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LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE

Par

HECTOR BERLIOZ

III.

Lamentations de Jérémie. Un critique modèle. L’accent dramatique. Succès d’un Miserere.
La saison. Le club des cauchemars.
Petites misères des grands concerts.
On a un billet avec vingt francs. Guerre aux bémols.

Lamentations de Jérémie.

    Trop misérables critiques ! Pour eux, l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques-uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !...

    Il y a une lithographie de fort triste apparence que je ne puis m’empêcher de contempler longuement toutes les fois que je passe devant le magasin où elle est étalée. On y voit une troupe de malheureux couverts d’humides et boueux haillons, le chef orné de chapeaux macairiens, marchant dans d’immondes tiges de bottes attachées au bas de leurs jambes avec des cordes de paille ; la plupart d’entre eux ont une joue enflée, tous ont le ventre creux ; ils souffrent des dents et meurent de faim ; aucune fluxion, aucune affliction ne leur manque ; leurs rares cheveux pendent collés contre leurs tempes amaigries ; ils portent pelles et balais, ou plutôt des fragments de pelles, des chicots de balais, dignes instruments de ces travailleurs en loques. Il pleut à verse, ils pataugent d’un pied morne dans le noir cloaque de Paris ; et devant eux une espèce d’argousin, armé d’une canne formidable, étend vivement le bras, comme Napoléon montrant à ses soldats le soleil d’Austerlitz, et leur crie en louchant des yeux et de la bouche : « Allons, messieurs, de l’ardeur ! » Ce sont des balayeurs...

    Pauvres diables !... D’où sortent ces malheureux êtres ?... A quel Montfaucon vont-ils mourir ?... Que leur octroie la munificence municipale pour nettoyer (ou salir) ainsi le pavé de Paris ?... A quel âge les envoie-t-on à l’équarrissage ?... Que fait-on de leurs os ? (leur peau n’est bonne à rien.) Où cela loge-t-il la nuit ?... Où cela va-t-il pâturer le jour ?... et quelle est la pâture ?... Cela a-t-il une femelle, des petits ?... A quoi cela pense-t-il ?... De quoi cela peut-il discourir en se livrant, avec l’ardeur demandée, à l’accomplissement des fonctions que lui confie M. le préfet de la Seine ?... Ces messieurs sont-ils partisans du gouvernement représentatif, ou de la démocratie coulant à pleins bords, ou du régime militaire ?… Ils sont tous philosophes ; mais combien y en a-t-il de lettrés ? Combien d’entre eux font des vaudevilles ?... Combien ont manié la brosse avant d’être réduits au balai ?... Combien furent élèves de Vernet avant de poser pour Charlet ?... Combien ont obtenu le grand prix de Rome à l’Académie des Beaux-Arts ?... Je ne finirais pas si je voulais énumérer toutes les questions que cette lithographie soulève. Questions d’humanité, questions de salubrité, questions d’égalité et de liberté et de fraternité, questions de philosophie et d’anatomie, de chimie et de voirie, questions de littérature et de peinture, questions de subsistances et d’aisances, questions de goût et d’égout, questions d’art et de hart !...

    Ah çà ? A quel propos, je me le demande, cette tirade sur MM. les balayeurs ? qu’ai-je de commun avec eux ? J’ai obtenu le prix de Rome, il est vrai ; j’ai quelquefois des fluxions ; je ne manque pas de sujets d’affliction ; je suis un grand philosophe ; mais M. le préfet de la Seine se garderait bien de me confier les moindres fonctions municipales ; mais je n’ai jamais touché une brosse de ma vie ; c’est tout au plus si je sais me servir d’une plume ; je n’écrivis jamais un vaudeville ; je ne serais pas capable de confectionner seulement un opéra-comique.

    C’est la folle du logis (l’imagination, le caprice, cela se dit quand on ne veut pas employer le mot propre) qui m’a dicté cette élégie. Et je suis fort loin pourtant d’avoir le temps de me livrer à de pareils délassements littéraires ; il pleut à verse des opéras-comiques, au boulevard des Italiens, au boulevard du Temple, dans les salons, partout. Et nous sommes critiques, nous sommes à la fois juges et témoins, bien qu’on ne nous ait pas fait jurer sur le Coran de dire la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. Négligence regrettable, car si j’avais fait un pareil serment, je le tiendrais. Il est vrai qu’on peut toujours dire la vérité, sans avoir juré de la dire. Or donc, puisqu’il pleut à verse des opéras-comiques et que nous sommes armés d’un chicot de plume, et que nous vivons à Paris pour y être greffier au tribunal lyrique, faisons notre devoir, marchons au noble but offert à notre ambition, et ne nous faisons pas dire deux fois : « Allons, monsieur, de l’ardeur ! »

    Trop misérables critiques ! Pour eux l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques-uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !...

    Encore des feuilletons ! encore des opéras ! encore des albums ! encore des chanteurs ! encore des dieux ! encore des hommes ! La terre a fait depuis l’année dernière un trajet de quelque soixantaine de millions de lieues autour du soleil. Elle est partie, elle est revenue (à ce qu’on dit à l’Académie des Sciences). Et pourquoi s’est-elle donné tant de mouvement ? Pourquoi faire un si grand tour ? Pour quel résultat ?... Je voudrais bien savoir ce qu’elle pense, cette grosse boule, cette grosse tête dont nous sommes les habitants ; oui (car, quant à douter qu’elle pense, je ne me le permettrai certes point. Mon pyrrhonisme ne va pas jusque-là ; ce serait aussi ridicule que si l’un des habitants de M. XXX le grand mathématicien, se permettait de mettre en doute la faculté de penser de son maître.) Oui donc, je suis curieux de savoir ce que cette grosse tête pense de nos petites évolutions, de nos grandes révolutions, de nos nouvelles religions, de notre guerre d’Orient, de notre paix d’Occident, de notre bouleversement chinois, de notre orgueil japonais, de nos mines d’Australie et de Californie, de notre industrie anglaise, de notre gaieté française, de notre philosophie allemande, de notre bière flamande, de notre musique italienne, de notre diplomatie autrichienne, de notre grand mogol et de nos taureaux espagnols, et surtout de nos théâtres de Paris, desquels il faut que je parle à tout prix. C’est-à-dire, entendons-nous, je ne tiens à savoir la pensée de la terre que sur ceux de nos théâtres où l’on dit que l’on chante ; et même (bien que nous en possédions à cette heure cinq bien comptés) je n’ai d’intérêt direct à connaître son opinion que sur trois seulement. De ces trois, l’un s’appelle Académie impériale de Musique, le second a nom Opéra-Comique, le troisième s’intitule Théâtre-Lyrique. D’où il suit que le Théâtre-Lyrique n’est pas comique, que le théâtre de l’Opéra-Comique n’est point académique, et que le théâtre académique n’est point lyrique. Voyez un peu où le lyrisme est allé se nicher !...

    Je pourrais donc, comme tant d’autres, consulter l’esprit de la terre sur ces graves questions ; et la terre me répondrait à coup sûr, tout comme elle a répondu à ceux qui dans ces derniers temps ont eu l’audace de l’interroger. Mais j’ai vergogne vraiment de me mettre au nombre des importuns et de la déranger encore. D’autant plus que, dans l’humeur où nous la voyons à cette heure, elle pourrait bien me répondre tout de travers. Elle serait capable de prétendre que le théâtre académique est comique, que le comique est lyrique, et que le lyrique est académique. Jugez du bouleversement produit par de tels oracles dans les idées du public (du public à idées) !

    Quoi qu’il en soit, nous ne comptons pas moins de trois théâtres à Paris, dont il faut, je le répète, que je parle encore à tout prix.

    Trop misérables critiques ! Pour eux l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques-uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui !... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !...

    Quand je songe qu’aujourd’hui 3 juin, très-probablement, le commandant Page entre dans la baie de Papeïti ! que les canons de ses navires saluent la rive taïtienne, qui leur renvoie, avec mille parfums, les cris de joie des belles insulaires accourues sur la plage ! Je le vois d’ici, avec sa haute taille, sa noble figure bronzée par les ardeurs du soleil indien ; il regarde avec sa longue-vue la pointe des cocotiers et la maison du pilote Henry bâtie à l’entrée de la route de Matavaï... Il s’étonne qu’on ne lui rende pas son salut... Mais voilà les canonniers accourant à droite et à gauche de la maison de M. Moerenhout ; ils entrent dans les deux forts détachés. Feu partout ! Hourra ! c’est la France ! c’est le nouveau chef du protectorat ! Encore une bordée ! Hourra ! hourra ! — Et voilà les casernes qui se dépeuplent, les officiers français qui sortent précipitamment du café, et M. Giraud qui paraît sur le seuil de sa case, et tous, prenant ensemble la rue Louis-Philippe, se dirigent du côté de la maison du capitaine du port. Et ces deux ravissantes créatures qui sortent d’un bosquet de citronniers, où vont-elles en tressant rapidement des couronnes de feuilles et de fleurs d’hibiscus ? Ce sont deux filles d’honneur de la reine Pomaré ; au bruit du canon, elles ont brusquement interrompu leur partie de cartes commencée dans un coin de la case royale pendant le sommeil de S. M. Elles jettent de furtifs regards du côté de l’église protestante. Pas de révérends Pères ! Pas de Pritchards ! On ne le saura pas ! Elles achèvent leur toilette en laissant glisser à terre le maro, vaine tunique imposée à leur pudeur par les apôtres anglicans. Leur beau front est couronné, leur splendide chevelure est ornée de guirlandes, les voilà revêtues de tous leurs charmes océaniques ; ce sont deux Vénus entrant dans l’onde. « O Pagé ! o Pagé ! (C’est Page ! c’est Page !) » s’écrient-elles en fendant comme deux sirènes les vagues inoffensives de la baie. Elles approchent du navire français, et, nageant de la main gauche, elles élèvent la droite en signe de salut amical ; et leur douce voie envoie à l’équipage des ioreana répétés (bonjour ! bonjour !). Un aspirant de marine pousse un cri de... d’admiration à cet aspect, et s’élance du côté des néréides. Un regard du commandant le cloue à son poste, silencieux, immobile, mais frémissant. M. Page, qui sait la langue kanaque comme un naturel, crie aux deux naturelles en montrant le pont de son navire : Tabou ! tabou ! (interdit, défendu). Elles cessent d’avancer, et élevant au-dessus de l’eau leur buste de statue antique, elles joignent les mains en souriant d’un air à damner saint Antoine. Mais le commandant, impassible, répète son cruel tabou ! elles lui jettent une fleur avec un dernier ioreana tout plein de regrets, et retournent à terre. L’équipage ne débarquera que dans deux heures. Et M. Page, assis à tribord, contemple, en attendant, les merveilleux aspects de ce paradis terrestre où il va régner, où il va vivre pendant plusieurs années, respire avec ivresse la tiède brise qui en émane, boit un jeune coco et dit : « Quand je songe qu’il y a maintenant à Paris, par trente-cinq degrés de chaleur, des gens qui entrent à l’Opéra-Comique, et qui vont y rester encaqués jusqu’à une heure du matin, pour savoir si Pierrot épousera Pierrette, pour entendre ces deux petits niais crier leurs amours, avec accompagnement de grosse caisse, et pour pouvoir le surlendemain informer les lecteurs d’un journal des difficultés vaincues par Pierrette pour épouser Pierrot ! Quels enragés antiabolitionnistes que ces directeurs de journaux ! »

    Oui, quand je songe qu’on peut faire cette judicieuse réflexion à quatre mille lieues, à nos antipodes ! dans un pays assez avancé en civilisation pour se passer de théâtres et de feuilletons ; où il fait si frais ; où les jeunes belles portent de si élégants costumes sur leur tête ; où une reine peut dormir ! je me sens cramoisir de honte de vivre chez un de ces peuples enfants que les savants de la Polynésie ne daignent pas même visiter.….

    Trop misérables critiques ! Pour eux l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques-uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui !... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !...

    Ces pauvres gens, à Paris surtout, endurent des tourments dont personne ne leur tient compte, et qui suffiraient, s’ils étaient connus, à émouvoir les plus mauvais cœurs. Mais peu désireux de faire pitié, ils se taisent ; ils sourient même parfois ; on les voit aller, venir, d’un air assez calme, surtout pendant certaines époques de l’année où la liberté leur est rendue sur parole. Quand ensuite l’heure est venue de prendre courage, ils s’acheminent vers les théâtres de leur supplice avec un stoïcisme égal à celui de Régulus retournant à Carthage.

    Et personne ne remarque ce qu’il y a là de réellement grand. Bien plus, quand quelques-uns d’entre eux, de complexion plus faible que les autres, sont si tourmentés de la soif du beau, ou tout au moins du raisonnable, que leur attitude souffrante, leur tête penchée, leur regard morne, attirent l’attention des passants, joignant alors l’ironie à l’insulte, on leur tend au bout d’une pique une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, et l’on rit. Et ils se résignent. Il y en a de violents pourtant ; et je m’étonne que l’exaspération de ceux-là n’ait encore amené aucune catastrophe.

    Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux moyen réussit encore. Je dois même l’avouer, j’ai eu la lâcheté de l’employer dernièrement. On annonçait je ne sais quelle exécution ; les bourreaux de Paris et leurs aides étaient déjà convoqués. Une lettre m’arrive, indiquant le jour et l’heure. Il n’y avait pas à hésiter. Je cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là, je prends une voiture et me fais conduire à un petit port inconnu sur l’Océan où l’on est à peu près sûr de n’être pas découvert. Des renseignements précis m’avaient fait espérer d’y trouver la paix ; la paix, ce don céleste que Paris refuse aux hommes de bonne volonté. En effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un vallon au bord de la mer ; est in secessu locus. On n’y est exposé ni aux orgues de Barbarie, ni aux concours de piano. On n’y a pas encore ouvert un théâtre lyrique ; et si on l’eût fait, il serait déjà fermé.

    L’établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts ; les baigneurs ne font pas de musique ; l’une des deux églises n’a pas d’organiste, l’autre n’a pas d’orgue ; le maître d’école, qui pourrait être tenté de démoraliser le peuple par l’enseignement de ce qu’on appelle à Paris le chant, n’a pas d’élèves ; les pêcheurs qui pourraient se laisser ainsi démoraliser n’ont pas de quoi payer le magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordières, mais personne n’y file des sons. Les seules chansons qui s’y élèvent par-ci par-là, de sept à huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupées à tisser des seines et des éperviers, encore ces innocentes enfants n’ont-elles qu’un filet de voix. Il n’y a pas de garde nationale, partant, pas de musique de la loterie ; on y entend retentir pour tout bruit les coups de maillet des calfats qui réparent des coques de navires. Il y a un cabinet de lecture derrière les vitres duquel ne figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne court les risques d’aucun quatuor d’amateurs, d’aucune souscription pour arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les hommes, dans ce pays-là, ont tous passé l’âge de la conscription, et aucun des enfants ne l’a encore atteint.

    Enfin c’est un Eldorado pour les critiques, une île de Taïti en terre ferme, entourée d’eau d’un seul côté ; moins les ravissantes Taïtiennes, il est vrai, mais aussi moins les ministres protestants, les cantiques nasillards, la grosse reine Pomaré qui enfle dans sa case, et le journal français ; car on imprime un journal en langue française à Taïti, ce qu’on se garde bien de faire à Saint-Valery. Ainsi informé et rassuré, je descends de l’omnibus (il faut dire encore que le conducteur de cet omnibus, chargé d’amener les honnêtes gens de Motteville à Saint-Valery, ne joue ni de la trompette, comme ses confrères de Marseille, ni de cette affreuse petite corne dont se servent les Belges sur les chemins de fer pour assassiner les voyageurs). Je descends donc intact et presque joyeux de mon véhicule, et je me hâte de gravir une des falaises qui s’élèvent verticalement de chaque côté du bourg. Alors, du haut de ce radieux observatoire, je crie à la mer qui rumine son hymne éternel à trois cents pieds au-dessous de moi : « Bonjour, la grande ! » Je m’incline devant le soleil couchant qui exécute son decrescendo du soir dans un sublime palais de nuages rose et or : « Salut, majesté ! » Et la délicieuse brise des falaises accourant pour me souhaiter la bienvenue, je l’accueille par un soupir de bonheur en lui disant : « Bonsoir, la folle ! » et la douce verdure de la montagne m’invitant, je me roule à terre et je me livre à une orgie d’air pur, d’harmonies et de lumière.

    J’aurais bien des choses à raconter de cette excursion en Normandie. Je me bornerai au récit du naufrage d’un petit lougre qui, commandé par un joueur de clarinette de Rouen, est venu échouer à deux lieues du port de Saint-Valery. Chose étonnante ! Car qui pourrait être plus apte qu’un joueur de clarinette à diriger un navire ? Autrefois on s’obstinait à confier ces fonctions à des marins ; mais on a enfin reconnu tous les dangers de cette ancienne habitude. Cela se conçoit ; un marin, un homme du métier, a naturellement des idées à lui, un système ; il exécute ce que son système lui fait paraître bon ; rien ne le ferait consentir à une manœuvre qu’il juge fausse ou inopportune. Chacun à son bord doit lui obéir, sans raisonner ni hésiter ; il soumet tout ce qui l’entoure au despotisme militaire. C’est intolérable. Puis les marins sont jaloux les uns des autres ; il suffit que l’un ait dit blanc dans une circonstance donnée pour que l’autre dise noir si le même cas se représente. D’ailleurs leurs prétendues connaissances spéciales, leur expérience nautique, ont-elles empêché d’innombrables et affreux malheurs ? On est encore à la recherche de sir John Franklin, perdu dans les mers polaires. C’était un maître marin pourtant. Et l’infortuné La Peyrouse qui alla se briser sur les écueils de Vanicoro, n’avait-il pas étudié à fond mathématiques, physique, hydrographie, géographie, géologie, anthropologie, botanique et tout le fatras dont les marins proprement dits s’obstinent à se remplir la tête ? Il n’en a pas moins conduit ses deux navires à leur perte. Il avait un système, il prétendait que la hauteur des rochers de corail dont la mer est obstruée dans l’archipel des Nouvelles-Hébrides, voisin de Vanicoro, était à étudier ; qu’il fallait, en allant avec précaution, en déterminer le gisement, chercher des passes, opérer des sondages, et il s’y brisa. A quoi lui a donc servi sa science ? Ah ! l’on a bien raison de se méfier des hommes spéciaux, des hommes à systèmes, et de les tenir à l’écart !

    Voyez encore Colomb ! Ferdinand et Isabelle et leurs doctes conseillers n’étaient-ils pas bien inspirés en refusant si obstinément de lui confier deux caravelles, et n’eussent-ils pas sagement fait de persister dans ce refus ? Car enfin il a trouvé le Nouveau-Monde, c’est vrai ; mais s’il n’eût pas mis l’entêtement d’un maniaque à poursuivre sa route à l’ouest, il n’eût pas rencontré, vingt-quatre heures avant la découverte de San-Salvador, des morceaux de bois flottants, travaillés à main d’homme, cette circonstance ridicule n’eût pas rendu à son équipage un peu de confiance, et il eût été forcé de boire sa honte, de retourner en Europe et de s’estimer encore trop heureux d’y parvenir. C’est donc le hasard qui amena cette tant fameuse découverte ; et tout autre que Colomb, sans être marin ni géologue, qui eût eu l’idée de cingler droit à l’ouest, fût parvenu aux îles Lucayes, et, par suite, sur le continent américain aussi bien que lui.

    Et Cook, le fameux, l’étonnant capitaine Cook ! N’est-il pas allé se faire tuer comme un niais par un sauvage à Hawaï ? Il a découvert la Nouvelle-Calédonie, il en a pris possession au nom de l’Angleterre, et c’est la France qui l’occupe. Le beau service qu’il a rendu à son pays !

    Non, non, ces hommes à systèmes sont les fléaux de toutes les institutions humaines, rien n’est plus évident aujourd’hui. Le petit sinistre de Saint-Valery ne prouve rien. Le joueur de clarinette qui commandait le lougre ayant une dizaine de dames à son bord, avait fait, par amour-propre, autant de toile que possible, et comme la brise était gentille, il filait je ne sais combien de nœuds à l’heure, et tout le monde sur la jetée de s’écrier : « Mais voyez donc comme ce petit lougre marche bien ! » Quand arrivé devant Veule, et voulant virer de bord pour revenir, il a touché, et le pauvre lougre a été jeté sur le flanc. Fort heureusement, les gens de Veule n’ont pas hésité à se mettre à l’eau jusqu’à mi-corps pour porter à terre les tremblantes passagères. Le joueur de clarinette ne savait pas sans doute qu’à la marée basse il faut se garder d’approcher la grève de Veule, ni que son lougre tirât tant d’eau. Voilà tout ; et les plus habiles marins qui, ignorant comme lui ces circonstances, fussent venus à pareille heure, au même point de la côte avec ce lougre-là, eussent éprouvé le même accident.

    Le lendemain de ce sinistre, qui ne prouve rien, je le répète, contre l’aptitude des joueurs de clarinette au commandement des vaisseaux, une lettre de Paris me découvrit à Saint-Valery, et vint m’apprendre qu’une pièce nouvelle (nouvelle !) venait d’être représentée à l’Opéra-Comique. Mon correspondant ajoutait que, cette œuvre étant assez inoffensive, je pouvais sans grand danger m’y exposer. Je suis donc revenu (il le fallait !) je ne l’ai pas vue, et je suis convaincu qu’on me saura gré de n’en pas faire mention. L’œuvre, à mon retour, était déjà rentrée dans le néant. J’ai questionné à son sujet quelques personnes d’ordinaire bien informées, elles ne savaient pas de quoi je leur parlais. Ayez donc des succès, faites donc des chefs-d’œuvre, couvrez-vous donc de gloire ! pour qu’au bout de cinq ou six jours... O Paris ! ville de l’indifférence en matière d’opéras-comiques ! Quel gouffre que ton oubli !

    Je n’y suis pas moins revenu ; je n’en ai pas moins quitté les hautes falaises, et la grande mer, et les splendides horizons, et les doux loisirs, et la douce paix, pour la ville plate, boueuse, affairée ; pour la ville barbare !... et j’y ai repris la truelle de l’éloge ! j’y loue, j’y reloue, comme auparavant !... plus qu’auparavant !...

    Trop misérables critiques ! Pour eux l’hiver n’a point de feux, l’été n’a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d’en casser quelques-uns, soit avec le pied de l’éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d’œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd’hui !... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s’asseoir sur la rive et pleurer à loisir !...

    Les Allemands désignent par le nom de recenseurs les journalistes chargés de rendre un compte périodique de ce qui se passe dans les théâtres, et même aussi d’analyser les œuvres littéraires récemment livrées à la publicité. Si notre expression de critiques s’applique mieux que le terme allemand aux écrivains chargés de cette seconde partie de la tâche, il faut en convenir, le titre modeste de recenseurs est plus juste pour désigner beaucoup d’honnêtes gens condamnés au labeur froid, ingrat et bien souvent humiliant qui constitue la première. Qui peut savoir, excepté ces malheureux eux-mêmes, ce que l’accomplissement de cette tâche leur cause parfois de douleurs déchirantes, de vastes et profonds dégoûts, de répulsions frémissantes, de colères concentrées qui ne peuvent faire explosion ?... Que de forces ainsi perdues ! Que de temps ainsi gaspillé ! Que de pensées étouffées ! Que de machines à vapeur, capables de percer les Alpes, employées à tourner la roue d’un moulin !

    Tristes recenseurs, inutiles censeurs, si souvent censurés ! quand seront-ils...

    (Un homme de bon sens interrompant Jérémie :)

    — Raca ! Raca ! Raca ! Allez-vous recommencer encore votre refrain et nous parler dans un cinquantième couplet de suspendre votre plume aux saules du fleuve de Babylone et de vous asseoir sur la rive et d’y pleurer ?...

    Savez-vous bien que vos récriminations et vos lamentations sont parfaitement insupportables ?... Qui diable vous met dans cet état de désolation ? Si vous êtes un homme à vapeurs, prenez des douches ; si vous vous sentez cette gigantesque puissance de tranche-montagne, pour Dieu ! donnez-lui carrière comme il vous plaira ; percez les Alpes, percez l’Apennin, percez le mont Ararat, percez la butte Montmartre même, si tel est votre besoin de percer, et ne venez pas nous déchirer le tympan par vos cris d’aigle en cage ? Assez d’autres sont là, plus capables que vous, dont le plus vif désir serait de tourner la roue de votre moulin.

    — (Jérémie.) Quiconque dit à son frère : Raca ! mérite la damnation éternelle. Mais vous avez raison, trois fois raison, sept fois raison, homme plein de raison ; les yeux de mon esprit louchaient, vous êtes l’accident qui me fait rentrer en moi-même, et me voilà maintenant gros Jean comme devant.

Un critique modèle.

    Un de nos confrères du feuilleton avait pour principe qu’un critique jaloux de conserver son impartialité ne doit jamais voir les pièces dont il est chargé de faire la critique, afin, disait-il, de se soustraire à l’influence du jeu des acteurs. Cette influence en effet s’exerce de trois façons : d’abord en faisant paraître belle, ou tout au moins agréable, une chose laide et plate ; puis en produisant l’impression contraire, c’est-à-dire en détruisant la physionomie d’une œuvre au point de la rendre repoussante, de noble et de gracieuse qu’elle est en réalité ; et enfin en ne laissant rien apercevoir de l’ensemble ni des détails de l’ouvrage, en effaçant tout, en rendant tout insaisissable ou inintelligible. Mais ce qui donnait beaucoup d’originalité à la doctrine de notre confrère, c’est qu’il ne lisait pas non plus les ouvrages dont il avait à parler ; d’abord parce qu’en général les pièces nouvelles ne sont pas imprimées, puis encore parce qu’il ne voulait pas subir l’influence du bon ou du mauvais style de l’auteur. Cette incorruptibilité parfaite l’obligeait à composer des récits incroyables des pièces qu’il n’avait ni vues ni lues, et lui faisait émettre de très-piquantes opinions sur la musique qu’il n’avait pas entendue.

    J’ai regretté bien souvent de n’être pas de force à mettre en pratique une si belle théorie, car le lecteur dédaigneux qui, après un coup d’œil jeté sur les premières lignes d’un feuilleton, laisse tomber le journal et songe à toute autre chose, ne peut se figurer la peine qu’on éprouve à entendre un si grand nombre d’opéras nouveaux, et le plaisir que ressentirait à ne les point voir l’écrivain chargé d’en rendre compte. Il y aurait en outre pour lui, en critiquant ce qu’il ne connaît pas, une chance d’être original ; il pourrait même sans s’en douter, et par conséquent sans partialité, être utile aux auteurs en produisant quelque invention capable d’inspirer aux lecteurs le désir de voir l’œuvre nouvelle. Tandis qu’en usant, comme on le fait généralement, du vieux moyen, en écoutant, en étudiant de son mieux les pièces dont on doit entretenir le public, on est forcé de dire à peu près toujours la même chose, puisque au fond il s’agit à peu près toujours de la même chose ! et l’on fait ainsi, sans le vouloir, un tort considérable à beaucoup de nouveaux ouvrages ; car le moyen que le public aille les voir, quand on lui a dit réellement et clairement ce qu’ils sont !

L’accent dramatique.

    Le diable fut toujours en haute estime et en grande vénération auprès des auteurs d’opéras-comiques. Les critiques ne leur ressemblent guère sous ce rapport, et leur irrévérence pour le diable va très-souvent (n’est-il pas vrai, chers confrères ?) jusqu’à le tirer par la queue.

    Le théâtre de l’Opéra-Comique, qu’on le sache et qu’on se le dise, a créé et mis au monde une foule d’ouvrages dont le diable est le héros : le Diable à quatre, le Diable page, le Diable boiteux, le Diable couleur de rose, le Diable amoureux, le Diable à Séville, la Part du Diable, le Diable à l’école, la Fiancée du Diable.

    Le diable m’emporte ! (c’est moi qui parle ; on pourrait encore prendre cette exclamation pour le titre d’un opéra-comique) l’Opéra-Comique faillit en 1830 mettre la main sur Robert le Diable, qui lui était en effet destiné ; mais M. Véron, un fin bourgeois de Paris qui a le diable au corps, eut la démoniaque astuce de se faire forcer la main par un ministre pour ouvrir la plus grande porte de l’Opéra au plus grand diable qui soit jamais sorti de l’enfer, trouvant, en son âme, que l’Opéra-Comique possédait déjà à cette époque une assez belle collection de diables de toutes les couleurs, quand lui, l’Opéra, n’en était encore qu’aux diables bleus (blue devils).

    Eh bien ! cet insatiable Opéra-Comique n’a jamais pu se consoler du départ de ce Robert le Diable ; pendant longtemps, pendant très-longtemps, sa grotte s’est obstinée à ne pas retentir de ses chants. Rien ne lui réussissait ; il faisait des efforts du diable pour attirer le public, et le public se sauvait comme un beau diable. Il engageait de jeunes actrices, il faisait travailler de jeunes auteurs ; mais, bah ! toutes ces jeunesses n’avaient que la beauté du diable, et cela devenait vieux en fort peu de temps, tandis que ce diable de Robert le Diable faisait un bruit du diable dans toute l’Europe et précipitait trois fois par semaine une foule infernale dans le gouffre du grand Opéra.

    Voici une anecdote qui montre avec quel respect et quelle terreur religieuse les acteurs de l’Opéra-Comique prononcent le nom du malin esprit. Un jour (oui, c’était en plein jour), dans une cérémonie tristement grave, l’un d’eux eut à prononcer l’éloge d’un compositeur d’un grand talent récemment enlevé à l’art. Il lut son oraison funèbre d’une façon assez naturelle et convenable tant qu’il y fut question de choses humaines et surterraines seulement. Mais quand, arrivé à l’énumération des œuvres du compositeur, il fallut prononcer le nom de l’esprit des ténèbres qui sert de titre à l’une de ces œuvres, vous eussiez vu et entendu une étrange et admirable transformation des traits et de la voix de l’orateur. Son visage s’assombrit, ses sourcils se froncèrent, son regard devint noir, son geste perpendiculaire, fourchu, et d’un ton rauque et caverneux il prononça en frissonnant les six dernières syllabes de la phrase suivante : « M. Gomis, en arrivant à Paris, débuta au théâtre de l’Opéra-Comique par un ouvrage intitulé : Le Diaaaaable à Séville. » Je n’ajoute rien, ma thèse est soutenue. N’est-ce pas beau ?...

Succès d’un Miserere.

    On écrit de Naples : « On a chanté à l’église de Saint-Pierre, le 27 mars, un Miserere de Mercadante en présence de S. Éminence le cardinal-archevêque et de sa suite, auxquels s’étaient joints les professeurs du Conservatoire. L’exécution a été très-belle, et Son Éminence a daigné en témoigner à plusieurs reprises sa satisfaction. La composition renferme des beautés de l’ordre le plus élevé. L’assistance a voulu entendre deux fois le Redde mihi et le Benigne fac, Domine. »

    L’assistance a donc crié bis, demandé da capo, comme font nos claqueurs aux premières représentations théâtrales ?... Le fait est curieux. Plaignez-vous maintenant de nos concerts du mois de Marie, des débuts de nos jeunes cantatrices dans les églises de Paris !... Eh ! malheureux critiques catholiques, votre antipatriotisme vous aveugle ; vous ne voyez pas que nous sommes de petits saints !

La saison. Le club des cauchemars.

    Il y a un moment de l’année où, dans les grandes villes, à Paris et à Londres surtout, on fait beaucoup de musique telle quelle, où les murs sont couverts d’affiches de concerts, où les virtuoses étrangers accourent de tous les coins de l’Europe pour rivaliser avec les nationaux et entre eux, où ces plaideurs d’une espèce nouvelle se ruent sur le pauvre public, le prennent violemment à partie, et le payeraient même volontiers pour l’avoir d’abord, et ensuite pour l’enlever à leurs rivaux. Mais, comme les témoins, les auditeurs sont chers et n’en a pas qui veut.

    Ce terrible moment, dans la langue des artistes musiciens, s’appelle la saison.

    La saison ! Cela explique et justifie toutes sortes de choses que je voudrais pouvoir appeler fabuleuses, et qui ne sont que trop vraies.

    Les critiques alors se voient assaillis par des gens pressés qui viennent de fort loin faire leur réputation dans la grand’ville, qui la veulent faire vite et qui tentent sur eux l’emploi des fromages de Hollande comme moyen de corruption.

    C’est la saison !

    On donne jusqu’à cinq et six concerts chaque jour, à la même heure, et les organisateurs de ces fêtes trouvent fort inconvenant que les pauvres critiques se fassent remarquer à quelques-unes par leur absence ! Ils écrivent alors aux absents des lettres fort curieuses, remplies de fiel et d’indignation.

    C’est la saison !

    Une foule incroyable de gens qui passent dans leur endroit pour avoir du talent viennent ainsi acquérir la preuve qu’ils n’en ont pas hors de leur endroit, ou qu’ils n’ont que celui de rendre fort sérieux le public frivole et frivole le public sérieux.

    C’est la saison !

    Dans ce grand nombre de musiciens et de musiciennes marchant sur les talons les uns des autres, se coudoyant, se bousculant, prenant parfois traîtreusement leurs rivaux par les jambes pour les faire tomber, on remarque pourtant par bonheur quelques talents de haute futaie qui s’élèvent au-dessus du peuple des médiocrités, comme les palmiers au-dessus des forêts tropicales. Grâce à ces artistes exceptionnels, on peut alors entendre de temps en temps quelques fort belles choses, et se consoler de toutes les choses détestables qu’on doit subir.

    C’est la saison !

    Mais, cette époque de l’année une fois passée, si après une longue abstinence et en proie à une ardente soif, vous cherchez à boire une coupe de pure harmonie, impossible !

    Ce n’est pas la saison.

    On vous parle d’un chanteur, on vante sa voix et sa méthode ; vous allez l’entendre. Il n’a ni voix ni méthode.

    Ce n’est pas la saison.

    Arrive un violoniste précédé d’un certain renom. Il se dit élève de Paganini, comme de coutume ; il exécute, dit-on, des duos sur une seule corde, et, qui plus est, il joue toujours juste et chante comme un cygne de l’Éridan. Vous allez plein de joie à son concert. Vous trouvez la salle vide ; un mauvais piano vertical remplace l’orchestre pour les accompagnements ; le monsieur n’est pas seulement capable d’exécuter proprement un solo sur ses quatre cordes, il joue faux comme un Chinois et chante comme un cygne noir d’Australie.

    Ce n’est pas la saison.

    Pendant les longues soirées de château (en hiver pour les Anglais, en été pour les Français), l’annonce d’une fête musicale organisée avec pompe dans une ville voisine vient tout d’un coup faire dresser les oreilles à une société d’amateurs passionnés pour les grands chefs-d’œuvre et auxquels le chant individuel et le piano ne suffisent pas. Vite on envoie retenir des places ; au jour fixé on accourt. La salle du festival est pleine, il est vrai, mais de quels auditeurs !... L’orchestre est composé de dix ou douze artistes et de trente musiciens de guinguettes ; le chœur a été recruté parmi les blanchisseuses du lieu et les soldats de la garnison. On écartèle une symphonie de Beethoven, on brait un oratorio de Mendelssohn. Et l’on serait mal venu de se plaindre.

    Ce n’est pas la saison.

    On annonce par exception, dans la grand’ville, une œuvre nouvelle d’un vieux maître blanchi sous le harnais, chantée par une prima donna dont le nom, dès longtemps populaire, a conservé un grand éclat. Hélas ! la musique de l’œuvre nouvelle est incolore et la voix de la cantatrice n’a pas eu le même bonheur que son nom.

    Ce n’est plus la saison.

    Combien nous comptons peu de pays à saison !

    Connaissez-vous la contrée où fleurit l’oranger ?... Cette contrée, depuis longtemps, n’a plus de saison.

    Si vous avez vécu aux champs de l’Ibérie, vous devez savoir que là il n’y a pas encore de saison.

    Quant aux tristes contrées où fleurissent seulement les sapins, les bouleaux et le perce-neige, elles ont déjà de temps en temps des saisons, mais éclairées comme les nuits polaires, par des aurores boréales seulement. Espérons que, si le soleil leur apparaît enfin, elles auront des saisons de six mois, pour regagner le temps perdu.

    Il ne saurait y avoir de saison dans ces lointains pays où tout est affaire, où tous sont affairés, où tout grouille, où tout fouille, où le penseur qui médite passe pour un idiot, où le poëte qui rêve est un fainéant pendable, où les yeux sont obstinément fixés sur la terre, où rien ne peut les forcer de s’élever un instant vers le ciel. Ce sont les Lemnos des cyclopes modernes, dont la mission est grande, il est vrai, mais incompatible avec celle de l’art. Les velléités musicales de ces géants laborieux seront donc longtemps aussi inutiles et aussi contre nature que l’amour de Polyphème pour Galatée, et tout à fait hors de saison.

    Restent trois ou quatre petits coins de notre petit globe où l’art, gêné, froissé, infecté, asphyxié par la foule de ses ennemis, persiste pourtant encore à vivre et peut dire qu’il a une saison.

    Ai-je besoin de nommer l’Allemagne, l’Angleterre et la France ? En limitant à ce point le nombre des pays à saisons, et en indiquant ces trois points centraux de la civilisation, j’espère être exempt des préjugés que chacun des trois peuples qui les habitent conserve encore. En France on croit naïvement qu’il n’y a en Angleterre à cette heure pas plus de musique qu’au temps de la reine Élisabeth. Beaucoup d’Anglais pensent que la musique française est un mythe, et que nos orchestres sont à dix mille lieues de l’orchestre des concerts de Jullien. Combien de Français méprisent l’Allemagne comme l’ennuyeuse terre de l’harmonie et du contre-point seulement ! Et si l’Allemagne veut être franche, elle avouera qu’elle méprise à la fois la France et l’Angleterre.

    Mais ces opinions plus ou moins entachées de vanité puérile, d’ignorance et de préventions, ne changent rien à l’existence des choses. Ce qui est est ; E pur si muove ! Et justement parce qu’elle se meut (la musique) comme la terre, comme tout au monde, précisément parce que ses saisons sont d’une variabilité que l’on remarque davantage d’année en année, les préjugés nationaux doivent plus promptement disparaître ou au moins perdre beaucoup de leur force.

    Tout en reconnaissant la douceur des saisons dans une grande partie de l’Allemagne, nous maintenons donc notre droit de regarder comme considérables et très-importantes, quoique souvent rigoureuses, les saisons de Londres et de Paris.

    La belle saison parisienne ne commence guère que vers le 20 janvier et finit quelquefois au 1er février, rarement dure-t-elle jusqu’au 1er mars.

    On a vu des saisons ne finir qu’en avril. Mais ces années-là étaient des années trisextiles, plusieurs comètes avaient paru dans le ciel, et les programmes de la société du Conservatoire avaient annoncé quelque chose de nouveau.

    Telle fut par exception la saison de l’an 1853, pendant laquelle on entendit pour la première fois aux concerts du Conservatoire la Nuit du Walpurgis, de Mendelssohn, et la presque totalité du Songe d’une Nuit d’été du même maître. Mendelssohn écrivit la Nuit de Walpurgis à Rome, en 1831. Il a donc fallu vingt-deux ans à cette belle œuvre pour arriver jusqu’à nous. Il est vrai que la lumière de certains astres ne nous parvient qu’après des milliers d’années de voyage. Mais Leipsick, où les partitions de Mendelssohn sont dès longtemps publiées, n’est pas à une distance de Paris tout à fait égale à celle qui nous sépare de Saturne ou de Sirius.

    Le Conservatoire a pour principe de procéder lentement en toutes choses. Toutefois, malgré ce défaut d’agilité et de chaleur que son âge explique, il faut le reconnaître, c’est un vieillard encore vert.

    Il a fait de sa salle un musée pour un grand nombre de chefs-d’œuvre de l’art musical, qu’il nous montre chaque année sous leur vrai jour : de là sa gloire. On lui reproche de ne vouloir pas que d’autres y exposent leurs travaux quand le musée est vide et qu’il n’y expose rien. En cela on a grand tort : il possède une bonne salle, la seule bonne de Paris pour la musique d’ensemble ; il a voulu en avoir le monopole, il a eu raison ; il l’a obtenu, il le garde, il a encore raison. Il ne peut pas, sans doute, en laissant ce champ libre, favoriser la concurrence. S’il était dehors, que d’autres fussent dedans, il trouverait fort naturel que ces autres le laissassent se morfondre à la porte ; et il est tout simple qu’il apprécie le bon sens du précepte :

    « Il ne faut faire qu’à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. »

    Cependant, il est peut-être temps qu’il songe à varier son répertoire, pour que le public fatigué n’en vienne pas à faire un mauvais jeu de mots sur le titre de l’harmonieuse société, en l’appelant la satiété des concerts. Ce qui pourrait, auprès de certaines gens, ne pas sembler tout à fait hors de saison.
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    Paris n’est pas le seul point de la France sur lequel on puisse signaler un important mouvement musical. Il y a tous les quatre ou cinq ans des saisons à Lyon, à Bordeaux ; tous les huit ans il y en a une magnifique à Lille, il y en a d’excellentes à Marseille où les fruits de l’art musical mûrissent plus vite qu’ailleurs.

    Mais après les saisons de France, « la saison de Londres ! la saison de Londres ! » est le cri de tous les chanteurs, italiens, français, belges, allemands, bohémiens, hongrois, suédois et anglais ; et les virtuoses de toutes les nations le répètent avec enthousiasme en mettant le pied sur les bateaux à vapeur, comme les soldats d’Énée en montant sur leurs vaisseaux répétaient : Italiam ! Italiam ! C’est qu’il n’y a pas de pays au monde où l’on consomme autant de musique dans une saison qu’à Londres.

    Grâce à cette immense consommation, tous les artistes d’un vrai talent, après quelques mois employés à se faire connaître, y sont nécessairement occupés. Une fois connus et adoptés, on les attend chaque année, on compte sur eux comme on compte dans l’Amérique du nord sur le passage de pigeons. Et jamais, jusqu’à la fin de leur vie, on ne les voit tromper l’attente du public anglais, ce modèle de fidélité, qui toujours les accueille, toujours les applaudit, toujours les admire,

Sans remarquer des ans l’irréparable outrage.

    Il faut être témoin de l’entrain, du tourbillonnement de la vie musicale des artistes aimés à Londres, pour s’en faire une juste idée. Et c’est bien plus curieux encore quand on étudie la vie des professeurs établis depuis de longues années en Angleterre, tels que M. Davison, son admirable élève, Miss Godard, MM. Mac Farren, Ella, Benedict, Osborne, Frank Mori, Sainton, Piatti. Ceux-là toujours courant, jouant, dirigeant, qui dans un concert public, qui dans une soirée musicale privée, ont à peine le temps de dire bonjour à leurs amis par la portière de leur voiture en traversant le Strand ou Piccadilly...

    Quand enfin les saisons de Paris et de Londres sont finies, croyez-vous que les musiciens vont se dire : « Prenons du repos, c’est la saison. » Ah ! bien oui. Les voilà tous qui courent s’entre-dévorer dans les ports de mer, aux eaux de Vichy, de Spa, d’Aix, de Bade. Ce dernier point de ralliement est surtout désigné à leurs empressements, et de tous les coins du monde, pianistes, violonistes, chanteurs, compositeurs, séduits par la beauté du pays, par l’élégante société qu’on y trouve, et plus encore par l’extrême générosité du directeur des jeux, M. Bénazet, s’acheminent alors en criant : « A Bade ! à Bade ! à Bade ! C’est la saison. »

    Et les saisons de Bade sont depuis quelques années organisées de façon à décourager toute concurrence. La plupart des hommes célèbres et des beautés illustres de l’Europe s’y donnent rendez-vous. Bade va devenir Paris, puis Berlin, Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, surtout quand on saura le parti que vient de prendre M. Bénazet et que je vais vous dire.

    Tout n’est pas fait quand, pour charmer le public élégant, on est parvenu à le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d’esprit, avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, à lui donner des fêtes magnifiques ; il faut encore garantir cette fleur de la fashion de l’approche des individus désagréables à voir et à entendre, dont la présence seule suffit à ternir un bal, à rendre un concert discordant ; il faut écarter les femmes laides, les hommes vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les cauchemars. C’est ce dont nul impresario avant M. Bénazet ne s’était encore avisé. Or il parait certain que Mme ***, si sotte et si laide, Mlle ***, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M.***, si mortellement ennuyeux, M.***, son digne émule, et beaucoup d’autres non moins dangereux, ne paraîtront plus à Bade de longtemps. Après des négociations assez difficiles, et au moyen de sacrifices considérables, M. Bénazet s’est assuré pour trois saisons de leur absence.

    Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n’en doutons pas, je connais des gens qui vont gagner bien de l’argent.

    Tous les ans maintenant, aux mois d’août et de septembre, ces cauchemars, ravis de devenir riches, se constitueront en club à Paris, où ils pourront s’adresser de mutuelles félicitations.

    « Vous êtes engagés, nous sommes engagés, se diront-ils, par les directeurs de Bade, de Wiesbaden, de Vichy, de Spa. Cachons-nous, taisons-nous ; qu’on ne soupçonne pas notre existence.

    » Nous sommes engagés ; c’est la saison !!! »

Petites misères des grands concerts.

    C’est au festival annuel de Bade que ces petites misères se font cruellement sentir. Et pourtant tout est disposé en faveur du chef d’orchestre organisateur ; aucune mesquine économie ne lui est imposée, nulle entrave d’aucune espèce. M. Bénazet, persuadé que le meilleur parti à prendre est de le laisser agir librement, ne se mêle de rien... que de payer. « Faites les choses royalement, lui dit-il, je vous donne carte blanche. » A la bonne heure ! C’est seulement ainsi qu’on peut produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez, n’est-ce pas, et vous songez à la réponse de Jean Bart à Louis XIV :

    « Jean Bart, je vous ai nommé chef d’escadre !

    — Sire, vous avez bien fait ! »

    Riez, riez, parbleu ! Jean Bart n’en a pas moins raison. Oui, sire, vous avez bien fait, et il serait fort à désirer que, pour commander les escadres, on ne prit jamais que des marins. Il serait fort à désirer aussi qu’une fois le Jean Bart nommé, le Louis XIV ne vînt jamais contrôler ses manœuvres, lui suggérer des idées, le troubler par ces craintes de jouer avec lui la première scène de la Tempête de Shakspeare.

ALONZO, ROI  DE NAPLES.

    « Contre-maître, de l’attention ! Où est le capitaine? Faites manœuvrer vos gens !

LE CONTRE-MAÎTRE.

    Vous feriez mieux de rester en bas.

ANTONIO.

    Contre-maître, où est le capitaine ?

LE CONTRE-MAÎTRE.

    Ne l’entendez-vous pas ? Vous gênez la manœuvre ; restez dans vos cabines, vous ne faites qu’aider la tempête.

GONZALVE.

    Rappelle-toi qui tu as à ton bord.

LE CONTRE-MAÎTRE.

    Il n’y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous êtes conseiller du roi, n’est-ce pas ? Si vous pouvez imposer silence aux vents et persuader à la mer de s’apaiser, nous n’aurons plus à manier un câble ; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n’y pouvez rien, remerciez Dieu d’être encore vivant, et allez dans votre cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage, mes enfants ! Hors d’ici, vous dis-je ! »

    Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de les employer à son gré, c’est encore une rude tâche pour le chef d’orchestre que de mener à bien l’exécution d’un festival comme celui de Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l’influence du plus mince peut être subversive de l’ensemble dans toute entreprise de cette espèce. Le premier tourment qu’il doit subir lui vient presque toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l’arrangement du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s’y prend deux mois d’avance pour la tourner : « Que chanterez-vous, Madame ? Je ne sais... j’y réfléchirai... je vous écrirai. » Un mois se passe, la cantatrice n’a pas réfléchi et n’a pas écrit. Quinze jours sont encore employés inutilement à solliciter auprès d’elle une décision. On part alors de Paris ; on fait un programme provisoire où le titre du morceau de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant désiré morceau. C’est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n’a pas la musique de cet air, il n’est plus temps d’en faire copier les parties d’orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d’orchestre. Tout est en ordre ; on publie le programme. Ce programme arrive sous les yeux de la cantatrice, qui s’effraie aussitôt du choix qu’elle a fait. « C’est un concert immense, écrit-elle au chef d’orchestre ; les diverses parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit, bien maigre mon pauvre morceau de Mozart. Décidément, je chanterai un autre air, celui de la Semiramide : Bel raggio. Vous trouverez aisément les parties d’orchestre de cet air en Allemagne, et, si vous ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien, de Paris ; il se hâtera sans doute de vous les envoyer. » Aussitôt cette lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande sur l’affiche pour annoncer la scène de la Semiramide. Mais on n’a pas pu trouver les parties d’orchestre de cet air en Allemagne, et on n’a pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris d’envoyer au-delà du Rhin l’opéra entier de la Semirarnide, dont on ne peut distraire l’air qu’il s’agit d’accompagner. La cantatrice arrive ; on se rencontre à une répétition générale :

    « Eh bien ! nous n’avons pas la musique de la Semiramide ; il vous faut chanter avec accompagnement de piano.

    — Ah ! mon Dieu ! mais ce sera glacial.

    — Sans doute.

    — Que faire ?

    — Je ne sais.

    — Si j’en revenais à mon air de Mozart ?

    — Vous feriez sagement.

    — En ce cas répétons-le.

    — Avec quoi ? Nous n’en avons plus la musique ; d’après vos ordres, on l’a rendue au théâtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l’orchestre, quand on veut que l’orchestre joue. Les chanteurs inspirés oublient toujours ces vulgaires détails. C’est bien matériel, bien prosaïque, j’en conviens ; mais enfin cela est. »

    A la répétition suivante, les parties d’orchestre de l’opéra de Mozart ont été rapportées ; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont refaits, l’affiche est recorrigée. Le chef annonce aux musiciens qu’on va répéter l’air de Mozart, on est prêt. La cantatrice alors s’avance et dit avec cette grâce irrésistible qu’on lui connaît :

    « J’ai une idée, je chanterai l’air du Domino noir.

    — Oh ! ah ! ha ! haï ! psch ! krrrr !... Monsieur le cappel-meister, avez-vous dans votre théâtre l’opéra que dit madame ?

    — Non, monsieur.

    — Eh bien alors ?

    — Alors il faudra donc me résigner à l’air de Mozart ?

    — Résignez-vous, croyez-moi. »

    Enfin on commence ; la cantatrice s’est résignée au chef-d’œuvre. Elle le couvre de broderies ; on pouvait le prévoir. Le chef d’orchestre entend en lui-même retentir plus fort qu’auparavant cette éloquente exclamation : « Krrrr ! » et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint :

    « Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle, je vous en préviens.

    — Vous croyez ?

    — J’en suis sûr.

    — Oh ! mon Dieu ! mais... je vous demande conseil... Il faut peut-être chanter Mozart simplement, tel qu’il est. C’est vrai, nous sommes en Allemagne ; je n’y pensais pas... Je suis prête à tout, monsieur.

    — Oui, oui, courage ; risquez ce coup de tête ; chantez Mozart simplement. Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destinés à être brodés, embellis par les chanteurs ; mais ceux-là en général furent écrits par des valets de cantatrice et Mozart est un maître ; il passe même pour un grand maître qui ne manquait pas de goût. »

    On recommence l’air. La cantatrice, décidée à boire le calice jusqu’à la lie, chante simplement ce miracle d’expression, de sentiment, de passion, de beau style, elle n’en change que deux mesures seulement, pour l’honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six personnes, arrivées dans la salle au moment où l’on recommençait le morceau, s’avancent pleines d’enthousiasme vers la cantatrice en se récriant : « Mille compliments, madame ; comme vous chantez purement et simplement ! Voilà de quelle façon on doit interpréter les maîtres ; c’est délicieux, admirable ! Ah ! vous comprenez Mozart ! »

    Le chef d’orchestre à part : « Krrrrr !!! »

On a un billet avec vingt francs.

    Vivier ayant une fois déterminé de cette manière originale le prix des places pour un concert qu’il se proposait de donner, un pauvre joueur de cor de la barrière Pigalle vendit tout ce qu’il pouvait vendre et courut chez le célèbre virtuose.

    Arrivé devant le no 24 de la rue Truffaut à Batignolles, il entre tout palpitant, monte au second, frappe à une petite porte (Vivier le millionnaire affecte des allures fort modestes). Un monsieur barbu, portant un coq sur son épaule gauche et un long serpent à sa main droite, vient ouvrir.

    — M. Vivier ?

    — C’est moi, monsieur.

    — On m’a assuré qu’on pouvait obtenir chez vous, avec vingt francs, un billet pour le concert ? (Admirez cette flatterie, le concert ! comme s’il ne devait y avoir que le concert de Vivier à Paris !) Je suis un peu cor aussi, et j’ai même un peu de talent, quoiqu’on n’ait jamais voulu m’admettre à l’Opéra, et vous me rendriez, monsieur, le plus heureux, monsieur, des hommes, monsieur, si...

    — Ah ! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole ?

    — La police ? Comment ?

    — Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l’Opéra ; ceux qui sont parvenus à cette dignité ont toujours fini par répondre quand on leur a demandé s’il était vrai qu’ils fussent à notre Académie de Musique : « Oui, j’y suis cor et j’y dors. » Mais assez de philosophie. (Et tendant au pauvre diable un napoléon sur un billet de concert.) Voilà votre affaire !

    — Vous me donnez vingt francs, monsieur ?

    — N’avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on pas dit, ne m’avez-vous pas répété vous-même tout à l’heure qu’on vous avait dit que l’on disait qu’on obtenait de moi un billet de concert avec vingt francs ? Eh bien ! n’avez-vous pas l’un et les autres ? Que prétendez-vous ? Vingt francs, cela n’est peut-être pas suffisant, à votre avis ? Peste ! vous êtes un drôle de cor !

    — Mais monsieur...

    — Assez ! vous veniez me dévaliser ! lui crie Vivier d’une voix terrible ; sortez d’ici, ou j’appelle la maréchaussée et je vous fais traîner à la Bastille !

Guerre aux bémols.

    Une dame passionnée pour la musique entre un jour chez notre célèbre éditeur Brandus et demande à voir les morceaux de chant les plus nouveaux et les plus beaux, en ajoutant qu’elle tient surtout à ce qu’ils ne soient pas trop chargés de bémols. Le garçon du magasin lui présente alors une romance.

    — Ce morceau est délicieux, lui dit-il, malheureusement, il a quatre bémols à la clef.

    — Oh ! cela ne fait rien, répond la jeune dame, quand il y en a plus de deux, je les gratte.

 

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