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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 19 MAI 1855 [p. 1-2].


THÉATRE-LYRIQUE.

Jaguarita l’Indienne, opéra en trois actes, de MM. de Saint-Georges et Leuven, musique de M. Halévy.

    Tous les hommes civilisés et doués d’un peu d’imagination ont, à une certaine époque de leur vie, partagé la même illusion à 1’endroit des femmes sauvages. Tous se sont fait un étrange idéal de ces brunes créatures ; tous se les sont représentées armées de charmes merveilleux et terribles. « Une Mexicaine, une Guyanaise, une Chilienne, une jeune Comanche, disaient-ils, c’est la fille enchanteresse de la libre nature, c’est l’ardeur des tropiques, ce sont les yeux de la gazelle, c’est la voix du bengali, c’est la souplesse de la liane, l’audace de la lionne, la fidélité du pigeon bleu ; c’est le parfum de l’ananas, la peau satinée du camélia ; c’est la vierge des dernières amours, l’Atala de M. de Chateaubriand, la Cora de M. de Marmontel, l’Amazily de M. de Jouy. » O jeunes idiots ! ô idiots qui n’êtes plus jeunes ! c’est vous qui étiez des enfans de la nature quand vous caressiez de pareilles chimères ! Si vous avez tant soit peu passé l’Atlantique depuis lors, vous êtes bien revenus, n’est-ce pas, de ces poétiques imaginations ! En fait de tropiques, vous savez maintenant que les ardeurs du tropique du Cancer valent celles du tropique du Capricorne ; que les jeunes filles Comanches aux yeux de gazelles ont l’intelligence des oies du Canada ; que leur voix est rauque ; que leur peau, rude au toucher quand elle n’est pas graisseuse, a la couleur du fer rouillé ; que leur audace va jusqu’à égorger un enfant endormi ; que leur fidélité dure vingt-quatre heures ; que leur parfum, fort différent de celui de l’ananas, tue les moustiques, si cruels aux Européens. D’ailleurs, jeunes poëtes, l’Atala de Chateaubriand était une fille européenne blanche, et non point une femme sauvage ; on n’a pas vu davantage au Pérou de vierge semblable à la Cora de Marmontel ; l’Amazily de M. de Jouy, qui s’appelait Marine, au dire des compagnons de Cortez, fut une vraie virago ; elle mérita bien la torture dont les Astèques la menacèrent tant de fois, et, après avoir vécu six ou sept ans avec le ravageur de son pays, autrement dit le conquérant du Mexique, elle épousa un simple caporal de l’armée de ce grand homme. On assure même qu’elle a fini par porter le tonnelet d’eau-de-vie dans un régiment espagnol, et par mourir vieille vivandière.

    C’est ainsi que la jeunesse, l’imagination, la naïveté de cœur, la fraîcheur des sens et des aspirations incompressibles vers le beau inconnu fascinent certaines âmes et les entraînent à préparer à d’autres âmes d’amères déceptions. MM. de Saint Georges et Leuven, qui possèdent évidemment beaucoup de ces qualités, ont produit, je le crains, une œuvre dangereuse pour les jeunes hommes civilisés du boulevard et du quartier du Temple. Ces jeunes enthousiastes, en effet, passant rarement l’Atlantique, ont peu de chances de revenir au sentiment de la réalité. Et les voilà pour la plupart, depuis la première représentation de Jaguarita, en proie aux rêves sauvages les plus échevelés. Les uns s’exercent à tirer de l’arc dans leur mansarde, les autres à empoisonner des flèches en les trempant dans leur vin bleu, celui-ci à manger de la chair crue, cet autre à scalper des têtes à perruques ; tous marcheraient nus au grand soleil si le soleil se montrait encore ; et cela uniquement par amour pour la femme guyanaise, dont l’image occupe leur âme tout entière, incendie leur cœur, fait bondir leurs artères, pour la Cora, pour l’Amazily au ravissant plumage, au séduisant ramage, dont Jaguarita leur a révélé les appas décevans. Mme Cabel est bien coupable d’avoir encore ajouté au prestige de cette création des poëtes la séduction de ses charmes civilisés. Si l’art et la nature, si le satin et les plumes de colibri, les perles et les pommes d’acajou, les bracelets d’or et les colliers de dents humaines s’unissent pour bouleverser les sens de nos jeunes ouvriers dilettanti, Paris, naguère encore si actif, si laborieux, va présenter bientôt l’aspect désolé de la cité carthaginoise quand, après l’arrivée d’Enée, Didon eut perdu l’esprit ; et nous allons dire comme le poëte latin : « Pendent opera interrupta ! » O poëtes, ô Virgiles de tous les temps et de tous les lieux, que vos opéras non interrompus causent de malheurs dont vous ne vous doutez guère, font couler de larmes que vous n’avez pas le souci d’essuyer ! Si les poëtes n’étaient pas évidemment des êtres d’une nature supérieure que la Providence envoie parfois sur la terre pour y accomplir une mission mystérieuse en harmonie sans doute avec les grandes lois de l’univers, on ne pourrait s’empêcher de maudire leur venue, de blasphémer leurs œuvres, et de les bannir eux-mêmes des républiques en les couronnant de fleurs.

    Mais nous ne ressemblons point à Platon, bien que nous soyons très philosophes ; nous avons sur ce grand homme l’avantage de posséder les lumières du christianisme ; nous savons que les desseins de Dieu sont impénétrables, nous nous soumettons aux poëtes qu’il nous envoie, nous ne les couronnons pas de fleurs et nous les gardons.

    Jaguarita l’Indienne, tel est le titre de l’opéra empenné que viennent de nous décocher MM. de Saint-Georges et Leuven. Jaguarita vient de Jaguar, comme couleuvrine vient de couleuvre ; c’est une façon ingénieuse de tracer un portrait et un caractère en quatre syllabes. Une jeune femme nommée Jaguarita doit en effet posséder la grâce, la souplesse et la férocité d’un jaguar ; elle doit bondir et déchirer, lancer des regards et des sons qui font pâlir.

    Mais Jaguarita, pourquoi est-elle en outre nommée l’Indienne ? Parce qu’elle est d’un pays qui n’est guère éloigné des Indes que de deux mille lieues tout au plus : elle est de la Guyane ; la scène se passe dans la colonie hollandaise de Surinam, en Amérique. Or les Anglais appellent l’Amérique les Indes-Occidentales ; mais c’est par un respect mal entendu de la tradition. Colomb s’étant imaginé qu’en voguant à l’ouest jusqu’à ce que la mer vînt à manquer sous ses caravelles, il arriverait à une terre, ce qui devait être en effet, et que cette terre serait les Indes, ce qui fut et demeure faux, il donna le nom des Indes au continent américain. Tous les Anglais savent cela ; très peu de poëtes français doivent l’ignorer aujourd’hui. Pourquoi donc maintenir cette ridicule dénomination?… S’il fallait l’en croire, les trois quarts des habitans du globe seraient Indiens.

    Les Hurons, Indiens ; les Esquimaux, Indiens ; les Alpaches, Indiens ; les Brésiliens, les Patagons, les Péruviens, les Botocudos, les Albinos, les Astèques, les Tlascaltèques, Indiens ; bien plus, les îles de l’océan Pacifique, ne seraient peuplés que d’Indiens ; les habitans de Taïti, Indiens ; ceux de la Nouvelle-Zélande, Indiens ; les Andamènes d’Australie, ceux de Tasmanie, Indiens ; les sujets même de Kamehameha III, ce roi d’Hawaï qui joue si bien au billard et possède une si belle chambre de représentans, Indiens acharnés ; les Carolins, les Vitiens, Indiens incurables ; les gens de Timor, d’Ombay, de Tonga, les Mariannais, nos néo-compatriotes de la Nouvelle-Calédonie, Indiens obstinés ; les Hovas de Madagascar, les orang outangs de Kalemantan, les Battas de Java, les Malais de Sumatra, les brigands de Luçon, d’Amboyne, de Célèbes, les créoles même de l’île de France, qui est aujourd’hui une île d’Angleterre, Indiens, archi-Indiens ; les sujets du roi de Lahore, les natifs de Calcutta et de Seringapatnam… Ah ! oui, c’est vrai, ceux-là ont quelques droits à se nommer Indiens, puisque leur pays est le seul qui, à proprement parler, avant la découverte de l’Amérique, se soit jamais appelé les Indes, mais vous avouerez qu’il nous a fallu faire un fier voyage pour y parvenir. Enfin Jaguarita l’Indienne, Indienne bon teint ou non, est une tigresse enragée de liberté, qui a voué aux blancs la haine la plus noire, et chante jour et nuit à ses Peaux-Rouges ce fameux refrain napolitain :

Plutôt mourir que rester misérable !
Pour un esclave est-il quelque danger ?

Ce qui prouve clair comme le jour des tropiques qu’il n’y a pas d’Indiens assez lointains pour échapper aux lieux communs de la philosophie européenne, et qui n’aient leurs petits cauchemars de liberté. Imbéciles ! comme s’il n’y avait pas honneur et profit, quand on est Peau-Rouge et qu’on n’est pas le plus fort, à être esclave des blancs ; lesquels blancs, bonnes gens au fond, se bornent à vous faire travailler pour eux pendant une cinquantaine d’années, finissent toujours par proclamer l’abolition de l’esclavage, et vous nomment un beau jour leurs égaux, leurs frères, quelquefois même leurs représentans.

    Jaguarita est une indienne Anacapa, Anacapa pur sang et d’une très ancienne famille. (Entre nous, le nom de ce peuple me cause une humiliation profonde et prouve la vanité de mes prétentions à la science authropologique ; car jamais, au grand jamais, avant l’apparition de cet ouvrage, je n’entendis parler des Anacapas. Après tout, j’ai bien rencontré des douaniers napolitains qui, n’ayant point ouï dire qu’il y eût des Suédois, s’obstinaient à prendre ceux-ci pour des Suisses qui prononçaient mal leur nom en italien.) Jaguarita est reine des Anacapas. Reine constitutionnelle ou absolue, c’est ce que j’ignore encore. Elle a un grand diable de ministre, superbe homme, amoureux d’elle, et qui, nonobstant son apparente soumission, impose à la reine ses propres volontés. Ce rôle, je ne puis résister à la tentation de le dire tout de suite, est joué d’une façon extrêmement remarquable et tout à fait exceptionnelle par Junca. Personne n’a découvert encore pourquoi cet acteur se montre dans ce personnage de Mama-Jumbo sous un aspect si nouveau, si frappant de vérité. Je viens de l’apprendre et je vous le dirai : Junca est lui-même un Indien Anacapa. Il ne l’a jamais avoué, mais le fait est qu’il est né à Caraïbo dans la Guyane hollandaise, et qu’il a commencé ses études musicales au Conservatoire de ce pays-là. Il vint ensuite se perfectionner en France où il débuta il y a sept ou huit ans. Depuis l’époque de ses débuts, qui furent brillans, on s’etonnait dans les théâtres où il était engagé du long temps qu’il mettait chaque soir à se costumer avant d’entrer en scène : c’est qu’il était obligé de se peindre en blanc. Aujourd’hui enfin il a trouvé un rôle de sa couleur et qui sied à sa taille ; il n’a à revêtir qu’un manteau de plume, quelques colliers de verroteries et des mocassins de peau de renard ; il n’inspire donc plus de craintes au régisseur du Théâtre-Lyrique pour l’exactitude de ses entrées. Il se déshabille en un clin d’œil ; il paraît en scène immédiatement. Et quel aspect sauvage et fier ! qu’il est beau ! on n’imite pas la nature à ce point ; on ne manie pas ainsi le tomawck et la longue carabine, quand ces armes ne furent pas les jouets redoutables d’une enfance herculéenne au sein des forêts vierges d’un monde nouveau. Le fameux tragédien nègre qui joue Othello à New-York est distancé ; tout Paris voudra voir Junca l’Anacapa jouant un rôle d’Anacapa. Sans aucun doute il aura donné des idées pour les costumes et la mise en scène, car on sent qu’il n’y a rien là de conventionnel, à l’exception peut-être du costume des femmes qu’on n’aura pas osé produire dans son intégrité. Je reprends ma narration.

    La jeune reine inspire un grand effroi dans la colonie hollandaise, malgré la récente arrivée du major Hector, un foudre de guerre, un tigre, un boa constrictor, qui doit, au dire d’un sergent de son régiment avaler les Anacapas en trois temps et deux mouvemens. Cet Hector, dont le caractère est une des plus bouffonnes inventions d’Eugène Süe (voyez son roman d’Hercule Hardi), sue la peur au contraire, est un poltron fieffé. Il tremble, il fuit, il se cache dès qu’il s’agit de marcher à la tête de ses troupes ; mais son tremblement est pris pour un frisson de colère, on attribue sa pâleur à une rage concentrée. S’il a disparu, c’est pour aller seul braver un danger terrible ; s’il s’est caché, il était en embuscade. Son pistolet, accroché par une branche d’arbre, part par accident, et va tuer, admirez le hasard ! le féroce Zimzam qui le guettait dans un fourré. Enfin tout concourt à donner à ses actes de couardise les apparences de l’héroïsme le plus enragé. Il passe héros, on l’acclame héros, et quoi qu’il fasse, il restera héros.

    Meillet est impayable dans ce personnage lymphatique et bouffi du héros malgré lui. Bien plus, en apercevant la jeune créole Héva, dont la main est destinée au capitaine du régiment hollandais, voilà le major Hector qui tombe net amoureux d’elle, mais amoureux tout de bon, amoureux malheureux comme un simple ébéniste du boulevard du Temple qui a vu Mme Cabel. De son côté le capitaine, lorsqu’il reçoit le feu des prunelles de la reine Jaguarita, que le perfide Mama-Jumbo a feint d’amener prisonnière dans le camp des blancs (car Mama-Jumbo est un traître malgré sa force et sa beauté), le capitaine donc n’a pas plutôt reçu le double coup du feu des prunelles de la reine que le voilà fou d’elle, mais fou à fond. Pourtant il n’a pas encore l’idée de manquer à la promesse de mariage qu’il a faite à Mlle Héva ; il aime la reine, il la veut, mais il ne la veut que pour femme illégitime. Il trouve qu’une reine Anacapa est trop peu de chose pour qu’un capitaine hollandais daigne lui donner son nom. Voilà les préjugés d’Europe ! Aussi qu’imagine-t-il pour parvenir à la mettre à mal ? Il imagine de la griser, de lui faire boire je ne sais quoi. La reine boit, la voilà grise. Il l’emmène sous la feuillée. La criminelle conversation va commencer, quand les peaux-rouges, sujets de Jaguarita, rampant sur leur ventre (n’est-il pas étonnant que depuis le serpent du paradis terrestre jusqu’à nos chasseurs d’Afrique, tous les êtres à qui on a ordonné de ramper se soient obstinés à ramper sur leur ventre ?), quand les peaux-rouges, disais-je donc, se jettent sur le major et l’emportent incontinent, laissant sur son banc la reine sommeillant. On aura l’occasion de remarquer que l’on boit énormément dans cette pièce.

    En effet, quelques heures après cette scène de séduction et de boisson, la reine, qui a fini par se réveiller et qui a quitté le camp des blancs, retrouve son major dans une prison d’Etat où elle l’a fait transporter. Elle sait que Mama-Jumbo veut le faire torturer, car le fier Anacapa est jaloux comme un jaguar ; il a découvert bien des choses, et il veut profiter de l’occasion d’écarteler un rival odieux et dangereux. Or la reine envoie ses petits échansons au major dans sa prison ; ces enfans apportent des rafraîchissemens au détenu, entre autres du vin de palmier. Le vin de palmier contient un narcotique, et aussitôt après en avoir bu, le major s’endort en chantant un joli air sur la mort. La reine accourt alors en robe blanche ; elle éveille le dormeur. Ils chantent un duo :

O transports !

Elle indique au prisonnier un passage secret ; il s’enfuit, et Mama-Jumbo accourant : « Où est le prisonnier ? — Il est sauvé. » Fureur et vengeance ! On allait faire une belle scène de tortures et le principal acteur a disparu ! Mais les sauvages ont encore quelque chose à se mettre sous la dent : il se sont emparés de la créole Héva et de son tremblant adorateur le major Hector. On assemble toutes les autorités civiles, militaires et religieuses ; on consulte le dieu Poussi, que portent en pompe sur un brancard quatre légats Anacapas.

CHŒUR.

Poussi, Poussi, Poussi !
Les prisonniers vont-ils mourir ?

    (Le dieu Poussi baisse la tête.)

Il a dit oui, il a dit oui !

    En conséquence, on lie au poteau la belle Héva, et pour exciter la verve des tortureurs on apporte trois tonneaux d’eau-de-vie ; chacun de commencer à boire avec furie, en poussant un cri à faire des cheveux se dresser sur la tête d’un chauve.

    Ce cri terrible, je viens encore de l’apprendre, est un air anacapa que Junca a communiqué à M. Halévy, et qui ne pouvait être mieux placé que dans une pareille scène. En vain prétendrait-on que cette musique des Peaux-Rouges d’Amérique ressemble à s’y méprendre aux cris européens, et qu’on a cru y retrouver l’air poussé par les rouges de Paris sur les barricades de 1848. Il y a rouges et rouges ; certes ceux de la Guyane sont de couleur plus foncée que les nôtres. On ne peut se méprendre au caractère de cet air-là, ni supposer que le chanteur indien ait induit en erreur le compositeur européen en ce cas ; Junca l’Anacapa n’en est pas capable.

    Quoi qu’il en soit, les prisonniers vont passer de terribles momens. Héva est à demi morte de peur ; le major Hector en est tout à fait fou : il rit, il gambade, il chante :

Dans mon pays on mange,
Ici l’on est mangé.

    Mais le colonel, on le sait, s’est évadé de la prison d’Etat, grâce à sa bonne amie la reine qui lui a fait boire du vin de palmier ; et le voici accourant avec ses soldats ; il cerne les sauvages déjà plus d’aux trois quarts ivres, leur met la carabine sur la gorge, fait prisonniers tous les ivrognes, tue d’un coup de pistolet son rival Mama-Jumbo, épouse la reine, et donne Héva à son autre rival le major, Hector, qui épouse Héva.

    La partition de Jaguarita ne fera sans doute oublier ni la Juive, ni la Reine de Chypre, ni le Val d’Andorre, mais il faut la compter cependant parmi les principales productions de M. Halévy. Elle contient un grand nombre de morceaux d’une originalité dramatique et motivée par le sujet. On conçoit que l’auteur ait fait un emploi fréquent des moyens violens de l’instrumentation dans des scènes de violences sauvages ; peut-être néanmoins eût-il mieux valu manquer par-ci, par-là d’énergie locale, que de se résigner à un aussi constant usage du tambour, auxiliaire de la grosse caisse. Ce bruit sec et brutal fatigue promptement. Et c’est d’autant plus grand dommage, que l’orchestre de M. Halévy est écrit avec une élégance extrême, une véritable habileté technique et souvent une inspiration que l’on regrette de ne pouvoir toujours bien apprécier, le bruit des instrumens à percussion ne le permettant pas.

    Après les jolis couplets : « C’est un héros ! » vient un chœur d’un rhythme chaleureux et entraînant. L’air du ténor :

Au sein de la belle nature,

est plein de grâce et supérieurement écrit pour la voix.

    L’air de Jaguarita, où revient souvent cette phrase : Quant on me tient on ne tient rien, est un tissu de vocalises destinées à faire briller la facilité de Mme Cabel à donner les notes aiguës du soprano ; mais le thème en est heureusement ramené.

    Après un trio dont je n’ai pas conservé un souvenir bien net, on a remarqué et accueilli avec de grands applaudissemens un délicieux chœur de femmes accompagnant en sons doux et soutenus une charmante chanson de la reine. On ne voit pas trop la raison que peut avoir eue le compositeur pour faire accompagner la phrase « Au sein de la nuit » par le bruit du bois des archets frappant les cordes des violons.

    Il y a des choses charmantes dans le duo :

Partageons le même breuvage ;
    C’est le gage
Que l’on cesse d’être ennemis.

    L’air de Mama-Jumbo, accompagné par les instrumens de cuivre, débute d’une façon solennelle et lugubre et finit énergiquement. Il est bien dans la voix de Junca, qui l’a largement chanté. La bouffonne cérémonie du dieu Poussi a été traitée d’une façon piquante par le compositeur ; elle contient d’ailleurs une phrase qui a valu à Mme Cabel de longs et chaleureux applaudissemens. Le chœur des tortureurs est selon moi le morceau le plus remarquable de la partition ; il n’est sans doute pas le plus agréable à entendre pour les amateurs de chatouillemens d’oreilles ; mais la conception en est grande, l’effet puissant et dramatique, surtout au passage où les voix sont placées au-dessus d’une large gamme ascendante que sonnent de toutes leurs forces les contre-basses et les trombones.

    Ceci rappelle, sans y ressembler précisément, le magnifique chœur des furies de l’Iphigénie en Tauride de Gluck. L’air de Jaguarita :

Les miens ne seront pas esclaves,

est d’un vigoureux élan, mais court. Et son laconisme est un mérite. Mme Cabel ne résisterait pas longtemps à la fatigue causée par de pareilles imprécations. Je n’ai pas suivi, je m’en aperçois trop tard, l’ordre dans lequel les morceaux se succèdent dans la partition, mais il est assez malaisé de se rappeler cet ordre exactement, quand on n’a pu encore entendre qu’une fois une telle œuvre. D’ailleurs, peu importe l’ordre dans lequel on cite chaque pièce remarquable, pourvu qu’elle soit citée. Ainsi je me rappelle maintenant le chœur charmant :

O nuit tutélaire !

que le public a fait répéter, et les couplets d’Hector :

Les dents de la panthère,
Le ventre du boa,
Voilà le choix qu’on a.

    Il y a dans le dialogue quelques phrases dont on ne peut attribuer la construction qu’à une distraction des auteurs. Celle-ci par exemple :

    « Jaguarita n’aura jamais d’époux depuis qu’elle a vu le grand chef blanc. »

    La mise en scène, les costumes et les décors sont extraordinairemunt splendides et soignés. A part l’infidélité volontaire du costume des femmes, je le répète, on voit dans cet opéra de vrais et magnifiques sauvages, tels qu’ils sont dans la nature, et non tels que nous les ont défigurés MM. de Chateaubriand et Marmontel.

    Le débutant Montjauze, qui remplissait le rôle du capitaine, a complètement réussi. Sa voix de ténor au timbre un peu effeminé a néanmoins de l’énergie quand il prend en sons de poitrine les notes hautes. Elle est étendue, flexible et juste en général. Montjauze d’ailleurs possède des qualités d’acteur qui ne se rencontrent pas souvent chez des chanteurs de son genre. Les ténors doux et féminins se montrent en général en scène indolens et froids. Il a au contraire mis de la passion dans plusieurs parties du dialogue et fait applaudir des scènes qui, jouées avec moins de feu, eussent passé inaperçues.

    Mille complimens à Mme Cabel qui est trop belle pour une Anacapa, si reine qu’on la suppose.

    Junca, je l’ai dit, est superbe dans sa nature de grand chef anacapa peau-rouge. Mais vous verrez qu’il continuera à se peindre en blanc hors du théâtre, et qu’il rougira encore de sa couleur. Les préjugés européens l’ont déjà corrompu. Ah ! civilisation maudite !

    Meillet joue la peur de la plus comique façon ; et quand il pâlit ne croyez pas qu’il se blanchisse comme un anacapa qui va dîner en ville à Paris ; il pâlit réellement de la peur qu’il a de ne pas paraître assez pâle ; tel est le soin, telle est la passion qu’il apporte dans la pratique de son art.

    Mlle Garnier n’a que peu de choses à chanter et à dire, mais elle est si gracieuse dans son personnage de la créole Héva, qu’elle émeut la salle au moment où les sauvages, l’attachant au poteau, font mine de vouloir la torturer.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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