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JOURNAL DES DÉBATS

DU 22 AOÛT 1845 [p. 3-4]


DES FÊTES MUSICALES DE BONN.

Au Rédacteur.

Bonn, le 15 août.

Monsieur,

    La fête est terminée ; Beethoven est debout sur la place de Bonn, et déjà les enfans, insoucieux de toute grandeur, viennent jouer au pied de sa statue ; sa noble tête est battue des vents et de la pluie, et sa main puissante, cette main qui écrivit tant de chefs-d’œuvre, sert de perchoir à de vulgaires oiseaux. Maintenant les artilleurs essuient la gueule de leurs pièces après tant de hourras lancés au ciel ; les Quasimodo de la cathédrale laissent en repos leurs cloches, fatiguées de crier : Te Deum ; les étudians, les carabiniers, ont dépouillé leurs pittoresques uniformes ; la phalange des chanteurs et des instrumentistes s’est dispersée ; la foule des admirateurs s’en va rêveuse, éblouie de l’éclat de cette gloire, redire à tous les échos de l’Europe avec quels grands coups d’ailes, avec quelle radieuse étincelle dans les yeux elle est venue s’abattre sur la cité de Bonn pour y ceindre le front du plus illustre de ses fils.

    Hâtons-nous donc, avant ce moment inévitable où tout se refroidit et s’éteint, où l’enthousiasme devient traditionnel, où les soleils eux-mêmes passent à l’état planétaire, hâtons-nous de dire la piété sincère et pure de cette vaste assemblée, formée au bord du Rhin dans le seul but de rendre hommage à l’intelligence et au génie. Et certes on avait fait peu d’efforts pour l’y réunir ; les invitations adressées à quelques artistes par le comité de Bonn n’étaient que de lointaines politesses, ne promettant aux invités aucune distinction particulière, et ne leur assurant pas même une place quelconque pour assister aux cérémonies. Bien plus, les principales institutions où s’enseigne en Europe la musique, celles même qui n’ont vécu depuis longtemps et ne vivent encore que par les œuvres de Beethoven, se sont montrées, on va le voir, peu soucieuses de s’y faire représenter, et presque tous les artistes, les hommes de lettres et les savans, qu’on y voyait, n’avaient été mus que par leurs sympathies personnelle et l’impulsion de leur enthousiasme reconnaissant. Peut-être faut-il s’en féliciter et reconnaître qu’à cette rareté de missions officielles ont été dues la chaleur, la cordialité, la joie religieuse qui unissaient tous les membres de ce meeting presque européen des fils et des amis de l’art musical. Je dis presque à cause de l’absence, facile à prévoir et à comprendre au reste, des musiciens de l’Italie. Toutes les autres nations vraiment initiées au culte de l’art des sons y avaient des mandataires dans le pêle-mêle le plus original, soit par des artistes, soit par des critiques, soit par d’illustres amateurs.

    Etaient venus,
    De Berlin : MM. Meyerbeer, le comte de Westmoreland (ministre d’Angleterre), Moeser père, Moeser fils, Rellstab, Ganz, Boeticher, Mantius, Mlles Lind, Tuczeck.
    De Vienne : MM. Fischhof, Jos. Bacher, députés du Conservatoire de Vienne, le prince Frédéric d’Autriche, Wesque de Puttlingen.
    De Weimar : MM. Chelard, Montag, représentans de la chapelle ducale, dont notre compatriote Chelard est le directeur.
    De Salzbourg : M. Alois Taux, directeur du Mozarteum et maître de chapelle.
    De Carlsuhe : M. Gassner, directeur de la chapelle ducale.
    De Darmstadt : M. Mangold, maître de la chapelle ducale.
    De Francfort : M. Guhr, directeur du théâtre et maître de chapelle : Mlles Kratki, Sachs.
    De Cassel : M. Spohr, maître de chapelle, appelé par le comité de Bonn.
    De Stuttgard : MM. Lindpaintner, maître de la chapelle royale, Pischek.
    De Hohenzollern-Hechingen : M. Techlisbeck, maître de chapelle.
    D’Aix-la-Chapelle : M. Schindler.
    De Cologne : Tout l’orchestre, appelé par le comité de Bonn.
    De Leipsick : M. Félicien David, Mlle Schloss.
    De Paris : MM. Massart, Hallé, Cuvillon, Vivier, Seghers, Léon Kreutzer, Burgmüller, Sax, Elwart ; MMes Viardot-Garcia, Seghers.
    De Lyon : M. George Hainl, chef d’orchestre du Grand-Théâtre de Lyon.
    De Bruxelles : MM. Fétis père, Blaës, Very, représentans du Conservatoire, dont M. Fétis est le directeur ; Mme Pleyel.
    De La Haye : M. Verhulst, maître de chapelle.
    De Liége : M. Daussoigne, directeur du Conservatoire.
    D’Amsterdam : M. Franco-Mendès.
    De Londres : Le prince Albert, MM. Moschelès, Georges Smart, membres de la Société philharmonique ; Oury, de Glimes, Mme Oury-Belleville.

    Je dois citer encore M. Holz, qui fut un ami sérieux de Beethoven, et parmi les missionnaires de la presse, MM. Jules Janin, Fiorentino, Viardot, venus de Paris ; le docteur Mattew, venu de Mayence : M. Fétis fils, venu de Bruxelles ; MM. Chorley, Gruneizen et Hogarth, venus de Londres, et M. Gretsch, rédacteur en chef du journal russe l’Abeille du Nord, venu de Paris. Plusieurs autres hommes de lettres des plus distingués de la presse anglaise s’y trouvaient encore, dont les noms ne me sont pas connus, et auxquels je n’ai pu avoir l’honneur d’être présenté.

    L’Italie, je l’ai déjà dit, n’avait envoyé personne ; les Conservatoires de Naples, les grands théâtres de Milan, la chapelle du Pape ne figuraient d’aucune façon dans la pompe harmonique de ces trois grands jours. On le comprend, Beethoven est un ennemi aux yeux de l’Italie musicale et partout où son génie domine, où son inspiration a prise sur les cœurs, la muse ultramontaine doit se croire humiliée, et s’enfuir. L’Italie d’ailleurs a la conscience de son fanatisme national, et peut, en conséquence, redouter le fanatisme hostile de l’école germanique. Il est triste d’avouer qu’elle n’a pas eu tout à fait tort d’en tenir compte en restant ainsi à l’écart. Mais notre Conservatoire à nous, le Conservatoire de Paris, qui est, ou croit être, ou devrait être imbu de tout autres idées, n’avoir point envoyé de députation officielle à une fête pareille !… Et la Société des Concerts !… elle qui depuis dix-huit années n’a de gloire, de succès, de vie enfin, que la gloire, les succès et la vie que lui donnent les œuvres de Beethoven, s’être enfermée elle aussi dans sa froide réserve ; comme elle fit naguère quand Liszt émit le désir qu’elle vînt, par un seul concert, en aide à l’accomplissement du projet que nous venons, grâce à lui, de voir réalisé ! Cela est énorme ! Les principaux de ses membres, conduits par leur chef, devaient se trouver à Bonn des premiers, comme il était de son devoir, il y a quelques années, au lieu de répondre par le silence aux sollicitations de Liszt, de les devancer au contraire, et de donner, non pas un, ni deux, mais dix concerts, s’il l’eût fallu, au profit du monument de Beethoven. Ceci n’a pas besoin de démonstration, ou la reconnaissance et l’admiration ne sont que des mots.

    Parmi les compositeurs et les chefs renommés dont l’absence de Bonn a étonné tout le monde, et que de graves raisons sans doute en ont seules tenus éloignés, sont MM. Spontini, Onslow, Auber, Halévy, Habeneck, Girard, Benedict, Mendelssohn, Marschner, Reissiger, R. Wagner, Pixis, Schuman, Krebbs, Louis Schlösser, Théodore Schlösser, les frères Müller, Stephen Heller, Glinka, Henssens père, Henssens fils, Snel, Bender, les frères Lachner, les frères Bohrer. L’un de ces derniers (Antoine) était malheureusement encore retenu à Paris par les inquiétudes que lui donne la santé de sa fille ; n’eût été une considération pareille, celui-là aurait fait la route à pied et couché à la belle étoile plutôt que de manquer au rendez-vous.

    Malgré toutes ces lacunes, on ne peut se figurer l’impression que produisait sur les derniers arrivans leur entrée dans la salle du concert, le premier jour. Cette collection de noms célèbres, ces grands artistes accourus spontanément des différens points de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre, de l’Ecosse, de la Hollande, de la Belgique et des Pays-Bas ; l’attente des impressions diverses que chacun allait éprouver ; la passion respectueuse dont la foule entière était animée pour le héros de la fête ; ce mélancolique portrait du mort immortel, apparaissant en haut de l’estrade, à travers les feux de mille bougies ; cette salle immense, décorée de feuillage et d’écussons portant les titres des œuvres nombreuses et variées de Beethoven ; l’imposante majesté de l’âge et du talent de Spohr qui allait diriger l’exécution ; l’ardeur juvénile et inspirée de Liszt qui parcourait les rangs, cherchant à échauffer le zèle des tièdes, à gourmander les indifférens, à communiquer à tous un peu de sa flamme ; cette triple rangée de jeunes femmes vêtues de blanc ; et plus que tout cela, ces exclamations se croisant d’un côté de la salle à l’autre entre les amis qui se revoyaient après trois ou quatre ans de séparation, et se retrouvaient presqu’à l’improviste en pareil lieu, pour la réalisation d’un tel rêve ! Il y avait bien là de quoi faire naître cette belle ivresse que l’art et la poésie, et les nobles passions leurs filles, excitent en nous quelquefois. Et quand le concert a commencé, quand ce faisceau de belles voix bien exercées et sûres d’elles-mêmes a élevé son harmonieuse clameur, je vous assure qu’il fallait une certaine force de volonté pour ne pas laisser déborder l’émotion dont chacun se sentait saisi, et refouler les pleurs qui gonflaient les paupières.

    Nous n’en sommes plus à analyser les œuvres de Beethoven, elles sont connues de tous aujourd’hui, elles ont servi de texte à des milliers de critiques admiratives ou hostiles, plus ou moins ingénieuses et diversement motivées. On les exécute à peu près partout, au Conservatoire de Naples même, où les dilettanti napolitains ont bien voulu supporter l’audition des symphonies en la et en ut mineur, sans siffler, sans trop se moquer di questo vecchio tedesco, et sans jeter des écorces d’orange aux exécutans ! Nous ne parlerons donc que de la manière dont ces créations magnifiques ont été rendues à Bonn et des moyens qu’on aurait pu prendre pour les rendre mieux encore. En général, on avait d’avance, et d’après l’impression laissée aux auditeurs par les épreuves préliminaires, inspiré au public des craintes exagérées sur les qualités de l’exécution. D’après tout ce qu’on m’en avait dit, je m’attendais presque à une débâcle musicale, ou tout au moins à une reproduction très incomplète et entachée de fautes graves des partitions de Beethoven. Il n’en a pas été ainsi ; pendant les trois concerts et le jour de l’exécution à l’église de la messe (en ut), on n’a pu signaler que des fautes légères ; le chœur s’est presque constamment montré admirable de verve, de précision et d’ensemble, et l’orchestre, faible, il est vrai, sous plusieurs rapports, s’est toujours maintenu à cette hauteur moyenne qui l’éloignait autant des orchestres inférieurs, que des héroïques phalanges d’instrumentistes qu’on peut former à Paris, à Londres, à Vienne, à Brunswick ou à Berlin. Il tenait le milieu entre un orchestre romain ou florentin et celui de la Société des Concerts de Paris. Mais c’est précisément cela qu’on a reproché aux ordonnateurs de la fête, et chacun trouvait que c’eût été le cas, ou jamais, d’avoir un orchestre royal, splendide, puissant, magnifique, sans pareil, digne enfin du souverain maître de la musique instrumentale moderne dont il fut le père, et qui lui doit tout son éclat. La chose était facile en effet ; il ne fallait que s’adresser, six mois d’avance, aux sommités instrumentales des grandes villes que je viens de nommer, obtenir de bonne heure (et je ne doute pas qu’on ne l’eût obtenu) leur assentiment positif, et se bien garantir des idées étroites de nationalisme, qui ne peuvent avoir en pareil cas que les plus désastreux résultats et paraissent à tous les esprits droits d’un ridicule infini. Que Spohr et Liszt, Allemands tous les deux, aient été chargés de la direction des trois concerts de cette solennité allemande, rien de mieux ; mais pour parvenir à former un orchestre aussi imposant par sa masse que par l’éminence de ses virtuoses, il fallait sans hésiter recourir à toutes les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais hautbois, par exemple, qui a si médiocrement joué les solos dans les symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barrez de Londres, ou Evrat de Lyon, ou Edouard Rosé de Hanovre, ou tout autre d’un talent sûr et d’un style excellent ! Loin de là, on n’a pas même songé à recourir à ceux des habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs. MM. Massard, Cuvillon, Seghers et Very n’eussent pas, j’imagine, déparé l’ensemble assez mesquin des violons ; on avait sous la main M. Blaës, l’une des premières clarinettes connues ; Vivier se fût tenu pour très honoré de faire une partie de cor ; et George Hainl qui, pour être devenu un chef d’orchestre admirable, n’en est pas moins resté un violoncelliste de première force, lui qui était accouru de cent quatre-vingts lieues, abandonnant et son théâtre et ses élèves de Lyon, pour venir s’incliner devant Beethoven, n’eût certes pas refusé de s’adjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter avec les douze contrebasses. Quant à ces dernières, elles étaient à la vérité entre bonnes mains, et j’ai rarement entendu le trait du scherzo de la symphonie en ut mineur aussi vigoureusement et nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien qu’on lui donnât le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de Paris, Müller de Darmstadt et Schmidt de Brunswick. Mais les parties graves montées sur ce pied là eussent fait naître pour tout le reste de l’orchestre de grandes exigences. On eût voulu compter alors Dorus parmi les flûtes, Beerman parmi les clarinettes, Villent parmi les bassons, Dieppo à la tête des trombones, Gallay à celle des cors, ainsi de suite ; plus une vingtaine de nos foudroyans violons, altos et violoncelles du Conservatoire, et peut-être même que pour la cantate de Liszt on fût parvenu à trouver une harpe (Parish-Alvars, par exemple), et on n’eût pas été obligé de jouer sur le piano, à l’instar de ce qui se pratique dans les petites villes de province, la partie que l’auteur a écrite pour cet instrument. En somme donc, l’orchestre, sans être mauvais, ne répondait ni par sa grandeur ni par son excellence à ce que le caractère de la fête, le nom de Beethoven et les richesses de l’Europe instrumentale donnaient à chacun le droit d’espérer.

    Le chœur, en revanche, nous eût paru tout à fait à la hauteur de sa tâche si les voix d’hommes avaient été en quantité et de qualité suffisantes pour équilibrer exactement les voix de femmes ; les ténors ont fait quelques entrées incomplètes et mal assurées ; les basses sont restées irréprochables ; quant aux cent trente soprani, on n’a pas d’idée à Paris d’un pareil chœur de femmes, de son ensemble, de sa riche sonorité et de l’ardeur avec laquelle il attaquait une foule de passages à peu près inchantables, dont il sortait toujours à son honneur. Il se composait en entier de jeunes dames et de jeunes filles des sociétés de Bonn et de Cologne, la plupart excellentes musiciennes, douées de voix étendues, pures et vibrantes, et toujours attentives, s’abstenant de causer, de minauder, de rire, comme font trop souvent nos choristes françaises, et ne détournant les yeux de leur musique que pour regarder de temps en temps les mouvemens et la mesure du chef. Aussi l’effet des parties hautes du chœur a-t-il été de toute beauté, et la palme de l’exécution musicale des œuvres de Beethoven, à ces trois concerts, revient de droit aux soprani. La messe solennelle (en ) est écrite, ainsi que la neuvième symphonie, pour chœur et quatre voix récitantes, soprano, alto, ténor et basse.

    Mlle Tuczek a bravement abordé les notes hautes, si dangereuses et si fréquentes, dont Beethoven a malheureusement semé les parties de soprano dans tous ses ouvrages. Sa voix est éclatante et fraîche sans avoir beaucoup d’agilité ; elle était, je crois, la plus propre qu’on pût trouver à remplir convenablement ce difficile et périlleux emploi. Mlle Schloss n’avait pas à courir des chances aussi défavorables, la partie de contralto n’étant pas écrite hors des limites de son étendue naturelle. Elle a fait en outre, depuis l’époque où j’eus le plaisir de l’entendre à Leipsick, des progrès très sensibles, et l’on peut la considérer aujourd’hui comme l’une des meilleures cantatrices de l’Europe, tant par la beauté, la force et la justesse de sa voix, que par son sentiment musical et l’excellence de son école de chant. Le ténor, dont le nom m’échappe, a paru faible. La basse, Staudigl, mérite bien sa haute réputation ; il chante en musicien consommé, avec une voix superbe et d’une assez grande étendue pour pouvoir prendre à l’occasion le fa grave et le fa dièze haut, sans hésitation. Cette voix magnifique, malgré sa puissance, est aussi sympathique et touchante que celle d’Alizard.

    A propos de cet artiste, nous devons dire qu’il a fait des progrès extraordinaires. Son art de phraser et de bien amener les conclusions mélodiques, son expression et sa chaleur d’âme sont aujourd’hui portés au plus haut degré. Et on le laisse chanter l’opéra italien en Provence ! On permet ce luxe à Marseille, quand on manque du nécessaire à Paris !…

    L’impression produite par la symphonie avec chœurs a été grande et solennelle ; le premier morceau par ses proportions gigantesques et l’accent tragique de son style, l’adagio, expression de regrets si poétiques, et le scherzo émaillé de si vives couleurs et parfumé de si vives senteurs agrestes, ont successivement étonné, ému et ravi l’assemblée. On sait que dans la seconde partie, le chœur dit l’ode à la joie de Schiller ; malgré l’incroyable difficulté que présentent les parties de soprani, ces dames les ont chantées avec une telle verve que j’ai entendu et distingué là, pour la première fois, des passages qu’il est absolument impossible de saisir à Paris. La strophe guerrière avec le solo de ténor :

Comme on héros qui marche à la victoire !

a manqué de décision et de netteté, ce bel effet a été perdu. Mais le chœur religieux : Prosternez-vous, millions ! a éclaté imposant et fort comme la voix d’un peuple dans une vaste cathédrale. C’était d’une majesté sublime. Les mouvemens pris par Spohr en conduisant cette grande composition, sont les mêmes que prend Habeneck au Conservatoire de Paris, à l’exception seulement du récitatif des contrebasses que Spohr mène beaucoup plus vite.

    Au deuxième concert, l’immortelle ouverture de Coriolan a été vivement applaudie, malgré sa terminaison silencieuse. On se croit toujours obligé à Paris de la faire suivre immédiatement d’un chœur bruyant, sans rapports aucuns avec Coriolan, ni Volumnie, ni les Volsques, dans la crainte que les quelques mesures de pizzicato qui terminent ce chef-d’œuvre n’empêchent le parterre d’applaudir. Et quand le parterre n’applaudirait pas ! qu’importe ! Tant pis pour le parterre !

    Le canon de Fidelio est charmant, mais paraît un peu écourté hors de la scène.

    L’air de l’archange, du Christ au mont des Oliviers, bien rendu par l’orchestre et le chœur, exige une voix plus agile que celle de Mlle Tuczek pour en exécuter sans efforts les vocalises et les broderies.

    Le concerto de piano (en mi bémol) est généralement reconnu pour l’une des plus belles productions de Beethoven. Le premier morceau et l’adagio surtout sont d’une beauté incomparable. Dire que Liszt l’a joué, et qu’il l’a joué d’une façon merveilleuse, vive, grandiose, fine, poétique et toujours fidèle cependant, c’est commettre un véritable pléonasme ; il y a eu là une trombe d’applaudissemens et des fanfares d’orchestre qui ont dû s’entendre jusqu’au dehors de la salle. Liszt ensuite, montant au pupitre-chef, a dirigé l’exécution de la symphonie en ut mineur, dont il nous a fait entendre le scherzo tel que Beethoven l’a écrit, sans en retrancher au début les contrebasses, comme on le pratique au Conservatoire de Paris, et le finale avec la reprise, également comme Beethoven l’a écrit, et sans la coupure qu’on se permet encore de faire au Conservatoire de Paris. J’ai toujours eu une si grande confiance dans le goût des correcteurs des œuvres des grands maîtres, que j’ai été tout surpris de trouver la symphonie en ut mineur encore plus belle exécutée intégralement que corrigée. Il fallait aller à Bonn pour faire cette découverte.

    Le finale de Fidelio terminait la séance ; malgré la splendeur vocale de l’exécution, ce magnifique ensemble n’a pas eu l’entraînement qu’il a toujours en scène et qui lui valut sa célébrité. Je crois que la fatigue de l’auditoire entrait pour beaucoup dans cette différence.

    Permettez-moi, Monsieur, de remettre à une prochaine lettre ce qui me reste à vous dire de la seconde et de la troisième fête de Bonn, de la cantate de Liszt, et du concert offert à ses hôtes illustres par le Roi de Prusse au château de Brühl.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 septembre 2015.

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