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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 3 JANVIER 1861 [p. 1-2].


Théâtre de l’Opéra-Comique.

1re représentation de Barkouf, opéra-bouffon en trois actes, de MM. Scribe et Boisseaux, musique de M. Jacques Offenbach.

    Un acteur de province, ayant un soir manqué de respect au public, fut contraint par le parterre de s’agenouiller sur la scène et de faire des excuses à l’assemblée. « Messieurs, dit-il d’une voix lamentable, je n’ai jamais senti aussi vivement qu’aujourd’hui la bassesse de mon état… » Aussitôt le parterre de rire, de lui couper la parole par des applaudissemens et de le renvoyer absous.

    Je ne demande pas qu’on m’applaudisse, mais je serais bien heureux qu’on vînt m’interrompre au milieu du récit que je vais commencer.

    Il s’agit d’une farce qu’on vient de faire aux Parisiens, et dont l’action se passe à Lahore.

    Le peuple encombre une place de cette grande ville indienne, et hurle, et crie, et glapit, et court, et s’agite, puis il sort. Puis il rentre et recommence à courir, à s’agiter, à hurler, à crier, à glapir et à sortir. On casse des vitres (y a-t-il beaucoup de vitres aux maisons de Lahore ???), on dévalise une charrette d’oranges ; on jette ces fruits excellens à la tête du grand-vizir.

    Alors survient le Grand-Mogol, qui, à tout ce qu’on lui dit du côté droit (personne ne lui parlant en face), répond d’une voix d’ogre affamé : « Très bien ! » et « Assez » à tout ce qu’on lui dit du côté gauche. Sa Hautesse est courroucée des désordres commis par la populace dans les rues de sa capitale, et, pour punir les mutins, décide que le gouverneur de Lahore sera désormais un chien nommé Barkouf, dogue que Sa Hautesse honore de son affection et de sa confiance. Ce chien, digne d’ailleurs d’un si haut rang, et grave et sérieux comme un dogue de Venise, appartenait naguère à Maïma, jeune marchande d’oranges, qui possédait en outre un amoureux. Or, en un triste jour, le dogue et l’amoureux disparurent à la fois, sans que l’un emportât l’autre. Le chien fut volé et offert par le voleur au Grand-Mogol, qui fit de lui son ami intime ; l’amoureux s’engagea dans les gardes de Sa Hautesse et inspira une passion à la fille du grand-vizir, laide vieille qui en fit son chien. Voici donc Barkouf governeur de Lahore. Pourquoi pas ? le cheval de Caligula fut bien consul, et nous voyons bien remplir certaines fonctions importantes par certains hommes inférieurs en intelligence à certains chiens et à certains chevaux !

    Après l’installation du nouveau gouverneur, le Grand-Mogol est parti pour aller réprimer une révolte dans l’intérieur du pays, et n’a pas manqué, en partant, de promettre le supplice du pal à quiconque désobéirait à Barkouf ou aurait seulement le malheur de lui déplaire.

    Le grand-vizir veut marier sa vieille fille au jeune soldat dont j’ai parlé. Pour que la cérémonie puisse se faire, il faut, avant tout, l’agrément du gouverneur. Un des eunuques du vizir, étant allé demander l’autorisation de sa canine excellence, a failli être dévoré. Barkouf ne voit pas ce mariage d’un bon œil. Que faire alors ? Tout demeure suspendu. Or, voici venir la petite marchande d’oranges ; elle a appris l’élévation de son chien ; elle l’aime toujours ; elle veut le revoir. Bien plus, elle promet au vizir d’obtenir de Barkouf l’application de sa patte sur le contrat de mariage, et de rendre par là possible cette union tant désirée. « Malheureuse ! dit le vizir, tu le veux ? j’y consens ; mais de toi le gouverneur ne fera qu’une gueulée. Va donc ! » Elle va, elle entre dans la coulisse où se trouve l’appartement du gouverneur, et, chose étonnante ! Barkouf, qui déjà plusieurs fois dans cette même coulisse s’est permis d’aboyer comme un homme quand il n’était pas content (car c’est un chien qui imite l’homme), ne dit rien, se couche à plat ventre devant Maïma et la mange de caresses. L’eunuque, de la scène, voit ce tableau, et nous le décrit d’une façon fort dramatique. N’est-ce pas charmant ? Aussitôt Maïma, qui n’a pris que le temps de faire signer à Barkouf le permis de mariage, de tirer amicalement les oreilles à Son Excellence et de lui chanter une petite chanson que le chien admirait beaucoup (il y a des chansons pour tous les goûts), revient et remet au vizir étonné le papier signé et pattaraphé qu’il désirait. « Oh ! mais, s’il en est ainsi, dit le vizir, il faut que cette marchange d’oranges soit élevée à la dignité de secrétaire intime de S. Exc., puisque le gouverneur l’aime et qu’elle comprend sa langue, et qu’elle saisit les moindres nuances de sa conversation, soit qu’il fasse : Krrrr ! en montrant les dents, soit qu’il prononce : Ouah ! ouah ! ou bien : Ouao ! ouao ! en ouvrant la gueule. » Aussitôt dit, aussitôt fait, Maïma est installée secrétaire interprète du gouverneur.

    Le mariage projeté se célèbre. Mais au moment où les mariés reviennent de la mosquée, Maïma pousse un petit cri très aigu en reconnaissant dans l’époux son amant, qui s’était envolé le jour où Barkouf fut volé. Que fait la malicieuse enfant ? Elle n’a pas empêché, elle a même fait s’accomplir le mariage, il est vrai, mais elle l’empêchera de se consommer. « Il faut la permission de Barkouf, dit-elle au vizir, pour que votre gendre puisse emmener sa femme, je vais la lui demander. » Elle rentre dans le chenil du gouverneur ; à un signe qu’elle lui fait, Son Excellence ouvre la gueule, fait : « Ouah ! ouah ! Krrrr ! » « Impossible, s’écrie Maïma en rentrant, le gouverneur ne veut pas que votre gendre emmène sa femme, et, de plus, il m’a dit qu’il le voulait pour garde du corps. Le marié doit donc prendre son poste à l’instant même et ne quitter Son Excellence ni jour ni nuit. — Mais pourtant !… — Je ne puis pas me passer de mon mari ! — Ah bien ! avisez-vous de désobéir, et vous verrez de quelle longueur seront les pals sur lesquels vous serez tous priés de vous asseoir ? » N’est-ce pas joli ?

    Tout le monde, excepté les mariés, admire la sagesse du gouverneur, qui d’ailleurs, ayant remis leur peine à une quantité de malfaiteurs, a pour lui l’enthousiasme de la canaille.

    Sa popularité finit par inquiéter le grand-vizir. Celui-ci se met alors à la tête d’un complot pour renverser la nouvelle puissance. On empoisonnera Barkouf. Voici l’heure du dîner de S. Exc., on apporte des plats couverts ; puis une grande coupe, S. Exc. a demandé à boire. Maïma, qui a tout deviné, préside au festin. « S. Exc. a trouvé si bonne sa boisson, dit-elle en revenant de la salle à manger, qu’elle me charge d’inviter le grand vizir et ses amis à boire à sa santé une coupe de son vin. « Allah ! allah ! » (Les Indiens disent-ils Allah ? Oui, comme les Français disent God !) Allah ! donc, c’est le vin empoisonné. Quel embarras ! le vin est versé, il faut le boire ! quand de grands cris se font entendre ; les Tartares envahissent la ville. Aux armes !… Cette diversion sauve la vie aux conspirateurs. Sur ces entrefaites le Grand-Mogol revient de son expédition dans l’intérieur des terres ; sa présence a suffi pour apaiser la sédition. Il apprend la sage administration et la popularité de Barkouf. « Oh ! oh ! dit le Grand-Mogol, il faut destituer ce fonctionnaire, puisque le peuple est heureux ; je n’entends pas cela, le peuple s’y accoutumerait. » On revient du combat contre les Tartares. Grande victoire ! Mais, hélas ! le vaillant gouverneur s’étant élancé au premier rang est tombé percé de coups. « Très bien ! hurle le Grand-Mogol. — Astre de lumière, que devons-nous faire ? — Assez ! j’ordonne que la jeune Maïma succède à Barkouf ; puisqu’elle comprenait si bien sa langue, elle doit être l’héritière de sa sagesse. Qu’elle soit donc gouverneuse et se choisisse un secrétaire ! » Maïma accepte. Pour son premier acte administratif elle casse le mariage de la fille du grand-vizir avec le jeune soldat, et prend aussitôt celui-ci pour secrétaire intime, en lui imposant son cœur et sa main ; et tout le monde enchanté d’aboyer le chœur final.

    Cet opéra appartient évidemment au genre en honneur, dit-on, dans ces théâtres que je ne puis nommer ; mais quelle nécessité de le faire représenter à l’Opéra-Comique, devant un public qui, n’étant pas préparé à ce genre spécial, ne pouvait qu’en être choqué ? Cela n’a pas paru drôle du tout ; beaucoup de gens se sont indignés, d’autres riaient, il est vrai, mais de l’idée qu’on avait eue que cela pouvait les faire rire. Quelques uns sont demeurés stupides, ceux-là bondissaient de fureur. Je n’ai jamais vu le foyer de l’Opéra-Comique dans un pareil état. Les mots pleuvaient comme grêle.

    Il est vrai que la musique était pour beaucoup dans les causes de cette exaspération. Le public est assez disposé en effet à admettre tous les genres de musique, même le genre ennuyeux ; il admettrait donc volontiers à l’Opéra-Comique le genre des théâtres qu’on ne peut nommer, à la condition pour ce genre trivial, dit-on, bas, grimaçant, assure-t-on (je n’en parle que par ouï-dire, je ne le connais pas, je ne le connaîtrai jamais), à la condition, dis-je, pour cette espèce de genre, de l’amuser et de lui faire éprouver, dans n’importe quelle partie du corps, ces secrètes titillations qui, pour beaucoup de gens, sont le seul charme de la musique. Mais il n’admettra jamais, ce brave Shahabaham de public, sous aucun prétexte, qu’on lui déchire l’oreille, qu’on lui agace les dents et le système nerveux par des discordances. Et c’est ce qui est arrivé à cette représentation de Barkouf. Sans se rendre compte des causes de leur malaise, les auditeurs non musiciens étaient inquiets, épouvantés ; ils semblaient dire : « Que se passe-t-il donc ? Que va-t-il nous arriver ? A-t-on l’intention de nous faire du mal ? »

    Les auditeurs qui savent la musique s’écriaient : Ah çà, le compositeur perd-il la tête ? qu’est-ce que ces harmonies qui ne vont pas avec le chant ? qu’est-ce que cette enragée pédale intermédiaire qui sonne la dominante brodée (jolie broderie) par la sixte mineure et indique le mode mineur, pendant que le reste de l’orchestre joue dans le mode majeur ? Tout cela se peut faire sans doute, mais avec art, et ici cela est présenté avec un laisser-aller, avec une ignorance du danger dont on n’a jamais vu d’exemple. Cela fait penser à cet enfant qui portait un pétard à sa bouche et voulait le fumer comme un cigare. Ou bien, à l’exemple d’autres musiciens persuadés que l’horrible est beau, le compositeur croit-il que l’horrible soit comique, amusant, jovial ? — « C’est le style du genre, dira-t-il, acceptez-le, c’est pour vous divertir ! Prenez, Monsieur, il est benin ! benin ! » — Merci ! vous mettez des lames de rasoir  dans la poche de mon habit au moment où j’y porte la main ; vous me présentez un siége et me le retirez quand je vais m’asseoir, ou, mieux encore, vous l’avez armé de dards qui me blessent cruellement quand je m’assieds ; vous coupez du crin dans mon lit, vous me lancez un jet d’encre par le trou de la serrure de ma chambre, et vous venez me dire ensuite : « C’est pour rire ! C’est drôle ! Ah ! la bonne plaisanterie ! Il faut bien s’amuser un peu ! On ne peut pas être toujours sérieux ! »

    J’aimerais mieux loger chez un croque-mort que chez un hôte aussi facétieux.

    Décidément il y a quelque chose de détraqué dans la cervelle de certains musiciens. Le vent qui souffle à travers l’Allemagne les a rendus fous…

    Les temps sont-ils proches ? De quel Messie alors l’auteur de Barkouf est-il le Jean-Baptiste ?

    ………………………………………………………..

    Des morceaux tels que les couplets de Maïma : « Ici, Barkouf ! » et ceux que chante Berthelier : « Je grimpais, je rampais », et celui où les personnages répètent tant et tant :

Allah ! prends aujourd’hui
Pitié de mon ennui !

paraîtraient amusans et d’un tour mélodique heureux, s’ils n’étaient pas aussi étrangement accompagnés. Dans plusieurs passages, en se plaçant même au point de vue de l’auteur, il semble que le but qu’il se propose soit dépassé, par la rapidité excessive avec laquelle il fait se succéder les notes ou les syllabes. A la fin de l’ouverture, par exemple, les violons exécutent un long trait d’une vélocité folle et d’où ne résulte plus qu’une sorte de bourdonnement comparable à celui que produiraient des guêpes enfermées dans un bocal. Dans le final du second acte et ailleurs le rôle de Bethelier contient des phrases syllabiques dont le débit est d’une telle précipitation qu’elles pourraient être chantées en malais, en tagal, en japonais : on n’en entend pas un mot. Or, si les paroles sont là un élément essentiel du comique, comment rire de ce qu’on ne peut entendre ni comprendre ? Je viens de citer le final du second acte. Il est d’un grand développement, est composé de telles formes mélodiques, de tels rhythmes enchaînés par de telles modulations, et accompagnés d’un tel orchestre que, de l’aveu de tout le monde, c’est le morceau le plus grave de la partition. — Vous n’aimez pas le genre bouffe, me direz-vous. — J’aime le genre comique, spirituel, piquant. D’ailleurs ce n’est pas la question ; il ne s’agit ici que de l’élément constitutif de la musique, de la matière musicale proprement dite. Rossini, lui aussi, a traité de ces sujets que vous appelez bouffes ; et son Pappatacci, et son poëte de Mathilde de Shabran, et son Turco in Italia, et tant d’autres personnages qui débitent de plates bêtises, dont le compositeur n’est pas responsable, ne les disent pas moins en langage musical.

    Qu’y a-t-il donc dans l’orchestre ? demande au foyer un des auditeurs effarouchés de ce final terrible, inouï. Jamais on n’entendit une sonorité pareille. — Il y a, répond un passant qui avait entendu la question, ce que Polichinelle se met dans la bouche pour se donner une voix bouffe, il y a une pratique. — C’est peut-être, dit un autre, le diapason de la police qui est la cause du mal. Les instrumens ne sont pas encore tous faux. L’orchestre n’y est pas accoutumé ; ce diapason l’exaspère. — Non, non, réplique un troisième, cela tient à ce que la plupart des violonistes jouent ce soir sur des Charivarius. Etc., etc., etc.

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    Le malheur a frappé les trois cantatrices qui se sont succédé dans les études du rôle de Maïma : d’abord Mme Ugalde, elle est tombée malade ; ensuite Mlle Saint-Urbain, elle est tombée malade ; et enfin Mlle Marimon, qui, s’étant bien portée jusqu’à la veille de la représentation, a….. continué de se bien porter et à joué le rôle.

    Disons qu’elle en a chanté plusieurs parties assez heureusement. Elle montre dans certains passages une vocalisation agile et gracieuse. Dans l’un, elle lance une gamme ascendante aboutissant au mi ou au fa aigu, qu’on a beaucoup applaudie. Berthelier et Sainte-Foy, contre leur ordinaire, sont peu comiques. J’ai dit tout à l’heure que Barkouf aboyait comme un homme ; cela tient, vous l’avez peut-être deviné, à ce que c’était un homme qui aboyait le rôle du chien. Peut-on faire descendre un artiste jusqu’à un tel emploi ? On ne l’eût pas souffert au temps où l’Opéra-Comique était dirigé par M. Cerfbeer.

    Oui, rions, faisons des calembours ; nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons ! L’art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l’élever à une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. Voler far un paladina. Ioc ! Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc ! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da ! Puis Mme Jourdain, la raison publique, viendra quand il n’en sera plus temps s’écrier : Hélas ! mon Dieu, il est devenu fou.

    Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des éclairs d’intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons encore à Paris des concerts où l’on fait de la musique ; nous avons des virtuoses qui comprennent les chefs-d’œuvre et les exécutent dignement ; des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits la tête la première… Mais ces concerts, ces virtuoses, ces auditeurs sont si rares…. N’importe, citons les au moins et rendons-leur justice, si inutile qu’elle soit.

Musique.

    Dans un salon dernièrement nous avons entendu un trio pour violon et basse d’un style très noble, ferme, clair et élégant, et une berceuse pour piano et violon de la plus suave mélodie. Ces deux œuvres sont dues à la plume de M. Damke [sic], compositeur allemand qui longtemps habita la Russie, et qui s’est fixé à Paris, où il enseigne ce qu’il sait parfaitement, la composition musicale. M. Damke est un véritable grand musicien, un artiste, et le vent qui souffle à travers l’Allemagne a été sans force contre lui.

    Dans la même soirée, Stephen Heller, qu’on entend si rarement, nous a rendu quelques une de ces charmantes compositions qu’il écrivit il y a quinze ou vingt ans pour piano et violon en collaboration avec Ernst, et qui brillent surtout par leur grâce piquante et par une sorte d’humour dont la musique instrumentale offre de bien rares exemples.

    Un peu plus tard, un soir qu’il faisait un temps à ne pas mettre dehors un gouverneur de Lahore, quelques personnes se taisaient autour d’un feu très animé. On songeait à la maladie dont l’art musical est en ce moment atteint, aux étranges médecins qu’on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son épitaphe… quand quelqu’un s’avisa de se mettre aux pieds de Mme Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en fa mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière qu’on lui adressait, et bientôt toute l’assistance entra sous le charme terrible et sublime de cette œuvre incomparable. En écoutant cette musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d’admiration en présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent l’œuvre de Beethoven ; œuvre plus grande que ses plus grandes symphonies, plus grande que tout ce qu’il a fait, supérieure en conséquence à tout ce que l’art musical a jamais produit.

    Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait haletante au piano, et nous pressions ses mains devenus froides, et l’on se taisait… Que dire ? Et nous formions dans ce salon, perdu au centre de Paris, où l’antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe comparable à celui du tableau du Décaméron, où l’on voit des cavaliers et de belles jeunes femmes respirant l’air embaumé d’une villa délicieuse, pendant qu’à l’entour de cette oasis Florence est dévastée par la peste noire.

    Nous avons assisté quelques jours après au concert donné par Joseph Wieniawski dans le salon de Pleyel. Ce jeune artiste a fait de grands progrès, tant comme compositeur que comme pianiste. Son jeu est maintenant plus nuancé, il ne croit plus, comme il semblait le croire il y a quelques années, que la force du son, la rudesse de l’attaque soient en tout cas des qualités et les seules dont les pianistes du présent doivent se préoccuper. Il possède un doigté savant ; c’est un pianiste de race.

    La sonate qu’il vient de composer contient de très beaux passages, dans l’adagio surtout ; le scherzo est plein d’ingénieux caprices, et malgré les grands développemens de toute l’œuvre, on l’écoute d’un bout à l’autre avec un intérêt qui ne s’affaiblit pas un instant. Un auditoire nombreux et brillant assistait à ce concert et a prodigué au virtuose les applaudissemens les mieux mérités.

    J’ai là une multitude de publications nouvelles que je voudrais bien pouvoir toutes signaler à l’attention publique, les unes comme agréables, d’autres comme des choses vulgaires, quelques unes enfin comme des vilenies devant lesquelles on ne s’arrête pas ; mais la nomenclature de ces dernières me conduirait trop loin. Je me bornerai seulement à citer les six prières de M. Armingaud, morceaux écrits par un musicien véritable et pour des musiciens. Ces prières sont toutes d’une expression juste et exemptes des vulgarités si chères à la muse parisienne. Les harmonies en sont riches, variées, quelquefois seulement un peu trop recherchées, eu égard à la nature du sujet, qui comporterait soit une plus grande largeur, soit plus de simplicité dans les accords.

    Je citerai encore, pour les amateurs désireux de connaître les étrennes lyriques de l’année 1861, les primes offertes par le journal le Ménestrel et par la France musicale à leurs abonnés ; la partition illustrée de Sémiramis, celle des Saisons, les Tablettes du Pianiste et du Chanteur, la partition des Rosières d’Hérold, l’album de danse, où se trouve le curieux quadrille d’Arban, intitulé les Français en Chine ; l’album de piano de Lefébure-Wély ; la partition splendidement publiée du Pierre de Médicis du prince Poniatowski ; et les Perles d’ivoire offertes à ses abonnés par le nouveau journal, l’Art musical, et les Heures de rêveries, de M. Gastinel. Voyez et choisissez ; ou plutôt, prenez tout, le danger n’est pas là ; il n’y a point là dedans de discordances, c’est de la musique pour l’oreille.

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 20 juillet 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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