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Berlioz à Londres

Le Theatre Royal Covent Garden

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    Dans la carrière de Berlioz à Londres, le nom de Covent Garden est intimement lié à l’échec de son opéra Benvenuto Cellini le 25 juin 1853. Mais avant cette date Berlioz visite souvent ce théâtre lyrique. En 1851, par exemple, il assiste à des représentations du Freischütz de Weber, de Fidelio de Beethoven et de La Flûte Enchantée de Mozart, toutes en italien, langue obligatoire dans ce théâtre à l’époque. Il rend compte de ces représentations longuement dans plusieurs feuilletons du Journal des Débats en 1851 (le 31 mai, 1er juillet et 12 août), et dans le deuxième feuilleton il s’étend sur la longue rivalité qui oppose Covent Garden (sous son directeur Frederick Gye) à Her Majesty’s Theatre (sous son directeur Benjamin Lumley), rivalité qui par la suite jouera un rôle dans la réception hostile accordée à Benvenuto Cellini en 1853. Berlioz ajoute des remarques critiques sur la tendance à Londres à lésiner sur les répétitions et la manie du chef d’orchestre Costa de modifier l’instrumentation des œuvres qu’il exécute. Aucun de ces feuilletons ne sera repris par Berlioz en 1852 dans la 21ème des Soirées de l’orchestre qui est consacrée à la vie musicale de Londres telle qu’il la connue en 1851.

Benvenuto Cellini en 1853

    En 1853 Berlioz est invité à revenir à Londres par Frederic Gye pour monter Benvenuto Cellini à l’opéra de Covent Garden dont il est directeur (Covent Garden est maintenant le Royal Opera House). Liszt vient de remonter l’œuvre en 1852 à Weimar avec succès, et elle semble promise à un nouvel avenir pour la première fois depuis son échec désastreux à l’Opéra de Paris en 1838. Les répétitions vont à souhait et Berlioz est très satisfait de son Cellini (Tamberlick), de Teresa (Madame Jullienne) et d’Ascanio (Madame Didiée). L’accueil positif réservé à son concert du 30 mai à Hanover Square Rooms semble de bon augure, et tout semble promettre un grand succès. La soirée d’ouverture est donc attendue avec impatience et attire un public de choix, entre autres des membres de la famille royale, des princes venus d’Allemagne, des critiques et musiciens de Londres et de l’étranger. La reine Victoria et le prince Albert, le roi aveugle et la reine de Hanovre, et le duc et la duchesse de Gotha font partie de l’auditoire.

    Mais le soir de la représentation une claque de supporters italiens dans l’auditoire sont résolus à chuter l’opéra, bien que Berlioz affirme ne pas avoir été prévenu de ce qui se trame. Dans sa correspondance le compositeur raconte cette soirée désastreuse. Dans une lettre datée du 27 juin adressée à Armand Bertin, propriétaire et rédacteur du très influent Journal des Débats, et fidèle soutien du compositeur, Berlioz décrit les évènements (Correspondance générale no. 1608, ci-après CG tout court):

Benvenuto est tombé hier à Covent-Garden tout comme à Paris. Seulement l’opposition s’est manifestée d’avance et de telle sorte qu’on a découvert son plan. Une societé d’Italiens s’était organisée dès jeudi dernier pour mettre à bas l’opéra; ils ont sifflé même l’ouverture du Carnaval romain pendant qu’on l’exécutait. On a néanmoins redemandé plusieurs morceaux entre autres l’air de Fieramosca et celui d’Ascanio, et la première ouverture que, vu sa longueur, je n’ai pas cru devoir recommencer. Voyez l’article du Times, qui n’est pas une analyse de l’ouvrage, mais un compte rendu assez fidèle de la soirée.
La presse, en général, est hostile à la partition, et, selon moi, bat la campagne sur la question musicale. On blâme mon orchestration en lui reprochant des abus là où il n’y a pas même usage: la grosse caisse, par exemple, et il n’y en a pas, dans l’opéra entier, un seul coup [inexact!]; le reste des critiques ressemble à celle-la. D’un autre côté, il y a un grand nombre de partisans très violents; on m’a salué à mon entrée de longs bravos et rappelé à la fin du dernier acte pendant plus de dix minutes. Mais vous pensez que j’ai eu le bon sens de ne pas paraître. […] 
J’ai retiré l’ouvrage le soir même, ne voulant pas m’exposer à la continuation de cette hostilité italique, ni à celle dirigée aussi contre Covent-Garden par les gens du théâtre de la Reine [Her Majesty’s Theatre] mis sur pavé par la ruine de Lumley, ruine dont M. Gye est la cause. […]

    Dans une autre lettre du même jour à l’éditeur Gemmy Brandus Berlioz écrit (CG no. 1609):

Une formidable armée Italienne organisée depuis quinze jours, sans qu’on n’ait osé m’en avertir, est venue faire scandale pendant toute la soirée de la 1ère représentation de Benvenuto. On chutait les acteurs avant qu’ils eussent ouvert la bouche et on a chuté l’ouverture du Carnaval Romain pendant qu’on l’exécutait. La Presse anglaise à l’exception du Times et du Morning Herald ne dénonce pas ce fait assez clairement, et bat la campagne sur la question musicale. Voyez surtout le Times.
[…] On m’annonce que la cabale Italienne est dans l’intention de continuer avec plus de fureur encore si je continue.
Ils crient à l’envahissement de Covent-Garden par les étrangers. Parce que Mme Jullienne Française, Mme Didiée Française, Tagliafico Français, Zelger Belge, Formès Allemand, Stigelli Allemand, jouent dans l’opéra d’un Français. En outre ils se sont adjoint les gens de Lumley dépossédés par Gye du théâtre de la Reine.
Je vais retirer mon ouvrage il n’y a pas à hésiter. […]

    Le récit le plus détaillé de l’exécution elle-même vient d’une lettre du 10 juillet, juste après son retour à Paris, adressée par Berlioz à Liszt, partisan résolu de Benvenuto Cellini (CG no. 1617):

[…] Quoi qu’il en soit je n’ai pas perdu un instant mon sang-froid et je n’ai pas fait, en conduisant, la moindre faute: ce qui m’arrive rarement. A une exception près, mes acteurs ont été excellents et l’exécution des chœurs et de l’orchestre peut compter parmi les plus brillantes. […]
Tamberlick a joué et chanté Benvenuto de la plus noble et de la plus chaleureuse manière; il a surtout admirablement dit son dernier air: Sur les monts les plus sauvages, et son récitatif où, en montrant la statue ardente qui sort de son moule brisé, il lit l’insciption latine:

SI QUIS TE LÆSERIT EGO TUUS ULTOR ERO.

Inscription qui se trouve en effet sur le Persée de Florence et que je lui fais jeter à la face de ses railleurs à la dernière scène.
Le Fieramosca (Tagliafico) a eu un véritable succès, et le public a redemandé son air du second acte que les cris des cabaleurs m’ont empêché de répéter.
L’Ascanio était charmant, (Mme Didiée) et on a bien voulu lui permettre de redire son air. Le grand final de la place Colonne malgré sa complexité a été parfaitement et très clairement rendu. […]

    La réaction de la reine Victoria à la représentation mérite d’être citée; on la connaît d’après une note dans son journal personnel. Selon elle Benvenuto Cellini serait ‘sans doute un des opéras les plus déplaisants et absurdes qu’on aurait jamais pu composer. […] Il n’y a là pas la moindre parcelle de mélodie, rien que des bruits incohérents et la confusion la plus totale, dont résulte un vacarme épouvantable. La seule comparaison valable est avec les cris de chiens et de chats!’ (cité par Michael Rose, Berlioz Remembered [2001], p. 183).

    Berlioz dirigera de nouveau à Covent Garden, le 6 juillet 1855, mais il s’agira seulement d’un concert instrumental. Sa correspondance donne peu de renseignements sur cette occasion (CG no. 1999). À part les deux morceaux de Berlioz que la lettre cite le programme comprend l’ouverture d’Euryanthe de Weber, des airs italiens, le quintette de Cosi fan tutte de Mozart, la fantaisie pour piano, chœur et orchestre de Beethoven, le Carnaval de Venise d’Ernst joué au violon par l’auteur, et le Stabat Mater de Rossini. Ce sera le dernier concert jamais dirigé à Londres par Berlioz.

Le Théâtre de Covent Garden

Depuis sa fondation au XVIIIème siècle la gestion de Covent Garden a passé par les mains de différentes compagnies et le bâtiment a aussi été reconstruit ou aménagé plusieurs fois. À l’époque du séjour de Berlioz à Londres pour la représentation de Cellini le bâtiment en est alors à son second état et le Royal Italian Opera y est installé depuis 1847. La compagnie fait appel à l’architecte Albano pour modifier profondément la disposition intérieure et transformer la salle suivant le plan italien traditionnel en forme de cheval. Le second Theatre Royal, Covent Garden, devient ainsi le Royal Italian Opera, Covent Garden. Il ouvre ses portes le 6 avril 1847 avec le Semiramide de Rossini, sous la direction de Costa. Son répertoire consiste en grande partie d’œuvres italiennes et les opéras étrangers qui y sont montés doivent être chantés en italien. Le Cellini de Berlioz est lui aussi traduit en italien. Le bâtiment connu de Berlioz est détruit par le feu en 1856. Le troisième bâtiment, qui subsiste à l’heure actuelle, est conçu par Edward Barry et inauguré en 1858. Ainsi que le souligne Scholes (1947, p. 260), le mot ‘Italian’ est supprimé du titre du théâtre en 1892, comme le principe de représenter les opéras dans leur langue d’origine et non en italien est maintenant établi. Dans le milieu des années 1990 une restauration importante du bâtiment est entreprise.

Sauf indication contraire toutes les photos modernes reproduites sur cette page ont été prises par Michel Austin en 2001 et 2002; toutes les autres images ont été reproduites d’après des gravures et journaux dans notre collection. ©  Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Le Royal Opera House, Covent Garden en 2001

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Le Royal Opera House, Covent Garden en 2001

  

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Le Royal Opera House, Covent Garden – Floral Hall en 2002

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Le Royal Opera House, Covent Garden en 2002

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Le Theatre Royal Covent Garden en 1810

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L’auditorium du Theatre Royal Covent Garden en 1815

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Les deux images ci-dessus sont tirées de A. Saint et al., A History of the Royal Opera House (Londres, 1982).

L’auditorium du Theatre Royal Covent Garden en 1847

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Cette gravure, publiée dans l’Illustrated London News du 10 avril 1847 montre l’ouverture du nouvel Opera House avec un représentation du Semiramide de Rossini.

L’auditorium du Theatre Royal Covent Garden en 1847

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Cette gravure fut publiée dans le Pictorial Times du 3 avril 1847.

Le Theatre Royal Covent Garden en 1850

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Cette gravure fut publiée dans Old and New London, volume 3, Chapter XXIX, Cassell, Petter & Galpin, London, 1878.


Le Theatre Royal Covent Garden en
1854

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L’incendie du Theatre Royal Covent Garden en 1856

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Cette gravure est tirée de l’Illustrated London News du 15 mars 1856.

Le Royal Italian Opera House, Covent Garden en 1858

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L’auditorium du Royal Italian Opera House, Covent Garden en 1858

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Les deux images ci-dessus sont tirées de A. Saint et al., A History of the Royal Opera House (Londres, 1982).

Le Theatre Royal Covent Garden en 1861

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© Michel Austin et Monir Tayeb pour toutes les images et informations sur cette page.

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