MOSCOu

 

    Berlioz a fait deux séjours à Moscou, en avril 1847 et en janvier 1868. Dans les deux cas il avait été invité à donner des concerts à St Pétersbourg, mais pendant son séjour on l’avait persuadé d’aller aussi à Moscou. Les deux séjours diffèrent sous plusieurs rapports, et nous avons par conséquent organisé cette page en deux parties:

Premier voyage: 1847

Deuxième voyage: 1868

Note: les dates sont données ci-dessous selon le calendrier grégorien, qui était en avance de 12 jours par rapport au calendrier julien toujours en usage en Russie; pour l’équivalent julien on se reportera à la chronologie.

Premier voyage: 1847

    Berlioz est reçu avec enthousiasme et empressement à St Pétersbourg; le séjour à Moscou lui pose plus de problèmes. Il n’y donnera qu’un seul concert, dans la Salle de la Noblesse, vers le 10 avril. Au chapitre 55 des Mémoires il raconte avec humour les difficultés auxquelles il dut faire face pour donner son concert dans la salle, la seule convenable:

La salle de l’assemblée de la noblesse pouvait seule convenir pour donner mon concert. Voulant en obtenir la disposition, je me fais conduire chez le grand maréchal du palais de l’assemblée, respectable vieillard de quatre-vingts ans, et lui expose l’objet de ma visite.

     « — De quel instrument jouez-vous? me dit-il tout d’abord. 
     — Je ne joue d’aucun instrument. 
     — En ce cas, comment vous y prenez-vous pour donner un concert? 
     — Je fais exécuter mes compositions et je dirige l’orchestre. 
     — Ah! ah! voilà qui est original; je n’ai jamais entendu parler de concerts semblables. Je vous prêterai volontiers notre grande salle; mais, comme vous le savez sans doute, tout artiste à qui nous permettons d’en disposer doit, en retour, s’y faire entendre, après son concert, à l’une des réunions privées de la noblesse. 
     — L’assemblée a donc un orchestre qu’elle mettra à mes ordres pour exécuter ma musique? 
     — Point du tout. 
     — Pourtant, comment la faire entendre? On n’exige pas sans doute que je dépense trois mille francs pour payer les musiciens nécessaires à l’exécution d’une de mes symphonies dans le concert privé de l’assemblée? Ce serait un loyer de salle bien cher. 
     — Alors je suis fâché, monsieur, de vous refuser; je ne puis faire autrement.» » 

    Après de longues négociations avec le maréchal et sa femme et l’intervention obligeante d’un officier supérieur, qui lui donne le conseil de présenter sa demande par écrit le lendemain, les obstacles sont levés et Berlioz est en mesure de donner son concert dans la salle.

 Je suivis ce conseil, et, grâce à l’obligeant colonel, on fit pour cette fois seulement une infraction au règlement; mon concert put avoir lieu, et je ne fus obligé de jouer à la réunion des nobles ni de la flûte, ni du tambour. Ils l’ont parbleu échappé belle, car plutôt que de repasser la Volga sans donner mon concert, j’étais décidé à jouer du galoubet s’il l’eût fallu [galoubet: flûte provençale à trois trous, tenu d’une seule main]. Il ne résulta pas moins pour moi du singulier règlement du club de la noblesse moscovite, règlement dont je n’avais malheureusement pas entendu parler à Saint-Pétersbourg, une perte d’argent assez importante (Mémoires, chapitre 55).

    La qualité de l’exécution laissait à désirer, du moins en ce qui concerne les chœurs. Dans ses lettres de l’époque Berlioz parle surtout des concerts qu’il a donné ou va donner à St Pétersbourg et des succès qu’il y remporte. Par example, dans une lettre datée du 8 avril à Pierre-Jules Hetzel, il écrit (Correspondance générale no. 1103, ci-après abrégé CG):

Je repars tout à l’heure pour Pétersbourg où l’on m’attend pour monter au Grand Théâtre Roméo et Juliette. Ces braves Moscovites ont été révolutionnés avant-hier par les deux première parties de Faust que je suis parvenu à monter avec une peine horrible. Car il n’y a pas ici le demi-quart des ressources de Pétersbourg.

On m’a demandé à grands cris un 2e concert, on vient de m’écrire pour réclamer encore, mais j’ai trop souffert à monter le premier, et j’aime mieux, malgré toutes leurs démonstrations enthousiastes et les quelques milliers de roubles que je pourrais gagner encore à Moscou, retourner faire de la musique décente à Pétersbourg.

L’orchestre seul a marché assez bien, mais les chœurs! Proh pudor!!

    Un soir d’avril Berlioz assiste à une représentation du premier opéra de Glinka (Mémoires, chapitre 55):

J’ai entendu à Moscou une représentation de l’opéra de Glinka: La Vie pour le Czar.

L’immense théâtre était vide (est-il jamais plein?... j’en doute) et la scène représentait presque constamment des bois de sapins pleins de neige, des steppes couvertes de neige, des hommes blancs de neige. Je grelotte encore en y pensant. Il y a de fort élégantes et de fort originales mélodies dans cet ouvrage, mais je dus presque les deviner, tant l’exécution en était imparfaite. Au reste, il paraît que les études se font d’une étrange manière dans ce théâtre, malgré le zèle et le savoir musical de son directeur, M. Verstowski. Je m’en aperçus quand il fut question de répéter les chœurs des deux premiers actes de Faust qui figuraient dans mon programme.  (Berlioz raconte ensuite comment les chœurs avaient l’habitude de répéter sans accompagnement...)

    Berlioz séjourne à Moscou pendant trois semaines puis repart pour St Pétersbourg le 8 avril. Son prochain voyage à Moscou n’aura lieu que plus de vingt ans après.

 

Le Théâtre Bolshoi

(Image plein écran)

    Le premier Théâtre Bolshoi est l’Opéra Public et le Théâtre de Ballet du Prince P.V. Urussov, commandé par l’impératrice Catherine de Russie en 1776, et inauguré en 1780. Il est détruit en 1805 par le premier de nombreux incendies qui ont ravagé le théâtre à travers toute son histoire. Le bâtiment que Berlioz a connu pendant son voyage à Moscou est construit en 1824 par Bauvais et Mikhailovand; il ouvre ses portes au public le 6 janvier 1825. Il est brûlé dans un incendie en 1853 et l’intérieur est presque complètement détruit, mais les murs extérieurs restent presque intacts. Il est reconstruit en 1856 par l’architecte Albert Kavos, le créateur du Théâtre Mariinsky à St Pétersbourg, où Berlioz assiste à une représentation de La Vie pour le Czar pour la deuxième fois en février 1868.


Panorama du Kremlin

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    Berlioz ne verra que peu de Moscou; même le Kremlin il ne voit que de l’extérieur; il est occupé à la préparation de son concert, et le temps n’est pas clément (Mémoires, chapitre 55):

Malgré tout ce que la ville à demi asiatique de Moscou offre de curieux et d’intéressant sous le rapport architectural, je l’ai peu étudiée pendant les trois semaines que j’y ai passées. Les préparatifs de mon concert m’absorbaient complètement. Grâce au dégel qui sévissait alors dans toute sa douceur, elle était d’ailleurs peu visitable. Les rues n’offraient que des cloaques d’eau et de neige fondante, d’où les traîneaux avaient peine à se tirer. Je n’ai même vu le Kremlin qu’à l’extérieur. Je me suis borné à compter les grains du collier de canons qui l’entoure... tristes trophées recueillis sur la trace de notre armée mourante... Il y en a de toutes sortes, de tous calibres, et de toutes les nations. Des inscriptions en langue française (atroce ironie!) désignent même ceux de nos régiments ou ceux des alliés de la France auxquels ont appartenu les pièces de cette funèbre collection. L’une de ces pièces a reçu une singulière blessure; elle porte sur la lèvre l’empreinte d’un boulet russe, qui, après l’avoir frappée à la gueule, est entré dans le tube, en en labourant l’intérieur. Si la pièce était chargée au moment de l’accident, je laisse à penser l’étonnement de la gargousse qu’elle contenait, en recevant un si rude coup de refouloir... elle a dû croire, l’orgueilleuse, que, reprenant son ancien métier d’artilleur, l’empereur Napoléon en personne chargeait. 


Les canons abandonnés pendant la retraite de Moscou

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Les canons abandonnés pendant la retraite de Moscou

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    Les canons, qui à l’époque de Berlioz entouraient le Kremlin, ont été déplacés depuis au monument de la "Montagne Poklannaya" à Moscou, consacré à la victoire de la Grande Guerre Patriotique.

    Remarquez la lettre N [= Napoléon] sur les canons de la deuxième image.

Deuxième voyage: 1868

    Le deuxième séjour de Berlioz à Moscou dure deux semaines (du 1er au 13 janvier 1868) et Berlioz y donne deux concerts. Le premier a lieu au Manège le 8 janvier; à 13 heures il lève sa baguette pour diriger l’ouverture du Carnaval romain, un chœur de Judas Maccabée de Haendel, l’Offertoire de la Grande Messe des morts, l’Ave verum de Mozart, la Fête chez Capulet de Roméo et Juliette, la Cinquième symphonie de Beethoven, et le chœur "Slavsya! Slavsya!" de l’opéra de Glinka, La Vie pour le Czar. Le second a lieu le 11 janvier dans la salle dite Assemblée des Nobles (pour le programme voyez la lettre à Damcke citée ci-dessous)

    Berlioz est cette fois satisfait des musiciens qui participent à son concert ainsi que de l’accueil du public: la qualité des exécutants avait fait de grands progrès depuis son premier voyage de 1847. « Quelle différence entre le Moscou d’aujourd’hui et les ressources musicales qu’il possédait il y a vingt ans! » s’écrie Berlioz dans une lettre à sa nièce Nanci Suat (CG no. 3327). Dans une autre lettre, du 10 janvier à Berthold Damcke, qu’il avait rencontré en Russie en 1847 et qui habitait maintenant Paris, il donne une idée de ses expériences moscovites (CG no. 3326):

Mon Cher Damcke

J’étais si fatigué ces jours-ci que je n’avais pas le courage de vous écrire; et pourtant il m’est arrivé un grand événement musical. Les directeurs du conservatoire de Moscou sont venus me chercher à St Pétersbourg et ont obtenu de la grande Duchesse un congé de 12 jours pour moi. J’ai accepté l’engagement de diriger deux concerts. Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu l’idée de donner dans la Salle du manège, un local grand comme la salle du milieu de notre palais de l’industrie aux Champs-Elysées. Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès. Nous étions cinq cents exécutants, et il y avait, au compte de la police, douze mille six cents auditeurs. Je n’essaierai pas de vous décrire leurs applaudissements pour la Fête de Roméo et Juliette et pour l’offertoire du Requiem. Seulement j’ai éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau qu’on avait produit à Pétersbourg, a commencé. En entendant ce chœur de 300 voix répéter toujours ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l’ennui croissant de cette foule, et j’ai eu peur qu’on ne me laissât pas achever. Mais la foule avait compris ma pensée. Son attention redoublait et l’expression de cette humilité résignée l’avait saisie. A la dernière mesure une immense acclamation a éclaté de toutes parts; j’ai été rappelé quatre fois, l’orchestre et les chœurs s’en sont ensuite mêlés, je ne savais plus où me mettre. C’est la plus grande impression que j’ai produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une dépêche à la Grande Duchesse pour l’informer de cette émotion populaire.

Le conservatoire donne un second concert demain samedi soir [11 janvier] avec son orchestre de soixante-dix musiciens seulement. Il a remis encore l’offertoire dans le programme. Laub joue l’Alto solo dans ma symphonie d’Harold et nous commençons par l’ouverture du Roi Lear. Laub joue ensuite le Concerto de violon de Beethoven. Nous avons fait la dernière répétition ce matin et cela va à merveille.

Après-demain on me donne une fête, dans la salle de l’assemblée des Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je repartirai pour St Pétersbourg où me restent deux concerts à donner. Je suis bien exténué, mais heureux aussi de ce beau résultat. […] 

    Berlioz quitte Moscou pour St Pétersbourg le 13 janvier pour donner son cinquième et sixième concerts avant de repartir pour Paris un mois plus tard.

 

Le Manège 

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    Berlioz donne le premier de ses deux concerts de 1868 à Moscou dans cette salle, le 8 janvier. Le second a lieu le 11 janvier, à l’Assemblée des Nobles.

    Inauguré le 12 novembre 1817, le Manège est construit selon des plans de l’ingénieur Augustin Bétancourt pour célébrer le 5ème anniversaire de la victoire des troupes russes sur Napoléon. A l’origin ce vaste édifice servait à passer des troupes en revue, à des parades et manœuvres, d’où ses dimensions que Berlioz compare au Palais de l’Industrie dans sa lettre à Damcke ci-dessus. À la longue, cependant, on s’en sert pour des usages non-militaires, tels expositions et concerts. De notre temps on continue à utiliser le Manège pour toutes sortes d’expositions – œuvres d’art, objets artisanaux, produits de l’industrie, et bien d’autres. Le bâtiment, tragiquement détruit dans un incendie survenu le 14 mars 2004, a été reconstruit en 13 mois: il a rouvert ses portes le lundi 5 juin 2006.

 

Original du programme du premier concert de Berlioz 

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Le Conservatoire d’Etat Tchaikovsky de Moscou

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    Le 12 janvier 1868, au lendemain de son deuxième concert, Berlioz est invité à un dîner au Conservatoire de Moscou. Le prince Odojevsky prononce le discours de bienvenue; parmi d’autres à accueillir le maître français on compte Laroche et le jeune Tchaikovsky.

    En 1717 les terres appartenant au Conservatoire d’Etat Tchaikovksy de Moscou sont achetées par le général de l’armée russe, le prince Vladimir Prosorovsky. Elles deviennent ensuite propriété de Nikolay Dolgoruky en 1755 avant de passer en 1766 à la princesse Ekaterina Dashkova. Ce n’est qu’en 1780 que la première pierre du bâtiment est posée. Quinze ans plus tard on reconstruit l’édifice sous forme d’un bâtiment à deux étages avec une mansarde et deux ailes (œuvre sans doute de Vasilij Bazhenov). En 1810, après la mort de la princesse Dashkova, son neveu le prince Mikhail Vorontsov, héros de la Guerre Patriotique de 1812, hérite du bâtiment. Pendant l’invasion par les troupes de Napoléon le bâtiment est détruit par le feu. Vorontsov le fait reconstruire par Camporesi. Par la suite la Société Musicale Russe loue le bâtiment, puis l’achète en 1878 au prince Sergey Vorontsov pour le Conservatoire. En 1894 l’ancien bâtiment est démantelé pour y construire un nouveau, commandé aux architectes Zagorsky et Niesselsohn et au sculpteur Alad’in.

Voir aussi sur ce site:

Berlioz à St Pétersbourg

The Russia that Berlioz visited, par Dr Linda Edmondson et

Hector Berlioz as reflected in the Russian press of his time, par Dr Elena Dolenko

© 2003-2007 (sauf indication contraire) Michel Austin et Monir Tayeb pour toutes photos, gravures et informations sur les pages Berlioz en Russie.

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