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Berlioz à Londres

Exeter Hall

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Berlioz et Exeter Hall

Berlioz dirige ses premiers concerts à Exeter Hall en 1852, et y dirige de nouveau en 1855. Mais peu après son arrivée à Londres en 1847 il commence à assister à des concerts dans cette salle – le 17 novembre 1847 il entend pour la première fois Elie de Mendelssohn (Correspondance Générale no. 1144, ci-après CG; Soirées de l’orchestre, 21ème soirée, repris du Journal des Débats, 31 mai 1851) et le 13 mars de l’année suivante il entend aussi pour la première fois sa Symphonie italienne (CG no. 1187). Le 7 avril 1852 il semble avoir entendu une exécution du Messie de Hændel (CG no. 1469bis, mais la datation est uncertaine); mais alors qu’il partage le goût anglais dans son admiration pour Mendelssohn, il reste rebelle à la musique de Hændel (voir par exemple CG nos. 1545, 1987, 1991, 2203, 2317).

1852

    La série de six concerts donnée par Berlioz à Exeter Hall en 1852 est l’une des plus importantes de toute sa carrière. Les programmes des concerts sont comme suit:

Premier concert (24 mars): (Ière partie) Mozart, Symphonie Jupiter (no. 41); air de Thoas (chanté par les basses du chœur) et ballet d’Iphigénie en Tauride de Gluck; Beethoven, Triple Concert (Silas, piano; Sivori, violon; Piatti, violoncelle); Weber, Ouverture Obéron (IIème partie) Berlioz, Roméo et Juliette, quatre premiers mouvements; Bottesini, Fantaisie pour contrebasse jouée par l’auteur; Rossini, Ouverture Guillaume Tell

Deuxième concert (14 avril): (Ière partie) Cherubini, Ouverture Anacreon; air d’Iphigénie en Tauride de Gluck (chanté par Alexander Reichardt); Bortniansky, Chant des Chérubins (arrangé par Berlioz); Henry Wylde, Concerto pour piano (Alexandre Billet, piano); F. Gambert, Liebeslied (chanté par Alexander Reichardt); Beethoven, 5ème symphonie (IIème partie) Mozart, Ouverture La Flûte Enchantée; Edwarde Loder, Cantate The Island of Calypso

Troisième concert (28 avril): (Ière partie) Mendelssohn, Ouverture La Grotte de Fingal; Berlioz, Roméo et Juliette, première partie; chœur et air d’Armide de Gluck; Weber, Konzertstück pour piano et orchestre (Mme Pleyel [née Camille Moke], piano) (IIème partie) Weber, Ouverture Euryanthe; Spontini, La Vestale acte II; Beethoven, Ouverture Egmont

Quatrième concert (12 mai): (Ière partie) Beethoven, Symphonie avec chœurs (no. 9) [dirigée par Berlioz] (IIème partie) [dirigée par Henry Wylde] Mendelssohn, Concerto pour piano en ré mineur (Mlle Clauss, piano); morceaux pour voix par Wylde et Hændel; Weber, Ouverture Der Freischütz; Mendelssohn, March nuptiale

Cinquième concert (28 mai): (Ière partie) Mendelssohn, Symphonie italienne (no. 4); Mercadante, Romanza; Silas, Concerto pour piano en ré mineur (Silas, piano); morceau pour voix par Henry Smart; Berlioz, Ouverture Les Francs-Juges (IIème partie) Mendelssohn, Concerto pour violon (Sivori, violon); Beethoven, Ouverture Leonore no. 2; air de Hændel; Weber, Invitation à la danse (instrumentation de Berlioz)

Sixième concert (9 juin): (Ière partie) Beethoven, Symphonie avec chœurs (IIème partie) Wylde, extraits d’une cantate; Berlioz, extraits des deux premières parties de la Damnation de Faust, y compris la Marche hongroise et le Ballet des Sylphes; Liszt, transcription de la Valse des patineurs du Prophète de Meyerbeer et Tarantelle des Soirées musicales de Rossini (Mme Pleyel, piano); Benedict, chœur; Weber, Ouverture Jubel

    La correspondance de Berlioz donne des récits détaillés de la plupart de ces concerts, à l’exception du deuxième et du cinquième. Le lendemain du premier concert il écrit à son ami Joseph d’Ortigue (CG no. 1461):

Je t’écris trois lignes pour que tu saches que j’ai obtenu hier soir un succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout comme compositeur et comme chef d’orchestre. Ce matin je lis dans le Times, le Morning Post, le Morning Herald, l’Advertiser et autres, des dithyrambes comme on n’en écrivit jamais sur moi. […]
La consternation est dans le camp de la vieille Société Philharmonique, Costa et Anderson, boivent leur bile à pleins verres. […]
Enfin sois content, tout va bien. J’ai un fameux orchestre et un admirable entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier il est à moitié fou de joie.
C’est un grand évènement pour l’art musical ici, et pour moi que ce succès. Les conséquences n’en sont guère douteuses, à ce que chacun dit. […]

    Quelques jours plus tard il écrit à Liszt (CG no. 1462, 29 mars): 

[…] Je viens d’avoir un grandissime succès à Exeter Hall, et cela à l’heure même où tu dirigeais à Weimar la seconde représentation de Benvenuto. La New Philharmonic Society a un orchestre immense et magnifique: 20 1ers violons, 18 seconds, etc... et tout cela marche comme un bon quatuor. […]

    Concernant le deuxième concert la seule information détaillée fournie par la correspondance est une lettre ouverte de Berlioz au compositeur Edward Loder de Manchester dans laquelle il s’excuse des insuffisances de l’exécution de la cantate The Island of Calypso; la lettre est publiée (en traduction anglaise) dans le journal The Musical World, mais l’original français est perdu (CG no. 1472, 15 avril).

    La documentation sur le troisième concert est beaucoup plus abondante. Une lettre du 20 avril au facteur d’instruments Pierre Érard, qui est établi à Londres à l’époque et dont la sœur a épousé Spontini, parle des répétitions pour des extraits de La Vestale, œuvre chère au cœur de Berlioz (CG no. 1473; Spontini est mort l’année précédente):

Je sors de la première répétition du fragment de la Vestale que nous exécutons à notre troisième concert d’Exeter Hall, mercredi prochain 28, à 8 heures.
Les musiciens sont dans un étonnement et une admiration qui ne peuvent se décrire. Et ils étaient venus avec les préjugés hostiles qu’une espèce de faction anti-spontinienne se plaisait à répandre à Londres depuis vingt-cinq ans. Je crois que je vais leur donner à tous une rude leçon. L’effet sera immense; nous avons cent vingt choristes, un orchestre colossal. Staudigl chante le Grand Prêtre, Mme Novello, Julia; pour Licinius, j’ai un jeune ténor allemand, Reichart, à qui j’apprends le rôle et qui ira.
Tâchez donc de venir avec Mme Spontini assister à ce triomphe vingt fois plus important que ceux obtenus sur le continent. Voir écraser une cabale qui dure depuis un quart de siècle! C’est une joie qui ne se trouve pas souvent. Venez! venez!

    Le même jour Berlioz invite Mme Spontini à venir de Paris (CG no. 1474bis [tome VIII]). Une semaine plus tard elle écrit pour annoncer à Berlioz son arrivée (CG no. 1476, 28 avril):

[…] Permettez-moi de vous offrir le bâton de commandement dont mon cher mari se servait pour diriger des œuvres de Gluck, de Mozart et les siennes. Comment pourrait-il être mieux placé que dans vos mains habiles?.. Ce soir, en dirigeant la Vestale, il vous rappellera encore plus vivement notre cher Spontini qui vous aimait tant, qui avait tant d’admiration pour vos ouvrages!… […]

    En l’occurrence, malgré le succès du concert, le résultat n’est pas celui espéré par Berlioz, comme il le dit à d’Ortigue le 30 avril (CG no. 1477; cf. 1478):

[…] Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde exécution des 4 premières parties de Roméo et Juliette. Tout a été rendu avec une verve, une finesse, et une intelligence inconnues dans ce pays-ci. L’orchestre à certains moments dépassait en puissance tout ce que j’ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m’avait moins satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais ailleurs… et croirais-tu que dans l’Introduction le solo du trombone a été interrompu, après sa troisième période, par une salve d’applaudissements.
Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j’aurais voulu te voir là pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le Daily News, qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui fut, jusqu’à présent fort de mes amis, mais qui depuis quelques années remplit la fonction de secrétaire de la vieille Société philharmonique. Inde irae). Il y a aussi Chorley dans l’Atheneum qui fait un peu le Scudo, parce qu’il n’a pas pu tirer de Beale le scudi qu’il demandait pour les traductions anglaises des œuvres nouvelles que nous exécutons. (Confidentiel!…) Mais cela ne gâte rien, le succès est général et je suis au cœur de la place. Je monte en ce moment la Symphonie avec chœurs de Beethoven qui jusqu’à présent n’a été qu’abîmée ici. Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à la Vestale, dont nous avons avant-hier exécuté grandement les plus beaux fragments? J’ai eu la faiblesse d’éprouver de ce lapsus judicii un crève-cœur inexprimable… comme si j’eusse ignoré qu’il n’y a rien de beau, ni de laid, ni de vrai, ni de faux pour tout le monde. Comme si l’intelligence de certaines œuvres de génie n’était pas nécessairement refusée à des peuples entiers…
Je suis presque honteux de réussir à ce point… Tout cela est entre nous. […]

    Une lettre du 12 mai à Gounod raconte plus longuement la réaction critique de Chorley à la musique de Berlioz et soulève en même temps la question délicate de la réaction de Mme Pleyel à la direction d’orchestre de Berlioz dans le Konzertstück de Weber (CG no. 1484):

[…] Je regrette beaucoup que Rocquemont soit allé vous mettre martel en tête au sujet de Chorley et bien plus encore que vous ayez écrit à ce dernier. Je ne sais ce qu’il a, mais quoi que ce soit je ne veux en rien trouver à redire à ce qu’il a écrit contre moi; c’est son droit de critique. Je l’ai vu chez lui peu de jours après mon arrivée; il m’a reçu très cordialement, m’a annoncé qu’il arrangerait sous peu un dîner d’amis auquel il m’invitait d’avance. Depuis lors il est tombé sur Roméo, sur la Société Philharmonique, sur son Chef d’orchestre; quand il m’aperçoit maintenant il m’évite etc. etc. De sorte que nous avons l’air d’être brouillés, à mon grand regret, et sans que de mon côté je sois le moins du monde fâché contre lui. Il disait dans l’Atheneum dernièrement que plus il entendait ma musique et moins il la comprenait, qu’il n’y trouvait rien etc. etc. C’est un malheur pour moi dont je me console en songeant que je le partage avec tous les artistes de quelque originalité et de quelque valeur. Aucun d’eux en effet n’a pu réunir tous les suffrages, en aucun temps, en aucun lieu. Vous le savez par vous-même. Mais quand Chorley vient dire avec aigreur que je n’ai pas bien conduit le Concerto de Weber joué par Mme Pleyel, il y a deux mille personnes qui pourraient attester l’exactitude, la verve et la finesse de l’exécution de ce chef-d’œuvre à notre 3ème Concert.
En admettant même, ce que j’admets tout à fait, que Chorley ait trouvé cette exécution mauvaise, il n’était pas absolument forcé d’en parler dans son article, et s’il eut eu la moindre bienveillance pour moi il eut gardé le silence à cet égard; ce que nous faisons en des circonstances même plus importantes que celle-là. Il y a donc quelque chose qui m’est inconnu et qui l’a aigri contre moi. Mais je ne chercherai pas à le savoir, et si vous voulez m’obliger beaucoup, vous ne lui parlerez plus rien à ce propos.
Heureusement toute la presse est extraordinairement chaleureuse en sens contraire et Chorley n’a que pour partenaire que M. Hogarth (un autre de mes anciens amis) vieillard très bon et très respectable mais qui malheureusement, se trouve aujourd’hui secrétaire de la vieille Société Philharmonique que nous battons en brèche (inde irae) et d’ailleurs ne comprend, au fond, absolument rien aux allures de la muse moderne.
Je dirige ce soir la Symphonie avec chœurs de Beethoven. Elle a toujours été éventrée ici; j’espère qu’elle marchera bien pour la 1ère fois. Nous avons fait cinq répétitions, c’est une grand affaire. […]

    Dix jours après le quatrième concert Berlioz écrit à d’Ortigue (CG no. 1488, 22 mai):

[…] Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes en effet, et les entrepreneurs perdent comme tous ceux de toutes les institutions musicales de Londres cette année. Mais ils savaient d’avance qu’il en serait ainsi; et ils en font si peu de mystère que dans le programme du dernier concert, Beale* a fait part au public de la dépense occasionnée par les répétitions de la Symphonie avec chœurs de Beethoven dépense qui a absorbé plus d’un tiers de la souscription (abonnement).
Néanmoins il considère ces frais comme des frais de 1er établissement et son intention est toujours de continuer l’an prochain, en se débarassant toutefois d’un individu intéressé dans l’entreprise et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.
La Symphonie avec chœurs qui n’avait jamais pu bien marcher ici a produit un effect miraculeux, et j’ai eu un succès de conducteur très grand. On m’a rappelé après la 1ère partie du concert. C’était un tel évènement, que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à notre honneur de cette œuvre terrible et merveilleuse. Dans la même soirée Melle Clauss a joué le Concerto en sol mineur de Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini admirables; on lui a fait répéter l’adagio. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la première pianiste-musicienne de l’époque, en dépit des intrigues de la Pleyel. Ne manque pas de parler de Melle Clauss et de la Symphonie de Beethoven dans ton prochain feuilleton. […]
*Cependant n’en dis rien aux Français.

    La rivalité entre Mlle Clauss et Mme Pleyel est mentionnée aussi dans une lettre du 7 juin à Liszt (CG no. 1491).

    Aucune lettre n’existe sur le cinquième concert. Deux jours après le sixième et dernier concert Berlioz écrit à sœur Adèle (CG no. 1493, 11 juin):

[…] Je suis dans tout l’enivrement d’un succès tel, qu’au dire des Anglais, on n’en a pas vu de pareil à Londres.
Notre dernier concert a été triomphal. Mes fragments de Faust ont été redemandés, répétés au milieu d’une tempête d’applaudissements, puis cet immense auditoire m’a rappelé je ne sais combien de fois, on m’a jeté des couronnes, et les vivats de l’orchestre des chœurs etc, et les journaux. Enfin une fureur. Hier j’ai voulu t’écrire, impossible. D’abord j’ai dormi la moitié de la journée, puis les visites ne m’ont pas laissé une minute de liberté. Aujourd’hui il en a été à peu près de même […].

    Puis le lendemain à d’Ortigue (CG no. 1495, cf. 1496):

Je ne t’écris que trois lignes pour te dire que notre dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant, une foule immense et une grosse recette. J’ai été rappelé quatre ou cinq fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des trépignements, les journaux anglais déclarent qu’on n’a pas d’exemple à Londres d’un succès musical de cette violence. Enfin c’est mirobolant. Après le Chœur des Sylphes on m’a jeté une couronne; il y a donc à ce succès lauriers comme disent les guerriers, chênes, et toutes les herbes de la St Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je reste encore quelques jours pourtant à moins que je me débarrasse plus tôt que je ne l’espère des dernières affaires, visites, dîners, lettres de remerciements, etc…
Pourtant ce séjour prolongé m’inquiète sous le rapport financier, j’ai tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s’y trouve maintenant, etc., que le luxe d’habiter Londres, quand je n’y ai plus rien à faire m’écraserait. A vrai dire, ce n’est pas tout à fait du luxe, car il m’est au fond désavantageux de quitter l’Angleterre au moment où j’aurai tant de choses à y voir venir.
Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n’avoir pu m’engager cette année pour diriger le Festival de sa Province, disait: C’est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est encore supérieur à M. Costa.
Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le chœur. Quelles belles voix de femmes! J’aurais voulu que tu entendisses la Symphonie avec chœurs de Beethoven que nous avons donnée pour la second fois mercredi dernier!… Vraiment l’ensemble de tout cela dans cette salle immense d’Exeter Hall était grandiose et imposant.
Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit laissée à remplir dans notre cher pays. […]

    Berlioz se souviendra longtemps de ses exécutions de la Symphonie avec chœurs (cf. CG no. 3287, en octobre 1867).

1853

     Après l’échec de Benvenuto Cellini à Covent Garden le 25 juin les amis de Berlioz à Londres et les musiciens de l’orchestre offrent d’organiser en son honneur un concert spécial à Exeter Hall en offrant leurs services gratuitement, mais le projet ne pourra être réalisé. L’épisode est mentionné dans les Mémoires de Berlioz (chapitre 59) et raconté en plus de détails dans plusieurs lettres (CG nos. 1612, 1613, 1615, 1616, 1619), comme par exemple celle-ci à Liszt le 10 juillet, juste après son retour à Paris (CG no. 1617):

[…] Les artistes de Covent-Garden et de la New Philharmonic Society ont voulu me donner à cette occasion une preuve de sympathie, en se réunissant au nombre de 220 pour organiser sans frais un immense concert à Exeter Hall; ils ont formé un comité et ouvert une souscription pour les billets du concert, qui bientôt s’est élevé à près de 200 £ (5000 fr), mais faute de pouvoir obtenir la salle d’Exeter-Hall à l’époque où le concert était possible, il a fallu renoncer à ce projet; les instrumentistes devant plus tard quitter Londres pour se rendre au Festival de Norwich. Alors les souscripteurs ont declaré ne vouloir pas reprendre leur argent et le Comité a décidé d’appliquer la somme à la publication de ma partition de Faust avec texte anglais. C’est une idée charmante et tout-à-fait artiste; elle eut été un protestation plus directe si le Comité eût voté la publication de Benvenuto au lieu de celle de Faust, mais on ne s’avise jamais de tout. […]

1855

    Au cours de sa visite en 1855, Berlioz donne encore deux concerts avec la New Philharmonic Society à Exeter Hall, le 13 juin et le 4 juillet. Le programme du premier concert comprend: (Ière partie) Henry Leslie, Ouverture The Templar; Mozart, Symphonie en sol mineur (no. 40); airs de Rossini et de Mozart; Beethoven, Concerto pour piano no. 5 en mi bémol (Mme Oury, piano) (IIème partie) Berlioz, Roméo et Juliette, extraits; air de Mozart; Venzano, Valse; Mozart, Ouverture La Flûte Enchantée.

    Deux lettres de Berlioz donnent un récit détaillé du premier concert, la première le lendemain du concert au critique Pier Angelo Fiorentino à Paris (CG no. 1980):

Hier a eu lieu à Exeter Hall mon premier concert de la New Philharmonic Society. J’ai donné seulement trois morceaux de Roméo et Juliette au milieu d’un immense programme (un programme anglais). On m’a fait un accueil étourdissant, et malgré une foule d’incorrections d’exécution l’effet de mes morceaux a été tout à fait stupendous. La scène instrumentale de la Fête chez Capulet a littéralement enlevé le public et, pour la première fois que cette symphonie existe, bissée avec des furies de cris et d’applaudissements à donner le vertige. Il faut dire aussi qu’elle ne fut jamais rendue dans son ensemble avec un pareil élan. Cet immense orchestre avec ses 44 violons (etc) semblait ivre de verve.
Le Morning Herald, rédigé par quelqu’un à moi tout à fait inconnu, constate que le morceau a été encored with the most vociferate enthusiasm.
Le Morning Post, rédigé par un de mes plus chauds partisans [Howard Glover], annonce un article qu’il n’a pas eu le temps d’écrire, et déclare que jamais jusqu’à présent je n’obtins un pareil succès en Angleterre. Davison n’a pas pu faire imprimer cette nuit son article, et je ne l’ai pas pu voir lui-même. Seulement je sais qu’il s’est montré dans la salle d’une extrême chaleur. Donc, tout va bien. La prochaine fois nous donnerons Harold avec l’alto solo joué par Ernst. On me demande avec insistance L’Enfance du Christ, mais je n’ai pas de chanteurs, et la traduction anglaise n’est pas achevée. […]
P.S. Il y avait dans ce programme la symphonie en sol mineur de Mozart [no. 40], une ouverture de M. Leslie [The Templar], trois morceaux chantés par M. et Mme Gassier (cette dernière a été très applaudie) et le Concerto de Piano en mi b de Beethoven [no. 5] joué par Mme Oury, etc, etc.

    La deuxième lettre, deux jours plus tard, est adressée à Gaetano Belloni, l’agent de Liszt à Paris (CG no. 1981):

[…] Le concert de mercredi dernier a été d’une ardeur exceptionnelle; je veux dire que le public s’est montré à mon égard d’une chaleur bienveillante à nulle autre pareille; car l’exécution a beaucoup souffert de l’absence des premiers sujets de l’orchestre qui avaient été engagés ailleurs et s’étaient fait remplacer par des médiocrités. Néanmoins l’ensemble a été satisfaisant pour tout ce qui n’était pas de ma composition. Mozart ni Beethoven n’ont rien eu à souffrir. En outre mon morceau de la Fête chez Capulet a été rendu avec une telle verve, une si incroyable inspiration, qu’on l’a bissé (pour la 1ère fois depuis qu’il existe) au milieu de cris et d’applaudissements dont vous ne vous faites pas d’idées à Paris.
Cette immense salle d’Exeter Hall en était bouleversée.
Il n’y a encore eu qu’un article (excellent) dans le Morning Herald et la constation d’un succès sans précédent pour moi dans le Morning Post. Davison m’écrit que son article du Times n’a pu passer à cause des nouvelles de Crimée et m’engage à lire le Musical World que je n’ai pas encore lu. […]

    Dans un lettre du 7 juin, quelques jours avant le concert, Berlioz raconte avoir rencontré le compositeur amateur Henry Leslie dans Regent Street, qui lui dit: ‘Je suis enchanté de vous rencontrer M. Berlioz, je voulais aller chez vous pour savoir pourquoi je ne comprends absolument rien à votre musique…’ (CG no. 1976).

    Wagner, qui est à Londres en même temps que Berlioz, assiste à ce concert (il est engagé pour diriger les concerts de la Royal Philharmonic Society que Berlioz n’a pu accepter). Il est intéressant de comparer sa réaction à ce concert dans sa correspondance et dans son autobiographie avec le récit de Berlioz.

    Il n’existe pas de récit détaillé du deuxième concert de la plume de Berlioz (voir CG nos. 1991, 1999). Le long programme est le suivant. 1ère partie: Marche d’Athalie de Mendelssohn; Cavatine des Brides of Venice de Benedict; Concerto pour piano de Henselt (Klindworth, soliste); Cantate Tam O’Shanter de Glover; Mendelssohn, 1ère symphonie; Beethoven, Ouverture de Fidelio. La 2ème partie comprend Harold en Italie de Berlioz (Ernst, alto solo), des airs du Prophète de Meyerbeer et de Rossini, et conclut avec l’ouverture Abellino de Praeger. Meyerbeer assiste au concert (Ganz [1913], p. 138). Ce sera le dernier concert jamais dirigé par Berlioz à Exeter Hall.

Exeter Hall et son histoire

Exeter Hall est construit entre 1829 et 1831 sur le site de Exeter Exchange, bâtiment du 17ème siècle de l’époque des souverains William et Mary construit sur le site des jardins de Exeter House, résidence urbaine des Évêques (ou Comtes) d’Exeter. Exeter Hall est bâti dans l’intention de fournir un local adapté aux réunions d’institutions religieuses et charitables, qui auparavant avaient lieu dans des salles de banquets et des tavernes. Il ouvre le 29 mars 1831. Bien que construit d’abord à des fins religieuses et charitables, la musique y trouve aussi sa place. En 1834 la Sacred Harmonic Society donne des concerts dans la plus petite de ses deux salles, et après l’établissement de classes de chant dans la salle en 1841 la décennie de 1840 à 1850 voit une série de concerts populaires le mercredi, avec au programme des symphonies de Haydn et de Mozart. La New Philharmonic Society, fondée en 1852, y donne ses premiers concerts sous la direction de Berlioz.

La grande salle est de vastes dimensions – elle peut contenir 3,000 personnes, et est la plus grande salle de concert disponible à Londres à l’époque, comme Berlioz le constate (CG no. 1451). À son avis elle est même trop grande (CG no. 1449), et sa préfèrence va d’ordinaire à des salles plus petites dont l’acoustique est plus favorable, comme celle de Conservatoire à Paris. D’un autre côté les concerts donnés à Exeter Hall avec des effectifs imposants peuvent revêtir une certaine grandeur et solennité, ce qui sera le cas avec plusieurs concerts donnés par Berlioz dans cette salle (CG nos. 1492, 1495, 1496, 1542, 1981).

En 1882 le bâtiment, qui a cessé d’être rentable comme salle de concert – ses dimensions la rendent difficile à remplir – est vendu à la Young Men’s Christian Association et pour finir démoli en 1907. Sur son emplacement on construit l’actuel Strand Palace Hotel.

(Pour en savoir plus sur Exeter Hall voyez notre source: Elkin, 1955.)

Exeter Hall en images

Les photos modernes reproduites sur cette page ont été prises par Michel Austin en 2001; toutes les autres images ont été reproduites d’après des gravures, cartes postales et livres (Ganz, Carse et Elkin) dans notre collection. © Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

Le bâtiment actuel sur l’emplacement d’Exeter Hall (Strand Palace Hotel) en 2001

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Le même bâtiment de l’angle opposé

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Cette carte postale date de 1905.

Exeter Hall au 19ème siècle

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L’entrée principale d’Exeter Hall au 19ème siècle

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L’entrée principale d’Exeter Hall sur le Strand était étroite mais haute. Le portail était flanqué de deux colonnes corinthiennes au-dessus desquelles était gravé en caractères grec le mot Philadelphion [amour fraternel]. Un escalier de pierre menait du trottoir à la Grande Salle.

L’entrée principale d’Exeter Hall en 1843

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Cette gravure fut publiée dans The Illustrated London News.

Exeter Hall en 1840 – la Grande Salle

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La Grande Salle mesurait environ 42m de longueur, 27.4m de largeur et 14.6m de hauteur; elle était éclairée par dix-huit grandes fenêtres et pouvait accueillir 3000 personnes sur le parterre et 500 sur l’estrade. Sous la Grande Salle s’en trouvait une autre plus petite.

Exeter Hall en 1848 – la Grande Salle

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La grande rencontre anti-esclavagiste, 1841

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© Michel Austin et Monir Tayeb pour toutes les images et informations sur cette page.

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