voir par cette lettre l’influence qu’il a pu exercer sur les aspirations littéraires de sa petite-fille. — Cette lettre montre clairement que Nancy considérait bien le 17 février comme son jour anniversaire (et non le 19 comme on l’a parfois dit). Rapprocher aussi l’entrée dans son Troisième cahier de souvenirs 1828 et 1829 (au Musée Hector-Berlioz) sous la rubrique 17 février 1829: ‘Que je suis loin de ce 17 Février où j’atteignis ma quinzième année avec tant de fierté et de bonheur ? Que j’étais riche d’espérance alors ! Et qui m’aurait dit que ma vingt-troisième année serait écoulée sans qu’aucune de mes illusions fût réalisée n’eût fait de moi qu’une incrédule !!!..’.


La Côte 20 Février 1827

    Mon cher papa

    Il paraît que les nombreuses saignées faites à votre veine poétique ne l’appauvrissent point, car cette dernière épître est une des plus jolies qui soient sorties de votre plume ; ce n’est pas seulement mon avis, c’est aussi celui de mon père ; l’austère disciple de Boileau a laissé tomber sa férule et à rendu justice à l’abandon, au naturel gracieux qui font le charme de vos vers. Un seul à réveillé son humeur critique, c’est celui où vous me dites que pour vous plaire il n’est pas besoin de gravir le sacré vallon ! Entraînée par la succession facile des idées, je ne m’étais pas aperçue de ce contresens et je trouvais même la pensée heureuse, lorsque mon père me l’a fait remarquer ; Maman qui n’a pas sa sévérité, mais qui est tant soit peu profane, voudrait de la prose à la fin de vos vers, car elle les suspecte toujours de ne pas dire la vérité toute simple et elles les accuse de glisser trop légèrement sur les détails qui pourraient l’intéresser. Pour moi je trouve que je fais d’excellentes spéculations en échangeant ma méchante prose contre de si jolis vers, je vous donne du plomb pour de l’or !! Quelque jouissance que j’éprouvasse à posséder un talent si agréable je vois que je ne dois point le regretter ; le ridicule ou l’envie sont là tout prêts pour flétrir les lauriers qu’une femme vient de cueillir, et je crois que la célébrité de quelque genre qu’elle soit est toujours pour elle ennemie du bonheur. Grâce à Dieu je suis entièrement à l’abri d’un pareil écueil, mais, cher papa, j’ai quelque chose à craindre de votre tendresse et de vos préventions paternelles. J’ai peur que vous vous abandonniez trop souvent au plaisir de louer en moi des qualités imaginaires et que vous ne reléguiez pas toujours au fond de votre tiroir les lettres que je vous écris avec tant de plaisir. Si je savais qu’elles fussent lues par d’autres que par vos yeux indulgents, cela détruirait pour moi tout le charme de notre correspondance ; je vous en prie, mon bon père, que j’obtienne de votre tendresse le secret et l’obscurité la plus profonde pour mes lettres et pour mes avantages vrais ou faux. Ce n’est point une feinte modestie, ou un excès d’humilité qui me portent à vous faire cette priere, c’est un amour-propre éclairé qui me la dicte ; j’espère que vous entrerez dans ses vues, et que vous n’accuserez pas de froideur où d’ingratitude un vœu qui leur est diamétralement opposé ……………
    Il faudrait avoir un peu de votre imagination créatrice pour vous former un tableau agréable de ce qui se passe autour de moi ; c’est toujours la même vie, les mêmes occupations, les mêmes délassements ; on ne s’aperçoit guère du chemin qu’on fait quand on vogue si doucement, aussi j’ai pris samedi [17 février] ma vingt et unième année sans pouvoir me persuader que j’y fusse déjà arrivée une fois  ; le temps court avec une telle rapidité qu’on ne jouit presque plus de sa jeunesse. J’ai eu depuis quelques jours le plaisir de voir recompléter notre trio, Rosanne Rocher est revenue de Grenoble et s’est trouvée dans le premier moment comme une princesse enchantée qu’une méchante fée aurait transportée hors de son riant palais.
    Mme Buisson arrive aussi de Grenoble elle nous a p[arlé] de beaucoup de mariages et entr’autres de celui de Léoncie Favier avec un jeune lieutenant qui a peu ou point de fortune et rien de bien séduisant ; cela m’a paru mériter confirmation et je crois et souhaite qu’il n’en soit rien. Elle prétend que c’est un mariage de bal, c’est-à-dire de fantaisie ; j’ai trop bonne opinion de l’esprit et de la raison de Léoncie pour imaginer qu’elle compromît sa destinée si légèrement.
    Adieu, mon cher papa, nous vous embrassons tous bien tendrement. Votre respectueuse et très affectionnée Nancy.

2011.02.271 Jeudi 2 août 1827 À son grand-père Nicolas Marmion Transcription littérale Image

La lettre de Berlioz à Nancy dont il est question est CG no. 76 du 28 juillet. Sur le concours du Prix de Rome de 1827 voir aussi la lettre de Joséphine Berlioz à Nancy (2011.02.307) et le commentaire sur la date de cette lettre.


La Côte 2 août 1827

    Je ne sais, mon cher papa, si votre silence n’a pas sur moi quelqu’influence, mais il me semble que je suis un peu en retard avec vous ; je voudrais que vous m’en eussiez fait des reproches, je les aimerais mieux, beaucoup mieux que votre silence, mais le moyen de vous écrire avec une pareille sécheresse ! Nous avons pas mal à parler ici depuis deux jours, la nouvel[le] mariée est enfin arrivée. L’infortunée est sur la sellette pour recevoir ses visites de noces, et je ne vous dirai pas combien d’opinions diverses sur son nez, sa bouche, ses yeux, son teint etc. mais mon impression à moi : je l’ai trouvée agréable mais point jolie, une tournure gracieuse, des manieres distinguées et un langage qui sent la bonne éducation. Tout cela promet une femme aimable et sans méchanceté, au-dessus de son mari, car quoique Mr Pion ne soit pas un sot, il n’est pas cependant passé maître dans l’art de plaire, et d’ailleurs nous avons ici tant de supériorités de ce genre qu’il n’est pas étonnant que Mme Pion vienne en accroître le nombre. Cette nouvelle figure en occupant le public a fait diversion et suite à un événement tragique arrivé ici lundi passé ; trois paysans du pays, occupés à tirer du sable dans une carrière, ont failli à être tous tués par un éboulement ; le premier voyant le danger s’est fait tirer avant l’accident, les deux autres ont étés engloutis au fond du puits où ils se trouvaient. Les secours les plus prompts leur ont été prodigués, notre maire s’est exposé à un péril assez manifeste, car il est descendu deux fois et a failli dans la dernière à être écrasé par un nouvel éboulement. On est parvenu à grand peine à retirer ces malheureux, l’un deux (père de famille) avait déjà cessé de vivre, et l’autre est revenu à lui presqu’aussitôt après sa sortie ; cet évènement a mis ce jour-là tout le pays en émoi et la bonne âme de ma pauvre mère en a été pas mal affectée.
    J’ai reçu ce tantôt une lettre d’Hector qui m’écrit une heure avant d’entrer à l’Institut, où il vient d’être admis après un sévère examen pour concourir à l’un des grands prix ; il n’espère que le second malgré la confiance qu’il a en [son mérite intr]insèque, il fait une large pa[rt à l’]intrigue, on a pourtant bien l’[lacune] être étranger dans cette affaire, car p[endant] trois semaines que dure le concours il sont confinés et tenus sous clefs comme des prisonniers d’état, ne pouvant même recevoir des lettres sans qu’elles soient soumises à l’inspection de leur surveillant. Si on prend tant de précautions pour éviter les abus il faut qu’ils soient bien inévitables puisqu’il s’y en glisse encore et que la faveur [exerce son] empire là comme ailleurs. Je ne crois pas que n[ou]s voyons mon frère ces féries, j’ai aussi peur que nous ne vous fassions point de visite cet automne, les choses ne paraissant pas disposées pour cela, mais je me contenterai de peu puisque je ne puis pas tout obtenir ; j’espère que nous ferons une petite incursion de huit jours à l’époque de la foire.
    Adieu, mon cher papa, je vous embrasse en attendant que ce doux projet se réalise et je suis votre

respectueuse et affectionnée

NB

2011.02.272 Dimanche 4 mai 1828 À Rosanne Goléty, née Rocher Transcription littérale

On remarquera que Nancy ne dit rien de sa sœur Adèle qui se morfondait alors en pension à Grenoble (lettre 2011.02.116 et suivantes). On pense à ce qu’écrivait Adèle à l’aumonier Petit à propos de sa sœur: ‘elle ne sait pas ce que c’est que d’être malheureuse et d’être éloignée de sa famille’ (2011.02.119). — Sur la famille Goléty à Bourg voir aussi la lettre d’Adèle de mai 1835, 2011.02.127.


La Côte 4 mai [1828]

    Mes félicitations ne seraient pas si tardives, ma chère Rosanne, si je n’eusses pas craint que ma lettre ne te trouvât encore trop affaiblie et que tu n’en fusses fatiguée ; maintenant que je suis rassurée sur les suites de ton heureuse délivrance, je ne veux pas être la dernière à douer ta chère petite de tous les dons que tu lui souhaites, en fée bienfaisante je la gratifie, de talents, sagesse, esprit, raison, santé, bonheur, et de je ne sais combien d’autres dons secondaires qui accompagnent toujours les premiers. Si la vertu de ma baguette pouvait s’exercer aussi sur la mère, je la préserverais d’abord de toute souffrance où inquiétude d’esprit, puis je tâcherais (en la touchant le plus légèrement possible pour qu’elle ne s’en aperçut pas), de tempérer ces excès de tendresse maternelle si communs de nos jours, nuisibles aux mères et aux enfants, aux parents et aux amis, et qui entre autres inconvénients auraient celui de rendre une femme (fort aimable d’ailleurs) insupportable pour tout le monde ; plaisanterie à part je trouve que tu as eu bien de l’esprit de te faire une fille, on jouit bien mieux ce me semble de la douceur d’être mère, et je suis sûre que Mr Paul, quelque désappointement qu’il en ai reçu, l’aime déjà à la folie toute fille qu’elle est. Je voudrais bien que ma pauvre Lisette en put faire autant, c’est certes bien assez de deux garçons ! il lui faudrait bien à présent une petite fille.
    Eugénie Revol est déjà enceinte, et comme elle ne peut supporter la voiture nous ne l’avons pas encore eue ici. Je suis allé dîner avant-hier à la Verrerie, avec ma mère, ta belle-sœur, Mr Edouard et Mr Juste ; mais nous fûmes assez malheureuses pour n’y pas rencontrer Eugénie, elle était à St Jean depuis quelques jours et ne devait revenir que le soir ; je m’en serais bien plus désolée si le mari eut été également absent, mais heureusement pour ma curiosité, il avait devancé sa femme à la Verrerie.
    Je l’ai donc vu et si tu veux en connaître mon opinion je te la dirai, sans déguisement : d’abord, il n’a pas un extérieur bien brillant et, quoiqu’en puissent dire les gens qui veulent le rajeunir, je ne me serais pas trompée sur son âge en le voyant, mais il a pour compensation, une physionomie pleine de bonté et de bienveillance, un son de voix assez agréable, le langage d’un homme bien élevé et qui peut être à sa place partout. Ce que j’ai observé en lui avec le plus de plaisir, c’est un manque absolu de prétentions, il n’a point cet air d’importance que donne ordinairement une fortune promptement acquise, et rien dans ses manières ne décèle ses quarante mille livres de rente. Il a fait à Eugénie de fort beaux cadeaux ; nous en avons vu quelques-uns et ses diamants sont ce que j’ai jamais vu de plus magnifique, avec tout cela il paraît aimer beaucoup sa femme et sa belle-mère qui n’a pas de plus grand bonheur que de lui donner le bras en lui disant qu’il lui gâte sa fille, qu’il est trop bon et trop soumis ; après ce détail tu jugeras, ma chère Rosanne, tu peux savoir, si Eugénie se trouve réellement heureuse, je crois que cela n’est pas douteux ; te dirai-je que ce bonheur ferait mon envie ? non. certainement non, quoique je conçoive bien qu’il ait son prix !......
    Mes relations avec Delphine sont toujours beaucoup entravées par les soins qu’exige l’état de sa mère, ce n’est peut-être pas un mal pour moi, cela me prépare insensiblement à une plus entière privation ; je suis destinée à n’avoir connu toutes les douceurs de l’amitié, que pour sentir plus cruellement les peines d’un isolement complet …… j’en ai toujours eu le pressentiment ……. je ne te dis point toute ma pensée, Delphine t’écrira dans deux ou trois jours.
    Je ne vivrai plus avec vous que par l’imagination, par des souvenirs faits pour réveiller sans cesse de nouveaux regrets ….. Mais Dieu le veut, ma chère Rosanne, il sait mieux que nous ce qui nous convient à chacune ; s’il m’est défendu d’en murmurer, il ne l’est pas du moins de m’en affliger, et c’est la seule jouissance qui me plaise, je voudrais ne jamais sortir de ce nuage de mélancolie qui enveloppe tout, autour de moi ; rien ne m’humilie davantage que cette excessive légèreté qui sans aucune cause fait cha[nger] nos dispositions sans que nous puissions ni l’expliquer ni [l’e]mpêcher ; mais j’oublie que j’écris à u[ne] jeune mère toute occupée de son nourrisson et qui n’a guère [le] temps de me lire. Il est si difficile de se circonscrire quand on écrit à une amie ; pardonne-moi cet entraînement, ne m’oublie pas entièrement, chère Rosanne, si tu ne veux que je sois tout à fait accablée des pertes que j’ai déjà faites et de l’appréhension de celles qui se préparent.
    Adieu, toute à toi, Nancy

    Maman te dit mille choses et te prie de ne pas l’oublier auprès de ta mère qu’elle remercie de son bon souvenir.

2011.02.273 Lundi 1er décembre 1828 À Rosanne Goléty, née Rocher Transcription littérale

La Côte 1er décembre [1828]

    On n’est pas aimable comme tes lettres, ma chère Rosanne ; qu’elles m’arrivent dans le calme de ma solitude, ou qu’elles me trouvent environnée de distractions, elles ne m’émeuvent pas moins délicieusement. Ta dernière m’est parvenue à Grenoble où je suis allée passer huit jours avec mon père pour une maladie assez grave de mon oncle Victor ; nous l’avons trouvé bien assez fatigué à notre arrivée, et son état sans faire craindre un danger prochain était assez alarmant pour exciter de vives inquietudes ; mais depuis ce moment il est allé sensiblement mieux de jour en jour et nous l’avons laissé en pleine et entière convalescence. Ce voyage n’a donc pas été aussi triste que je devais l’imaginer, mais comme tous ceux que je fais, il n’a réalisé aucune des espérances que je pouvais raisonnablement concevoir ; beaucoup de gens que j’avais déjà vu, d’autres que je souhaitais de connaître, et que j’aurais très naturellement pu rencontrer, ou des entrevues d’un instant avec ceux que j’aurais voulu voir à mon aise, m’ont fait une série de petits contretemps qu’il serait impossible de classer. Jamais la plus petite aventure agréable ; jamais rien qui se rattache à mon avenir …. la monotonie me poursuit partout, et je me compare à Don Quichotte à qui un enchanteur jaloux ravissait toujours la gloire de combattre et l’espoir de vaincre ; il changeait exprès les armées en troupeaux de moutons et les princesses en sottes et laides villageoises. Cependant, ma chère Rosanne, je n’ai pas le cerveau fêlé (je m’en flatte du moins) comme le Chevalier de la triste figure ; je ne demande pas des géants à pourfendre et des reines à retrôner ; comment se fait-il donc que ma destinée ait tant de points de rapprochements avec celle de ce hêros malencontreux ?................
    Il faudra absolument que j’en vienne à étouffer ce monstre changeant qu’on appelle imagination ; je n’ai point de pâture à lui donner et il finirait par me dévorer ............
    J’espérais un peu trouver Élise et Delphine arrivées, où près d’arriver, mais voilà que des papiers nécessaires pour leur partage sont entre les mains des avoués de Vienne et que les lenteurs de la patrocine vont retarder un voyage que j’attends avec une si vive impatience.
    Je te sais un gré infini, mon amie, de m’avoir donné des nouvelles de ton excellente sœur, j’en avais demandé à Élise inutilement (car elle ne m’a pas écrit depuis ton départ) ; je conçois bien tout ce que doit éprouver ton bon cœur dans la comparaison de vos destinées. Il semble à ta délicatesse que tu jouis de la part de bonheur qui lui était réservée et qu’elle doit t’en faire un reproche, mais s’il est vrai comme je n’en doute pas qu’on trouve dans la félicité de ceux qu’on aime un adoucissement à ses propres peines, ta sœur est bien loin de s’affliger de la tienne. Certainement je l’apprécie autant que tu le dis, ma chère Rosanne, et si je pouvais croire que les témoignages de mon affection ne lui fussent pas indifférents et importuns je te prierais de lui faire part du vif intérêt que je prends à tout ce qui la regarde. Je n’ai pas vu ton frère J… que la veille de notre départ ; mon père etait allé plusieurs fois chez lui sans le rencontrer, et nous ne nous sommes non plus jamais trouvés à la maison quand il y est venu. On parlait beaucoup de mariages à Grenoble, d’un entr’autres qui fait joindre les mains et baisser la tête d’étonnement à toutes les jeunes personnes, celui de Mr Jacquemet (des agréments extérieurs duquel je crois t’avoir entretenu jadis) avec Mlle de Chichiliane, jeune, riche, remplie de talent, élévée à Paris, y passant les hivers, accoutumée à toutes les douceurs de l’opulence, n’ayant donc besoin de faire aucune concession aux quinze mille livres de rentes de Monsieur Jacquemet, puisqu’elle était en droit de s’y attendre accompagné des avantages qu’on désire rencontrer dans un mari. J’ai failli être aveuglée pour m’être permise (dans ma famille) d’en exprimer hautement toute ma surprise, et il a fallu me tenir pour battue sur la laideur et la bêtise du héros ; cela ne peut pas entrer dans la tête des gens raisonnables, qu’une jeune fille de Paris se lais[se] prendre à de pareilles futilités ; il a un beau château, une existence indépendante, et quand on le regarde au travers des quinze mille livres de rentes, il n’est point tant laid, point tant sot ; d’ailleurs sa femme a du bon sens et de l’esprit, elle aura de l’influence sur lui, elle sera bien maîtresse (Dieu sait comment on mène son mari, même un imbécille, surtout si comme cela doit être il ne se croit pas tel) et quand j’ai voulu dire que nous trouvions cette supériorité fort peu désirable, que nous voulions un guide, un appui, un protecteur, je divaguais, je n’étais plus de mon siècle ….. et quel siècle pour nous, ma chère Rosanne ! à quoi faut il s’attendre ? quel butor ne croira nous honorer en nous offrant sa main ? quel mort de faim n’aura le droit de prétendre à la plus riche et la plus aimable héritière ? On se plaint de l’augmentation des couvents, mais il n’y en pas encore assez pour recueillir toutes celles qui ne pourront se prêter à de pareilles transactions ……
    Je suis vivement touchée du désir que tu me témoignes de m’avoir près de toi, mais je n’espère pas que le vœu de ton affection puisse se réaliser. Je n’ai point aperçu Mr R... à Grenoble, ni entendu parler de lui, quoique j’aie vu plusieurs de ses parents ; on marie son cousin Casimir avec ma cousine Vallet, c’est un bruit très répandu, mais nous n’y croyons pas.
    J’ai vu un instant Mme Delentre qui arrivait de Paris et qui allait partir pour Gap où son mari, grâce à la générosité d’un de ses oncles qui a donné sa démission, a obtenu la place de Procureur du Roi. La nomination de Mr Chenevas est assez généralement approuvée ; cela fait hausser les actions de son neveu Charles Rolland qui est substitut à Valence en attendant mieux. Adieu, ma chère Rosanne, écris-moi encore bientôt, cela me fait tant de bien, quoique cela réveille tous mes regrets et que j’en aie le cœur serré tout le jour. NB.
    Je me suis bien acquittée de ta commission à mon retour auprès de ta belle-sœur ; elle m’a dit qu’elle avait reçu depuis une lettre de toi et qu’elle t’avait répondu.

2011.02.274 Samedi 28 août 1830 (?) À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale Image

Dans une lettre à sa mère datée du 23 août et arrivée le 25, Berlioz raconte en détail son succès au concours du Prix de Rome de 1830 (CG no. 172). Sur la réaction de Nancy voir aussi la lettre suivante (2011.02.275).


Valence samedi   août 1830

    N’es tu pas folle à lier, ma chère Adèle, de ce prix obtenu à l’unanimité ? Monsieur Julhiet m’apporta hier soir cette grande nouvelle qu’il venait de lire sur la Quotidienne et me remit en même temps la lettre de maman ; tu peux penser combien j’en ai été heureuse ! Je m’y attendais pourtant assez pour que ma surprise n’en fut pas extrême, et je m’étais dépêchée de revenir de Roman (où j’ai passé deux jours avec Élise) dans l’espoir de trouver ici une lettre qui terminerait mon anxiété au sujet de notre pauvre Hector ! Je comptais aller ce soir en faire part à Melle Nancy [Clappier], et savoir à quelle époque elle a le projet de repartir ; elle m’avait dit en chemin qu’elle ne pouvait rester que jusqu’au premier ou deux septembre et si elle est toujours dans la même intention il se fait temps que je le sache. Mr Julhiet me presse beaucoup pour ne revenir qu’avec sa femme, ce qui ne prolongerait mon séjour que de fort peu de jours, mais je ne suis point encore décidée, il faut avant tout que je voie Mlle Nancy. Si elle ne vient pas demain passer le dimanche à Valence, nous irons alors la voir après-demain, puisque Mr Julhiet n’a pas pu nous conduire aujourd’hui à Champ-Rousset comme cela était convenu.
    Je suis charmée, ma sœur, que tu aies des livres assez intéressants pour combler le vide que doit te faire mon absence ; tu serais bien envieuse si tu savais pour quelle lecture je vais te quitter. Eh ! bien ma chère, je vais lire les lettres amoureuses de Napoléon écrites à une demoiselle de Valence lorsqu’il n’était que simple lieutenant d’artillerie ; tu ne peux imaginer l’impression que j’ai reçue, rien qu’en voyant cette écriture, en songeant à la main puissante qui traçait des sentiments depuis si longtemps oubliés et remplacés p[ar] des intérêts si différents !... La nuit me talonne et la curios[ité] me dévore ; je t’en apporterai une copie, toute vulgaires qu’elles sont elles ont un prix inestimable ; adieu ma bonne petite sœur, embrasse bien tendrement mon père et maman ; il ne faut pas oublier Prosper. J’espérais en vain une lettre de Louise ; fais-lui en le reproche si tu la vois. Mille choses pour Élise et moi à Mme Ellien, encore adieu je n’y vois plus, j’écrirai à maman un de ces jours.

2011.02.275 Fin septembre-début octobre 1830 À son frère Hector Berlioz  Transcription littérale

CG no. 181. Berlioz avait écrit à Nancy à Valence le 5 septembre (CG no. 176). Ce texte a peut-être servi de brouillon à la réponse envoyée par Nancy vers le début octobre, à laquelle Berlioz répondit un peu plus tard (CG no. 183).


    Depuis plusieurs jours, mon cher Hector, je livre bataille à ma paresse et je me laisse vaincre par ce mot « Demain » ; je vois pourtant qu’avec ce mot-là le temps s’écoule, mes torts s’accroissent et je sens qu’il faut faire un dernier et vigoureux effort ; depuis la lettre que j’ai reçue de toi à Valence, nous en avons eu une où tu me paraîs presque mécontent, cet horizon si brillant se gâte-t-il déjà ? Je me flatte que non ; et j’espère que ce n’est qu’un nuage passager qu’un rayon de soleil fait évanouir ! Nous sommes impatients de connaitre le résultat de tes démarches pour rester à Paris ; d’où vient que tu ne nous en dis pas un mot ? Tu nous avais parlé de l’arrivée de Mr Moke pour les derniers jours du mois d’août et depuis rien ne nous fait croire que tu l’aies vu ; les troubles de la Belgique l’ont-ils empêché de partir et cette révolution nouvelle ne changera-t-elle rien à son existence ?? Nous craignons que sa place ne lui soit ôtée et que ce ne soit encore un échec à tes espérances :

« La gloire et le bonheur sourds à nos voix plaintives »
« N’accordent à nos vœux que des faveurs tardives »

    Je suis de retour ici depuis à peu près trois semaines, et je n’ai gagné à ce mois de séjour chez mes amies que de me trouver plus dépaysée, plus étrangère que jamais dans notre pauvre Côte ; quand j’y reviens, les caquets, les trivialités, les maisons, les rues, tout enfin m’apparaît sous un aspect si désagréable que je croirais volontiers les avoir quittés depuis un siècle, tellement ils me sont peu familiers. Il faut pourtant reprendre sa chaîne et brouter : il n’est pas probable que je voie de sitôt mon sort fixé ailleurs ; mes actions ne sont pas à la hausse comme les fonds publics, cette révolution me donnera le coup de grâce ……. J’ai pourtant trouvé un superbe marché à faire il y a quelque temps, mais je n’ai pas le moindre goût pour les spéculations ; j’aurais pu épouser un homme vieux, laid, gauche habitant une campagne sauvage et reculée à dix où douze lieux d’ici et à mille lieues de toi ! mais un homme, mon cher Hector, un homme qui possédait outre son gros bon-sens et une excellente santé quatre ou cinq-cents mille francs !.......
    Si ce fait incroyable est connu je suis perdue de réputation pour l’avoir refusé ; il y a des gens qui me jugeront folle, extravagante, romanesque, pourquoi ? parce que je trouverais (d’abord au dessus de mes forces) ensuite bas et vil d’épouser un homme uniquement par calcul ; de le tromper, car quel est celui qui se respectant voudrait une femme guidée par de semblables considérations ; je sais qu’il est des sacrifices qu’il ne faut pas faire légèrement et que les convenances de fortune qu’on serait téméraire de négliger, mais il y a loin de cette exigence raisonnable, à l’acte inouï [le texte s’arrête là]

2011.02.276 Jeudi 24 mars 1831 À Rosanne Goléty, née Rocher Transcription littérale Image

La lettre de Berlioz à laquelle Nancy fait allusion et qu’elle paraphrase est une lettre à son père datée du 2 mars, écrite de Florence au cours de son voyage en Italie (CG no. 211). Le 13 mars Nancy commença une lettre à son frère qui resta à l’état de brouillon (CG no. 212); on y retrouve quelques expressions reprises dans la lettre à Rosanne Goléty ci-dessous.


La Côte 24 mars [1831]

    Je ne devrais m’étonner que d’une chose, ma chère Rosanne, c’est de te voir prendre le temps de songer à moi au milieu d’une vie toute de bonheur et d’affection ! Cela ne veut pourtant pas dire que je ne me permets aucune plainte quand tes lettres deviennent plus rares ! C’est un besoin trop impérieux pour que la privation n’en soit pas bientôt insupportable ; je voulais déjà trouver des raisons extraordinaires à ce silence puisque je ne le concevais plus ; j’oublie que ton existence n’est pas soumise aux lois régulières de la mienne et qu’il te faut un grand effort de volonté pour t’arracher une heure ou deux aux caresses de ta petite Marie, aux douceurs de l’intérieur de famille, ou aux distractions de la femme du monde !
    J’ai eu ces jours passés le plaisir de me retrouver avec notre bonne Delphine, mais le bonheur a été si court que j’en suis à me demander si ce n’était point un rêve ! On reprend si vite cette douce habitude de se voir chaque jour que l’on ne comprend plus qu’on ait pu la perdre ; elle est toujours excessivement maigre, pourtant elle se porte fort bien ; son petit garçon est en revanche d’un bel embonpoint, mais il n’a que ce genre de beauté. Cela la console sur ce qui lui manque d’ailleurs, car toute folle mère qu’elle soit elle ne se fait pas illusion là-dessus ; elle est surtout désolée du peu de développement de son nez qui a en effet du chemin à faire pour arriver à la hauteur des aquilins. Du reste il est assez intelligent pour son âge, il sait avoir quelques petites gentillesses, et n’en eût-il point à des yeux indifférents combien l’œil d’une mère ne saurait pas lui en découvrir ? Ce que j’ai remarqué avec le plus vif intérêt dans cette gentille petite Delphine, c’est l’expression du contentement ; le sourire du bonheur ne se contrefait point, et il m’a paru en effet que son Charles avait tout à fait rempli la facile tâche qui lui était imposée. Comme tous les Julhiets il s’échauffe dans la même proportion que les autres se refroidissent ; il lui a écrit de fréquentes et longues lettres, où (je suis bien aise de m’en vanter) il se trouvait toujours quelque chose d’aimable pour moi ! Quant à Mme Jamonet, elle ne m’a pas semblé plus familiarisée avec sa malheureuse position ; c’est une bien excellente femme qui n’a rien perdu de sa bonhomie en devenant mère de deux grands enfants ; elle se raccoutumait bien vite à cette vie de la Côte, à ces habitudes de famille que rien ailleurs ne peut remplacer, et je crois qu’elle avait le cœur bien gros en la quittant. Elles sont restées quelques jours de plus pour voir ton frère, mais comme il s’est arrêté à Lyon en passant elle n’ont eu qu’une journée à lui consacrer ; elles ne connaissaient point ton projet de voyage et ne songeaient pas du tout à la possibilité de se rencontrer ici avec toi. Élise ne doit point accompagner Mr Julhiet, et comme il doit profiter des courtes vacances de Pâques pour faire une visite à ton frère, je ne présume pas que ton arrivée cadre encore avec la sienne ; tu es pourtant bien sage de te décider à rejoindre ton frère, quoique ce ne soit que pour lui, c’est une bonne aventure pour d’autres qui ne s’attendaient guère à te voir si tôt ; pourquoi en effet ne pas se procurer toutes les douceurs qui nous sont offertes ? La vie n’a-t-elle pas assez d’amertumes inévitables pour que nous négligions des compensations quand elles se présentent ? Je te sais bon gré, mon amie, de la lenteur et de la circonspection que tu mets à délibérer l’affaire dont tu m’avais parlé ; c’est entrer tout à fait dans ma manière de voir, car je suis si pénétrée des chances qu’on court en se décidant trop légèrement que je ne croirais jamais y avoir assez réfléchi ; que tu es heureuse mon amie d’avoir une destinée toute faite ! Dans quelle cruelle anxiété on envisage son avenir quand on songe à toutes les vicissitudes qu’il peut apporter ! Que je comprends bien les indécisions de Zélie ! On en vient au point d’avoir peur de tout, on n’aime pas ce qu’on connaît trop, on redoute ce qu’on ne connaît point ! On ne voudrait pas rester comme on est, on craint encore plus d’échanger son sort contre un pire ! ... Tu connais aussi par expérience quelques-unes de ces perplexités, tu ne l’as sans doute pas si vite oublié ; marie ta fille à dix-huit ans si tu le peux, c’est le mieux qu’on puisse faire, j’en suis convaincue. Il me tarde bien d’apprendre l’heureuse délivrance de Zélie ; j’espère que tu me traiteras selon le degré d’intérêt que j’y prends, et que je serai une des premières à qui tu en feras part. Je suis toujours bien touchée des marques de souvenir que je reçois de ta bonne sœur Mme Tomas, dis-lui je t’en prie le haut prix que j’y mets, qu’elle sache que je ne suis point ingrate ; j’en ai eu des nouvelles par ton frère, j’ai appris avec peine que sa santé n’était pas encore très bonne. Ces deux enfants doivent lui faire une grande consolation ; il paraît que chacun de leur côté ils lui promettent un avenir qui la dédommagera du passé ; je ne vois rien dans la vie de comparable aux jouissances d’une mère ! Il y a ce me semble de quoi payer tous les sacrifices, indemniser de toutes les privations !
    Nous avons reçu depuis une dizaine de jours seulement une lettre de mon frère ; les troubles de l’Italie commençaient à nous donner de vives inquiétudes, les tempêtes politiques nous tourmentaient plus que les dangers de la mer pour une courte traversée, et c’était justement le seul qu’il courût ; il s’est embarqué à Marseille sur un brick sarde dont le capitaine ignorant et inexpérimenté a failli lui faire payer de la vie la médaille d’or. Sans le secours d’un jeune capitaine de corsaire vénitien qui se trouvait à bord parmi les passagers et qu’ils ont investi du commandement dans l’imminence du péril, ils auraient infailliblement fait naufrage. Il nous a fait une narration vraiment épouvantable de ce terrible moment, le cœur nous battait bien fort en la lisant, et puisqu’il aime tant les émotions il a dû savourer toute l’horreur et la nouveauté de celles-ci de manière à ne pas les désirer de si tôt. Il nous écrivait de Florence, car il n’avait pu encore se rendre à Rome à cause des bouleversements politiques ; il était obligé à chaque pas de se soumettre à une foule de formalités vexatoires ; il est naturel que la police soit plus active que jamais dans un pareil moment. Il espérait pourtant pouvoir se rendre bientôt à Rome (d’où, nous dit-il, tous les Français se sauvent), aussi sa colère est grande contre ceux qui l’y envoient ; sa vie est à Paris, l’Italie ne lui a rien offert qui pût le dédommager du tourment de l’absence. Je suis bien impatiente de savoir comment il se trouve ; une fois installé, peut-être éprouvera-t-il moins cette sensation d’isolement qui désenchante, qui décolore les plus riants objets, les plus délicieux séjours !
    J’abuse, ma chère Rosanne, des droits de l’amitié en t’entretenant si longuement de ce qui m’appartient, et il faut [le reste de la lettre est perdu]

2011.02.277 Mercredi 11 janvier 1832 À Camille Pal Transcription littérale

Sur le mariage de Nancy Berlioz et Camille Pal (le 16 janvier) voir ci-dessous 2011.02.287.


Mercredi [11 janvier 1832]

    J’avais bien raison de redouter encore un mécompte, mais j’aurais tort de vous gronder … non, non je ne crois pas à votre indifférence ! Je ne doute pas de vos sentiments, cette conviction m’est trop chère, trop précieuse pour que je la perde si facilement ! Me pardonnerez-vous mes injustes reproches ? Faut-il donc toujours qu’on se rende malheureux sans le vouloir ! L’idée que j’ai pu accroitre vos contrariétés m’est insupportable ; j’espère qu’en relisant ma lettre vous l’aurez mieux comprise, vous n’y aurez rien trouvé qui puisse vous faire imaginer que vous m’avez déplu ; non, cela est impossible, ou j’aurais bien mal su exprimer ce que je sentais.
    Je ne voulais pas croire que votre rhume fût aussi sérieux, quoique j’aie reçu hier une lettre de Mme Apprin assez inquiétante ; je me flattais que suivant sa consolante coutume, elle exagérait le mal et ses conséquences, car elle doutait que vous puissiez partir mercredi ….. Pourquoi a-t-elle deviné si juste ? Encore deux longs jours à vous attendre ! Et si votre fièvre ne cesse point .... pour l’amour de moi soignez-vous ! Ne sortez pas, faites tout ce qu’il faudra pour vous guérir ; Mme votre mère a très bien fait de vous empêcher de partir ce soir, je n’ose vous dire tout ce qu’il m’en coûte d’applaudir à cette sage résolution, vous me comprendrez puisque vous savez que ….. je ne devrais pas vous l’avouer dans la crainte d’augmenter vos regrets et votre impatience ! C’est un enfantillage de se désoler pour un si court délai, il y a bien peu de temps jusqu’à samedi matin ! Allons, calmez-vous, l’épreuve est bientôt finie, une fois passée, ce n’est rien ; et s’il ne tient qu’à moi de vous faire perdre ce souvenir pénible il sera bien vite effacé. Si cependant votre rhume se dissipait d’ici à demain soir, mais non .. cela n’est pas probable, faites ce que votre mère voudra …. soyez raisonnable, je tâcherai d’être patiente et résignée, n’ayez pas peur que je fasse une seconde fois injure à votre affection ! Pourquoi n’y compterais-je pas ? Ne m’en veuillez pas quand vous serez ici si j’impose quelque contrainte à mes sentiments, la délicatesse des vôtres me garantit de toute inquiétude sur les aveux que je vous fais ….. mais je [vo]udrais qu’ils ne fussent connus que d[e vo]us seul ; s’il était possible qu’[on...] ignorât chez vous que je vous écris encore j’en serais bien aise ! Pourtant j’aurais voulu que Mme votre sœur connût tout le regret que nous aurons de ne pas la voir à la Côte, surtout pour une cause fâcheuse ; il semble que tout se réunit pour combler la mesure de nos contrariétés ! Mais il y a dans mon cœur une telle confiance de l’avenir que je ne m’arrêterai point aux présages fâcheux que tous ces mécomptes pourraient faire naître.

2011.02.278 Mardi 13 mars 1832 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

On remarquera que dans cette lettre écrite après son mariage Nancy signe clairement N B et non N P.


Grenoble mardi soir [13 mars 1832]

    Je m’attendais un peu aussi, ma chère sœur, à vous voir arriver avec mon oncle ; il me semblait que l’occasion était assez belle pour vous tenter, mais vous m’avez toute la mine de gens qui font des projets en l’air et je crois que si je n’allais pas à la Côte le mois prochain je risquerais fort de ne pas vous embrasser de quelque temps ; il paraît aussi que les dames Veyron s’arrangent de manière à ne plus me trouver à Grenoble ; c’est supérieurement imaginé !
    Nous devions aller aujourd’hui à Meylan, mais l’émeute n’a pas voulu nous le permettre, nous avons été toute la journée en révolution ; vous en savez sans doute déjà quelque chose, et selon l’usage on vous aura fait un récit mensonger de toute cette affaire. Voici à peu près ce qui en est ; c’est la mascarade de dimanche qui a commencé l’histoire ; elle représentait le roi Philippe et le juste milieu ; elle est allé prendre ses ébats à la porte de France ; le commandant de la place a refusé de la laisser rentrer, on a croisé la bayonette et après quelques pourparlers les jeunes gens ont été obligés de se faire reconnaître pour rentrer dans la ville.
    Il devait y avoir le même soir (dimanche) un bal masqué ; le préfet effrayé de la tournure politique des masques a fait fermer et défendre le bal, les jeunes gens outrés de cela sont venus hier dans la soirée lui donner un charivari ; au milieu des cris et des hourras injurieux de cette foule la troupe de ligne est arrivée en traître, sans crier gare, sans une seule sommation, la bayonette en avant, elle en a blessé une vingtaine. Camille était donc ce moment-là chez Falcon à lire les journaux ; les fenêtres ont été brisées par les fuyards et une douzaine de blessés sont tombés au milieu des lecteurs dont Camille faisait partie ; il a été toute la matinée d’aujourd’hui au tribunal pour instruire l’affaire dont il était témoin hier, il a remplacé le juge d’instruction qui est malade et il n’a pas ménagé l’autorité dans cette affaire qui a été, il en faut convenir, conduite bien brutalement ; deux des malheureux atteints des bayonettes ont succombé dans la journée à leurs blessures. Le peuple en a été exaspéré et la garde nationale s’est réunie, non pour le comprimer, mais pour servir sa cause ; on voulait jeter le préfet à l’Isère, quelques-uns plus modérés ne parlaient que de le porter de force dans une voiture à quatre chevaux et de l’emmener en poste dehors de la bonne ville, mais ce projet n’a pas eu lieu faute d’ensemble dans les meneurs. Ils demandent aussi à cors et à cris le renvoi du 35ème ; la ligne a été consignée à la caserne, la garde nationale s’est emparée sans résistance de tous les postes. Le préfet et le général sont prisonniers chez eux et gardés par des bataillons de volontaires, ou plutôt le peuple et la canaille armés de couteaux, de pistolets etc. ; ils ont envoyé des émissaires dans les campagnes pour convoquer les gardes nationaux et leur demander aide et secours contre la troupe de ligne et les autorités ; la mairie est pourtant libre et respectée, elle a fait afficher une proclamation, le préfet a voulu en faire une qu’on a déchirée sans daigner la placarder ; elle n’était pas de nature d’après ce qu’on m’en a dit à [calmer les] esprits. À présent qu’en arrivera-t-il ? qu[e faire là-]dessus ? Nous n’en savons rien, l’autorité n[’a que] la force d’inertie, c’est peut-être le seul bon [moyen] car les vainqueurs sont tout attrapés d’une victoire qui leur a coûté si peu, et je crois qu’ils ne savent plus qu’en faire. Ce qui me le prouve c’est qu’à l’heure qu’il est tout est parfaitement tranquille ; notre rue l’est plus qu’aucune autre, elle n’est pas commerçante comme vous savez et la famille Peyrier étant absente il n’y a aucune raison d’y faire du tapage. Mme Teissère en est à demi-morte de peur, mais elle a grand tort car personne ne s’occupe de son mari, on ne lui accorde plus assez d’importance pour cela ; mon beau-frère a été sous les armes toute la journée ; il ne serait point charmé de se battre, car il ne se soucie pas de prendre parti ni pour le juste milieu ni pour la canaille ; j’espère qu’on n’en viendra pas là et que tout s’apaisera naturellement. Je parie que Mme Laroche se tourmente déjà de son pauvre garçon ; dis-lui qu’il est venu hier me voir, qu’il n’a pas pu partir pour la Côte comme il le désirait à cause de leurs affaires de la cour, et que je suis certaine qu’il ne lui est rien arrivé ; ma belle-mère était assez inquiète de voir son fils Henry de la garde nationale, mais je vois qu’elle commence à se rassurer ; moi, telle que tu me connais, je n’ai pas grand peur, seulement je ne permettrai point à Camille d’aller se fourrer en curieux au milieu de l’émeute si elle revient ; quoique tu veuilles lui dire des sottises, il ne t’en aime pas moins et ne se sent pas le courage de te répondre sur le même ton.
    Adieu, je vous embrasse tous bien fort, merci des rosiers. Le calme le plus profond règne à présent, nous n’entendons pas un chat remuer.

N B

2011.02.279 Mardi 17 avril 1832 À Camille Pal Transcription littérale

Premier indice d’une mésentente dans le ménage Pal, quelques semaines après leur mariage.


La Côte 17 avril [1832]

    Je viens de recevoir ta lettre, mon cher Camille, je l’attendais avec une dévorante impatience ; je ne devrais peut-être pas y répondre, je le sens, je risque fort de t’importuner, mais le moyen de m’en empêcher, je suis femme et je t’aime ! oh oui je t’aime, c’est là le mal, le grand mal dont je me plains ; si je n’avais pour toi que cette espèce d’amitié dont tu prétendais ne pouvoir te contenter, j’aurais été satisfaite de ton exactitude à m’écrire au jour convenu, je ne me serais pas précipitée sur chaque ligne avec l’espoir d’y trouver un mot de tendresse, mon cœur n’aurait pas été si cruellement froissé de cette recommandation de ne pas t’oublier, que tu glisses là sans songer que c’est de toutes celles que tu pouvais me faire la plus inutile !.... Ah ! pourquoi m’avais tu laissé pressentir le bonheur d’être aimée d’amour puisque tu ne pouvais me l’accorder ! Ou pourquoi a-t-il cessé au moment même où il m’était si doux d’y répondre ! Peut-être n’en dois-je accuser que moi ! Pardon mon ami de mes injustes reproches, de mes ennuyeuses plaintes ! Si tu as jamais compris le sentiment qui me tourmente tu auras quelque pitié de ta pauvre femme : tu savais si bien me dire combien il est triste de n’être pas sûr de la réciprocité ! Tu semblais désirer si fort d’être autre chose pour moi qu’un mari ! Comment découvrir un amant dans cette lettre écrite à la hâte je le sais, mais le cœur a-t-il besoin d’étudier ses expressions ? Ne viennent-elles pas irrésistiblement sous la plume quand il a besoin de se répandre ?... Pardon encore une fois mon ami, je devrais t’épargner des reproches qui s’ils sont mal fondés t’affligeront, et qui s’ils ne le sont pas sont plus qu’inutiles ! La raison et la fierté auraient dû me les interdire, je suis sûre que je m’en repentirai, mais n’importe, je veux que tu connaisses toute ma faiblesse, ou plutôt toute la force du sentiment qui m’attache à toi ; d’après les détails que tu me donnes sur tes affaires, il me paraît que les Houteaux sont loins d’être vendus et que tu ne pourras rien terminer dans ce voyage. Arrange ton bail de manière à ce que cela puisse se faire plus tard si les circonstances t’étaient plus favorables, du reste [mot effacé] que tu agîsses je serai toujours contente, puisque ma satisfaction se compose uniquement de la tienne. Nous devions aller aujourd’hui dîner à Pointières, le mauvais temps nous en a empêché, j’en étais d’abord contrariée mais quand j’ai eu reçu ta lettre, j’ai été au contraire bien aise de rester à la maison ; je sens que je n’aurais pu être gaie et aimable, j’ai besoin de solitude.
    Adieu, mon cher Camille, plains-moi, non pas d’être séparée de ce que j’aime, mais de ne pas être aimée comme j’aime car c’est de tous les tourments de l’amour le plus cruel, celui qui laisse le moins de consolation. —

2011.02.280 Samedi 24 novembre 1832 À sa mère Joséphine Marmion-Berlioz Transcription littérale

Deux jours après cette lettre, le  26 novembre, Berlioz écrivait à Nancy (CG no. 293). Le concert dont il s’agit est le fameux concert du 9 décembre 1832 au Conservatoire, dirigé par Habeneck et donné en présence d’Harriet Smithson, où on entendit la Fantastique suivie de la première exécution du Retour à la vie. La veille du concert, le 8 décembre, Nancy écrivit à Adèle pour lui transcrire un paragraphe du Corsaire annonçant l’événement (voir BnF). À propos du concert Berlioz écrivit à Adèle le 10 décembre (CG no. 295), à son père le 14 (CG no. 299), à Adèle de nouveau le 20 (CG no. 304), mais sans rien leur dire d’explicite sur Harriet. À Nancy il écrivit seulement le 7 janvier 1833 (CG no. 308), mais il lui parle longuement et confidentiellement d’Harriet. — Sur le mariage de Berlioz et Harriet Smithson et les remous causés au sein de la famille Berlioz, voir ci-dessous la lettre 2011.02.290.


Grenoble samedi [24 novembre 1832]

    Ma chère maman

    Je viens de recevoir votre lettre et le gibier qui l’accompagne, dont je vous remercie pour ma belle-nièce ; nous étions occupés Camille et moi à en faire la reconnaissance, lorsque mon grand-père est entré arrivant à pied de Murianette où il était depuis près de trois semaines ; Camille vient de l’accompagner chez un notaire où il se fait une vente d’un petit bois enclavé dans ses propriétés, objet de très mince valeur à ce qu’il nous a dit et qui ne peut convenir qu’à lui. Je suis charmée que Camille ait été libre de se rendre avec lui chez Mr Rancour parce qu’il lui empêchera peut-être de faire quelque sottise. Il lui a promis que nous irions également demain dîner avec lui pour lui aider à manger les bécasses, dont vous savez qu’il n’est pas mal friand. Vous me faites des reproches sur mon insouciance à l’égard de Mr Quincieux que je ne mérite point, car voici ce qui est arrivé. Je l’ai rencontré chez mon oncle Auguste où il ne logeait point, il me dit qu’il partait le lendemain, mais qu’il voulait voir mon mari ; je lui répondis que mon mari aurait bien du regret de ne pouvoir faire sa connaissance car il se trouvait ce jour-là à Voreppe ; je n’ai point su qu’il se fût présenté chez moi le lendemain, il a demandé Camille sans doute sans le nommer, et comme il arrive souvent des gens étrangers à la maison qui viennent pour affaires, personne ne nous a rien dit et par conséquent nous ne pouvions le deviner. Je viens de recevoir une lettre de Mlle Nancy [Clappier] qui me prie de lui chercher une occasion pour envoyer quelque chose à Paris. Je puis justement lui rendre ce service par l’entremise de Mme Teissère que Camille trouvera encore à Dijon ; je ne crois pas que ces dames soient arrivées à Paris au moment du concert d’Hector parce qu’elles vont dans leur voiture, plus lentement qu’en diligence (quoiqu’en poste) et qu’elles s’arrêtent plusieurs jours chez Mme Chapert. Mme Pion reverra bientôt son mari car les assises finissent au commencement de la semaine prochaine et elles sont si peu tragiques que je compte y aller lundi avec Mme Desplagne pour un procès politique qui doit être plaidé par Messieurs St Rôme et Raimond d’une manière si plaisante, d’après ce qu’on m’en a raconté, que ce serait à pouffer de rire ; Mr Charles Roland doit nous y accompagner et nous placera bien. J’ai fait avant-hier une autre équipée : je suis allée au spectacle, pour savoir ce qu’était la Salle de Grenoble et si les acteurs méritaient le bien qu’on en dit depuis quelque temps. On jouait le Barbier de Séville, opéra de Rossini, dont la musique est charmante mais si pitoyablement jouée que j’ai trouvé le temps très long et que je ne suis point tentée d’y retourner ; on ne peut pourtant pas dire que je sois blasée ni que j’aie été gâtée par mieux, le fait est que je suis exigeante en plaisirs, cela n’est pas un mal ; je ne ferai jamais de folie pour m’en procurer et je n’aurais pas de peine à me garantir de la tentation du spectacle.
    Notre procureur du roi marie se sœur aînée âgée de 35 ans, oui, Mlle Adèle, une sœur rassie à qui vous donniez du reste son brevet de vieille fille ; elle épouse le fameux notaire de Mlle Nancy, l’estimable Mr Bourgeat qui n’a que 45 ans, bien conservé, un état et cinquante mille francs, cela va à merveille ; il n’y a que le séjour d’Uriage qui ne plaît guère à la demoiselle ; je m’en vais en faire compliment à Mlle Nancy qui ne m’en dit rien, peut-être l’ignore-t-elle encore. Je n’ai pu malgré tous mes soins obtenir votre chapeau, je suis allée hier faire une sortie à Mlle Jeannette qui n’a voulu me le promettre sûrement que pour lundi soir ; faut-il y compter mieux ? Je ne sais, mais dans tous les cas cela ne serait pas ma faute. Je verrai s’il y a moyen de se servir de votre caisse ; j’ai parlé à mon grand-père de votre bois, il m’a dit que cette année il n’en avait pas, qu’il en achetait et qu’alors il pourrait également vous en faire porter, mais puisqu’il ne le prend pas chez lui vous feriez mieux il me semble de vous en fournir d’ailleurs. Il voudrait bien une charge de vin de la Côte de cette année qu’il pense devoir être bon ; il préfère le rouge au blanc ; il a refusé de vendre le sien de Murianette à 17fr ; il a encore ses deux récoltes dans sa cave, et pourvu qu’il lui arrive quelqu’accident comme à Camille le profit ne sera pas grand ; mon mari est allé hier à Voreppe fort à propos, il a trouvé un tonneau de 15 charges qui coulait, il n’a pu en sauver que deux, les 12 autres étaient déjà répandues. Vous voyez, ma chère maman, que cette année n’est pas des plus heureuses pour nos récoltes, on dirait que tout se réunit pour nous accabler ; heureusement nous prenons cela très philosophiquement. Vous ne me parlez point de Prosper ; j’en conclus qu’il est toujours content au collège. Ma santé est toujours aussi bonne, excepté la continuité de mon ancienne indisposition qui pourtant n’augmente pas. J’ai cessé de faire gras le vendredi ; si mon père croit qu’il n’est pas très nécessaire, je cesserai aussi de le faire le samedi, car malgrè ma préférence je serais bien fâchée d’y manquer sans de véritables et légitimes motifs. Le maigre me passe bien, ainsi mandez-moi ce que mon père ordonnera de nouveau à ce sujet ; j’ai quelques légers maux de cœur de temps en temps mais je n’ai pas vomi depuis mon depart de la Côte. Mon grand-père a fini son marché, il a payé ce coin de broussailles 230fr ; on a dit à Camille que cela n’était pas cher ; ne l’ayant pas vu il n’en peut juger. Hector ne m’a point encore écrit ; j’attends toujours qu’il le fasse, car moi je n’ai rien de bien intéressant à lui mander.
    Adieu, ma chère maman, voilà un assez bel in-folio dont j’espère que vous serez contente car si la qualité n’est pas merveilleuse la quantité d[oi]t la compenser ; nous vous embrassons tous tendrement mon mari et moi

Votre respectueuse et affectionnée fille
 Nancy.

    J’ai de temps en temps encore une peu de coliques ; j’ai essayé de prendre un bain mais je ne m’en suis pas trouvée assez bien pour y retourner.

2011.02.281 Mercredi 20 mars 1833 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale Image

Citation partielle de cette lettre dans CG II p. 90 n. 1. — Sur Berlioz, Harriet Smithson et les remous causés au sein de la famille Berlioz en 1833, voir ci-dessous 2011.02.290.


Grenoble – mercredi [20 mars 1833]

    Je serais tentée de te gronder bien fort, ma chère Adèle, si je n’étais désarmée par l’idée que ton silence ne vient probablement que de ton assiduité au travail énorme que tu as entrepris pour moi ; mais encore une fois ne te fatigue pas, prends-en à ton aise, tu en as d’autant plus le temps que je veux accepter ton offre aimable et transformer la lange en robe, cela fera une charmante redingote. J’ai pris aujourd hui chez Mme Murat la largeur de Jacomet que je remettrai à Camille pour te la porter ; elle m’a dit que la broderie des deux devant était bien cousue, il la fallait seulement [?] en faisant l’ourlet on a soin de l’amoindrir en remontant vers la ceinture. Je suis bien reconnaissante de la peine que vous prenez pour confectionner ma layette ; maman a l’air de penser que tout cela sera inutile si je me décide à mettre mon enfant en nourrice, mais elle se trompe car, dans le cas où je prendrais ce parti qui me coûte tant de combats et d’irrésolution, je m’y mettrais en quelque sorte de même, puisque j’aurai la maison de mon grand-père toujours ouverte où j’irai souvent m’établir plusieurs jours de suite, alors je serai constamment près de ce pauvre petit (que j’ai si fort regret à exiler que je renvoie de semaine en semaine ma derniere décision) et croyez-vous que je n’aimerai pas à le mener promener dans le pays et à le faire un peu beau quand je serai à Meylan ? Dans tous les cas mettez le moins de luxe possible dans ce trousseau et plaignez-moi si je ne puis me parer à la fois de mon enfant et de vos jolis ouvrages ; le lange à entre-deux sera bien assez beau, quoiqu’il arrive, et la robe brodée servira à faire mes visites de couches, elle est là de rigueur. J’ai reçu deux aunes de dentelles de Jeanneton dont je lui ai donné 1fr30 l’aune ; vous l’emploierez au trousseau ou à autre chose comme cela vous conviendra, je la remettrai aussi à mon mari la semaine prochaine. Parlons un peu de sujets plus intéressants ; j’ai été bien étonnée ainsi que Camille, ma bonne sœur, que mon père se soit tant pressé de faire part à mon oncle de la dernière décision d’Hector, il nous semblait que l’intérêt qu’il avait pris à cette affaire était bien différent de celui que nous y mettions nous-mêmes et que nous méritions d’en être instruits les premiers et surtout plus tôt que lui. N’allez pas croire cependant que nous voulons tomber dans la susceptibilité, mais c’est un rapprochement qu’il nous a été difficile de ne pas faire ; il nous paraît maintenant certain que ce malheureux mariage est totalement manqué, d’après la phrase d’Hector, si elle le veut absolument plus tard, son intention n’est pas douteuse ; si cet acte respectueux n’avait pas été présenté dans un pays comme la Côte, où les maisons sont de verre et la vie domestique à jour, il eût été facile ou possible d’éviter l’éclat fâcheux qui a eu lieu comme si la chose s’était faite et seulement s’il n’y avait point eu de Côtois établi ici cela eût été ignoré à Grenoble ; [Mr] Desplagne fait son métier de public, il va conta[nt] que mon père a écrit une belle lettre à Miss S..on [Smithson] pour lui déclarer « qu’il ne faut pas qu’elle compte sur la fortune de son fils, qu’il n’a plus maintenant que 3 enfants et qu’il vendra plutôt ses propriétés pour ne pas lui laisser un sou » ce à quoi la Miss aurait répondu qu’elle s’en fichait bien et je ne sais quelles autres balivernes ; je ne puis douter que le cher brave homme n’ait recueilli cela de quelque compatriote cancanier comme lui ; mais tant que je n’apprendrai de pareils détails que par des bouches étrangères je ne croirai pas devoir y ajouter la moindre croyance. Me voilà à la fin de mon papier et je ne t’ai pas encore dit un mot de notre bonne amie ; je compte sur elle pour te mener un peu promener et faire une agréable diversion à tous vos ennuis, gardez-la tant que vous pourrez, c’est mon conseil et mon désir ; quoique je ne puisse partager avec vous le plaisir de sa société, j’en jouis pour vous tous. Je connaissais l’aventure de cette pauvre Adrienne, je me suis fait conter tout cela par Mme Desplagne qui m’avait recommandé le secret, comme si une chose pareille arrivée à un individu de la Côte pouvait rester cachée seulement un jour ! Les drôles de gens pour garder des secrets !
    Adieu, bonne sœur, écris-moi donc bien vite ; embrasse pour moi père, mère et notre chère amie. N[P]
    Camille a acheté ses pattes d’asperges, ainsi ne vous en inquiétez plus ; ma santé est toujours assez bonne.

2011.02.282 Mardi 27 août 1833 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale Image

Citation partielle de cette lettre dans CG II p. 107 n. 1, à propos du dénuement de Berlioz pendant l’été de 1833 (lettre à Ferdinand Hiller du 11 juillet, CG no. 339; voir aussi CG no. 339bis du 15 juillet [tome VIII]). Sur Berlioz et Harriet Smithson voir 2011.02.290. — Rappelons que Mathilde Pal était née le 13 juin. — Sur Ernest Caffarel, premier fils d’Odile et Augustin Caffarel, voir R96.862.1. 


Grenoble mardi [27 août 1833]

    Mon cher papa

    Camille m’engage à vous écrire pour vous parler de la visite qu’il a reçu cet après-midi à l’occasion d’Hector ; Alexandre Michal est venu le pérorer pour qu’il lui prêtât de l’argent, il paraît qu’il a écrit de nouveau à Mr Pennet pour qu’il lui procurât de l’argent, et qu’il est (je n’ai pas de peine à le croire) dans le plus entier dénuement. Je sais bien que rien n’est plus impossible que de lui envoyer les sommes qu’il demande, et que rien n’est plus révoltant que l’idée de les voir employées à entretenir Miss Smithson ! Si cependant vos entrailles paternelles étaient émues de la détresse où il semble se trouver, vous pourriez écrire à Robert pour vous éclaircir sur ce fait et trouver le moyen de lui faire parvenir quelques secours sous son couvert et par son canal ; c’est avec bien de la peine que je me vois forcée de vous causer encore de nouveaux chagrins au sujet de mon malheureux frère, nous ne pourrions désirer que l’oubli, mais il n’est pas possible de le perdre longtemps de vue ; il a voulu s’isoler de la famille, et l’infortuné ne peut s’en passer !… 
    Nous sommes en préparatifs de départ pour la campagne, nos effets partent demain de bon matin et nos personnes après-demain. J’ai vu ce tantôt Mme Laroche qui m’a donné de vos nouvelles ; elle a été étonnée de trouver ma fille si fort grossie, le fait est que depuis une quinzaine de jours elle a beaucoup profité ; elle commence à être assez gentille et elle fait déjà mon bonheur [et] le plaisir de ma vie. Odile [Caffarel] est partie hier soir pour Lyon avec son nourisson [Ernest Caffarel], sa bonne, ma tante, le précepteur et Jules, qui en était comme vous pensez le plus entrain ; je leur souhaite beaucoup de plaisir, mais je ne voudrais pas être de leur partie, dans un hôtel avec un enfant de sept mois ; il faut être drôlement bâtie pour s’y divertir.
    Adieu, mon cher papa, j’ai eu ce matin des nouvelles de mon grand-père par sa domestique ; il va bien.
    Je n’écrirai plus maintenant que de Voreppe ; adressez-y mes lettres aussi ; adieu, je vous embrasse ainsi que maman et ma sœur aussi tendrement que je vous aime, votre fille Nancy.

2011.02.283 Mardi 8 décembre 1835 À Rosanne Goléty, née Rocher Transcription littérale

La Côte 8 décembre [1835]

    Je viens de recevoir ta lettre, ma chère Rosanne, je t’avoue que je l’attendais avec une impatience mêlée d’inquiétude ; on craint toujours pour le succès de ce qu’on désire vivement, cette attente et ce doute pénible m’ont seuls empêché de t’écrire avant d’avoir cette réponse decisive qui suspendait tous nos projets en ajournant nos espérances ; aussi vais-je me hâter bien vite d’en faire part à mon beau-frère à qui ce délai a, je n’en doute pas, paru bien long. Je vais lui dire que vous lui permettez de se présenter sous mon égide et que vous nous laissez la liberté de rapprocher ce moment si désiré par lui, et par moi pour plus d’un motif ; j’ai reçu il y a peu de temps une lettre de ma belle-mère extrêmement empressée sur ce mariage, le bonheur de son fils lui semble être attaché à sa réussite. Toute l’activité de son imagination se réveille pour anticiper sur les événements ; elle voit d’avance ce vœu ardent de son cœur se réaliser, elle avait tant peur de ne pas vivre assez pour cela ! Heureusement sa santé s’est fortifiée et nous espérons maintenant la conserver longtemps ; c’est une excellente femme qu’il est difficile de ne pas aimer quand on la connaît, et pour la connaître il suffit de la voir …. car elle se découvre à tout le monde avec un rare abandon. J’ai bien envie de me laisser gagner comme elle aux prestiges de l’espérance et de former déjà des plans d’avenir pour Mlle Félicia ; le soin de son bonheur me sera bien cher, tu peux le penser, et je ne verrai pas un nuage sur son front qui ne me semble m’en demander compte ! Sans doute la vie est mêlée partout de quelques contrariétés, mais toutes celles qu’il me sera donné de pouvoir lui épargner ne lui arriveront pas ! Dis-moi comment lui apparaît ce projet d’alliance, il n’y a pas entre nous de ménagements politiques à garder ; je sais bien qu’il reste la grande épreuve de l’entrevue, mais lorsqu’on n’a pas affaire à des enfants, que les deux partis n’ont rien de désagréable à se présenter, qu’ils se connaissent d’avance au moins moralement …. il y a lieu d’espérer que rien de répulsif ne s’élèvera entre eux.
    Je ne sais si tu te rappelles le personnel de mon beau-frère ; sans vouloir le vanter je crois qu’il est plutôt bien que mal et que sa physionomie, où se peint l’esprit et la bonté, peut racheter ce qui ne paraîtrait pas sans reproche à des regards exigeants. Ces dames ne s’attacheront pas à la perfection des dehors, j’en suis convaincue, et je ne m’appesantirai pas davantage là-dessus ; écris-moi bientôt, chère amie, ce qu’elles disent et ce qu’elles pensent, Mlle Félicia n’est-elle point effrayée de cette distance, et sa pauvre mère comment envisage-t-elle cet éloignement ? Tout sur ce sujet me présente un double intérêt.
    J’attends mon mari demain ou après-demain ; je présume que nous ne partirons pas avant lundi ou mardi de la semaine prochaine ; une fois arrivée je me dépêche d’arranger toutes mes affaires de manière à partir pour Bourg le plus tôt possible. Je pense donc, chère amie, que si rien ne vient traverser nos espérances je serai près de toi à la fin de ce mois ; je n’ai pas besoin de te dire le prix que je mets à ce voyage que mon amitié seule m’eût fait désirer et entreprendre ; je m’arrangerai de manière à ce que ses exigeances ne soient point sacrifiées. Adieu, bonne Rosanne, écris-moi à Grenoble la semaine prochaine, j’y serai. Toute à toi N.

2011.02.284 Jeudi 1er février 1838 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

Cette lettre est sans doute en réponse à celle d’Adèle du 30 janvier, où elle annonce que sa mère va mieux (2011.02.131).


Grenoble 1 février [1838]

    Que je t’embrasse, ma chère Adèle, pour le bien que m’a fait ta lettre ! Quel soulagement j’éprouve en songeant que notre bonne mère souffre moins et qu’elle commence à s’apercevoir elle-même de l’amélioration véritable de son état. Maintenant patience et prudence, et nous serons bientôt en pleine convalescence ; je viens d’écrire à mon oncle Félix et à Melle Nancy [Clappier] pour leur faire part de cette bonne nouvelle ; j’ai eu hier une foule de visites : Mme Apprin, ma tante Auguste et Pauline, les dames Gagnon, Rivier, Teissaire et de Rollin, Mme de Cumane, tout ce monde-là est venu pour s’informer de l’état dans lequel j’avais laissé maman ; j’ai donc été prise toute la journée et ne suis pas sortie depuis mon arrivée ici. Je me dépêche donc de t’écrire pour me mettre en courses car j’en ai beaucoup à faire ; je suis allée hier soir payer mon tribut d’admiration à Félicia qui était fort belle avec sa robe de soie rose. C’est avec une satisfaction intime que je suis revenue tranquillement me coucher et sans regrets aucuns, je t’assure. Camille est revenu de bonne heure et ne m’a pas paru bien enchanté de son bal et de son dîner ; il paraît cependant que Félicia s’y sera amusée car elle n’en est partie qu’à deux heures et demi. Tu me pardonneras, chère sœur, de répondre laconiquement à ta grande, bonne et aimable lettre, c’est la troisième que j’écris depuis mon déjeuner et le temps me presse pour sortir. Je n’ai pas besoin de te développer ce que je sens, tu sais bien que mon cœur te suit et partage toutes tes impressions … Camille est très sensible aux tendresses que tu lui fais ; il me charge de te dire pour lui tout ce que peut suggérer une vive affection. Mathilde est tout à fait bien ; sa fièvre de rhume est passée, elle tousse peu et n’a plus que la mine un peu abattue.
    Adieu, adieu, toute à toi.
    Embrasse mon père et maman pour moi — aussi tendrement que je les aime.

R96.861.1 Jeudi 30 mai 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale Image

Le mariage d’Adèle Berlioz et Marc Suat avait eu lieu le 2 avril 1839 (2011.02.135, R96.859.3, R863.2). Les jeunes mariés avaient fait ensuite un séjour à Paris, où ils rendirent visite aux Berlioz — Hector, Harriet, et leur jeune fils Louis, séjour qui fit une impression durable sur les Suat, notamment dans leur affection pour Harriet et Louis. Cette lettre de Nancy est la première d’un ensemble de lettres au Musée Hector-Berlioz qui concernent ce voyage. Outre cette lettre et les deux suivantes de Nancy (R96.861.2 et R96.861.3) voir les lettres de Louise Boutaud (R96.863.2),  Nancy Clappier (R96.861.5), Harriet Smithson-Berlioz (R96.187), Pauline Berthier (R96.866),  du Dr Berlioz (R96.853.1), d’Adèle elle-même (2011.02.136, 2011.02.137), et de Félix Marmion (R96.859.4, R96.859.5). — Remarquer que l’hôtel des Suat à Paris (voir l’adresse des lettres de Nancy et du Dr Berlioz dans les pages de transcription littérale), ou du moins sa location, Hôtel de la Chaussée d’Antin, Rue du Mont Blanc, avait été suggéré à Adèle par Berlioz (CG no. 651) à cause de la proximité avec son domicile à l’époque, 31 rue de Londres.


Grenoble 30 mai jeudi

    Je viens de recevoir ta lettre, chère sœur ; je ne te dirai pas avec quelle impatience je l’attendais et tout le plaisir qu’elle m’a fait. Les détails que tu me donnes me sont doublement précieux, et je te sais un gré infini d’avoir trouvé le temps de me les donner ; je devine ce qu’il faut de bonne volonté pour cela ! Je suis heureuse de ce que tu me dis de l’intérieur de mon frère et je conçois bien ton émotion ; il y en avait de plus d’un genre, aussi je ne m’étonne pas que tu n’aies pu les contenir dans ton cœur ! Il s’est passé tant, tant de choses depuis que nous nous sommes séparées de lui ! Je viens d’envoyer ta lettre à mon père de qui j’ai de très bonnes nouvelles et très récentes, car il m’a écrit hier et j’ai reçu aujourd’hui une lettre de Mme Pion qui les confirme ; il fait des constructions effrayantes … Sa santé est là pour compensation et je détourne la tête pour ne pas voir le reste. Il m’a dit que Mme Boutaud était inquiète de son mari qui était bien assez malade. Mme Veyron est toujours à Tournon et je lui ai écrit ces jours derniers pour avoir de leurs nouvelles. Je n’ai eu que quatre lettres à la fois ce matin, et toutes intéressantes pour moi ! D’abord la tienne ouverte avant toutes, puis une de Mme Thomas qui m’écrit de Verneuil où elle est depuis le 11 mai ; cela est contrariant pour toi et pour ces dames, j’espère que tu pourras cependant les voir quelques jours avant ton départ. Elles ont laissé à Paris Mme Julhiet toute occupée de soigner son mari, pleine de courage et d’espérance ; je n’ose toujours lui écrire, et si je savais son adresse je te prierais bien d’aller la voir. Peut-être vous rencontrerez vous, cela me paraît probable ; dis-lui combien je m’occupe d’elle et combien j’aurais besoin d’avoir de ses nouvelles. J’ai aussi là une lettre de la pauvre Mlle Nancy [Clappier] qui vient de perdre sa sœur Mme Arvet après une courte maladie ; elle présume que j’ignore cet événement puisque je ne lui ai pas écrit. En effet je n’en savais pas le premier mot ; elle me charge aussi de t’en faire part et je lui réponds que tu es à Paris. Croirais-tu que j’attends toujours Henry et sa femme ; la fatalité s’attache à ce voyage, leur enfant est d’abord tombé malade, puis Félicia, et je ne sais plus maintenant ni quand ils seront guéris, ni quand ils m’arriveront. Je crains que cela ne retarde mon départ pour la campagne, cependant je compte bien y être installée à ton retour de Paris. Ce n’est que là que je veux te recevoir, car c’est là où nous avons passé les plus doux moments dans le temps où nous étions ensemble, et c’est là aussi où nous aurons plus de liberté, où tu pourras mieux m’initier à tes impressions de Paris. Tu parleras sans interruption et je t’écouterai sans distractions, je te le promets ; tu me feras bien venir un peu l’eau à la bouche, car tout cela est bien différent de notre vie monotone, mais j’en jouis pour toi d’abord, ensuite en espérance pour moi : mon mari prétend que tu gaspilles ton bonheur en accumulant à ce point tes jouissances. Je lui réponds que l’avenir ne nous appartient pas et qu’il faut prendre ce qui se présente sans tant de calculs. C’est une bonne fortune pour toi d’être près de Mme Augustin, si vous pouvez faire quelques courses ensemble elle n’y gâtera rien. Mais je t’admire de ne point me demander mes commissions pour Paris ; t’imagines-tu donc que je ne veux pas exploiter ton voyage et tâcher d’en tirer quelque profit ? Je vais te donner un simple aperçu de ce que je voudrais, non pas pour me l’acheter tout de suite, il ne faut point de précipitation ; mais pour me dire ce que tu auras vu dans ce genre. Je voudrais donc une pèlerine d’une forme gracieuse, organdi ou mousseline ; je tiens peu à ce qu’elle soit brodée, car cela l’enchérirait trop et les modes passent si vite. Ce serait quelque chose de frais qui aille bien et qui ne dépasse pas 20 à 30 francs au plus. Vois-donc si mes conditions peuvent être remplies ; puis une robe de mousseline laine bon marché comme on en trouve tant à Paris, dans les prix de 28 à 30 sols l’aune, petit dessin fond un peu clair, couleur quelconque, car ce ne serait que pour après mon deuil. Ensuite deux paires de mites en coton à jour pour Mathilde pour mettre avec ses manches courtes ; comme tu sais je n’en puis trouver ni ici ni à Lyon. Voilà tout pour le moment, je ne sais s’il me viendra autre chose plus tard. Demande donc à la femme d’Hector si elle désire qu’on leur envoie le linge que nous avons choisi pour eux à la Côte ; je l’avais bien écrit à Hector mais il ne m’a pas répondu. Une correspondante comme toi me serait bien nécessaire pour avoir des nouvelles de ce ménage ; je te permets d’aimer bien fort le petit Louis pourvu qu’il ne te fasse oublier ma Mathilde qui est toujours plus gentille et plus raisonnable. Ceci soit dit sans faire tort à notre neveu que j’admets sans peine pour un charmant enfant ; cela promet pour ceux que tu mettras au jour de ton côté ; tâche de suivre ces deux modèles, voilà un beau sujet d’émulation. Je t’écris pendant que mon mari est à l’audience, et cela est prudent car il me ferait une litanie de choses à te dire … C’est déjà bien assez comme cela pour une femme dont tous les moments sont comptés pour le plaisir ; les heures ne se marquent pas souvent ainsi, profite donc bien chère sœur des minutes qui s’écoulent maintenant, écris-moi bientôt, le plus longuement possible. J’ai vu hier Pauline, elle va bien ainsi que tous les nôtres ; nous avons cependant enterré la semaine passée Mlle Rosalie, mais c’était prévu depuis si longtemps que cela n’a pas fait événement. Embrasse une fois de plus ton mari pour moi ; il est bien heureux qu’il ait pu se rendre libre pour te faire faire ce charmant voyage ; on voit tout en beau quand on se sent heureux, de même qu’on regarde bien mal ce qu’on ne regarde qu’à travers ses larmes ; je te suis de mon grand fauteuil, où je me trouve si délicieusement que je ne puis plus souffrir mes bergères. Mon mari me le dispute souvent et je crains qu’il n’apporte la discorde dans mon ménage. Je pose toujours pour mon portrait ; je vois très peu de monde, Grenoble est presque désert. Voilà ma vie, qui vue de Paris doit paraître bien insipide et dont pourtant je m’accommode très bien ; mon mari et ma fille tiennent tant de place dans mes jouissances que je m’occupe peu des distractions qui me manquent d’ailleurs. Adieu il le faut, oui adieu N(ancy)

R96.861.2 Mardi 4 juin 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale Image

Voir la lettre précédente (R96.861.1). — Nancy renouvellera sa demande d’autographes à sa sœur trois semaines plus tard (R96.861.4).


Grenoble 4 juin [1839]

    Chère sœur, je viens de recevoir une lettre de mon père, enveloppant celle que tu lui as écrite, et je vois par l’adresse que tu lui as indiquée en dernier lieu que la première que tu m’as donnée était fautive. J’en suis très vexée, parce que je t’avais répondu tout de suite une longue lettre qui ne te sera sans doute pas parvenue ; c’est une petite perte pour toi, j’en conviens, et que tu n’auras pas le temps de sentir au milieu du tourbillon de plaisir qui t’emporte. Nous avons un temps si lourd et si mauvais, mon esprit en est tellement appesanti que ce que je pourrais te dire aujourd’hui te paraîtrait doublement monotone vu du point où tu es placée ; je suis heureuse de te voir jouir si pleinement de tous les plaisirs qui te sont offerts. Il est si rare qu’il n’y ait pas de mélange dans ce pauvre monde ! Je conçois combien d’agréments mon frère et sa femme te procurent, et si j’étais dans mes jours d’enthousiasme je les jalouserais bien fort. Regarde bien tous ces gens célèbres pour m’en faire un portrait fidèle, tu sais que c’est ce que j’ambitionnerais le plus de voir à Paris, et si tu pouvais en manière de dédommagement obtenir d’Hector qu’il me donnât quelques billets ou lettres autographes de ceux avec qui il est en relations, ce serait un cadeau fort précieux. Je me rappelle qu’il avait offert à Mr Rocher une lettre de Mme Sand, c’est de toutes nos célébrités celle qui pique le plus ma curiosité … Mais avec mon étoile malencontreuse je ne réaliserai jamais ce rêve de toute ma vie, de voir et d’entendre ces gens célèbres ! ……. 
    Tu comptes bien sur ma générosité en pensant que je ne serai pas jalouse pour ma Mathilde de tes admirations pour notre neveu. La balance penche évidemment en sa faveur, et j’en attribue la cause aux prestiges des grâces parisiennes ; embrasse-le pour sa tante Nancy, s’il peut supposer qu’il en existe une autre après sa tante Adèle ; demande à la femme d’Hector s’ils veulent qu’on leur envoie le linge que nous avions choisi pour eux. Je l’avais écrit à Hector mais il ne m’a pas répondu.
    J’attends demain enfin mon beau-frère et sa femme ; je partirai pour St Vincent aussitôt après qu’ils m’auront quittés, ainsi ce sera du 18 au vingt. J’y serai installée pour vous y recevoir et nous aurons au moins bien du temps, toi pour parler, moi pour écouter ; je te prépare d’avance toute mon attention. Comme je crains que tu n’aies pas reçu ma première lettre je veux te répéter les commissions que je te donne, quoique tu ne m’aies point demandé si j’en avais ! Je voudrais que tu m’achètes une pèlerine en mousseline ou en organdi, quelque chose de simple, de frais, de gracieux, de Parisien enfin ! Je ne voudrais pas y mettre beaucoup d’argent parce que les modes passent trop vite ; puis une robe en mousseline de laine bon marché de 28 à 30 sols l’aune comme on en trouve à Paris ; petit dessin d’un fond un peu clair, la couleur à ton choix, mais comme j’ai eu l’imprudence de dire cela devant Mme Pochin, il faudrait deux robes de ce genre-là, une pour elle, une pour moi ; plus deux paires de mites en coton blanc à jour pour mettre avec les manches courtes de Mathilde. Tu sais que l’an passé j’en cherchai inutilement en province ; notre Grenoble est triste et désert, rien n’y réveille mon imagination, aussi toutes mes facultés sont dans une torpeur qui contraste bien avec la surexcitation que Paris te donne et je sens que tu dois me trouver tout à fait assommante …..
    Je te sais bon gré de songer à Mme Julhiet, tâche de la découvrir, et dis-lui combien je m’occupe d’elle et quel intérêt je mettrais à avoir de ses nouvelles par elle … Toutes mes amies me négligent cruellement, j’en tombe dans le découragement et je finis par croire que cela tient à moi, et que personne ne m’aime plus ! Mais à quoi bon t’écrire de telles radoteries, comme si tu avais le temps de les lire ! …
    Ma fille et mon mari vont toujours très bien ; ils t’embrassent tendrement, j’en fais autant et je te prie de ne pas m’oublier auprès de ton excellent mari        Ta sœur dévouée
    Si mes commissions te gênaient à remplir et qu’au moment de quitter Paris tu trouves ta bourse plus légère que tu ne pensais, ne te fais point de scrupules de les laisser, quoiqu’elles ne soient pas considérables. Je ne veux point que tu y emploies un argent qui te serait nécessaire pour des emplettes ou pour ton retour ; tu vois d’ailleurs qu’elles n’ont pas une grave importance, ainsi je te le répète, prends-en à ton aise.

R96.861.3 Mercredi 12 juin 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

Grenoble 12 juin [1839]

    Quoique tu n’aies pas le temps de me lire, ma chère sœur, je pense que tu seras bien aise néanmoins de voir de mon écriture pour savoir de nos nouvelles à tous et surtout de celles de notre père ; il y a déjà quelques jours qu’il ne m’a écrit, les dernières que j’ai eu de lui m’ont été données par Henry et sa femme qui l’ont vu il y a huit jours à leur passage à la Côte. Ils sont auprès de nous au moins pour une quinzaine et nous faisons quelques courses de campagne avec eux pour les amuser. Hier nous avons passé une belle journée à St Vincent où nous nous sommes bourrés de cerises et chargés de roses. Après-demain nous devons aller à Allevard, c’est un voyage de deux jours seulement ; tu souris de pitié, toi, qui vois les merveilles de Versailles et qui pars pour le Havre ! Je t’ai admirée, ma chère sœur, de t’être arrachée aux impressions agréables que tu recevais de tous côtés pour accomplir le douloureux pèlerinage que tu as fait chez Mr Babil et au cimetière ; je doute que j’eusse été capable de surmonter ainsi ma faiblesse, et je t’en loue encore davantage pour cela. 
    Je pense que dans ta prochaine lettre tu parleras de l’époque de ton retour et que je pourrai me promettre de t’embrasser bientôt ; quant à mes commissions je n’ai rien à y ajouter, si ce n’est que je te donne carte blanche, pourvu que la pèlerine ne soit pas bien chère, qu’elle soit jolie et à ma mesure (n’oublie pas que je ne suis pas trop colossale) ; le dessin et la couleur de la robe m’importent peu ainsi qu’à Mme Pochin pourvu que ce soit de petits objets .. n’oublie pas les mites de Mathilde. Je t’ai mandé je crois combien elle était jalouse de ton affection pour Louis. Maintenant ce sentiment s’exerce sur son cousin Jacques qu’elle ne regarde pas toujours de très bon œil — mais trêve de bavardage, je ne veux pas perdre de vue la vie que tu mènes et m’exposer à n’être pas lue — . Embrasse Hector pour moi ; je suis depuis longtemps dans l’ombre de ce côté-là et je me regarde maintenant comme totalement éclipsée par l’étoile brillante de ma sœur Adèle, que je n’en aime pas moins pour cela. Mille amitiés à ton mari, toute à toi.

R96.861.4 Mercredi 26 juin 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

Nancy répète ici sa demande d’autographes (R96.861.2).


Grenoble 26 juin [1839]

    Je viens de recevoir ta lettre, ma chère Adèle, et comme tu dis j’étais presque inquiète de ton long silence ; il me semblait que si tu devais partir à la fin du mois, il était temps de m’en instruire ; je crains bien que cette horrible chaleur ne rende le voyage bien fatiguant pour toi. Nous sommes ici comme au fond d’une marmite, et j’ai peine à me persuader qu’il fasse aussi chaud ailleurs. Je soupire après mon St Vincent plus que je ne saurais dire, et plus je le désire plus les obstacles se multiplient sous mes pas. Nous devions partir après-demain vendredi mais il n’est pas probable que je le puisse, cependant comme mon père m’écrit aujourd’hui qu’il arrivera chez moi samedi soir ou dimanche de grand matin, j’irai samedi quoiqu’il arrive y passer le jour qu’il me destine, quitte à revenir le lundi reprendre mon poste au fond de la marmite et recommencer ma chaîne de contrariétés ….
    Je suis charmée que tu aies enfin regagné les dames Thomas et bien aise aussi que tu nous rapportes ton portrait. Je serai fâchée de ne pouvoir le mettre en regard avec le mien, mais il donne bien de la peine à mon peintre. Si ta figure est aussi difficile à saisir que la mienne tu auras bien des séances à donner ; je ne compte plus celles que j’ai données et je suis loin encore d’être entièrement achevée ; je ne marchande pas mon temps parce que je vois que cela sera bien.
    J’espère que tu auras enfin joui de ta réunion de gens de lettres ; moi qui ne pourrai je pense jamais avoir ce plaisir, je m’en formerai une idée par ce que tu m’en diras. Hector serait bien aimable s’il m’envoyait par toi en forme de dédommagement quelques autographes de ces Messieurs, dont il doit avoir une riche collection et dont il ne peut être bien avare puisqu’elle se renouvelle tous les jours ; je lui écrirai demain pour lui envoyer le trimestre de sa pension, ce n’est que lorsque je sers d’enveloppe à une lettre de change que je puis espérer quelques lignes de réponse.
    Je veux pourtant que Mme Julhiet ne croie pas que je l’oublie et je te prie de lui faire tenir une petite lettre de ma part q[ue je] vais insérer dans celle-ci, il fa[ut] toute ma bonne volonté pour en venir à bout car je suis horriblement pressée.
    Camille t’envoie mille amitiés ; nous vous attendons aussi avec une grande impatience, ta dévouée sœur N(ancy)
    Si tu ne peux remettre toi-même ma lettre à Mme Julhiet donne-la à Mlle Méline que tu vois tous les jours ; Mathilde t’embrasse tendrement ainsi que son oncle Suat.

R96.861.6 29-30 novembre 1839 À Jules Janin Transcription littérale Image

Ce texte qui ne comporte ni adresse ni date est sans doute un brouillon ou une copie, ce que la note ajoutée à la fin laisse aussi supposer. L’original envoyé à Janin est sans doute resté entre ses mains, alors que le texte ci-dessous a dû être envoyé à Adèle par son père (cf. R96.861.7); on s’expliquerait mal autrement comment ce texte est entré dans la collection Chapot. Le feuilleton de Janin incriminé est celui du Journal des Débats du 29 novembre 1839 p. 1-2; le passage ‘offensant’ sur la pauvreté de Berlioz se trouve à la p. 1 au 2ème paragraphe: ‘Quand cette idée lui vint pour la première fois, il était bien jeune, et il était encore plus pauvre. A peine s’il avait de quoi remplacer, quand elle se brisait, l’une des deux cordes de la guitarre sur laquelle il a composé tous ses ouvrages.’ Janin signait ses articles tout simplement J.J., d’où l’erreur de Nancy sur l’orthographe de son nom dans cette lettre et la lettre suivante (R96.861.7). Sur cet épisode voir CG nos. 686, 691 avec citations de lettres de la famille (y compris la lettre ci-dessous), et de la lettre de Janin en réponse à Nancy Pal; voir aussi les deux lettres de décembre 1839 du Dr Berlioz de la BnF, et David Cairns, Hector Berlioz II (2002), p. 237-9 (édition anglaise, II [1999], p. 219-20).


Monsieur

    Je viens de lire le feuilleton des Débats dans lequel vous rendez compte de l’œuvre nouvelle de Berlioz ; loin de moi la pensée que cet article ne vous soit inspiré par une admiration sincère et une confraternité honorable ! Merci à vous, Monsieur, de placer son génie sur le piédestal auquel il a droit … Merci à vous de le défendre de votre plume spirituelle et aimée du public ! Mais permettez-moi ce tribut payé de vous faire reconnaître une erreur grossière au sujet de ses premiers débuts.
    Qui ne croirait en lisant votre article, Monsieur, que parti des plus basses classes de la société, Berlioz, privé d’éducation, de secours de tout genre, et presque de vêtements et de nourriture, eut à lutter contre les cruelles atteintes de la misère ? Je conviens, Monsieur, que ce point de départ pourrait donner encore plus d’éclat à ses succès actuels, rendre sa persévérance et son courage plus remarquables et sa volonté plus puissante ! Mais ces détails infidèles sont offensants pour sa famille, dont la position n’est point telle qu’on a voulu la représenter.
    Fils d’un homme connu dans les fastes de la science médicale, dont le nom était honorable (avant de devenir illustre) Berlioz dut aux lumières, à la tendresse dévouée de son père une éducation libérale dont personne mieux que vous, Monsieur, n’a pu apprécier les effets ! Passionné pour l’utile science à laquelle il avait consacré sa jeunesse et de laborieuses veilles il crut (et quel père n’aime à se faire cette illusion !) il crut naturellement que son fils devait recueillir le prix des travaux de sa vie entière ; une clientèle étendue, acquise par la confiance due à ses talents et à la considération qu’inspirait son caractère et ses vertus.
    L’éducation de Berlioz achevée de bonne heure sous les yeux de cet instituteur éclairé, il l’envoya à Paris pour y étudier la médecine. Il y arriva donc sous les auspices de la volonté paternelle et avec toutes les ressources que les familles aisées des provinces accordent aux écoliers qu’elles envoient à Paris.
    Inutile de vous dire que sa passion musicale déjà développée l’emporta plus aux théâtres qu’aux écoles, et que dès la seconde année s’établit une lutte entre lui et ses parents sur l’état qu’il voulait choisir. Cette lutte dura longtemps, car ce père prévoyant redoutait pour son fils les orages et les obstacles sans nombre qui devaient surgir sous ses pas ! Mais de ce que le père et le fils luttaient ensemble il ne s’ensuivit point absence de subsides ; non, Monsieur, ils ne lui manquèrent pas, des secours pécuniaires lui furent fournis chaque année pour retourner à Paris. S’il y eut quelques instants de lacune, ils furent courts … et le résultat d’une dernière tentative de la part de ses parents pour essayer du pouvoir de la nécessité ….
    Cette épreuve inutilement tentée, on revint à des voies plus douces, on se résigna, on commença à croire à la force de son génie et jusqu’au moment où il reçut le grand prix de Rome sa pension continua à lui être payée. Après avoir rétabli la vérité des faits sur son passé, il me reste encore à éclairer votre affection sur son avenir.
    La fortune patrimoniale de Berlioz sera de cent vingt ou cent quarante mille francs ; c’est moins que rien dans le monde au milieu duquel vous vivez, Monsieur, mais c’est assez, pour remettre une corde cassée à sa guitare * et pour obtenir en province la considération qui s’attache à tout homme au-dessus du besoin !
    Pardonnez à une sœur, Monsieur, la longueur et le positivisme de ces détails. J’ai cru les devoir à un écrivain consciencieux comme vous, à Berlioz, à sa famille enfin dont je suis ici l’interprète.
    Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération élevée

Nancy Pal née Berlioz

* Jeannin dit dans son feuilleton
    Berlioz était si pauvre qu’il avait à peine de quoi remettre une corde cassée à sa guitarre.

R96.861.7 Dimanche 8 décembre 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

La copie de la lettre à Janin dont parle Nancy est sans doute la lettre R96.861.6 envoyée à Adèle par son père. — Sur l’abbé de Ravignon voir aussi la lettre suivante (R96.861.8) et 2011.02.175. — Sur les tensions qui se font jour de temps en temps entre les Pal et les Suat voir aussi R96.859.6, 2011.02.301, 2011.02.150, 2011.02.151, 2011.02.266.


Grenoble dimanche [8 décembre 1839]

    Tu as dû recevoir, chère sœur, un billet de moi contenant la lettre d’Hector à mon père. Je t’en envoie encore une aujourd’hui sur le second concert de dimanche passé ; tâche de te procurer le premier feuilleton de Jeannin sur le premier [?], si le rouge ne t’en monte pas à la figure, je déclare que tu n’as pas du sang Berlioz dans les veines ! Quant à moi j’ai été tellement outrée du degré d’abjection dans lequel il place d’abord notre frère avant de l’élever sur son piédestal, que j’ai pris à peine le temps d’achever cet article pour répondre à Jeannin ; il est plus que temps de faire justice de ces absurdes amplifications qui font de notre père un mendiant ou un homme sans entrailles et sans cœur ! Je lui ai envoyé ma copie de ma lettre à Jeannin en le priant de te l’envoyer pour m’éviter de la recopier ; j’espère que tu l’approuveras ; tu verras que j’ai laissé passer bien des choses qui pouvaient être vertement relevées (*tout ceci doit rester entre nous comme tu penses) mais c’est à Hector à s’en charger (*fais en part seulement à ton mari) et à savoir comment il doit les prendre ; quand tu liras l’article des Débats tu comprendras bien ce que je veux dire ! J’ai lu ma lettre à mon mari qui l’a fort approuvée et l’a mise lui-même à la poste. Me voilà donc le champion de l’honneur de la famille. Je n’ai pas songé à faire de l’esprit avec mon adversaire ; je n’ai voulu que lui faire savoir que Berlioz n’est pas un bâtard sans famille et qu’il n’a jamais été à l’aumône, comme il semble se plaire à le répéter. J’attends donc ton approbation pour ce coup d’état, pour lequel j’ai eu besoin de toute ma colère pour attaquer ce rude jouteur ; mais ma cause est bonne, elle est juste, elle est sainte, car c’est mon père surtout que j’ai voulu défendre ! Je ne l’ai pas encore ce bon père, il m’écrit que tant qu’il fera beau je ne dois pas compter sur lui ; si ses distractions de la Côte lui conviennent mieux que celles que j’ai à lui offrir il faut bien m’y résigner ; j’aurais voulu qu’il pût entendre notre abbé de Ravignon. J’ai interrompu ma lettre pour aller à son sermon et j’en reviens tellement bouleversée d’admiration, mes nerfs en sont encore si fortement ébranlés, que je ne puis à peine tenir ma plume. Mais quel public ingrat que le nôtre ! pas un signe d’émotion ne se manifeste dans l’auditoire ! à Paris on l’applaudissait à outrance dans [la] cathédrale ; j’avoue que j’ai [peine] à m’en empêcher et [que d]es larmes involontaires ont roulé sur ma joue. Quant à y parvenir, ce n’est pas chose difficile, les chaises sont d’abord à cinq sous, ensuite on y met beaucoup d’ordre dans la disposition des places ; ainsi tout va bien. Je suis désolée que mon mari ne l’ait pas entendu ; il est allé aux autres qui étaient bien en-dessous de celui d’aujourd’hui, mais le cher St Vincent l’a emporté.
    Il paraît que mon cher mari me donnera toujours avec toi des sottises à réparer ; qu’est il allé te dire, « que je mourrais si je demeurais seulement quinze jours à St Chamond, » ; non ma chère, je ne lui ai pas parlé de la sorte, et de ce que je ne trouve pas St Chamond la première ville de France pour l’agrément et la propreté, il ne s’ensuit point que je ne doive aller te voir et que tu puisses t’occuper d’une pareille idée. Quant [lacune] serai près toi, brisons là et emb[rass]ons nous pour terminer la querelle.

R96.861.8 Jeudi 12 décembre 1839 À sa sœur Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale

Sur la lettre de Nancy à Jules Janin voir R96.861.6.


Grenoble jeudi matin [12 décembre 1839]

    Je viens de recevoir ta lettre, ma chère Adèle, et comme tu me parais vivement préoccupée des conséquences de mon coup d’état, je tiens à te rassurer promptement là-dessus ; mon père s’est trompé en disant que je réclame l’insertion de ma lettre dans les Débats. Il n’en est rien et ils ne peuvent l’insérer sans ma permission ; du reste pour plus de certitude j’ai écrit à Hector pour lui expliquer les raisons qui m’ont poussé à cette démarche et afin qu’il n’y ait pas lieu de s’y méprendre, je lui dis positivement que je n’ai point fantaisie de voir ma prose imprimée à côté de celle de Jeannin et mon nom livré à la publicité d’un journal. Ainsi j’espère bien que ma lettre n’aura pas tout le retentissement que tu crains et que je redouterais aussi ; cependant je t’avouerai que cette démarche ne me paraît pas si hardie qu’à toi et si n’était que je ne veux point effaroucher les idées reçues dans le pays où je suis appelée à vivre, et provoquer l’attention particulière d’un public aussi malveillant que le nôtre, je me serais fort peu inquiétée qu’il le publiât, et je n’aurais point écrit pour l’en empêcher ! Une chose assez plaisante c’est que tu me trouves maintenant la tête chaude de la famille et que tu as l’air effrayée de mon exaltation.
    Le fait est que depuis quelque temps j’ai l’esprit assez éveillé et (comme disait ma Valéron) je n’ai pas de l’eau de courge dans les veines ! Je ne suis pourtant pas toujours dans un état de surexcitation et je n’ai point fait de l’enthousiasme au sermon d’hier ; je l’ai trouvé bien en-dessous de celui de dimanche et il m’a laissé assez froide ; j’en suis revenue avec Pauline qui en est entichée à un si haut point qu’elle ne ferme pas l’œil après l’avoir entendu. Tu vois que j’en suis loin encore, car mes nuits n’en sont point troublées ; elle avait été très froissée de me voir apprécier si tranquillement (à la première audition) le talent de Mr de Ravignon, aussi dimanche je courus (sitôt ta lettre terminée) faire chorus avec elle et réparation de mes froideurs. Elle fut ravie de me voir partager ses vives impressions et me sut gré d’avoir été les lui conter (par ce besoin qui ferait comme tu dis qu’on battrait ceux qui ne sentent pas comme nous). Il faut pourtant s’y accoutumer, car rien n’est plus différent que la manière de juger et de sentir de chacun …. et pour être toujours satisfait il serait plus sûr de devenir bûche ou momie, rien ne réussit mieux dans le monde !
    Je ne sais rien de nouveau depuis que tu as reçu la lettre de mon père sur cette pauvre famille Bert ; il paraît bien décidé à présent que Mr Charles s’en tirera et j’espère bien que sa pauvre femme ne payera pas de sa vie ses soins et son dévouement.
    Un malade qui est vraiment beaucoup mieux c’est Alexandre ; je commence à croire qu’il guérira, s’il continue à passer l’hiver comme il l’a commencé. Sa mère a l’air toute entrain et toute contente, et je comprends bien le bonheur qu’elle éprouve en le voyant entrer en convalescence ; je le vis hier dîner comme l’homme le plus affamé et le mieux portant du monde ! Les dames Vallet sont ici depuis plusieurs jours, la mère n’est pas trop mal et sa tête est à peu près dans le même état que l’an passé. Fanny est beaucoup plus contente de son élève et paraît s’y être extrêmement attachée ; Mr de Lentre arrive de Paris aux environs duquel il a acheté un domaine et va aller se fixer.
    Je n’ai pas eu de nouvelles de Mme Veyron depuis mon départ de la Côte mais je ne pense pas qu’elle parte pour Tournon avant le mois de janvier ; Mme Sabine n’accouche toujours point ; ce sera pour l’année prochaine ! Tu es bien sage ma bonne sœur de te bien porter et de te bien ménager ; je suis persuadée que tu vas faire cet enfant comme Jeanne d’Albret presqu’en chantant ! et tu vas peut être dire ce n’est que ça, ma sœur est une véritable poule mouillée ! À propos de sœur mon mari m’a dit que tu espérais avoir ta belle-sœur pour tes couches ; elle te serait certainement fort utile car elle a du sens et de l’expérience ; si cela était je serais bien plus tranquille, mais si ce projet ne pouvait s’exécuter je mets toujours à ta disposition mes faibles services et mon affection dévouée. J’espère que tu ne doutes pas de mon empressement à t’être utile, et que tu ne me refuserais pas la douceur de te donner des soins, si ceux de ta belle-sœur te manquent. 
    Chacun ici me demande souvent de tes nouvelles et je jouis de pouvoir les donner bonnes ; en écrivant à Madame Munet demande-lui donc ce que sont devenues les dames Monier ; je pense qu’elles ont changé de projet, car certainement je les aurais déjà vues ou rencontrées quelque part ! Ton mari connaît-t-il un Mr Esbénos, Esténos, je ne sais bien quel nom en os, de Rive de Gier, qui est veuf avec quatre enfants et une fortune de douze cent mille francs ? Il vient d’épouser une des demoiselles Rolland de Ravel, et tu penses combien la famille est radieuse d’un tel mariage, qui leur convient aussi sous tous les rapports, à part la fortune qui peut cependant compter pour quelque chose, surtout quand on a à peine du pain ! On aime à voir ces coups de fortunes tomber sur des gens qui les méritent si bien ! Mais cela ne fait pas planche pour tout le monde, et il y aura toujours bien des mérites délaissés. 
    Je n’ai pas de nouvelles de mon oncle F(élix) depuis qu’il est à Huningue ; je lui ai écrit pour le tirer de sa léthargie et j’espère en avoir bientôt signe de vie ; ma correspondance avec Mlle Nancy [Clappier] ne s’est pas rétablie depuis la Côte, car je ne savais où la prendre. Mme Arvet que je vis l’autre jour me dit que ses tantes étaient toujours à Champ-Rousset mais qu’elle les attendaient d’un moment à l’autre ; cela fait que je n’écris point, craignant que ma lettre n’arrive après leur départ. J’ai eu il y a peu de temps des lettres de Mme Thomas et de Mme Goletty ; Mlle Mélina achevait un grand tableau ; Rosanne s’extermine à suivre tous les cours avec sa fille, comme si on pouvait faire une éducation en trois mois ! Je vois des mères qui me laissent bien loin derrière elles, mais je ne m’en effraie pas trop ; nous verrons les résultats … le succès justifie tout et j’ai la présomption de croire que sans m’exterminer ma fille sera aussi bien élevée que les autres. Je continue à m’occuper d’elle tous les jours, je lui consacre ma matinée, l’après-midi Mlle Valérie vient lui donner sa leçon d’écriture, et je crois d’après ses débuts que tu attendras encore longtemps une lettre écrite de sa main ; elle me charge de te dire que ton petit livre lui fait toujours bien plaisir, que le temps lui dure beaucoup de te voir et que si tu veux lui envoyer un cheval en vie elle y montera dessus tout de suite pour t’aller trouver ! Nous la menons ce soir enfin voir les gentils chevaux de Franconi, tu devines combien elle en est heureuse et comme elle en va raffoler.
    Comme tu le présumes fort bien Mme Pochin ne sait rien de mon équipée avec Jeannin et n’en apprendra je l’espère pas d’avantage, ainsi continu[e] à [e]n garder le secret puisque je [veux] toujours que c’en soit un [et] qu’il ne doit pas être mis au jour par la presse ; j’avais espéré ton approbation et je vois, chère sœur, que je ne l’ai pas obtenue, bien que tu eusses voulu me l’accorder de bon cœur, je n’en doute pas, si cela t’eut paru comme à moi ….. Ce petit différend n’aura pas de résultats fâcheux entre nous, nous ne nous en aimerons pas moins, n’est-t-il pas vrai ? et tu ne recevras pas moins cordialement les tendres embrassements de ta sœur et de ton frère Camille qui t’envoie les siens de l’audience. Mille amitiés à ton mari, lis ma lettre pendant qu’il sera dans son cabinet, car il souffrirait des moments infinis que je lui dérobe par mon bavardage éternel. Je finis donc par la seule raison qu’il faut que tout finisse et que ta patience doit avoir après tout des bornes. Toute à toi N(ancy)

2011.02.266 Septembre 1843  À sa sœur Adèle Berlioz-Suat  Transcription littérale Image

Sur les tensions entre les deux sœurs voir R96.861.7. — Voir le commentaire chronologique pour les lettres de Berlioz à Nancy après son premier voyage en Allemagne. — Rappelons qu’il s’agit sans doute d’un brouillon qui n’a pas été envoyé.


    La Côte dimanche

    C’est ainsi ma pauvre sœur que tu interprètes ma plainte amoureuse ? et ce soupir à demi étouffé qui signifiait que je t’aime plus qu’il ne faut et que tes lettres n’arrivent jamais assez souvent à mon gré, était gros de reproches cruels et d’allusions calomnieuses ; en vérité je ne l’eusses jamais soupçonné ! et si quelqu’un m’avait prédit un pareil résultat j’en aurais ri ou je m’en serais fâchée ...... confiante au contraire dans ta bonté et dans ton désir d’être agréable à ceux qui t’aiment, je me flattais seulement de recevoir de tes nouvelles, quelques jours plus tôt grâce à l’expression discrètement contenue des exigeances de mon affection ! Aussi ai-je été aussi affligée que surprise de l’effet que j’ai produit sur toi ! Je ne crois pas que personne ait jamais pu prendre à injure de si tendres reproches et les amants eux-mêmes les plus exaltés ne s’en font pas faute et n’y trouvent que des motifs de s’aimer davantage ! J’avais écrit à Hector sur un ton bien différent, mécontente que j’étais de n’avoir pas eu de lettres de lui pendant son séjour en Allemagne ; il m’a répondu pour me remercier de mon courroux qui lui prouvait le prix que je mettais à ses lettres et puis, comme si cela eût ouvert sa veine de sentiments fraternels, je lui ai récrit deux fois depuis et j’ai reçu courrier par courrier la réponse de mes lettres, et cela d’un style tellement affectueux, que je [ne] veux pas trop m’y accoutumer par prudence ! Après cela quant aux sentiments d’envie que j’éprouve en voyant une famille nombreuse réunie et heureuse de l’être, ce sont des regrets qui me semblent trop naturels pour que j’essaye de m’en défendre ; ce bonheur nous est refusé par les circonstances, mais ce n’est pas une raison pour que cette privation ne nous soit pas sensible à tous, et surtout à moi qui n’ai pas d’obstacles à surmonter pour en jouir [la lettre ne conclut pas]

2011.02.285 Jeudi 4 juin 1846 À son neveu Louis Berlioz Transcription littérale

Le Musée Hector-Berlioz possède dans le fonds Reboul plusieurs lettres de Louis Berlioz à sa tante Nancy Pal: les numéros d’inventaire 2011.02.13 (30 mai 1843), 2011.02.35 (20 novembre 1843, avec allusion au concert au Conservatoire la veille, sur lequel voir CG nos. 866-8), 2011.02.15 (16 juin 1847, voir la lettre d’Adèle 2011.02.213) et 2011.02.16 (6 décembre 1848, citation partielle dans CG no. 1239 [p. 592 n. 2]). D’autres qui ne se trouvent pas au Musée sont citées en partie dans CG nos. 821 [p. 81 n. 1, 21 février 1843], 921 [p. 200 n. 2, 2 octobre 1844], 992 [p. 277 n. 1, 29 octobre 1845], 1120 [p. 443 n. 1, 30 mars 1847], et 1189 [p. 533, 24 avril 1848].


Grenoble 4 juin 1846

    Il y a déjà bien longtemps, mon cher neveu, que je veux t’écrire et que je désirais savoir de tes nouvelles ; je viens d’en avoir de fort bonnes par ma cousine à qui tu as écrit une lettre qui m’a fait d’autant plus de plaisir à connaître, que j’y ai trouvé l’expression des excellents sentiments qui t’animent à l’occasion de ta première communion. Je ne doute pas que ton rêve ne se réalise, et que tu ne sois reçu un des premiers à l’examen de catéchisme. Nous t’accompagnerons de nos vœux et de nos prières, tout en regrettant de ne pouvoir être témoins de ton bonheur et de ta tendre piété. Ton cousin l’abbé t’adresse un livre et un chapelet, et moi j’y ajoute deux petits volumes, l’imitation et l’écolier vertueux, où tu puiseras des conseils et des encouragements pour le bien. Je désire qu’ils te fassent plaisir, et je te prie de les conserver toujours en souvenir de mon affection pour toi. Écris-moi quel est le jour désigné pour ta première communion, afin que je puisse m’associer de cœur et d’âme à toutes tes impressions, et m’unir d’intention à tes prières ; tu en feras pour nous aussi, n’est-il pas vrai ? Tu prieras surtout pour ta pauvre mère ; tu demanderas à Dieu qu’il la console dans ses peines et qu’il lui accorde les lumières et le courage nécessaires pour devenir catholique, et trouver dans les secours de notre sainte religion, la paix et la résignation dans tous les malheurs de la vie. Tu n’oublieras pas non plus ton père que tu aimes tant, et à qui tes prières seront aussi très nécessaires, de même qu’à ton grand-père, auquel tu n’aurais garde de ne pas penser.
    Je te dirai que ta cousine Mathilde se prépare à faire dimanche prochain 7 juin cette grande et importante action de la première communion ; deux de ses petits cousins, qui sont également les tiens, la font le même jour et à la même paroisse qu’elle ; quelques jours après nous partirons pour la campagne où Mathilde et moi désirons beaucoup être établies ; elle y a une vache et un mouton, un petit jardin qu’elle cultive à ses récréations, et tout cela l’amuse extrêmement. Nous avons passé les vacances de Pâques à la Côte chez ton grand-père, avec ta tante Adèle et ses deux petites filles ; l’ainée [Joséphine] est assez raisonnable et fort gentille, mais la cadette [Nancy] est un lutin achevé qui fait bien souvent enrager ta pauvre tante ; comme elle n’a pas encore quatre ans elle espère que cela lui passera, quand elle prendra des années et de la raison.
    Dis-moi si tu as des nouvelles de ton père, si tu écris souvent à ta mère, et si elle te répond. Je serais bien aise aussi de savoir en quelle classe tu es, en un mot je voudrais beaucoup de détails sur tout ce que tu fais parce que je t’aime tendrement, et que rien de ce qui te regarde ne peut m’être indifférent. Sache donc, mon cher enfant, que tu trouveras toujours en moi une tante bien affectionnée ; Mathilde t’envoie mille amitiés.

Nancy Pal

2011.02.286 Jeudi 17 août 1848 À Rosanne Goléty, née Rocher Transcription littérale Image

Parlant de la mort de son père Berlioz dit au chapitre 58 de ses Mémoires : ‘Il a laissé de véritables et profonds regrets, surtout parmi nos pauvres paysans qu’il obligea si souvent et de tant de manières. Mes sœurs, en m’apprenant sa mort, me donnèrent à cet égard de touchants détails... Mais que son agonie fut longue !...’ Et Berlioz de citer ensuite quelques lignes d’une lettre de Nancy qui use des mêmes termes que la lettre ci-dessous à son amie Rosanne Goléty. — Voir aussi la lettre de Louise Boutaud à Nancy du 15 août (2011.02.385), que Nancy a dû recevoir juste après avoir écrit cette lettre.


St Vincent 17 août [1848]

    Je te remercie, ma chère amie, de m’avoir suivie du cœur et de la pensée dans les douloureuses épreuves que je viens de subir. J’avais besoin de ta sympathie, et ne recevant rien de toi depuis longtemps, je commençais à craindre qu’elle me fît défaut ! Pardon de cette mauvaise pensée dont il m’est doux de te faire amende honorable, oui c’est une réparation qui m’est précieuse encore plus qu’à toi. Je m’étonne que ta lettre soit allée me chercher à la Côte où je n’étais plus depuis quinze jours déjà ! Nous avions hâte de quitter cette maison vide et désolée, veuve de son dernier habitant ! À peine eûmes nous rendu les derniers devoirs à celui que nous pleurions, que nous prîmes nos arrangements pour partir bien vite ; ma sœur et son mari prirent la route de Vienne, et moi et les miens celle de St Vincent, où je devais trouver le repos, le calme et la solitude dont j’avais un si grand besoin ; je venais de passer près de deux mois auprès du lit de mort de mon pauvre père, j’avais traversé toutes les angoisses morales dont Mme Boutaud t’a fait le tableau fidèle, et pour achever cette rude quarantaine, je venais d’assister à une interminable agonie de cinq jours, et de recevoir ce coup décisif qui tranchait des liens si chers et si respectés ! Il y avait si longtemps que ma vue ne se reposait que sur des images funèbres, qu’en entrant chez moi, dans mon St Vincent parfumé et fleuri, il me semblait que [je] sortais du tombeau, et que j’arrivais dans un paradis terrestre ! ... Je trouve ici les distractions qui me plaisent, les seules que le cœur ne repousse pas, et j’ai déjà repris des forces et presque ma santé habituelle, sous l’influence de cet air pur de la montagne et de mes occupations chéries. Mais le souvenir de ces affreux instants est ineffaçable, leur empreinte douloureuse doit rester à tout jamais dans le cœur !
    Cependant, au milieu de mon affliction, j’ai eu à rendre grâce à la providence de toutes les consolations qu’elle m’a accordées ; tant de vertus ne pouvaient demeurer stériles, et les prières des pauvres, que mon excellent père aimait tant à secourir, devaient porter leurs fruits ; une fin chrétienne a couronné cette belle vie, et tous les secours de notre religion lui ont été appliqués jusqu’à la fin ; il reçut tous les sacrements dix jours avant sa mort, avec de très bonnes dispositions, et un esprit parfaitement présent ; rien ne fût hâté, mais tout vint en temps opportun et utile ; aussi, j’y ai puisé un renouvellement de foi et de confiance, qui je l’espère me soutiendra dans toutes les circonstances. Dieu ne nous a pas abandonné, nous avons senti efficacement son divin secours, sans cela nous n’eussions pas trouvé la force nécessaire pour fournir notre carrière jusqu’au bout, pour boire jusqu’au fond cet affreux calice ! Le deuil unanime de tout le pays a été pour nous également d’un grand prix ; il y a dans ces témoignages honorables d’estime, de regrets, et de vénération, qui ont accompagné la mémoire de mon père quelque chose de doux et de consolant dont le cœur aime à se nourrir. Deux discours ont été prononcés sur sa tombe, au milieu des pleurs de tous les assistants, un par un jeune médecin (Mr Robin) et l’autre par un homme du peuple (un nommé Prudhomme), ce dernier, interprète naturel d’une classe pour laquelle mon père avait tant fait, est celui qui a produit l’effet le plus touchant, et dont nous avons été vraiment très étonnés ; cet héritage de bénédictions est pour nous le plus précieux à recueillir ; néanmoins il faut aussi que nous nous occupions de régler nos affaires de partage, le plus tôt possible, à cause de mon frère, qui va arriver dans une quinzaine de jours, et dont la destinée errante ne nous permet pas de compter sur sa présence pour plus tard. Mais je ne veux pas rompre avec mon pays et mon passé pour cela, et je conserverai les propriétés de la Côte si elles me sont dévolues ; quant à la maison paternelle, elle doit nécessairement se vendre, parce qu’il ne convient à la fortune d’aucun de nous de garder un immeuble improductif de cette valeur ; ce sera un véritable sacrifice, dont je sens d’avance le déchirement mais il est inévitable. En gardant des propriétés dans le pays, je n’y serai pas certainement étrangère, et j’aurai plus d’un motif pour y revenir le plus souvent qu’il se pourra ; la pensée de m’y retrouver quelquefois réunie aux amies de ma jeunesse, sera toujours pour moi un attrait puissant, et je saurai dompter de pénibles impressions pour savourer encore ces douces heures d’intimité. J’ai reçu il y a peu de jours une bonne et touchante lettre de ta sœur, qui m’écrit dans une de sa fille ; je lui ai répondu hier, également sans son couvert. Je n’ai vu celle-ci qu’un instant depuis mon retour, car je ne suis allée passer que quelques jours à Grenoble, mais j’espère la voir un peu plus souvent quand je serai de retour de la Côte ; mon frère n’ayant que la premiere quinzaine de septembre à nous donner, nous sommes forcées de partir les premiers jours du mois prochain pour cette triste réunion ; malgré tout le plaisir que nous aurons à revoir mon frère, nous eussions désiré un retour moins prompt dans ces tristes lieux ; il nous semble que nous n’avons pas eu le temps de bien respirer, mais n’est-ce point l’histoire de chacun ? D’émotions en émotions, de sollicitudes en sollicitudes, d’affaires en affaires, on va, on va, on va !... Je pense que je reverrai à la Côte Mme Boutaud qui doit être revenue de Plombières et dont je n’ai pas encore eu de nouvelles ; elle me parlera longuement de toi et de ta fille, dont elle était très enchantée, et sur laquelle, elle avait des vues ….
    Je ne doute pas que ton Paul ne te soit revenu courbé sous le faix des couronnes qu’il a recueillies cette année ; quant à moi je suis heureuse que ma fille ne soit pas appelée à de pareils concours, car je craindrais fort que sa paresse ne ménageât guère de jouissances à mon amour-propre ; sa fièvre de politique est plus forte que jamais, et il faut convenir comme tu dis, que les événements sont peu propres à l’attiédir. Elle prétend qu’elle a des idées rétrogrades, et elle a raison, car elle loge dans sa cervelle de quinze ans tous les raisonnements encroûtés des vieilles perruques légitimistes, c’est quelque chose de comique vraiment que son entêtement sur ce point. La république n’est donc point encore son affaire ; quant à nous gens raisonnables, nous serions bien en peine de savoir ce que nous devons désirer, pour obtenir enfin l’ordre et la tranquillité dont nous avons un si grand besoin ; nous avons quelques garanties de plus maintenant dans nos gouvernants, qui paraissent animés de bons sentiments et de la fermeté nécessaire. Mais quelle tâche que la leur !....
    J’ai eu une lettre d’Élise qui me parle de toutes les heureuses qualités de son cher St Ange ; il y a longtemps que je l’avais jugé ainsi, et que je trouvais que la grande préférence qu’on accordait à son frère n’était pas motivée. J’ai eu aussi des lettres d’Henry et de Félicia qui ont bien voulu s’associer pleinement à mon chagrin dès les premiers instants ; je remercie Zélie de la part qu’elle y prend aussi, elle doit comprendre mieux que personne tout ce que j’ai dû éprouver, son deuil récent lui laisse la mémoire encore fraîche de ces terribles émotions. Je l’embrasse tendrement ainsi que ta fille, après t’avoir préalablement donné cette affectueuse étreinte d’un cœur dévoué N
    Mon mari et ma fille t’envoient leurs compliments empressés N

Lettres de Camille Pal

2011.02.296 Septembre-novembre 1831 (?) À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir 2011.02.287.


     Vous m’avez permis, Mademoiselle, de vous écrire, de me rappeler à votre souvenir ; combien aujourd’hui cette faveur me paraît précieuse ; je ne puis perdre la douce habitude de vous confier tous mes sentiments, de vous parler de mon amour, de l’espoir que j’ai de vous le voir partager un jour. Ah ! Si c’est une illusion par pitié ne la détruisez pas ; mais non vous m’aimerez, votre cœur répondra au mien, mon bonheur, toute mon existence est attaché à cette pensée.
    Depuis votre départ je ne me reconnais plus, moi qui défiais le malheur je ne puis supporter votre absence ; que j’avais tort de vous vanter mon courage, je sens aujourd’hui que je n’en ai point contre les peines du cœur.
    Daignerez-vous me répondre, que je désire apprendre que vous êtes heureuse, si je souffre que j’ai au moins la consolation de savoir que je souffre seul.
    Veuillez, je vous prie, présenter mes respectueux hommages à Monsieur votre Père et à Madame votre Mère ; Mille et Mille nouveaux remerciements à Mademoiselle Adèle, elle seule a compris combien absent l’on avait besoin d’espérance.
    Agréez, Mademoiselle, la nouvelle expression de mon inviolable attachement.

C. Pal

Mardi 20 novembre [?]

P.S. Je pars après-demain pour Dijon où j’arriverai dimanche prochain ; mon adresse est 

Camille Pal
    Hôtel du Parc
Dijon
Côte d’or

2011.02.297 Septembre-novembre 1831 (?) À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir 2011.02.287.


    Mademoiselle,

    Il ne m’est plus permis, je pense, de garder plus longtemps les témoignages précieux de votre estime, et quoiqu’il m’en coûte, je le dois, il le faut ……. La pureté des sentiments que vous m’aviez inspiré, mademoiselle, peut seule excuser l’imprudence avec laquelle je m’y étais abandonné, combien de fois depuis ai-je eut à regretter de n’avoir pas opposé à ce penchant la force de la raison …… Mais comme elle est faible cette raison auprès des impulsions de la nature, de ses moyens même les plus simples !..... Mais diminuer [?] mes reproches, en m’apprenant que vous m’avez conservé votre estime à laquelle j’attache le plus haut prix ? que vous avez apprécié mes efforts ? que vous n’avez pas vu en moi un malhonnête homme ? J’ai cherché à me préparer à l’événement qui nous séparera peut-être pour la vie, j’avais voulu le prévenir, car il m’a été impossible de ne pas vous lier à mes projets depuis que je vous ai connu …… Il faut attendre encore du temps.
    Si les souvenirs que vous pouvez me conserver ne vous sont point pénibles, s’ils peuvent s’accorder avec vos devoirs, n’oubliez pas celui qui vous a voué pour la vie un attachement aussi profond que respectueux, tous ses vœux sont pour votre bonheur, en faisant celui de l’homme avec lequel vous avez lié votre sort, vous devez y trouver le vôtre, toute ma consolation sera de l’apprendre ……..
    Ménagez votre santé, loin de vous je cultiverai l’amitié de votre famille et j’entendrai parler encore de vous par des gens qui vous aiment, je le pourrai …… Adieu, il faut finir, mon cœur est trop ému — J’ai hésité si j’irais vous présenter mes hommages, mais je dois cette démarche à madame votre mère, j’espère être maître de moi. Adieu ! adieu !

2011.02.287 Vendredi 9 décembre 1831 À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale Image

Le mariage de Nancy Berlioz et Camille Pal avait été annoncé officiellement au cours de novembre 1831 (cf. CG nos. 247-9 et 2011.02.296); cette lettre est la première d’un groupe de 5 lettres de Camille Pal à Nancy datant de peu avant leur mariage, auxquelles s’ajoutent deux lettres de Nancy à Camille Pal datant l’une de juste avant et l’autre de quelques semaines après ce mariage (2011.02.277 et 2011.02.279; cf. aussi 2011.02.308). — Les ‘événements de Lyon’ dont il est question sont le soulèvement des Canuts le 22 novembre, leur prise de pouvoir et la sanglante répression qui s’ensuivit (voir les lettres de Berlioz d’Italie, CG nos. 250, 251, 255, 257).


    Grâce au ciel mes affaires sont enfin terminées dans ce triste pays ; je pars dans quelques heures pour Paris, mais je ne veux pas quitter Dijon, Mademoiselle, sans me rappeler à votre souvenir. Que les huit jours qui viennent de s’écouler m’ont paru longs, à chaque instant de nouveaux retards, de nouvelles contrariétés, et moi qui me fâche assez rarement j’ai presque constamment été en colère ; il est des moments dans la vie où toutes les affaires vous deviennent pénibles ; absorbé par une seule pensée tout ce qui ne s’y rattache pas vous est importun. Lorsque de trop mauvaise humeur je ne savais plus à quel saint me vouer, je recourais à un talisman dont le charme était toujours certain ; je relisais votre lettre, j’en interprétais chaque pensée au gré de mon amour, je cherchais à y trouver l’expression de ce sentiment et quelquefois emporté par mon imagination je croyais l’y reconnaître ; l’on se persuade si facilement [de] ce que l’on désire bien vivement. Mais bientôt me rappelant toute votre bonté, je ne pouvais plus croire que vous eussiez voulu me faire deviner mon bonheur, il doit être si doux de pouvoir rendre heureux ceux que l’on aime.
    Je vous disais dans ma dernière lettre que j’espérais que le retard que les événements de Lyon avaient apporté à mo[n] voyage ne me forceront pas à remettre mon retour, j’en ai aujourd’hui la certitude ; je serai à Grenoble à la fin de ce mois où je ne m’arrêterai que le temps nécessaire pour remplir des formalités indispensables … je ne puis sans émotion penser au bonheur de vous revoir, de ne vous plus quitter…. Je vous ai donné dans ma [der]nière lettre mon adresse à Paris : Rue de Grenelle St Germain No 83.

2011.02.288 Vendredi 16 décembre 1831 À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir 2011.02.287.


    Je vous écris, Mademoiselle, sans savoir si ma lettre vous parviendra, ignorant si vous êtes de retour à la Côte, mais j’ai besoin de m’entretenir avec vous, de vous dire combien votre lettre que j’ai trouvée en arrivant à Paris m’a rendu heureux ; non, la douce confiance que vous me témoignez ne sera point trompée ; vous le savez, si jamais quelque crainte est venu me troubler c’était pour votre bonheur que je tremblais ; vous connaissant peu, ignorant comment vous compreniez la vie, tout devait m’inquiéter ; rassuré aujourd’hui, moi aussi j’ai pleine confiance dans notre avenir.
    Je n’ose plus vous parler d’un sentiment qui vous est encore bien étranger, je craindrais de vous peiner ; un jour peut-être nous pourrons nous entendre, jusque là je dois le renfermer dans mon cœur ; heureux de votre amitié que je suis sûr de mériter elle suffira à mon bonheur.
    Je ne puis vous dire toutes les contrariétés que j’éprouve, je ne puis finir aucune affaire ; ce sont tous les jours de nouveaux délais, de nouvelles écritures ; si cela dure je partirai s[ans] rien terminer, bien décidé à quitter Paris aussitôt après les fêtes ; ma faible raison ne pourrait résister plus longtemps aux sentiments qui me rappellent auprès de Vous …

Paris 16 décembre 1831

2011.02.289 Jeudi 29 décembre 1831 À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir 2011.02.287.


    Ce n’est, Mademoiselle, que quelque moment avant que de monter en voiture, que votre dernière lettre m’a été remise ; je profite du peu d’instants qui me restent encore pour vous exprimer combien elle m’a rendu heureux, j’ai besoin de vous dire tout mon bonheur …. Que j’ai été touché de cette douce modestie qui vous faisait craindre de me confier vos sentiments ….. Non je ne m’étais pas trompé, mon cœur avait deviné le vôtre, ah ! et aujourd’hui une nouvelle existence va commencer pour moi, il y a toute une vie de bonheur dans cette pensée, je suis aimé … Je ne puis vous exprimer tout ce que j’éprouve, je ne puis vous dire tout mon amour et vous avez pu douter de la durée de mes sentiments .. moi, cesser de vous aimer …. non, vous ne l’avez pas pensé.
    Je pars dans quelques instants pour Dijon où je serai obligé de m’arrêter deux ou trois jours pour une affaire imprévue ; je ne puis vous dire combien tous ces retards me tourmentent, avec quelle impatience je les supporte, non je ne pourrai longtemps exister ainsi et cependant je suis heureux, heureux autant qu’on peut l’être …

C. Pal

    29 décembre 1831

    Je viens de charger mon frère de faire parvenir à M. votre Père les pièces qui peuvent être nécessaires pour remplir les formalités nécessaires.

2011.02.290 Jeudi 28 février 1833 À Adèle Berlioz-Suat Transcription littérale Image

Sur la passion conçue par Berlioz pour Harriet Smithson à la suite du concert du 9 décembre 1832 au Conservatoire, voir ci-dessus 2011.02.280. L’opposition du Dr Berlioz amena Hector à adresser en février à son père des ‘sommations respectueuses’ (voir CG nos. 320-4), à la grande consternation de sa famille, comme le montre cette lettre de Camille Pal à la fin de février, et celles de Félix Marmion du 6 mars (2011.02.406), de Nancy du 20 mars (2011.02.281) et du 27 août (2011.02.282). Voir aussi les lettres de Félix Marmion du 10 février et 31 mai, et du Dr Berlioz du 20 février, toutes à la BnF et transcrites sur ce site. On tenta de dissuader Berlioz de son projet, mais en pure perte: le mariage fut célébré le 3 octobre 1833 à l’ambassade britannique à Paris, et Adèle fut le seul membre de sa famille a soutenir son frère dans sa décision (CG nos. 332, 336, 337, 347, 360, 363, 370). Voir la lettre (en anglais) que lui écrivit Harriet Smithson-Berlioz le 26 décembre 1833 (2003.01.03), avec la traduction française de Berlioz lui-même (2003.01.04).


    Combien je prends part, ma bonne petite sœur, à toutes les peines que vous et votre famille éprouvez dans ce moment ; depuis longtemps je prévoyais le fatal dénoûment de l’affaire d’Hector. J’aurais bien désiré que votre excellent père eût pu éviter l’ennui de la signification d’actes respectueux, mais il se devait, il devait à sa famille de constater publiquement son refus.
    Je crois, ma petite sœur, que vous vous exagérez les conséquences de la nouvelle folie de votre frère ; et d’abord la personne qu’il va épouser sort de la classe commune des artistes dramatiques, soit par son talent soit par ses mœurs, qui jusqu’à présent ont eté irréprochables. Elle appartient à un pays où les comédiens ne sont pas comme en France frappés par le mépris public ; enfin sa famille est honnête, quoique peu fortunée. Sous tous ces rapports l’alliance que va contracter Hector n’a rien de déshonorant, soit pour lui soit par sa famille, malgré les préjugés qui existent dans notre société.
    Je ne veux pas en vous parlant ainsi, ma bonne sœur, justifier la conduite de votre frère ; les chagrins qu’il cause à sa famille, la résistance qu’il oppose à la juste volonté de ses parents sont inexcusables. Je crains bien au reste qu’avec les passions violentes que nous lui connaissons, son peu de force et de courage pour les combattre, il ne soit bientôt le plus à plaindre.
    Il est bien inutile de vous dire que cet événement ne peut en rien influer sur moi ; il ne me touche que par les chagrins qu’il vous cause, et si je pouvais vous aimer davantage vous et tous les vôtres, vos peines augmenteraient mon attachement. Mais c’en est trop sur ce sujet ; vous me connaissez je l’espère assez, ma petite sœur, pour ne pas avoir besoin de me justifier auprès de vous.
    Nancy continue à se bien porter, elle a été moins affectée que je ne le craignais ; depuis longtemps elle était préparée au dénoûment de cette malheureuse affaire.
    Adieu, ma petite sœur, [dites?] à vos bons parents que je partage bien toutes leurs peines ; espérons que les premiers moments passés ils verront avec plus de calme les résultats probables de ce pénible événement.

Votre affectionné frère
Camille Pal

Grenoble 28 février 1833

2011.02.291 Lundi 12 juin 1848 À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale Image

Nancy Pal était alors à La Côte pour s’occuper de son père dont la santé s’aggravait depuis plusieurs mois (voir les lettres d’Adèle 2011.02.222 et 2011.02.250, et la lettre suivante). — Nous n’avons pu indentifier l’abbréviation (sans doute un titre) qui suit la signature de Camille Pal (voir l’image); de même pour la lettre suivante.


Grenoble, le 12 juin 1848.

    Je reçus le jour même de ton départ, ma bonne amie, la lettre de ton père adressée par erreur à Voreppe, qui t’engageait à retarder ton voyage et te prévenait qu’il ne t’enverrait pas chercher à La Frette ; j’étais donc bien impatient de recevoir de tes nouvelles pour savoir comment tu te serais transportée de La Frette à la Côte, lorsque j’ai reçu ta lettre qui m’a rassuré sur ton voyage qui heureusement s’est bien passé.
    Ton pauvre père a donc encore voulu tenter une de ses malheureuses épreuves sur l’opium ; j’espérais que sa dernière expérience qui lui avait été si funeste l’aurait tout à fait dégoûté d’en essayer une nouvelle. Je pense que maintenant revenu à un régime de médicamentation forcé il reprendra toute la santé que son âge et ses infirmités peuvent laisser espérer.
    Nous attendrons ta première lettre pour connaître tes intentions au sujet de ton séjour à la Côte et savoir ce que nous devons faire.
    Je n’ai aucune nouvelle à te donner sur notre ville ; nous sommes allés hier à St Vincent où nous avons trouvé les vers à soie à la Bruyère, ils ont parfaitement réussi ; on décoconnera lundi prochain, nous espérons les vendre 3.25 [fr.] le kilo. C’est encore un prix passable.
    Ma sœur continue à ne pas aller trop mal ; elle vient tous les soirs assister à notre dîner qui n’a lieu qu’à 8 heures du soir.
    Les Dames Gagnon sont toutes rétablies ; Orouse [?] est également tout à fait remise, son indisposition n’a pas eu de suite. J’oubliais de t’apprendre la mort de Madame Josep[h] Périer décédée après une courte maladie ; toute la famille est en grand deuil.
    Tu trouveras ci-incluse une lettre de ta sœur que j’ai reçue hier.
    Adieu, ma bonne amie, Mathilde qui est assez sage depuis ton départ te fait mille caresses ainsi que moi.

C. P.

    Mille amitiés pour moi à ton excellent père.

2011.02.292 Mercredi 19 juillet 1848 À Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir la lettre précédente (2011.02.291). Berlioz était revenu de Londres à Paris vers le 14 juillet; le 18 ou 19 il écrivit à Camille Pal pour lui accuser réception de sa lettre (CG no. 1215). — Le Dr Berlioz mourut le 28 juillet; Nancy était à son chevet (2011.02.385, 2011.02.286).


Grenoble 19 juillet [1848]

    Je ne puis te dire, ma bonne amie, combien tes dernières lettres m’ont affligé ; tu connaissais mon attachement pour ton excellent père, tu dois comprendre toute ma douleur en perdant l’espoir de le conserver encore longtemps. Notre séparation dans de semblables moments rend encore notre position plus triste s’il est possible. J’espère que ta sœur est auprès de toi et que son bon cœur lui rappellera tous les devoirs qu’elle a à remplir. Je n’ai pas besoin de te dire que dimanche de grand matin je m’empresserai d’accourir auprès de toi.
    J’ai reçu samedi dernier une lettre d’Hector qui m’apprend son retour à Paris et me prie de lui envoyer le trimestre échu de sa pension, ce que je me suis empressé de faire, en lui faisant connaître la maladie de son père mais sans cependant vouloir trop l’effrayer.
    Ma sœur est un peu indisposée dans ce moment d’un rhume de chaleur, mais il faut si peu de chose pour la mettre à bas.
    Adieu, ma bonne amie, il me tarde bien d’être auprès de toi pour partager toutes tes peines.
    Je t’embrasse bien tendrement ainsi que la pauvre Mathilde.

C. P. 

L’adresse d’Hector est :
Chez M. Brandus
Éditeur de Musique
Rue Richelieu 97.
Paris

2011.02.294 Mardi 8 décembre 1868 À son beau-frère Hector Berlioz Transcription littérale

CG no. 3376 à Camille Pal du 11 novembre 1868 fait partie du même contexte que cette lettre et la suivante: dans les derniers mois de sa vie Berlioz se tourmentait sur l’état de ses finances.


Grenoble 8 décembre 1868.

    Mon cher Hector

    J’ai reçu hier soir seulement votre dernière lettre datée du 4 de ce mois ; j’ai vu avec peine que vous étiez toujours souffrant, c’est une terrible chose qu’une névralgie, surtout lorsqu’elle est aussi douloureuse et aussi persistante que la vôtre ; heureusement cette maladie ne présente aucun danger sérieux.
    Quant à vos affaires, vous devez savoir que je n’ai aucun fonds à vous, toutes les fois que j’ai reçu des à-comptes de vos acquéreurs du Jacques, je me suis empressé de vous les adresser au moyen de mandat sur la Banque de France*, c’est ainsi que vous avez reçu sur les prix des ventes dont s’agit en capital ou intérêts la somme de 44,809 fr.
    Votre dernier acquéreur vous doit encore une somme assez importante dont son notaire, Me Julhiet, vous a adressé le compte dans le courant du mois dernier, mais il n’y a rien d’exigible dans ce moment ; si vous avez besoin de fonds je vous engage à vendre quelques actions de chemin de fer, ou si mieux vous aimez à vous adresser à M. Suat qui a des fonds à vous qui sont toujours disponibles et qu’il doit tenir à votre disposition.

Adieu, mon cher H.

* dont vous m’avez toujours accusé la réception.

2011.02.295 Lundi 28 décembre 1868 À son beau-frère Hector Berlioz Transcription littérale Image

Cette lettre est en réponse à la lettre de Berlioz à Camille Pal CG no. 3377 du 26 décembre, et renvoie à la lettre de Camille Pal ci-dessus.


Grenoble 28 décembre (18)68.

    Mon cher Hector

    Je reçois à l’instant votre dernière lettre qui m’a fort surpris ; vous vous plaignez de ne pas recevoir de mes nouvelles et il n’y a pas 15 jours que je vous ai adressé une longue lettre dans laquelle je vous donnais des détails sur toutes vos affaires ; je vous disais que suivant les conditions de son acte de vente votre dernier acquéreur n’avait rien à vous payer dans ce moment, mais qu’il vous serait redevable le 1er novembre prochain prochain des intérêts de ce qu’il reste vous devoir sur son prix de vente ; il vous payera exactement comme il l’a fait jusqu’à présent et je vous en adresserai le montant aussitot que je l’aurai reçu. #
    Je vous disais ensuite que si vous aviez besoin d’argent je vous engageais à vendre quelques-unes de vos actions des chemins de fer, ou si mieux vous aimiez à vous adresser à M. Suat qui a des fonds à vous qui sont toujours disponibles.
    J’espère, mon cher Hector, que cette lettre vous parviendra exactement et que vous me donnerez de meilleures nouvelles de votre santé dans votre première lettre.     
    Votre bien devoué

C. P.

# quant au capital qu’il [la fin du texte manque]

Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997; pages Lettres de la famille du compositeur créées le 11 décembre 2014, mises à jour le 1er avril 2015.

© Musée Hector-Berlioz pour le texte et les images des lettres
© Michel Austin et Monir Tayeb pour le commentaire et la présentation

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