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CONCERT DE M. HECTOR BERLIOZ.

Roméo et Juliette, symphonie dramatique.

par

Jules Janin

publié dans le

Journal des Débats, 29 novembre 1839 (p. 1-2)

Cette page présente un compte-rendu de la première de Roméo et Juliette, écrit par Jules Janin, collègue et fidèle ami de Berlioz. L’exécution de la symphonie eut lieu dans la salle du Conservatoire le 24 novembre 1839 sous la direction de Berlioz.

Dans son compte-rendu du 25 novembre de représentations du Coriolan de Shakespeare au Théâtre-Français, Janin évoque brièvement le concert de Berlioz en ces termes :

“ Et maintenant, allons vite au concert de Berlioz.

…… J’arrive de ce concert ; les applaudissemens les plus furieux et les mélodies les plus charmantes retentissent encore à mon oreille et à mon cœur ; mais il m’est impossible de vous parler aujourd’hui même de Roméo et Juliette, la nouvelle et admirable symphonie de Berlioz ; mon âme est trop pleine, rien n’en sort. Donnez-moi un peu de temps pour me souvenir de ce grand drame si rempli de passions et d’épouvantes de tout genre, si rempli d’amour, d’éloquence, de génie et de douleurs (Journal des Débats, 25 novembre 1839, p. 3). ”

Le compte-rendu de Janin de Roméo et Juliette parut dans le Journal des Débats du 29 novembre (et non pas le 24, comme il est dit dans Correspondance Générale tome II, p. 602 n. 1). La lettre de Berlioz à Janin le remerciant de son article (CG no. 686) est datée du 28 novembre par Berlioz, ce qui est manifestement erronné, puisque l’article de Janin a paru le lendemain 29 novembre. Le cachet de la poste porte la date du 29 novembre et confirme que Berlioz a dû écrire à Janin le jour même de la parution de son article.

Le texte ci-dessous, encore peu connu, a été transcrit d’après une image du texte original qui se trouve à la Bibliothèque nationale de France.

Nous avons conservé la syntaxe et l’orthographe du texte original ; on remarquera notamment les désinences au pluriel en –ans ou –ens, et non –ants ou –ents (par exemple, touchans pour touchants ; amans pour amants), ainsi que Shakspeare pour Shakespeare.

 

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Feuilleton du Journal des Débats.

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CONCERT DE M HECTOR BERLIOZ.

Roméo et Juliette, symphonie dramatique.

    Allons, venez avec moi. Avez-vous eu cette nuit de beaux rêves, avez vous vu la reine Mab traînée dans sa coque de noisette sculptée par les fées ? Enveloppez-vous dans votre plus chaud vêtement, et, une fois dans la salle, placez-vous dans l’endroit le plus sombre. Songez donc que tout à l’heure vous allez vous faire à vous-même un poëme, dont le musicien vous donnera les motifs touchans ou terribles. Ne demandez pas ce que c’est que la symphonie ! La symphonie, c’est le rêve éveillé, c’est tout ce qui passe dans l’âme humaine. Elle n’a besoin ni des paroles du poëte, ni du théâtre, elle va tout seul à son but, mais par mille sentiers détournés. C’est déjà beaucoup trop que notre musicien ait poussé la condescendance jusqu’à vous dire le sujet de ce touchant duo de l’espérance et de la crainte, de la joie et de la douleur. Il est trop bon vraiment d’avoir donné des noms connus à ces notes plaintives, d’avoir placé des paroles sous ces mélodies errantes. Qu’est-ce que la symphonie en ut de Beethoven ? C’est la symphonie en ut. Il ne s’est pas amusé celui-là à tant de commentaires. C’est à vous à deviner, à comprendre ce qu’il a voulu faire, sinon, non.

    Qui voudrait faire l’histoire de la nouvelle symphonie de Berlioz, aurait bien à dire. Quand cette idée lui vint pour la première fois, il était bien jeune, et il était encore plus pauvre. A peine s’il avait de quoi remplacer, quand elle se brisait, l’une des deux cordes de la guittare [sic] sur laquelle il a composé tous ses ouvrages. En ce temps là le vieux Shakspeare entrait enfin sur la terre de France avec armes et bagages. Il amenait avec lui ses comédiens et ses comédiennes en pleine ville de Paris. Shakspeare parlait sa langue maternelle dans cette France qui l’avait appelée si longtemps un barbare, et telle est la toute puissance du génie, que le parterre parisien prêtait une oreille attentive à ces grands drames, et que sans savoir un mot de la langue qui s’y parlait, il les comprenait tous.

    Un soir, dans ce parterre attentif et charmé, un jeune homme se glissa en toute hâte. Il était tout essoufflé, car il arrivait en courant de l’Opéra-Comique où il avait rempli son office dans les chœurs, à telle enseigne qu’il lui restait à la joue gauche un peu du fard des comparses. Avec l’argent qu’il avait gagné ce soir là, réuni à l’argent qu’il avait gagné la veille et 1’avant-veille, il avait acheté ce précieux billet de parterre. Du reste, son œil était fier, sa tête était haute, il y avait dans toute sa personne la noble résolution qui fait les grands artistes. Regardez bien ses yeux et son front, et vous reconnaîtrez un grand avenir. Ainsi était celui-là.

    Une fois assis, il se mit à regarder ce drame de tout son cœur, à l’écouter de toute son âme. Justement à ce moment solennel commençait la scène du balcon entre Juliette et Roméo. C’est là peut-être une des plus touchantes inventions de la poësie moderne. Le drame de l’amour heureux n’a jamais été plus loin. Les deux jeunes époux, réveillés à la douce chanson de l’alouette matinale, viennent sur le balcon de marbre respirer les douces senteurs du matin. C’est la première heure du jour, c’est aussi l’heure des adieux. Déjà dans le lointain se dessine le sentier fatal qui conduit de Vérone à Mantoue. « C’est le jour ! c’est le jour ! C’est bien l’alouette qui chante ! ce n’est pas le rossignol ! Hâte-toi ! va ! pars ! mon Roméo ! » Scène admirable ! Et notez bien que la jeune femme qui parlait d’une voix si tendre au sommet du balcon, était jeune et belle, et si blanche ! Et notez bien que jamais notre spectateur du parterre n’avait compris que la tragédie pût se jouer ainsi ! Aussi se prit-il à verser des larmes, puis après s’être bien recueilli dans son enthousiasme, après avoir humé lentement et goutte à goutte cette divine poésie, il sortit du théâtre. Le ciel était sombre et pluvieux, pas une étoile au ciel, pas un seule bruit dans la rue. Autour de notre poëte à pied, tout était silence, désespoir, solitude. Mais qu’importe ? A cet instant décisif dans sa vie, il se fit à lui-même ce serment : « Cette femme sera ma femme ! et de cette tragédie de Shakspeare, je ferai une symphonie quelque jour. »

    Or, ce qu’il a dit, il l’a fait, lui le pauvre homme sans nom, sans amis, sans protecteurs, perdu dans la foule des artistes oisifs et rêveurs, lui à qui le ténor de l’Opéra-Comique n’eût pas daigné rendre son salut, lui à qui la Dugazon n’eût pas dit — Grand merci ! s’il eût ramassé son sale mouchoir ! Oui, lui-même il a tenu son serment. En effet, qui l’eût cru ? et que c’est une belle chose la volonté, quand on est ainsi aidé et compris ; tout pauvre et tout obscur qu’il était, il avait été deviné par elle dans cette foule. Si bien qu’il est devenu le mari de cette belle fille anglaise qui lui a révélé le drame de Shakspeare, et qu’enfin, pour compléter son rêve d’amour et de gloire, il a fait sa symphonie de Roméo et Juliette ! Mais avant d’arriver là, que de soucis, que de peines infinies, que de luttes étranges, que de transes cruelles, et combien de ces douleurs cachées dans l’âme dont Dieu seul sait le secret ! Toujours est-il que sa double tentative a été heureuse ; que l’amour aidant, il est devenu le mari de cette belle femme dont le séparait un abîme, et que grâce à Paganini il nous a fait entendre la symphonie nouvelle, Roméo et Juliette. Et maintenant, jeunes gens, qui que vous soyez, apprenez par cet exemple à ne jamais désespérer de la fortune, et sachez que le talent finit toujours par rester maître du champ de bataille, quand on a du talent !

    Je voudrais bien, mais comment faire ? vous donner une juste idée de cette immense composition à laquelle ces deux cents musiciens suffisent à peine, avec toutes leurs voix, tous leurs instrumens et cette rare intelligence qui les anime. Ceci dérange toutes les habitudes reçues de l’analyse et de la critique. Il n’en n’est pas du musicien, comme du poëte qui a le droit de préparer son récit, d’arranger sa fable, d’annoncer ses personnages. Il faut absolument que le musicien, une fois qu’il s’est imposé un sujet, entre tout de suite dans son sujet. Ce n’est pas lui qui mène son drame, c’est son drame qui le mène. Le drame a bien le droit d’être diffus, incorrect, d’aller au pas, à ses aises, sans se hâter ; la symphonie au contraire ; elle marche d’un pas égal, elle n’a ni repos, ni trêve ; si elle veut, chemin faisant, analyser ou décrire, l’oreille impatiente, lui reproche sa lenteur. Ajoutez à toutes ces difficultés l’absence complète de tout ornement étranger ; un théâtre idéal, des décorations absentes, des chanteurs qu’on ne voit pas et qui sont des hommes comme tous les autres, rien qui attire l’attention du spectateur, rien qui commande ses respects, rien qui ressemble à l’illusion courante de l’art dramatique. Cette fois, mon pauvre artiste, il ne faut rien attendre que de vous seul.

    Ainsi fait-il ; et ce n’était pas un des moindres motifs de notre intérêt et de notre attention, ce jour-là, que de voir ce jeune maître, seul, au milieu de cet orchestre qu’il mène à son gré, jeter ça et là l’idée qui l’obsède, ici la douleur, plus loin la joie, là-bas le chant des buveurs ; tantôt plus haut que le ciel, tantôt plus bas que la terre, et cependant rester calme au milieu de ces chants d’amour, de ces chants de mort, de ces cris de vengeance. Lutte étrange d’un grand artiste avec cette foule qui l’écoute et qui tient son arrêt dans ses mains. Au moins quand le peintre expose son tableau, quand le poëte fait jouer son drame, peuvent-ils se soustraire à cette lutte d’où leurs destinées dépendent ; mais ici la lutte est double, l’œuvre se débat d’un côté, pendant que l’artiste paie de sa personne ; et ce terrible duel dure plus de deux heures. Oui, mais dans une loge de l’avant-scène il y avait un enfant tout blond qui écoutait la symphonie de son père, et à côté de l’enfant il y avait la mère, celle-là même qui avait inspiré la symphonie de Berlioz. Avec de tels auxiliaires on est bien fort.

    Silence ! l’introduction commence. Le chœur fait entendre ses graves et tristes harmonies ; le prologue vous raconte, à la façon du drame antique, ce qui va se passer. C’est fête dans la maison du vieux Capulet, la maison est remplie de musique et de lumières, dans les jardins la lune prolonge sa mélancolique clarté. Juliette et Roméo se promènent en silence sous ces ombrages éclairés. A la fin Juliette confie à la nuit son amour. Cette phrase, d’un effet doux et triste, annonce tout le drame qui va venir.

    Il y a là deux couplets chantés à merveille par Mme Wideman. Cette voix de contralto est belle, pleine, sonore, touchante. Mme Stoltz, qui les devait chanter, n’eût pas fait si bien valoir ces couplets-là, à coup sur. Ceci dit, le chœur recommence sa complainte, et il est impossible de mieux rendre ce scherzino difficile, où les voix, le chant, les instrumens, tous les fragmens épars de cette mélodie brisée se mêlent entre eux avec une grande précision. Tel est ce récitatif harmonique, comme l’appelle Berlioz. Ce petit chœur, comme il dit encore, se compose de quatorze chanteurs, et c’est merveille comme ces quatorze chanteurs nous font entendre les beaux vers de M. Emile Deschamps.

    Ainsi donc vous voilà bien initiés à la haine des Montaigus et.des Capulets, c’est le sujet de l’introduction. La seconde partie, ou si vous aimez mieux le second acte de ce drame, se passe toute seule et sans le secours d’explications préalables. Nous sommes en plein dans le drame. Tout ce que l’introduction promettait, l’andante et l’allegro vont le tenir, et au delà. C’en est fait, les passions que vous annonçait le petit chœur vont vous apparaître. Entendez-vous ce grand bruit de fête, l’éclat, l’entrainement, les transports de la joie, les robes de satin, les habits dorés, les diamans et les épées, les gantelets d’acier et les épaules nues ! vous vous croyez encore dans un de ces vieux palais de l’Italie, où tout est disposé encore pour le bal depuis trois cents ans qu’a eu lieu la dernière fête. Cette fois l’orchestre se divise en deux parties. Pendant que le premier orchestre répète le chant large de l’andante précédent, le second orchestre chante joyeusement le chant du bal, ces douleurs du dehors et ces joies du dedans se mêlent sans se confondre. L’andante et l’allegro se succèdent sans interruption, chacun jouant son rôle avec une persévérance incroyable. Que cette joie est vive et bruyante ! mais que cette tristesse est sombre et calme !

    Maintenant, abandonnez-vous tout simplement à l’idée qui vous obsède. Laissez-vous être heureux et charmé. Ne cherchez pas à mettre des idées de la terre sur cette harmonie divine. Ecoutez ! la fête disparaît et s’efface comme fait le rayon du soleil dans le nuage. Ce vaste palais si rempli tout à l’heure, maintenant il est désert. Toutes les lumières sont éteintes, toutes les danseuses se sont envolées. La fête n’est plus là, elle n’est plus nulle part. Il n’y a plus dans ces murs que la nuit, le silence, l’ombre douteuse, tous les chastes murmures d’un beau soir d’Italie. Voilà ce que chante l’adagio de sa voix la plus plaintive. Seulement, tout là-bas, sur la place, dans la ruelle, au détour de la rue, vous pouvez entendre la voix des moins amoureux ou des plus jeunes, qui fredonnent en toute hâte les derniers chants du bal. C’est bien là la jeunesse frivole qui oublie même l’amour. Cependant plus ces voix insouciantes se font entendre et plus l’adagio se lamente. Il pleure ainsi jusqu’à ce que tout fasse silence là-bas comme ici. A la fin le chant cesse peu à peu. Il fait nuit tout à fait dans la maison des Capulets. Les amans eux-mêmes s’endorment.

    Alors paraît et se montre, dans son fantastique appareil, la reine Mab. Pendant que se reposent pour une heure, les passions de la terre, le drame peut bien faire halte quelque part ; c’est un droit que n’a pas la symphonie : une fois lancée, il faut qu’elle aille toujours. Voilà pourquoi notre musicien a introduit la reine Mab dans ce drame lamentable, pendant que c’est à peine si elle est indiquée par Shakspeare. Mais une fois ce léger anachronisme accepté, remarquez, je vous prie, l’effet aérien et féerique de ce long passage, exécuté par tous les violons en sons harmoniques entremêlés des notes harmoniques des harpes. En même temps, à travers cette fantasmagorie balladine, si vous écoutez avec cette attention souriante que commande ce rêve sautillant et scintillant, vous vous demanderez, non sans inquiétude, quels sont donc ces petits bruits secs et bien accentués que vous n’avez découverts encore dans aucun orchestre de ce monde ? Je le crois bien, car les instrumens ressuscités que vous entendez là, ce sont tout simplement ces petites cymbales antiques dont il est parlé dans tous les poëtes de l’école de Pindare. Ces petites cymbales étaient restées enfouies, avec le dithyrambe, dans les cendres de l’antiquité, lorsque, dans les ruines de Pompéï, Berlioz découvrit l’instrument humilié, qui depuis tant de siècles n’avait pas fait entendre son petit cri de cigale amoureuse dans les bois. Il ramassa à tout hasard cet airain musical, et qui sait ce qui peut arriver ? Il se retira plus heureux que s’il eut retrouvé les deux bras qui manquent à la Vénus de Milo. Il me semble l’entendre, quand il ramassait ces instrumens qui se croyaient à jamais égarés, se dire à lui-même comme ce serviteur des Capulets : « Il est écrit que le cordonnier se servira de sa toise, et le tailleur de pierres de sa forme ; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. » Qui diable, en effet, eût jamais pensé, même Berlioz, qu’un jour il emploierait dans son orchestre les cymbales des prêtres de Cérès ?

    Toujours est-il vrai de dire que ces quatre petites cymbales sont très d’accord, et qu’elles sont d’un bien piquant effet, et véritablement il était difficile de trouver un meilleur accompagnement pour cette reine Mab, que traînent de minces atômes. « Les roues de son carosse sont faites des pattes des faucheux, l’impériale d’ailes de sauterelles, les harnais, des rayons humides d’un clair de lune. C’est dans cet équipage qu’elle galoppe la nuit à travers les cerveaux des amans, et ils rêvent d’amour. »

    Cependant toute cette catastrophe s’est accomplie comme l’a dit le chœur. Etait-il besoin de nous expliquer encore ce qui se passe sous les tombeaux et toute cette lamentable histoire de Juliette ressuscitée sur le corps de Roméo qui vient de mourir ? Maintenant, en effet, que nous sommes entrés, les yeux pleins de larmes, dans tous ces mystères, nous n’avons plus guère besoin de toutes ces explications. Le musicien et nous, nous nous comprenons sans le truchement des voix et du chœur. Cette marche funèbre, d’un effet désolant, ces voix qui disent sans cesse et sur une seule note : — Jetez des fleurs ; cet orchestre qui, au milieu de sa mélodie funèbre, ramasse cette note de désolation et de mort, ces voix qui reprennent aux instrumens la note qu’ils leur ont prêtée, tout ce travail harmonique d’une inspiration si puissante, qu’est-ce donc tout cela, sinon le convoi funèbre de Juliette ? Ainsi elle descend sous ces sombres voûtes, et avec elle descend la mélodie, et l’une et l’autre elles se trouvent enfermées dans le même caveau, dans le même linceul. Alors figurez-vous que le musicien, acharné à son œuvre, se met à vous raconter à sa façon ce qui se passe dans les tombeaux des Capulets. Sous son voile blanc Juliette repose. La mort pèse sur elle, comme la gelée sur la plus douce des fleurs de toute la prairie. Tout est changé : les instrumens de la danse servent de cloches funèbres, le diner de l’hymen est un repas des morts, les fleurs de la noce couvrent un sépulcre. Pauvre cadavre vivant enfermé dans la tombe d’un mort !

    Entre alors Roméo dans cette tombe, armé d’une pioche et d’un croc de fer. Il veut contempler encore les traits de sa bien-aimée. Ces projets sont sauvages et farouches. Entendez-vous ce qui se passe ? Vous croyez que c’est l’orchestre frénétique qui se débat dans sa douleur ? Non ! c’est Roméo qui se tue sur le corps de Juliette ! c’est Juliette qui revient à la vie sur le cadavre de Roméo. Eh ! qui donc, sinon Juliette, qui sort de la mort, pourrait exécuter d’une voix si douce, la phrase mélancolique du jardin ? Cette phrase revient peu à peu en lumière…. comme Juliette revient à la vie…. entrecoupée…. faible…. monotone…. délirante…. jusqu’à ce qu’elle puisse s’écrier, la malheureuse femme : « Qu’est-ce cela ? Une coupe dans la main de mon Roméo ? C’est le poison ! Et pas une goutte pour Juliette, l’ingrat ! Laisse-moi baiser ces lèvres pour y retrouver quelques gouttes de ce précieux cordial ! »

    Tout est dit. Le drame est accompli ; maintenant, que le finale éclate comme un grand finale d’opéra ! maintenant que toutes ces passions politiques se retrouvent en présence afin que le frère Laurence les écrase sans pitié, sous son indignation et sa colère ! La scène est grande et belle. Plus le frère Laurence élève la voix, et moins ils osent faire entendre leurs cris de rage, ces Capulets, ces Montaigus, ces ennemis vaincus par la douleur autant que par la voix du prêtre. C’est Alizard qui chante et d’une façon admirable le rôle du frère Laurence. Voilà de l’âme, de l’intelligence, une magnifique voix de basse, une méthode excellente ; quel malheur qu’il soit petit, et que le parterre si indulgent pour tant d’autres moins grands encore, n’ait pas encore voulu lui pardonner, à celui-là, l’exiguité de sa taille. Alizard a été très beau dans ce chant pathétique ; il s’est souvenu de ce que dit Shakspeare : Mon fils, parle simplement ; le musicien s’en était souvenu avant lui.

    Le second final à trois chœurs est plein de grandeur et de puissance, et certes il était impossible de mieux finir.

    Telle est l’histoire incomplète et tronquée de cette belle symphonie. J’ai hésité pendant trois jours à l’écrire, faute de mots pour m’exprimer. Jamais en effet analyse ne fut plus difficile à tenter ; et le moyen de louer dignement ce qu’on ne peut pas clairement exprimer !

    Le succès a été grand comme il devait l’être. La terrible partie que jouait Berlioz a été gagnée, complètement gagnée. Ceux qui l’ont abandonné, ceux qui l’ont trahi, ceux qui ont traité son opéra comme une œuvre d’enfant, ceux qui ont manqué pour Berlioz d’intelligence et de reconnaissance, le grand chanteur qui n’a pas osé combattre pour un pareil génie et qui l’a laissé là au milieu du chemin, que vont-ils dire, que vont-ils penser, le voyant si glorieusement relevé de sa défaite ? Ils n’ont plus qu’un mot à dire : — Je mords mon pouce ! comme disent les Capulets aux Montaigus.

    Mordez donc votre pouce jusqu’au sang, ingrats que vous êtes ! Ce n’est pas moi qui vous en veux empêcher. Nous cependant, battons des mains à notre héros ; faisons cortége à son triomphe, crions vivat ! à son passage, et encore une fois rendons grâce à Nicolo Paganini, qui a payé cette partition comme pas un roi de l’Europe moderne n’aurait osé la payer. — Soyez donc heureux avec nous, Nicolo Paganini, qui avez baisé les deux mains de Berlioz ! Que ce triomphe, dont la moitié vous appartient, rende un peu de force et de vie à votre corps usé par le génie ! Que l’heureuse nouvelle vous arrive sur ces doux rivages de la mer génoise, où resplendit dans toute sa pureté le beau soleil d’Italie, et que vous sachiez combien nous-mêmes, qui avons blasphémé contre vous dans un jour de colère, nous vous sommes reconnaissans et dévoués, Nicolo Paganini !

J. J.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 10 avril 2009

© Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

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