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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 20 JUIN 1851 [p. 1-2].


AU RÉDACTEUR.

Londres, le 9 juin.

Meeting anniversaire des enfans des écoles de charité dans la cathédrale de Saint-Paul. — Chœur de six mille cinq cents voix. — Le palais de cristal à sept heures du matin.

        Monsieur,

    J’ai à vous parler des théâtres lyriques, et je vous en entretiendrai plus tard en effet ; mais je suis sous le coup d’une impression si forte, que je vous demande la permission d’en dire la cause tout d’abord.

    Jeudi dernier a eu lieu dans la cathédrale de Saint-Paul la réunion annuelle des enfans elevés par la charité dans les écoles de Londres. J’avais lu il y a plusieurs années ce que M. Fétis a écrit sur cette cérémonie ; je m’attendais donc à quelque manifestation remarquable, mais la réalité a dépassé de beaucoup les promesses de mon imagination.

    C’est la chose la plus extraordinaire que j’aie vue et entendue depuis que j’existe.

    Soyez persuadé, Monsieur, que je n’emploierai pas légèrement dans mon récit les expressions admiratives.

    Un lambeau de journal, tombé par hasard entre mes mains la semaine dernière, m’apprit que l’anniversary meeting of the Charity Children allait avoir lieu. Je me mis aussitôt en quête d’un billet, qu’après bien des lettres et des démarches je finis par obtenir de l’obligeance de M. Gosse, le premier organiste de Saint-Paul. Dès dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l’église ; je parvins, non sans peine, à la traverser. Arrivé dans la tribune de l’orgue destinée aux chantres de la chapelle, hommes et enfans, au nombre de soixante-dix, je reçus une partie de basse qu’on me priait de chanter avec eux, et un surplis qu’il me fallut endosser, pour ne pas détruire, par mon habit noir, l’harmonie du costume blanc des autres choristes. Ainsi déguisé en homme d’église, j’attendis ce qu’on allait me faire entendre avec une certaine émotion vague, causée par ce que je voyais. Neuf amphithéâtres presque verticaux, de seize gradins chacun, s’élevaient au centre du monument, sous la coupole, et sous l’arcade de l’est devant l’orgue, pour recevoir les enfans. Les six de la coupole formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement à l’est et à l’ouest. De cette dernière ouverture partait un plan incliné, allant aboutir au haut de la porte d’entrée principale, et déjà couvert du peuple immense qui pouvait ainsi, des bancs même les plus éloignés, tout voir et tout entendre parfaitement. A gauche de la tribune que nous occupions devant l’orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de trompettes et timbales. Sur cette estrade, un grand miroir était placé de manière à réfléchir pour les musiciens les mouvemens du chef des chœurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir aussi à guider l’organiste tournant le dos au chœur. Des bannières plantées tout autour du vaste amphithéâtre dont le seizième gradin atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place que devaient occuper les diverses écoles, et portaient le nom de la paroisse ou du quartier de Londres auxquels elles appartiennent. Au moment de l’entrée des groupes d’enfans, ces divers compartimens, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un coup d’œil singulier, rappelant le spectacle qu’offre dans le monde microscopique le phénomène de la cristallisation. Les aiguilles de ce cristal aux molécules humaines, se dirigeant toujours de la circonférence au centre, étaient de deux couleurs, le bleu foncé de l’habit des petits garçons sur les gradins d’en-haut, et le blanc de la robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs inférieurs. En outre, les garçons portant sur leur veste, les uns une plaque de cuivre poli, les autres une médaille d’argent, leurs mouvemens faisaient scintiller la lumière réfléchie par ces ornemens métalliques, de manière à produire l’effet de mille étincelles s’éteignant et se rallumant à chaque instant sur le fond sombre du tableau. L’aspect des hauts échafaudages couverts par les filles était plus curieux encore ; les rubans verts et roses qui paraient la tête et le cou de ces blanches petites vierges faisaient ressembler exactement cette partie des amphithéâtres à une montagne couverte de neige, au travers de laquelle se montrent çà et là des brins d’herbes et des fleurs. Ajoutez les nuances variées qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan incliné où siégeait l’auditoire, la chaire tendue de rouge de l’archevêque de Cantorbéry, les bancs richement ornés du lord-maire et de l’aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis à l’autre bout et tout en haut les tuyaux dorés du grand orgue ; figurez-vous cette magnifique église de Saint-Paul, la plus grande du monde après Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n’aurez encore qu’une esquisse bien pâle de cet incomparable spectacle. Et partout un ordre, un recueillement, une sérénité qui en doublaient la magie. Il n’y a pas de théâtre si grand et si riche qu’il soit, pas de décorations, pas de mise en scène, si admirables qu’on les suppose, qui puissent jamais approcher de cette réalité que je crois encore avoir vue en songe à l’heure qu’il est. Au fur et à mesure que les enfans parés de leurs habits neufs venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte de turbulence, mais où l’on pouvait observer un peu de fierté, j’entendais mes voisins anglais dire entre eux : « Quelle scène ! quelle scène !!... » et mon émotion était profonde, quand les six mille cinq cents petits chanteurs étant enfin assis, la cérémonie commença.

    Après un accord de l’orgue, s’est alors élevé en un gigantesque unisson le premier psaume chanté par ce chœur inouï :

All people that on earth do dwell
Sing to the Lord with cheerful voice.

    Inutile de chercher à vous donner une idée d’un pareil effet musical. Il est à la puissance et à la beauté des plus excellentes masses vocales que vous ayez jamais entendues comme Saint-Paul de Londres est à l’église de Ville-d’Avray, et cent fois plus encore. J’ajoute que ce choral aux larges notes et d’un grand caractère est soutenu par de superbes harmonies dont l’orgue l’inondait sans pouvoir le submerger. J’ai été agréablement surpris d’apprendre que la musique de ce psaume, pendant longtemps attribuée à Luther, est de Claude Goudimel, maître de chapelle à Lyon au XVIe siècle. Elle fut imprimée pour la première fois à Genève en 1543, avec des paroles latines, très probablement.

    Malgré l’oppression et le tremblement que j’éprouvais, je tins bon, et sus me maîtriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes récités sans mesure (reading psalms) que le chœur des chantres musiciens eut à exécuter en second lieu. Le Te Deum de Boyce (écrit en 1760), morceau sans caractère, chanté par les mêmes, acheva de me calmer. A l’antienne du couronnement, les enfans se joignant au petit chœur de l’orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de solennelles exclamations telles que : God save the king !Long live the king !May the king live for ever !Amen ! Hallelujah ! l’électrisation recommença. Je me mis à compter beaucoup de pauses, malgré les soins de mon voisin qui me montrait à chaque instant sur sa partie la mesure où on en était, pensant que je m’étais perdu. Mais au psaume à trois temps de J. Ganthamy, ancien maître anglais (1774), chanté par toutes les voix, avec les trompettes, les timbales et l’orgue, à ce foudroyant retentissement d’une hymne vraiment brûlante d’inspiration, d’une harmonie grandiose, d’une expression noble autant que touchante, la nature reprit son droit d’être faible, et je dus me servir de mon cahier de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face. Après ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevêque de Cantorbéry prononçait son sermon que l’éloignement m’empêchait d’entendre, un des maîtres de cérémonies vint me chercher, et me conduisit, ainsi tout lacrymans, dans divers endroits de l’église, pour contempler dans tous ses aspects ce tableau dont l’œil ne pouvait d’aucun point embrasser entièrement la grandeur. Il me laissa ensuite en bas, auprès de la chaire, parmi le beau monde, c’est-à-dire au fond du cratère du volcan vocal ; et quand, pour le dernier psaume, il recommença à faire éruption, je dus reconnaître que pour les auditeurs ainsi placés sa puissance était plus grande du double que partout ailleurs. En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport, oubliant qu’il sait parfaitement le français, se mit à crier en italien : Cosa stupenda ! stupenda ! la gloria dell’ Inghilterra !

    Puis Duprez… Ah ! le grand artiste qui, pendant sa brillante carrière, émut tant de gens, a reçu ce jour-là le paiement de ses vieilles créances, et ces dettes de la France ce sont des enfans anglais qui les lui ont payées. Je n’ai jamais vu Duprez dans un pareil état : il balbutiait, il pleurait, il battait la campagne, pendant que l’ambassadeur turc et un beau jeune Indien passaient près de nous froids et tristes comme s’ils fussent venus d’entendre hurler dans une mosquée leurs derviches tourneurs. O fils de l’Orient, il vous manque un sens : l’acquerrez-vous jamais !... Maintenant quelques détails techniques. Cette institution des Charity Children fut fondée par le roi Georges III en 1764. Elle se soutient par les dons volontaires ou souscriptions qui lui viennent de toutes les classes riches ou seulement aisées de la capitale. Le bénéfice du meeting annuel de Saint-Paul, dont les billets se vendent une demi-couronne et une demi-guinée, lui appartient aussi. Quoique toutes les places réservées au public soient en pareil cas enlevées longtemps d’avance, l’emplacement occupé par les enfans et le sacrifice qu’il faut faire d’une grande partie de l’église pour y établir les admirables dispositions dont je viens de parler, nuisent nécessairement beaucoup au résultat pécuniaire de la cérémonie. Les dépenses en sont d’ailleurs assez considérables. Ainsi l’établissement seul des neuf amphithéâtres et du plancher incliné coûte 450 liv. st. (11,250 fr.). La recette de jeudi s’est élevée à 800 liv. st. (20,000 fr.). Il n’est donc resté que 8,750 fr. tout au plus aux six mille cinq cents pauvres petits qui ont donné une pareille fête à la cité-mère ; mais les dons volontaires ont été, dit-on, fort considérables.

    Ces enfans ne savent pas la musique, ils n’ont jamais vu une note de leur vie. On est obligé tous les ans de leur seriner avec un violon, et pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu’ils auront à chanter au meeting. Ils les apprennent ainsi par cœur, et n’apportent en conséquence à l’église ni livre ni quoi que ce soit pour les guider dans l’exécution : voilà pourquoi ils chantent seulement à l’unisson. Leurs voix sont belles, mais peu étendues ; on ne leur donne à chanter en général que des phrases contenues dans l’intervalle d’une onzième, du si d’en bas au mi entre les deux dernières portées (clef de sol). Toutes ces notes, qui d’ailleurs sont à peu près communes au soprano, au mezzo soprano et au contralto, et se trouvent en conséquence chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorité. Il est douteux qu’on pût les faire chanter à plusieurs parties. Malgré l’extrême simplicité et la largeur des mélodies qu’on leur confie, il n’y a même pas, pour l’oreille des musiciens, une simultanéité irréprochable dans les attaques des voix après les silences. Cela vient de ce que ces enfans ne savent pas ce que c’est que les temps d’une mesure et ne songent point à les compter. En outre, leur directeur unique, placé très haut au-dessus du chœur, ne peut être aperçu aisément que des rangs supérieurs des trois amphithéâtres qui lui font face, et ne sert guère qu’à indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne pouvant le voir, et les autres ne daignant presque jamais le regarder.

    Le résultat prodigieux de cet unisson est dû, selon moi, à deux causes : au nombre énorme et à la qualité de voix d’abord, ensuite à la disposition des chanteurs en amphithéâtres très élevés. Les réflecteurs et les producteurs du son se trouvant dans de bonnes proportions relatives, l’atmosphère de l’église, attaquée par tant de points à la fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entière en vibration, et son retentissement acquiert une majesté et une force d’action sur l’organisation humaine que les plus savans efforts de l’art musical, dans les conditions ordinaires, n’ont point encore laissé soupçonner. J’ajouterai, mais d’une façon conjecturale seulement, que dans une circonstance exceptionnelle comme celle-là, bien des phénomènes insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystérieuses lois de l’électricité.

    Je me demande maintenant si la cause de la différence notable qui existe entre la voix des enfans élevés par charité à Londres et celle de nos enfans pauvres de Paris ne serait point due à l’alimentation, abondante et bonne chez les premiers, insuffisante et de mauvaise qualité chez les seconds. Cela est très probable. Ces enfans anglais sont forts, bien musclés, et n’offrent rien de l’aspect souffreteux et débile que présente à Paris la jeune population ouvrière, épuisée par un mauvais régime alimentaire, le travail et les privations. Il est tout naturel que les organes vocaux participent chez nos enfans de l’affaiblissement du reste de l’organisme, et que l’intelligence même puisse s’en ressentir.

    En tout cas, ce ne sont pas les voix seulement qui manqueraient aujourd’hui pour révéler à Paris, d’une aussi étonnante façon, la sublimité de la musique monumentale. Ce qui manquerait d’abord, c’est la cathédrale aux gigantesques proportions (l’église de Notre-Dame elle-même ne conviendrait pas) ; c’est, hélas ! aussi la foi dans l’art ; c’est un élan direct et chaleureux vers lui ; c’est le calme, la patience, la subordination des élèves et des artistes ; c’est une grande volonté, sinon du gouvernement, au moins des classes riches, d’atteindre le but après en avoir compris la beauté, et, par suite, c’est enfin l’argent qui manquerait, et l’entreprise croulerait par sa base. Nous n’avons qu’à rappeler, pour comparer une petite chose à une immense, la triste fin de Choron, qui, avec de faibles ressources, avait déjà obtenu de si importans résultats dans son institution de musique chorale, et qui mourut de chagrin de voir son école supprimée.

    Et pourtant, au moyen de trois ou quatre établissemens qu’il serait aisé de fonder chez nous, qui pourrait, dans un certain nombre d’années, nous empêcher de donner à Paris un exemple en petit, mais perfectionné, de la fête musicale anglaise ? Nous n’avons pas l’église de Saint-Paul, il est vrai, mais nous avons le Panthéon, qui offre, sinon des dimensions, au moins des dispositions intérieures à peu près semblables. Le nombre des exécutans et celui des auditeurs serait moins colossal, mais l’édifice étant aussi moins vaste, l’effet pourrait être encore fort extraordinaire.

    Admettons que le plan incliné, partant du haut de la porte centrale du Panthéon, ne pût contenir que cinq mille auditeurs : une pareille assemblée est encore assez respectable, et me paraît représenter largement cette partie de la population de Paris qui possède l’intelligence et le sentiment de l’art. Supposez maintenant que sur les amphithéâtres, au lieu de six mille cinq cents enfans ignorans, nous ayons mille cinq cents enfans musiciens, comme l’est, par exemple, le petit Beaumont qui chante dans les chœurs de l’Opéra de Paris ; cinq cents femmes musiciennes et armées de véritables voix ; de plus, deux mille hommes suffisamment doués par la nature et l’éducation ; supposez maintenant qu’au lieu de donner au public le fond central de l’hexagone, sous la coupole, on y place un petit orchestre de trois ou quatre cents instrumentistes, et qu’à cette masse bien exercée de quatre mille trois cents musiciens soit confiée l’exécution d’une belle œuvre, écrite dans le style convenable à de pareils moyens, sur un sujet où la grandeur serait unie à la noblesse, où se retrouverait vibrante l’expression de toutes les hautes pensées qui peuvent faire battre le cœur de l’homme ; croyez-vous qu’une telle manifestation du plus puissant de nos arts, aidée du prestige de la poésie et de l’architecture, ne serait pas réellement digne d’une nation comme la nôtre et ne laisserait pas bien loin derrière elle les fêtes si vantées de l’antiquité ?

    Avec les ressources françaises seules, dans une dizaine d’années, cette fête serait possible ; Paris n’aurait qu’à vouloir. En attendant, et à l’aide des premiers rudimens de la musique, les Anglais veulent et peuvent. Grand peuple, qui a l’instinct des grandes choses !!! L’âme de Shakspeare est en lui !


    En sortant de Saint-Paul dans un état de demi-ivresse que vous concevrez maintenant, je me suis laissé conduire, sans trop savoir pourquoi, sur un bateau de la Tamise où j’ai reçu pendant vingt minutes une pluie battante ; revenu ensuite à pied et tout mouillé de Chelsea, où je n’avais que faire, j’eus la prétention de dormir ; mais les nuits qui succèdent à de pareils jours ne connaissent pas le sommeil. J’entendais sans cesse rouler dans ma tête cette clameur harmonieuse : All people that on earth do dwell, et je voyais tourbillonner l’église de Saint-Paul ; je me retrouvais dans son intérieur ; il était, par une bizarre transformation, changé en pandémonium : c’était la mise en scène du célèbre tableau de Martin ; au lieu de l’archevêque dans sa chaire, j’avais Satan sur son trône ; au lieu des milliers de fidèles et d’enfans groupés autour de lui, des peuples de démons et de damnés dardaient du sein des ténèbres visibles leurs regards de flamme, et l’amphithéâtre de fer sur lequel ces millions étaient assis vibrait tout entier d’une manière terrible, en répandant d’affreuses harmonies.

    Enfin, las de la continuité de ces hallucinations, je pris le parti, bien qu’il fit à peine jour, de sortir et de m’acheminer vers le palais de l’Exposition où m’appelaient dans quelques heures mes fonctions de juré. Londres dormait encore : aucune des Sara, des Mary, des Kate, qui lavent chaque matin le seuil des maisons, n’apparaissait son éponge à la main. Une vieille Irlandaise aginée fumait sa pipe, accroupie seule dans un coin de Manchester Square. Les vaches nonchalantes ruminaient, couchées sur l’épais gazon de Hyde Park. Le petit trois-mâts, ce jouet du peuple navigateur, se balançait sommeillant sur la rivière Serpentine ; déjà quelques gerbes lumineuses se détachaient des vitraux élevés du palais ouvert à all people that on earth do dwell.

    La garde qui veille aux barrières de ce Louvre, accoutumée de me voir à toutes sortes d’heures indues, me laissa passer, et j’entrai. C’est encore un spectacle d’une grandeur originale que celui de l’intérieur désert du palais de l’Exposition à sept heures du matin : cette vaste solitude, ce silence, ces douces lueurs qui tombent du faîte transparent, tous ces jets d’eaux taris, ces orgues muettes, ces arbres immobiles, et cet étalage harmonieux des riches produits apportés là de tous les coins du monde par cent peuples rivaux. Ces ingénieux travaux, fils de la paix, ces instrumens de destruction qui rappellent la guerre, toutes ces causes de mouvement et de bruit semblaient alors converser mystérieusement entre elles, en l’absence de l’homme, dans quelque langue inconnue qu’on entend avec l’oreille de l’esprit. Je me disposais à écouter leur secret dialogue, me croyant seul dans le palais ; mais nous étions trois : un Chinois, un moineau et moi. Les yeux bridés de l’Asiatique s’étaient ouverts avant l’heure, à ce qu’il paraît, ou peut-être, comme les miens, ne s’étaient-ils pas fermés. A l’aide d’un petit balai de plume, il époussetait avec soin ses beaux vases de porcelaine, ses hideux magots, ses laques, ses soieries. Puis je le vis prendre un arrosoir, aller puiser de l’eau dans le bassin de la fontaine de verre, et revenir désaltérer avec tendresse une pauvre fleur chinoise, sans doute, qui s’étiolait dans un ignoble vase européen. Après quoi il vint s’asseoir à quelques pas de sa boutique, regarda les deux tamtams qui y sont appendus, fit un mouvement comme pour aller les frapper ; mais réfléchissant qu’il n’avait ni frères ni amis à réveiller, il laissa retomber sa main qui tenait déjà le marteau du gong, et soupira. « Dulces reminiscitur Argos », me dis-je. Prenant alors mon air le plus gracieux, je m’approche de lui, et supposant qu’il entend l’anglais, je lui adresse un good morning, sir, plein d’un intérêt bienveillant auquel il n’y avait pas à se méprendre. Pour toute réponse, mon homme se lève, me tourne le dos, va ouvrir une armoire, et en tire des sandwiches qu’il se met à manger sans me regarder et d’un air assez méprisant pour ce mets des Barbares. Puis il soupire encore. ..… Il pense évidemment à ces succulentes nageoires de requin frites dans de l’huile de ricin dont il se régalait dans son pays, à la soupe aux nids d’hirondelles, et à ces fameuses confitures de chenilles qu’on fait si bien à Canton. Pouah ! les pensées de ce gastronome impoli me donnent des nausées, et je m’éloigne.

    En passant près de la grosse pièce de canon de 48, fondue en cuivre à Séville et qui avait l’air, en regardant la boutique de Sax placée auprès d’elle, de le défier de faire un instrument de cuivre de son calibre et de sa voix, j’effarouche un moineau caché dans la gueule de la brutale Espagnole. Pauvre échappé du massacre des innocens, ne crains rien, je ne te dénoncerai pas ; au contraire, tiens !... — Et tirant de ma poche un morceau de biscuit que le maître des cérémonies de Saint-Paul m’avait forcé d’accepter la veille, je l’émiette sur le plancher. Lorsqu’on construisit le palais de l’Exposition, une tribu de moineaux avait élu domicile dans l’un des grands arbres qui ornent à cette heure le transept. Elle s’obstina à y rester, malgré les progrès menaçans du travail des ouvriers. Il n’était guère possible en effet à ces bêtes d’imaginer qu’elles fussent à jamais prises dans une pareille cage de verre au treillis de fer. Quand elles eurent la conviction du fait, leur étonnement fut grand. Les moineaux cherchaient une issue en voletant de droite et de gauche. Dans la crainte des dégâts que leur présence pouvait causer à certains objets délicats exposés dans le bâtiment, on résolut de les tuer tous, et on y parvint, avec des sarbacanes, vingt sortes de piéges et la perfide noix vomique. Mon moineau, dont je connais maintenant la retraite, et que je ne trahirai pas, est le seul qui ait survécu. C’est le Joas de son peuple, et je le sauverai des fureurs d’Athalie.

    Comme je prononçais ce vers remarquable, à l’instant même improvisé, un bruit assez semblable au bruit de la pluie se répandit sous les vastes galeries : c’étaient les jets d’eau et les fontaines auxquels leurs gardiens venaient de donner la volée. Les châteaux de cristal, les rochers factices, vibraient sous le ruissellement de leurs perles liquides ; les policemen, ces bons gendarmes sans armes, que chacun respecte avec tant de raison, se rendaient à leur poste ; le jeune apprenti de M. Ducroquet s’approchait de l’orgue de son patron, en méditant la nouvelle polka dont il allait nous régaler ; les ingénieux fabricans de Lyon venaient achever leur admirable étalage ; les diamans, prudemment cachés pendant la nuit, reparaissaient scintillans sous leur vitrine ; la grosse cloche irlandaise en ré bémol mineur, qui trône dans la galerie de l’est, s’obstinait à frapper un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit coups, toute fière de donner un démenti à sa sœur de l’église d’Albany street, qui donne une résonance de tierce majeure. Le silence m’avait tenu tout éveillé, ces rumeurs m’assoupirent ; le besoin de sommeil devenait irrésistible, je vins m’asseoir devant le grand piano d’Érard, cette merveille musicale de l’Exposition ; je m’accoudai sur son riche couvercle, et j’allais m’endormir, quand Thalberg me frappant sur l’épaule : « Eh ! confrère ! le jury se rassemble. Allons ! de l’ardeur ! nous avons aujourd’hui trente-deux tabatières à musique, vingt-quatre accordéons et treize bombardons à examiner. »

HECTOR BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 février 2011.

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