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Lettres de la famille du compositeur

Lettres d’Adèle Berlioz-Suat II: 1842-1847

(Textes corrigés, en ordre chronologique)

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Liste chronologique des lettres d’Adèle Berlioz-Suat

La transcription littérale des lettres d’Adèle Berlioz-Suat se trouve sur des pages séparées:

I.   Lettres R96.260.02, R96.856.1 à 3, 2011.02.116 à 153  
II.  Lettres 2011.02.154 à 196  
III. Lettres 2011.02.197 à 265, 2011.02.298  

1842

2011.02.166 Dimanche 1er mai 1842 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

C’est semble-t-il la dernière lettre de cette collection où Joséphine est appelée Finette par sa mère, mais le nom apparaît encore dans une lettre d’Adèle à son père du 14 juillet de la même année, quelques jours avant la naissance de Nancy Suat (voir BnF).


St Chamond dimanche 1er mai [1842]

    J’attendais impatiemment de vos nouvelles, cher papa ; je ne sais pourquoi j’étais inquiète de n’en pas recevoir, je comptais au moins sur une lettre de notre chère petite Mathilde, et la pauvre enfant n’était guère en état de faire ce grand travail. J’ai appris avec beaucoup de peine l’inquiétude qu’elle vous avait donnée, vos soins si tendres et si éclairés, cher père, devaient mettre complètement votre responsabilité à l’abri, mais malgré cela je comprends que l’absence de ses parents était ennuyeuse pour vous dans cette circonstance. À leur retour il ne sera plus question de maladie certainement, et grâce à votre sage précaution ils auront au moins pu jouir sans trouble de leur voyage ; ils vous devront donc, cher papa, de doubles remerciements, et de longues et aimables relations pour vous faire oublier les pénibles préoccupations causées par la rougeole de Mathilde.
    J’espère bien que Nancy me donnera ma part aussi de ses impressions de voyage ; je ne lui en ferai certainement pas grâce à son retour.
    J’ai reçu il y a quelques jours une longue et toute affectueuse lettre de Madame Veyron ; j’attendais de savoir l’arrivée de sa fille [Louise Boutaud] afin de lui répondre ; peut-être le mauvais temps d’aujourd’hui l’aura retenu à Pointières et si Raoul n’a point eu encore la rougeole elle n’osera affronter la contagion en allant vous voir certainement ; on [n’]aime pas à provoquer le mal pour ses enfants.
    Joséphine a échappé à l’epidémie qui a regné ici tout l’hiver, et si j’étais allée à La Côte ce printemps il est probable qu’elle n’aurait pas été plus favorisée que sa cousine ; les interminables précautions qu’il faut prendre m’auraient certainement extrêmement contrariée.
    Cette chère petite a été d’un bonheur extrême cette semaine ; je lui ai mis des culottes !…. Mathilde comprendra l’importance de cette inauguration ; cela prouve beaucoup sur l’article propreté …… puis cela donne un air grande fille ….. la joie de Finette était si grande qu’elle a voulu aller à l’Étude de son père faire admirer ses fameux patalons, aux deux clercs, à tous les gens de la maison ; c’était un délire très amusant. Sa toilette l’occupe beaucoup ; ce matin elle a pleuré une heure parce que la marchande de mode n’avait pas garni son chapeau de paille à son gré. Elle voulait les mentonnières attachées sous le menton comme Maman, et non pas dessus comme les poupons ; sa colère nous a fait rire aux larmes son père et moi. Je raconte cela pour amuser notre chère petite [conval]escente, le bon papa me [pa]rdonnera ces détails à cette intention.
    Marc est assez content de ses affaires cette année ; sans être très nombreuses elles sont très rendantes en général. Il en négocie une dans ce moment qui serait magnifique, si belle que je n’ose espérer qu’elle se termine ; mon mari s’en flatte, et je désire de grand cœur qu’il ait raison. Un acte de deux mille francs et plus, ce serait bien gentil, convenez-en, cher père ? La question se décidera cette semaine probablement.
    Adieu cher papa, n’épargnez pas pour moi les tendres caresses à Mathilde puisqu’elle a été si docile à vos ordres ; notre bonne Monique ne lui aura pas épargné les gâteries dans cette circonstance certainement.
     Mes amitiés à Mme et Mlles Pion.
    Nous vous embrassons tous bien tendrement ; adieu encore, cher père.

   Votre affectionnée fille
A S

2011.02.167 Mardi 5 juillet 1842 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Nancy Suat devait naître le 19 juillet 1842. Une lettre d’Adèle à son père du 14 juillet montre que les parents avaient d’abord hésité sur le nom à donner à leur deuxième enfant: ‘Joséphine se porte à merveille, elle est très entrain d’avoir une petite sœur que nous appelerons Charlotte ou Sylvie, et Humbert si c’est un garçon, du nom de mon beau-frère le missionnaire’ (voir BnF). — Marthe Boutaud allait naître le mois suivant. — Sur les élections qui ‘chauffent furieusement’, la lettre du 14 juillet donne de nombreux détails: les Suat appuyaient la candidature de leur ami M. Ardaillon qui se présentait pour être élu député une cinquième fois de suite, mais il échoua face à la coalition d’un groupe de légitimistes acharnés.


St Chamond mardi 5 juillet [1842]

    Ma dernière lettre s’est croisée avec la tienne, chère sœur, et je présume que celle-ci te trouvera enfin installée dans ton grand salon de St Vincent ; pour moi je ne trouve plus assez d’air dans notre petit appartement, c’est à mourir de suffocation chaque nuit. Mes promenades en chemise m’ont gagné je ne sais comment un gros rhume qui m’a horriblement fatiguée pendant plusieurs jours ; je me faisais pitié vraiment, heureusement il a été aussi court que violent et j’espère pouvoir recommencer demain à prendre des bains dont j’ai tant besoin dans ce moment de toute manière. Je compte les jours avec impatience et terreur jusqu’à ma délivrance ; je ne présume pas aller jusqu’à la fin de ce mois, mon médecin croit aussi que je devancerai, et pour cela il a eu l’obligeance de retarder son départ pour les eaux de St Galmier jusqu’au mois d’août. Je ne puis te dire, chère sœur, combien j’étais préoccupée de le voir s’éloigner, je n’ai aucune confiance aux autres médecins, c’était un tourment de plus pour moi en perspective dont je jouis d’être délivrée.
    De grâce ne parle pas du courage d’Odile, cela me rendrait furieuse. Je ne lui crois aucun mérite ; je t’assure, elle n’est pas organisée pour souffrir comme les autres femmes positivement ; elle a celle- un heureux privilège, fais-lui en mon compliment sincère ainsi que de sa grosse fille quand tu la verras ; elle court déjà peut-être ?
    J’ai reçu hier une lettre de Louise [Boutaud] qui ne se flatte pas d’être si intrépide ; elle doit repartir le 20 pour Tournon et sa mère n’ira la joindre que le 18 d’août. Je croyais qu’elle devait accoucher plus tôt ; ces dames sont enfoncées dans les noces et les réunions ; Louise me fait part en grand secret d’une nouvelle œuvre de sa mère …. J’attends qu’on m’en écrive officiellement avant d’adresser à notre charmante amie mon bien empressé compliment. Je suis heureuse de ce mariage, il me fait du bien au cœur ; ils doivent s’aimer et se comprendre …. Il n’y a que l’article finances qui ne sera peut-être pas assez brillant, mais enfin pour la rareté du fait il faut glisser là-dessus ; les parents s’exécuteront peut-être au contrat ? ..
    Il est probable que quand tu recevras ma lettre Mme Golety t’aura déja écrit la grande affaire, mais prudemment je serai discrète. Ne t’étonne plus que le voyage de Grenoble de cette dernière ait été ajourné ; elle ne pouvait laisser sa sœur dans un moment si décisif ; le mariage aura lieu à Paris à la fin du mois prochain.
    Je serais contente que tu ne susses rien afin de te faire chercher à deviner ; à la campagne on a l’esprit plus libre, et cela t’amuserait.
    Encore un désappointement de place dans notre famille ; le pauvre Victor a été joué comme son cousin, la place de Vienne est donnée à Mr Gauthier malgré la promesse formelle de Mr Teste le Beau, député de Vienne. Ma tante m’avait écrit que pour avoir la voix de mon père aux élections on assurait la place ; je m’étonnais il est vrai beaucoup qu’il eût voulu s’engager à se déplacer, même pour rendre ce service à son neveu. Mais de la manière dont ma tante m’écrivait, rien ne semblait plus définitivement arrêté de part et d’autre, et je ne puis m’expliquer tout cela maintenant ; tu me feras plaisir, chère sœur, de me donner le mot de l’énigme. Mon mari a reçu une lettre de François au sujet des démarches que nous avons faites et que nous ferons encore pour le placer ; il a été induit en erreur par sa mère, et demande mille explications toutes naturelles, et que Marc s’empressera de lui répondre ; du reste à son retour de Paris il viendra ici, c’est plus simple.
    Que de peine il faut donc pour se faire une petite position dans ce monde, c’est effrayant.
    Tu dois déjà songer au mariage de ta fille ; la mienne sera grande aussi avant que j’aie le loisir de m’en douter. Elle est bien gentille depuis quelques jours ; mon gros ventre la préoccupe beaucoup, dernièrement en me caressant elle sentit un violent mouvement de mon enfant : Oh ! ça bouge, Maman !.. qu’est-ce ça ? Puis c’était des éclats de rires ! Elle nous donne la comédie.
    Je ne puis m’expliquer que la petite d’Odile ne marche pas encore ; il n’y a pas une énorme différence d’âge avec Joséphine ; j’en conclurais que la mienne est étonnante.
    Tu est chanceuse avec tes cuisinières, chère sœur, j’aime à espérer cependant que ton calme agira sur ta nouvelle venue, et que tu pourras la garder.
    Je joins à ma lettre le reçu des trois cents francs que Camille a envoyés à Marc ; nous ne pensions pas que le fermier fût encore si exact. et mon père croyait cela payé depuis deux mois ; voilà la différence.
    Les élections chauffent ici furieusement ; je ne sais où fuir pour ne pas en entendre parler, c’est un fléau.
    Adieu, chère sœur, mille amitiés à ton mari ; j’embrasse tendrement Mathilde. Tu devrais bien me l’amener, mais je n’ose l’espérer ? Mes compliments aux dames Gagnon je te prie.

Toute à toi
A S

2011.02.168 Dimanche 2 octobre 1842 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Dans une lettre du 23 octobre Berlioz écrit à sa sœur Nancy: ‘Donne-moi de suite des nouvelles de notre pauvre chère Adèle dont la santé semble devenir bien mauvaise depuis quelque temps’ (CG no. 784). Sur le rétablissement dAdèle voir la lettre suivante (2011.02.259).


St Chamond dimanche matin [2 octobre 1842]

    Je fais un effort, ma chère sœur, pour t’écrire quelques lignes ; après la cruelle quinzaine que je viens de passer il n’est pas étonnant que je sois si faible. Je vais mieux maintenant, depuis hier je me lève plusieurs heures et je commence à manger, j’ai des faims féroces.
    Mon médecin m’a declaré que même dans trois semaines il ne pourrait sans une extrême imprudence me permettre un voyage ; me voilà, chère sœur, condamnée sans retour à ne pas vous voir cette année ….. J’ai bien pleuré, je t’assure, en apprenant ma condamnation.
    Faut-il être malencontreuse ? …. Après un été si cruel, si triste, j’avais tant besoin de me distraire, de bouger un peu et rien, … rien ! …. Tous mes préparatifs de départ étaient faits, je m’étais beaucoup donné de peine pour tout préparer, et au lieu de partir je me remets au lit pour faire une maladie.
    Enfin Dieu me donne patience, mais je suis bien découragée, bien triste.
    Mon bon Marc m’a soigné avec une tendresse extrême, il ne m’a quitté ni jour ni nuit, il oubliait de manger et de dormir … C’est bien doux, chère sœur, d’être aimée ainsi.
    Mes enfants vont à merveille ; Nancy veut me voir souvent, elle est toujours plus jolie et plus grosse.
    Si mon oncle est arrivé mille tendresses pour lui et mille regrets de ne pas aller l’embrasser.
    S’il vient ici il me fera du bien, mais je n’ose l’espérer.
    Adieu, chère sœur, la tête me tourne. J’embrasse tout le monde.

A S

2011.02.259 Vendredi 14 octobre 1842 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Voir la lettre précédente (2011.02.168).


St Chamond vendredi matin 14 [octobre 1842]

    Chère sœur 

    Monique m’est arrivée mardi à trois heures après un excellent voyage mais qu’elle avait trouvé bien long ; j’ai eu grand plaisir à la voir, à la questionner sur vous tous ; les lettres sont si insuffisantes que j’avais beaucoup à apprendre.
    Joséphine a été dans le ravissement de toutes les jolies choses que sa cousine Mathilde lui a envoyées ; c’était trop à la fois vraiment, mais ce qui a eu le plus de succès, c’est la montre ; elle ne l’a pas encore quitté une minute ni jour ni nuit, son admiration est telle que les dragées ont été oubliées momentanément ; voilà une preuve !.. Elle se trouve en bonne disposition dans ce moment de gentillesse, aussi Monique en est ravie, et son admiration stimule son babillage. J’étais très fière aussi de lui montrer ma Nancy, c’est un amour d’enfant, on ne peut pas en discovenir d’honneur ? Si tu la voyais avec ton joli petit bonnet qui lui va à merveille tu en serais charmée. À propos la délicieuse pélerine que tu as envoyée à Joséphine : tu l’aurais fait faire, ma bonne sœur, que les proportions ne seraient pas plus parfaites ; je te remercie mille fois de ton aimable attention, rien ne pouvait me faire plus de plaisir pour ses toilettes de cet hiver. J’ai bien regretté la lettre de ma chère Mathilde, surtout quand Monique m’a appris le grand chagrin qui a été cause du retard.
    Je t’admire, chère sœur, d’avoir eu le courage de ne pas la mener à Rives ; c’était une précaution un peu violente pour la pauvre petite, cela m’aurait fait une peine infinie d’en être témoin. Tu as dû être bien vexée aussi de ne pas rencontrer Mme Blanc ; sa lettre m’a fait grand plaisir, elle prétend qu’elle est déjà de ma force, j’en suis ravie ; la mort du fils Vallier a dû cruellement attrister leur réunion de famille. Elle attend sa mère sous peu.
    Je suis bien aise que Mme Veyron arrive enfin ; mon oncle pourra encore la voir. Dis-lui mille choses affectueuses de ma part, je te prie.
    Le projet de Monique était de repartir demain, mais mon mari étant obligé d’aller passer deux jours à Lyon l’a engagé fortement à attendre son retour afin d’être plus tranquille sur mon compte pendant son absence, et comme lui j’étais bien aise de la retenir jusqu’à son retour. J’espère que mon bon père me pardonnera cette prolongation de séjour et qu’il ne souffrira pas grâce à tes bons soins de l’absence de Monique ; elle arrivera lundi soir ou dans la nuit.
    Je ne suis point encore sortie, Marc trouve qu’il fait trop froid ; il y a aujourd’hui quatre semaines que je suis prisonnière, je commence à trouver le temps long ; j’espère cependant aller dimanche à la messe.
    Mes forces reviennent tout doucement ; j’ai besoin encore de m’étendre souvent sur mon canapé plusieurs heures par jour. Je pense que quand je pourrai faire un peu d’exercices et prendre l’air cela achèvera de me remettre. J’eus lundi soir la visite de François et de Benjamin ; il venait de l’usine de Terre noire faire une nouvelle tentative auprès de Mr Genissieux appuyé de fortes recommendations, et tout cela a été inutile pour le moment ; il a promis seulement qu’à la première occasion il se rappellerait de François.
    Son affaire d’Amérique a manqué aussi, en sorte que notre cousin s’agite pour trouver où se placer, ce qui n’est certes pas facile malgré tout le talent qu’on peut avoir.
    Marc parlera aux Messieurs Monet ; peut-être dans leur verrerie aurait-il besoin de quelqu’un de capable et de sûr.
    François m’a parlé de la prochaine nomination de Mr Charmeil à Grenoble en remplacement de Mr Bonnat ; écris-moi donc si cela devient officiel, j’en serai charmée pour eux et pour toi également. Tu ferais d’aimables acquisitions pour la société cet hiver, pour moi je prévois que nous passerons le nôtre plus raisonnablement que jamais. Toute mon ambition se borne à avoir du repos d’esprit et tout mon monde bien portant ; quant aux plaisirs je me sens si vieille au moral et aux physique que ce serait presque un contresens pour moi. C’est bon pour toi, chère sœur, qui es toujours jeune, jolie et aimable comme à dix-huit ans ; il te faudra rien moins que le commencement du règne de ta fille pour te faire abdiquer ; les mie[nnes] me trouveront à mon rôle depuis un siècle à leurs débuts.
    Adieu, chère sœur, charge-toi de mes tendres caresses pour mon père et mon oncle ; il doit être de retour de Grenoble. Si Camille est revenu avec lui, mes empressés compliments ; je pense que ta prochaine lettre me fixera le jour de l’arrivée de mon oncle. Mon empressement de le voir est extrême ; qu’il s’attende à me trouver très changée, je voudrais exagérer même pour plus de sûreté.
    Mes amitiés aux dames Pion.
    Je t’embrasse bien fort de moitié avec Mathilde.

Toute à toi
A S

1843

2011.02.192 Samedi 30 décembre 1843 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur les étrennes envoyées par Adèle à Harriet et Louis Berlioz voir les lettres 2011.02.172 et 2011.02.179. Sur les Suat et Louis Berlioz voir 2011.02.136.


St Chamond 30 décembre [1843]

    Embrassons nous, ma bonne sœur, en nous souhaitant à tous réciproquement paix et santé pour l’année qui va commencer ; ma lettre t’arrivera juste au moment favorable pour t’adresser les vœux les plus tendres. Je n’aurais pas voulu être prévenue par toi, bien chère sœur, je ne suis pas cadette pour rien ; à mesure que je vieillis je m’attache à ce titre qui me désolait souvent il y a 15 ans.
    Mes enfants sont à la promenade, j’en profite vite pour t’écrire. Je suis toujours prodigieusement occupée, le jour de l’an et ses exigences achève de me précipiter, les comptes à régler, les étrennes à donner, les visites, les lettres etc. c’est à en avoir la tête brisée ; et bien plus encore la bourse vide, tout le monde est si riche ici qu’on a encore fort mauvaise grâce à avoir l’air de s’étonner de l’argent qu’il faut dépenser.
    J’ai ma vieille Julie depuis quinze jours, bien contente de l’avoir, elle nous fait d’excellentissimes dîners, mais pas davantage. Sa lenteur n’est pas chose à propos pour moi dans ce moment, aussi je fais une grande portion de l’ouvrage de la maison ; je ne puis me résigner à rester tranquille quand je vois du désordre même dans ma cuisine. Le matin tout en portant et traînant mes deux enfants je mets la main à tout, et encore bien des choses sont en retard, ce qui me brûle le sang ; je deviens vive comme la poudre, et mon mari s’impatiente souvent de me voir toujours en mouvement.
    Hier j’ai écrit à mon père ; peut-être est-il déjà près de toi ? Le froid vif que nous avons depuis huit jours l’aura chassé de ses champs ; il a dû comme moi recevoir une lettre de Louis, l’écriture et l’orthographe m’ont étonné pour son âge, mais les idées étaient très confuses, c’était à n’y rien comprendre. Sa correspondance avait été trop nombreuse à ce qu’il paraît pour ce cher enfant.
    J’ai profité de l’occasion de Mme Souchon qui arrivera aujourd’hui à Paris pour envoyer quelques jolis rubans à Henriette, et une pièce d’or à Louis, n’ayant rien su imaginer de mieux, d’autant que sa mère pourrait lui en acheter quelque chose d’utile ; j’étais heureuse de trouver une occasion si à propos.
    Je fais cette année de la munificence pour mes filles, une petite commode pour sa poupée (qui n’existe pas) à Joséphine et un grand cheval à Nancy, et tout cela pour la somme de cinq francs ; je trouve que c’est énorme et j’en ai du remords.
    Je ne doute pas que tu ne fus charmante, chère sœur, le jour de tes visites avec ta fraîche et riche toilette ; je suis très disposée à t’admirer, mais rien pour rien dans ce monde, je veux que demain tu rendes à ton tour hommage à mon bon goût et au tien puisque tu [m]’avais aidé à choisir ma robe chez Mr Chabas, elle est délicieuse fai[..] ma tailleuse a réussi en perfection, elle est garnie avec un seul volant au biais haut jusqu’au genou, la taille lisse avec une double taille à volonté et un revers formé par des biais ce qui est simple, très gracieux et nouveau. Puis mon mari m’a fait venir pour mes étrennes une capote à coulisses rose garnie d’une plume idem posée en guirlande d’un goût parfait, et qui ne me va pas tant mal vraiment, toute décrépite que je suis ; je ne voulais point faire de chapeau cet hiver, mais l’attention aimable de Marc m’a fait grand plaisir. 
    On m’interrompt à chaque instant, chère sœur, je ne sais plus ce que j’écris ; mieux vaut que je finisse, tu n’y perdras pas grand’chose. Adieu donc, charge-toi de mes amitiés à ton mari, et d’une bonne caresse pour Mathilde.
    Marc ne veut point être oublié auprès de vous.

Toute à toi
A

    Mes compliments bien tendres à Melle Nancy [Clappier], n’oublie point je te prie.
    J’ai écrit à Mme Veyron hier ; je ne sais ce que devient Louise [Boutaud], quand tu verras Mme Blanc dis-lui mille choses de ma part, si je peux je lui écrirai prochainement.

1844

2011.02.172 Mercredi 17 janvier 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La lettre de Berlioz dont il est question est CG no. 875 du 31 décembre 1843 (R96.205). — Sur le cadeau envoyé par Adèle à son frère à Paris voir la lettre 2011.02.192 du 30 décembre 1843. — Sur la soirée chez Mme Thomet voir la lettre suivante (2011.02.173).


St Chamond mercredi [17 janvier 1844]

    Chère sœur 

    Je conviens que tu es une femme prodigieusement occupée, je ne saurais plus en douter d’après l’énumération que tu m’as faite dans ta dernière lettre ; j’espère que tu es remise des fatigues de ton grand dîner. Je t’admirais beaucoup de m’écrire la veille de cette grande entreprise ; chez moi il ne faudrait pas que je me permisse une telle liberté sous peine de voir oublier la moitié des choses.
    Il est vrai que tu n’as pas deux petites filles à trainer à tes bras ou dans tes jambes par surcroît comme moi.
    J’ai reçu avant hier une lettre de mon père qui me donne d’excellentes nouvelles de sa santé et m’assure qu’il ne s’ennuie point trop ; j’en bénis la providence du fond de mon cœur, quel soulagement aussi pour toi bonne sœur ; en lisant avec empressement les deux pages de notre père j’ai été vivement émue en y apprenant la mort de Mr Veyron …. Je ne m’y attendais pas le moins du monde, ayant reçu il y a peu de jours des nouvelles de sa femme qui ne paraissait pas inquiète sur l’état de malaise de son mari.
    Malgré le peu de sympathie qui existait entre eux je ne puis croire qu’elle n’ait pas éprouvé au moins dans le premier moment un déchirement douloureux, on n’a pas vécu trente-six ans et plus ensemble sans que la séparation ne soit pénible ? Je présume que Louise [Boutaud] sera arrivée bien vite auprès de sa mère. Je ne sais point de détails ; donne-moi donc ceux que tu connaitras ; j’écrirai à Mme Veyron, mais je voudrais savoir sur quel ton avant ?
    Pour moi j’ai regretté ce pauvre Mr Veyron ; il aimait tant notre bonne mère. Il me souvient si bien comme il la pleurait avec nous ; c’est un ancien et sincère ami de moins ; nous avions toujours reçu de sa part l’accueil le plus empressé.
    Mon père le regrette beaucoup.
    J’ai reçu il y a quelques jours une longue et aimable lettre de mon oncle, il se prépare à donner prochainement un grand bal, hélas ! pour sa bourse ….
    Hector m’écrivait aussi la veille du jour de l’an ; sa lettre s’est croisée avec mon envoi malheureusement et je n’ai pas su s’il l’avait reçu, c’est vexant. Il paraissait bien triste de l’état de sa femme qui le tourmente toujours davantage et dont la santé est plus mauvaise que jamais. Sa lettre me fit mal, bien mal ; un découragement profond paraissait la dominer ; pauvre frère, quelle existence est la sienne ? L’impossibilité où l’on se trouve de l’adoucir un peu afflige cruellement.
    J’ai été seule toute la semaine dernière ; mon mari a été obligé de faire un voyage pour terminer enfin les affaires de son frère ; à force de démarches il est parvenu à conclure la résiliation des baux absurdes et ruineux qu’il avait sur les bras à Lyon. Comme me disait quelqu’un dernièrement, il serait quelquefois moins pénible d’être bâtard …..
    Pour parler de choses moins ennuyeuses je te dirai que je suis dans des indécisions de toilettes de bal ; ma paresse s’effarouche considérablement de tout ce qu’il me faut.
    Mon mari me conseillerait d’aller demain à Lyon et revenir le soir mes emplettes faites, mais je suis trop vieille pour me décider.
    Nous avons une invitation de dimanche en huit ici chez Mme Thomet, une jeune femme de négociant nouvellement mariée, fort riche, jeune, somptueusement logée, assez jolie, mais dont l’entourage gâte un peu la position, et me gêne pour accepter les nombreuses avances polies qu’elle me fait. Il y a quelques jours il y avait un dîner au cercle ; elle a réuni les dames chez elle à cette occasion, j’étais du nombre. Les dames Ardaillon sont installées à Lyon dans un appartement garni à l’Hôtel de l’Europe pour le reste de l’hiver ; c’est presque plutôt un soulagement pour moi qu’une privation par le fait de diverses circonstances. Nous avons un grand dîner lundi prochain chez Mr de Mourgues : il faudra bien que nous songions à avoir du monde aussi dans peu, un dîner m’effraye, un bal, impossible, alors une soirée de jeu avec une collation est ce à quoi nous nous arrêterons, je présume.
    J’ai le projet aussi d’un goûter d’enfant ; mes filles ont déja reçu de nombreuses politesses à ma grande satisfaction.
    Je ne t’ai pas dit je crois qu’elles avaient eu de jolis présents du jour de l’an. Mme Ardaillon a donné à Joséphine une jolie poupée avec un trousseau complet ; à Nancy une bergerie charmante, et à moi une cassette immense [?] remplie de délicieux bonbons. C’était trop, cela nous gêne. Mme Richard a donné un gentil panier cabas à Joséphine en paille d’Italie [?] cousu, et garni de rubans, d’un goût exquis ; à moi une boîte de chocolat praliné dont j’aurais voulu te faire goûter, chère sœur.
    Ce que tu me dis des Étrennes de ta fille m’effraye pour l’avenir, que pourra-t-on imaginer de digne d’elle à dix-huit ans ? comment, une montre en or ! une broche idem ! une robe en foulard etc. etc. c’est trop vraiment, ma chère Mathilde, mais je ne t’en fais pas moins mon compliment, et le cadeau en espèces de l’oncle Marmion encore que j’oubliais, tellement la liste est longue. 
    Quel beau rôle que celui de fille uniq[ue], conviens[-en] ma chère nièce ? et apprécie le… ainsi que le tendre baiser que je t’envoie.
    Adieu, chère sœur, nous allons tous bien, ma maison ne marche pas mal, mon mari est de retour, chose essentielle pour mon contentement et mon repos d’esprit.
    Mille compliments affectueux de notre part à Camille ; un tendre souvenir à Mlle Clappier, à Méline quand tu les verras.
    Nous t’embrassons bien tendrement

Toute à toi
A Suat

    Si tu t’intéresses encore à notre ancien [mot illisible] Mr Anglès, je te dirai qu’il vient d’obtenir la place de percepteur à Anjou en attendant que son fils ait l’âge pour en remplir les fonctions en remplacement du beau Thivallier, nommé à Gières, à sa grande joie sans doute.

2011.02.173 Mardi 30 janvier 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Dans une lettre à sa sœur Nancy du 5 janvier Berlioz écrit: ‘J’ai reçu une lettre vraiment charmante et spirituelle et parfaitement écrite, de notre cousin Jules, qui m’apprend des choses sur ses études littéraires et musicales, dont je suis encore ébahi’ (CG no. 877; voir aussi no. 920 du 24 août, également à Nancy).


St Chamond mardi [30 janvier 1844]

    Nos lettres se sont croisées, chère sœur, comme cela arrive souvent quand l’une de nous trouve l’autre en retard ; écrire pour en demander raison est le moyen sûr de recevoir des nouvelles le jour même. Je ne veux pas m’exposer à tes tendres reproches deux fois de suite, chère sœur, et je profite vite d’un moment où je suis libre pour prendre la plume. Je te dirai que je suis encore raide de douleurs aujourd’hui pour avoir dansé comme une vraie jeune fille avant-hier jusqu’à quatre heures du matin ; la soirée de Mme Thomet a été charmante et très animée, pour son coup d’essai la jeune maîtresse de maison a fait des merveilles ; depuis que je suis ici je n’avais jamais vu de réunion aussi brillante, mais c’était pour moi toute une autre société. J’avais fait des frais de toilette étourdissants : une robe de moire rose garnie en tablier de nœuds plats en rubans de largeurs graduées, deux rouges d’Angleterre lissant à la taille aux manches de même, les petits nœuds assortis à la jupe, et tout cela allait à souhait. J’étais ravie de ma parure, surtout de la coupe de ma robe qui me faisait une taille de vraie gravure de mode.
    Puis dans mes cheveux une guirlande de fleurs de pêchers double.
    Tu vois, ma chère, si je me suis lancée ; je n’en ai pas dormi de remords une nuit au grand divertissement de mon mari, puis cela m’a donné beaucoup de soucis pour que tout fût complet, mais enfin j’en ai ensuite joui franchement comme je me suis amusée.
    J’attendais pour cette soirée Mme Viollet mon ancienne voisine dont tu dois te souvenir, mais elle ne viendra que la semaine prochaine ; elle était à Romans avec son mari qui va je crois l’éclairer au gaz. Quand elle ira s’y installer je pourrai écrire à Mme Delphine pour la lui recommander ; elle est si bonne que sa maison serait précieuse pour Mme Viollet, à qui je m’intéresse sincèrement.
    J’ai reçu il y a deux jours une lettre de mon père ; il ne paraît point songer à partir pour Grenoble, et ne s’ennuie pas encore chez lui. Il me disait que Mme Veyron allait abandonner Pointières pour Tournon ; je ne m’en étonne point, cependant j’aurais cru qu’elle aurait voulu au moins y passer la belle saison ; il m’est pénible de penser que nous ne retrouverons plus cette maison amie ; cette pauvre Côte n’est que ruines pour nous bientôt.
    Tu me demandais si les démarches de François avaient quelque chance de réussir dans notre voisinage ; je crains bien que non, ses propositions sans être rejetées complètement, n’ont reçu que des espérances vagues ; il s’abuse sur certains points comme je l’ai vu dans la dernière lettre qu’il écrivait dernièrement à mon mari, à laquelle il n’a point encore pu répondre n’ayant pas vu Melles Hatter, et attendant une occasion favorable.
    Ce que tu me dis de Jules m’étonne prodigieusement ; comme toi je voudrais lire ses œuvres pour y croire !… Dis-moi donc ce que tu en penses maintenant que tu dois avoir été initiée à ses secrets ; mon oncle sera peu charmé par la célébrité future de son fils, comme tu dis, ma chère, il y en a assez d’un dans la famille. Je ne sais rien d’Hector, mon petit envoi a-t-il été reçu ? je l’ignore.
    Mes enfants vont bien ; Nancy se développe beaucoup, elle a des yeux qui perceraient des murailles, je ne sais cependant si elle sera jolie ? Sa fraîcheur m’étonne toujours.
    Joséphine me donnait des conseils pour ma toilette très judicieux avant-hier ; à propos dis-moi donc la tienne chez Mme Croset, cela m’amusera.
    Je ne me souviens point de Mr de Ventavin ; tu me diras quelle est la jeune fille qu’il aura choisie ? Mme de Mourgues me disait qu’il était horrible à voir.
    Cinq heures arrivent, chère sœur, j’ai quelqu’un à dîner, il faut que je te quitte. Adieu donc, j’attends ton journal avec impatience ; c’est une bonne fortune que le courrier qui me l’apporte.
    Mon mari vous dit mille choses affectueuses ; une bonne caresse à Mathilde de ma part, mes amitiés à Melle Nancy [Clappier] et à Méline.

Adieu, adieu le papier me manque, A(dèle)

2011.02.175 Samedi 3 février 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur les sermons du père Lacordaire voir aussi les lettres 2011.02.177, 2011.02.179, 2011.02.180 et (en 1845) 2011.02.193.


St Chamond samedi 3 février [1844]

    Je reçois à l’instant ta longue et intéressante lettre, chère sœur, et comme je suis seule au coin de mon feu sans crainte d’être interrompue avec le temps qu’il fait, je ne saurais mieux faire que de prendre la plume pour te remercier des détails que tu me donnes, et de la promesse que tu me fais de les renouveler souvent si je veux ? Oui certes, je ne demande pas mieux, chère sœur ; maintenant que ma maison marche passablement, j’aurai plus de temps à consacrer à ma correspondance. Je te félicite d’avoir aussi retrouvé un peu de repos sur ce point essentiel ; je ne t’avais rien dit de tes grandes tribulations de cuisinière, mais j’y avais cependant pris beaucoup de part. Comme j’écrivais à mon pere et que je m’en indignais fortement contre les filles de la Côte, j’ai cru t’en avoir écrit sur le même ton ; le fait est que tu dois jouir d’être débarrassée de ce tison de discorde dans ta maison. Henriette perdait la tête à son contact, les scènes qu’elle t’a faites à cette occasion me rappellent le genre de celles de Marguerite. Je jouis aussi d’être maîtresse chez moi, et recevoir qui bon me semble sans autorisation à demander ; ma bonne est d’un caractère assez agréable.
    Compliments pour compliments, ma chère, tu devais être adorable chez Mme Croset ; j’aime le genre simple de ta toilette, simplicité somptueuse il est vrai, mais tes blanches épaules devaient très bien ressortir sur le mat du velours. Les bracelets aussi étaient charmants, comme toi j’apprécie et j’use de la mode des bracelets pour cacher mon bras ; ce soir tu seras très bien aussi avec ton costume bleu.
    Mathilde ne doit pas t’épargner les conseils, j’en suis sûre, mais ne le dit pas au moins comme ma fille : « Maman pourquoi as tu des creux noirs dessous les yeux ? Cela n’est pas joli, est-ce parce que tu es vieille ?… »
    Voilà des vérités qui seraient pénibles à s’entendre dire à d’autres femmes beaucoup plus encore qu’à moi ; je reçois très gaillardement rides et cheveux blancs. Après les plaisirs du carnaval tu auras les jouissances du Carême ; je présume que tu auras bien le courage de faire le coup de poing s’il le faut pour entendre Mr Lacordaire, on attend de longues heures souvent à moins, ainsi j’attends prochainement un compte fidèle de l’impression que tu auras reçue en entendant ce célèbre orateur. Je suis curieuse de savoir si tu le préfèreras à Mr de Ravignon ; à propos de célébrités je te dirai que je dévore dans ce moment l’histoire de la révolution de Mr Thiers ; c’est admirable tu le sais ! Depuis longtemps je cherchais en vain à me procurer cet ouvrage si vanté ; le style est si entraînant que je passerais la nuit à le lire.
    Je croyais que la neige aurait fait partir subito mon père pour Grenoble ; il n’en est rien d’après ce que tu me dis, l’ennui ne le tourmente toujours point, je suis ravie de l’apprendre.
    Où donc ce bon père avait-il appris que Mme Veyron quittait Pointières décidément ? Je comprends l’embarras de Louise [Boutaud] au sujet du calme de sa mère ; sa position était aussi fausse que pénible, la bonne Madame Veyron ne saurait mieux dissimuler après la mort de son mari que de son vivant où cependant cela aurait été souvent nécessaire. En définitive il vaut mieux qu’il en soit ainsi, son bonheur commence à l’époque où il finit pour les autres femmes.
    Ta pauvre belle-sœur doit se trouver cruellement isolée depuis la maladie de sa tante Teisseire ; c’est une circonstance doublement triste pour toi, chère sœur, tu avais bien besoin au moins que la surdité disparût pour te dédommager un peu de tes longues soirées tête-à-tête. Comment, point de cadeau de jour de l’an ? C’est incroyable de la part de Mme Teisseire, foudroyant pour Mr Pochin …… Mieux vaut encore comme tu dis cependant n’être point obligée de sortir par tous les temps pour aller lui tenir compagnie ; je suis charmée pour toi des réparations qui vous allez faire faire dans votre appartement, il sera magnifique et commode après cela.
    Tu as encore le temps cet hiver d’apprécier le confortable de ta voiture pour aller dans le monde ; tu auras fort bon air dedans.
    J’aurais voulu être témoin des émotions de Melle Marie Charmeil ; qui mieux que moi peut les comprendre ? Quand je me rappelle mes débuts à Grenoble, le bal de Mr Simon où en rentrant le cœur me battait à me rompre la poitrine ; comme Octavie toi tu n’avais jamais pris les choses avec tant d’ardeur.
    Si Mr Charmeil ne donne point d’augmentation de pension je suis en peine des toilettes de ses filles ; sa femme n’est pas très habile pour faire quelque chose de bien dans ce genre. Comment va maintenant la mère Faure ? J’ai su que Mme Casimir a été grippée longtemps ainsi que ses enfants. Il y a eu un bal la semaine dernière chez le Sous-Préfet ; toute la salle était en émoi par la représentation de Lucrèce, une célébrité de l’Odéon était venue à Vienne pour jouer le chef-d’œuvre de Ponsard, et acteur et auteur on se les arrachait, dîner, soirées, ils demandaient merci me racontait-on.
    Tu me vexes, chère sœur, en me faisant craindre d’avoir envoyé un cadeau au portier ou à la domestique d’Hector. Mme Souchon arrive ici demain ; peut-être saurai-je à qui elle a remis le paquet ; il était cacheté avec grand soin, et tu sais que souvent Hector oublie d’accuser réception de ce qu’on lui adresse ; cependant le 5 janvier il avait dû déjà avoir reçu mon envoi. Je n’y comprends rien.
    D’après ce que tu me dis de Méline sa santé est meilleure, sans doute elle devait être très bien avec sa robe de velours ; parlez-moi d’avoir des belles-sœurs comme Mme Victor, c’est charmant. Je te prie de lui faire mes amitiés quand tu la verras.
    Mon mari vient d’écrire à François pour lui transmettre la sotte nouvelle du refus définitif des Melles Hatter. J’en suis très contrariée pour lui et pour moi qui aurais été bien aise de son voisinage ; les choses s’arrangent rarement comme on le désirerait.
    Dis à Mathilde qu’elle est trop grande pour prendre la coqueluche ; ce serait ridicule, ainsi j’espère qu’elle ne sera pas si sotte et je l’embrasse bien dans cet espoir.
    Adieu, chère sœur, conviens que pour cette fois je suis prompte à la réplique, je te renvoie la balle ; gare à toi maintenant à être leste aussi.
    Nous vous embrassons tous.

Toute à toi
A Suat

2011.02.177 Vendredi 23 février 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

St Chamond vendredi 23 février [1844]

    Je crains que tu ne sois en peine de nous, ma bonne sœur, ma dernière lettre était faite pour t’en faire désirer une autre le plus tôt possible, mais malgré ma bonne volonté de te rassurer, les embarras m’ont tellement accablé la semaine passée et celle-ci que prendre une plume était une chose infaisable. Je ne saurais par où commencer s’il fallait t’énumérer toutes mes petites tribulations, mais Joséphine va assez bien sauf une pâleur extrême qui me préoccupe péniblement ; j’espère qu’avec un régime soigné et de longues promenades son teint s’améliorera insensiblement. Je n’ai pu m’occuper comme je l’aurais désiré de ma chère petite ; j’ai eu chez moi Mr et Mme Biallé depuis vendredi dernier jusqu’à hier, c’était une visite assez inopportune dans une maison désorganisée comme la nôtre. Nous les avions attendu en vain un mois avant où nous aurions été charmés de les recevoir, et un malencontreux hasard les a fait retarder leur voyage. Figure-toi, ma chère, que le jour même de l’installation de ma nouvelle bonne j’ai commencé à avoir du monde, des Messieurs de Lyon venant pour affaires ; il me fallait faire moi-même ma chambre, songer à mon dessert, mettre ma table, entretenir 6 feux de charbon, et tout cela avec Nancy aux bras qui était et est encore enragée, c’est le mot. Elle qui est très propre ordinairement, depuis quelques jours ne demande jamais et me fait des ordures à chaque coin ; on dirait qu’elle y met de l’intention pour nous donner le double d’embarras.
    Dimanche j’ai improvisé un dîner de douze personnes ; j’ai fait un véritable tour de force d’activité, mais ayant des politesses indispensables à rendre nous avons mieux aimé profiter du séjour chez nous de nos anciens voisins ; hier j’ai eu encore quatre personnes à déjeuner. Enfin c’est fini. Ouf ! ……
    Puis les invitations, les dîners, les soirées, les visites, tout cela à l’occasion de Mme Biallé ; j’en suis rendue. Depuis samedi je me suis couchée à minuit tous les soirs ; toilettes, et bons dîners, j’en ai une véritable indigestion. Même le Mercredi des Cendres nous avons eu une réunion chez Mr Thomet ; on a fait de la musique et même dansé. J’étais très contrariée de commencer ainsi le Carême, et si j’avais pu refuser je l’aurais fait à coup sûr.
    Au milieu de tout cela cependant j’ai eu quelques moments agréables ; chez nous dimanche nous avons fait de bons éclats de rire ; lundi chez Mme Portier également.
    Ma jeune bonne est très intelligente ; le bourivari de ma maison, loin de l’étourdir comme je le craignais, l’a développée d’un seul coup ; j’ai pu avoir la nourrice de Nancy heureusement pour nous seconder.
    Maintenant j’ai mille choses en arrière, mes enfants n’ont de rien, n’ayant pu toucher une aiguille depuis si longtemps. Ma bonne travaille en perfection, elle brode très bien même, mais le temps manque pour se servir de ses talents, la lingère que je prenais depuis longtemps ayant été de moitié dans l’escapade de la bonne que j’ai renvoyé (elles étaient allées avec les clercs de mon mari danser au bal masqué, drapées de mes manteaux, coiffées de mes chapeaux, de mes voiles etc.). 
    Tu conçois, ma chère, qu’on ne peut tolérer semblables choses ; en vain on s’est jeté à mes genoux, évanoui, tombé sur le marbre de ma cheminée d’où il fallut la relever toute en sang, ce qui me fit une frayeur horrible. Ces scènes m’ennuyaient trop pour vouloir courir la chance de les voir recommencer. Je te fais mon compliment de ta cuisinière ; il est bien temps que tu sois satisfaite après tant de malencontre.
    Je me doutais que mon père ne serait pas resté longtemps chez toi ; ses habitudes de campagne rendent impossible sous tous les rapports son séjour à la ville.
    J’espère que l’accident de ma chère Mathilde ne l’aura pas retenu trop longtemps prisonnière ; Camille dut être effrayé dans le premier moment, il y avait de quoi, les brûlures sont si douloureuses ; les cris de la pauvre enfant devaient lui déchirer le cœur et lui faire maudire sa maladresse cruellement..
    Je n’ai point de nouvelles d’Hector toujours ni de mon oncle ; je ne compte que sur toi pour en avoir. Remercie Melle Nancy [Clappier] de ses compliments aimables et affectueux ; je ne puis y croire, mais l’intention m’a touchée, c’est d’une vieille amie. Je l’embrasse tendrement en reconnaissance ; charge-toi, bonne sœur, de lui prouver que je ne l’oublie point ; le nom de ma fille m’est doublement précieux, puisse-t-il lui porter bonheur. En attendant c’est un petit diable rose qui commence à être très gen[til]. 
    [J]e te la présenterai à Pâques, [je] l’espère ; le temps marche si vite qu’il me semble que nous serons bientôt à cette époque qui doit nous réunir tous auprès de notre bon père ; en attendant écrivons nous souvent. Si le père Lacordaire ne t’absorbe pas trop, en quittant Grenoble il doit prêcher à Lyon ; j’irai l’entendre à tout prix certainement. 
    Adieu, chère sœur, Marc te dit mille choses amicales ; il se fâche du matin au soir contre moi pour me faire reposer et soigner, mais mon activité dévorante m’empêche de lui obéir comme il voudrait. J’embrasse Mathilde et Camille. Adieu tous.

A S

2011.02.178 Jeudi 7 mars 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Cette lettre semble faire directement suite à la précédente (2011.02.177).


St Chamond jeudi [7 mars 1844]

    Je suis toujours en retard vis-à-vis de toi et de bien d’autres, chère sœur, mais j’espère que tu ne m’en sais pas trop mauvais gré. Depuis ma dernière lettre Joséphine m’a donné de nouvelles sollicitudes ; l’irritation d’entrailles recommençait, il y a fallu se remettre au régime rigoureusement, pendant plusieurs jours l’inquiétude m’a torturé de nouveau. Elle va bien maintenant, sa pâleur n’est plus aussi extrême, son regard a repris toute sa vivacité, je respire plus librement ; la semaine dernière je ne pouvais regarder ma pauvre enfant sans pleurer, il me semblait la voir maigrir heure par heure. Maintenant elle mange bien sans que cela lui fasse mal et j’espère qu’elle reprendra bien vite ; je la promène beaucoup, le médecin le recommande ; le changement d’air lui fera grand bien, me dit-il, et achèvera sa convalescence. En conséquence à moins d’un obstacle imprévu nous avons toujours le projet d’aller à la Côte à Pâques, où tu me devanceras de peu de jours probablement. Je n’ose me flatter que nous ayons le beau temps à cette époque ; ordinairement l’hiver reprend toute sa rigueur la Semaine Sainte par à propos, et je suis déterminée contrairement au printemps dernier à partir munie de robes chaudes, châles et autres précautions, pour moi et mes enfants. Tu dois être payée pour en faire autant, chère sœur ; c’est peut-être un moyen d’avoir un soleil brûlant par contradiction.
    Mon père m’a écrit dernièrement, il ne se plaignait point de sa santé ; je ne sais toujours rien d’Hector ni de mon oncle, tous deux m’étonnent par leur silence prolongé outre mesure.
    Nous avons ici une épidemie de départs, la famille Derose est partie samedi pour Vousier, petite ville des Ardennes, après un séjour de treize ans à St Chamond ; Mr Derose a été peu charmé d’un avancement acheté au prix d’un pareil éloignement.
    Je n’ai point vu ces dames avant leur départ, elles avaient été si sottes pour moi depuis longtemps, et Mr si désobligeant dans ses rapports d’affaires avec Marc, que nous n’avons point eu d’adieu à nous faire, ce qui m’aurait fait beaucoup de peine autrefois. Madame Louise Richard quitte le pays définitivement aussi pour se fixer à Mon-Chat ; son mari s’est retiré du commerce pour cela. C’est donc encore une société agréable de moins ; je reste seule de notre ancien cercle intime si agréable au commencement de mon mariage. Un autre départ qui m’ennuie sous un autre point de vue, est celui de notre curé de St Pierre qui va chanoine à Lyon ; c’était un homme éclairé et prudent, connaissant le monde, et je crains de le remplacer pour moi difficilement.
    Pour toi, ma chère, tu es toujours ravie au troisième ciel par le père Lacordaire, je t’envie ; mais non, parce que je ne pourrais être assez libre de mon temps [pour] aller l’entendre, mes enfants m’absorbent toujours davantage. Je me donne beaucoup de peine et je ne suis pas plus avancée ; l’indisposition de Joséphine augmente l’ouvrage de la maison, tous les jours un bain à préparer donne de l’embarras, je t’assure. Enfin elle va bien, c’est l’essentiel.
    J’espère que l’état de malaise de Mathilde n’a pas duré ; embrasse bien cette chère petite de ma part. Adieu, chère sœur, mes amitiés à ton mari ; le mien ne veut pas être oublié auprès de toi.

Ton affectionnée sœur
A S

    Je te posterai les dahlias, et si je puis j’y joindrai quelques tubercules de chrysanthèmes roses qui ont fait mon admiration cet automne et mon envie pour toi, chère sœur. 

2011.02.179 Mercredi 20 mars 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La première lettre connue de Berlioz à Adèle en 1844 date du 18 octobre (CG no. 923; 2003.01.01). — Le petit cadeau envoyé par Adèle à son frère à Paris est sans doute celui mentionné dans les lettres 2011.02.192 et 2011.02.172.


St Chamond mercredi 20 mars [1844]

    Je te remercie, ma bonne sœur, de vouloir bien excuser mes longs retards à t’écrire ; le fait est qu’il n’y a pas de ministre si occupé que moi, c’est à me rendre ridicule aux yeux de beaucoup de gens. Mais deux enfants, et deux machines de domestiques à diriger, c’est énorme pour moi ; une seconde bonne m’aurait été nécessaire cet hiver, mais en dépit de tes conseils et de ceux de mon mari à ce sujet je me suis obstinée à vouloir faire cette économie ; aussi je fais un rude métier depuis quelques mois. Enfin voilà la belle saison, les jours plus longs, Joséphine rétablie, et à mon retour de la Côte je pourrai la mettre à l’école ; j’espère que nous pourrions partir le Samedi Saint, Marc pourra aussi passer les fêtes de Pâques à la Côte, et notre réunion sera plus complète. Tu es bien gentille de me promettre, chère sœur, d’arranger ton séjour d’après le mien ; nous allons avoir joliment à babiller. Je suis pour ma part très disposée à t’écouter avec grand plaisir ; ta provision sera plus riche à exploiter que la mienne. Nos enfants aussi seront bien heureuses ensemble, sauf des coups et des disputes indispensables ; Mathilde mènera la bande et te protègera. Joséphine me parle d’elle sans cesse, ce voyage chez le bon papa est une grande joie en perspective ; je l’ai menée à St Etienne vendredi dernier, et cette petite course lui avait fait autant de bien que de plaisir. Je compte donc beaucoup sur le changement d’air ; elle a repris son teint ordinaire, et sa gaîté plus encore, mais j’ose à peine m’en vanter car cela me porte toujours malheur. Quand je t’écris ainsi, le lendemain elle retombe malade.
    J’ai écrit à Hector il y a quelques jours, mais je n’ose me flatter d’une réponse. Je n’ai jamais rien su de mon petit cadeau, si ce n’est que Mr Souchon l’avait remis au portier vers le 15 janvier.
    Notre pauvre frère a tant de préoccupations pénibles dans la tête qu’il est bien excusable en beaucoup de choses ; j’ai hâte de savoir par mon oncle quelques détails sur ce triste ménage, comme tu l’as bien nommé, mais il est à craindre de ne rien apprendre de satisfaisant.
    Dieu veuille au moins que mon oncle obtienne quelque chose de son séjour à Paris ; il n’y a plus de temps à perdre pour lui.
    J’ai fait ta commission de rubans, et je cultive tes fleurs avec des truffes ; les dahlias ne seront peut-être pas prêts malgré mes soins à l’époque où je partirai. Pour ces tubercules de choix il faut que la végétation soit déjà avancée pour les détacher les uns des autres, mais je serais si heureuse de te faire plaisir que je ne négligerai rien à ce sujet ; les bons dîners ne font pas mal.
    Dis-moi donc puisque je m’en sou[vien]s par hasard, chère sœur, si tu veux que je te porte mes bas de fil que tu m’avais demandé à échanger ?…
    J’avais appris à Rive-de-Gier par Mme Perret la nomination de Mr Simon ; nous nous en étions réjouis ensemble. C’est le prélude d’un beau mariage pour Melle Elmance ; un peu de bruit réussit souvent.
    J’ai fait la connaissance ce jour-là de Mme Martin qui m’a plu beaucoup ; nous nous sommes promis de nous voir. Elle est bien mieux que sa sœur Mme Perret comme m’avait dit Mme Nicollet. Rappelle moi donc au souvenir de cette dernière, je te prie ; mes amitiés à Melle Nancy [Clappier], à Méline. Sont-elles comme toi Lacordairiseés ! Nous parlerons longuement de cet homme éloquent ; ton enthousiasme me gagne, et j’ai juré de me faire écraser s’il le faut pour l’entendre à Lyon.
    Adieu, chère sœur, à bientôt, j’ai [une] énorme lessive à ranger qui m’attend, vite vite, tel est mon cri de guerre.
    J’embrasse Camille et Mathilde.

Ton affectionnée sœur
AS

 

2011.02.180 Lundi 6 mai 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur le père Lacordaire voir 2011.02.175. — Sur le concert donné par Berlioz le 4 mai avec la participation de Liszt et Théodore Döhler, concert mentionné à la fin de la lettre d’Adèle, voir la lettre de Berlioz du 19 mai à sa sœur Nancy (CG no. 902) et son article du 12 mai dans la Revue et gazette musicale (Critique musicale V p. 479-82). Voir aussi la lettre suivante (2011.02.182) et la lettre de Félix Marmion du 16 mai (BnF). La lettre d’Adèle suppose sans doute une lettre de Berlioz perdue qui la prévenait.


St Chamond 6 mai [1844]

    Chère sœur 

    J’ai trouvé ta lettre samedi soir à mon retour de Lyon ; la triste disposition d’esprit où tu étais en l’écrivant m’a fait de la peine. Je comprends, chère sœur, combien la sotte affaire de notre oncle a plus de conséquences pénibles pour toi que pour aucun autre membre de la famille, et j’ai hâte de te sentir à la campagne à l’abri des épreuves que tu trouves à chaque pas à Grenoble. Ton beau-frère serait ennuyeux de retarder encore son arrivée chez toi ; son voyage est hors de propos dans ce moment où tu es absorbée par de si pénibles préoccupations. La maladie de ta voisine me désole encore davantage ; la charge est lourde, ma pauvre sœur, Madame Félicie la soulagera peut être un peu momentanément ?
    Je pense souvent que tes corvées du troisième te préserveront d’autres malheurs plus amers à supporter. La part des tribulations est justement distribuée par la providence ; tu serais encore bien digne d’envie pour certaines personnes. J’étouffe pour toi quand je te vois le soir confinée dans sa [ta?] petite chambre, criant à perdre haleine, malgré ton rhume et ton ennui. Certainement tu n’aurais pas tant de mérite à te donner la discipline, ma bonne sœur, mais malgré cela je désire bien vivement te savoir privée de ce moyen de mortification.
    J’ai appris avec peine la mauvaise fin de père Lacordaire ; il lui fallait peut-être cette chute pour compenser tant, et de si immenses succès ! L’esprit d’orgueil l’aurait tenté trop fort ; mais ce doit être une horrible torture pour un homme en pareil cas s’il a le sentiment de sa faiblesse accidentelle.
    J’ai passé hier l’après-midi à lire la brochure du père de Ravignon sur les Jésuites ; il me semble que si j’entendais ce saint homme il me monterait comme toi pour le père Lacordaire. Cet échantillon de son style m’a ravie ; j’ai acheté cela à Fourvières en sortant de la chapelle où j’avais eu le bonheur de communier et de gagner une Indulgence à l’intention de notre pauvre mère. Prier pour elle, et remercier Dieu de m’avoir conservé ma fille m’avaient émue plus que je ne puis dire. Ma chère petite était charmante à genoux à côté de moi et priait de son mieux ; elle a fait cette course assez pénible sans fatigue aucune. Marc m’avait accompagné dans la crainte qu’elle ne pût marcher, mais elle a été en tout d’une gentillesse admirable pendant le voyage. Je l’ai mené avec moi à Mon Chat où nous avons passé deux jours. Madame Richard a été si aimablement empressée qu’il n’y avait pas possibilité de refuser ; j’étais du reste bien aise de ce rapprochement.
    Mon petit séjour a été très agréable ; j’ai beaucoup vu de monde, fait immensément de commissions, mes petites emplettes à mon goût, un temps admirable pour mes courses.
    J’ai couru la piste des dames Pion de bijoutier en marchands de nouveautés ; enfin nous nous sommes rencontrées aux Terreaux, et j’ai pu leur faire mes affectueux compliments. J’étais allée en vain à leur hôtel, à leur taudis plutôt, car jamais je ne comprendrai qu’on se loge dans un pareil endroit, c’est indécent. Leurs emplettes sont très bien d’après ce qu’elles m’ont raconté en [mot non déchiffré] : cachemire long vert, applications, robes magnifiques, rien ne manque, pas même les diamants ! Montalon m’a dit avoir monté une fort belle broche des diamants de la mère ! As-tu jamais vu des diamants à notre chère voisine ?…..
    Enfin peu importe ; Céline était laide à faire trembler ; la fatigue et la poussière n’embellissent personne. Elles couraient la ville depuis huit jours à se tuer, elles me faisaient vraiment pitié ; la mère avait l’air d’avoir la fièvre comme elle me le disait.
    Elle m’avait donné de bonnes nouvelles de notre père et lui portera des miennes. En revenant de Mon Chat je suis allée voir Pauline qui m’attendait avec impatience pour savoir des détails sur l’affaire de mon oncle ; sa mère lui avait écrit succinctement à ce sujet et la renvoyait à moi pour plus amples informations.
    Elle ne prend pas la chose tranquillement non plus, je t’assure, il me semblait voir briller les yeux de ma tante dans certains moments. Pour la distraire un peu je lui ai parlé de mon idée de marier Victor ; elle veut en écrire à sa mère, peu m’importe.
    Je sais maintenant par Mme Richard que la jeune personne ne redouterait pas de se marier loin d’ici. Mme Richard m’a beaucoup demandé des nouvelles de Mme Dubeuf aussi ; sa bonté gracieuse l’avait séduite.
    Le mariage Ardaillon a lieu jeudi ; je m’occupe activement de ma toilette. J’ai apporté de Lyon une robe très jolie en Bassège bleue chinée avec feuillage blanc, garnie de deux valants plats immmenses, manches blanches à bouillons et entre-deux, ceinture à larges bouts et ma pélerine en dentelles pour compléter le tout. J’oubliais une écharpe en Bassège dessin cachemire orange et bleue ; je serai très belle il me semble mais pas très entrain de rien. Les idées tristes ne manquent pas, pas plus que les choses irritantes, chez moi comme chez toi ; chacun a son lot, chère sœur. Je suis bien aise que Mathilde ait pu prendre sa part de la St Philippe ; Joséphine était dans le ravissement des illuminations et des feux d’artifice de Lyon. Ce n’est pas sans intrépidité que j’ai pu lui donner ce plaisir, je t’assure, mais ses transports de joie me dédommageaient bien.
    Elle veut que je dise à Mathilde bien des tendresses de sa part, et en fait de grandes nouvelles que je lui ai acheté un chapeau de bergère qui ressemble au sien qui lui faisait tant envie.
    Ma Nancy va bien ; elle m’a fait de charmantes caresses à mon retour.
    Adieu, chère sœur, mes amitiés à ton mari. Nous vous embrassons tous.

Ton affectionnée sœur
AS 

    Sais-tu qu’Hector donne un concert cette semaine où Litz [Liszt] et Delher [Döhler] se feront entendre ? Si tu en apprends le résultat écris-le moi vite, je te prie.

2011.02.182 Samedi 11 mai 1844 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

Voir la lettre précédente sur les mêmes événements (2011.02.180). — La notice vue par Adèle dans le Journal des Débats du 6 mai (p. 2), et sans doute dûe à la plume de Berlioz lui-même, disait: ‘Le concert que M. Berlioz vient de donner au Théâtre-Italien est sans contredit le plus splendide qui ait eu lieu à Paris depuis longtemps. La recette s’est élevée à la somme énorme de 13,000 fr. Vers minuit les artistes anglais en ce moment à Paris pour faire entendre les instruments de Sax, sont allés donner une sérénade à M. Berlioz et une autre à M. Liszt, dont l’exécution prodigieuse avait dans ce concert rivalisé avec l’orchestre le plus puissant et le plus magnifique qu’il y ait peut-être en Europe.’


St Chamond 11 mai [1844]

    J’ai mené une vie si errante et si agitée depuis mon retour de la Côte, cher père, que ma correspondance s’en est ressentie ; maintenant que me voilà rendue à mes paisibles habitudes, je me hâte de réparer le temps perdu. J’ai compté sur Madame Pion pour vous donner de mes nouvelles, il est vrai ; j’eus le plaisir de la voir quelques instants au milieu de ses nombreuses courses et des miennes. La joindre était difficile ; je poursuivais ces dames de bijoutiers en marchands de nouveautés, c’était le moyen au moins de leur faire savoir mon extrême désir de les rencontrer. J’ai reçu hier les lettres de part du mariage de Céline, ce qui m’a appris qu’il avait eu lieu jeudi probablement ; le même jour j’ai assisté ici à celui de Melle Ardaillon avec le comte d’Arloz, et qui a fait beaucoup de frais ici. Il y avait 6 équipages magnifiques à la porte de l’église ; le soir un dîner de 40 couverts dans la serre au milieu du jardin parfumé de fleurs, c’etait charmant. Puis les deux cents ouvriers des hauts fourneaux de Mr Ardaillon vinrent suivant l’usage du pays offrir un bouquet monstre à la jeune mariée et faire un compliment ; une excellente musique (celle du 39ème en garnison à St Etienne) précédait ce cortège, et joua des morceaux charmants toute la soirée. Puis un beau feu d’artifice a terminé la fête, au milieu des vivats et des hourras d’une foule innombrable ; tout cela était joli à voir des fenêtres du salon, pour moi j’étais admirablement placée à côté d’une demoiselle fort aimable et dont la conversation était un plaisir de plus. À table on m’avait fait choix d’un voisin très aimable dit-on, un Lion de Bellecour Mr de Latour, mais comme les grands seigneurs et les hommes à la mode font peu de frais pour les autres, j’aurais bien mieux aimé certain vieillard fort gai et qui seul faisait des frais pour animer la réunion. J’étais entourée d’un groupe de jeunes gens de la noblesse, tous ensemble ne valaient pas à coup sûr l’aimable vieillard ; eux-mêmes lui rendaient cette justice. Quant au vicomte d’Arloz il était charmant, mais si son amour débordait il m’amusait beaucoup à observer.
    Les amis ne lui épargnaient pas les plaisanteries, un d’entre eux improvisa même une chanson burlesque à ce sujet qui provoqua des explosions de rires. Enfin, cher père, j’ai passé jeudi une journée agréable ; j’avais une toilette charmante, et il y en avait de magnifiques, sans parler de la mariée qui était resplendissante.
    Notre chère voisine aura fait les choses plus modestement je présume. Comme pour Mme Ardaillon l’heure de la séparation sera cruelle ; les pauvres parents ce jour- subissent une épreuve douloureuse. Je comprends ces déchirements, pour Mme Pion il sera plus terrible encore, le départ pour Florence m’épouvante pour cette pauvre mère.
    Veuillez donc me donner quelques détails à ce sujet, cher père ; je lui écrirai plus tard quand elle sera plus calme. Le bonheur de sa fille sera je l’espère son immense compensation ; le caractère de son neveu doit lui être bien connu comme sa position. Mes enfants vont bien ; Joséphine a été bien heureuse de son séjour à Lyon et à la campagne de Mme Richard, le feu d’artifice de la St Philippe l’avait transporté. Pour le lui faire voir Marc et moi nous nous faisions écraser dans la foule ; elle était effrayante sur le quai ce jour-là. Nous avons du reste un été anticipé qui favorise tout admirablement ; malgré le besoin qu’on commence à avoir de la pluie je ne puis me décider à la désirer.
    J’ai vu Pauline au Sacré Cœur ; elle me reçoit toujours avec beaucoup d’affection. Nous avons passé agréablement une heure ensemble à causer de la famille, en nous promenant seules dans le parc qui est magnifique.
    Le dernier concert d’Hector a eu de brillants et sonnants résultats d’après les Débats ; je présume qu’on vous l’aura fait lire à cette occasion. La dernière lettre de Nancy était triste ; l’état de Mme Pochin la désole. C’est un lourd fardeau que cette malheureuse femme, elle me pèse cruellement pour Nancy.
    Je pense que Mr Blanc va mieux ; Nancy saurait bien si son état donnait de l’inquiétude, et elle ne m’en dit rien. Méline me préoccupe beaucoup ; je voudrais bien savoir que l’état de son mari ne l’inquiète plus.
    Madame Thomas qui se promettait tant de joie de ce voyage de sa fille à Paris aura eu de pénibles angoisses, si vraiment son gendre a été gravement malade ; ainsi toutes les joies sont incomplètes dans ce pauvre monde, un moment de bonheur effraye !……
    Adieu, cher père, Marc m’appelle pour déjeuner ; si ma lettre pouvait vous distraire un instant de l’ennui du dimanche je serais bien contente.
    Nous vous embrassons tous bien tendrement. Joséphine voudrait raconter à son bon papa et à Monique son [voy]age à Lyon, elle ne tari[t] pas sur ce chapitre, ses relations [s]ont très comiques ; elle avait fait la conquête de tous les gens de l’Hôtel du Commerce par sa gentillesse. Cette chère petite est notre joie, et sa sœur de même bien entendu.
    Adieu encore, cher père, je bavarde trop aujourd’hui.

Votre affectionnée fille
A S

2011.02.170 Dimanche 26 mai 1844 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

Pour finir les Suat feront un voyage à Aix-les-Bains au mois de juillet; voir les lettres 2011.02.183 et 2011.02.184.


St Chamond dimanche [26 mai 1844]

    Je ne pensais pas, mon bon père, que vous eussiez appris par Nancy ma sotte indisposition, et j’attendais pour vous écrire d’avoir un peu plus de force.
    J’ai cruellement souffert pendant huit jours, une abondante saignée, dix-huit sangsues qui ont saigné à flots pendant douze heures et de plus un coup de lancette, et un jeûne d’une semaine. Tout cela, mon bon père, m’a affaibli plus que je n’aurais pu l’imaginer, et maintenant j’ai grand besoin de reposer mes forces. Je mange beaucoup, rien ne me fait mal, et j’espère que je serai de nouveau bientôt sur mon courant, mais j’avoue, cher père, qui je suis découragée de recommencer si souvent à souffrir ainsi, puis délabrée comme je suis des épreuves pareilles ne sont pas faites pour me remplumer. Nous avions bien pensé à essayer de quelques eaux, celles du Mont-d’Or par exemple ; mais les douches m’effrayeraient beaucoup, il me semble que je ne pourrais les supporter ; puis avec qui aller à Aix ?
    Mon mari ne pourrait trop s’absenter au Mont d’Or, c’est moins loin d’ici ; puisque on fait ces eaux pour les maladies au larynx, peut-être conviendraient-elles également pour mon ennuyeuse irritation ?
    Du reste la saison est peu avancée et nous avons le temps de réfléchir.
    Mon bon Marc est bien ennuyé de me voir souffrir ainsi si souvent ; ses tendres soins me soulagent plus que toute autre chose en pareil cas, jour et nuit il ne m’a pas quitté, et mes gémissement lui déchiraient le cœur. Mes enfants vont très bien.
    J’ai appris avec peine la maladie de Mr Boutaud, Louise [Boutaud] doit être bien inquiète et bien ennuyée.
    Je voudrais bien savoir quand doit partir Mme Céline ; mes compliments bien affectueux je vous prie à toutes ces dames quand vous les verrez.
    Adieu, cher père ; c’est pour moi un véritable travail que d’écrire quelques lignes.
    Je vous embrasse tendrement.

Votre affectionnée fille
A S

2011.02.183

Mardi 16 ou mercredi 17 juillet 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal 

Transcription littérale

Image

La lettre de Berlioz à Nancy dont il est question dans cette lettre est sans doute celle du 23 juin (CG no. 910) où il parle longuement des scènes chez lui avec Harriet. — Sur le ‘concert monstre’ du Festival de l’Industrie le 1er août, voir aussi la lettre suivante (2011.02.184), et la lettre de Félix Marmion du 16 mai 1844 (BnF).


Aix mercredi 16 juillet [sic]

    J’ai trouvé ta lettre ici avant-hier soir à mon retour de Genève, chère sœur, et je suis très disposée à y répondre longuement comme tu me le demandes ; j’ai tant à te dire qu’il me faudrait une main de papier pour y suffire. Cependant j’ai eu un revers de médaille très triste ce matin à mon délicieux voyage en Suisse ; c’est le départ de mon bon mari, tu peux deviner, chère sœur, l’impression que j’éprouve en me retrouvant seule ici, j’ai le cœur gros à étouffer. Marc avait une peine si grande à me laisser que j’ai été obligée de faire la forte pour lui donner courage ; la raison nous disait bien haut que quinze jours loin de nos chers enfants et de nos affaires étaient beaucoup ; j’attendrai une lettre datée de St Chamond avec une impatience dévorante, j’ai soif de détails sur mes mignonnes qui vont bien, du reste, à ce qu’on m’écrivait.
    J’ai pris ce matin ma 5ème douche ; je vais à merveille en dépit de mon excursion à Chamonix et à la Mer de Glace !…… La tentation était trop forte pour résister à faire cette ravissante promenade ; il faisait un temps admirable, une route superbe. Figure-toi, ma chère, qu’on monte à Chamonix en voiture avec des chevaux de poste, et la moitié de la route est comme une allée de jardin ; c’était à ne pas y croire vraiment, notre calèche était découverte et nous roulions rapidement au milieu d’un paysage enchanteur.
    Que je te regrettais, ma bonne sœur, toi si bien faite pour jouir de ce qui est grand et beau. De Chamonix au mont [?] [mot non déchiffré] c’est une véritable ascension effrayante dit-on dans certain passage, mais pour moi j’avais bien autre chose à faire que d’avoir peur ; il y avait des moments où le panorama que j’avais sous les yeux était tellement admirable qu’au risque de me rompre le col je lâchais la bride de mon mulet pour joindre les mains dans une extase d’admiration !…… Arrivé à la Mer de Glace ce spectacle est tellement sublime que si j’avais été seule mon premier mouvement aurait été de me mettre à genoux. Je n’avais rien imaginé de pareil et j’en jouissais avec mon ardeur de quinze ans : à gauche le Mont Blanc, ce géant des montagnes avec sa croupe blanche, à droite la Mer de Glace, devant moi la ravissante vallée avec son petit village si propre, l’église si pittoresquement placée, le tintement de la cloche dans le lointain, le torrent de l’Arva serpentant dans la vallée comme un immense ruban, et dont les eaux blanches et écumeuses comme du lait font un effet extraordinaire. La promenade sur la Mer de Glace m’a ravie, mais il y avait trop de monde, d’Anglais surtout avec leurs physionomies impassibles. C’est un fléau que ces touristes de profession ; ils envahissent tout, il y en avait au moins cinquante !.. Ma compagne de voyage a doublé pour moi le plaisir de cette course ; jeune, aimable, enthousiaste, nous nous comprenions à merveille et ne pouvions assez nous féliciter du heureux hasard qui nous avait réuni partis ensemble dans la diligence d’Aix à Genève ; allant de même à Chamonix Mr du Corail (le père de la jeune personne) me proposa de faire route ensemble jusqu’au bout, ce que nous acceptâmes avec empressement. C’est un homme fort aimable, d’une gaîté douce, et charmant au possible pour un compagnon de voyage ; il connaissait les amis de nos amis, il habite Riom et mon admiration pour la Limagne que j’avais parcourue il y a trois ans lui avait gagné le cœur. Je lui trouvais une ressemblance étonnante avec mon oncle, comme lui ancien militaire, homme du monde par excellence, bon, gai, et ses traits même avaient beaucoup de rapports avec ceux de mon oncle. Je conserverai de sa fille la jolie Mathilde un souvenir bien agréable ; en nous disant adieu nous nous sommes promis de nous retrouver absolument de manière ou d’autre.
    Nous logions ensemble à Genève, dans la même chambre à Chamonix et à Sallanches. Dimanche nous sommes allés à Lausanne ; j’ai été ravie de cette ville, et je ne sais si je ne préfèrerais pas encore mieux l’habiter que Genève ? Cependant j’ai trouvé cette dernière aussi délicieuse que la première fois, nous l’avons parcouru dans tous les sens pendant deux jours, sans omettre un magasin. J’y ai acheté un robe de foulard superbe d’étoffe et très jolie pour 57 frs [?], 7 aunes de la grande largeur, quelle différence en France ?… À mon retour ici j’ai trouvé la pension beaucoup plus nombreuse ; Mr Marc était parti, il avait jugé à propos de me reconnaître, et de me demander de tes nouvelles comme de la femme la plus aimable qu’il ait jamais rencontrée !. Hem !..
    Litz [Liszt] ne vient point comme on l’avait annoncé, on parlait aussi de Mr de Chateaubriand mais ce sera une autre déception.
    Ce que tu me dis d’Hector m’a navrée ; pauvre frère, qu’il paye cher son erreur, il faut qu’il souffre cruellement pour se plaindre à toi. J’attends avec impatience des nouvelles de son concert monstre ; j’ai lu à Genève un article du Charivari fort plaisant à ce sujet … J’écrirai à mon oncle ; j’ai à la pension une de ses anciennes connaissances, Melle Victoire de Semeville (dit Selignon) ; elle est fort aimable pour moi et m’a proposé de me chaperonner au bal du cercle après le départ de mon mari.
    Généralement on trouve Aix moins brillant que l’an dernier ; cependant on commence à s’animer un peu. On a dansé la polka dimanche, j’ai eu un regret extrême de ne pas y être. Les journaux nous parlent depuis si longtemps de cette danse que j’aurais été curieuse de la voir.
    Malheureusement le polkeur est parti et la polkeuse ne trouvera peut-être pas son pareil.
    Je suis encore ici pour une quinzaine qui me paraîtra longue, mais il faut faire complètement ma saison puisque je suis venue pour cela ; Melle Salomon ne me gêne nullement, elle est d’une discrétion parfaite.
    Mes vieilles dames me gâtent ; elles ont eu la bonté de me dire mille choses aimables à mon retour. Je fais des frais énormes pour elles, et pour la charmante dame blonde dont je t’ai parlé.
    Je te parlerai de tout ce monde le plus que tu le voudras, chère sœur, je n’ai garde de renoncer au plaisir de se voir à St Vincent. Je voudrais voir nos parents et nos amis de Grenoble en passant, ou bien revenir avec toi un jour de St Vincent, ce qui serait mieux. D’après mon calcul je partirai d’ici de demain en quinze à peu près, je passerai un jour à Grenoble, un à St Vincent, deux aussi à la Côte, et après cinq semaines d’absence je m’acheminerai enfin près de mes chers trésors. Mme Pion m’a fait donner avant-hier de bonnes nouvelles de notre bon père en écrivant à Melle Salomon ; elle a reçu de celles de sa fille Céline, elle était arriveé au bon port dans le lieu de sa résidence.
    Je viens d’interrompre ma lettre pour en lire une du clerc de mon mari ; mes enfants se portent à merveille, j’avais besoin de cette certitude aujourd’hui plus que jamais.
    Adieu, chère sœur, la main me fait mal ; tu auras de quoi lire en te promenant sous tes frais ombrages. Prépare tes bosquets pour me recevoir, je te prie, je serai difficile ; j’ai vu de si délicieux jardins à Geneve. Mes amitiés à Camille, une bonne caresse à Mathilde ; dis-moi quand tu m’écriras si on a découvert les voleurs sacrilèges du Toulanil [?].

Toute à toi A S

2011.02.184

Vendredi 26 ou samedi 27 juillet 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal 

Transcription littérale



Voir 2011.02.183.


Aix samedi 26 juillet [sic]

    Il me tarde bien, ma bonne sœur, d’aller me reposer auprès de toi de la vie agitée que je mène ; il y a des jours où il me semble que j’ai le vertige, cependant loin de mon mari et de mes enfants je ne saurais autrement prendre patience qu’en m’étourdissant. L’épreuve est bien longue, chère sœur, et chaque soir en me retrouvant seule dans ma petite chambre le regret me prend si fort que j’ai bien de la peine à m’endormir. Pour m’aider à prendre patience j’ai vu arriver hier avec bonheur Mr et Mme Burin [?] dans notre pension ; Adèle est toujours gentille, gracieuse comme à son aimable habitude ; son mari n’est pas plus malade, cependant il a perdu sa mère brusquement il y a un mois et cela lui avait donné une violente secousse.
    J’ai aussi ici la famille Ardaillon ; bien que ces dames ne soient pas chez Mme Saugie [?] nous faisons tous les jours des promenades ensemble et nous nous retrouvons le soir au cercle. Notre société tient tout un côté du grand salon ; c’est charmant, nous sommes maintenant aussi très nombreux à table, 45 personnes au moins.
    J’ai abdiqué mon titre de l’Élegante de la pension ; ne ris pas. chère sœur, mais en dépit de moi on me l’avait donné. Il est vrai de dire qu’il n’y avait que des vieilles dames et des ci-devant jeunes personnes dans le genre de Melle Victoire, ainsi ce n’était pas un trop brillant triomphe que d’être la merveilleuse et la jeune. Du reste il est temps que je parte, mes provisions de toilettes sont épuisées complètement ; je suis cruellement lasse de dépenser de l’argent, chère sœur, cela ne t’étonnera point, tu dois te souvenir comme il file ici. C’est à avoir des remords, en dépit de tout ce que mon cher Marc m’écrit d’aimable pour me rassurer à ce sujet.
    Nos chères petites vont toujours très bien, ma Nancy dit tout le jour « sotte Maman a laissé petite » ; tu vois qu’elle commence à avoir un vocabulaire plus étendu que lorsque j’étais à la Côte.
    Joséphine prend mon parti contre sa sœur, et prétend que je ne suis point sotte, mais que c’est pour me guérir que je suis partie. Ces petits détails m’intéressent si fort, chère sœur, que j’oublie que tu ne peux y trouver le même charme.
    Mon projet est de partir samedi, à moins que ma compagne de voyage Melle Salomon soit obligée de retarder, ce qui pourrait être ; comme je préférerais ne point faire la route seule j’attendrai un jour. Dans ce cas-là je t’écrirai pour t’en prévenir, pour ne pas te faire venir à Grenoble inutilement.
    Je serai bien heureuse de t’embrasser en descendant de diligence, ainsi donc, chère sœur, j’aurai ce plaisir le sam[edi] à moins que je ne te don[ne? le] contraire ; je passerai le dimanche et le lundi chez toi, j’espère ; j’avais écrit à mon père il y a quelques jours un peu brièvement, pensant que tu lui aurais envoyé ma longue lettre sur Chamonix.
    Je ne puis suffire à ma correspondance ; tous les jours je fais un effort pour écrire aux uns ou aux autres, et cependant je suis encore en arrière avec mon oncle. Avec l’affreuse chaleur et les douches qui affaiblissent, c’est un travail que de prendre ma plume ; ainsi je la quitte, chère sœur, dans l’espoir de me dédommager bientôt en babillant longuement avec toi.
    Le concert d’Hector est renvoyé d’après les Débats … On nous avait annoncé ici Mr de Chateaubriand, mais il paraît qu’il ne viendra point. Le Prince et la Princesse d’Orange ont traversé Aix la semaine dernière ; ils ont de drôles de tournures.
    Je suis allée visiter le fameux château de Lemathe [?] avec Mme de Nantes la femme de ton Mr de Nantes ; le pauvre homme, son dépit l’a cruellement servi, il est impossible de voir une femme plus commune au moral et au physique, cela te ferait de la peine vraiment !
    Mille choses à ton mari et a ta fille.
    Je t’embrasse bien tendrement.

Toute à toi
A S

2011.02.185 Jeudi 22 août 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

Sur les Suat et Louis Berlioz voir 2011.02.136.


St Chamond jeudi 22 août [1844]

    Je voulais t’écrire il y a plusieurs jours, chère sœur, mais depuis jeudi dernier j’ai souffert des douleurs de dents si horribles que je n’étais pas capable d’autre chose que de gémir et de pleurer. J’ai passé deux nuits à me rouler par terre au pied de la lettre, et j’attendais le jour pour envoyer chercher le médecin et me faire arracher ma mauvaise dent, quand enfin, l’enflure survenue, la douleur a cessé et je me suis endormie d’un sommeil profond. À midi comme je me levais dimanche toute brisée encore de ma torture, mon mari vint me dire que Mr Rastaing arrivait ; cette visite n’était pas propre à me faire du bien. Le pauvre homme a un désespoir incroyable ; en me voyant il éclata en sanglots et me fit tant pleurer que je fus obligée de me recoucher dans l’après-midi. Tu sais, ma bonne sœur, combien je suis accessible aux idées tristes et lugubres, ma sympathie ne peut jamais manquer à ceux qui sont dans la douleur. Le pauvre Monsieur Rastaing était touchant en parlant de sa femme ; il lui a rendu les soins les plus exaltés, l’a fait enterrer à Lyon à côté de sa fille, et ne l’a pas quitté morte …..
    Je ne l’aurais jamais cru susceptible d’un désespoir si violent ; le même soir il a voulu coucher dans le lit où sa femme était morte, et n’a rien touché dans l’appartement.
    Depuis ma dernière lettre ma Joséphine a été encore très souffrante, je m’en suis fort tourmenté ; depuis deux jours enfin elle va bien, et cette irritation d’entrailles semble avoir cédé au régime rafraîchissant que nous lui faisons suivre avec les soins les plus minutieux, bains, lavement, nourriture légère, tels sont les seuls remèdes, mais elle avait une mine si pâle que je ne pouvais la regarder sans pleurer. Elle me semble un peu moins verte maintenant, et a repris toute sa gaîté, indice certain qu’elle va mieux ; tu vois, ma bonne sœur, qu’à peine arrivée je me suis vite remise à mon ordinaire de soucis et de tourments. Le repos et la distraction de la vie des eaux m’avaient au moins redonné des forces pour continuer.
    L’état de ma pauvre belle-sœur est une préoccupation bien douloureuse ; les lettres que nous recevons sont peu rassurantes, et je n’ose plus les ouvrir qu’en tremblant. Elle a des vomissements, un dévoiement presque continuel, des coliques affreuses, tout cela sont des symptômes funestes pour elle surtout, si faible par nature.
    Marc est bien attristé de l’état de sa sœur ; je n’ose pas lui en parler même, je vois toujours si noir que je ne saurais rien lui dire de tranquillisant.
    Ton mari j’espère est parfaitement remis de son indisposition ; maintenant le temps étant moins chaud ses courses à Grenoble le fatigueront moins, sa santé s’en trouvera mieux.
    Tu as peut être Mme Pochin chez toi, il vaut mieux la posséder que de l’attendre ; on est plus près de la regretter ………… 
    Dis à ma chère Mathilde que sa lettre m’a fait grand plaisir ; quant au mouchoir de poche de la poupée, c’est un petit chef-d’œuvre qui a transporté Joséphine de joie ; elle en remercie tendrement sa cousine. Je suis touchée des regrets que cette chère petite avait témoigné après mon départ ; je voudrais bien espérer l’avoir un jour ici pour la gâter à mon aise, mais les filles uniques sont des trésors qu’on n’ose exposer sur les chemins de fer, ainsi je n’aurai jamais ce plaisir-là. J’ai vu Mr Perret qui m’a longuement parlé d’Hector ; il savait tout mais a mis beaucoup de tact à glisser sur certains points. Hector lui avait fait une peine extrême mais plus encore le petit Louis ; il a trouvé à cet enfant un air de tristesse ; il me disait que son éducation souffrirait étrangement si on le laissait si près de sa mère, que ce spectacle et cet exemple même pouvaient avoir de graves conséquences. Il croyait même qu’Hector désirerait l’éloigner ! …. je le comprends. Comme il doit retourner à Paris au mois d’octobre nous lui avons dit que si Hector lui en parlait, d’accepter en notre nom ; je serais soulagée de savoir ce pauvre petit près de moi, à Lyon par exemple ; si son père voulait il ne lui en coûterait peut-être pas même si cher au collège que dans sa pension de Paris ?
    Voila, chère amie, un triste sujet de réflexions s’il en fut ; mais si Hector part pour l’Allemagne, que deviendrait le pauvre petit s’il ne nous l’envoi[e ?]
    La nomination de Mr Burdet [m’a] étonnée ; à la place d’Odile je serais peu empressée de revenir à Grenoble dans ce moment, après un scandale pareil j’aurais mieux aimé rester plus loin ; elle ne pense pas de même, à coup sûr ….
    Je n’ai point de nouvelles de mon père depuis que je l’ai quitté ; écris-moi donc je te prie si tu es plus favorisée. Adieu, chère sœur, je t’envie ta verte montagne et tes frais ombrages, pour mes chères fillettes plus encore que pour moi ; toutes deux seraient si heur[eus]es de rouler dans ton allée de noyer, mais patience, un jour viendra bien peut-être où elles auront de l’air, et de l’herbe à discrétion. Notre pauvre neveu [Louis Berlioz] en a bien moins encore et j’en voudrais pour tous.
    Sais-tu que le duc de Nemours a envoyé à Hector un vase de porcelaine de Sèvres ?…
    Mes compliments aux dames Gagnon en retour de tout ce qu’elles ont bien voulu te dire d’aimable sur mon compte ; as-tu eu Mme Olonce à diner comme tu le voulais ? J’embrasse tendrement ton mari et ta fille. Adieu encore, chère sœur, Marc est de moitié aussi dans le baiser que je t’adresse.

Adieu, adieu A S

2011.02.186 Dimanche 8 septembre 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La lettre de Berlioz à Adèle dont il est question ici semble perdue. — Après le concert du Festival de l’Industrie (voir 2011.02.183) Berlioz avait l’intention de se rendre à Bade (cf. 2011.02.185), mais le projet fut subitement abandonné et Berlioz partit pour un séjour de repos à Nice (voir 2011.02.190).


St Chamond dimanche [8 septembre 1844]

    Je jouis pour toi, chère sœur, du temps ravissant que nous avons depuis quelques jours. S’il continue tu partiras avec regret pour la Côte ; je ne comprends pas comment mon père t’attendait avant le 15 Septembre, il me semble que je lui avais dit cela fort posit[iv]ement en passant à la Côte. Il m’a écrit il y a peu de jours une lettre assez décousue ; sa santé n’allait pas mal, c’est l’essentiel, votre arrivée est son idée fixe. Vous êtes si aimables tous tant que vous êtes que je comprends à merveille son empressement ; j’espère que tu trouveras nos bonnes voisines propres à te donner un peu de distraction par leurs fréquentes visites, leurs tribulations sont enfin finies, j’en suis soulagée. Pour nous, ma chère, nous n’avons plus qu’une pensée, c’est l’état de ma pauvre belle-sœur ; nous recevons tous les deux jours des lettres qui nous alarment cruellement. Je ne vois plus arriver le facteur sans un battement de cœur horrible, je vois pâlir mon bon Marc chaque fois qu’il ouvre une lettre de Beaurepaire. Je ne puis te dire à quel point je suis attristée des souffrances de notre chère Louise ; j’y pense nuit et jour, et je suis bien peu propre à donner bon espoir à ses filles. Je leur écris sans cesse, mais sans avoir la force de dissimuler mes tristes prévisions ; ces pauvres enfants perdront tout en perdant leur mère. Séraphine la fille de M. Lecointe, qui est un ange de vertu et qui adore sa belle-mère, sera leur seul et frêle appui ; elle m’écrit des lettres déchirantes, elle prévoit la tâche immense que la providence va lui imposer, elle en est épouvantée. Son père ne sera bon à rien s’il perd sa femme et il en vieillira de dix ans.
    Je ne vois que des gens tristes et Dieu sait que je suis très accessible à partager les impressions de ce genre. Mme de Morgues a perdu son enfant après l’avoir vu deux mois à l’agonie ; cette pauvre femme m’a bien fait pleurer aussi, après tant de souffrances n’avoir plus rien, c’est cruel. Elle va partir pour le Dauphiné, j’en serai soulagée ; je la voyais souvent depuis quelques temps, je la comprenais si bien que mes visites la soulageaient.
    Mr Jules Richard s’est enfin marié la semaine dernière avec son héritière ; on la dit extrêmement aimable, et j’espère que ce sera une ressource de société pour moi, elle remplacera un peu Mme Louise. Les dames Ardaillon sont encore à Gl... [mot non déchiffré]. Si j’avais le loisir d’y songer je me trouverais un peu isolée dans ce moment, mais le temps passe pour moi avec une rapidité incroyable ; Marc a été très souffrant pendant huit jours, il avait des coliques et une grande irritation d’entrailles ; je commençais à m’inquiéter tout à fait quand son indisposition a enfin cédé. Mes enfants vont à merveille ; je les fais jouir le plus possible de ce beau temps en les envoyant toutes les après-midi à Rigondie [?] chez la nourrice de Nancy. Elles sont très entrain aujourd’hui d’aller voir le feu d’artifice ; c’est la fête patronale de la ville, et le Maire pour attirer le plus de curieux possible a fait de grands frais. Il y a un orchestre excellent, danse sur la place, mât de cocagne, illuminations, et enfin un très beau feu d’artifice, ce dont je jouirai extrêmement pour mes fillettes. Joséphine trouve la nuit bien longue à venir, son entrain est plaisant, elle ne bouge de la fenêtre pour voir circuler la foule, les rues de St Chamond si désertes ordinairement sont très animées aujourd’hui.
    J’ai écrit à mon oncle, mais pour me punir à bon droit de mon long silence il ne m’a point encore répondu.
    J’ignore si Hector est parti pour Bade ; sa lettre m’avait attristé profondément et inquiété pour sa santé surtout ; de si immenses fatigues, des déceptions au bout, et un ronge-cœur comme le sien pour se reposer, il faudrait une organisation de fer pour résister.
    Tu as payé ton tribut à Mme Pochin, je t’en fais mon compliment ; ta dernière lettre était évidemment écrite sous son influence.
    Adieu, chère sœur, dis-moi donc comment s’est passé ton entrevue ; ce projet de mariage réussira-t-il ? En attendant Victor n’a encore rien obtenu ; j’en suis très fâchée. Je souhaite fort que François se rapproche de [mot non déchiffré] afin que ton rêve puisse se réaliser ; en attendant j’embrasse bien ma chère nièce et le futur beau-père. Adieu, adieu.

Ton affectionnée sœur
AS 

2011.02.169 Dimanche 15 septembre 1844 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Cette lettre semble faire suite directement à celle du dimanche précédent (2011.02.186). Voir le commentaire chronologique.


St Chamond dimanche matin [15 septembre 1844 (?)]

    Décidement, ma bonne sœur, il faut que je me mette en colère pour trouver le temps de commencer au moins à t’écrire ; tous les jours de la semaine qui vient de s’écouler j’ai en vain formé le projet de prendre la plume. Je ne puis comprendre ma maladresse ; je ne vois personne et ce n’est certes pas la société qui m’absorbe ; j’ai des lettres en retard qui me donnent des remords affreux, mais il est impossible que je puisse mieux faire malgré toute ma bonne volonté.
    Joséphine a eu dernièrement une rage de dents comme elle en avait eue dans sa première enfance ; il paraît que ma pauvre enfant a les gencives cruellement dures, puisque la dentition est si pénible. Pendant quatre jours elle n’a fait qu’un gémissement continuel qui me déchirait le cœur plus que je ne saurais le dire ; elle ne voulait ni boire ni manger, se plaignait de mal au ventre, aussi j’envoyai chercher le médecin à deux différentes reprises. J’étais inquiète et craignais une irritation ailleurs encore que dans la bouche. Le médecin avait raison à ce qu’il paraît de m’assurer que la douleur de ventre n’était que sympathique des dents ; du moment qu’elle n’a plus souffert de celles-ci tout a cessé, mais cela l’avait rendue insupportable à un tel point que j’en pleurais, mes nerfs étaient montés à faire pitié.
    Nancy ne marche toujours point seule ; je ne comprends pas cette paresse pour une enfant si forte.
    J’attendrai donc encore pour la retirer, mais je m’occupe de préparer ici son lit, et de combiner le peu d’espace que j’ai pour la caser dans la chambre de la bonne ; il faut recouper le lit de cette dernière pour cela ; c’est encore de l’embarras.
    J’ai rangé hier une grosse lessive. Enfin, ma bonne sœur, voilà ma vie.
    D’après ce que tu me disais, la Côte doit commencer ici à se dépeupler chaque jour ; au bourivari des fêtes aura succédé celui moins agréable des vendanges. Le beau temps aura, je l’espère, favorisé mon père pour cette ennuyeuse récolte ; les bonnes nouvelles que tu me donnes de sa santé me rendent bien heureuse ; ta présence est pour ce bon père un baume comme à nul autre comparable. Je comprends bien, chère sœur, combien la longue absence de ton mari doit être pénible pour toi ; il me semble que les autres années vous ne prolongiez pas autant votre séparation et votre séjour à la Côte. Je remercie ma chère Mathilde de sa charmante relation ; je lui répondrai un autre jour, je suis trop pressée. J’ai été émerveillée de son orthographe plus encore que de son écriture ; je suis les progrès de cette gentille nièce avec le plus vif intérêt.
    Pauline m’a répondu dernièrement une lettre charmante et qui m’a fait bien pleurer ; elle a prononcé ses derniers vœux le mois passé. Je lui avais offert d’aller assister à cette cérémonie, mais par égard pour moi elle ne m’a point voulu, présumant avec raison que je ne pourrais l’entendre renoncer à jamais à sa famille sans éprouver une émotion bien douloureuse …….
    À propos de choses tristes, je vais aller tout à l’heure voir Mme de Morgues qui vient de perdre sa petite fille ; cette visite me peine d’avance. Cette pauvre femme a été malade de chagrin et de fatigues ; depuis deux mois que sa petite était malade elle était horriblement pénible.
    Il est bien cruel de tout souffrir de toutes manières pour en arriver là. L’autre jour en assistant à la messe d’enterrement de cette pauvre petite je ne pouvais retenir mes larmes ; mon cœur de mère se brisait.
    Il y a eu ici cette semaine un brillant mariage ; il y a eu nombre de dîners de 60 a 80 couverts uniquement composés des proches parents des deux époux chez le père de la jeune personne, Mr Chaland, propriétaire de ce beau jardin où tu es allée je crois ? On avait mis la table dans la serre qui si tu t’en souviens est superbe ; on dit que le coup d’œil était très beau ; le luxe du service, les toilettes, tout cela au milieu d’une allée d’orangers et de fleurs devait être charmant à voir.
    Le mari Mr Finoz est un tout jeune homme fort riche, et qui va être confrère de mon mari, succédant à son père [la fin de la lettre manque]

2011.02.188 Samedi 21 septembre 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La même adresse d’Harriet Smithson-Berlioz à Sceaux est donnée par Berlioz dans une lettre à Nancy du 24 août (CG no. 920); Nancy voulait sans doute en avoir confirmation de sa sœur. Voir aussi la lettre de Félix Marmion du 16 mai 1844 (BnF)


St Chamond samedi 21 septembre [1844]

    Je n’aurai garde de mériter encore tes reproches, chère sœur, tu m’as si bien prouvé que j’étais indigne de ton aimable exactitude à laquelle j’attache cependant tant de prix, que la crainte de recevoir moins souvent tes lettres me stimulera. Je t’observerai seulement que tu as toujours beaucoup plus à dire que moi, chère sœur, tu sais que tu m’intéresseras en me parlant longuement de nos amies et parents. Tu es une source de nouvelles intarissable, je suis très pauvre au contraste, et très convaincue que ce qui remplit ma vie modeste et paisible n’est pas digne d’attirer ton attention. Je n’aime pas à parler sans cesse des gentillesses de mes chères petites ; je comprends qu’il n’y a que mon mari qui trouve toujours le sujet digne d’attention. Je ne serais pas du système de Madame Blanc qui veut sans pitié pour ceux qui l’entourent occuper exclusivement de son enfant ; c’est du reste une très mauvaise politique. Elle rendra son petit George aussi ennuyeux qu’elle était elle-même dans son enfance, ce serait grand dommage de le gâter ainsi ; je la plains sincèrement d’être enceinte, c’est trop tôt, mais je la tiens pour extravagante si elle prend une nourrice chez elle. C’est une énorme dépense, et plus énorme encore embarras avec un petit appartement comme le sien et un enfant si jeune que l’aîné. Enfin chacun comprend les choses à sa manière, et nous nous critiquons tous à tour de rôle dans ce pauvre monde.
    J’avais appris la mort de Mr Julhiet par le Journal de Lyon, et j’avais été bien préoccupée de sa femme ; il me tardait que tu m’apprisses si quelqu’un de sa famille l’avait entourée dans ce moment terrible. La bonne Mme Thomas était celle qui pouvait le mieux la comprendre ; la présence de son fils cadet était bien nécessaire aussi à cette pauvre femme. À son retour à Valence elle ne sera pas accueillie si affreusement seule, les soins qu’elle donnait à son mari avec tant de dévouement remplissait sa vie, l’espoir la soutenait toujours. Je crains pour elle maintenant la réaction de six ans d’épreuves, le courage le mieux trempé a des bornes ; mais la providence la récompensera, j’espère, de tant de souffrances. Je suis sûre, chère sœur, que tu serais empressée d’aller conforter la pauvre amie ; son malheur est de ceux maintenant dont on peut parler sans blesser. Peut-être penses-tu à aller à Valence de la Côte.
    Je te remercie de tout l’intérêt que tu me témoignes pour ma belle-sœur ; je suis heureuse de t’apprendre qu’elle va mieux. C’est une véritable résurrection à laquelle nous osons à peine croire encore, mais depuis [de] longues années son existence est un miracle ; chacun de ses enfants — et elle en a fait cinq — l’ont mise aux portes du tombeau, puis les souffrances morales agissent si vivement chez cette bonne Louise qu’elle est usée par tous les bouts. Sa vie n’a été qu’un long sacrifice ; mais elle est si nécessaire à sa famille que Dieu veuille la laisser encore augmenter ses trésors de mérites.
    Marc a été très sensible à tout ce que tu lui disais d’affectueux à ce sujet ; il me charge de t’en remercier. Nous n’avons point reçu de lettres de Beaurepaire depuis huit jours, et on nous écrivait tous les courriers avant que son état ne se fût amélioré, et nous en concluons que le mieux se soutient.
    En commençant ta derniere lettre, chère sœur, tu m’avais presque effrayée en me disant que notre bon père était souffrant, et couché au moment de ton arrivée ; heureusement en tournant la page tu me rassurais ; maintenant ta présence sera un baume salutaire. Il me tarde pour tous que ton mari vienne vous joindre ; les vendanges lui laisseront quelques jours encore de liberté, je présume.
    Tu seras d’un grand secours à Mme Pion pour distraire Nancy, mais un mari serait encore ce qui réussirait le mieux, [mais] je ne me charge pas de la lui trouver. Je crains qu’elle ne trouve pas si bien que sa sœur, ses vapeurs ne sont pas encourageantes ..... La pauvre mère est peut-être bien faible, mais nous en ferions toutes de même en pareil cas, probablement toi la première ; la santé de ta fille a été si brillante jusqu’à présent que tu ne peux juger de ce que tu ferais si elle te donnait de l’inquiétude.
    L’adresse d’Henriette est bien (rue des Imbergères no 4 à Sceaux).
    Je n’ose croire à l’espoir de mon oncle pour le bienheureux grade en question ; c’est une [question] immense pour son avenir, et je craindrais bien le grand cordon pour tout honneur. Tiens-moi au courant exactement à ce sujet, je te prie.
    J’ai eu l’espoir de voir Mme Monet vendredi dernier ; elle m’écrivit pour me dire d’aller l’attendre le lendemain au premier convoi du chemin de fer. Mon empressement était extrême ; je n’eus garde de ne pas y aller une heure d’avance … mais point de Sophie. Je suis allée aussi quatre fois de suite en vain ; inquiète de ce manque de parole je lui ai écrit, mais point de réponse !… et tu te plains de moi, chère sœur ; que ferais-tu donc avec une femme comme Mme Monet ? Elle est désespérante pour ses amies vraiment.
    J’ai une grande rage d’ouvrage dans ce moment ; je brode, je fais des bourses, je tricote le soir un petit bonnet pour Nancy au fil d’Écosse très fin avec des jours variés ; c’est joli et amusant. Les leçons de Joséphine m’occupent régulièrement, je deviens un peu cuisinière par force aussi ; sous peine de mourir de faim il faut m’en mêler souvent et je m’étonne moi-même d’honneur !
    Ma Nancy nous amuse beaucoup, elle babille comme quatre ; elle a une vanité comique, elle me demande tous les jours des fauchettes (manchettes) et une bague ; conçois tu cet atome ? Si sa sœur avait un bout de ruban de plus qu’elle ce serait un désespoir, rien ne lui échappe ; elle est d’une malice diabolique, et ne se laisse jamais oublier. Ce n’est plus du tout le même caractère que Joséphine ; elle a déjà des idées à elle très arrêtées et n’hésite jamais ; je crois qu’elle me donnera du fil à retordre, si je puis m’exprimer ainsi. Enfin Marc et moi nous les trouvons adorables, mais je ne les gâte pas ; remarque que je ne dis pas nous, car leur père est faible pour elles au dernier point. Adieu, chère sœur, n’oublie pas de faire mes amitiés en masse à toute la maison d’abord, puis aux Pion et Veyron spécialement ; j’embrasse Mathilde.

Toute a toi A S

2011.02.190 Mercredi 23 octobre 1844 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

La lettre de Berlioz à Adèle du 18 octobre (CG no. 923), dont il est question dans cette lettre, est la première  de cette année à avoir survécu de lui à sa sœur; la dernière datait du 31 décembre 1843 (CG no. 875), alors qu’au cours de 1844 Berlioz avait déjà écrit plusieurs lettres à son autre sœur Nancy dès le début de l’année (CG nos. 877, 902, 910, 920). — En septembre 1844, au lieu de se rendre à Bade comme il avait annoncé à ses sœurs (2011.02.186) et à son père (CG no. 919), Berlioz changea d’avis et fit un séjour à Nice sans les prévenir.


St Chamond mercredi 23 octobre [1844]

    Je commençais à m’inquiéter de ton silence, chère sœur ; tu as raison, les louanges perdent les plus sages, en voilà la preuve, et j’étais déterminée à t’écrire ce matin que le courrier m’apporte ou non une lettre de toi. J’en avais reçu une d’Hector deux heures avant la tienne que j’avais hâte de te communiquer, pensant avec raison que tu étais inquiète ; il était arrivé à Paris la veille, et ne me dit pas d’où il vient ni dans quel but, pas un mot de Louis non plus, ni des propositions que je lui avais faites à son sujet. Tu conviendras qu’il y a de quoi irriter si ce n’est décourager de recevoir des nouvelles si incomplètes ; il n’est pas faiseur de feuilletons pour rien ; il laisse toujours la suite à un autre jour ! …..
    Il me charge de te dire de lui envoyer sa pension à Paris, rue de Londres 31 comme par le passé ; il espérait décider Henriette à rester à Sceaux, c’était plus économique et plus commode, tu comprends, chère sœur, mais il a essayé en vain toute son éloquence et il se résigne à reprendre son ancien appartement. Voilà donc un déménagement nouveau et dispendieux après un voyage inutile, à ce qu’il paraîtrait par le ton de sa lettre qui annonce un grand découragement de toutes choses ; elle m’a fait une bien triste impression. Je le croyais au fond de l’Allemagne et grande a été ma surprise en voyant le timbre de Paris.
    Je ne sais si mon oncle ne nous donnera pas quelques détails ? Il ne paraît pas qu’il l’eût vu cependant, il n’en parle pas ; tu crois que mon oncle avait le projet de quitter Paris le 14, et Hector n’y était arrivé que le 17, mais je ne lui pardonnerai pas de ne pas être allé à Sceaux voir Henriette et Louis surtout après tes recommandations à ce sujet ; nous saurons cela bientôt.
    Je te fais mon compliment sincère du retour de ton mari ; je comprends que pour tous deux cette séparation devait paraître bien longue et bien triste. Je jouirai ce soir en pensant à vous de vous savoir enfin réunis au coin du feu ; le temps est si affreusement triste et froid depuis plusieurs jours qu’on a bien besoin d’être ensemble pour en supporter le poids et l’ennui. Je vois toujours arriver l’hiver avec un serrement de cœur extrême, il me faut le soleil pour me ranimer, au moral comme au physique. Il est vrai que j’avais eu tant de tribulations l’année dernière que j’en ai conservé un séjour pénible ; mais j’aime à espérer que tout ira mieux pour moi cette saison nouvelle. Ma jeune bonne se forme, j’en suis très contente, mes enfants l’aiment beaucoup ; ma cuisinière au contraire fait toujours plus détestable cuisine, et de plus interminables oraisons ; l’un est aussi ennuyeux que l’autre. Marc l’envoie au diable chaque fois qu’il se met à table, et moi je regrette amèrement les deux cents francs que je lui ai promis …. enfin ….
    Je te dìrai que mes deux fillettes causaient tranquillement à côté de moi quand j’ai ouvert ta lettre ; je leur ai lu le paragraphe qui les concernait, Nancy a compris à merveille que Marthe n’était pas gentille, et m’a dit « donné à moi bonbon » « suis sage ». Joséphine prétendait cependant que les ongles de sa sœur étaient redoutables très souvent aussi, mais pour elle seulement, et qu’elle ne ferait jamais cela à une dame et surtout si elle lui donnait des dragées !… bien qu’elle soit souvent comme le chien de Jean de Nivelle.
    Je ne décide point encore à mettre Joséphine à l’école cet hiver ; je lui fais dire sa leçon régulièrement. Elle a beaucoup de zèle ; elle veut que Mathilde sache ainsi que son bon papa qu’elle sait 17 départements outre les capitales de l’Europe, ce dont elle est très fière ; il n’y a pas de quoi tu conviendras.
    J’oubliais aussi qu’elle commence à faire un ourlet ; Mathilde sourira de pitié, mais voilà ma commission faite.
    Tu as réveillé d’anciens souvenirs, chère sœur, en me parlant de Mr Tréfont [?], lui et Dada n’étaient-ils pas mes danseurs en titre ; et on n’oublie point son jeune temps si vite. Le pauvre capitaine a été cruellement éprouvé par le malheur à ce qu’il paraît ; dix ans d’absence laisse bien des places vides !… Je l’aurais revu avec plaisir, je t’assure ; Mr Amédée m’aurait surpris aussi bien agréablem[ent] s’il avait pu s’arrêter ici en pass[ant.] Si son voyage en Auvergne lui avait fait plaisir il aurait trouvé de l’écho chez nous à coup sûr. Mme Charmeil est peut être à Vienne, cependant j’ai su que le père Almeras [?] était très peu satisfait du mariage de son fils ; Mme Octavie lui gagnera le cœur bien vite sans doute.
    Adieu, chère sœur, Marc m’attend pour déjeuner, et mon papier fuit ; je veux cependant te charger encore de mille tendresses pour notre bon père, ton mari et ta fille ; fais une visite de ma part aux dames Pion, je te prie.

Ton affectionnée sœur
A S

    Dis-nous je te prie à quelle époque Faure donnera de l’argent.

2011.02.171 Samedi 9 novembre 1844 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Marguerite était au service des Suat depuis au moins 1840 (voir les lettres de cette année).


St Chamond samedi 9 [novembre 1844 ?]

    Tu dois être bien installée chez toi maintenant, chère sœur, et en jouir d’autant mieux que tu es tranquille sur notre bon père ; j’ai reçu ce soir une lettre de Mme Pion qui me dit qu’il va bien, et qu’il n’a pas pris ses grandes tristesses comme cela lui arrivait toujours quand il se trouvait seul. Nous ne saurions assez bénir la providence, chère sœur, de cette douce amélioration ; je te félicite bien vivement aussi de ce que ta belle-sœur n’est plus sourde, c’est une garantie pour ta poitrine que me repose beaucoup.
    J’attends ta première lettre avec impatience ; tu me donneras, j’espère, des nouvelles de tout notre monde. Melle Nancy [Clappier] doit être de retour d’Uriage ; il y a un siècle que je ne sais rien de cette bonne amie. J’ai hâte aussi de savoir comment tu auras trouvé notre pauvre tante Félicie ; peut-être est-elle encore à Murianette ? Marc a reçu cette semaine une lettre de François ; les Messieurs de Vialloin ayant vendu leur usine il se trouvera encore sans place au mois de juin … Il est vraiment sous une fâcheuse influence ; c’est à décourager au début d’une carrière, et ce qui me fait craindre que la démarche que mon mari est chargé de faire auprès d’une maison de Rive de Gier en son nom ne réussisse pas ; enfin Marc y mettra tout le zèle possible. Les propositions de François sont cependant de nature à attirer l’attention de riches et ambitieux industriels ; c’est une belle occasion pour eux, c’en serait une aussi pour notre cousin, le tout est de s’entendre.
    Je te remercie, ma bonne sœur, de l’empressement que tu mettais dans ta dernière lettre pour me recommander de me soigner et de prendre tous les moyens d’avoir un peu de repos, mais j’en suis plus loin que jamais ; les embarras, les contrariétés pleuvent sur moi sans interruption depuis quelques temps … Marguerite me quitte jeudi – me voilà donc sans bonne dans le moment où je songeais à en avoir deux ….. à la suite d’une scène de jalousie au sujet de Nancy qui ne peut aller avec elle sans faire des cris affreux, elle m’a déclaré qu’il fallait en finir, et de mon côté je trouvais que ma patience, ou ma faiblesse pour parler plus juste, était arrivée à son terme …. Mais cette conclusion a été très orageuse ; Joséphine est dans un désespoir incroyable du départ de sa bonne, elle a eu hier une espèce de crise nerveuse à cette occasion qui m’avait abîmée. Ce soir encore elle a pleuré une heure sans que rien pût la distraire ; je ne puis te dire, chère sœur, à quel point je suis contrariée du départ de ma bonne dans ce moment, Nancy me tyrannise ; j’ai cent fois plus à faire dans la maison que jamais.
    J’étais attachée à Marguerite malgré son terrible caractère ; je comptais sur elle complètement pour beaucoup de choses, j’avais depuis cinq ans l’habitude de son service ; je déteste les visages nouveaux chez moi. Pour mes enfants au moins j’étais tranquille ; maintenant ma maison est démontée, la cuisinière me demande à être bonne, Marc a écrit à notre vieille Julie pour la prier de revenir au moins provisoirement afin d’avoir au moins une fille de confiance. L’autre a un service charmant, mais j’ai des raisons pour veiller de près ; avec Julie qui pourra coucher à coté de l’étude j’aurai moyen si je ne puis mieux faire de coucher une seconde bonne, ce que je n’aurai pu faire autrement. Tout cela me casse la tête plus que tu ne pourrais l’imaginer ; je n’ai point d’énergie, hier j’ai pleuré tout le jour, j’étais abîmée de fatigues, mes enfants étaient intolérables ; Nancy s’est enrhumée malencontreusement, de sorte que je n’ose la faire promener depuis deux jours, et je n’avais que l’heure de la promenade de repos.
    Voilà où j’en suis, chère sœur, ne ris pas trop de mon agitation, je te prie ; mon mari s’en désole ; hier il craignait que je ne finisse par me rendre malade, aussi j’ai compris que j’étais absurde et aujourd’hui j’ai plus de courage.
    J’ai payé mon tribut à l’hiver ou la fatigue plutôt la semaine passée par un rhume violent ; je suis resté dix jours sans sortir. Marc était sans miséricorde pour mes nerfs, avec raison ; mon terrible gosier lui faisait peur. Un soir je me suis cru prise d’une esquinancie ; heureusement je n’ai eu que la peur. 
    Demain nous avons un dîner de Stéphanois chez Mr Ardaillon ; cela me distraira peut-être, mais je suis si bêtifiée par mes enfants que je ne sais plus dire deux mots. Ma toilette aussi est fort en arrière, je n’ai point quitté le deuil encore ; pour toi, chère sœur, tu dois être donc dans le premier coup de feu des visites, des emplettes, tailleuse etc. etc. J’approuve beaucoup le chapeau de Mathilde ; dis donc à cette chère petite que je lui écrirai plus tard ; je l’ennuierais à coup sûr dans la disposition où je suis. Joséphine lui dit mille choses ; elle commence bien à assembler ses mots, elle connaît les capitales de l’Europe ce dont elle est prodigieusement fière. Mathilde hausse les épaules avec raison de cette petite science de quatre ans ; Nancy s’acquitte très bien de manger, crier, et me tourmenter ; c’est ma bonne grosse paysanne qu’il fait bon embrasser s’il en fut, aussi je la mange de caresses tout en gémissant de ce qu’elle est pénible.
    La sensibilité de Joséphine nous tourmente souvent Marc et moi ; c’est trop pour son âge, pas un nuage ne passe sur mon front qu’elle ne s’en occupe, en devine la cause au moindre mot. Croirais-tu qu’elle se désolait dernièrement de ce que je n’avais qu’un vieux manteau retourné pendant que je lui en achetais un neuf. Quand je suis seule elle cause pour me distraire comme un fille de l’âge de la tienne.
    Adieu, chère sœur, le papier me fait finir brusquement. 
    Mes amitiés à ton mari, mes compliments à Mme Pochin.

AS

2011.02.191 Lundi 30 décembre 1844 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

St Chamond 30 décembre [1844]

    Je ne veux pas être la dernière à vous souhaiter une bonne et heureuse année, cher père, en dépit de tout l’ennui que j’ai depuis quelques jours ; il serait cruel pour moi de ne point trouver un instant pour vous écrire. Ma chère petite Nancy a eu un accident samedi matin qui nous a horriblement effrayé, mais qui n’aura pas de suite grave, je l’espère ; elle est tombée sur le coupant [?] d’une plaque en fonte devant le feu de la cuisine, son pied s’est accroché dans la fente d’une brique et sa joue gauche a frappé au point d’avoir une affreuse coupure qu’il y a fallu rejoindre avec une épingle et du fil. Il me serait impossible d’exprimer, mon bon père, l’angoisse que j’ai éprouvé en tenant ma pauvre enfant pendant cette petite opération ; elle n’a pas cependant crié comme beaucoup d’autres enfants l’auraient fait. Maintenant ce qui me tourmente c’est la crainte qu’elle ne soit marquée ; cette idée serait insoutenable. Le médecin me rassure beaucoup, il a réuni la plaie très adroitement, puis elle est bien jeune. On me cite beaucoup d’accidents de ce genre qui n’ont pas laissé de traces.
    Veuillez me dire ce que vous en pensez, cher père, votre opinion sera pour nous la plus forte de toutes ; on n’a pas encore ôté l’épingle, l’œil est affreusement enflé et fermé. Elle a un peu de fièvre la nuit seulement et s’amuse volontiers ; le jour elle est bonne comme un ange, cette chère petite, elle n’est point pénible malgré son mal.
    Nous ne la laissons point manger autre chose que de petits bouillons par prudence ; j’espère que ce régime ne sera pas nécessaire longtemps !
    Jugez de tout l’ennui que j’ai eu, mon bon père ; j’attendais ce malheureux jour cinq personnes de la famille de mon mari de Vienne, dans mon petit appartement, ce n’est point un petit embarras de coucher tant de monde.
    J’aurais eu malgré cela le plus grand plaisir à les recevoir dans un moment moins pénible pour moi ; par surcroît j’avais une courbature qui me faisait bien souffrir, et n’était le peu d’envie que j’avais de faire des frais pour amuser mon monde. Aussi Marc a-t-il été bien soulagé de leur départ ce matin ; eux-mêmes étaient désolés de leur arrivée inopportune, mais comment prévoir une si fâcheuse circonstance ?
    J’arrivais de Lyon où j’avais passé trois jours très agréablement ; j’étais enchantée de mon petit voyage, j’avais même fait des invitations pour un dîner de dix personnes pour demain. J’ai bien hésité si je contremanderais nos convives [mot illisible] nos provisions étant faites, nous voul[i]ons en profiter, mais il est difficile d’avoir plus de malencontres à la fois.
    Puis le jour de l’an et les visites à faire et à recevoir en masse, tout cela m’agite outre mesure. J’espère que ma petite me laissera dormir cette nuit pour me remettre.
    Je vous écrirai encore dans deux ou trois jours, cher père, pour vous donner de ses nouvelles ; je vous quitte, j’entends qu’elle m’appelle et je ne veux point la faire crier.
    Je vous embrasse bien tendrement ainsi que Marc.

Votre affectionnée fille
[pas de signature]

1845

2011.02.193 Samedi 3 mai 1845 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Les Suat étaient installés à St Chamond depuis leur mariage en 1839; leur installation à Vienne sera définitive. — Sur le père Lacordaire voir 2011.02.175; dans une lettre à Adèle du 16 avril 1845 Berlioz écrit: ‘Nous avons un peu ri mon oncle et moi de votre enthousiasme pour Le Père Lacordaire, je crois que vous en deviendrez folle.’ (CG no. 957; R96.208).


Vienne samedi 3 mai [1845]

    J’ai reçu ta bonne lettre, chère sœur, dans le meilleur moment possible pour l’apprécier et la lire à mon aise, étendue sur mon canapé dans mon joli salon déjà bien ciré et meublé à faire plaisir à voir, grâce à mon activité, à l’aide de ma bonne cousine, de ma cuisinière nouvelle (dont je suis enchantée jusqu’à présent) et d’Amédée mon frotteur que j’avais amené et qui m’a été d’une utilité immense. Partis de chez moi le mercredi matin avec eux, le même soir tout était en ordre. J’ai pu coucher dans le lit que je te destine ; rien ne manquait, pas même les rideaux, tous mes cristaux et porcelaines déballés et rangés, mon salon décoré en entier, rien de cassé comme je le craignais, enfin brisée de fatigue, mais satisfaite. J’étais très fière le jour de la fête de faire ma toilette et d’aller à la messe de St Philippe ; la cérémonie était superbe, à St Moulin la musique militaire et religieuse m’a fait du bien aux nerfs.
    Il y avait un monde fou, des toilettes fraîches et jolies à voir ; le soir nous sommes allés au champ de Mars admirer le feu d’artifice qui, favorisé par le temps, a été très bien ; mon mari était arrivé dans l’après-midi, émerveillé de trouver une maison organisée et une femme habillée et l’attendant avec impatience pour recevoir ses compliments.
    J’ai aperçu ta belle-sœur de loin ; Marc a rencontré hier Mr Henri, ils se sont parlés mais froidement. Je ne sais s’ils viendront nous voir d’après les franches et conciliantes démarches dont je la sais un gré infini, mais nous croyons devoir les attendre sans être ensuite très empressés à rendre leur visite ; de la fenêtre de ma cuisine j’aperçois Jacques sur la terrasse qui fait son bonheur. Mme Félicie pour cela seul devrait se consoler de son appartement.
    Je n’ai point entendu parler de Mme Casimir ; mon mari était allé laisser une carte chez le sien, il l’a rencontré ensuite et a été très poli, comme devant, mais [de] sa femme pas de nouvelles. J’attendrai aussi d’autres relations me dédommmageront ; j’ai déjà reçu plusieurs avances très aimables, Mr Coutomier [?] (Clémence) est venu me voir hier, et d’autres. Les Messieurs Guimer [?] sont charmants pour nous ; il paraît que Mme Edouard nous a chaudement recommandés à eux.
    Je compte partir ce soir rejoindre mes enfants et finir mes affaires ; Marc m’a devancé de quelques heures, mais je ne sais vraiment comment je ferai le voyage ? Figure-toi ce nouveau guignon, chère sœur : quand je me croyais enfin au bout, ce matin en me réveillant j’ai senti une douleur très forte au-dessous du genou droit. J’ai cru que ce ne serait rien, j’ai fait plusieurs courses pour acheter du bois et du charbon etc. etc. À present ma douleur a augmenté affreusement, je ne puis faire un mouvement sans gémir, et marcher sans une peine infinie en boitant beaucoup .... Que faire, la voiture augmentera le mal peut-être ? Je ne puis comprendre la cause de ce mal subit ; hier soir je n’avais rien, je ne me suis point heurtée, la fatigue seule serait donc la cause. Mais hier je n’ai rien fait de pénible absolument, cela m’inquiète vraiment ; je ne sais si j’enverrais chercher un médecin, mais lequel ? Si Marc était ici encore ; cependant je souffre beaucoup depuis que je t’écris bien que ma jambe soit étendue ; elle est bien plus raide.
    Je vois bien qu’il faut renoncer à partir ; Marc sera en peine ; il faut que j’écrive un mot pour le chemin de fer de ce soir. Adieu, chère sœur, c’est trop aussi de tribulations, je dois envoyer chercher le médecin, la douleur devient trop vive, il y a enflure, et c’est le même genou où j’avais eu mal après ma grande maladie il y a trois ans, mais ce n’est pas la même place.
    Je ne fermerai ma lettre que quand j’aurai vu Mr Boissat, le connaissant un peu je le préfère à un autre ; ma cousine aidera à me soigner en attendant le retour de Marc. Patience, patience !......
    Mon cousin et sa femme viennent de passer une heure avec moi ; ils écriront à mon mari et feront parvenir la lettre. Figure-toi chère que ma cuisinière a mal au pied et souffre horriblement, de sorte que tu peux comprendre comme c’est facile aujourd’hui de me soigner et de faire mon ouvrage.
    J’avais donné rendez-vous à plusieurs ouvriers pour des meubles à placer, allonger, et je ne puis faire un pas sans d’atroces douleurs ; je suis étendue sur mon canapé d’où je t’écris pour me distraire et m’occuper. Mr Casimir a eu hier une soirée en l’honneur du père Lacordaire ; s’il sait (comme je le crois) que nous sommes ici je ne lui pardonnerai pas de ne nous avoir pas invité, moi qui donnerait tout au monde pour voir de près cet homme prodigieux ! Manquer une occasion pareille, c’est trop dur aussi ; il me semble que je serais plus résignée à ma vexation de douleur si j’avais eu ce bonheur hier pour compensation ; enfin...
    Demain on nous attendait à St Chamond pour un grand dîner d’adieu en notre honneur chez Mr Tomet [?] le fils ; il sera plus vexé que nous encore s’il est possible.
    Je n’ai pu encore avoir un médecin, ma douleur ne diminue point malgré une application de coton énorme pour y ramener la chaleur. Je me brûle le sang de ne pouvoir bouger ayant mille choses à faire. Je pleurerais de bon cœur, mais je vais essayer d’être très calme pour la rareté du fait. Demain mon mari reviendra me joindre ; une fois qu’il sera près de moi tout ira mieux. Je t’écrirai pour te donner de mes nouvelles, et t’envoyer la soie que je n’ai pas ici si toutefois je puis retourner à St Chamond aussi tôt que je voudrais ? Je n’ose plus faire un projet tellement tout tourne contre moi ; sans ce mal de genou les choses seraient bien maintenant, comme toi je croyais être à la fin de mes peines, mais je commence une longue série à ce qu’il paraît. Adieu, chère sœur, la chambre est prête à te recevoir ; je fais mille projets pour quand tu viendras. Adieu tous.
    L’histoire des 30,000 frs. [?] à St Etienne promis au père Lacordaire est un conte ? 
    Mille choses à Mathilde et à Camille. 

Toute à toi 
AS

2011.02.195 Mercredi 20 août 1845 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Un remarquera qu’un mois après le séjour de Berlioz à Lyon (voir BnF), Adèle ne dit rien de son frère dans cette lettre à Nancy.


Vienne mercredi matin [20 août 1845]

    J’ai promis à mon père de te donner de ses nouvelles à mon arrivée ici, chère sœur, et je m’empresse de te dire que je l’ai laissé bien, très bien.
    Ta lettre m’avait extrêmement effrayée ; ton voyage précipité à la Côte me faisait craindre que notre bon père ne fût sérieusement indisposé malgré ce que tu me disais pour me rassurer. J’éprouvai le besoin d’aller voir ce qu’il en était, espérant encore te trouver à la Côte dimanche ; je partis samedi soir pour Beaurepaire avec Marc et Joséphine, nous y couchâmes et le lendemain matin après avoir lu la messe Louise me fit conduire par sa voiture. J’arrivai à onze heures et tu étais partie à huit, n’ayant pas reçu ma lettre que j’avais cependant mise à la poste vendredi, et qui arriva après moi à la Côte à mon grand regret parce que peut-être aurais-tu retardé ton départ jusqu’au lendemain. C’était une contrariété à ajouter à tant d’autres !... Mon père parut bien heureux de me voir ; dans son premier moment de surprise avec sa mauvaise vue il me prit pour toi, et me demanda comment je revenais !...
    Nous dinâmes de bon appétit ensemble ; il prit du bouillon gras et un morceau de viande même, ce qui me surprit et me fit plaisir.
    Je parlai jusqu’à extinction, tu connais cela, chère sœur ; puis il fut se promener en voiture jusqu’à la mi-plaine pour voir la ferme de Mr Blanchet dont il revint enthousiasmé et humilié dans son orgueil d’agriculteur modèle.
    Pendant sa course je vis les dames Pion et Thomas ; Louise [Boutaud] arrivait de Tournon le soir même, je la vis en passant, et promis d’aller le lendemain passer deux heures à Pointières, ce que j’ai fait de mon pied mignon. Mon père m’accompagna à huit heures du matin jusqu’à Tournon ; puis à midi Mme Veyron me fit reconduire en voiture. Je ne voulus point laisser dîner mon père seul ayant si peu de temps à lui donner ; Marc vint de Beaurepaire dans l’après-midi, et nous voulions repartir le soir par la diligence à neuf heures, mais nous trouvâmes place dans aucune des trois, ce qui fut une immense contrariété pour nous. J’étais exaspérée de voir toujours les choses aller de travers, je grognais outre mesure ; il fallut prendre la voiture d’Antoine coûte que coûte à trois heures du matin. Nous sommes arrivés ici hier à dix par un vent horrible qui achevait de m’abîmer après la nuit que j’avais passé...
    Voila, chère sœur, encore un épisode à ajouter à tant d’autres du même genre. J’ai l’imagination si noircie que je ne peux plus prévoir que choses tristes en tout point. Mon mari est de nouveau très souffrant de sa tête ; cela m’inquiète sérieusement en se prolongeant ainsi, mon père qu’il a consulté m’a effrayé sans le vouloir certainement, mais ma pauvre tête travaille joliment depuis. Marc croit qu’une fatigue d’estomac est cause de ses douleurs de tête ; il redoute une gastrite. J’espère qu’il se trompe et que les conseils que mon père lui a donné feront un bon effet, mais quand je le vois triste et souffrant je perds la raison, chère sœur. Hier soir j’étais folle d’inquiétude, ce matin je me remonte ; une bonne nuit l’a remis aussi de la fatigue du voyage, mais je crains bien, chère sœur, que mon projet de voyage à la Côte pour l’automne ne soit subordonné à bien des choses. J’ai bien fait d’y aller en courant embrasser notre bon père ; peut-être des épreuves bien poignantes me sont-elles encore réservées ? Malgré le tribut que j’ai payé si largement depuis plusieurs mois entre Marc et Joséphine je ne puis avoir deux jours de repos, tous deux sont sous le coup d’une indisposition qui en se prolongeant m’inquiète et me désole ; Mme Pion m’a dit que tu avais trouvé Marc très maigri et très changé, il avait repris cependant et allait bien pendant que tu étais ici. En entendant cela j’ai reçu un coup au cœur, tout m’impressionne et me frappe, un mot, un rien, un rapprochement. Je parle peu ou pas cependant de ma préoccupation, il me semble que c’est donner un corps à mon inquiétude, mais je n’ai jamais l’esprit tranquille. J’envie bien fort le calme à toute épreuve de ta belle-sœur Félicie ; elle est revenue ici avec son mari lundi dernier. Il va mieux toujours mais s’est mis dans la tête d’aller consulter à Paris et passer l’automne ; sa femme a écrit à Mr Blanchet comme tu le sais peut-être ? pour avoir des informations sur un médecin et d’après sa réponse ils partiront du soir au lendemain. Mr Golety a dû passer hier à Lyon allant à la Côte et amenant Jacques à sa mère ; en conséquence elle est repartie hier pour le chercher. Mr Henri a voulu y aller aussi ; ils doivent revenir ce soir, mais avec un homme malade et inquiet sait-on jamais ce qu’on fera positivement ?
    J’allais oublier de te parler d’une chose cependant essentielle.
    Monique a été prise dans la nuit du lundi au mardi d’un coup de sang sur les jambes ; au moment de notre départ elle avait eu toutes les peines du monde à se lever et me disait que souvent déjà elle avait éprouvé des accidents de ce genre, mais jamais de cette violence ; elle ne pouvait faire un pas sans un appui. Si mon père avait eu besoin dans la nuit de quelque chose, jamais elle n’aurait pu monter. Penses donc, ma chère, combien il est imprudent de les laisser ainsi coucher seuls dans cette immense maison !.. Il faudrait impérieusement que mon père prît une seconde domestique ; Monique le demande à cor et à cri et je comprends cela si elle se sent prédisposée souvent à de pareils accidents. J’étais très ennuyée de partir la laissant ainsi, je voulais aller chercher quelqu’un ; elle ne voulut pas absolument, et me dit que cela passerait comme d’autres fois .....
    J’avais été très vexée aussi, chère sœur, de ma franchise au sujet de ta fille ; je n’y attachais pas d’importance en écrivant à mon père, mais te faire de la peine était si loin de ma pensée ! Je pouvais si peu me douter que tu lirais ma lettre ! Enfin j’ai été désespérée autant que possible de ce qui est arrivé, mais j’aurais parlé de mes enfants de même, tu peux bien le croire, chère sœur. Je vois ta fille avec des yeux de mère en bien comme en mal ; tu fais cela depuis longtemps et tu dois me pardonner et me comprendre. Le papier me manque pour continuer, j’aurais encore à dire. Adieu, adieu. 
    Mes compliments à Mme Pochin ; elle te préserve d’autres malheurs, apprécie-la bien.
    Nous avons ramené Angèle avec nous pour quelques jours.

2011.02.251 Jeudi 6 novembre 1845 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Vienne jeudi matin [6 novembre 1845 ?]

    Il me tardait, ma chère sœur, de te donner de bonnes nouvelles de notre voyage, qui a été favorisé par un temps superbe que j’ai bien apprécié je t’assure ; nous arrivâmes avant-hier soir pour dîner. Mr Jourdan le père nous avait donné les chevaux ainsi tout avait été très simplifié ; ma belle-sœur nous attendait à Vienne depuis deux heures. En arrivant j’ai eu un coup de feu d’embarras digne de tout l’activité que j’avais économisée à la Côte, mais le bonheur de retrouver mon cher Marc me dédommage de tout le reste. Il m’attendait avec une impatience égale à mon empressement ; à une grande distance de Beaurepaire il était venu à notre rencontre. Je l’ai trouvé bien portant et tout à fait remonté pour les affaires, ainsi mon arrivée a été bien douce je t’assure.
    À Anjou Marc a joué un rôle de conciliateur qui a eu un plein succès ; il y a eu un excellent déjeuner pour réunir les parents brouillés avant notre départ, et tout le monde nous a fait un accueil d’un empressement très affectueux.
    Hier j’ai couru toute la journée pour les commissions de ma belle-sœur ; cette bonne et excellente femme a tant besoin d’appui et d’affection que je néglige rien de ce qui peut lui rendre service, je ferai puis [?] plus tard mes affaires ; elle est ici jusqu’à dimanche.
    Son petit rentre ce soir en pension. Nous dînons tous en famille chez notre cousin Suat ; sa fille et son gendre y seront aussi.
    Je me précipite, ma lettre a été interrompue trois fois et le courrier n’attend pas ; les heures passent comme des minutes, tu le comprendras certainement, chère sœur.
    J’ai trouvé ma maison propre comme un bijou d’un bout à l’autre, ma cuisinière s’était distinguée. Elle est d’une humeur charmante, c’est toujours autant de pris en passant.
    Adieu, chère, mille choses affectueuses à mon bon père, [à] ton mari et à ta fil[le].
    Mes fillettes tout de moitié vous font les embrassements que je vous envoie ; ma Nancy m’a fait endiabler en route et m’a victimée très agréablement.

Vite, vite, adieu encore
Toute à toi
A

1846

2011.02.197 Lundi 12 janvier 1846 À sa nièce Mathilde Pal-Masclet Transcription littérale Image

Sur le ‘bal brillant à Lyon’ voir la lettre suivante (2011.02.253). — La lettre de Berlioz à son père mentionnée à la p. 3 semble perdue.


Vienne lundi matin [12 janvier 1846]

    Je te dois une réponse, ma bonne petite Mathilde, je n’ai garde de l’oublier, et c’est le cas de te l’adresser aujourd’hui ayant à te faire une relation de nos plaisirs d’hier qui pourra t’intéresser, je l’espère. Tes cousines t’ont regretté beaucoup à leur réunion ; elles avaient invité 16 jeunes personnes à goûter, pour tirer le gâteau des Rois. Te dire ma bonne petite combien on s’est amusé serait difficile ; depuis deux heures après midi jusqu’à neuf heures du soir nous avons varié nos jeux à l’infini, jamais mon imagination n’avait été mise à plus forte épreuve, mais j’ai eu un succès superbe, j’ai chanté, dansé plus que la plus intrépide. J’avais il est vrai trois puissantes auxiliaires pour me soutenir, Melle Béranger l’aînée, Marie Pascal, et Antoni Suat, et même sa sœur mariée Céline. Toutes avaient de belles voix qui étaient précieuses pour l’orchestre ; en vain j’avais fait chercher un joueur d’orgue ou de vielle, il y avait fallu se résigner à s’en passer. Aussi aujourd’hui j’ai mal à la poitrine, et pour cause : nous avons goûté à quatre heures et mon immense table offrait un fort joli coup d’œil. La plus petite fille a été Reine, rien n’était gracieux et joli comme cette enfant de trois ans, la fille de Mr Garcin ; puis venait après les deux petites Balot dont Marguerite est la bonne. Elles avaient des toilettes parisiennes délicieuses ; nous avons eu à regretter les demoiselles Faure, elles avaient malheureusement aussi un petit concert hier soir. Tu vois, ma bonne amie, que le carnaval commence bien ici pour les fillettes. J’aurai mon tour aussi, mercredi la tante Félicie a une soirée non dansante, dit-elle, mais tout le monde s’obstine à croire qu’on danse quand même ; le 24 je suis invitée à un bal brillant à Lyon chez Mr Ardaillon, je ne sais trop encore si nous irons ? Comme j’ai une robe à mettre cependant cela pourrait faire pencher la balance, mais nous avons le temps de songer d’ici là.
    Puisque le rhume de ta mère est enfin guéri elle doit commencer aussi à sortir un peu ; j’espère qu’elle me tiendra au courant de vos plaisirs à son tour.
    J’ai reçu une lettre de ton bon papa la semaine dernière ; il allait bien et ne songeait plus à faire une visite à Grenoble ; il m’envoyait la lettre de ton oncle Hector qui j’ai lue avec un grand intérêt.
    Monique soigne votre tourterelle de son mieux pour que vous la retrouviez à Pâques en bon état.
    Adieu, ma chère Mathilde, je suis brisée de fatigue ; jamais bal ne m’a fatiguée à ce point, le lendemain je me suis couchée à minuit ayant eu ensuite plus tard les dames Béranger et de Loucry pour terminer la soirée. La fille cadette de Mr Béranger était une des plus étourdies, et des plus gentilles ; les jeunes gens avaient été exclus sans exception même pour Mr Jacques, au grand regret de Joséphine qui l’aime beaucoup, mais cela m’aurait obligée à en inviter beaucoup d’autres démons, c’était assez.
    Dis à ta mère que j’ai reçu une lettre de ma tante Auguste ; sa commission était faite depuis mercredi soir, je lui répondrai, mais j’attends une réponse avant ; toutes les précautions de prudence ont été prises. Adieu encore, chère petite, le courrier me presse ; Joséphine est à sa pension, et Nancy t’embrasse pour toutes deux.
    Mille choses à ta mère.

A S

2011.02.253 et 254 Vendredi 30 janvier 1846 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Rappelons que cette lettre réunit deux textes séparés dans l’inventaire (2011.02.253 et 2011.02.254). — Le bal décrit dans cette lettre est sans doute le ‘bal brillant à Lyon’ annoncé pour le 24 janvier dans la lettre du 12 janvier (2011.02.197). — Il est frappant que dans cette lettre Adèle ne souffle mot de l’une ou l’autre de ses filles, pas même dans les formules de salutation à la fin de la lettre, ce qu’elle fait d’ordinaire.


Vienne 30 janvier [1846 (?)]

    Je me repose avec plaisir pour toi, chère sœur, de tes fatigues de cette semaine, deux dîners, un bal et le reste c’est trop pour des femmes comme nous ? ...
    J’ai fait pas mal de choses extra aussi de mon côté ; mon voyage à Lyon aurait réussi à souhait sans la pluie, la boue et les commissions hors de saison, mais ma jolie soirée m’a dédommagée de tout le reste. C’était un coup d’œil ravissant, jamais je n’avais vu un si grand nombre de jolies femmes, plus fraîchement parées, tant de diamants, de lumières et de fleurs m’éblouissaient, le salon décoré avec une magnificence princière, la salle à manger était un bosquet en fleur, la chambre de Madame une délicieuse fantaisie qu’on ne pouvait assez admirer, le goût le plus exquis avait présidé à l’ameublement ; pour quarante mille francs on peut avoir un joli mobilier. La veille du bal j’avais dîné chez ces dames et j’avais ainsi pu admirer en détail ce délicieux appartement ; le lendemain il y avait tant de monde que je n’aurais rien vu. J’ai admiré toutes les Lionnes de Belcour, toute la haute finance, Généraux, Colonels, rien ne manquait ; j’étais très bien placée pour dominer la foule. Madame d’Arloz m’avait pris dans sa voiture de bonne heure afin que je fusse mieux et voir arriver tout ce monde, toute cette famille m’accablait d’attentions affectueuses ; ma toilette était simple mais bien pour passer dans la foule et ne m’avait pas donné la moindre peine. Le coiffeur ne m’avait pas fait attendre et m’avait parfaitement coiffée à mon air, les bandeaux bouffants me vont bien.
    Madame Jourdan m’avait envoyé sa femme de chambre pour m’habiller ; j’étais prête sans me presser (chose toute nouvelle pour moi) dix minutes avant que la voiture fût à la porte de l’hôtel, enfin j’étais dans la plus heureuse disposition d’esprit pour jouir de tout, aussi me suis-je franchement amusée.
    J’oubliais encore un agrément, c’est que j’étais agréablement placée à côté de Mme de Perrou, la femme du général qui commandait à St Etienne, très jolie et très aimable. Comme nous avions beaucoup de connaissances communes les sujets de conversations étaient faciles, à gauche une dame d’un certain âge très amusante dans le genre de Mme Augustin, et avec qui nous avons fait de bons éclats de rires sans nous connaître, peu importe.
    On a dansé beaucoup la Mazurka ; c’était charmant à voir, de gracieuses jeunes filles s’en tiraient à ravir. Le Cotillon a terminé la soirée dont je garderai un charmant souvenir.
    Voila une longue relation, chère sœur, à ton tour maintenant de me conter les succès de tes dîners somptueux.
    Nous sommes toujours dans les indécisions ; cependant nous avons fait des plans pour une petite soirée, peut-être nous déciderons nous ? ....
    Comme il y a un grand bal le 10 à l’Hôtel de Ville qui est le sujet de toutes les conversations dans ce moment, nous attendrons plus tard.
    J’ai envoyé des invitations aux dames Pion ; que je te dise le tour qu’elles m’ont joué, ne m’ont-elles pas écrit au moment où je partais pour Lyon de leur acheter une robe de soie pour Céline, sans une précision, ni l’étoffe, ni la couleur, ni le prix et avec cela des conditions à l’infini ! J’étais d’une humeur massacrante. Moi qui pour ne pas courir à Lyon emportait tout de Vienne même gants et souliers, je n’avais qu’une fleur à acheter que je trouvais parfaitement à deux pas ; au lieu de cela obligée d’aller aux Terreaux, avec une pluie battante, avoir des indécisions sans fin pour cette malheureuse robe !
    Que je te dise vite à propos que j’ai trouvé un mètre vingt de satin marron comme tu le désirais ; quant au morceau pour Mathilde il y en avait en fabrique ; mais comme c’était le lendemain dimanche je n’ai pu l’avoir, mais on le mettra de côté chez Mr Montessuy, c’est tout comme. À la première occasion je le ferai prendre.
    Le lendemain avant de partir nous fîmes plusieurs visites d’amis et eûmes encore le temps d’aller au Musée voir l’exposition et y admirer le fameux portrait du frère Philippe d’Horace Vernet ; c’est admirable, saisissant, il se détache de sa toile à faire peur. Je ne pouvais m’en arracher malgré la foule qui se ruait sur moi sans pitié, et une foule du dimanche c’est tout dire.
    [2011.02.254]
    Parle-moi donc de votre scandale du moment, le roman Bizillon ; je comprends la colère du fils, et du gendre de Mme Gizoux. Une femme si respectable et si malheureuse devrait être à l’abri de pareilles insultes, c’est une infâmie ; Mr Bizillon devrait être chassé ignominieusement de tous les salons. Je suis charmée qu’il lui en coûte dix mille francs pour retirer son ouvrage ; ce sera une leçon un peu chère.
    Je n’ai point vu ta belle-sœur depuis plusieurs jours ; elle a eu la bonté de venir me voir à mon retour, mais j’étais sortie ; si je puis j’irai cet après-midi. Je me serine en projets [? lecture et sens incertains], le temps me manque tous les jours pour les exécuter.
    Madame Béranger a sa fille cadette malade de la rougeole depuis dix jours, et je me prive à regret d’aller la voir de peur de la contagion.
    Ma cuisinière est malade d’un rhume dans le genre du tien et je ne puis la faire soigner, ce qui est irritant ; il me serait impossible d’avoir un dîner à cause d’elle. Je n’ose rien lui commander, et elle ne veut pas que je prenne une femme pour faire son ouvrage ; les domestiques malades sont toutes de même. Je lui ai fait mettre de force un vésicatoire hier d’après l’avis du médecin, et j’aime à me flatter qu’il la guérira.
    J’avais chargé Victor de te donner provisoirement de mes nouvelles ; j’avais eu cinq lettres urgentes à écrire à mon arrivée, et ma paresse demandait grâce.
    Nous voyons de temps en temps Mr Gagnon ; il est notre voisin, toujours content de lui, prenant la vie du meilleur côté, c’est un heureux garçon qui fera son petit chemin à merveille, mais qui n’est pas plus dangereux que de mon temps, à mon avis du moins.
    Mathilde a dû s’amuser beaucoup à la soirée de Mme Dupuis ; je m’en suis réjouie pour cette chère petite ; embrasse-la de ma part tendrement si elle travaille ?
    Adieu, chère sœur, assez bavarder, il faut encore que j’écrive à ma belle-sœur, j’ai un remords affreux à son sujet ; demain je ferai sortir son petit.
    Mon mari te dit mille choses amicales ; il appréciait infiniment les jolies femmes de Lyon, il trouvait qu’on ferait un voyage à moins. Camille aurait sans doute été du même avis, faute de mieux. Je l’embrasse affectueusement ; mes compliments à Mme Pochin puisqu’elle ne tourmente pas trop fort [?].

2011.02.255 Vendredi 13 février 1846 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Vienne vendredi 13 février [1846]

    Je me lève une heure plus matin pour avoir le temps de t’écrire aujourd’hui, chère sœur, je craindrais qu’en prolongeant mon silence tu ne fusses inquiète, et bien à tort, car mes plaisirs seuls absorbent mon temps ; depuis dix ans je n’avais pas abusé à ce point de bals et de réunions, et ce qui m’étonne c’est que cela m’émeut encore aussi franchement. J’ai une nombreuse soirée après-demain, et je suis dans tout le feu des préparatifs n’ayant pu m’y préparer au commencement de la semaine. Joséphine a été indisposée ; elle a eu une fièvre de rhume jointe à son ancienne irritation d’estomac, je la croyais déjà bien malade, redoutais la rougeole etc. etc. La moitié de nos invitations étaient faites, nous ne savions s’il fallait envoyer les autres ou contremander les premières ; nous avons déliberé dimanche et lundi matin, enfin Mr Boissat riant de mes inquiétudes, avec raison puisque Joséphine va bien, décida la question et nous voilà lancés
    Pour compléter mes agitations de dimanche ma belle-sœur m’arriva avec sa fille et son domestique ; non seulement je ne l’attendais pas, mais lui avais écrit l’avant veille pour la prier de ne pas venir avant le Carême, attendant du monde d’ici là chez moi et ayant des engagements de tous côtés ! .... Juge de ma mauvaise humeur.
    Mon mari dînait dehors. J’avais une soirée chez Mme Tornier, ma petite un peu souffrante, enfin j’étais exaspérée de voir qu’on ne tenait aucun compte de ma gêne, au contraire ma pauvre belle-sœur tourne à la Pochin d’une manière désespérante ; quand elle sait qu’elle nous gênera, c’est une raison pour qu’elle arrive exprès. Voilà la troisième fois qu’elle fait cela, et Marc en est irrité autant que moi ; plus nous faisons pour elle et ses enfants, moins elle est satisfaite et irritée. Enfin sa position l’excuse ; mais c’est peu encourageant pour nous.
    Changeant de conversation, je te dirai que la soirée de Mme Guidon samedi a été charmante, et celle de l’hôtel de ville superbe ; j’y ai mené Céline Paret, et l’ai reçue chez moi. Cette pauvre jeune femme est dans un état de santé bien déplorable ; elle tousse affreusement. Sa mère ne sachant plus qu’imaginer pour la rétablir a voulu essayer d’un petit voyage à Vienne et à Lyon ; elle y est aujourd’hui, je ne sais si elle restera pour notre visite dimanche à son retour, mais je ne pourrai la loger attendant Mme Richard. Je ne perdrai rien au change, car la pauvre Céline est un peu emplâtre (entre nous soit dit), elle ne pense à rien absolument, il faut s’en occuper pour tout, la dorloter, la chauffer comme une enfant. Je ne m’étonne plus qu’elle ne puisse vivre loin de sa mère ; elle l’a gâtée, si je n’avais fermé ses malles et tout rangé dans sa chambre elle aurait manqué dix fois le chemin de fer. Son mari aussi tranquille qu’elle ne songeait pas mieux ; je ne pouvais m’imaginer rien de pareil, je t’assure, Marc n’en revenait pas..
    Les dames Roche de Lyon étaient venues pour le bal de mardi et ont été charmantes pour moi ; elles sont encore ici chez Mme Revillou. Je voulais les avoir dimanche mais elles partent samedi ; ces demoiselles ne se marient point, c’est grand dommage. À propos de mariage, tu m’avais parlé du fils de Lassasssalle pour Melle Ardaillon ; je crois qu’il aurait des chances d’être accepté, ayant tâté le terrain à ce sujet pendant que j’étais à Lyon, et Mr Ardaillon ayant écrit depuis à mon mari pour lui demander des renseignements sur un Marquis de Vivens, je crois, qui habite le Dauphiné, mais dont je n’ai jamais entendu parler. À cette occasion il revenait adroitement sur mes insinuations, demandant minutieusement toute sorte de détails auxquels nous n’avons point répondu encore, ne pouvant savoir si Mr Lassasssalle la mettrait en avant. Melle Corinne aura je pense comme sa sœur deux cents mille francs comptant. Précise donc les faits un peu mieux quand tu t’occupes de négociations de ce genre ; pour Victor tu m’avais induite en erreur d’après les lettres de ma tante qui indiquaient une fortune plus considérable à son fils que toi. Il n’en faut pas souvent davantage pour faire manquer un mariage ; tu ne me disais pas si le fils Lassasssalle aurait encore des espérances, et quel âge il a ? On tiendrait je crois à le rapprocher de Lyon ; avec des protections comme il en a la chose serait possible, mais je présume que cette condition ne serait pas rigoureuse, il me semble que ce mariage pourrait aller. Réponds-moi si tu as le projet de lui en parler, je te prie.
    Jeudi Mr Béranger entraîné par notre exemple donne une soirée ; ce sera la clôture je présume, mes ressources de toilettes sont à bout. Les danseurs ne m’ont pas manqué ayant eu la bonne précaution de faire inviter les jeunes gens samedi chez Mme Guidon dans cette intention ; j’ai fait fureur pour cette raison, et je ne puis en être fière comme tu vois. Que je te dise qu’à Lyon j’ai fort bien dansé, impertinente qui en doutes ! ..... Ma robe de moire rose était ma toilette à Lyon et ici mardi ; samedi j’avais un costume espagnol tout en noir, chez Mr Billard ma robe en barrage bleu que je remettrai chez moi, chez ta belle-sœur en velours et je fais faire pour la soirée Béranger une robe en organdi brodé à manches cerises avec double jupe, et Berthe double de la même étoffe.
    J’aurai dimanche 36 a 40 dames, pour orchestre un piano excellent que me prête ma voisine Mme Givors, et deux violons. Clémence me fournira des fleurs ; mon salon sera charmant
    Mlle Schovest qui est une excellente musicienne est d’une complaisance rare ; un professeur de piano et un capitaine notre voisin me promettent un concours précieux. Malgré tout cela, par moments je me trouble de mon entreprise, j’ai peur que tout n’aille pas comme je désirerais et je serai charmée quand ce sera fait. Que n’es-tu là, chère sœur, pour me venir en aide ; mais de ton côté tu mènes un vie très agitée, aussi va venir bientôt le Carême pour nous remettre à nos habitudes ordinaires.
    Ton beau-frère est toujours de même, il se plaint de faire peu de progrès ; sa femme l’empêche de veiller tard, minuit les voit toujours s’esquiver.
    J’ai de bonnes nouvelles de mon père par Céline ; elle m’a dit qu’une de ses grandes distractions étaient des tourterelles, qui aurait pu croire ce nouveau goût à notre pauvre père ?
    Adieu, chère sœur, je m’oublie en causant avec toi ; mille et mille soins me réclament, en commençant je ne voulais t’écrire que quelques lignes et j’en suis au numéro 7 [8 en fait!], j’ai besoin de te mettre au courant de ma vie comme je ne puis ignorer la tienne sans inquiétude.
    Mes amitiés à Camille, je te prie, mille caresses à Mathilde ; elle a dû bien s’amuser chez Mme Teisseire.
    Mes fillettes se coucheront dimanche à 7 heures et pour cela je promets une poupée de 50 centimes chacune ; c’est acheter mon repos bon marché. Adieu donc, je bavarde impitoyablement jusqu’au bout de mon papier.
    Je t’embrasse tendrement.

A S

2011.02.143 Samedi 28 mars 1846 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Vienne samedi matin [28 mars 1846]

    Tu m’attends de pied ferme à ce qu’il paraît, chère sœur, en t’étonnant peut-être de mon silence prolongé, mais un voyage à St Chamond en a été la cause. Je n’avais point voulu t’écrire en partant afin de ne point te tenir en peine ; une fois lancée je n’ai pas eu peur sur le chemin de fer, la force de l’habitude a repris le dessus. J’étais attendue par Mr et Mme Cognet au débarcadère ; ma visite a paru leur faire tant de plaisir, leurs instances si affectueuses et si pressantes que je me suis laissée entraîner à rester avec eux plus que je n’en avais le projet. Madame Pottier donnait un grand dîner jeudi et se fâchait de me voir partir avant, d’autant plus que nous devions revenir hier matin jusqu’à Givors ensemble. J’ai donc cédé, et ma huitaine a été complète. Te dire, chère sœur, tout ce que j’ai fait dans ce laps de temps est incroyable ; les visites, les dîners, soit à St Chamond, soit à St Etienne, ma tête était brisée, tant parler, tant manger, j’avais besoin de venir me reposer chez moi, il me tardait d’ailleurs de retrouver mon mari et mes chères petites à qui mon absence paraissait triste.
    Tu vois, chère sœur, que je ne perds point de temps pour t’écrire mes perégrinations.
    Ta belle-sœur qui vint me voir en grande cérémonie hier un instant me dit avoir reçu une lettre de toi l’avant veille ; j’étais bien aise d’avoir ainsi de tes nouvelles. Elle paraît très empressée de faire un voyage à Grenoble et reconnaissante de ton invitation précise ; elle craignait te déranger trop fort à ton retour de la Côte. À propos de la Côte nous n’avons encore rien arrêté pour notre départ, comme j’arrive il faut reprendre haleine avant de repartir. Ma belle-sœur m’écrit ce matin qu’elle viendra la semaine de la Passion ce qui compliquera mes affaires ; puis les Pâques, le commencement du printemps, mille choses en arrière.
    J’ai eu la contrariété à St Chamond d’apprendre le mariage arrêté du jeune veuf que je voulais donner à Mlle Eugénie. J’en ai cherché querelle à sa belle-sœur, d’autant plus qu’elle le marie sans rime ni raison avec une jeune maîtresse de pension presque sans fortune et pour qui c’est un beau rêve. Si j’étais allée un mois plus tôt à St Chamond j’aurais entraîné la balance, et je ne puis te dire, chère sœur, combien j’ai été vexée.
    Le Monsieur arrivait de Montbrison et j’ai passé la journée avec lui ; il est très bien, cela m’irritait ; il venait prendre en passant Mme Pottier sa belle-sœur pour aller à Lyon faire des emplettes de noce. Voilà à quoi tient souvent l’avenir d’une jeune fille ; un retard, un mot en l’air peuvent décider de son sort heureux ou malheureux. Je te dirai que j’ai recommencé le carnaval à St Chamond ; n’est ce pas une horreur ? Nous avons dansé à un dîner de mariage où je remplaçais la jeune mariée malade sottement. Je suis même allée dimanche au spectacle ; il y a des écuyers très forts et qui m’ont fait plaisir ; j’aime singulièrement ce genre de représentation. Enfin tu vois, chère sœur, que cette année je mène une vie désordonnée s’il en fut, Mme Cognet était confondue de mon agitation et de ma gaîté, elle qui a un genre de vie d’hôpital continuel, si restreint, si monotone. Elle prétendait que je ranimerais son mari toujours si triste, et m’en remerciait ; le fait est que je faisais des frais à m’épuiser pour leur être agréable et j’étais encouragée par mon succès complet.
    Mon mari a beaucoup vu Mr Gagnon pendant mon absence ; il ne rêve plus que sa veuve sérieusement, et je crois qu’elle l’accepterait bien vite. Son esprit n’est point trop supérieur ; elle est bonne et gracieuse bien plus que spirituelle ; ensuite elle n’a pas vingt mille livres de rentes mais seulement la moitié à peine. Comme elle veut se remarier Mr Alfred lui convient, je crois ; pour vivre avec la mère il serait l’homme qu’il faudrait. Enfin qu’il s’arrange ; si je m’en mêlais je suis si malencontreuse pour les mariages que je jouerais le rôle de la fée Guignon. La famille Boissat rêvait je crois aussi un mariage pour la belle Caroline et la famille se montre irritée contre le pauvre jeune homme qui se laisse attirer à une autre amorce ; quel plaisir d’être un visage à contrat, on se vous arrache ! c’est plaisant. Pas un mot de tous mes commérages je te prie, surtout à Mme Pochin, chut….
    J’ai écrit à mon oncle il y a une quinzaine ; il ne m’a point répondu encore.
    Madame Boutaud au contraire a été très prompte à la réplique ; sa mère [Mme Veyron] était repartie la veille pour Pointières, elle y viendra plus tard après nous laisser sa fillette enragée [Marthe], et se prépare à un voyage aux bords du Rhin avec le jeune ménage Blanchet de Rives. Ils font bien de jouir de leur fortune à qui mieux mieux.
    Point de nouvelles d’Hector toujours ; je suis en arrière avec notre bon père, je lui écrirai demain.
    Mes chères petites m’ont fait des caresses sans nombre à mon arrivée. Joséphine saura lire à Pâques, elle commence à peu près …… Elle est toujours enchantée de sa pension, le jardin fait son bonheur, le voyage de la Côte est aussi bien souvent le sujet de conversation.
    Nancy est toujours plus lutine ; tu les trouveras grandies, Joséphine prend un air grande fille qui m’étonne. Que dirai-je donc de Mathilde ? Sa première communion doit être une immense préoccupation pour toi et je comprends que le séjour de ta belle-sœur sera une complication dans cette circonstance. Elle regrette le départ pour Paris de Madame Holland avant son arrivée… Adieu, chère, le courrier du matin me presse ; j’ai fait la paresseuse pour me reposer de mes fatigues, je suis brisée ; une bonne caresse à Mathilde.
    Je vous embrasse tous en courant.

Ton affectionnée sœur
AS 

2011.02.252 Mardi 28 juillet 1846 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Vienne mardi 28 juillet [1846]

    J’ai eu de tes nouvelles par Mr Alfred, chère sœur, tu devais me dit-il lui envoyer une lettre et un bouquet ; la pluie torrentielle de dimanche soir fut cause sans doute que je n’ai rien reçu de toi.
    J’aurais eu besoin d’être distraite cependant de la si pénible impression que m’a faite la mort foudroyante de Mr Jourdan aîné ; tu l’as apprise sans doute par ton Journal ?
    Nous ne pouvons y croire ; Marc en est malade ; il apprit cela au moment du déjeuner dimanche matin. Il en fut si bouleversé qu’il en devint blanc comme un linge ; pour moi je pleurais sincèrement ce bon et excellent homme, toujours si excellent pour moi, mais mon cœur se brisait en pensant à sa malheureuse femme qui l’avait laissé seul à Paris depuis trois jours à peine, très bien portant. Elle avait pris les devants pour le recevoir le 28 et préparer la réunion de famille !. À peine arrivée à Anjou, elle apprend par une nouvelle télégraphique que son mari est mourant ...
    Elle part seule et arrive à Paris 6 heures après la mort de son mari !... C’est épouvantable à penser, chère sœur, une arrivée pareille ; comment ne pas en mourir sur le coup ? .... Et songer qu’elle l’a laissé, qu’il est mort seul en demandant sa femme et ses enfants, c’est horrible, horrible et il devait être ici le 28 ... Quelle fatalité....
    Toute cette famille est dans la consternation ; je ne sais comment on aura osé apprendre cette nouvelle au vieux père ? Ce fils était son dieu, son orgueil ! .. La providence l’a frappé juste à l’endroit le plus sensible, il doit être comme un lion furieux. Il me fait grande pitié, mais la pauvre femme bien plus encore ; elle adorait son mari, et arriver sans recevoir un dernier adieu ! ........
    Mr Pierre et sa femme étaient partis pour aller la rejoindre ; mais son pauvre frère est tombé malade à Lyon et n’a pu aller plus loin. Mr Donnat le jeune homme est parti à sa place pour voler au secours de cette malheureuse femme et ramener sans doute le cercueil de son oncle.
    Mme Jourdan est douée comme tu sais d’une énergie et d’un sang-froid rares, mais je défie qu’elle n’ait pas été anéantie par un coup de tonnerre pareil.
    Je ne sais si Mr et Mme Nicolas étaient à Paris et qui aura pu l’entourer et la recevoir à son arrivée ? L’isolement de Paris est bien horrible quelquefois, et le pauvre homme accoutumé comme il l’était à un si nombreux entourage de famille a dû souffrir plus qu’un autre à sa dernière heure, loin de tout ce qu’il aimait. Il paraît qu’il est mort d’une colique de miserere ; nous n’avons aucun détail, tout le monde a perdu la tête dans la famille et je le comprends bien. Marc a voulu prendre un petit deuil, voulant aller faire notre triste visite à Anjou un de ces jours ; j’avais ce qu’il me fallait .... Je redoute extrêmement ce voyage, je crains qu’il ne fasse bien mal à mon mari encore si faible ; je voudrais temporiser à cause de cela.
    Sa mine m’effraye par moment, il souffre de sa tête, le médecin me dit qu’il n’y a rien à faire que de continuer son vin de quina après une interruption de quelques jours et un régime soigné.
    Je t’assure, chère sœur, que je suis brisée ! ...... Il est vrai que j’avais repris haleine à Charbonnières ; Marc s’y trouvait si bien ....
    Mon père m’écrit ce matin ; il charge Marc de son affaire, mais il faut vite vite tout de suite en finir ... comme si on faisait marcher les gens d’affaires comme on veut ? .. Marc ne peut les joindre, seulement il a déjà fait dix courses inutiles pour cela et ne négligera rien.
    Mon père ne s’étonne point de la petite rechute de mon mari après une pénible émotion et lui conseille de même que son médecin.
    Quand donc aurai-je l’esprit tranquille ? Je ne puis quitter une heure Marc sans être torturée, l’événement de Mr Jourdan augmente encore cette angoisse d’esprit si pénible.
    Adieu, chère, ne t’ennuie pas trop de la pluie et porte-toi bien. Toute à toi.

2011.02.258 Samedi 19 septembre 1846 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale

Sur la ‘fameuse entrevue’ à Lyon et le rôle d’Adèle dans le mariage de Félix Marmion et Thérèse Boutaud (veuve Machon) voir aussi 2011.02.262, 2011.02.201, 2011.02.205. On se rappellera le rôle joué en 1838 par Félix Marmion dans le mariage de sa nièce Adèle avec Marc Suat (voir R96.859.1).


Vienne samedi [19 septembre 1846]

    Vous êtes seul pour quelques jours seulement, cher père ; Nancy vous reviendra dans le courant de la semaine prochaine sans doute, d’après ce qu’elle m’écrit de St Vincent. À son départ de la Côte votre santé était à peu près dans son état habituel ; je vois venir les vendanges avec peine dans la crainte que vous ne vous donniez trop de fatigues à leur occasion. Ici c’est une affaire terminée à peu près, mais c’est plus précoce d’une quinzaine au moins.
    Je ne puis préciser encore le moment où je retournerai vous voir ; j’attends le signal de Mme Machon pour aller à Lyon attendre mon oncle afin d’être en trêve [?] à la fameuse entrevue. D’un jour à l’autre je recevrai la lettre qui me fera partir, et jusqu’à après cette grande affaire je ne déciderai mon voyage. Depuis mon retour ici j’ai été très occupée par une énorme lessive, des confitures, des tailleuses et autres embarras de ménage pour lesquels je déploie cependant une activité extrême sans pouvoir jamais être sur mon courant. Je me dévoue pour faire sortir beaucoup mes chères petites et leur faire jouir de ces beaux jours ; elles vont souvent à la campagne chez leurs amies ; elles ont au moins six ou sept maisons à choisir, où on les accueille avec un empressement très aimable pour moi et dont je suis reconnaissante. Elles reviennent toujours le soir transportées, ravies de leur journée et je vois que leur santé s’en trouve aussi bien que leurs plaisirs.
    J’ai pour nous également plusieurs invitations à dîner aux environs, dimanche passé chez Mr Montbrun et lundi chez Mr Souliez ; j’irai avec plaisir faire cette jolie promenade, on ne peut y aller qu’à pied ; c’est sur la montagne, et je désire que le temps continue de nous favoriser.
    Mon mari a toujours de temps en temps ses maux de tête qui le fatiguent fort ; je trouve cependant que les intervalles s’éloignent un peu. Il vient de recevoir des nouvelles de Beaurepaire ; sa nièce va en s’affaiblissant, et sa pauvre mère a le cœur déchiré de ce spectacle.
    On lui dit aussi que les vendanges ne sont pas belles, nous aurons la moitié moins que l’an passé, et que les bleds noirs ont coulé [?]. Il faut convenir que c’est trop de récoltes manquées pour une année, cela épouvante pour les pauvres surtout cet hiver, nous n’avons pas reçu un sol de nos fer[miers], comme bien d’autres du reste.
    Adieu, cher père, on vient de me déranger ; ne voulant pas manquer le courrier de ce matin je termine ma lettre ; mon mari et mes filles se joignent à moi pour vous embrasser bien tendrement.

Votre affectionnée fille
A Suat

2011.02.264 Mardi 27 octobre 1846 (?)  À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La mort de la nièce de Marc Suat était à prévoir d’après la lettre 2011.02.258 du 19 septembre précédent.


Vienne mardi [27 octobre 1846 (?)]

    J’attendais de tes nouvelles ce matin, chère sœur, et je me hâte de te répondre que j’irai vous embrasser samedi ; ma pauvre belle-sœur m’est arrivée dimanche matin avec mon mari, je les attendais avec un empressement douloureux. Le premier moment a été très pénible ; j’ai bien pleuré avec Louise, je la comprenais bien. Mais comme tu dis elle est presque soulagée que la longue agonie de sa fille soit finie ; c’était affreux, affreux, à demander la mort à chaque instant comme une grâce du Ciel, puis la malheureuse enfant avait fait le sacrifice de sa vie avec beaucoup de courage ; sa foi était vive et l’espérance du ciel la soutenait. Sa mère a supporté ce nouveau coup avec beaucoup de force ; elle est usée, c’est le mot. Je la soigne et la distrait de mon mieux ; elle veut malgré cela partir après-demain, Séraphine est trop seule à Beaurepaire, elle a besoin aussi de se retrouver chez elle, bien que ce petit séjour à Vienne lui fasse du bien. Nous l’entourons de tous les égards et l’affection possibles et elle en est touchée.
    Je suis bien fâchée, chère sœur, que Mathilde se fût privée en vain d’une bonne nuit de sommeil ; pour éviter encore une attente inutile je te prie de m’envoyer Antoine (si tu peux) vendredi soir afin de partir samedi après déjeuner. Je trouverai Camille près de toi probablement, et mon retard aura eu ainsi son bon côté.
    Je n’ai toujours pas signe de vie de mon oncle ; j’en étais vraiment inquiète, et te remercie de ce que tu m’en dis ; je lui écrirai cet après-midi.
    Je parlerai à Melle M... [nom non déchiffré]. J’emporterai à mon père ses revues, je n’ai que le 1er mai 1840 mais non 1846.
    Adieu, chère sœur, l’heure me presse, à bientôt, réponds-moi si je puis compter sur Antoine ? Autrement je prendrai la diligence.
    J’embrasse tendrement mon père et Mathilde à qui je suis charmée d’avoir donné une écharpe de son goût ; ses cousines me demandent à chaque minute quand nous partirons pour la Côte.
    Adieu, adieu.

Toute à toi
A S

2011.02.262 Automne 1846 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur le mariage de Félix Marmion voir 2011.02.258.


Mercredi matin

    Je t’ai laissé le cœur bien triste, chère et bonne sœur, ton souvenir me gâtait tout le bonheur de rejoindre mari et enfants. J’ai trouvé ma chère petite Nancy bien pâlie et bien maigrie ; elle a été extrêmement souffrante en mon absence ; cela ne me manque jamais .... Mon mari aussi avait bien besoin de mon retour, mes domestiques n’ont rien su faire sans moi, ni lessive ni le reste, puis Nancy voulait toujours être sur les bras de sa bonne.
    Ma belle-sœur était partie, il était temps que je revinsse sous tous les rapports ; Marc est obligé d’aller à Lyon ce soir ou demain pour une affaire pressée et cela me contrarie plus que tu ne peux l’imaginer ...
    Tu as bien fait de me renvoyer la lettre de mon mari ; elle en contenait une de mon oncle que je mets dans la mienne. Tu verras qu’il prend cœur à la veuve, et renonce au fond perdu ; le bon sens lui est revenu. Tu diras à Louise [Boutaud] à ce sujet ce que tu croiras bon quand tu iras à Pointières cette semaine ; ma lettre aura satisfait mon oncle, j’espère, dans la disposition d’esprit où il se trouvait. Elle ne manquait pas de détails précis et comme il le demande je lui fixais l’entrevue.
    Je t’envoie des bonnets en masse à choisir pour toi et les dames Pion ; ne mêlez pas, il y en a de deux marchandes dans le carton, dix de l’une et 4 de l’autre qui sont dans un papier à part. Les prix sont marqués sur les mentonnières ; vous les renverrez vendredi par la Chollet sans faute, ainsi que les pantoufles, il y en a 6 paires. Céline indiquera le numéro de celles qu’elle gardera afin que je puisse lui renvoyer les soies et laines.
    J’envoie une dentelle commencée avec du coton exprès pour cela, du canevas et des gants pour Mathilde. 
    Antoine ne partant qu’à midi j’ai eu le temps de m’occuper de toutes ces commissions ; cela te prouvera tout mon désir de te distraire dans ta triste solitude par tous les moyens en mon pouvoir, malheureusement trop restreints. J’ai besoin de m’occuper activement pour dissiper les tristes dispositions où je suis revenue ; Marc m’a trouvé maigrie et triste à l’attrister, malgré sa joie de me retrouver. Joséphine va à merveille ; les coffrets ont eu un succès prodigieux sans jalousies, le petit ménage a fait merveille aussi.
    Adieu, chère sœur, mille choses à notre bon père ; un bon baiser à Mathilde qui m’a promis en me quittant d’être sage et de te distraire de son mieux.

Toute à toi
A S

1847

2011.02.199 Mardi 26 janvier 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur le rapprochement entre les Béranger et Mme de Loucry voir aussi 2011.02.261 qui fait suite à cette lettre. — C’est sans doute par Nancy qu’Adèle a su que Berlioz se préparait à partir en Russie: Berlioz lui avait parlé de ses projets dans une lettre de Paris du 21 janvier (CG no. 1092). Sur ce voyage voir aussi les lettres 2011.02.201, 2011.02.202, 2011.02.205, 2011.02.207, 2011.02.209, 2011.09.211.


Vienne 26 janvier [1847]

    J’attends une lettre de toi ce matin, chère sœur, et je commence la mienne quand même ; je veux te faire part d’une nouvelle qui aura un peu d’intérêt pour toi relativement à celui que j’y mets moi-même, et aussi parce qu’une juste réparation à une femme calomniée soulage même un indifférent. Je pense que tu apprendras avec plaisir la réconciliation complète, éclatante, étourdissante de Mme Béranger et de Mme de Loucry ; cette charmante et bonne créature s’est conduite avec une générosité sans égale et sa jalouse cousine l’a reconnu humblement devant témoins !...
    Le rôle de cette dernière était très pénible ; elle me faisait presque pitié, aussi lui ai-je aidé de mon mieux, nous nous sommes tous embrassés très cordialement. Comme je le disais en riant à Mme Delporte dont l’éloquence avait triomphé de cette haine ardente et passionnée, tout cela finit comme un roman, les pères se réconcilient, on s’embrasse en pleurant, et un mariage est la cause et la conclusion !...
    Pour t’expliquer tout cela je te dirai que Mme et Melle Béranger ont été vaincues par la noble vengeance de Mme de Loucry qui s’est occupée avec un zèle affectueux de marier Melle Mathilde par l’intermédiaire de Mr Delporte, sans écouter son juste ressentiment des mauvais procédés de la mère. Elle a parlé de la fille à propos, et son mariage est conclu avec un Mr d’Haugerouville, fils d’un Lieutenant-Général, neveu du Prince de Naplouse et d’autres très grands seigneurs, ce qui flatte extrêmement Mme Béranger. Le jeune homme est distingué, a l’air modeste et bon, il est très épris de Melle Mathilde, il a 31 ans je crois et est à la veille d’être nommé Capitaine ; sa fortune sera très convenable, et pour le moment en rapport avec celle de la future. Mon mari va faire le contrat, et nous voilà de nouveau au mieux avec Mme Béranger. Hier soir j’ai eté témoin de toutes les scènes, et ce soir nous passons la soirée chez Mr Delporte ensemble. Mme de Loucry sort d’ici heureuse mais malade des émotions qu’elle a éprouvées hier, je la comprends.
    Personne ne sait rien encore de tout cela ici, ce sera des coucous à n’en plus finir, mais enfin personne de raisonnable ne peut ridiculiser Mme B. Il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses torts et c’est un devoir de réhabiliter avec éclat une femme dont [on] a cherché ainsi à perdre la réputation. La position sera délicate à maintenir pour Mme de Loucry avec la tête sans cervelle de Mr B. La leçon a été rude ; elle devra avoir une grande réserve. Assez de mon histoire qui [va] faire tomber Dada en pâmoison.
    Je reçois ta lettre ou plutôt tes lettres à l’instant, comme tu dis la dentelle est précieuse, notre pauvre tante ne savait donc que te dire pour écrire deux pages ainsi, mais c’est absurde, absurde.
    Je vais avec elle de déceptions en déceptions ! .... Enfin comme tu dis le dragon de la Tronche fait plus de plaisir avec les détails de la réception faite à mon oncle. J’en avais les larmes aux yeux en lisant ce passage de ta lettre ; pourquoi donc ne t’en parle-t-il pas lui ? Sa femme le bêtifie à ce qu’il paraît.
    Je vois avec peine partir notre frère pour la Russie ; il nous donnera encore des inquiétudes à ce sujet, et sa carrière sera bien complète. Un peu de gloire et pas le sol, voilà toujours son lot, quelle vie Bon Dieu ! .....
    Adieu, chère, je ne doute pas de tes succès au bal ; je les connaissais déjà par une lettre de Céline Pion qui en avait reçu une de Mme d’Albeusière. Mon père va très bien, m’écrit-elle hier. 
    Je vous embrasse tous. Adieu encore, A

2011.02.261 Dimanche 31 janvier 1847 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Voir 2011.02.199 et 2011.02.201


Vienne dimanche matin 31 [janvier 1847]

    Je te remercie de ton exactitude à m’écrire, chère sœur, au milieu de tes nombreuses soirées, de tes toilettes, de tes conférences de mariage etc. etc. Tu me tiendras au courant je te prie des renseignements reçus pour l’affaire de Victor ; je serai heureuse si tu réussis à lui donner une riche et agréable femme ; il n’y a pas de danger que je devines ton secret à la manière dont tu l’enveloppes. Il paraît que Mr G a eu le nez cassé assez proprement, tant mieux ; il est si bête quelquefois qu’une petit leçon pourrait lui être utile. Il jette feu et flammes du raccommodement B[éranger], il blâme Mme de Loucry, à l’entendre c’est une bassesse. Quant au mariage évidemment il a du dépit ; il fait fi de Mr d’Haugerouville d’une manière très plaisante, surtout quand on l’avait entendu parler bien autrement de ce jeune homme qui est charmant. Il n’a jamais voulu venir il y a deux jours passer la soirée avec ces dames jeudi, le futur lui agace les nerfs, c’est positif ; il aurait voulu avoir Melle Mathilde comme une dernière ressource après de brillants échecs.
    Madame de Loucry est tellement heureuse de toute cette affaire qu’elle en perd un peu la tête je crois, et se livre à la merci de sa cousine avec un abandon qui m’impatiente et me fait peur. Je lui porte un trop sincère intérêt pour ne pas désirer plus de prudence de sa part ; le terrain est brûlant. Après la terrible épreuve qu’elle vient de faire du caractère de Mr et Mme B[éranger], je la battrais de revenir à eux si franchement, si tendrement surtout, c’est se manquer à elle-même, après avoir été trainée dans la boue par cette famille il y a si peu de jours encore.
    Chez moi l’autre soir elle n’a pas cessé de tenir la main de Mme B, et de causer bas avec elle. Mme Dutriac était stupéfiée comme moi de ce changement si complet. De deux choses l’une, ou Mme B croyait les infamies qu’elle disait contre sa cousine, et alors malgré ce mariage son opinion doit être la même, pourquoi la recevoir et jouer cette comédie ? ... ou elle mentait avec audace, et alors elle peut retomber dans un pareil danger vis-à-vis d’une femme capable de passions pareilles, et il faut la tenir à quatre pour ne pas l’y exposer. J’aurais peu de foi je l’avoue à des démonstrations de la part d’une parente qui aurait ainsi voulu me perdre sans merci. La conduite de Mme B est incroyable d’inconséquences ; je me tiendrai à distance pour plus de sûreté, je dois les gêner l’une et l’autre, j’en sais trop long ! ....
    Le mariage aura lieu le Lundi gras ; il y aura un bal à cette occasion. 
    Je crois qu’on en prépare un pour la veuve avec un veuf ; encore un épisode à notre roman. Nous verrons la fin, il n’y aurait que ce moyen d’assurer la position de Mme de Loucry ; je le désire sincèrement, parce que ses malheurs m’ont attaché à elle.
    Point de nouvelles de Moulins ; mes deux lettres ne valent pas une réponse. Dans la première cependant je parlais longuement du plaisir que j’avais eu à recevoir Mme Trachon, je louais la beauté et les succès de la jeune nièce ; à tout cela rien .... Dans la seconde je remerciais du bracelet quatre fois plus qu’il ne valait et j’insistais pour connaître l’époque précise de leur passage à Vienne, y mettant l’empressement le plus affectueux ; je pense qu’on me répondra dans un mois, pour me parler avec détail de la remonte des chevaux du régiment peut-être ? ou autre chose de ce genre. 
    D’honneur, ma chère, nous nous sommes fourvoyés avec la tante ; il n’y a plus moyen de se faire illusion, comme elle te l’écrit, son pays et sa famille sont tout pour elle ; .... elle veut nous le dire sur tous les tons et nous tenir au large, nous profiterons de l’avis, mais non sans tristesse de ma part, je t’assure.
    Je veux te prier, chère sœur, de me décharger d’un sujet d’irritation, et d’aller faire des reproches de ma part à Odile [Burdet], elle est étonnante. Voilà ce dont il s’agit.
    Elle m’écrivit il y a quinze jours pour prier mon mari de faire prendre des informations au Bureau des Hypothèques sur une inscription qu’avait Mr Caffarel, bien que Marc fût accablé d’affaires ce jour-là, il ne perdit pas une minute. Odile ayant oublié les prénoms de son créancier, il me fallut lui écrire courrier par courrier pour lui dire de réparer cet oubli ; elle me répond la veille de notre grand dîner. Marc retourne aux Hypothèques (note bien que c’est à une lieue de chez nous), à son retour j’écris de nouveau à Odile malgré tous mes embarras pour la rassurer de suite, ses enfants étant les premiers inscrits. Le conservateur y avait mis toute l’obligeance possible mais n’avait pu donner qu’une note pour ce jour-là, promettant d’envoyer l’état au plus tôt suivant l’usage ; j’explique tout cela à Odile et croirais-tu qu’après tant d’obligeance de notre part son mari juge à propos d’écrire en rodomont au Procureur du Roi à Vienne pour se plaindre vertement du conservateur et prier Mr Michel de l’admonester
    Juge de la surprise de Marc aux justes reproches du conservateur qui ne comprenait pas cette algarade. Mon mari s’empressa d’aller chez Mr Michel qui heureusement avait modifié les ordres de Mr Burdet, et néanmoins Marc a fait des excuses au conservateur pour l’ennui qu’il en avait éprouvé, étant au mieux avec lui, et n’ayant qu’à se louer de son obligeance. Mon mari était furieux de cela ; jamais je ne l’ai vu si en colère, il avait raison, c’est un peu trop fort, les gens vous assassinent de commissions ennuyeuses, on les fait envers et contre tout, puis on en a encore toute sorte de vexations. Je te prie instamment de leur faire connaître notre mauvaise humeur, j’y tiens. J’ai failli lui en écrire mais j’aurais dit trop.
    La sotte famille que nous avons là.
    Parlons un peu de ta fille maintenant, chère sœur ; je trouve que tu es bien difficile à son sujet, sa taille est jolie, plus tard elle dansera mieux, elle va en mesure, c’est l’essentiel ; la grâce n’est pas encore de son âge. Marguerite Faure n’en a pas davantage, elle est longue aussi comme une asperge montée, elle était mieux il y a un an. C’est le moment difficile à traverser, bien plus encore pour les mères que pour les filles ; ferme les yeux, chère sœur, pour le repos de ta fille, ce soir elle s’amusera plus franchement ne sentant pas tes regards fixés sur elle.
    La grippe de Mr P est bien pénible aussi pour toi ; tiens-moi au courant de son état, je m’en préoccupe à ton intention.
    Ma belle-sœur me tient sous le coup d’une prochaine arrivée pour ramener son fils en pension ; je m’attends bien qu’elle viendra un jour où elle me dérangera. C’est ainsi chaque fois et elle ne veut jamais me prévenir ; leur partage de famille donne toutes sortes d’ennuis à Marc. Sa belle-fille Séraphine se conduit très mal, prétend que mon mari a voulu la spolier ! .. et Dieu sait qu’il s’était beaucoup plus préoccupé d’elle dans le traité que de ses propres nièces ; les gens d’affaires qui ont lu le projet d’arrangement de mon mari lui rendent bien justice et ne reviennent pas des exigences absurdes des enfants du premier lit. Séraphine nie à présent ses propos, elle est venue la semaine passée et je lui ai nettement temoigné mon indignation. Elle ne remettra plus les pieds chez nous, c’est une de moins ; elle va au couvent de Voiron se faire religieuse, bon voyage.
    Une de ses sœurs mariées est à la Guadeloupe avec son mari, et de deux. Je voudrais que tout le reste de la famille partît pour le Maroc, le petit par-dessus le marché.
    Tout cela m’irrite au superlatif.
    Adieu, chère sœur, trêve de diatribes, c’est abuser de toi.
    Mes amitiés à ton mari.
    Je t’embrasse affectueusement.

Toute à toi
A S

2011.02.201 Samedi 27 février 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

Sur le différend Béranger-de Loucry voir 2011.02.199. — Le paragraphe sur le voyage de Berlioz en Russie suppose une lettre de sa part à Nancy plus récente que CG no. 1092 du 21 janvier. — Sur Félix Marmion voir sa lettre à Nancy du 24 février (2011.02.304) dans laquelle il s’exprime visiblement dans les mêmes termes que dans sa lettre à Adèle. — Sur Sophie Monet voir R96.864.


Vienne samedi 27 février

    Au lendemain de bal c’est admirable d’être capable d’écrire six pages, et de renoncer de plus à une promenade par un beau et tiède soleil ; merci donc, chère sœur, de cette preuve d’amitié. Mr Alfred m’apporta ta lettre en arrivant ; il me dit qu’il avait causé longuement avec toi de Vienne. Je me doute qu’il a dû te dire une foule de choses plus ou moins exagérées ; il commence à avoir ici une réputation de bavard dangereux par sa légèreté et sa présomption.
    J’eus la jouissance de lui voir river ses clous il y a quelques jours par une parente de Mme Dutriac momentanément à Vienne et qui l’entendait déblatérer ridiculement sur la famille B[éranger] et de L[oucry], sachant pourquoi surtout [elle] lui répondait admirablement ; j’en riais en dedans. Le fait est qu’il se conduit mal avec Mme de L., il use et abuse des renseignements qu’il avait fait prendre sur sa fortune ; elle a su de Soissons qu’on avait pris des informations et Mr Alfred s’est chargé de lui faire deviner pour qui ? Elle est furieuse contre lui ..... Quant à sa manière d’être avec ses parentes B, maintenant tout est comme je le désire ; elles se voient peu et très convenablement. Il paraît que la pauvre femme avait été étourdie par ce changement subit et avait un peu perdu la tête ; ces positions fausses vous entraînent à des maladresses très souvent. Le jeune ménage roucoule très tendrement, leur position de fortune est convenable d’après ce que me dit Marc ; si ce n’est point un mariage brillant ce n’est point non plus une folie, et les parents ont agi sagement en acceptant ce jeune homme. Nous avons eu plusieurs réunions très gentilles en l’honneur des époux chez Mr Delporte et chez Mme de Loucry jeudi dernier. Nous abandonnons tout à fait la société Faure ; Marc ne peut pas s’y souffrir pour plusieurs raisons. Je le comprends à merveille et il se plaît beaucoup au contraire dans nos petites soirées si gaies, et où nous sommes accueillis l’un et l’autre avec un empressement affectueux.
    Je causai longuement du voyage d’Hector en Russie avec Mme Delporte jeudi soir ; elle me rassura complètement sur les dangers et la longueur de la route. D’après son opinion sur la cour de Russie notre frère reviendrait chargé de roubles ; la lettre du roi de Prusse lui sera précieuse pour son introduction auprès de sa sœur. Mr Delporte admire beaucoup le talent de notre frère, et certainement si la famille de sa femme pouvait lui être utile à St Pétersbourg, j’oserais lui demander des lettres et des recommandations ; mais Hector est si peu disposé à rien faire comme un autre que ce ne serait que comme nécessité que je le lui proposerais. Son souvenir me fait plaisir, je pense comme toi que le ton affectueux de sa lettre au moment de s’éloigner de son pays vient de sa rupture avec sa prémisse [?] ; je voudrais en avoir la certitude. Peut-être mon oncle saura-t-il me dire quelque chose à ce sujet ; il sera ici du 4 au six, j’ai reçu hier une lettre de lui pour m’annoncer leur arrivée avec sa femme ; ils me donneront un jour en passant. Il est d’une tristesse extrême ; le moment de quitter son régiment lui fait éprouver un serrement de cœur affreux, heureusement, dit-il, dans cette dernière épreuve si douloureuse pour moi l’excellente amie est et ne me quittera plus ! ......
    Le fait [est], ma chère, que sans sa femme que deviendrait ce pauvre oncle à l’heure qu’il est ? où irait-il porter sa liberté, et son isolement ? Quelle différence de position pour lui nous lui avons menagé, au contraire : une bonne et excellente femme, un intérieur confortable, une famille empressée et aimable, un riche avenir, mais c’est un coup providentiel, j’en suis toujours plus convaincue. Je te raconterai longuement toutes les observations que ce jeune ménage m’aura suggeré, je l’attends impatiemment.
    Je répondis à mon oncle hier courrier par courrier comme il me le demandait, et j’envoyai sa lettre à mon père par Billiat qui était venu chercher un nouveau chargement de charbon. Ne l’attendant nullement il me fit une horrible frayeur ; en le voyant entrer à six heures du soir je ne mis pas en doute qu’il ne vint me chercher, et que mon père était malade. J’en gardai de l’animation toute la soirée ; tu aurais fait comme moi.
    Monique m’a envoyé d’excellentes provisions de beurre et d’œufs que je reçois toujours avec un nouveau plaisir.
    Mon père m’écrivait quelques lignes ; il est un peu enrhumé, dit-il, mais cependant Billiat me dit qu’il allait au Chuzeau tous les jours et qu’il ne paraissait pas trop triste.
    Ce pauvre père a été charmé de la lettre que ma Joséphine lui a écrite la semaine derniére ; le fait est que ce n’était pas mal pour la premiére, son écriture est déjà formée ; je lui dictais les lettres seulement et ce fut très lestement fait. Il fallait voir sa joie et son orgueil de ce chef-d’œuvre, et les remerciements de son grand-père hier à ce sujet l’ont achevée.
    Je t’approuve fort de ne point mener Mathilde dans le monde ; c’est trop tôt encore. Le voisinage d’Eudoxie doit être précieux pour toi, j’ai aussi pour ma part d’excellentes voisines ; le dimanche gras Mr Givors nous donna un thé charmant. Ta belle-sœur est venue me voir cette semaine, mais j’étais sortie ; nous sommes toujours sur le même pied ensemble.
    Mr B vient de perdre son procès avec Mme Raymond, sœur de Mr Almaros ; cette dernière proposait de traiter il y a quelques jours, mais Casimir son avocat a empêché cet arrangement. Il est blâmé par tout le Barreau, parce qu’il ne convenait nullement à sa cliente de courir des chances ; et si Mr B en appelle à Grenoble et à Paris ce sera des frais terribles. Mais Mr Faure ne permet jamais qu’on traite, il est comme partout les gens d’affaires, il faut plaider avec lui à mort.
    Je vais après-demain à Lyon pour passer la journée avec Mme Monet qui va repartir pour l’Abergement et qui m’attend avec impatience ; il y a un siècle que nous ne nous sommes vues.
    Adieu, chère sœur, assez babiller, je ne suis pas en reste avec toi, et mes pages se noircissent avec une incroyable rapidité. Marc veut que je le rappelle à ton souvenir et à celui de Camille. Je vous embrasse tous. Ton affectionnée sœur. 
    Nancy Pion m’a écrit de belles phrases ainsi que sa mère mais suffit !...

2011.02.202 Jeudi 25 mars 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

On ne connaît pas de lettre de Berlioz à Adèle entre juillet 1845 (CG no. 974) et le début mai 1847 (CG no. 1106), alors qu’entre ces mêmes dates il en existe plusieurs à Nancy (CG nos. 975, 977, 981, 992 en 1845; 1029 et 1045 en 1846; 1092 en 1847). Voir aussi les deux lettres d’Adèle à la BnF du 10 juillet et du 29 décembre 1845.


Vienne jeudi [25 mars 1847]

    J’ai eu de tes nouvelles par Mme Almaros, chère sœur ; j’ignorais son arrivée à Vienne lorsque je la rencontrai par hasard chez sa tante Casimir, laquelle voulut bien nous engager à passer la soirée avec sa nièce avant-hier. Mr Almaros vint causer longuement avec moi ; il s’étendit avec entraînement sur ton esprit et ta bonté, et le charme que ta société donnait à tes réunions de famille. Il fit plus ainsi plus que sa femme ; il t’accusa d’une charmante pièce de vers envoyée à l’occasion de la fête de Mme Charmeil sans signature !.... Tu en est bien capable, chère sœur, aussi n’ai-je pu que répondre que je n’étais point dans le secret de tes poésies anonymes. J’ai trouvé Mme Octavie plus jolie que jamais ; elle a repris beaucoup, sa santé paraît meilleure. Je me suis empressée de l’en complimenter, sachant par expérience qu’il y a plus de gens prêts à remarquer votre changement en mal qu’en bien.
    Elle doit m’envoyer sa petite fille pour que je lui paye aussi un juste tribut d’admiration ; à propos de fillettes je te dirai que les miennes ont été très touchées dimanche d’être invitées comme des grandes personnes chez Mme Delporte sans moi. Tes charmantes robes paille ont fait leur toilette, elles sont encore tres fraîches.
    Nous allâmes le soir rejoindre nos enfants qui avaient été fort gâtées et choyées et ne voulaient plus s’en aller. Mr et Mme Delporte aiment beaucoup les enfants, ils en ont un charmant. Il est impossible d’être plus gracieuse et aimable que cette charmante femme ; son mari est rempli d’esprit et de gaîté, il nous fit rire aux larmes jusqu’à minuit. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu et j’ai peu rencontré d’hommes aussi précieux dans un salon pour l’animer ; ils sont trop aimables tous deux, quand ils partiront il nous laisseront beaucoup de regrets. Hier nous sommes allés en caravane avec eux, les de Loucry et Béranger faire une longue promenade à la montagne. Mme Delporte est tombée dans un ravin profond ; elle aurait pu se tuer, j’étais à quelque distance dans ce moment, mais Mme d’Haugerouville a eu une frayeur horrible et son mari bien plus encore, il en était pâle comme un mort quand nous les rejoignîmes. Heureusement elle n’a eu que la figure un peu écorchée par des ronces, et c’est dommage ; elle est si bien, mon oncle et ma tante en avait été dans l’admiration. À propos de ce couple ils ne m’ont pas donné signe de vie. Je ne sais rien encore d’Hector, et me tarde de savoir son arrivée à St Pétersbourg ; il me préoccupe souvent. Si tu as une lettre je te prie, chère sœur, de me [l’]envoyer bien vite. 
    Quant à moi je crois qu’il y a oublié mon existence depuis longtemps ; je doute qu’il rencontre jamais cependant une affection plus dévouée que la mienne. Mais quand on oublie sa femme et son fils on peut bien ne se souvenir de personne au monde ? Mon Dieu, ma chère, que cette pensée est triste.
    Sais-tu que Mme Julhiet est de retour définitivement à Valence depuis un mois ? ... elle allait bien.
    Je n’ai pas de nouvelles de mon père, mais je pense que le beau temps lui aide à attendre notre arrivée.
    Adieu, chère sœur, ma plume me crispe, d’autant plus que l’heure de la poste me presse ; je ne sais si tu pourras me lire, enfin c’est ton affaire.
    Je t’embrasse en courant ainsi que tout ce qui est autour de toi.

Ton affectionnée sœur
A S 

2011.02.205 Mercredi 31 mars 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur le mariage de Félix Marmion voir 2011.02.258.


Vienne mercredi 31 mars [1847]

    J’espérais une lettre de toi ce matin, chère sœur, mais la poste ne m’a encore rien apporté. Je veux malgré cela t’écrire quelques lignes avant ton départ de Grenoble ; je pense que samedi est toujours le jours fixé par toi, et je ne change rien à mes projets pour mardi si tu m’envoies Antoine.
    J’ai reçu une lettre de mon oncle il y a trois jours ; il s’étonne de ton silence à son égard. Je pense que depuis il a reçu de tes nouvelles ; dans tous les cas je lui en ai donné en lui répondant avant-hier. Je te dirai que pour la première fois il m’a causé la satisfaction immense de me remercier chaudement de la part active que j’avais prise à son mariage ; il a dit que sa femme est adorablement bonne, et qu’il ne pouvait désirer une plus douce retraite que celle que nous lui avons ménagée. Enfin il paraît satisfait de son nouveau genre de vie en tout point ; je t’assure, chère sœur, que ne m’attendant plus à cette expansion de sa part j’en ai été doublement ravie. Le séjour de Mme Augustin à Tournon est à propos aussi dans ce moment ; il me dit que sa verve et sa gaîté stimule toute la famille. Elle devait dîner chez lui ce jour-là, elle a contrebalancé l’influence de la mort de Mr Trachon père.
    J’en étais là de ma lettre quand on vient de m’apporter la tienne, et je prends la suite de notre conversation sur mon oncle. Il n’avait pu résister à m’engager à aller à Tournon, mais cela d’une manière si lointaine, si embrouillée que je vois clairement comme toi combien le pauvre homme souffre de la contrainte qu’on lui impose à cette occasion. Louise [Boutaud] aussi m’écrivait pour hâter, disait-elle, la visite que j’avais dû promettre ; je n’ai rien répondu sur ce chapitre, mon silence tranquillisera ma tante, la pauvre femme ignore donc à quel point je suis difficile à déraciner de chez moi ! ..........
    J’espérais que tu aurais des nouvelles de notre frère ; il me préoccupe beaucoup, et je me disposais à écrire à son fils également, mais puisque tu l’as fait j’attendrai plus tard. Il faut 12 jours pour recevoir une lettre de St Pétersbourg d’après ce que m’a dit Mme Delporte.
    J’ai reçu samedi un petit carton de la part des dames Pion contenant un caneson [?] pour chacune de mes filles, brodé à application ; le dessin est mignon, beaucoup trop joli je t’assure, c’est dommage d’exposer tant de travail sur des épaules si remuantes comme j’écrivais à Céline en la remerciant. Joséphine répondait à la lettre de Nancy Pion, laquelle lettre avait fait un effet étonnant ; cette attention de la part de ces dames m’aurait fait plus de plaisir sans la sotte conduite de Nancy lors de son voyage à Vienne. Je n’aurais pu lui rien écrire d’aimable, tellement j’ai encore sur le cœur sa maussaderie d’enfant gâtée, aussi ai-je préféré adresser mes remerciements à Céline. Mr Marcel vint nous voir dernièrement ; il paraît qu’il se fixera point à Givors mais à Lyon peut-être ? ....
    Ta belle-sœur est donc toujours bien précieuse pour ton salut ; ne sois pas jalouse, chère, la mienne ne me doit rien ; son petit est quand elle n’y est pas. Je viens de la voir et je m’occupe de la faire habiller ; je ne puis m’affranchir longtemps, pas plus que toi ... Enfin !...
    J’ignorais le départ de Mr Casimir pour Grenoble ; la petite Almaros est bien laide, conviens-en ?
    Son père m’avait encore parlé bien aimablement de toi en me rendant ma visite ; il a un faible pour Mme N. Pal décidement, aussi il a fait ma conquête par ce fait seul ....
    Je comptais bien comme toi, chère sœur, sur un temps de choix pour cette semaine, demain surtout sans préjudice des gelées que la lune rousse nous réserve pour notre séjour à la Côte. Enfin nous nous chaufferons et nous parlerons, mais nos pauvres enfants seules en gémiront ; dimanche elles ont commencé à être fort chagrines, nous devions les mener en voiture faire une longue promenade aux ruines du Château de Montléon. Mme Delporte avait arrangé tout cela très gracieusement, nos deux maris devaient aller à pied afin que sa voiture pût nous contenir avec nos filles ; figure-toi que les toilettes étaient faites, des robes neuves, des joies sans fin quand la pluie est arrivée renverser tant de plaisirs en perspective. Nancy tapait du pied avc une énergie qui me rappelait mes désespoirs d’autrefois. On se console heureusement du tout ; une visite aux petits Bâtô [= bateaux ?] a fait diversion ; elles sont fort entrain de leur voyage à la Côte et de voir Mathilde surtout.
    Mon mari viendra nous y chercher, seulement il ne pourra nous accompagner, son étude l’occupe, il y a progrès marqué, l’an dernier il a dépassé Mr Gavin ; patience et longueur de temps font beaucoup.
    Adieu, chère sœur, à bientôt une plus longue causerie ; sais-tu que Clémence a perdu son père ? Il lui laisse quatre cents mille francs lui donnant tout ce que la loi permet ... C’est joliment bien, et je m’en réjouis sincèrement pour cette pauvre femme qui a eu une carrière si tourmentée jusqu’à présent, c’est justice. Allons, trêve de babillage et adieu définitif.

Toute à toi
A S

2011.02.207 Mardi 20 avril 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La première lettre connue envoyée par Berlioz à sa famille au cours de son voyage en Russie est celle à son père du 31 mars (CG no. 1100) qui d’après son contenu est sans doute la lettre mentionnée ici.


La Côte mardi [20 avril 1847]

    Je te remercie des quelques lignes que tu as trouvé le temps de m’écrire en arrivant chez toi, chère sœur. J’ai vu avec plaisir que les choses s’étaient arrangées mieux que tu n’espérais en me quittant. Je pense que l’état de ta belle-sœur peut se prolonger beaucoup ainsi ; Camille a bien fait de t’engager à profiter du beau temps pour rester à St Vincent.
    Mon mari est arrivé cette nuit, je l’attendais avec une impatience fiévreuse ; l’ennui m’écrasait bien plus encore depuis ton départ. Mon père n’est pas mal, mais le moment des adieux me serre le cœur et me préoccupe horriblement. 
    Hier nous reçûmes la lettre d’Hector que je t’envoie ; comme toujours il est ravi de ses succès. Ce qu’il y a de positif cette fois c’est les quinze mille francs de bénéfice, encore autant à Moscou ce serait bien beau, si surtout il savait ne pas les dévorer.
    Mon père a été très heureux de cette lettre ; je te l’envoie. Celles que ton mari t’avait adressé ici nous avons ôté l’enveloppe afin de moins faire de port.
    Je t’écris à la hâte ; mon mari m’attend pour sortir et il y a si longtemps que nous étions séparés que j’ai besoin de réparer une absence toujours si pénible pour moi. Mon bon Marc m’est arrivé un peu souffrant de la tête ; la solitude ne lui convient guère pas plus que moi, aussi suis-je toujours tourmentée quand il faut que je le quitte.
    Enfin voilà encore une épreuve de passée...
    Les dames Pion vinrent hier soir ; la mère étaient très guindée avec moi, Céline m’a payé ma commission sans insinuations de ma part, ce qui avait son prix.
    Adieu, chère sœur, donne-moi de tes nouvelles à ton arrivée à Grenoble ; j’aurai à t’écrire plus longuement aussi de Vienne.
    Mes fillettes et mon mari ne veulent pas être oubliés près de toi ; Marc surtout a été très attrapé de ne point te trouver ici ainsi que Camille comme il y avait compté.
    Nous vous embrassons tous.

Ton affectionnée sœur
A S 

2011.02.209 Vendredi 30 avril 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur les Suat et Louis Berlioz voir 2011.02.136.


Vienne vendredi 30 avril [1847]

    Je voulais t’écrire hier, chère sœur, mais mon Marc arrivant de Beaurepaire, je fus dérangée et manquai ainsi l’heure du courrier. Il a laissé sa sœur en assez mauvais état, mais cependant mon imagination était allée plus loin (pour le moment) que le mal ; elle se frappe, et s’inquiète beaucoup de l’avenir de son enfant. La pauvre femme n’a que trop raison ; je ne crois pas possible qu’elle résiste à l’âge critique ; sa mère y a succombé, et cette idée la préoccupe. Enfin je veux m’étourdir un peu sur toutes ces tristes choses depuis mon retour de la Côte ; j’en suis écrasée.
    Je t’engage fort, ma chère, à t’émanciper un peu avec ta belle-sœur, maintenant qu’elle est revenue à son état ordinaire ; ne sois plus si attentionnée, autrement tu riverais tes forces, et ta chaîne est déja assez lourde. Une journée à St Vincent t’aura fait grand bien pour te rasséréner l’esprit ; la campagne a une influence calmante bien précieuse souvent.
    J’ai reçu une seconde lettre de mon oncle, toujours pour ces trop fameux bracelets ; il croit que j’ai voulu lui faire un mensonge officieux en lui disant que 2 orfèvres de Vienne avaient déclaré les miens en or et très en or et que ceux de la Côte ne savaient pas leur métier !.... Je suis tentée de croire que ceux de Tournon sont sur la même ligne, puisqu’une broche de Mme Bergeron a été déclarée fausse aussi, ce qui a achevé d’exaspérer mon oncle ; je lui ai donc répondu encore hier en ajoutant la décision de ceux de Grenoble. Ainsi je pense que ce sera une affaire finie.
    Pour terminer aussi, ma chère, une autre explication plus grave au sujet des projets de notre père ; il nous a semblé clair que votre opinion n’était point conforme à la nôtre sur la nécessité de le maintenir dans la disposition de ne point faire de testament, puisque Camille ne veut point provoquer une ouverture qu’il lui fera sans nul doute comme à mon mari .... Nous restons convaincus malgré la versatilité des idées de mon père qu’il cèderait aux observations réunies de ses deux gendres qui seraient pour le bien et l’égalité de tous.
    Quant à ce que tu me dis au sujet de Louis ; nous serions parfaitement disposés aussi à ce qui pourrait assurer l’avenir de ce pauvre enfant, mais mon mari pense que ce n’est point avec des dispositions testamentaires qu’il est possible d’assurer la conservation des biens d’Hector à son fils. On aliène aussi facilement une rente qu’un capital quand on entend les affaires sur tout comme notre frère, qui ne songe jamais qu’au moment présent sans nul souci des conséquences.
    En supposant même qu’il consentît à recevoir censément sans les compromettre les 2,000 f de rentes dont tu parles, cette charge pour l’un de nous ne servirait probablement qu’à lui donner plus de facilité pour satisfaire certains goûts dispendieux, sans être d’aucun profit pour sa femme et son fils ; il faudrait d’autres moyens qu’un testament, je le répète, pour obtenir le résultat désirable.
    Pour un nouveau nous sommes payés pour le redouter ; notre lot dans le précédent était si écrasant, malgré l’intention formellement exprimée par mon père d’être égal pour tous, que nous regardons comme impossible qu’aucun de nous n’eût à souffrir de ses illusions de propriétaire.
    Si cependant il devait être assigné à Hector une part exceptionelle, il me semblerait juste et sage que ton lot et le mien fussent tirés au sort ; dans ce cas- nous serions sûrs de ne pas récriminer, nos chances étant égales, et cela est si vrai que tu me dis dans ta dernière lettre que la part qui t’était assignée ne te convenait pas tandis que nous nous en serions parfaitement contentés.
    Je suis surprise que l’étrange clause de la maison en commun qui vous choquait si fort tous deux jadis ne soit pas dans la balance un poids pour vous faire désirer comme à nous.
    Tu nous a bien mal compris, chère sœur, si une phrase de ma lettre a pu te faire croire que nous faisions l’injure (c’est bien le mot certainement) à Camille de vouloir influencer mon père contre nos intérêts. Nous connaissons et apprécions sa délicatesse de sentiments mieux que qui que ce soit ; tu n’auras certes jamais à le défendre vis-à-vis de nous de choses pareilles ; nous avons simplement voulu dire ce que je te répète encore, c’est qu’il doit avoir plus de facilités qu’aucun de nous d’agir sur son esprit en émettant certaines idées générales d’administration en causant terres, prés et vignes, sujet de conversation favori de mon père. Il peut juger facilement ainsi des convenances et appréciations de ton mari et agir en conséquence, parce qu’il désire lui être agréable avec raison, et qu’il a une grande confiance en ses opinions.
    Je persiste à regretter que vous ne soyez pas complètement de notre avis, mais au moins nous avons été francs vis-à-vis les uns des autres ; et si nous insistons c’est que nous avons deux enfants au lieu d’une, dont l’avenir nous préoccupe et aurait été compromis.
    Ta belle-sœur est venue me voir dimanche. Elle me dit que d’après ta lettre leur voyage était arrêté pour le 31 mai ; je pense que cela te va ?
    Je crois que son mari a été très vexé de ce retard, et qu’elle a eu à lutter pour l’y décider ; mais l’essentiel pour toi c’est que tes projets ne soient pas dérangés.
    Clémence est de retour ; j’allai la voir avant-hier. Elle a eu bien de l’ennui pendant son séjour à la campagne ; Mr Corlès vint faire casser le testament du père. Ils vont donc plaider ; je comprends les conséquences pénibles que cela aura pour elle et la plains.
    J’ai écrit à Hector dans un paquet que Mme Delporte adressait à Pétersbourg ; Mr de Chriptzin lui remettra une lettre s’il est encore dans cette ville ; peut-être cette famille pourra lui être utile.
    Je viens d’avoir à l’instant des nouvelles de mon père par Antoine, il va bien ; je lui avais écrit dimanche par Laurent Pion.
    Adieu, chère sœur, j’ai la main et la tête fatiguée, et je finis en t’embrassant affectueusement ainsi que tous les tiens.

A S

2011.02.211 Lundi 24 mai 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale Image

La lettre de Berlioz dont Adèle donne une paraphrase fidèle est CG no. 1106 du 7 mai de St Pétersbourg, la première lettre connue de Berlioz à sa sœur depuis 1845 (voir 2011.02.202).


Vienne lundi matin [24 mai 1847]

    Quelle chaleur atroce, chère sœur, vous devez fondre à Grenoble autant que nous si ce n’est plus ; je te plains de ne pouvoir aller respirer à St Vincent. D’après les arrangements de Monseigneur l’Évêque tu seras retenue à la ville indéfiniment, mais ce que je ne m’explique pas c’est que ta fille n’aie pas été confirmée l’an passé ?...
    Ou bien ai-je mal compris et la première communion qui devait avoir lieu à la Trinité est-elle retardée aussi à cause de l’absence de votre évêque, et en cela te contrarie pour le renouvellement de Mathilde ? Comme qu’il en soit, je comprends combien il est vexant pour toi de ne point aller jouir de tes fleurs et de tes cerises, et de te décharger un peu, de Mme Pochin surtout.
    J’ai vu hier Mme Félicie ; je la retrouverai le soir chez Mme Fornier où il y a une petite réunion avant le départ de ses filles pour la campagne. Mme Casimir est malade depuis deux mois et maigrie, fondue c’est le mot ; on ne voit que ses grands yeux. Il paraît qu’elle a eu une petite fièvre muqueuse et ne peut que très difficilement reprendre ses forces ; la campagne achèvera de la rétablir, elle espère, mais elle se soigne mal, ses enfants lui donnent trop de peine, elle abuse de son énergie.
    Je viens de recevoir quelques lignes de mon père ; malgré la chaleur il ne va pas mal, mais elle m’inquiète pour lui. Je viens de lui répondre par un homme de la Côte, je lui parle longuement d’une lettre d’Hector que j’ai reçue avant hier. À ma grande surprise il avait eu la tienne à son retour à Pétersbourg et se plaignait de ton laconisme .... La mienne s’est croisée probablement, il m’en parlerait. Son séjour à Moscou a été avantageux ; il avait donné la veille son second concert où il y avait salle comble.
    La grande duchesse lui avait fait la galanterie de faire exécuter pour lui une Messe à la chapelle imperiale qui l’avait transporté d’enthousiasme ; les Chanteurs de la Chapelle Sixtine à Rome sont moins que rien en comparaison, les Russes ont des voix et une perfection de méthode impossible à trouver nulle autre part, la pompe et la solennité du culte grec l’avaient fort impressionné, ses nerfs en étaient encore malades.
    Il comptait donner encore un concert avant de quitter la Russie ; il pensait que l’Impératrice y assisterait.
    Le roi de Prusse lui a fait écrire pour l’engager à s’arrêter à Berlin pour y faire exécuter dans la salle de l’Opéra qu’il met à sa disposition son dernier ouvrage de Faust, ce qu’il accepte avec entraînement.
    Il est question d’une magnifique place pour lui à Pétersbourg de Surintendant de la Musique Russe, théâtres, chapelles, etc. etc. Mais cela offre des difficultés qu’un mot de l’empereur lèverait. Le dira-t-il ? J’en doute, notre frère n’est pas chanceux, il n’y faut pas compter.
    Il doit aller à Berlin maintenant, et nous engage à lui écrire poste restante dans cette ville. J’écrirai à son fils cette semaine ; Mr Delporte allant passer quelques jours à Rouen me promet de le voir et de le faire sortir à la préfecture ; ce sera un bonheur pour le pauvre enfant. Nous aurons ainsi de ses nouvelles avec détail, ce qui nous fera plaisir.
    Je te remercie, chère sœur, des démarches que tu as bien voulu faire pour obtenir une permission de visiter la Bastille ; nous avons du temps, Mr et Mme Delporte ayant le voyage inattendu de Rouen à faire avant celui de Grenoble.
    Dis à Mathilde que j’ai insinué le cadeau d’un délicieux mantelet nouveau genre comme j’en ai vu beaucoup à Lyon [mot non déchiffré] à des jeunes filles ; je ne [sais] si le prix ne fera pas reculer l’empressement de sa tante Félicie, elle se rabattrait alors sur un en mousseline avec festons. Ainsi n’achetez rien, je vous avertis, dans ce genre ; ses nièces ont eu hier un grand succès avec les robes bleues et leurs chapeaux garnis idem, c’était à croquer et très comme il faut ; je t’ai renvoyé l’honneur de leurs toilettes. Adieu, chère, la chaleur me tue ; merci de ces détails sur Tournon, j’en attendais avec empressement. 
    J’aimerais à savoir tailler [?] la vigne à notre bon oncle ; nous vous embrassons tous. 
    Céline n’accouche point ; son mari vint hier nous voir ; il est nommé directeur des mines de zinc à la Prepe [?] à 2 kilomètres de Vienne avec 6,000 fr d’appointements fixe ; sa femme n’aura plus d’excuse si elle ne vient pas habiter à Vienne avec lui. 
    J’avais vu Alexandre Rocher qui m’avait raconté l’affreuse maladie de sa pauvre sœur.

2011.02.142 Printemps-été 1847 (?) À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Sur les Suat et Louis Berlioz voir 2011.02.136 et la lettre suivante (2011.02.213). Pour finir Berlioz et son fils feront une visite de famille à La Côte en septembre (2011.02.128, 2011.02.217).


Vienne jeudi matin

    Depuis jeudi dernier, chère sœur, où j’ai reçu ta longue lettre je désire en vain y répondre ; je crains même que mon silence ne te préoccupe, mais règle générale tu peux être sûre en pareil cas qu’il est occasionné par des embarras et des contrariétés, mais non par ma paresse.
    Madame Veyron m’était arrivée jeudi matin, pour repartir dimanche par une pluie épouvantable ; pendant son séjour ici je n’étais occupée qu’à la promener et à faire ses commissions, elle en avait plusieurs. La marchande de modes m’a fait faire bien des voyages chez elle pour obtenir chapeau et bonnets avant l’heure du départ du bateau, enfin j’en suis venue à bout à la satisfaction de Mme Veyron. Samedi j’eus les Pal et les Faure à passer la soirée avec elle ; ils allaient tous bien, ton beau-frère a une mine de chanoine maintenant. Dimanche en revenant d’embarquer Mme Veyron mouillée et crottée à faire peur, j’éprouvais un besoin de repos extrême ; j’en jouis délicieusement toute l’après-midi au coin de mon feu. Le lendemain je prévoyais avoir une lessive à ranger, laquelle lessive avait été à la garde de Dieu, complètement abandonnée grâce à mille contretemps. Enfin lundi matin comme je me mettais à commencer mon ouvrage si en retard, arrive pour m’achever la pauvre Séraphine qui voulait aller consulter à Lyon, et sans offrir ou demander de l’accompagner je vis bien que par pitié je devais le lui offrir ; elle était persuadée qu’elle allait devenir paralytique, souffrant des douleurs atroces …. Je me décidai en cinq minutes, voyant que je ferais plaisir à Marc ; nous partîmes à midi par le chemin de fer et je crois que ce voyage devrait me valoir les Indulgences vraiment, courir après les médecins n’est pas facile. Mr Jensoul était en Italie ; pour arriver à parler à Mr Pétrequin le major de l’hôpital j’ai eu mille difficultés à surmonter. Enfin après avoir attendu une heure et demie sur un mauvais banc de pierre dans un vestibule glacé à voir passer tous les carabins qui nous regardaient sous le nez d’une manière fort ennuyeuse, nous sommes parvenus à parler au médecin dont j’ai été très contente ; il n’est nullement charlatan, vous écoute attentivement et longuement, sa consultation était très courte, très précise et me sembla bonne. Si j’avais quelqu’un de malade chez moi (ce que Dieu me préserve) j’irais avec grande confiance consulter ce médecin ; il rassura beaucoup Séraphine sur sa crainte de devenir infirme, c’était l’essentiel.
    Enfin grâce à mon activité nous pûmes revenir pour le départ de midi en sortant de l’hôpital ; ma pauvre malade me préoccupait bien péniblement, je n’avais pu fermer l’œil à l’hôtel, le spectacle de la souffrance est pour moi pire que pour bien d’autres, tu le sais, chère sœur. Tout le long de la route je crois que j’étais aussi mal à mon aise qu’elle ; en arrivant chez [moi] j’étais brisée ; je la fis coucher très inquiète. Hier elle souffrait plus que jamais, au moment de repartir pour Beaurepaire je ne savais si je devais la retenir ; c’était à craindre qu’elle ne pût arriver jusqu’au bout, mais comme elle me disait qu’elle sentait que le lendemain elle se mettrait au lit pour ne plus s’en relever peut-être, juge de notre embarras !… Je ne pouvais soutenir l’idée de la voir malade chez moi, mourir peut-être !… elle même à tout prix voulait partir !… enfin je me décidai à lui donner Claudine pour l’accompagner. Elles prirent le coupé pour elles seules, mais nous étions tourmentés plus que je ne puis le dire.
    Claudine vient de revenir ce matin, elle a supporté le voyage …. et je respire plus à mon aise.
    Mon père m’écrivit hier par Billiat une longue lettre assez étrange ; je lui avais envoyé la semaine dernière par une occasion et pensant lui faire plaisir un charmant petit billet que Louis m’avait répondu courrier par courrier, c’était assez bien d’écriture, de style et de sentiment surtout ! J’en avais pleuré d’attendrissement ; croirais-tu, ma chère, que mon père a été très vexé du désir que me témoignait Louis de lui écrire, et me fait des reproches de l’y avoir engagé (ce qui n’est pas) « c’est une peine pour l’enfant (m’écrit-il), plus grande encore pour moi, si je ne lui réponds pas il en sera affligé, si je lui réponds cela me fatiguera et je ne sais que lui dire ! ….. »
    Il ajoute qu’il ne veut pas avoir cet enfant aux vacances prochaines, que ce serait pour lui un tourment continuel et que la vie lui est beaucoup moins précieuse que la conservation de ses habitudes, que cet enfant bien loin d’être une distraction serait au contraire un sujet de sollicitudes, que d’ailleurs les frais du voyage seraient une dépense trop considérable pour ses finances, aussi qu’on ne lui en parle plus ?..
    Je ne puis te dire, chère sœur, combien j’ai été peinée et surprise de la manière dont mon père s’exprime à ce sujet ; ce pauvre enfant est donc prédestiné à être repoussé par les êtres qui lui tiennent de plus près !..
    Si notre pauvre mère vivait, quelle différence !… hier soir je faisais de douloureuses réflexions sur tout cela….
    J’ai répondu à la hâte quelques lignes à mon père pour le remercier du vin qu’il nous avait envoyé en quantité, et pour l’assurer que je n’avais nullement engagé Louis à lui écrire, et que bien loin de là je l’en dissuaderais.
    J’ai pu savoir peu de choses de la famille Flavart. La jeune fille aura quarante mille francs comptant ; — elle a 17 ans, elle est jolie, bien élevée, ses frères et sœurs sont plus jeunes, c’est une famille très honorable et qui fréquente la noblesse. Dis cela en attendant à Victor, et je tâcherai d’en savoir davantage quand j’aurai le temps de sortir pour voir les personnes qui sont à même de me renseigner. Je désirerais beaucoup comme toi voir faire un joli mariage à notre bon cousin qui le mérite si bien ; Mlle Béranger comme tu dis lui conviendrait bien à cause de son parent le protecteur, mais je crois qu’on la trouverait trop jeune pour la marier encore. Du reste par Melle Nancy [Clappier] tu pourrais mieux savoir cela que moi, et le chiffre de la dot ? À propos de notre bonne vieille amie, son manchon me fait chaud ; fais-lui mes plus tendres compliments à ta première visite ; mille choses à Méline également et à tous les gens qui veulent bien encore se souvenir de moi.
    Donne-moi donc aussi la bonne nouvelle que ton rhume te laisse enfin dormir et sortir à son aise ; tu me préoccupais, chère sœur, j’avais mal à ton gosier. Quant au mien il se conduit à merveille cette année, et malgré le froid que j’ai souffert à Lyon je n’ai point eu de ressentiment ; il me faut bien cette compensation à tant d’autres choses ennuyeuses.
    Mes chères petites vont bien, mais la rougeole est dans la maison et je vis dans la crainte et le tremblement ; si elles la prenaient ce serait un ennui extrême, il faudrait garder Joséphine longtemps fermée, adieu la pension et mon repos ; enfin je n’ose me flatter d’y échapper, je suis trop chanceuse.
    Je t’écris envers et contre tout, entourée de masses de linges à compter et à fermer, etc. etc. mais je voulais absolument ne pas manquer le courrier de ce matin.
    Adieu, très chère, écris-moi vite aussi et longuement comme tu sais si bien le faire ; mon mari te dit mille choses amicales, comme je donne une poignée de main au tien tout en t’embrassant tendrement de moitié avec Mathilde. Assez babiller, l’heure me presse et bien d’autres choses.

Toute à toi
AS

2011.02.213 Mercredi 16 juin 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

Voir 2011.02.142. La lettre de Louis à Nancy est 2011.02.15 au Musée Hector-Berlioz, une des deux lettres de Louis envoyées par Adèle avec sa lettre.


Vienne mercredi [16 juin 1847]

    D’après ce que m’a dit de ta part Mr Gagnon, chère sœur, tu seras demain à la Côte ; cette petite visite sera une agréable surprise pour mon père dont tu me demandes des nouvelles détaillées. 
    J’ai pensé qu’en t’écrivant chez lui ma lettre ferait coup double et serait mieux ainsi.
    Mon mari est mieux aujourd’hui, sa tête est plus libre beaucoup et je me sens soulagée d’un poids énorme, car depuis ma dernière lettre j’ai été inquiète plus que je ne voulais dire. Les sangsues avaient beaucoup remué Marc, il avait le sang à la tête affreusement ce qui le tourmentait bien fort ; maintenant il n’éprouve plus cela. Le médecin est venu ce matin et m’a dit qu’avec un peu de régime (il ne mange que de petits potages) dans deux jours il serait à son ordinaire ; j’en ai grand besoin, chère sœur, car j’étais plus malade que mon bon Marc et bonne à rien. Pour me remettre ma belle-sœur m’arriva en surprise lundi matin, la vue de sa lamentable figure me fit mal, bien mal avec mes préoccupations inquiètes, enfin mon mari eut du plaisir à la voir et mieux portante. Alors le premier moment passé j’ai été bien aise de sa visite ; elle est déjà repartie, du reste ; je n’avais pas besoin d’embarras extra.
    Ma cuisinière se marie mercredi ; je ne m’attendais nullement à cela, cette surprise ne m’allait guère. Avant-hier elle veut faire faire son contrat à l’étude ; juge de notre étonnement. L’indisposition de mon mari m’a tellement absorbée que je n’ai pu m’occuper d’en chercher une ; on m’en présente de trop jeunes et je ne sais comment me pourvoir ; ta Marie ne m’en connaîtrait-elle point à Vizille ?
    Il vint hier une nommée Clavel des Meunières [?] qui sert ici dans un magasin ; prie Monique de s’informer d’elle chez Julien où elle a travaillé lingère, m’a-t-elle dit, l’an passé.
    Je n’aime pas les filles de la Côte et cela me tentera peu.
    Je t’envoie, chère sœur, deux lettres de Louis ; tu verras si celle de mon père peut être remise sans craindre de le contrarier. Je ne sais jamais ce qu’il faut faire à ce sujet depuis les reproches que j’avais reçus une fois en ayant cru de faire plaisir.
    Mme Delporte m’a dit que Louis était toujours bien rouge et petit petit ; ... le proviseur est peu satisfait des personnes qu’Hector a chargé de faire sortir son fils. Une entr’autres, m’a dit Mr Delporte, a une reputation telle à Rouen qu’il est de la dernière imprudence de lui confier un enfant ; ce Mr Soubiran, le directeur du théâtre, a une conduite scandaleuse et de plus sa vie est un roman comme on écrit pas, c’est un homme très intrigant, très dangereux, sans aucune probité ; sa femme, la veuve d’un général, est pire encore. N’y a-t-il pas de quoi trembler, chère sœur, de voir notre pauvre neveu confié à de pareilles gens, et comment empêcher cela ? Mr Delporte ne voudrait pas qu’on pût se douter qu’il a parlé de cet homme. J’ai pensé alors que peut-être mon oncle Marmion pourrait écrire à Hector à ce sujet comme en ayant été informé par une de ses connaissances ; Louis lui a écrit aussi une assez gentille lettre qui je vais lui envoyer.
    Mme Delporte a été enchantée de cet enfant sous tous les rapports. Elle a été assez bonne pour apporter à mes fillettes deux charmantes robes en batiste rose brodées en blanc avec des boutons camail et mouches assorties ; c’est délicieux, cette attention m’a confusionnée ; elle a attaché beaucoup trop de prix aux soins que j’ai pris de son petit pendant son absence.
    Nancy est ravie de sa robe à boutons, comme une dame ; on gâte ces chères petites.
    Je pense, chère sœur, que tu as eu ta part d’embarras pendant quelques jours ; les invitations n’ont pas manqué à ta belle-sœur, elle me contera cela. 
    Je n’attends pas de lettre de toi avant ton arrivée à la Côte ; mènes-tu Mathilde, c’est ce que j’ignore.
    Je t’écris en courant, d’ailleurs l’heure du courrier me presse ; pensant que tu ne feras [qu’]une très courte visite à la Côte je ne voudrais pas que ma lettre fût après toi chez mon père.
    Adieu, je te charge d’embrasser tendrement mon père ; mes amitiés aux dames Pion.

Toute à toi
A S

    J’ai su qu’Hector avait reçu ma lettre à St Pétersbourg deux jours avant de quitter cette ville.

2011.02.215 Vendredi 9 juillet 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

La lettre de Berlioz à Nancy qu’Adèle renvoie à sa sœur est sans doute CG no. 1115 du 22 juin, de Berlin.


Vienne vendredi [9 juillet 1847]

    Je me persuade que j’aurai peut-être une longue lettre de toi ce matin, chère sœur, et que tu auras profité du calme de ton cher St Vincent pour causer un peu avec moi ; je jouis de te sentir sous tes frais ombrages, arrosant et soignant tes fleurs si longtemps abandonnées bien contre ton gré, mais qui est-ce qui arrange sa vie comme on le voudrait ? Ce n’est certes pas moi, chère sœur, car depuis un mois je me tourmente si fort que je n’en suis plus bonne à rien ; depuis ma dernière lettre il y a cependant une grande amélioration dans la santé de Marc, le jour même où je l’écrivis la fièvre le quitta ... Hier il a eu à l’heure ordinaire un léger ressentiment et mal à la tête, mais le médecin prétend que ce n’est rien et que la maladie est finie, qu’il faut seulement changer d’air absolument et faire un petit voyage. En conséquence nous partons demain pour Lyon et probablement nous irons passer quelques jours aux eaux de Charbonnières boire les eaux et prendre l’air de la campagne et de la distraction si nécessaire à mon mari. Dans ce moment il est irrité, impatient, ennuyé de tout à un point extrême ; ce déplacement l’impatiente, ses affaires le préoccupent, bien que ce soit le moment le plus propice à s’absenter de toute l’année.
    Il change à chaque instant d’avis et je ne sais comment, ni où nous irons, mais je te promets, ma bonne sœur, que je suis bien ennuyée ; cependant je devrais jouir du mieux de mon mari, mais ce qui me gâte cette jouissance c’est qu’en dépit du médecin il ne se croit pas en convalescence, et se désole de la longueur indéterminée de cette indisposition. Comme il souffrait de sa tête encore hier, il en était triste à me navrer ; il commence un peu à manger de la viande. Nos promenades en voiture lui font beaucoup de bien et de plaisir, ce qui me prouve que le médecin à raison d’insister pour un déplacement. Je viens d’écrire à mon père avec l’encre la plus noire et les lettres les plus énormes possible.
    Mme Pion est venue avec Nancy cette semaine pour louer un appartement enfin à Céline et acheter son mobilier ; elle sera bien à la campagne avec son poupon, dans une maison un peu plus loin que celle de Clémence, chez un jardinier. L’été ce sera agréable mais l’hiver un peu loin.
    Croirais-tu que Nancy n’est point venue me voir avec sa mère ; c’est une grossièreté un peu forte, je n’en revenais pas, et je ne comprends pas comment sa mère n’a pas exigé qu’elle fît cet effort !. d’autant que les ayant rencontré le matin je ne pouvais ignorer qu’elle fût à Vienne ; d’honneur cette jeune fille est adorable, aussi n’ai-je point dit un mot d’elle à sa mère .........  
    Je te renvoie la lettre d’Hector comme tu le désires ; les détails qu’elle renferme nous ont intéressé, mais il est incroyable avec son inquiétude tardive sur son fils, le moyen bien simple d’avoir de ses nouvelles était de lui écrire directement en lui donnant son adresse que le pauvre enfant ignorait.
    Ton beau-frère est parti pour Cette lundi ; il vint nous voir dimanche, mais nous étions sortis en voiture. Il paraît que mon père n’a pas trouvé à vendre ses cocons et qu’il fait filer ; je ne comprends pas trop cela.
    On a vendu les nôtres 2 f à Beaurepaire, mais ils ont beaucoup diminué ensuite.
    Le courrier ne m’apporte rien de toi, mais une lettre de mon oncle qui me demande des nouvelles de mon cher mari ; il paraît decidé à aller à Pointières avec sa femme aux vacances et en attendant cherche un compagnon de voyage pour Beaucaire. Si cela ne coûtait rien nous ferions bien sa partie, mais l’argent ce maudit argent met des entraves toujours.
    Adieu, chère, je te quitte pour lui répondre. J’embrasse Mathilde, elle doit être bien heureuse au milieu de son troupeau ; je mène Joséphine avec nous, à ma grande contrariété. Mes amitiés à ton mari.

Toute à toi
A

2011.02.128 Lundi 6 septembre 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal  Transcription littérale

‘A mon retour en France [sc. de Russie], je me hâtai d’aller passer quelques jours dans ma famille, dont j’étais éloigné depuis si longtemps, et présenter à mon père son petit-fils qu’il ne connaissait pas encore. Pauvre Louis ! quel bonheur pour lui d’être ainsi tendrement accueilli par tous ses grands-parents, par nos vieux domestiques, de courir les champs avec moi, un petit fusil à la main ! Il m’en parlait avant-hier dans une lettre datée des îles Aland, et appelait ces quinze jours passés à la Côte-Saint-André les plus heureux de sa vie...’ (Berlioz, Mémoires ch. 57). — Berlioz avait d’abord annoncé pour août son arrivée à La Côte accompagné de son fils dans une lettre à sa sœur Nancy (et non à Adèle) du 31 juillet (CG no. 1120), puis l’avait remise à septembre dans une autre lettre à Nancy datée du 25 août (CG no. 1126). Écrivant le lendemain à Joseph d’Ortigue (CG no. 1127) il précise: ‘Je m’attends à être passablement assommé par les conversations côtoises, viennoises et Grenobloises ; mais je suis bronzé à ce sujet depuis longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle épreuve.’ Le séjour dura du 8 au 23 septembre. Le 10 octobre, de retour à Paris, Berlioz évoque dans une lettre à Nancy son passage à La Côte puis à Vienne (CG no. 1129): ‘J’ai fait tout ce que j’ai pu pendant le voyage de Vienne pour lui [sc. à Adèle] faire ouvrir les yeux ; mais mes paroles ne servaient à rien ; elle s’obstine à voir jusque dans les gestes de Camille les plus indifférents une offense pour son mari. Si je ne suis point solidaire de la conversation qui l’a si fort blessée, bien que Camille n’ait rien dit de plus que moi, c’est que l’imagination d’Adèle n’est pas montée à mon sujet. Tu sais que cette terrible faculté peut dénaturer étrangement les réalités et créer celles qui n’existent pas. En arrivant à Vienne cette pauvre sœur semblait renaître, tant la contrainte et la souffrance éprouvées à La Côte lui oppressaient le cœur. C’est extraordinaire et nâvrant. Suat est beaucoup plus raisonnable et fait même des efforts pour la calmer.’


Vienne lundi matin [6 septembre 1847]

    Je reçois en même temps, chère sœur, ta lettre et celle de mon père ; les impromptus ne me conviennent pas plus qu’à toi et je suis toute troublée de l’arrivée subite d’Hector.
    Mon mari est parti samedi ; il était de nouveau un peu souffrant et je le décidai à s’embarquer. Depuis lors je me préoccupe sans relâche de son voyage, jusqu’à ce que j’ai de ses nouvelles ma pauvre tête sera bien à l’envers.
    J’espère en avoir demain.
    Il a dû prendre une longue route pour aller à Grenoble et Allevard par Lyon et le pont de Beauvoisin ; l’essentiel et qu’il se trouve bien ; j’ai passé une nuit affreuse, mille craintes me torturaient.
    J’avais appris hier que Mme Faure avait pris une espèce de transport au cerveau et qu’elle avait été très malade il y a huit jours à Arveulieu [?] ; il avait fallu la saigner 3 fois dans la journée ; elle va bien mieux mais c’était une suite de fièvre muqueuse comme Marc, et ce rapprochement me fait mal. S’il allait faire comme Mme Casimir en route et sans moi ? ...
    Je dois écrire à mon père que je ne veux pas me mettre en route avant d’avoir des nouvelles de mon mari.
    Après des indécisions sans fin je me décide à lui annoncer mon arrivée à la Côte pour mercredi dans la nuit par la diligence.
    J’ai une queue de lessive, des tailleuses etc. etc., comme toi je ne puis tout laisser inachevé.
    Joséphine va assez bien heureusement.
    Adieu, chère, comme tu dis tout serait mieux si on s’annonçait d’avance pour tous.
    À vendredi donc au rendez-vous général.

Adèle

2011.02.217 Samedi 25 septembre 1847 À son père Louis-Joseph Berlioz Transcription littérale Image

Voir 2011.02.128 et sur les Suat et Louis Berlioz voir 2011.02.142.


Vienne samedi [25 septembre 1847]

    Antoine a dû vous dire, cher père, que nous avions fait un excellent voyage ; je l’avais chargé d’un paquet de revues et de deux Musées des familles, il me reste encore deux Revues britanniques et autant de Magasins pittoresques.
    Je voulais vous envoyer du vin de Frontignan par son occasion ; mais j’ai eu la sottise de ne m’en souvenir que lorsqu’il a été parti, j’espère être moins maladroite une autre fois.
    Hector et son fils nous ont quitté jeudi à 6 heures [23 septembre] ; nous étions allés les embarquer au chemin de fer de Givors pour rester le plus longtemps possible ensemble et faire une promenade agréable. Les adieux sont choses si tristes qu’on éprouve le besoin de s’étourdir et de se distraire. J’en ai encore le cœur bien gros.
    Mr Casimir [Faure] voulait avoir Hector jeudi à déjeuner à Reventin avec Mr Ponsard et Mr de Frenville, mais après avoir accepté sans réflexion il écrivit un mot d’excuses, ayant trop peu de moments à passer avec nous pour nous en enlever la moitié. Louis était déjà très bien installé chez nous, et ses cousines bien heureuses et bien fières de lui faire admirer leurs joujoux, et surtout qu’il daignât en accepter quelques-uns pour les emporter. Elles ont pleuré en le voyant partir, ce cher petit était si bon et si complaisant pour elles.
    Je pense que mon oncle et sa femme vous font de nombreuses visites, cher père, et remplacent très bien ainsi le vide des premières partant ; ils ont un temps à souhait pour leur séjour à Pointières. Je regrette bien de n’avoir pu jouir aussi de leur agréable visite, mais il est rare que les choses s’arrangent comme je le désirerais. J’avais pensé vous laisser mes enfants encore quelques jours, mais mon mari en paraissant contrarié j’ai cédé à son desir de les ramener avec nous.
    Madame Pion vient de venir me voir, et l’heure de la poste ne me laisse maintenant que le temps de finir en vous embrassant brusquement mais non moins tendrement, ainsi que Nancy et Mathilde.

Votre affectionnée fille
A S

2011.02.218 Jeudi 28 octobre 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Voir la lettre suivante (2011.02.256).


Vienne jeudi [28 octobre 1847]

    Je reviens, chère sœur, du bateau à vapeur embarquer notre cousin ; hier il ne trouva pas de place à la diligence et il a mieux aimé perdre les arrhes de la semaine passée que de courir encore cette chance ce soir. Les contrariétés ne lui ont pas manqué grâce à son espoir tardif de te voir ; il se serait consolé de tout si au moins il avait fait ta connaissance. Son voyage a été manqué et aurait été trop complet avec toi ; il m’a chargé de te le répéter encore.
    Je comprends qu’il n’y avait pas possibilité que tu quittasses mon père dans ce moment, comme tu dis la maladie de Jenny n’est point un chagrin de cœur mais un ennui, une suite de choses hérissée de difficultés, puis l’état de cette pauvre jeune fille est un bien triste spectacle sous tes yeux. Je comprends que sa mère devait être prévenue absolument. Sa sœur Marguerite voudrait partir pour aller la voir ; elle se désole, mais je n’ose l’y encourager dans la crainte que tant de monde ne trouble encore un peu plus mon père et Monique. Je te félicite d’avoir Mr Rabin ; les secours comme médecin de notre pauvre père ne peuvent plus compter avec son état de santé.
    Tiens-moi au courant je te prie avec exactitude de ce qui vous adviendra de tout cela.
    Mon mari est un peu moins souffrant mais au moment où j’écrivais cette ligne il rentra en se lamentant de nouveau. Voilà où j’en suis aussi, ma chère ; pour me remonter le moral ma belle-sœur arrive après-demain s’installer ici dans un appartement garni ... Je vois à cette occasion se dérouler devant moi une source de tribulations dans l’état où est cette pauvre femme ; c’est à trembler d’un jour à l’autre, et je n’aurais pas besoin d’avoir sous les yeux de si tristes choses dans la disposition de mon esprit. Comme tu dis, à chaque jour suffit sa peine, mais la vie passe comme un tourbillon d’orages.
    Pour ne point te faire renoncer à aller à Tournon j’avais supprimé deux pages de ma dernière lettre où je te racontais à mon arrivée l’impression violente que notre tante avait reçue de la mort de Mr Falconnet ; je me suis trouvée excessivement mal à l’aise chez elle ce jour- et aurait voulu repartir de suite à cause de mon oncle. Il fallait lui cacher un peu ce qu’il en était et l’absorber surtout, soit pour laisser à sa femme la liberté de sa douleur, soit pour qu’il n’en éprouvât pas lui-même une fâcheuse impression ....
    Ma tante ne voulait pas me dire un mot de son chagrin, je n’insistai pas, ses sœurs me questionnaient beaucoup pour savoir si mon oncle m’avait dit quelque chose à cette occasion, mais lui non plus ne disait rien. Notre pauvre cousine venait [de] me faire part aussi de ses observations et de son désir de repartir avec moi. Ma tante, malgré tout son empire sur elle, était dans un état à faire pitié ; elle ne mangeait plus rien et avait l’air d’avoir la fièvre. Je la voyais très peu, sortant beaucoup avec ses sœurs et mon oncle exprès ; le matin je restais jusqu’au déjeuner dans ma chambre ... Je crois que ce qui l’avait affecté beaucoup c’était d’avoir eu une réunion chez elle le dimanche même où il était mort (elle l’ignorait) ; à sa place j’aurais été aussi très navrée d’une pareille coïncidence. 
    Il serait trop long, ma chère, de te mettre au courant de tout ce que j’ai éprouvé à cette occasion, dans la fausse position où je me trouvais, dans l’anxiété de la famille etc. etc. Enfin deux jours plus tard j’aurais été à l’abri de tout cela, l’à propos était vexant, peut-être pour mon oncle notre présence a été opportune ; la famille le regardait ainsi, je crois. Je voulais devancer mon départ, impossible,  mon oncle s’obstinait, et mon embarras était si grand que je ne pus lui résister .... Louise [Boutaud] a dû prévoir tout cela et t’en parler ; je lui répondrai dans quelques jours quand elle sera installée chez elle. 
    Notre cousin était aussi très curieux de la voir en ayant tant entendu parler à mon oncle et à tous, mais sa mauvaise étoile devait tout arranger autrement ; il ne s’arrête point à Tournon comme tu penses aujourd’hui. Il s’est chargé avec grand empressement d’acheter le vin de Frontignan de mon père ; le marchand de mon mari n’en ayant plus l’occasion était à souhait, d’autant mieux qu’il connaît des personnes qui feront cela sur place aussi bien que possible. Le tonneau de 50 bouteilles environ sera expédié directement à Vienne, d’où Billiat pourra l’emporter en venant chercher du charbon prochainement ; Marc a recommandé d’expédier de suite, mais ce ne sera peut-être pas avant quinze jours ou trois semaines. En attendant j’enverrai encore des nôtres à mon père s’il veut, mais nous n’en avons pas 25 comme il le voudrait.
    Les marrons ont dû être expédiés aujourd’hui, mais ils sont très très chers comme j’avais prévenu ; je n’ai pas la note exacte, ma belle-sœur me l’apportera ...
    J’ai reçu à Tournon une lettre de Louis dont j’ai été fort peu satisfaite ; il se plaint beaucoup et ne veut rien faire tant qu’il sera à Rouen ? Je puis très fort présumer d’après sa lettre qu’il y a eu à son départ quelques scènes à son occasion entre son père et sa mère ; il me dit que cette dernière est malade, et qu’à cause de cela elle voulait le garder à Paris ; il croit que son père pourrait obtenir ce changement.
    Je devais lui répondre pour le raisonner à ce sujet et le prendre par les sentiments pour le faire travailler, comme il me l’avait tant promis en partant.
    Adieu, chère, je vous embrasse tous.
    Je viens d’apprendre que Marguerite est partie ; je lui aurais donné ma lettre.
    Je pense que ta belle-sœur arrive, car je viens de voir son appartement ouvert.

2011.02.256 Mardi 2 novembre 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale

Cette lettre fait directement suite à la précédente (2011.02.218) à laquelle Nancy avait visiblement répondu sans tarder.


Vienne mardi [2 novembre 1847]

    J’ai appris avec grand plaisir, chère sœur, que Jenny était en convalescence ; pour moi je commence un nouveau genre de tribulations : ma belle-sœur est arrivée samedi.
    J’ai déployé ce jour-là toute mon activité pour installer son ménage, déballer ses effets etc. etc., faible et malade comme elle est il était impossible que la pauvre femme déjà fatiguée du voyage eût la force de surveiller même ; me voilà donc bien et dûment esclave tous les jours comme toi. J’avais bien mesuré la charge accablante qui m’arrivait ; nous n’en dormons plus Marc et moi depuis samedi. Hier soir elle était affreusement souffrante ; je vais y aller savoir de ses nouvelles.
    Je t’écris à la hâte en rentrant de la messe pour t’envoyer le reçu de l’argent que ton mari a eu l’obligeance d’envoyer au mien avant-hier par un billet.
    Je pense que mon père a reçu ses marrons ; tu ne m’en dis rien. Ils coûtent 29 francs que je prie mon père de faire payer de suite à ma nièce Caroline au couvent ; comme sa mère devait lui envoyer de l’argent elle a trouvé simple de profiter de celui-là. Ainsi ne renvoie pas je te prie, chère sœur, parce que les religieuses sont pressées comme les autres et plus que les autres d’être payées.
    Le froid précoce que nous avons fait sentir le besoin des vêtements d’hiver. Je ne puis avoir aucune ouvrière et suis en retard dans tout pour mes fillettes que je vais installer demain à la pension.
    Adieu, ma chère, le surcroît des préoccupations de ma belle-sœur était du luxe, mais il faut bien se résigner ; tu en sais des nouvelles. Mon mari ne va pas mal ; l’eau de Vichy lui fait grand bien, il la continuera d’après le conseil de son médecin.
    Je t’embrasse en courant.

Toute à toi
A S

    Quant à tes reproches pour Tournon je croyais que tu logerais chez Louise [Boutaud] et le cousin le désirait tant.

2011.02.220 Dimanche 21 novembre 1847 À sa sœur Nancy Berlioz-Pal Transcription littérale Image

La lettre de Berlioz de Londres dont il s’agit est sa lettre à son père du 7 novembre (CG no. 1134) que le Dr Berlioz avait fait envoyer pour information à Nancy puis à Adèle. — Les 30 francs à payer au couvent sont sans doute pour les marrons envoyés au Dr Berlioz (2011.02.218 et 2011.02.256).


Vienne dimanche 21 [novembre 1847]

    Je te remercie, chère sœur, de m’avoir envoyé la lettre d’Hector, elle m’a fait grand plaisir ; je redoutais pour lui des déceptions et son début à Londres en a été au moins exempt. Espérons que la suite sera de même ; je pense qu’il a donné de ses nouvelles à son fils et que le pauvre enfant sait maintenant où adresser ses lettres.
    Mon père a dû être satisfait des détails donnés par Hector. Il a pu s’y intéresser d’autant plus que d’après ce que tu me dis sa santé est un peu moins mauvaise et sa tristesse moins écrasante ; je n’ose trop me féliciter de cette bonne nouvelle dans la crainte qu’à l’heure qu’il est il n’en soit déjà plus ainsi. Ton départ va être une grande épreuve ; je pense que la fin de la semaine te verra installée à Grenoble. Il doit te tarder de prendre tes quartiers d’hiver, chère sœur, ta bonne chambre bien chaude, bien gaie te sera douce en quittant celle que tu occupes à la Côte, si triste et si incommode.
    Nous eûmes un instant hier soir Mr Alfred ; il partait pour Grenoble pour aller voir son frère, mais le colonel revenu d’Afrique sans être nommé Maréchal de Camp, c’est une si cruelle déception pour cette famille qu’on a glissé sur ce sujet si fécond ordinairement d’une manière très significative. Il s’étendait avec plus de plaisir sur la manière somptueuse dont son cousin le Procureur Général s’installait à Grenoble, et sur ses brillants projets de réceptions cet hiver.
    Je crois, chère, qu’il faut te résigner à la nomination de Mr Almaros à Lyon ; il paraît qu’elle sera prochaine, on en parle beaucoup ici comme d’une chose positive. Te voilà une maison agréable de moins pour tes soirées intimes et cela ne se remplace pas facilement ; Méline absorbée aussi par ses trois marmots ira moins souvent les voir malgré son amour de société. Quand tu la verras dis-lui je te prie mille choses affectueuses de ma part, et combien j’ai appris avec intérêt sa délivrance. Elle gardera probablement sa mère une partie de l’hiver ; le voila bien commencé, nous avons de la neige ici aujourd’hui. J’avais le projet d’aller voir Mme Paret cet après-midi mais c’est un peu loin, avec un temps pareil il faut une volonté bien arrêtée pour s’y decider. Les deux dernières fois qu’elle est venue me voir j’étais sortie, mais elle au moins ne vient pas exprès à la ville. Sa mère ne doit pas tarder à venir.
    Dimanche nous sommes allés dîner à la campagne chez Mme Dutriac avec les dames de Loucry ; cette petite réunion a été très agréable, le temps nous a favorisé plus que nous devions l’espérer, et nous ne sommes revenus qu’à onze heures du soir. Les maîtres de la maison sont si gracieux, si empressés à vous retenir qu’on reste toujours tard chez eux malgré les mauvais chemins qu’il faut ensuite traverser pour revenir à la ville, et on y traite si bien les cochers aussi qu’il sont souvent un peu entrains, ce qui n’est pas très rassurant.
    Ma belle-sœur ne va pas mal, décidement mes soirées sont sauvées ; elle a pris ses habitudes en conséquence, elle ne peut pas se plaindre de ne pas nous voir. Malgré cela, je t’en réponds, dans quelques jours je prierai mon père de faire payer nos trente francs au couvent comme tu me le proposes ; quand Monique trouvera une occasion pour m’envoyer le linge que j’avais laissé à la Côte elle me fera plaisir.
    Elle a su probablement que Jenny était de nouveau en convalescence de sa rechute. Marguerite était partie pour St Jean, sa sœur est restée trois jours sans parole ..... on la croyait bien perdue pour cette fois, mais sa jeunesse a encore triomphé. Je me préoccupe beaucoup de sa remplaçante chez mon père ; j’aurais voulu connaître ici une fille convenable mais en vain j’ai mis mon esprit à la torture. Je voudrais bien savoir si tes recherches à la Côte ont été plus heureuses ; tiens-moi au courant de tout cela je te prie, chère sœur. Notre pauvre père va cruellement gémir cette semaine en te voyant faire tes préparatifs de départ ; j’en souffre pour lui et pour toi plus que je ne saurais dire.
    Adieu. chère, embrasse Mathilde pour moi et ses cousines ; Joséphine commence le piano avec une ardeur incroyable ; elle veut que je te le dise.

Ton affectionnée sœur
A S. 

Site Hector Berlioz créé par Michel Austin et Monir Tayeb le 18 juillet 1997; pages Lettres de la famille du compositeur créées le 11 décembre 2014, mises à jour le 1er avril 2015.

© Musée Hector-Berlioz pour le texte et les images des lettres
© Michel Austin et Monir Tayeb pour le commentaire et la présentation

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