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Pierre-René Serna

© 2006 Pierre-René Serna

    Les deux textes que nous présentons ici proviennent de deux ouvrages qu’Auguste Barbier avait fait publier.

    L’article consacré à Berlioz est extrait de Souvenirs personnels et Silhouettes contemporaines de 1830 à 1880 (Paris, E. Dentu éditeur, 1883), un recueil en forme de galerie de personnalités, artistes et écrivains que Barbier avait côtoyés. Certaines de ces courtes chroniques sont sévères pour leur récipiendaire, ainsi pour Balzac, d’autres se signalent par leur caractère affectueux, comme dans le cas de Vigny ou Berlioz.

    Ce dernier portrait, malgré son enthousiasme, n’est toutefois pas exempt d’inexactitudes, qu’il convient de relever pour les lecteurs – comme nous le font judicieusement remarquer Monir Tayeb et Michel Austin. Berlioz s’est pris de passion pour Virgile dans son enfance, bien avant de découvrir Shakespeare (ici, c’est en pensant peut-être aux tardifs Troyens, que Barbier commet cette extrapolation hasardeuse). Harriet Smithson vint pour la première fois à Paris, jouer des pièces en langue anglaise à l’Odéon, fin 1827, et non pas « après la révolution de juillet » en 1830. Elle était native d’Ennis, en Irlande, même si elle fit en partie ses débuts d’actrice à Dublin. Marie Recio, la seconde épouse de Berlioz, n’était pas italienne, mais d’origine espagnole par sa mère. (Il est curieux de constater que cette erreur est encore en quelque sorte perpétuée, par tous ceux qui s’obstinent à prononcer Retchio, à l’italienne, et non Ressïo, à l’espagnole.) C’est au Théâtre des Nouveautés, « où l’on devait jouer, avec le vaudeville, des opéras-comiques d’une certaine dimension » (Mémoires, chapitre XII), et non à l’Opéra-Comique, que Berlioz s’engage comme choriste à l’automne 1826. Enfin, il n’était pas ténor, mais plutôt baryton (comme il l’indique, toujours au chapitre XII des Mémoires).

    Le second texte est l’Avant-propos à la publication in extenso du livret de Benvenuto Cellini dans Études dramatiques (Paris, E. Dentu éditeur, 1874), qui regroupe également une autre pièce théâtrale, Jules César de Shakespeare dans la traduction qu’avait faite Barbier. Nous avions déjà cité un extrait de ce texte dans notre article « Benvenuto Cellini : une ur-version trop ignorée » (sur ce site). Il nous a paru utile de le livrer intégralement.

    Auguste Barbier (1805-1882), l’un des librettistes de Benvenuto Cellini avec Alfred de Vigny (qui ne signera toutefois pas le livret) et le dramaturge Léon de Wailly, fut un poète français d’une certaine renommée, auteur notamment des Iambes (1831), Il Pianto (1833) et Lazare (1837), recueils que Berlioz avait admirés. Il avait connu le compositeur en 1832 à Rome. Ce dernier fera aussi appel à lui pour d’autres projets : un livret tiré de Roméo et Juliette, une révision du Dernier Jour du Monde et de la mélodie le Jeune Pâtre breton, le texte de l’Hymne à la France. Seul ce dernier projet étant abouti (voir le texte de cette pièce sur ce site).

Pierre-René Serna

Hector Berlioz

    La figure d’un aigle avec de grands cheveux. Généralement silencieux et pensif, ou d’une gaîté folle allant jusqu’au calembour. Quelque peu de gamin de Paris mêlé à une nature agreste et alpestre. Il était né à la Côte-Saint-André, dans le voisinage de la Suisse.

    Je l’ai connu à la villa Médicis, en 1832, à l’époque de son séjour à Rome comme pensionnaire de l’Académie de France. Il pensait déjà à traduire en musique Roméo et Juliette de Shakespeare, et il me proposa de lui écrire un libretto. Ayant d’autres choses en tête, je ne puis donner suite à sa demande. Shakespeare était alors son poète favori; il le lisait sans cesse. À ce culte il ajouta depuis une autre idole, Virgile, et toute sa vie se passa dans l’adoration de ces deux grands génies.

    Sa première femme fut une Irlandaise, fort belle personne et actrice de Dublin, qui vint en France, après la révolution de juillet, donner des représentations anglaises au théâtre de l’Odéon. Elle se nommait Smithson. Elle avait du talent et inspira une grande passion au jeune compositeur. Il l’épousa et il en eut un fils, jeune homme distingué qui fut capitaine de vaisseau et mourut prématurément, aux colonies, de la fièvre jaune. Sa seconde femme fut une cantatrice italienne qui mourut subitement sans lui laisser d’enfant. Même dans ses affections de cœur, l’influence du nord et du midi se retrouvait. Ce fut contre la volonté de son père, médecin distingué du département de l’Isère, qu’il poursuivit ses études musicales à Paris et devint compositeur. Je l’ai entendu dire que, pour subvenir aux frais de ses travaux et augmenter sa pension annuelle, il était entré un moment dans les chœurs de l’Opéra-Comique. Il avait une voix de ténor et chantait agréablement. Il jouait aussi du piano, mais médiocrement; cependant, il mettait dans son jeu un tel sentiment qu’il vous donnait avec quelques accords une plus saisissante idée de ses compositions que tout le brio d’un grand orchestre.

    C’était une merveilleuse organisation d’artiste. Tout ce qui touchait au grand et au beau l’ébranlait. J’offre, pour en juger, une anecdote qui m’est personnelle :

    Nous assistions tous deux à l’enterrement d’un ami commun. Pendant tout le service et au cimetière le compositeur resta silencieux et sombre. À la sortie du cimetière, il me dit : « Je rentre chez moi, venez-y; nous lirons quelques pages de Shakespeare. – Volontiers. » Nous montâmes, et, installés, il lut la scène d’Hamlet au tombeau d’Ophélie. Son émotion fut extrême et deux ruisseaux de larmes s’échappèrent de ses yeux. Ce qu’une perte réelle n’avait pas fait, l’émotion esthétique venait de le produire. Cela ne veut pas dire que l’artiste manquât de sensibilité et d’affection, mais cela atteste la puissance de l’imagination dans cette organisation nerveuse.

    Vita militia est : la vie est un combat, telle est la devise qu’aurait pu prendre Berlioz s’il avait eu des armes. En effet, il eut de la peine à vivre, à suivre sa vocation, à se faire jouer, à entrer à l’Académie et y être accepté parmi les grands compositeurs du pays.

    Aujourd’hui, chose triste et assez commune, il est devenu un Dieu, le roi de la symphonie… On le joue partout en Allemagne, en Angleterre, et même en France. Il savait admirablement son métier de compositeur; il avait de l’imagination, de la sensibilité, de l’esprit, mais il lui manquait une qualité, celle qui est absolument française, c’est-à-dire la qualité de la clarté et de la mesure. Il était originaire des frontières de la Savoie, et il avait épousé une Irlandaise et une Italienne. Ses œuvres sont presque toutes inspirées par des poètes étrangers, Byron, Goethe et Shakespeare.

    Henri Heine disait de lui : Berlioz est un génie démesuré qui fait songer aux monstres des temps préhistoriques.

    Plus de rapport qu’on ne croit avec le poète des Orientales! cherchant, comme lui les effets de mots, les effets de sonorité et ne dédaignant pas non plus le tapage.

Auguste Barbier, Souvenirs personnels et Silhouettes contemporaines de 1830 à 1880, Paris, E. Dentu éditeur, 1883, pages 230 à 233

 

BENVENUTO CELLINI

Avant-Propos

    Voici l’histoire de ce petit poëme qui se rattache à un beau nom musical. Elle n’est peut-être pas sans intérêt pour le public, même après un laps de plus de trente années.

    En 1837, M. Berlioz obtint, par l’influence de M. Armand Bertin, directeur du Journal des Débats, la possibilité de faire représenter un ouvrage sur la scène du grand Opéra. Il eut alors l’idée d’un drame lyrique qui devait retracer les principaux actes de la vie de Benvenuto Cellini, ciseleur et sculpteur florentin du XVIe siècle. Ce célèbre Italien ayant laissé des mémoires originaux, M. Berlioz y avait puisé plusieurs faits remarquables et en avait composé un grand tableau en quatre parties où, indépendamment des luttes de l’artiste avec ses rivaux et l’autorité gouvernementale, il comprenait la part prise par lui au siège de Rome et à la mort du connétable de Bourbon. C’était un drame sérieux et comportant d’assez longs développements. L’administration de l’Opéra fit des difficultés pour admettre une œuvre aussi considérable de la part d’un musicien qui n’avait pas encore travaillé pour le théâtre et ne voulut exécuter de lui que deux actes seulement d’un genre modéré et écrits dans un ton plutôt gai que tragique. M. Berlioz réduisit sa pensée à la simple lutte de Benvenuto avec le pouvoir, et ce fut un épisode du premier drame qui devint le sujet de la pièce consentie.

    Le poëte que M. Berlioz avait cherché pour les paroles de son opéra avait été d’abord M. Alfred de Vigny. Mais ce dernier, occupé d’ouvrages plus importants, désigna comme devant le suppléer dans sa tâche M. Léon de Wailly, qui vint lui-même trouver M. Auguste Barbier et lui demander sa collaboration. Elle lui fut sans peine accordée, car M. Barbier était lié d’amitié avec M. Berlioz depuis plusieurs années. On se mit à l’œuvre et on livra bientôt au musicien le poëme tel qu’il est imprimé ici, et très-conforme à la partition. La fonte de la statue de Persée et les obstacles tant moraux que matériels de l’artiste eut à vaincre pour l’opérer formaient le fond et le sujet de la pièce. Le fait était réel, seulement il avait eu lieu à Florence et non à Rome. Comme la scène de l’Opéra exigeait des divertissements et des danses, les auteurs furent obligés de transporter l’action dans la capitale du monde chrétien afin de pouvoir représenter les folies et le tumulte joyeux de son célèbre carnaval. L’histoire de Benvenuto Cellini n’était pas un événement pris au hasard. Le personnage et ses actes avaient quelque rapport avec la situation et le caractère du musicien lui-même. Ce drame était donc une image de sa vie de labeur et de combat; malheureusement ce ne fut pas celle de son triomphe. Avant de s’élancer sur la scène lyrique, M. Berlioz avait mêlé la critique à la composition. Bon écrivain, habile polémiste, satirique spirituel et mordant, il s’était souvent montré très-incisif et même excessif à l’égard de quelques-uns des plus renommés de ses confrères. On n’oublia rien de ses jugements, et quand il se présenta lui-même comme compositeur dramatique, il fut jugé avec sévérité par tous ceux qui ne partageaient pas ses théories et n’aimaient pas son talent. Il y avait d’ailleurs encore dans l’œuvre présentée au public des traits de satire contre la forme musicale en vogue, la phrase carrée, ainsi qu’on l’appelait, et surtout contre l’abus et la banalité des caudas italiennes. On profita de cette imprudence, cela devait être, et les siffleurs s’en donnèrent à cœur joie sur une partition merveilleusement ciselée, jamais vulgaire et qui avait coûté bien des heures de travail à son auteur. Des défauts, il s’en trouvait et de réels, une exubérance de forces harmoniques et une grande inexpérience dans l’art d’écrire pour les voix, mais ils étaient amplement rachetés par des beautés originales et de premier ordre. N’importe! malgré des airs, des morceaux d’ensemble et des chœurs remarquables, malgré le talent et les efforts des chanteurs, les vocalises gracieuses de Mme Dorus, l’entrain charmant de Mme Stolz qui commença dans le rôle d’Ascanio sa réputation, l’ouvrage ne réussit pas. M. Duprez voyant l’insuccès abandonna le rôle à la troisième représentation; M. Alexis Dupont, qui le remplaça, soutint vaillamment la pièce jusqu’à la huitième, mais elle n’alla pas plus loin et le nom de Benvenuto Cellini fut rayé de l’affiche. Ce fut un triste événement dans le monde musical. Le jugement passionné du public ne fut point cependant ratifié par les fins connaisseurs, et quelques-uns même des maîtres de l’art, entre autres le violoniste Paganini, témoignèrent publiquement leur admiration à l’œuvre du jeune compositeur. À propos de son infortune, Berlioz a écrit ceci dans ses mémoires : « On fit à l’ouverture de mon opéra un succès exagéré et l’on siffla tout le reste avec un ensemble et une énergie admirables… Il y a quatorze ans (cette partie des mémoires a été écrite en 1850), il y a quatorze ans que j’ai ainsi été traîné sur la claie à l’Opéra. Je viens de lire avec le plus grand soin et la plus froide impartialité ma pauvre partition, et je ne puis m’empêcher d’y rencontrer une variété d’idées, une verve impétueuse et un éclat de coloris musical que je ne retrouverai peut-être jamais et qui méritaient un meilleur sort. »

    C’est la vérité : Berlioz produisit des œuvres plus élevées, plus complètes, mais non plus brillantes. Quant aux auteurs, y avait-il eu de leur faute dans cet échec? Le poëme était-il mal construit et sans intérêt? Ce sont des allégations qui ont été formulées à l’apparition de l’ouvrage par quelques organes de la critique, mais sont-elles vraiment justes? Sans avoir eu la prétention de faire un chef-d’œuvre, les auteurs renfermés étroitement dans une donnée imposée par le compositeur lui-même, ont tâché d’en tirer le meilleur parti et ont offert le plus de motifs possibles à la verve spirituelle et au génie pittoresque du musicien. Il est vrai qu’une personnalité d’artiste est rarement un sujet piquant pour le public des théâtres, d’ordinaire peu au courant des choses de l’art et peu imbu du sentiment esthétique : mais autour de la figure principale n’y avait-il pas assez d’éléments de spectacle, assez de situations dramatiques pour exciter son attention, et la petite intrigue amoureuse intercalée dans la pièce n’était-elle pas suffisante pour l’intéresser?

    Telle est la question que l’un des auteurs se permet encore aujourd’hui d’adresser au public en lui présentant l’ouvrage dépouillé du charme des voix et des parures magiques de l’orchestre. Il espère que, lecture faite des vers de ce petit poëme, vers mélangés, répétés et coupés selon les exigences du rhythme musical, il sera tenu compte aux auteurs des difficultés de leur travail, et que leur part de responsabilité dans l’insuccès du premier opéra de notre grand symphoniste, insuccès immérité selon nous et peut-être point sans appel, sera fort amoindrie, sinon mise à néant.

A. B., 1872

SONNET AU PUBLIC

Le drame que l’on offre à tes yeux, spectateur,
N’est point un pur roman indigne de croyance;
Il a du vrai; tu peux en prendre connaissance
Aux mémoires écrits par le grand ciseleur.

Cellini vit le jour dans la belle Florence,
Il fut en même temps bon orfèvre et sculpteur;
Il sut défendre Rome en savant artilleur
Et suivit à Paris François premier de France.

Il était violent et souvent sans raison;
Très-prompt à la riposte, il tua plus d’un homme
Et maintes fois ne dut qu’au talent son pardon.

Ce n’était pas un ange, on le voit, mais en somme
Il n’eut jamais au cœur de basse affection
Et fut toujours pour l’art rempli de passion.

Auguste Barbier, Études dramatiques, Paris, E. Dentu éditeur, 1874, pages 203 à 207

Nous remercions vivement notre ami Pierre-René Serna de nous avoir envoyé cet article.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 8 juin 2006.

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