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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 13 FÉVRIER 1861 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

1re représentation de la Circassienne, opéra-comique en trois actes, de MM. Scribe et Auber.

    Nous sommes dans un fort isolé de l’armée du Caucase ; la garnison russe dans cette grande maison de bois couverte de neige s’ennuie, comme on doit s’ennuyer par un pareil temps en pareil lieu. Le lieutenant Zouboff raconte une aventure amoureuse dont il fut le héros il y a un an à peine. Une grande dame, la belle-sœur du prince Orsakoff, qui avait remarqué le jeune lieutenant, lui écrivit un jour qu’elle avait grand besoin d’une demoiselle de compagnie, et que, s’il avait le courage de tenter l’aventure en prenant le costume féminin, elle serait charmée de l’attacher à sa personne en cette qualité. Le lieutenant ne se fit pas répéter l’invitation, et il fut bientôt installé, sous le nom d’Antonia, près de sa belle maîtresse. Mais le prince Orsakoff survint pour protéger la femme de son frère absent. Or, en apercevant Antonia, cet ours du Nord tomba amoureux d’elle (ou de lui). Il devint même si pressant que, dans la crainte d’une découverte qui lui eût été fatale, la princesse se vit forcée de faire partir en secret le lieutenant. Désespoir de l’ours amoureux ; mais ses recherches furent vaines, il ne revit plus Antonia.

    Telle est l’aventure racontée à ses camarades par notre officier. Arrive un peintre russe nommé Lanskoï, que le czar envoie en Circassie pour dessiner divers points de vue. Lanskoï est, comme la plupart des peintres, un bon vivant, ennemi de l’inaction et de l’ennui. Il propose aux officiers de la garnison de jouer la comédie. Justement il a entre les mains la brochure d’un nouvel opéra-comique français (Adolphe et Clara) qui fait fureur à Paris. — Jouons Adolphe et Clara. — Le lieuteuaut Zouboff est joli garçon, il représentera Clara on ne peut mieux. — Oui, mais le costume, où le prendre ? — J’en ai un, s’écrie Zouboff, un charmant costume de Circassienne ; tant pis pour la vraisemblance. — On court se préparer ; Zouboff va revêtir le costume féminin. Mais qui entre tout à coup comme un vent d’orage dans le fort ? C’est le général Orsakoff ; il vient diriger les opérations militaires du Caucase. Il bouscule tout, extermine tout, il veut faire fusiller tout le monde. L’ours est devenu enragé. Il précède de quelques instans sa pupille Olga, qu’il va conduire dans un couvent. Olga a vu un jour le beau Zouboff, elle l’aime, et Zouboff n’est pas insensible à la grâce d’Olga. Mais voici notre lieutenant habillé en Circassienne ; Orsakoff, en l’apercevant, fait un bond de six pieds ; il a reconnu Antonia, dont Lanskoï explique je ne sais comment la présence au poste. Le général, en voyant l’émotion et l’embarras de la fausse Antonia, veut bien y reconnaître des signes d’amour ; il se croit aimé. Il donne Antonia pour demoiselle d’honneur à sa pupille. Il faut passer la nuit dans le fort. Antonia va assister à la toilette d’Olga. Celle-ci trouve entre sa demoiselle d’honneur et le lieutenant Zouboff une étrange ressemblance ; elle n’en continue pas moins à se déshabiller, à dérouler sa chevelure. Zouboff n’y tient plus ; mais, en honnête garçon qu’il est, il avoue à la belle Olga et son déguisement et sa passion pour elle. Voilà nos deux amans palpitans. Heureusement pour la morale, les Circassiens attaquent le fort, on court aux armes, et Zouboff et Lanskoï sont faits prisonniers.

    Au second acte, nous nous trouvons dans le harem d’un Sultan de Circassie de l’invention de M. Scribe, et qui a nom Aboukazim. Comme on le devine, la fausse Circassienne, qui maintenant s’appelle Frascovia (je ne sais pourquoi), a été vendue à ce Sultan, qui ne manque pas à son tour de tomber amoureux d’elle. De là force scènes comiques où la morale n’a rien à voir, et dans lesquelles le Sultan exprime fort catégoriquement sa préférence pour la nouvelle venue et enjoint aux autres femmes de lui obéir. Resté seul avec les femmes, le lieutenant Zouboff-Antonia-Frascovia a d’abord à essuyer leurs regards jaloux ; mais bientôt, par la grâce de ses manières, il se fait bien venir d’elles et finit par toutes les embrasser avec une ardeur dont Olga serait peu contente si elle en était témoin. Qu’à cela ne tienne, Olga, prisonnière à son tour, est conduite dans le harem. Rechute du Sultan qui tombe encore amoureux d’elle ; joie des deux amans, Olga et Zouboff, de se retrouver. Intrigue de Lanskoï qui entre dans ce harem circassien comme il ferait dans sa chambre à Saint-Pétersbourg. Il veut faire évader Olga et son ami, et cependant il propose au Sultan de lui racheter les deux captives. Aboukazim n’entend pas de cette oreille-là ; il aime mieux les deux nouvelles femmes que les roubles de l’empereur qu’on lui propose pour leur rançon. Il a compté sans la valeur du général Orsakoff qui, pour délivrer sa chère Antonia Frascovia et sa pupille par dessus le marché, prend le sérail d’Aboukazim d’assaut et n’y trouve, le malheureux, qu’Olga et Lanskoï. La Circassienne a disparu.

    Au troisième acte, nous sommes en Russie, dans le palais du désolé et toujours furieux prince Orsakoff. Il va marier sa pupille pour se débarrasser d’elle et afin de se livrer plus aisément à la recherche d’Antonia. L’empereur a donné carte blanche au général, qui peut ainsi accorder la main de sa pupille à qui bon lui semblera. L’époux choisi est un prince en off quelconque. Olga se désespère d’autant plus que Zouboff est revenu cette fois sous l’uniforme de la garde impériale et qu’elle l’aime plus que jamais. Le général, en apercevant le bel officier, fait un nouveau bond de six pieds : « Quelle ressemblance foudroyante ! Vous êtes parent de la belle Antonia ? — C’est ma sœur. — Où est elle ? — Dans le couvent de Sainte-Catherine, et voici, mon général, une lettre dont elle m’avait chargé pour vous il y a six mois et que les vicissitudes de la guerre ne m’ont pas permis de vous remettre plus tôt. » — Antonia, dans sa lettre, dit au général qu’elle s’est retirée dans ce couvent mourante de chagrin d’être séparée de lui et peut-être oubliée ; et que si, dans trois mois, à partir du jour de la date de la lettre, il n’est pas venu, lui Orsakoff, lui demander sa main, elle prendra le voile et renoncera au monde pour la vie. Or six mois se sont écoulés depuis que la pauvre Antonia a écrit ces lignes. Elle est donc perdue pour Orsakoff. Mais non, il fera rompre les vœux, il l’enlèvera du couvent, il brisera tout plutôt. En attendant, Zouboff, profitant de l’affection extraordinaire que lui témoigne le général, à cause de sa sœur, demande la main d’Olga. Orsakoff hésite un peu, il est engagé avec un autre ; mais bah ! il se dégagera ; il accorde Olga à l’heureux officier et demande à celui-ci en retour la main de sa sœur. L’embarras de Zouboff serait grand sans une idée que lui suggère l’adroit Lanskoï. Il accorde donc la main d’Antonia, et fait entrevoir au général l’espérance d’avoir ce jour même des nouvelles de la recluse. Une caravane vient d’arriver ; sans doute elle apporte à Zouboff quelque lettre de sa sœur. « O bonheur ! courez, Lanskoï, informez-vous si cette lettre est arrivée. » Lanskoï va aux informations, et revient triomphant avec la lettre. Zouboff la lit et la tend au général d’une main tremblante. Hélas ! la pauvre Antonia n’ayant pas vu celui qu’elle aime venir à l’époque désignée, en a conclu qu’il ne l’aimait plus, le désespoir l’a conduite au tombeau : elle écrit à son frère de son lit de mort, et si la lettre parvient à Zouboff, c’est qu’Antonia a cessé de vivre. Le général ne sait s’il est plus chagrin de la mort de la pauvre fille que joyeux de pouvoir prouver à tout le monde que celle-ci est morte d’amour pour lui. Il se consolera donc, tout le fait espérer. Mais Olga et Zouboff n’en sont pas moins unis, et le brave Orsakoff ne découvrira jamais la mystification.

    Tel est à peu près le plan de cet imbroglio dont les uns ont ri de bon cœur et dont quelques autres se sont scandalisés. Le fait est que le déguisement féminin du lieutenant se prolonge un peu trop, et que s’il eut été accepté sans contestation dans une scène, dans un acte entier même, on peut en être choqué en le voyant persister si longtemps. Quoi qu’il en soit, la pièce est écrite et conduite avec cette habileté extrême et cet esprit dont M. Scribe a fourni tant de preuves et auquel il semble donner plus volontiers carrière quand il n’a pas de collaborateurs, à l’inverse de tant de faiseurs dramatiques qui n’ont d’esprit que s’ils ont quelqu’un pour leur en donner.

    La partition de M. Auber est une œuvre charmante qu’on a accueillie avec bonheur, avec joie, comme on accueille les premières brises du printemps après un rude hiver. Le maître rajeunit, il a trente ans à peine. Son style ne fut jamais plus vif, plus alerte, plus élégant ni plus gracieux. Et comme il connaît son Parisien ! comme il sait le captiver, l’entraîner, lui faire croire qu’il (le Parisien) aime la musique ! Au moment où il prévoit que son auditeur de Paris va devenir sérieux, après l’introduction un peu grave d’une ouverture, par exemple : « Vous croyez que c’est grave, semble-t-il dire à son public, vous avez peur d’une ouverture travaillée, savante, ennuyeuse ; mais vous vous trompez, c’était pour vous agacer un peu, soyez tranquille ; c’est d’une valse qu’il s’agit au contraire, d’une de ces jolies valses souriantes, légères, comme vous les aimez. Ecoutez comme elle se balance avec grâce et abandon ; c’est une délicieuse petite fée, respirez le parfum de ses cheveux et des fleurs de son corsage. Voyons, êtes-vous content ? vous ai-je trompé ? » Et le public d’applaudir, de crier bravo et de remercier avec transports le compositeur pour tout le plaisir qu’il lui a fait.

    Le premier morceau de la Circassienne est un chœur de soldats avec solos de ténor très franc et très habilement développé. Celui qui suit : « Bravo ! bravo ! » est mieux encore ; il finit d’une façon laconique dont la brusquerie même a provoqué les applaudissemens et un cri de bis général. Le thème de l’air d’Adolphe et Clara : « Que de peines dans la vie », chanté par Montaubry, m’a, je l’avoue, causé une pénible impression. Soit que l’accent de cette mélodie paraisse mélancolique, soit que les paroles seules éveillent des idées tristes, soit que ce souvenir de jeunesse serre le cœur, toujours est-il que je ne puis l’entendre sans songer aux temps qui ne sont plus, à des affections éteintes, à des beautés ridées, à des talens disparus, à des fleurs fanées, à la neige, aux frimas, à la solitude, au silence, à l’oubli. Il est vrai qu’en dernière analyse, ces idées éveillent aussi par compensation l’idée de la mort, de cette chère mort, si attentive, si fidèle, si utile, et qui nous débarrasse de tant d’imbéciles.

    Le chœur : « La belle fête qui s’apprête » est encore un morceau mélodieux et brillant. L’air d’Orsakoff :

Qu’on m’abhorre,
Qu’on me déteste,

a obtenu moins de succès ; il est néanmoins très caractérisé, et il finit d’une manière originale.

    Le trio suivant est d’un rhythme palpitant que la situation justifie, exige même, et on y remarque plusieurs charmans solos chantés en voix de femme par Montaubry avec beaucoup d’adresse et d’un très agréable effet.

    L’air d’Antonia demandant la grâce des soldats que le général vient condamner au knout est d’une adorable câlinerie ; la phrase « Si vous m’aimez » y est surtout ramenée avec un charme irrésistible. Montaubry chante toute cette partie avec tant de grâce féminine, qu’on regrette presque de lui voir, par intervalles, reprendre sa voix de ténor. Il y a des gens que ce charme-là révolte. Nous autres Occidentaux comprenons peu et mal les idées orientales. Des amis des auteurs et de l’acteur en ont même paru choqués. Ce qui prouve d’une façon nouvelle et inattendue que le vieux proverbe a raison : Les amis ne sont pas des Turcs.

    Le duo : « Tant de charmes et tant de grâces » contient encore de suaves mélodies. La phrase surtout :

Dites-moi comment vous faites,
Femmes de bien,

est d’une grâce exquise.

    Encore un air d’Olga d’une grande fraîcheur, puis un final où la voix de Laget en eunuque provoque un fou rire. Car il y a dans cet opéra un de ces êtres, dont Balzac a donné une si admirable définition : « Les bœufs, ma chère nièce, dit un des personnages du grand romancier, ne peuvent jamais être que les oncles des veaux. »

    Or c’est Laget qui chante ce rôle d’oncle dans la Circassienne, et chaque fois qu’il ouvre la bouche le public rit à se tordre ; ce qui prouve qu’à quelque chose le malheur est bon.

    Au second acte, nous avons un chœur syllabique de femmes d’un tour piquant après lequel l’oncle vient annoncer à ces dames que le Sultan leur donne une nouvelle compagne.

    L’air chanté par Zouboff (la Circassienne) en entrant : « Beautés radieuses », contient une cantilène jolie, mais moins originale que ce qui précède. On entend aussitôt après un duo plein de feu et très élégamment passionné entre Zouboff et Olga, quand le jeune officier a osé avouer à sa belle compagne qu’il n’est pas ce qu’un vain peuple pense. Le morceau d’ensemble qui succède à ce duo est d’un bon comique musical, et la voix de l’oncle contrastant par son timbre fêlé avec les voix de femmes, maintient l’hilarité à l’ancien diapason.

    On danse, et l’air de ballet n’est autre que la valse déjà entendue dans l’ouverture. Auber, disent quelques uns, a emprunté cette valse à son ballet de Marco Spada. Je l’ignore, mais elle est ici la bienvenue.

    Au troisième acte, il faut citer des couplets d’Olga chantés par Mlle Monrose avec une sûreté d’intonations remarquable, un grand air pour le même personnage dont l’andante est d’un style large et l’allegro vif et piquant, un duo dont l’ensemble final a beaucoup d’ardeur passionnée, un air agité de Zouboff et des couplets de Lanskoï : « Il aime trop ! » qu’on a fait répéter. Toutefois le thème de ces couplets m’a paru manquer de nouveauté et rappeler un peu trop une chansonnette célèbre il y a quarante ans :

Faut l’oublier, disait Colette,
L’infidèle a trahi sa foi.

    Ne faudrait-il pas avoir le diable au corps pour éviter ces inévitables réminiscences en écrivant le nombre énorme de morceaux de musique dont se compose aujourd’hui un opéra ? Avec une partition en trois actes écrite de nos jours, on en ferait une en cinq des maîtres anciens. N’oublions pas qu’ils venaient les premiers ou tout au moins les seconds, et que nous arrivons, nous, les centièmes. D’ailleurs nous ne savons plus aujourd’hui quelles étaient leurs réminiscences. J’en pourrais citer pourtant un bon nombre dont on s’étonnerait fort de me voir accuser les maîtres fétiches les plus sacrés. Bridoison n’a pas tout à fait tort : on est toujours le fils de quelqu’un.

    Montaubry, je le répète, est pleine de grâce dans le rôle de la Circassienne ; elle est plus élégant pourtant sous l’uniforme russe, et l’on conçoit que des cœurs de toute espèce palpitent pour elle et pour lui. Mlle Monrose a toute la distinction de la jeune fille russe de race ; elle s’est montrée cantatrice brillante dans un rôle qui exige peu de l’actrice. Barrielle, au contraire, a peu à chanter, mais il gronde, il menace, il tempête on ne peut mieux. C’est un parfait Oursakoff. Quant à Couderc, il a su, en grand acteur qu’il est, donner une physionomie animée et piquante au personnage un peu effacé de Lanskoï. Pour Couderc, il n’y a pas de petits rôles.

    Les chœurs ont chanté mieux que de coutume, et l’orchestre, dirigé avec le soin, le zèle et le talent que M. Tilmant montre partout dans l’accomplissement de sa tâche, plus difficile qu’on ne pense, a mérité les plus grands éloges. Tout le monde voulait faire fête à l’illustre compositeur. Après la chute du rideau, l’assemblée a redemandé à grands cris M. Auber qui s’est dit aussitôt : « Voici le moment de nous montrer, cachons-nous », et qui n’a eu garde de paraître.

Concerts.

    N’ayez pas peur, je n’en citerai qu’une douzaine, peut-être même beaucoup moins. Mais il faut absolument que je parle de la séance donnée dans le salon de Mme Erard par miss Mangold, une ravissante jeune Anglaise, élève de Henselt. Miss Mangold a des yeux de fauvette intimidée, elle s’approche pourtant du piano avec une douce assurance, et si elle ne s’en approchait pas, c’est le piano qui marcherait vers elle. Elle joue simplement et doucement la musique de son maître, voire même les compositions de Bach les plus compliquées ; le son qu’elle tire du piano est plutôt caressant que fort, et son jeu tend plutôt à toucher qu’à surprendre. Le public a fait à miss Mangold le plus flatteur accueil. La jeune virtuose, dit-on, doit très prochainement se faire entendre à la cour.

    Les Sociétés Armingaud et Jacquart, et Maurin et Chevillard, ont repris leurs intéressantes séances dans la salle Pleyel ; une foule élégante et payante se presse pour y assister. On ne peut disconvenir que le goût de la musique de chambre, de la musique sévère en général, ne se répande de plus en plus. La perfection toujours croissante de l’exécution des huit virtuoses qui forment ces deux Sociétés, leur zèle ardent, leurs études persévérantes, ont fini par agir sur l’intelligence musicale du public, à ce point qu’il écoute avec une attention passionnée des œuvres qui l’eussent endormi ou fait fuir il y a quatre ans à peine. Ajoutons que Mme Massart et Théodore Ritter prêtent le concours de leur beau talent aux deux Sociétés rivales, et ne contribuent pas peu à compléter l’attrait de ces auditions des chefs d’œuvre classiques. A l’une des dernières, Th. Ritter a exécuté d’une façon vraiment magistrale la superbe sonate en la bémol (œuvre 110) de Beethoven, qu’on connaissait à peine à Paris. Ce chef-d’œuvre a produit une impression profonde ; l’adagio si mélodieusement passionné, la fugue au milieu de laquelle le thème de l’adagio est si habilement ramené ont constamment tenu l’auditoire sous le charme et provoqué les plus vifs applaudissemens. Ritter est un jeune grand artiste dont le talent mûrit et dont la réputation grandit rapidement.

    Au Conservatoire, dimanche dernier, on a entendu, entre autres choses magnifiques, la scène des Scythes de l’Iphigénie en Tauride de Gluck, et le grand concerto de piano en mi bémol de Beethoven.

    Le fragment d’Iphigénie dans lequel Massol a chanté le récitatif et l’air de Thoas avec une ampleur de style et une puissance de voix des plus rares a bouleversé la salle, et un cri formidable de bis a obligé les exécutans à redire une seconde fois la scène tout entière. Massol comprend à merveille cette étonnante musique ; il dit surtout avec une grandeur sauvage parfaitement motivée ces premiers vers du récitatif :

Le ciel par d’éclatans miracles
A daigné s’expliquer à vous ;
Mes jours sont menacés par la voix des oracles
Si d’un seul étranger relégué parmi nous
Le sang échappe à leur courroux.

et mieux encore le fameux passage de l’air : « Tremble ! ton supplice s’apprête ! »

    M. Planté est l’un des jeunes pianistes de notre époque qui font le plus d’honneur à l’enseignement du Conservatoire de Paris. Il exécute d’un bout à l’autre ce beau concerto de Beethoven avec feu, souvent avec beaucoup de grâce et une entente complète du style de Beethoven. Voilà encore un pianiste musicien qui ne cherche son succès que dans l’interprétation fidèle et intelligente des chefs-d’œuvre et ne se livre à aucun des excès antiharmoniques et antirhythmiques dont les pianistes se rendent coupables si souvent. Il ne protége pas son auteur, il se met au contraire sous sa protection et s’efforce de s’en rendre digne. Il faut l’avouer, les malheureux amis de la musique respirent avec un bonheur inexprimable, dans cette petite salle du Conservatoire, en écoutant les belles productions de l’art pur exécutées par cet orchestre merveilleux.

Etudes sur le quatuor, par M. Sauzay.

    M. Sauzay, qui, lui aussi, fait partie de ce bel orchestre du Conservatoire, vient de publier un volume du plus grand intérêt pour les musiciens, dans lequel il analyse avec beaucoup de finesse, de tact et de bon goût les quatuors de Haydn, de Mozart et de Beethoven. L’étude de l’œuvre de ces trois maîtres est précédée d’une notice biographique sur chacun d’eux, où M. Sauzay a su réunir, à des détails curieux sur leur vie, un appréciation fort juste de leurs tendances, de leur génie et de l’influence qu’ils ont exercée sur le mouvement de l’art. On voit que cette étude a été faite avec amour, et que le quatuor est le genre de musique préféré par l’auteur.

    « Depuis le modeste quatuor d’amateurs, dit-il, jusqu’à la brillante interprétation qu’en sait faire l’artiste habile devant un nombreux auditoire qu’il charme et instruit, le plaisir du quatuor se présente sous des aspects et à des degrés bien différens. Disons cependant que la meilleure condition pour bien goûter ce genre de musique, c’est l’intimité dont le charme s’allie si bien au naturel et à la simplicité que les maîtres que nous citons ont su y garder. C’est l’intimité qui laisse à l’exécutant, avec la liberté du choix, l’abandon, l’inattendu, la spontanéité, l’oubli de soi-même pour l’œuvre. C’est elle encore qui permet de jouir sans arrière-pensée de certaines beautés où la science domine, et que l’on craindrait souvent de compromettre en présence d’un public trop nombreux.

    » Aussi est-ce surtout dans ces aimables réunions d’artistes et d’amateurs où le culte de l’art est traditionnel, dans ces réunions intimes composées d’amis choisis, habitués dès l’enfance à pratiquer le beau sous toutes ses formes, déjà initiés à Hadyn et à Mozart par Racine et Raphaël, à Beethoven par Shakspeare et Michel-Ange, d’esprits éclairés dont l’admiration sympathique touche et inspire l’exécutant, que se trouve sans contredit le vrai plaisir du quatuor et qu’il atteint sa plus complète expression. »

    Parmi les anecdotes semées par M. Sauzay dans ses trois biographies, nous remarquons celle-ci :

    « Nous tenons d’un témoin oculaire qu’il y avait six personnes dans l’orchestre payant le jour où Beethoven fit entendre pour la première fois sa Symphonie pastorale. L’une d’elles ayant applaudi, Beethoven quitta le pupitre où il dirigeait et s’approcha de la rampe pour saluer son auditeur. »

    J’ajouterai que cet auditeur intelligent qui, lors de mon voyage en Russie, m’a raconté le fait lui-même, était M. le comte Michel Wielhorski……..

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Six personnes à l’orchestre pour entendre la Symphonie pastorale ! …. une personne pour l’applaudir ! …. à Vienne !

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    Je recommande le livre de M. Sauzay non seulement aux musiciens qui aiment le quatuor, mais aux musiciens qui aiment toute musique sérieuse et appliquent leur esprit à en bien saisir les beautés.

    Lisez, leur dirai-je, et réfléchissez:

Nocturna versate manu, versate diurna,

et vous reconnaîtrez qu’en musique, quoi qu’on en dise, le beau n’est pas horrible, l’horrible n’est pas beau, et

Qu’il n’est point de degrés du médiocre au pire.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 10 juillet 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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