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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 31 OCTOBRE 1852 [p. 1-2].


LES SOIRÉES DE L’ORCHESTRE (1).

    M. Berlioz va publier sous ce titre un livre d’une originalité remarquable, dans lequel, sous une forme souvent grave, souvent aussi piquante et même comique, les questions les plus importantes de l’art musical sont agitées. Il contient en outre un assez grand nombre de petits Romans ou Nouvelles dont la musique n’est que le prétexte et dont plusieurs offrent un intérêt dramatique très vif. Il est dédié aux musiciens de l’orchestre de X*****, ville civilisée que l’auteur visite fréquemment. Ces musiciens portent fort loin la haine des mauvaises partitions. Ils veulent bien faire leur devoir à l’orchestre pour les chefs-d’œuvre, mais pour les chefs-d’œuvre seulement. Quant aux opéras plus ou moins médiocres qui figurent au répertoire de leur théâtre, un quart à peine de la bande instrumentale peut se résigner à les exécuter tant bien que mal. Tout le reste, pendant la représentation de ces œuvres méprisées, se livre à la conversation, à la discussion, à la lecture et à des récits forts animés. L’orchestre devient alors un petit club de conteurs, de théoriciens, de romanciers et de biographes.

    M. Berlioz a réuni en un volume sous le titre de : Les Soirées de l’orchestre, les romans, les anecdotes, les biographies, les discours et les discussions de ces musiciens lettrés. La première édition de ce livre, tirée, dit-il, à cinquante exemplaires (pour les cinquante artistes à qui il est dédié), étant complétement épuisée, l’auteur, dans l’épilogue de la seconde, fait connaître au lecteur la critique que ses amis de la ville civilisée en ont faite, et répond à diverses questions qu’ils lui ont adressées. Voici une partie de cette réponse, qui termine le volume :

A M. Corsino, 1er violon de l’orchestre de X*****

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

    Je n’ai pas voulu, mon cher Corsino, en commençant ma lettre, faire la moindre observation sur certains passages de la vôtre. J’y arrive maintenant.

    Ah ! mes lecteurs vos confrères trouvent que j’ai mal agi en racontant les délassemens auxquels ils se livrent quand il s’agit d’exécuter la musique qu’ils n’aiment point, délassemens que j’avoue avoir moi-même partagés !

    Voilà bien les artistes ! S’ils font la moindre chose passable, il faut que les cinq cent trente mille voix de la renommée, sans compter sa trompette, l’annoncent aux cinq parties du monde ; et en quels termes ! et avec quelles fanfares ! je le sais trop. Mais s’il leur arrive de se laisser entraîner à quelque action ou production qui donne tant soit peu de prise à la critique, malgré tous les ménagemens, tous les sourires de cette pauvre critique, en dépit des formes aimables qu’elle prend pour se faire bénigne, et douce, et bonne fille, en parler seulement est, de sa part, un crime abominable ; à les en croire, c’est une infamie, que dis-je ? une platitude, un abus de confiance. Et chacun de ces indignés de s’écrier comme Othello :

Il n’y a donc pas de carreaux au ciel !

    Sur ma foi, très chers, vous m’inspirez de la pitié. Je vous supposais moins arriérés, et je me croyais, moi, bien plus de vos amis. Allons ! je vais mettre des gants pour vous écrire ; je ne me montrerai désormais dans votre orchestre qu’en cravate blanche, avec toutes mes décorations, et ne vous parlerai, messeigneurs, que chapeau bas…..

    Plaisanterie à part, une telle susceptibilité est enfantine (sachez-moi gré de ne pas dire puérile) ; mais, comme je vous tiens pour incapables de n’en pas rire à présent, brisons là, et qu’il n’en soit plus question.

    Pour vous, Corsino, qui pensez paraître ridicule aux yeux des hommes de lettres et des musiciens de Paris qui me liront, sachez que votre crainte est absolument chimérique, par cette excellente raison que les hommes de lettres de Paris lisent seulement leurs propres livres, et que les musiciens ne lisent rien.

    Je vous remercie sincèrement de m’avoir soustrait à la vendetta transversale du ténor outragé et de ne vouloir pas qu’on ME JOUE. Je vous en ai même une double obligation, car le danger serait double pour moi si l’opéra en question était donné à X*****. Je crois vos confrères fort capables d’en faire un opéra où l’on parle, et de commencer la lecture de Clarisse Harlowe à sa première représentation.

    Je vais répondre maintenant, caro Corsino, à la question que vous m’adressez. Oui, je connais Wallace, et j’apprends avec un vif plaisir que vous aimez son opéra de Maritana. Cet ouvrage, si bien accueilli à Vienne et à Londres, m’est pourtant encore inconnu. Quant à l’auteur, voici quelques détails invraisemblables sur lui qui pourront vous intéresser ; admettez-les pour vrais, car je les tiens de Wallace lui-même, et il est trop indolent, malgré son humeur vagabonde, pour se donner la peine de mentir :

V. Wallace, compositeur anglais.
Ses aventures à la Nouvelle-Zélande.

    Vincent Wallace est né en Irlande, vers 1816 ou 1817. Il fut d’abord un violoniste distingué, et obtint comme tel de beaux succès à Londres et dans les colonies anglaises des Indes et de l’Australie. Il a ensuite renoncé au violon pour se livrer à l’enseignement du piano, instrument qu’il posséde parfaitement, et à la composition. C’est un excellent excentric man, flegmatique en apparence comme certains Anglais, téméraire et violent au fond comme un Américain. Nous avons passé ensemble à Londres bien des demi-nuits autour d’un bol de punch, occupés, lui à me raconter ses bizarres aventures, moi à les écouter avidement. Il a enlevé des femmes, il a compté plusieurs duels malheureux pour ses adversaires, il a été sauvage… oui, sauvage ou à peu près, pendant six mois. Et voici en quels termes je l’ai entendu me décrire, avec son flegme habituel, cet étrange épisode de sa vie :

    J’étais à Sydney (Wallace dit : J’étais à Sydney, ou bien je vais à Calcutta, comme nous disons à Paris : Je pars pour Versailles, ou je reviens de Rouen) ; j’étais à Sydney en Australie, quand un commandant de frégate anglais, de ma connaissance, m’ayant rencontré sur le port, me proposa, entre deux cigares, de l’accompagner à la Nouvelle-Zélande. « Qu’allez-vous faire là ? lui dis-je. — Je vais châtier les habitans d’une baie de Tavaï-Pounamou, les plus féroces des Néo-Zélandais, qui se sont permis l’an dernier de piller un de nos baleiniers et de manger son équipage. Venez avec moi, la traversée n’est que de cinq à six cents lieues, l’expédition sera amusante. — Je vous suivrai volontiers. Quand partons-nous ? — Demain. — C’est convenu, je suis des vôtres. » Le lendemain nous mîmes à la voile, en effet, et le voyage se fit rapidement. Arrivés en vue de la Nouvelle-Zélande, notre commandant, qui avait cinglé droit sur sa baie, ordonne de mettre le navire en désarroi, de déchirer quelques voiles, de briser deux ou trois vergues, de fermer les sabords, de masquer soigneusement nos canons, de cacher les soldats et les trois quarts de l’équipage dans l’entrepont, de donner enfin à notre frégate l’air d’un pauvre diable de navire à moitié désemparé par la tempête, et ne gouvernant plus.

    Dès que les Zélandais nous eurent aperçus, leur méfiance ordinaire les fit se tenir coi. Mais en ne comptant qu’une dizaine d’hommes sur le pont de la frégate, croyant reconnaître à notre apparence misérable et à l’incertitude de nos allures que nous étions des naufragés supplians plutôt que des agresseurs, ils saisissent leurs armes, sautent dans leurs pirogues et se dirigent vers nous de tous les coins du rivage. Je n’ai jamais tant vu de pirogues de ma vie. Il en sortait de la terre, de l’eau, des buissons, des rochers, de partout. Et notez que plusieurs de ces embarcations portaient jusqu’à cinquante guerriers. On eût dit d’un banc de poissons énormes nageant de notre côté en rapprochant leurs rangs. Nous nous sommes ainsi laissé entourer comme des gens incapables de se défendre. Mais quand les pirogues, divisées en deux masses, se sont trouvées à une demi-portée de pistolet et serrées à ne pouvoir virer de bord, un petit coup donné à la barre fait notre frégate présenter ses flancs aux deux flottilles, et le commandant de crier alors : « En bataille sur le pont ! ouvrez les sabords et feu partout sur cette vermine ! » Les canons de bâbord et de tribord, avançant alors hors du navire toutes leurs têtes à la fois comme des curieux qui se mettent aux fenêtres, ont commencé à cracher sur les guerriers tatoués une pluie de mitraille, de boulets et d’obus des mieux conditionnés. Nos quatre cents soldats accompagnaient ce concert d’une fusillade nourrie et bien dirigée. Tout le monde travaillait ; c’était superbe. Du haut d’une vergue du grand mât, où j’étais grimpé avec mes poches pleines de cartouches, mon fusil à deux coups et une douzaine de grenades que le maître canonnier m’avait données, j’ai, pour ma part, ôté l’appétit à bien des Zélandais qui avaient déjà peut-être creusé le four où ils comptaient me faire cuire. J’en ai tué, je ne pourrais dire combien. Vous le savez, dans ces pays-là cela ne fait rien de tuer des hommes. On ne se figure pas surtout l’effet de mes grenades : elles éclataient entre leurs jambes et les faisaient sauter en l’air et retomber à la mer comme des dorades ; pendant que les pièces de 24 et de 36, avec leurs gros boulets, vous enfilaient des séries de pirogues et les coupaient par le milieu avec des craquemens comparables à ceux du tonnerre quand il tombe sur un arbre. Les blessés hurlaient, les fuyards se noyaient, et notre commandant trépignait en criant dans son porte-voix : « Encore une bordée ! à boulets ramés ! feu sur ce chef aux plumes rouges ! A la mer la chaloupe maintenant, le canot, la yole ! achevez les nageurs à coups d’anspects ! Allons, roide, mes garçons ! God save the queen ! » La mer était couverte de cadavres, de membres, de casse-têtes, de pagaies, de débris d’embarcations ; et çà et là se dessinaient sur l’eau verte de larges flaques rouges. Nous commencions à être las, quand nos hommes de la chaloupe, moins enragés que le commandant, se contentant d’expédier à coups de pistolets, de piques et d’avirons encore une douzaine de nageurs, ont tiré de l’eau deux Zélandais magnifiques, deux chefs qui n’en pouvaient plus. On les a hissés à demi morts sur le pont de la frégate. Au bout d’une heure, les deux Goliath étaient debout et vigoureux comme des panthères. L’interprète que nous avions amené de Sydney s’est approché d’eux pour leur assurer qu’ils n’avaient plus rien à craindre, les blancs n’étant pas dans l’usage de tuer leurs prisonniers. « Mais, a dit alors l’un des deux, dont la taille était énorme et l’aspect effrayant, pourquoi les blancs ont-ils tiré sur nous leurs gros et leurs petits fusils ? Nous n’étions pas encore en guerre. — Vous rappelez-vous, a répondu l’interprète, ces pêcheurs de baleine que vous avez tués et mangés l’année dernière ? Ils étaient de notre nation, nous sommes venus les venger. — Ah ! s’écrie le grand chef en frappant un violent coup de talon sur le plancher et regardant son compagnon avec un sauvage enthousiasme, très bon ! les blancs sont grands guerriers ! »

    Notre procédé les remplissait évidemment d’admiration. Ils nous jugeaient au point de vue de l’art, en connaisseurs, en nobles rivaux, en grands artistes.

    La flotte zélandaise abîmée, la tuerie d’hommes achevée, le commandant nous apprend, un peu tard, qu’il doit aller maintenant en Tasmanie au lieu de retourner dans la Nouvelle-Galles. J’étais fort contrarié de faire forcément ce nouveau voyage, dont la durée devait être assez longue. Mais voilà le chirurgien de la frégate qui exprime le désir de rester à Tavaï-Pounamou pour y étudier la flore de la Nouvelle-Zélande et enrichir ses herbiers, si le commandant peut venir le reprendre en revenant à Sydney, ce à quoi celui-ci s’engage sans difficulté. Alors l’idée de voir de près ces terribles sauvages me séduit, et j’offre au chirurgien de l’accompagner. On peut rendre la liberté aux deux chefs à la condition pour eux de garantir notre sûreté. Ceux-ci, à qui l’arrangement convient fort, promettent de nous protéger auprès de leur nation, qui, à les en croire, nous recevra bien. « Tayo ! Tayo ! » (amis) disent-ils en venant, selon l’usage, frotter leur nez contre le nôtre. « Tayo rangatira ! » (amis des chefs). Le traité est conclu. On nous conduit à terre, le chirurgien, les deux chefs et moi.

    J’avais bien un certain serrement de cœur en mettant le pied sur cette plage maintenant déserte, mais couverte d’ennemis en armes quelques heures aupararavant, et où nous venions, nous vainqueurs, sans autre sauvegarde contre la fureur des vaincus, que sa parole et l’autorité douteuses de deux chefs anthropophages !

    — Sur l’honneur, dis-je à Wallace en l’interrompant, vous méritiez d’être cuits vivans à petit feu et mangés l’un et l’autre. Conçoit-on une aussi outrecuidante folie ?

    — Eh bien, pourtant il ne nous arriva rien. En rencontrant leur peuplade, nos chefs expliquèrent que la paix était faite et qu’ils nous devaient leur liberté. Après quoi, nous faisant mettre à genoux devant eux, ils nous donnèrent à chacun un petit coup de casse-tête sur la nuque, en faisant des signes et prononçant des paroles qui nous rendaient sacrés. Hommes, femmes et enfans criant tayo à leur tour, nous approchèrent aussitôt avec curiosité, mais sans la moindre apparence hostile. Notre confiance paraissait les flatter, et tous y répondirent. Le chirurgien, d’ailleurs, nous fit bien venir d’eux en pansant le petit nombre de blessés qui avaient survécu à la mitraillade, et dont plusieurs avaient des plaies et des fractures affreuses. Au bout de quelques jours, il me laissa pour aller, sous la conduite de Koro le grand chef, explorer une forêt de l’intérieur.

    J’avais déjà, un an auparavant, appris aux îles Haouaï quelques mots de la langue kanaque, en usage, malgré les énormes distances qui séparent ces divers archipels, à Haouaï, à Taïti et à la Nouvelle-Zélande. Je m’en servis tout d’abord pour apprivoiser deux petites Zélandaises charmantes, vives comme des grisettes parisiennes, avec de grands yeux noirs étincelans et des cils de la longueur de mon doigt. Une fois apprivoisées, elles me suivirent comme deux lamas, Méré portant ma poudre et mon sac à balles, Moïanga, le gibier que j’abattais dans nos excursions, et me servant tour à tour l’une et l’autre d’oreiller la nuit, quand nous dormions à la belle étoile. Quelles nuits ! quelles étoiles ! quel ciel ! C’est le paradis terrestre que ce pays-là.

    Croiriez-vous que j’y fus atteint néanmoins par le plus inattendu et le plus infernal des chagrins ? Emaï, mon chef protecteur, avait une fille de seize ans qui ne s’était pas montrée d’abord, et dont la beauté piquante, quand je l’aperçus, me planta au cœur un amour terrible, avec tous les frémissemens, tous les étouffemens et tous les abominables maux de nerfs qui s’ensuivent.

    Dispensez-moi de vous faire son portrait… Je crus n’avoir qu’à me présenter à elle pour trouver deux bras ouverts. Méré et Moïanga m’avaient gâté. Je voulus en conséquence, après quelques mots tendres, la conduire dans un champ de phormium (le lin du pays), pour y filer des heures d’or et de soie. Mais point. Résistance, résistance obstinée. Alors je me résignai à faire une cour en règle et assidue. Le père de Tatéa (c’est son nom) prit mes intérêts avec chaleur ; il adressa devant moi, maintes fois, de vifs reproches à la belle rebelle. J’offris à Tatéa, l’un après l’autre et tous ensemble, les boutons de cuivre doré de mon gilet, puis mon couteau, ma pipe, mon unique couverture, plus de cent grains de verre bleus et roses ; je tuai une douzaine d’albatros pour lui faire un manteau de duvet blanc ; je lui proposai de me couper elle-même le petit doigt. Ceci parut l’ébranler un moment, mais elle refusa encore. Son père indigné, voulait lui casser un bras ; je l’en détournai à grand’peine. Mes deux autres femmes s’en mêlèrent à leur tour, et tentèrent de combattre son obstination.

    La jalousie est ridicule dans la Nouvelle-Zélande, et mes femmes n’étaient point ridicules.

    Rien n’y fit.

    Alors, ma foi, le spleen s’empara de moi. Je cessai de manger, de fumer, de dormir. Je ne chassais plus, je ne disais plus un mot à Moïanga ni à Méré ; les pauvres filles pleuraient, je n’y prenais pas garde ; et j’allais me tirer un coup de fusil dans l’oreille, quand j’eus l’idée d’offrir à Tatéa un baril de tabac que je portais toujours attaché sur mon dos.

    C’était cela !!! et je ne l’avais pas deviné !!!…

    Le plus consolant des sourires accueillit ma nouvelle offrande ; on me tendit la main, et, en la touchant, je crus sentir mon cœur fondre comme fond un morceau de plomb dans un feu de forge. Le cadeau de noces était accepté. Méré et Moïanga coururent, pleines de joie, annoncer à Emaï la bonne nouvelle, et Tatéa, ravie de posséder le précieux baril qu’elle s’était obstinée par coquetterie à ne pas demander, dénoua enfin sa chevelure et m’entraîna palpitant vers le champ de phormium….

    Ah ! mon cher, ne me parlez pas de nos Européennes !…

    Au coucher du soleil, mes deux petites premières, ma reine Tatéa et moi, nous fîmes au coin d’un bois le plus délirant souper de famille, avec des racines de fougères, des kopanas (pommes de terre), un beau poisson, un guana (grand lézard), et trois canards sauvages, cuits les uns et les autres au four entre des pierres rougies, selon la méthode des naturels, et arrosés de quelques verres d’eau-de-vie qui me restaient.

    On m’eût proposé, ce soir-là, de me transporter en Chine, dans le palais de porcelaine de l’empereur, et de me donner la céleste princesse, sa fille, pour épouse, avec cent mandarins décorés du bouton de cristal pour me servir, que j’aurais refusé.

    Le lendemain de ces noces intimes, le chirurgien revint de son exploration botanique. Il était couvert de végétaux plus ou moins secs ; il avait l’air d’une meule de foin ambulante. Son chef et le mien, Koro et Emaï, nos deux cornacs, convinrent de célébrer cette réunion et mon mariage par un festin officiel, splendide. Ils avaient justement surpris en flagrant délit de vol, dans leur (village), une jeune esclave, et l’on convint de la punir de mort pour cette solennité ; ce qui fut fait, bien que je protestasse que nous avions déjà un très beau dîner, et que je n’en mangerais pas.

    Dans le fait, vous pouvez m’en croire, au risque de désobliger mes chefs qui s’étaient mis en frais pour nous traiter, au risque même d’irriter Tatéa, qui trouvait absurdes mes répugnances, on eut beau m’offrir la meilleure épaule de l’esclave, servie sur une fraîche feuille de fougère et entourée de succulentes kopanas, il me fut impossible d’y toucher. Notre éducation est vraiment singulière en Europe ! J’en suis honteux ! Mais ce sentiment d’horreur pour l’homme inculqué dès l’enfance devient une seconde nature, et c’est en vain qu’on chercherait à le contrecarrer.

    Le chirurgien essaya par bravade de goûter à l’épaule que j’avais refusée ; presque aussitôt des nausées violentes le punirent de sa tentative, à la grande colère de Kaé, le cuisinier de Koro, qui se trouvait ainsi blessé dans son amour-propre. Mais mes deux petites premières, ma chère Tatéa, Koro et mon beau-père l’eurent bientôt calmé, en rendant à sa science culinaire un éclatant hommage.

    Après le dîner, le chirurgien, possesseur d’une assez respectable bouteille d’eau-de-vie, la présenta d’abord à Emaï, qui, après avoir bu, lui dit d’un air grave :

Ko tinga na, hia ou owe.
(Puisse-tu te bien porter, être content.)

    Tant est naturel l’usage des toasts qu’on reproche parfois à l’Angleterre. — Koro l’imita, et, s’adressant à moi, répéta le souhait bienveillant d’Emaï. Méré et Moïanga me regardaient d’un air tendre. Alors, pendant que les chefs fumaient quelques pincées du tabac du petit baril dont la nouvelle mariée les avait gratifiés généreusement, Tatéa se serra contre moi, appuya nonchalamment sa tête sur la mienne, et me chanta à l’oreille, comme une confidence, trois couplets dont voici le refrain, que je n’oublierai jamais :

E takowe e o motokou mei rangui
Ka tai ki reira, akou rangui auraki.

(Quand tu seras arrivé au port où tu veux aller, mes affections y seront avec toi.)

    Honte sur notre froide musique, sur notre mélodie effrontée, sur notre pesante harmonie, sur notre chant de cyclopes !… Où trouver en Europe cette mystérieuse voix d’oiseau amoureux, dont le secret murmure faisait frissonner tout mon être d’une volupté effrayante et nouvelle ? quels gazouillemens de harpe sauront l’imiter ? quel fin tissu de sons harmoniques en donnera l’idée ?… et ce refrain si triste dans lequel Tatéa, associant par un caprice étrange l’expression de son amour à la pensée de notre séparation, me parlait du port lointain où ses affections me suivraient….

    Beloved Tatea ! sweet bird ! Tout en chantant, comme chante à midi un bengali sous la feuillée, de la main gauche elle enlaçait mon cou dans une longue tresse de ses splendides cheveux noirs, et jouait de la droite avec les blancs osselets du pied de l’esclave qu’elle venait de manger… Ravissant mélange d’amour, d’enfantiliage et de rêverie !… Le vieux monde soupçonna-t-il jamais une poésie pareille ?… Shakspeare, Beethoven, Byron, Weber, Moore, Shelley, Tennysson, vous n’êtes que de grossiers prosateurs !

    Pendant cette scène, Kaé avait, presque sans interruption, chuchoté de son côté avec la bouteille qui lui avait dit tant de choses, que Koro et le chirurgien durent le conduire, en le soutenant, jusqu’à sa case, où il tomba ivre-mort. Plus ivre que le cuisinier, mais ivre d’amour, j’emportai, moi, plutôt que je n’emmenai Tatéa, et mes deux petites premières, encore cette nuit-là, dormirent d’un paisible sommeil.

    Tatéa avait remarqué que souvent dans mes momens de rêverie, quand nous étions assis ensemble au bord de la mer, je traçais avec la baguette de mon fusil, sur le sable, la lettre T.

    Elle finit par me demander pourquoi je m’obstinais à dessiner ce signe, et je parvins, non sans peine, à lui faire comprendre qu’il me rappelait son nom. Je l’étonnai beaucoup. Elle doutait encore que cela fût possible, car ayant elle-même un jour, en mon absence, marqué grossièrement ce T sur un rocher, elle me le montra et battit des mains en m’entendant dire aussitôt : Tatéa !

    Vous croyez peut-être que je vais, à propos de ces détails, me moquer de moi-même et dire que je tournais au pastoral, au daphnisme. Mais non, j’étais heureux et ne suis pas Français.

    Bien des jours et des nuits semblables se succédèrent. Ils avaient fait à mon insu des semaines et des mois ; j’avais oublié le monde et l’Angleterre, quand la frégate reparut dans la baie et vint me rappeler qu’il y avait un port où je devais aller. Eh bien ! chose étonnante ! après le premier froid que sa vue répandit dans mes veines, j’eus presque du courage. Le pavillon anglais flottant au haut du grand mât, produisit sur moi l’effet du bouclier de diamant sur Renaud, et il me parut aussitôt possible, sinon facile, de m’arracher aux bras de mes Armide. A l’annonce de mon départ, pourtant, que de pleurs ! quel désespoir ! quelles convulsions de cœur ! Tatéa se montra d’abord la plus résignée. Mais quand le canot de la frégate eut abordé, quand elle vit le chirurgien y entrer et m’attendre, quand j’eus fait à Emaï et à Koro mes derniers présens, se précipitant éperdue à mes pieds, elle me conjura de lui accorder encore une preuve d’amour, la dernière ; preuve étrange dont je ne me fusse jamais avisé. « Oui, oui, tout, lui dis-je en la relevant et la serrant frénétiquement dans mes bras ; que veux-tu ? Mon fusil ? ma poudre, mes balles ? Prends, prends ; tout ce qui me reste n’est-il pas à toi ? » Elle fit un mouvement négatif. Saisissant alors le couteau de son père, impassible témoin de nos adieux, elle en approcha la pointe de ma poitrine nue, et me fit comprendre, ne pouvant plus parler, qu’elle désirait y tracer un signe. J’y consentis ; en deux coups, Tatéa me balafra d’une incision cruciale, d’où le sang jaillit à flots. Aussitôt la pauvre enfant de se jeter sur ma poitrine ruisselante, d’y appliquer ses lèvres, ses joues, son cou, son sein, sa chevelure, de boire mon sang mêlé à ses larmes, avec des cris et des sanglots… O vieille Angleterre, j’ai prouvé ce jour-là que je t’aimais ! Méré et Moïanga s’étaient élancées à la mer avant le départ du canot ; je les retrouvai auprès de l’échelle de la frégate. Là, autre scène, autres cris déchirans. J’eus beau tenir mes yeux fixés sur le pavillon britannique, un instant la force me manqua. J’avais laissé sur le rivage Tatéa évanouie à mes pieds, les deux autres chères créatures, nageant d’une main, me faisaient de l’autre des signes d’adieux en répétant de leur voix gémissante : O Walla ! Walla ! (C’était leur manière de prononcer mon nom.) Quels efforts je dus faire pour monter ! A chacun des derniers échelons que je gravis, il me sembla qu’on me cassait un membre. Parvenu sur le pont, je n’y tins plus ; je me retournai ; et j’allais sauter à l’eau, gagner la terre à la nage, les embrasser toutes les trois, m’enfuir avec elles dans les bois, et laisser partir la frégate chargée de mes malédictions, quand le commandant, devinant ce coup de tête, fit un signe aux musiciens du régiment qui était à bord ; le Rule Britannia retentit, une déchirante et suprême révolution se fit en moi, et, aux trois quarts fou, je me précipitai dans la grand’chambrc, où je restai jusqu’au soir étendu, cadavre vivant, sur le plancher.

    Quand je revins à moi, mon premier mouvement fut de remonter à la course sur le pont, comme si j’allais y retrouver… Nous étions déjà loin… plus de terre en vue… rien que le ciel et l’eau… Alors seulement je poussai un long cri de douleur furieuse qui me soulagea.

    Ma poitrine saignait toujours. Voulant rendre la cicatrice ineffaçable, je me procurai de la poudre à canon et du corail, que je pilai ensemble, et que j’introduisis ensuite dans la plaie. J’avais appris d’Emaï ce procédé de tatouage. Il réussit parfaitement.

    « Voyez (dit le narrateur en ouvrant son gilet et sa chemise et me montrant sur sa poitrine une large croix bleuâtre) cela veut dire pour moi Tatéa, en néo-zélandais. Si vous trouvez jamais une Européenne capable d’avoir naïvement une idée pareille, je vous permets de croire à son affection et de lui rester fidèle… »

    — Il eût été difficile à Wallace de pousser plus loin ses confidences cette nuit-là ; il ne pleurait pas, mais des filets rouges sillonnaient le blanc de ses yeux, ses lèvres écumaient ; il se plaça devant un miroir, et resta longtemps à contempler d’un air sombre, la signature de Tatéa. Il était trois heures du matin ; je sortis en proie à une oppression pénible. Rentré chez moi, je ne m’endormis pas sans faire de longues réflexions sur l’hospitalité des guerriers zélandais, sur le préjugé des Européens contre les esclaves, sur l’influence des petits barils de tabac, sur la polygamie, sur les amours sauvages et le patriotisme effréné des Anglais.

    Deux ans plus tard, Wallace vint me voir à Paris. Frederick Beale, ce roi des éditeurs anglais, cet intelligent et généreux ami des artistes, l’avait chargé de composer un opéra en deux actes pour l’un des théâtres de Londres. Wallace comptait utiliser ses loisirs de Paris en écrivant cette petite partition ; mais une ophthalmie aiguë dont il fut atteint presque à son arrivée, et qui faillit lui faire perdre la vue, l’en empêcha et le contraignit à une longue et triste inaction.

    Enfin rétabli, grâce aux soins du savant docteur Sichel que je lui avais amené, il retourna à Londres avec l’intention, après avoir terminé son opéra, de faire un nouveau tour du monde pour se désennuyer ; un peu aussi pour revoir la Nouvelle-Zélande, j’aime à le croire. Il a en effet entrepris ce voyage ; seulement des motifs que j’ignore l’ont fait s’arrêter à New-York, où, sous prétexte qu’il gagne des milliers de dollars par ses compositions de salon dont raffolent les Américains, il oublie ses amis et ses amies, et se résigne à vivre platement avec des gens plongés dans la plus profonde civilisation.

    Je donnerais beaucoup pour savoir si le tatouage de sa poitrine est toujours visible. Pauvre Tatéa, je crains bien que tu n’aies pas enfoncé le couteau assez avant ! Ceci n’empêche que je lui dise à travers l’Atlantique : Bonjour, mon cher Wallace ; pensez-vous aussi que j’aie commis un abus de confiance en publiant votre Odyssée ? Je parie que non.

H. BERLIOZ.

1) Chez Michel Lévy, libraire, rue Vivienne.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er novembre 2010.

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