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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 2 OCTOBRE 1855 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Première représentation de Sainte-Claire, opéra en trois actes, de S. A. R. le duc de Gotha, paroles traduites de l’allemand, par M. Oppelt. — Les Vêpres siciliennes.

    Il faut savoir gré aux hommes, quelle que soit leur position sociale, qui se vouent, ou plutôt qui se dévouent au culte de l’art, sans aucune des arrière-pensées égoïstes qui poussent tant de gens à en entreprendre la culture. Il est noble, pour un prince surtout, d’aimer l’art musical, le plus exigeant et le plus perfide de tous les arts, au point de braver pour cet amour les travaux, les fatigues, les insomnies qu’il impose, les intrigues, les vilenies, les incapacités auxquelles il expose, et cela seulement pour atteindre le but si élevé qu’il ose se proposer, la connaissance du beau, l’approche de l’idéal. On ne sait pas assez en général au prix de quels labeurs la partition d’un grand opéra est produite, et par quelle autre série d’efforts, bien plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes,

Ni l’or ni la grandeur ne le rendent heureux,
Et ces divinités n’accordent à ses vœux
Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles.

    Il n’y a d’auteur à l’abri des mille tourmens qu’entraîne la composition d’une œuvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir interpréter lui-même ses inspirations. C’est dire assez qu’en un certain genre de musique cet auteur est un phénix dont les cendres d’ailleurs sont en général infertiles, et qu’en musique dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d’une foule d’intelligences animées d’un bon vouloir, ce phénix ne peut exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes tragiques aux solennités olympiques de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu’à l’enthousiasme, attendrissait jusqu’aux larmes son immense auditoire. Voilà un exemple de l’auteur heureux, puissant, radieux, presque divin ! On l’écoutait, on l’applaudissait, on le devinait à tel point que les quatre cinquièmes de ses auditeurs l’applaudissaient même sans l’entendre.

    Essayez donc aujourd’hui de chanter un opéra que vous aurez composé devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil public, qu’est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques attiraient ?), aujourd’hui que les compositeurs chantent encore plus mal que les chanteurs de profession ; maintenant que l’on se moque de la lyre à quatre cordes, que l’on exige des orchestres de quatre-vingts musiciens, des chœurs de quatre-vingts voix, à cette heure de communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir payé sa place au parterre, prétend avoir le droit (j’aime ce vieux mot plus bouffon qu’il n’est long), d’entendre tout ce qui se dit, tout ce qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus mystérieuses catacombes de l’orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit dans les replis les plus cachés des chœurs ; aujourd’hui que la foi dans l’art n’existe plus, dans un temps où non seulement elle ne saurait transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressans appels que par la plus insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité !

    Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la gloire bon an, mal an, il ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée, presque incontestable, croyez-vous qu’elle va leur servir à l’implantation de la foi ? Croyez-vous qu’on va imiter les Athéniens et dire en applaudissant : « Je n’entends rien, mais Sophocle parle, et ce qu’il dit doit être sublime ? » Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage que produisent les Sophocles modernes, c’est à recommencer. Nos modernes Athéniens, qui n’écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute la longueur de leurs oreilles, n’ont garde, en pareil cas, d’applaudir avec les connaisseurs du parterre, et rient même, les malheureux ! de l’ardeur de ces savans applaudissemens. On a beau leur dire : C’est du Sophocle ! ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour du succès comme des agneaux.

    Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J’aimerais mieux, si j’étais un Sophocle, voir le Mont-Blanc rester ferme et froid devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu’être le centre des rondes joyeuses d’un troupeau d’agneaux parisiens. Que serait-ce s’il s’agissait des béliers et des boucs ?…. Il n’y a donc, pour dédommager de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix commercial de leur œuvre, que la satisfaction intime de leur conscience et leur joie profonde en mesurant l’espace qu’ils ont parcouru sur la route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au moment où il croit obtenir le prix ; celui-ci avance davantage sans arriver (car l’idéal ne saurait être atteint), cet autre s’avance moins ; mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel sous le soleil, et la soif et la fatigue qu’il cause, aux frais abris ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos.

    Le prince auteur de la partition de Sainte-Claire est un de ces obstinés qui suivent la route ardue et ardente ; il ne m’appartient pas de dire ici, de prime abord, combien de pas il a faits sur ce glorieux chemin ; je constaterai seulement la direction qu’il a prise et me permettrai de le féliciter de l’avoir choisie.

    La donnée du livret de Sainte-Claire est des plus simples, et ce n’est ni à la nouveauté ni à l’intérêt des situations que cet opéra doit son succès.

    Le czaréwitch Alexis, époux de la douce et belle princesse Charlotte, a néanmoins pour maîtresse une Euphrosine (qui ne paraît pas dans la pièce) dont il veut contraindre sa femme à accepter les services en qualité de dame d’honneur. La princesse, si douce et si soumise qu’elle soit, s’obstine pourtant à ne point ouvrir son palais à sa rivale. De là fureurs brutales d’Alexis, projets affreux bientôt accomplis. D’autre part, un pur et respectueux amour pour la princesse Charlotte brûle en silence dans le cœur de Victor de Saint-Auban, jeune officier de l’empereur. Dans un voyage qu’il fit en Allemagne, quelques années avant les événemens du drame, il rencontra par hasard la princesse sous les poétiques ombrages du Harz au milieu des romanesques enchantemens de cette merveilleuse nature. Il l’aima. Cette passion insensée fut en secret partagée par la princesse sans que Victor ait jamais pu se douter de son bonheur. Maintenant voici venir à Moscou notre officier chargé auprès du czaréwitch d’un message de l’empereur. La princesse le reconnaît, l’accueille avec bonté. La passion de Victor s’en augmente, et c’est à peine si, témoin des mauvais traitemens qu’Alexis fait subir à sa femme, il peut contenir sa fureur, ne pas se dévouer pour la venger, et vivre en frémissant pour la défendre. Alexis ose concevoir et exécuter le projet de se débarrasser de sa femme en l’empoisonnant au milieu d’une fête. Voilà la pauvre jeune princesse qui tombe, au grand étonnement des chambellans et des dames d’honneur, reste un instant immobile, se relève, gémit et retombe enfin pâle et glacée. Bientôt après, grand deuil, grandes cérémonies, grand tombeau, grands cierges, grande musique funèbre, tous les grands du clergé moscovite, popes, archimandrites, agenouillés. Pendant qu’on chante l’hymne mortuaire, Aurélius, médecin d’Alexis, monte les degrés du monument, tâte le pouls de la morte, examine son visage comme pour constater le décès, et revient avec des doutes étranges. Alexis, à son tour, ose s’approcher du corps ; la morte alors lève lentement son bras droit et fait un geste menaçant, dirigé vers l’impie. Alexis est frappé de terreur ; on le serait à moins.

    Pourtant il n’y a rien là de surnaturel, la morte vit encore, la science du docteur le lui avait déjà fait soupçonner. Pendant une dernière prière, le chœur et l’assistance entière étant prosternés de façon à tourner le dos au catafalque, la princesse se réveille tout à fait ; le médecin, qui se doute apparemment de la cause de cette léthargie, monte auprès d’elle, l’aide à sortir de la bière, arrange soigneusement les draperies qui la couvraient, pour dissimuler l’absence du corps, et disparaît avec la ressuscitée. Il faut croire que cet affreux Alexis n’est qu’un faible empoisonneur, ou qu’il se sera trompé de dose, ou que le poison, conservé depuis trop longtemps dans la prévision de cet événement conjugal, a perdu beaucoup de sa vertu. Pourtant j’aime mieux penser que la princesse est une femme forte, et qu’elle est d’ailleurs protégée par la Providence, ce qui explique tout.

    Au troisième acte, le théâtre représente un riant paysage aux environs du golfe de Naples, des collines garnies de vignes, peuplées de vignerons ; plus loin le Vésuve….. Mon Dieu, ce sont peut-être les vignes de Somma ! Quand je songe aux raisins qui mûrissent à l’heure qu’il est sur ces collines brûlantes, ou plutôt aux raisins qui y brillent succulens et mûrs ; quand je songe à la liberté qu’on a ou qu’on feint d’avoir de les cueillir à toute heure de la nuit, aux belles mains blanches qui divisent ces grappes, aux belles bouches roses qui les goûtent en souriant ; quand je me représente les joyeuses chansons dont ces vallons retentissent, et la brise de mer qui vient y folâtrer, je conçois parfaitement que le savant docteur Aurélius ait choisi cette retraite embaumée pour y conduire la princesse convalescente et achever le rétablissement de sa santé. Elle y est en effet, cette noble victime, elle y est bien portante, et radieuse, et belle. Charlotte habite avec son sauveur et son amie Berthe un château, sinon plus beau, au moins plus aéré et plus sûr que le Kremlin. Et puis les vignerons lui apportent des fruits, les pêcheurs des poissons, elle vit en liberté, sans mari, et peut, exempte de craintes, approcher de ses lèvres une coupe de vin de lacryma-christi. Voici la jeune Berthe disant aux villageois :

Suspendez vos travaux, gagnez votre chaumière ;
Car bientôt pour la fête il faudra revenir :
Celle que ses bienfaits font nommer Sainte-Claire,
A vos chants, à vos yeux viendra se réunir.

    Voilà donc pourquoi la pièce a pour titre Sainte-Claire. Franchement je ne m’en serais jamais douté ; car une princesse peut inonder de bienfaits toutes les populations du royaume de Naples sans qu’on doive nécessairement pour cela Sainte-Claire l’appeler.

    Quoi qu’il en soit, la princesse Charlotte est adorée des lazzaroni, et tous se prosternent sur son passage en chantant :

Ah ! Sainte-Claire
Est de retour,
Son disque éclaire
Cet heureux jour.

On danse, on prie, on fait tout ce que comporte l’état de lazzarone. Puis on se retire, non sans inquiétude ; on a appris des sbires qu’un homme à l’aspect étrange parcourt depuis quelques jours la montagne. C’est un Russe-errant.

    C’est le prince Alexis lui-même qui vague, poursuivi par ses remords. Il porte le costume noir des chevaliers de l’époque ; il est enveloppé dans un large manteau et a le large feutre rabattu sur les yeux. Parfois il jette un regard inquiet derrière lui. Bientôt après paraissent Victor et Alphonse son ami, lequel Alphonse, j’ai oublié de le dire, aime Berthe, la demoiselle d’honneur de la princesse. Les sbires, conduits par le médecin Aurélius, arrêtent les chevaliers, qui se font pourtant bien vite reconnaître pour de loyaux sujets du czar. Eux aussi poursuivent Alexis. Un fragment de romance chanté au loin par la princesse fait reconnaître sa présence à Victor qui la croyait morte. Elle paraît, l’amant éperdu reconnaît son erreur et se précipite aux pieds de Charlotte, qui s’obstine néanmoins à s’appeler Claire en jurant à Victor qu’elle ne l’a jamais vu. Tout changera bientôt. Le czaréwitch entre, Victor se précipite furieux sur ce lâche assassin, ce maladroit empoisonneur. On accourt, on arrête Alexis. En vain ose-t-il invoquer son rang et son titre, Victor est porteur de l’arrêt du czar pour condamner Alexis à mort. Pour l’achever, Charlotte se montre sur son balcon, et le pauvre assassin, la prenant pour une ombre vengeresse, perd tout à fait la tête, veut se jeter dans la mer, n’y peut parvenir, et, prenant son poignard, se perce le sein. Le czar, qui si brutalement (à la manière de Brutus) a condamné son fils, avait consenti d’avance au mariage de Victor avec la princesse, dont la résurrection et la fuite lui sont connues. Charlotte alors tend la main à Victor, Berthe donne la sienne à Alphonse, un vaisseau paraît et l’on part tout de suite pour la Russie.

    M. Oppelt avait eu rude labeur à accomplir pour faire de ce poëme allemand un simple livret français sans prétentions. Il lui fallait en outre ajuster, comme disent les paroliers, ses vers à la musique. Il a montré dans cette tâche dangereuse de l’adresse et du talent. On ne sent point de dislocation dans ses vers ainsi appliqués après coup sur la musique ; les intérêts de la prosodie française sont sauvegardés dans le contrat de ce mariage de seconde main ; les accens sont à leur place ; enfin les vers semblent aussi bien faits pour la musique, que la musique semble faite pour les vers.

    Quant à la partition, c’est une œuvre remarquable : l’inexpérience du compositeur qui a peu produit encore ne se décèle que rarement. Le style en est clair, souvent coloré, ses allures ont de la franchise et de l’animation. On y trouve des phrases heureuses, soutenues par une harmonie pure et une ingénieuse et sobre instrumentation. L’ouverture débute par un andante misterioso d’un caractère sombre que vient bientôt interrompre un court allegro ; l’andante reprend, et le grand allegro lui succède. La phrase de début de ce morceau est d’un excellent style et prouve dès l’abord que l’auteur, ainsi que je l’ai dit plus haut, est sur la route ardue. Les deux mélodies épisodiques de cet allegro brillent surtout par leur grâce et leur distinction. Il y a d’ailleurs dans cette ouverture un mérite réel d’arrangement et de disposition des idées, et un parti pris d’user et de ne pas abuser des ressources de l’instrumentation. Le chœur

C’est la fleur aimée
Aux tendres couleurs,

est joli et bien écrit pour les voix.

    Il y a dans le récitatif suivant de Victor :

J’ai voulu parvenir rien que par mon épée,

un peu de recherche, ce me semble ; la diction ni l’accentuation n’en sont aisées, et l’on sent là, par exception, que la musique a été faite pour d’autres paroles. Il y a bientôt après une belle phrase expressive :

Heureux ami, le fanal de la vie,
D’un double éclat, sur ton esquif a lui.

J’en dirai autant de cet autre passage du même rôle, où Victor raconte sa première entrevue avec la princessse Charlotte dans la forêt du Harz :

Rêvant ainsi, j’errais à l’aventure.

    La romance que ce récit amène est fraîche et suave. Roger l’a délicieusement chantée, et le public l’a immensément applaudie. Le début du quintette est plein d’élan dramatique ; le thème en est large et habilement accompagné :

Cruel, vous êtes mon époux !
Frappez, mon sein s’offre à vos coups.

    Un peu plus loin se présente un charmant air de danse où l’intervention du chœur donne beaucoup de relief à la mélodie instrumentale. Au second acte, qui me semble être le meilleur, le plus avancé des trois, on a beaucoup remarqué et applaudi l’air avec harpe :

Le voilà, ce funèbre asile !

que Roger encore a rendu d’une façon profondément émouvante. Mais le grand effet de la soirée a été produit par le morceau d’ensemble :

Les foudres du ciel, que j’offense,

dont le plan très vaste est savamment ordonné, et dans lequel les puissances vocales et instrumentales, ménagées et contenues avec beaucoup d’art, se donnent enfin carrière dans une péroraison grandiose et d’un sentiment dramatique très élevé. Il faut louer encore le bon style dans lequel sont écrits les chœurs religieux de la fin de cet acte.

    Le troisième s’ouvre au milieu des irradiations du soleil de Naples et de la joie populaire, formant ainsi un heureux contraste avec la sombre majesté de l’acte précédent. Cette opposition a été habilement rendue par le compositeur. Rien de plus gai et de plus franc que le chœur des vignerons :

O vigne odorante !
Ta douce liqueur,
Suave, enivrante,
Fait croire au bonheur !

    Le thème de l’air de Charlotte :

Oh ! combien la nature est belle !

est plein de grâce. Il contient seulement quelques traits qui semblent un peu au-dessus de la force de vocalisation de Mme Lafon, et qu’elle n’a pu exécuter bien nettement.

    Roger s’est montré de nouveau pathétique, tendre, respectueux, charmant dans la grande scène où il reconnaît la princesse :

Charlotte, ô ciel ! chère et divine image !

    Ce récitatif est écrit dans la grande manière des maîtres de l’art dramatique ; et le duo suivant, qu’on a énergiquement applaudi, peut compter parmi les meilleurs morceaux de la partition.

    Le monologue d’Alexis :

Je cherche en vain le repos sur la terre,

a le caractère sauvage qu’il devait nécessairement avoir ; mais soit que le compositeur les ait prodigués, soit que le chanteur les marque trop fortement, les accens violens y paraissent trop multipliés et finissent par fatiguer l’oreille.

    Il me reste à louer encore dans cet acte et le grand ensemble qui le termine, et l’apostrophe de Charlotte à Alexis :

Tu vas mourir ! Dieu reprend ce qu’il donne

et plusieurs airs de danse pleins de fraîcheur et d’une désinvolture gracieuse autant qu’originale.

    Le succès de Sainte-Claire n’a pas faibli un seul instant d’un bout à l’autre de la représentation. L’exécution en a été en général soignée, intelligente ; la mise en scène et les décors sont dignes de l’Opéra, et Mme Rosati, dans plusieurs pas de caractère, a tourbillonné, volé, nagé dans l’air, et excité des tempêtes d’applaudissemens, plus d’une fois déchaînées par des mains impériales.

    Voilà un digne pendant donné à Casilda, premier ouvrage de S. A. le duc de Gotha, dont la partition, que nous possédons à la bibliothèque du Conservatoire, est toutefois un peu moins riche et moins vaste que celle-ci.

    L’Opéra est un théâtre entre tous heureux depuis quelque temps ; il ne désemplit pas. L’énorme succès des Vêpres siciliennes se soutient faute de pouvoir s’accroître. Les recettes que cet ouvrage produit sept ou huit fois par mois dépassent en densité et en durée toutes les averses d’or qu’on recueillit jamais dans ce tonneau des Danaïdes qu’on nomme la caisse de l’Opéra, tonneau qui pourtant commence, dit-on, à avoir un fond solide. Et cela se conçoit : Verdi s’est élevé très haut dans cette nouvelle œuvre. Sans vouloir rabaisser le mérite de son Trovatore et de tant d’autres émouvantes partitions, il faut convenir que dans les Vêpres l’intensité pénétrante de l’expression mélodique, la variété somptueuse, la sobriété savante de l’instrumentation, l’ampleur, la poétique sonorité des morceaux d’ensemble, le chaud coloris qu’on voit partout briller, et cette force passionnée mais lente à se déployer qui forme l’un des traits caractéristiques du génie de Verdi, donnent à l’œuvre entière une empreinte de grandeur, une sorte de majesté souveraine plus marquée que dans les productions précédentes de l’auteur. Ajoutons que Verdi, en écrivant pour ses quatre principaux interprètes, Mlle Cruvelli, Gueymard, Bonnehée et Obin, a su extraire l’essence du talent de chacun d’eux et les présenter tous sous le jour le plus favorable. De là cette exécution splendide qui surprend beaucoup de gens ; surprise trop bien motivée par des exhibitions antérieures de chefs-d’œuvre où les défauts qui constituent une mauvaise exécution se trouvaient à peu près tous réunis.

    Quand on veut à l’Opéra, en général on peut. Quand c’est l’auteur qui préside aux études préparatoires, presque toujours on veut. Quand il s’agit d’une grande œuvre dont l’auteur est mort ou absent, il arrive presque toujours qu’on ne peut ni ne veut. M. Verdi est très vivant, il était très présent à toutes les répétitions des Vêpres ; de là cette beauté exceptionnelle de l’exécution que nous signalons.

THÉATRE-LYRIQUE.

Première représentation de Une Nuit à Séville, opéra en un acte, de MM. Nuiter et Beaumont, musique de M. Frédéric Barbier.

    Nous n’aurons malheureusement pas sujet de donner ici de semblables éloges. Les belles exécutions sont rares au Théâtre-Lyrique, malgré les talens réels que l’on y compte dans l’ensemble des chanteurs et des instrumentistes. L’exécution de la Jaguarita de M. Halévy, qu’on vient de reprendre avec une recrudescence de succès, laisse seule peu à désirer sous certains rapports. Mais ce théâtre est malheureux ; à tout instant le premier ténor est enroué, le baryton se porte bien, une excellente chanteuse est dans un état intéressant, un cor a les lèvres gercées, le tambour a une maladie de la peau (ce qui n’étonne guère les gens instruits du traitement qu’on fait subir à ce malheureux), la grosse caisse a une hernie étranglée, etc., etc. A part quelques interjections intempestives, quelques réflexions manquant de justesse, la première exécution du nouvel opéra, Une Nuit à Séville, n’a été dépourvue ni d’ensemble ni de verve, et ce joli petit ouvrage a plu généralement.

    La pièce est un olla podrida de plusieurs autres pièces. Un vieux corrégidor, tuteur de ses deux jeunes nièces, ne sait laquelle des deux il aime, ou plutôt laquelle des deux il n’aime pas. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est résolu à en épouser au moins une. On vient le chercher pour concourir à l’arrestation d’un contrebandier. A peine est il sorti, que le contrebandier (Zapatiero) vient se réfugier dans sa maison. Un monsieur en habit vert et un autre monsieur en habit rose, les deux Almavivas de nos Rosines, y étaient déjà cachés. Ils se heurtent dans l’ombre, galimatias triple. On s’explique cependant, et Zapatiero demande l’hospitalité aux jeunes gens, promettant de servir leurs amours. Le corrégidor revient furieux de n’avoir pu mettre la main sur son bandit. Il donne le signalement de cet homme à son secrétaire, et, pendant que celui-ci écrit, Zapatiero, caché derrière une porte, trace de son côté le signalement du corrégidor, qu’il substitue adroitement au sien propre sur la table du secrétaire. Ce tour exécuté, Zapatiero entre effrontément en scène, se pose en maître de maison, appelle les jeunes personnes ses nièces, prend enfin le ton, les allures, le nom et le titre du corrégidor. Les fillettes n’ont garde de le démentir, elles reconnaissent l’une et l’autre en Zapatiero leur oncle, leur seul et véritable oncle. Fureur de celui-ci. Mais l’alcade va venir et nous verrons……. L’alcade vient en effet ; il est sur la piste du contrebandier. Il ne connaît pas le corrégidor (les officiers de justice de Séville se fréquentent peu, à ce qu’il paraît). En conséquence, il accepte sans difficulté pour ce fonctionnaire l’audacieux Zapatiero. « Avez-vous le signalement de notre homme ? lui dit-il. — Sans doute, le voici. » Ce signalement n’est autre que celui du pauvre diable de corrégidor, qui se voit aussitôt appréhendé au corps comme contrebandier et rudement traité par les alguazils. Profitant du trouble que cause cette arrestation, Zapatiero dit rapidement à voix basse au vrai corrégidor : « Vous êtes perdu, vous le voyez. Vous serez pendu sous mon nom, car c’est moi qui suis Zapatiero. Promettez-moi de renoncer à vos prétentions à la main d’une de ces jeunes filles, de les marier à leurs amans, et je vous tire d’embarras. » Le malheureux jure ses grands dieux de tout faire pour mériter un tel service. Aussitôt Zapatiero, après avoir déposé sur une table un billet et une bourse, disparaît par la fenêtre. Le billet adressé à l’alcade explique tout : la bourse est la dot des jeunes filles. C’est l’éternelle histoire du malfaiteur bienfaiteur, du brigand humain, de l’honnête voleur, du cordial scélérat.

    On ne s’attendait pas, en écoutant le début de cette vieille intrigue, à la trouver unie à une jolie petite partition bien faite, bien élevée, fine, alerte, gracieuse. Et c’est pourtant ce qu’on a dû promptement reconnaître. A part l’ouverture, écrite dans le système d’instrumentation parisienne de l’année dernière, système où il était admis qu’on ne pouvait, même pour un fandango, se passer de donner le tambour pour auxiliaire à la grosse caisse, aux cymbales et au triangle, où l’on regardait les trombones et tous les instrumens de cuivre comme devant nécessairement prendre toujours part à l’ensemble instrumental, marquer les accens forts et s’unir à tout élan passionné ou joyeux, où l’on trouvait naturel de faire exécuter des polkas par l’orgue et des hymnes par le flageolet, à part cette symphonie parisienne, dis-je, il y a plusieurs morceaux délicatement traités, spirituellement conçus, d’un intérêt mélodique réel et bien en scène. Tels sont le duo :

Seigneur, je suis de tout mon cœur
Votre très humble serviteur ;

le trio :

Approchez-vous, mes belles,

qui contient un charmant passage piquant d’une excellente intention :

Si d’aventure ici je vous offrais
    Un époux jeune ;

un morceau d’ensemble bien traité et contenant d’heureux effets d’harmonie. Il y a dans tout cela du goût, du savoir-faire, de la chaleur, un vrai talent enfin. Mais, pour Dieu, que M. Barbier ne fasse plus de semblables ouvertures, et qu’il ne croie plus les trombones, et les instrumens à percussion destinés à marquer les accens mélodiques et rhythmiques et à figurer partout, en dépit des divers styles et des divers caractères imposés par le sujet ; car ces horribles erreurs commencent à tomber dans un véritable discrédit, et c’est tout au plus si les compositeurs des bals champêtres les conservent encore.

Concerts de l’Union chorale de Cologne.

    Soixante-dix Allemands amateurs de musique, sachant la musique, se sont réunis pour chanter, avec de véritables voix, des chœurs bien écrits et longuement étudiés sous l’habile direction de M. Franz Weber. Accueillis partout en Allemagne par un succès triomphal, ils ont résolu d’utiliser ce succès en faveur d’une œuvre d’art nationale, la construction de la cathédrale de Cologne.

    Déjà en Angleterre la faveur publique est allée au-devant d’eux, et les a suivis sans se lasser durant deux années entières et pendant un nombre considérable de concerts.

    C’est qu’en effet, à moins d’aller à Saint-Pétersbourg entendre les incomparable choristes de la chapelle impériale, qui n’ont pas trop envie de chanter à l’heure qu’il est, on ne saurait se faire une idée de cette perfection chorale, de ces nuances délicieuses, de ce nerf dans les attaques, de cette harmonie compacte, forte, nerveuse, exaltante, si j’ose ainsi dire. C’est un phénomène musical que M. Mitchell, l’intelligent et hardi directeur du théâtre français de Londres, a eu l’excellente idée de faire connaître aux Parisiens. La vogue se déclare déjà pour son entreprise. A chacune des séances qui ont lieu le soir dans la jolie salle de Herz, ce sont des applaudissemens sans fin, des bis presque indiscrets et des ovations dont les exemples à Paris deviennent de plus en plus rares.

    N’était l’éblouissant succès que vient d’obtenir Mme Pleyel en jouant l’un des merveilleux pianos mis cette année à l’Exposition par M. Herz, celui de l’Union chorale de Cologne serait l’événement musical de cette année.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 mai 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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