Journal des Débats   Recherche Débats

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 24 AOUT 1851 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Serafina, opéra-comique en un acte, de MM. de Saint-Georges et de Saint-Jullien.

    L’Opéra-Comique est toujours le théâtre heureux entre tous les théâtres ; pour lui, l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces, et néanmoins le public s’y plaît, et le public y va, je dirai même que le public y demeure, car ce sont toujours les mêmes visages qu’on y voit. A l’inverse de ses grands confrères, qui ne savent plus trop de quel bois faire flèche, il regorge de munitions de toute espèce. C’est à qui lui en apportera. Les grands, les petits, les médiocres, les pires compositeurs travaillent pour lui, et tout ce qu’ils font est bien accueilli, tout réussit, tout fait ventre, comme disait Sancho, ce brave écuyer qui eût été un si intrépide amateur d’opéras-comiques, si l’on eût cultivé cette branche de l’art au Toboso.

    Je dirai même que les personnes absolument étrangères à la musique sont précisément celles qui s’intéressent le plus à ce théâtre, qui s’inquiètent de ce qu’on y produit, qui s’irritent si l’on n’en dit rien, qui entrent en fureur si l’on n’en parlait qu’avec tiédeur, qui poussent à la consommation enfin, qui soufflent et attisent ses succès. C’est dire assez que le nombre de ses protecteurs et de ses prôneurs est immense. « Comment ! m’écrivait-on dernièrement, vous n’avez pas encore fait votre feuilleton sur Serafina, et il y a près de huit jours que la première représentation de cet ouvrage a eu lieu ! A quoi songez-vous donc ? et que voulez-vous qu’on pense de votre réserve ? C’est pitoyable ! on ne saurait traiter plus cavalièrement les artistes et le public, ni manquer plus complétement à tous ses devoirs de critique !!… » Le fait est que mon correspondant indigné et sa rude franchise m’ont fait brusquement rentrer en moi-même. Il avait raison, je ne songeais plus à Serafina, j’avais oublié totalement l’anxiété de cette multitude innombrable de lecteurs qui, chaque matin, en ouvrant leur journal, cherchaient le chapitre Serafina, et ne le trouvaient point. Une telle lenteur dans l’éloge ! une si incroyable distraction quand on vient de donner Serafina !…. Serafina !… C’est pitoyable ! Mon correspondant a trois fois raison. Aussi j’ai hâte de vous le dire, je voudrais pouvoir vous l’expliquer d’un seul mot, la scène se passe à l’entrée d’une gorge de l’Apennin, et au fond d’une caverne de brigands. Une troupe assez nombreuse de peintres, dévalisée par ces messieurs, est en fourrière, sur parole apparemment, en attendant qu’une rançon convenable vienne les délivrer. Les brigands sont dehors. Les artistes prennent la fantaisie de jouer leur rôle en leur absence, et, pour mieux y parvenir, ils mettent au pillage le magasin de costumes et l’arsenal des bandits. Voici venir nos Raphaël, nos Titien, nos Rembrandt, nos Murillo armés de pistolets, de carabines, de grands couteaux, coiffés du chapeau pointu et couverts de la veste classique. Le Rembrandt nommé Léonide se pose capitaine et choisit pour lieutenant son rapin Julio. Ils ont entendu dire dans la société qu’une calèche portant une riche cantatrice et un célèbre banquier devait être soigneusement versée dans un ravin, auprès de la caverne, par un postillon aux ordres des brigands. Un coup de feu tiré par celui-ci avertira la troupe quand le tour sera fait. Allons, puisque les bandits ne sont pas à leur poste, remplaçons-les et faisons fête au banquier et à la cantatrice ! Justement voilà le coup de carabine annonçant l’arrivée des voyageurs dans le fossé. On court, on emmène la prima donna mourante et le financier palpitant. Reconnaissance ! Léonide retrouve dans la première une adorable cantatrice de la Scala qu’il aimait à en perdre la tête depuis plus de trois mois et demi. Julio frémit à l’aspect du second, usurier acharné auquel il est censé devoir cinquante mille francs, pour dix mille que l’honnête Harpagon lui aurait prêtés, soit en nature, soit en diverses curiosités d’un débit assuré.

    Le rôle de chacun des deux amis est donc tracé : Léonide fait la cour à Serafina, Julio fait peur au banquier. D’abord la diva s’étonne d’être aux mains d’un capitaine de bandits si poli et s’exprimant en si bons termes ; elle laisse même entendre qu’elle n’eût pas été fâchée de le trouver un tant soit peu plus rude, plus caractérisé, plus ardent, plus violent. Léonide alors de changer de manières à l’égard de sa captive et de les empreindre d’une couleur locale plus satisfaisante pour la romanesque beauté ; il joue même son rôle de brigand furieux avec un naturel parfait, quand il apprend de Serafina qu’elle a promis sa main à son compagnon de voyage. « Lui vous épouser ? le misérable ! Il mourra. » Justement, pendant que Léonide, d’un côté, conspire contre la vie du pauvre riche, Julio se livre d’autre part à de graves entreprises contre sa bourse. Le banquier d’abord a eu grand’peur, et la peur creuse, et la faim est venue. Il demande à souper. « Vous aurez tout ce que vous voudrez, dit Julio ; seulement ici les comestibles sont un peu chers. — Je ne prendrai qu’un poulet froid. — Un poulet ! dix mille francs. — Dix mille francs ? Sang du Christ ! je me contenterai donc d’un morceau de fromage avec du pain et du vin. — C’est trente mille francs alors, tout étant chez nous au même prix ; dix mille pour le fromage et autant pour chacun des deux autres objets demandés. — Mais c’est une infamie, on voit bien que je suis dans une caverne… — De restaurateurs, pour vous servir, monseigneur. — J’aime mieux jeûner. — A votre aise. » Cependant on sert un délicieux ambigu à Serafina ; le capitaine, sans façon, s’attable auprès d’elle. Le malheureux banquier, à cet aspect, sent son estomac se crisper, et finit par accepter une modeste collation au prix courant. Il a à peine mangé son dernier morceau, que Julio, le poignard à la main, lui présente poliment une addition de cinquante mille francs. Il faut payer. Il paie. Puis il faut mourir. Le capitaine l’a condamné. La scène va devenir atroce. Cédant aux supplications de Serafina, Léonide pourtant fait grâce au banquier, à deux conditions : d’abord, il remettra à Julio un reçu de cinquante mille francs. « — Comment ! mais c’est moi qui viens de les lui donner ! — Justement, c’est ainsi que cela se pratique chez nous. Donc, monsieur reconnaîtra avoir reçu de mon lieutenant la somme de cinquante mille francs, et déclarera renoncer pour jamais à la main de madame. » Puis, prenant Serafina à part, le capitaine lui avoue toute la vérité : « Je suis un honnête artiste, madame ; je n’ai du brigand que le costume : je me nomme Léonide. — Quoi ! c’est vous qui m’avez écrit si souvent à Milan, vous qui me jetiez tant de bouquets aux représentations de la Scala, vous qui vous êtes battu pour moi ?… — Oui, je vous aime, je vous adore, et je vous supplie de rester libre un an encore ; et si, après ce temps, j’ai pu, comme j’en ai l’espérance, me faire un nom dans mon art, je vous conjure à genoux de m’accorder votre main. » Tout s’arrange : la cantatrice, émue et charmée de l’originalité de cette demande en mariage, donne sa parole à l’artiste ; l’usurier reconnaît avoir reçu la somme qu’il a donnée à Julio. — « Julio ! vous êtes ce jeune homme auquel j’ai prêté dix mille francs !… — Précisément ! toujours pour vous servir. Voyons, monsieur, ne nous réduisez pas à de pénibles nécessités ! » Il se résigne et signe enfin : la voiture est raccommodée, on repart. Les faux brigands reconduisent en pompe leurs hôtes. Quant aux brigands véritables, il n’en est plus question. On pense généralement qu’ils auront été, dans leur dernière excursion, cernés par les carabiniers et tués jusqu’au dernier. Cette raison me paraît suffisante pour motiver leur absence.

    Il y a une quantité de morceaux de musique dans cet opéra ; mais ils sont pour la plupart d’un style doux et honnête qui suffira à prouver que nos brigands sont faux des pieds à la tête, faux du geste et de la voix.

    Dans l’ouverture (car il y a une ouverture ; on ne fait pas tort au public d’une note, à l’Opéra-Comique) on remarque un joli solo de violoncelle dont la mélodie, reprise ensuite par la clarinette, produit un heureux effet sous un tremolo suraigu de violons divisés. L’orage de l’allegro est un peu faible. Mais le moyen d’avoir de beaux orages maintenant, il y a partout des paratonnerres ! Après un air de Léonide et un trio, on peut citer un nocturne gracieux, un chœur de brigands très court, un boléro, une romance de Serafina. Dans le grand air du même personnage et dans son duo avec Léonide, on remarque une clarté parfaite et une simplicité d’accompagnemens qui convient à celle de la mélodie.

    Les rôles principaux sont remplis par Audran, Sainte-Foy, et deux jeunes actrices dont le nom m’échappe. Celle des deux qui représente la grande cantatrice Serafina a bien saisi l’esprit de son rôle dans le dialogue. L’autre, au contraire, qui joue sa femme de chambre, a mis de la vérité dans son chant.

    Maintenant, si l’un des auteurs demande à l’autre : « Le succès est-il à nous ? » je crois que l’autre n’hésitera pas à répondre à l’un : « Il doit être à nous ! » Je crois aussi qu’Audran peut, sans présomption, ajouter au final de Serafina ces deux vers que chantait Odry au public dans le grand ouvrage de Clara Wendel :

Vous me verrez longtemps brigand,
    Briguant….. votre suffrage.

    Pourtant il ne faut rien affirmer d’après la première représentation ; car bien que la salle fût pleine, il y avait fort peu de monde.

Un lauréat du Conservatoire. — La Famille Romberg. — Les artistes, les artisans et les mélomanes.

    Le talent s’obstine parfois à rester en permanence dans certaines familles. Sans parler des Bach, dont le grand Sébastien fut le chef, ni des Müller, qui animent, vivifient et soutiennent presqu’à eux seuls aujourd’hui les institutions musicales de Brunswick, on perd patience à énumérer les virtuoses de toute espèce, hommes et femmes, qui ont rendu célèbre la famille Romberg.

    Et voici à quel propos je vous en parle aujourd’hui, c’est qu’un talent collatéral vient de lui naître encore. Un très jeune homme, presqu’un enfant, s’était présenté l’hiver dernier pour entrer comme violoncelliste dans l’orchestre de la Société philharmonique. Le chef d’orchestre, pour éprouver la force du candidat, l’ayant placé seul à un pupitre, et tout près de lui, pendant la répétition d’une symphonie fort difficile, fut surpris de l’aplomb avec lequel il attaquait les passages les plus compliqués, les rhythmes les plus dangereux, et très satisfait de la justesse de ses intonations. Allons, se dit-il, voilà un petit gaillard qui sait par où l’on passe pour parvenir, et qui n’a plus besoin qu’on lui explique ce que c’est que la musique. Il arrivera ; gardons-le.

    Hier le jeune violoncelliste vient tout joyeux m’apprendre qu’il avait obtenu le premier prix de son instrument au dernier concours du Conservatoire. Après l’avoir félicité : « Vous parlez français on ne peut mieux, lui dis-je, mais vous devez être Allemand ? — Oui, Monsieur, je suis de Hambourg. — De Hambourg ! Connaissez-vous un de mes amis, Henri Romberg, qui s’y trouve en ce moment ? — Oui, Monsieur, c’est mon oncle !… » Bon ! encore un. Bientôt on ne saura plus combien de musiciens excellens, virtuoses, chanteuses, compositeurs, maîtres de chapelle sont issus d’Antoine et de Henri Romberg, qui naquirent, je crois, à Munster en Westphalie, l’un en 1747, l’autre en 1744. Heureusement le jeune lauréat se nomme Hildebrand ; c’est un moyen de le reconnaître.

    Parmi les grands parens de la seconde génération, André et Bernard furent les plus célèbres. Elevés ensemble, les deux cousins, à l’âge de huit ans, jouèrent en public avec leurs pères, à Amsterdam. En 1784, ils vinrent à Paris. Dans ces voyages, André, le violoniste, exécutait déjà des concertos de sa composition. Plus tard, l’électeur de Cologne, Maximilien, les appela à Bonn, où ils firent partie de sa chapelle et se lièrent intimement avec Beethoven. Après un voyage en Italie et en Autriche, où Haydn les accueillit avec distinction, ils se séparèrent pour quelques années, et se réunirent de nouveau à Paris en 1802, où l’opéra de Don Mendoze, qu’ils avaient composé ensemble, fut joué avec succès au théâtre Feydeau. Bernard Romberg fut alors nommé professeur de violoncelle au Conservatoire, où les traditions de son école subsistent encore. On le regarde avec raison comme le créateur de l’art du violoncelle, tant par son exécution que par ses compositions.

    André, qui écrivit beaucoup plus que son émule, a le premier, dans les accompagnemens des concertos de violon, donné un grand intérêt à l’orchestre ; il prépara ainsi l’avènement des concertos de Beethoven, qui sont en realité des symphonies admirables, avec un instrument principal. Il conçut aussi l’idée du double quatuor d’instrumens à cordes bien longtemps avant Spohr et Mendelssohn. Outre ses concertos de violon, dont le nombre s’élève à plus de trente, il a composé des symphonies, des opéras (dont plusieurs ont été joués à Berlin, à Hambourg et à Francfort), des oratoires, des messes, un psaume qui, dans un concours, obtint le premier prix, et plusieurs cantates, parmi lesquelles la Cloche (poëme de Schiller) a une très grande célébrité en Allemagne.

    Henri Romberg, deuxième du nom, est le fils aîné de ce grand artiste. Il étudia au Conservatoire de Paris jusqu’en 1825, dans la classe de Baillot et dans celle de Reicha. Son beau talent de violoniste lui valut d’être appelé à Saint-Pétersbourg en 1827, pour y occuper la place de premier violon des théâtres impériaux. Il accepta plus tard celle de chef d’orchestre au Théâtre-Italien, et il en remplissait encore les fonctions quand j’arrivai à Saint-Pétersbourg il y a quatre ans. J’ai rencontré peu d’artistes aussi excellens sous tous les rapports que Henri Romberg. c’est-à-dire unissant autant de cordialité à autant de talent, et aimant leur art d’un amour aussi intelligent et aussi pur. Beaucoup de musiciens sont ses ennemis dévoués. Ces hostilités, selon moi, font l’éloge du chef d’orchestre. En général, il faut se méfier des maîtres de chapelle dont les subordonnés ne disent pas de mal. Que n’ai-je pas entendu dire contre Habeneck, Guhr, Nicolaï et Spontini ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que les hommes d’affaires en musique, qui n’ont d’artiste que le nom, se comportent autrement en toute occasion que ne fait Henri Romberg. Et si j’ai pu, en Russie, obtenir plusieurs exécutions grandioses et d’une rare excellence, c’est a coup sûr en grande partie à ses soins que je l’ai dû. Que de courses en traîneau nous avons faites ensemble ! que de poussière de neige nous avons avalée ! Je frissonne encore en y songeant. Le voilà maintenant retiré à Hambourg, jouissant de l’otium cum dignitate. Il y apprendra sans doute avec plaisir que son neveu, le jeune Hildebrand, se montre à Paris digne d’appartenir à une famille dont presque tous les membres furent et sont des ancêtres.

    Voyez un peu jusqu’où un mot sur le Conservatoire nous a conduits ! Que serait-ce si j’avais l’imprudence d’aborder de front le récit des concours de cette année, de parler de cette phalange de chanteurs, de pianistes, d’instrumentistes de toutes sortes, d’harmonistes, de contrepointistes et de compositeurs ! Sans oublier l’historique des souffrances des jurés condamnés à entendre tout cela, des anxiétés des parens des concurrens, des attaques de nerfs des jeunes filles, des larmes des mères, des cabalettes du parterre, des fièvres d’amour-propre rentré, des joies de l’orgueil satisfait, des rêves d’or, des rêves de gloire de toute cette jeunesse qui s’est jetée dans la musique à corps perdu sans trop savoir pourquoi…

    Car si la persistance de la vocation musicale dans certaines familles s’explique tout naturellement par l’influence de l’éducation et de l’exemple, par les facilités que trouvent les enfans à parcourir une route déjà tracée par leurs parens, et même par des dispositions naturelles, qui se transmettent, elles aussi, comme les traits du visage, de génération à génération, on ne sait, en revanche, comment expliquer les singulières fantaisies qui tombent de la lune dans la tête d’une foule de jeunes gens.

    Sans parler de ces amateurs qui s’obstinent à payer à un prix exorbitant des leçons inutiles pour vaincre une organisation barbare sur laquelle la patience et le talent des plus savans maîtres ne peuvent rien ; ni de ces songes-creux persuadés que l’on peut apprendre la musique par le raisonnement seul, comme on apprend les mathématiques ; sans tenir compte non plus de ces dignes pères, comme j’en ai connu, qui ont l’idée de faire leur fils colonel ou grand compositeur, on rencontre de bien tristes exemples de mélomanie chez des êtres que tout semblait devoir garantir de ses atteintes.

    Je n’en veux citer que deux qu’il m’a été donné d’observer ; c’était, je le crains, des cas de mélomanie incurables. L’un des deux malades est Français, l’autre est Russe.

    J’étais seul un jour à Paris et fort préoccupé, quand le premier vint frapper à la porte de mon cabinet. Je fis entrer. Un jeune homme de dix-huit ans s’avança tout essoufflé et doublement ému, semblait-il, d’une idée qui l’agitait et d’une course violente.

    « Monsieur, lui dis-je, donnez-vous la peine de vous asseoir. — Ce n’est rien… je suis un peu… Je viens… Monsieur, j’ai fait un héritage ! — Un héritage ? je vous en félicite. — Oui, j’ai fait un héritage, et je viens vous demander si je ferais bien de l’employer à me faire compositeur ? — (J’ouvre des yeux…) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Mon Dieu ! Monsieur, vous me supposez une perspicacité extraordinaire ; les pronostics basés sur des œuvres même assez importantes sont souvent bien trompeurs. Cependant, si vous m’avez apporté quelque partition… — Non, je n’ai pas apporté de partition ; mais je travaillerai bien, vous verrez, j’ai tant de goût pour la musique ! — Vous avez pourtant déjà écrit quelque chose sans doute, un fragment de symphonie, une ouverture, une cantate ?… — Une ouverture ?… n… n… n… non ; je n’ai pas fait de cantate non plus. — Eh bien ! avez-vous essayé d’écrire un quatuor ? — Ah ! monsieur ! un quatuor !… — Diable ! ne faites pas fi du quatuor, c’est peut-être, de tous les genres de musique, le plus difficile à bien traiter, et le nombre des maîtres qui y ont réussi est singulièrement restreint. Mais, sans chercher si haut, avez-vous à me montrer une simple romance, une valse ?… — (D’un air presque offensé :) Oh ! une romance !… non, non, je ne fais pas de ces choses-là. — Alors vous n’avez rien fait ? — Non ; mais je travaillerai tant… — Au moins vous avez terminé vos études d’harmonie et de contrepoint, vous connaissez l’étendue des voix et des instrumens ?… — Quant à cela… quant à cela… non, je ne sais pas l’harmonie, ni le contrepoint, ni l’instrumentation, mais vous verrez…. — Pardonnez-moi, Monsieur ; vous avez dix-huit ou dix-neuf ans, et il est bien tard pour commencer avec fruit de pareilles études. Enfin je suppose que vous savez lire à première vue la musique, que vous pourriez l’écrire sous la dictée ? — Que je sais le solfége ? ah ! par exemple… Eh bien ! non ; je ne connais même pas les notes, je ne sais rien du tout ; mais j’ai tant de goût pour la musique, j’aimerais tant à être compositeur ! Si vous vouliez me donner des leçons, je viendrais deux fois par jour, je travaillerais la nuit. »

    Après un assez long silence employé à maîtriser mon envie de rire, je fis à mon jeune compositeur un tableau exact et fort peu encourageant des difficultés qu’il aurait à surmonter pour arriver au talent le plus médiocre, c’est-à-dire pour parvenir à écrire de détestable musique : je n’oubliai point l’énumeration des obstacles qui l’attendraient lors même qu’il serait devenu un compositenr d’un ordre très élevé. Rien n’y fit ; il m’écouta d’un air mécontent et impatient, et se retira avec l’intention évidente de chercher un autre maître pour lui offrir sa vocation et…. son héritage. Dieu veuille qu’il ne l’ait pas trouvé !

    L’autre exemple de mélomanie que j’ai à citer n’est point ridicule, au contraire. Je venais de donner un concert à Moscou, quand on me remit une lettre écrite en excellent français, dans laquelle un inconnu me demandait une entrevue. Je m’empressai d’en fixer le jour et l’heure. Cette fois mon inconnu n’avait pas fait d’héritage, loin de là. C’était un grand jeune Russe de vingt-deux ans au moins, d’une figure remarquable, et même un peu étrange, s’exprimant en termes choisis et avec cette ardeur fiévreuse et concentrée qui décèle les enthousiastes. Dès ses premières paroles je me sentis intéressé, et même vivement ému. « Monsieur, me dit-il, j’ai une passion immense pour la musique. Je l’ai apprise tout seul, mais fort incomplétement, ainsi que vous pouvez le penser. Moscou ne m’offre pas beaucoup de ressources pour mes études, et je ne suis pas assez riche pour voyager. Mes parens ont inutilement tenté de me détourner de cette voie. Maintenant un de nos grands seigneurs moscovites veut bien me venir en aide. Il a déclaré à mon père que si un musicien en qui l’on puisse avoir confiance me reconnaissait des dispositions réelles pour l’art musical, il se chargerait de tous les frais et m’enverrait la compléter en Allemagne et en France auprès des meilleurs maîtres. Je viens donc vous prier d’examiner mes essais, et de m’écrire ensuite franchement l’opinion qu’ils vous auront donnée de mes facultés. En tout cas, je vous en aurai une reconnaissance éternelle. Mais si cette opinion m’est favorable, vous me rendrez la vie ; car je me meurs, Monsieur ; la contrainte qu’on me fait subir me tue. Je me sens des ailes et je ne puis les ouvrir. C’est un supplice que vous devez concevoir. — Oh ! certes, Monsieur, je devine ce que vous souffrez, et toutes mes sympathies vous sont acquises. Disposez de moi. — Mille remercîmens. Je vous apporterai demain les ouvrages que je désire vous soumettre. » Là-dessus il s’éloigna les yeux enflammés et brillans d’une joie extatique.

    Le lendemain il revint tout autre. Son regard était triste, et les symptômes de découragemeut se lisaient sur son pâle visage.

    « Je ne vous apporte rien, me dit-il ; j’ai passé la nuit à examiner mes manuscrits, aucun d’eux ne me semble digne de vous être montré, et franchement aucun non plus ne représente ce dont je suis capable. Je vais me mettre à l’œuvre pour vous offrir quelque chose de mieux. — Malheureusement, repris-je, il me faut retourner après-demain à Saint-Pétersbourg. — N’importe, je vous enverrai mon nouveau travail. Ah ! Monsieur, si vous saviez de quel feu j’ai l’âme brûlée ! de quelle voix l’inspiration m’appelle parfois !… Alors je ne puis tenir dans la ville ; quelque froid qu’il fasse, je sors, je vais au loin dans les bois, et là, seul, en présence de la nature, j’entends tout un monde de merveilles harmoniques se mouvoir et retentir, et les larmes me gagnent, et je pousse des cris, je tombe dans des extases qui me donnent un avant-goût du ciel… On me traite de fou… mais je ne le suis pas, croyez-le bien, je vous le prouverai. » Je renouvelai au jeune enthousiaste l’assurance de l’intérêt qu’il m’inspirait, et de mon désir de lui être utile. Mon Dieu, me disais-je après l’avoir quitté, ne voilà-t-il pas des symptômes d’une organisation au moins exceptionnelle ?….. C’est peut-être un homme de génie !….. Ce serait un crime de ne pas l’aider ; certes je me dévouerai à lui corps et âme s’il le faut ; qu’il me donne seulement le moindre point d’appui.

    Hélas ! j’attendis en vain pendant plusieurs semaines à Saint-Pétersbourg, et il ne me parvint enfin qu’une lettre dans laquelle le jeune Russe s’excusait de nouveau de ne point m’envoyer de musique. « Mais, à son grand désespoir, écrivait-il, et malgré tous ses efforts, l’inspiration lui avait fait complétement défaut. »

    Qu’est-ce que cette froide et modeste appréciation de ses propres œuvres ?…. cette impuissance avouée d’un homme qui se croit d’ailleurs inspiré et puissant ? Quel est l’idéal qu’il cherche à atteindre ? Qu’a-t-il déjà fait pour en approcher ? Qu’y a-t-il enfin dans cette âme troublée ?…. Dieu le sait. Mais aussi qu’y a-t-il de commun entre ces aspirations ardentes vers la musique, plus ou moins bien justifiées et expliquées par le temps, et le calcul mesquin et la prosaïque ambition qui poussent tant de jeunes gens dans les classes des Conservatoires pour y [ap]prendre tant bien que mal la profession musicale, comme on apprend l’art du tailleur ou du bottier ?… Les mélomanes au moins, qu’ils soient plus ou moins voisins de la folie, ne nuisent à personne, et leur manie, quand elle n’est pas risible, est touchante et poétique ; tandis que les artisans-musiciens font un tort essentiel à l’art et aux artistes, donnent lieu à de longues et fâcheuses erreurs, et, par leur nombre autant que par le peu d’élévation de leurs instincts, peuvent corrompre le goût de toute une nation. Le peuple le plus musical n’est pas celui où l’on compte le plus de musiciens médiocres, mais bien celui qui a vu naître le plus de grands maîtres et chez lequel le sentiment de la beauté musicale est le plus développé.

H. BERLIOZ.

    P.S. — Je parlais de Moscou tout à l’heure. Allez donc voir demain dimanche, à trois heures, au Champ-de-Mars, l’ingénieux mécanicien anglais Philipps allumer un enfer et l’éteindre en soufflant dessus. Ce que c’est que le destin ! Si Philipps, maître de sa découverte, eût fait partie de l’armée française pendant la désastreuse campagne de Russie, l’incendie de Moscou n’eût pas pu avoir lieu ; Napoléon triomphait, et la face du monde eût été changée. Que dis-je ! S’il eût vécu il y a quatre mille ans, Sodome et Gomorrhe existeraient encore.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mai 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

Retour à la page principale Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Retour à la Page d’accueil

Back to main page Berlioz: Feuilletons – Journal des Débats 1834 - 1863 
Back to Home Page