Hector Berlioz est mort.

l’Univers Illustré, 20 mars 1869

     Berlioz est mort le 8 mars 1869. Une nécrologie parut dans l’Univers Illustré le 20 mars. Le texte original et l’image qui l’accompagne sont reproduits ci-dessous d’après notre propre exemplaire de l’Univers Illustré.

 

Hector Berlioz est mort.

    « La paix commence aujourd’hui seulement pour l’artiste célèbre et toujours militant dont l’Académie des beaux-arts porte le deuil, car il était vraiment de ceux qui ne doivent trouver le repos que dans le tombeau... »

    Ces paroles, prononcées par l’orateur de l’Académie, sur la fosse entr’ouverte de Berlioz, sont bien le résumé de toute sa vie. Oui, Berlioz n’a cessé de lutter, depuis le jour où le feu sacré de la musique a pénétré dans son cœur : il a lutté contre sa famille, contre la pauvreté, contre les jugements des hommes, contre leur mépris, leurs sarcasmes et leurs méchancetés : il est mort, luttant toujours, défendant pied à pied ce qu’il croyait être la vérité dans l’art et, comme l’a dit excellemment Frédéric Thomas, confesseur et martyr de sa foi musicale.

    Sa vocation se révéle dès l’enfance : à sept ans il sait jouer de deux instruments ; douze, il a déjà écrit des quatuors et des quintettes ; son père, qui est médecin, veut que son fils le soit aussi, et lorsque Hector a terminé ses études classiques, il l’envoie à Paris suivre les cours de la Faculté. Le jeune homme essaye en vain de se plier à la volonté de son père : la carrière qui lui est imposé le dégoûte, en même temps que la musique l’attire par un attrait irrésistible. Devant ses instances et ses larmes son père fléchit et lui accorde un délai de quelques mois, passé lequel, s’il n’a pas réussi, il rentrera dans la carrière à laquelle on l’a destiné. Mais la mère de Berlioz résiste, sa piété un peu étroite se soulève à l’idée de voir son fils devenir un artiste : le jeune homme reste sourd à ses prières comme à ses menaces, et il part chargé de la malédiction maternelle.

    De retour à Paris, il entre au Conservatoire dans la classe de Lesueur, puis dans celle de Reicha : tout en étudiant il compose une Messe, qui est exécutée avec succès. Sa persistance finit cependant par lasser la patience de son père, qui lui supprime sa pension annuelle, et le jeune compositeur, dans le cerveau duquel germe déjà la symphonie fantastique, en est réduit pour vivre à figurer, comme choriste, dans un théâtre de second ordre.

    Le prix de Rome, qu’il remporte après trois concours, le réconcilie avec sa famille ; mais alors ce sont d’autres épines, d’autres hostilités, bien autrement cruelles et implacables, qu’il va rencontrer sur sa route.

    En levant le drapeau de l’indépendance musicale il a ameuté contre lui la vieille école, alors en possession de toutes les faveurs, de toutes les places, de toutes les avenues qui conduisent à la gloire et à la fortune. On le traite comme un fou, comme un jacobin, un iconoclaste. Il n’a même pas pour lui les sympathies de la foule dont sa musique choque les habitudes et les goûts vulgaires et qui se contente d’admirer sur parole Gluck et Beethoven.

    Un suffrage illustre vint seul le consoler au milieu de ces déboires et de ces amertumes : celui de Paganini, dont la main fraternelle lui fit accepter un don de vingt mille francs. Ce fut à ce bienfait délicat que Berlioz dut de pouvoir continuer ses traveaux et de donner toute son expansion à son genie, déjà en possession de sa maturité.

    De ce jour on comprit qu’il fallait compter avec lui : ses œuvres ne furent plus bafouées, mais discutées. L’Académie elle-même voulut l’inscrire au nombre de ses membres et le gouvernement l’appela à la conservation de cette même bibliothèque du Conservatoire dont Chérubini l’avait chassé trente ans auparavant.

    Le temps n’est pas encore venu de juger l’œuvre de Berlioz. Ses nombreuses compositions sont plus connues de nom que de fait. Il en est cependant dont on ne conteste plus les beautés de premier ordre et dont plusieurs sont presque devenues classiques : les ouvertures des Francs-juges, du Roi Lear, de Rob-Roy, du Corsaire, du Carnaval romain, les symphonies d’Harold, de Roméo et Juliette, de la Damnation de Faust, l’oratorio de l’Enfance du Christ, la Marche funèbre, le Requiem. Comme compositeur dramatique, il fut moins heureux : son opéra de Benvenuto Cellini et, plus récemment, celui des Troyens ne réussirent pas à attirer la foule — en France, du moins, car en Allemagne et en Russie, ses œuvres sont populaires et son génie est salué par un respect et une admiration unanimes. Il a été le précurseur de Wagner : qui sait si Wagner ne lui aura préparé à son tour un retour triomphal dans la postérité ?

    Berlioz n’a pas été seulement un grand compositeur, il a été aussi un écrivain plein d’humour et d’esprit, un critique de premier ordre. Il laisse plusieurs volumes, entre autres les Soirées de l’orchestre, A travers chants, Ies Grotesques de la musique, où les amateurs reliront avec plaisir plusieurs des articles si originaux et si brillants dont il a enrichi le feuilleton du Journal des Débats.

GÉRÔME

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 8 mars 2008. 

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