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LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE

Par

HECTOR BERLIOZ

II.

Les instruments de musique à l’Exposition universelle. Un rival d’Érard.  
Correspondance diplomatiquePrudence et sagacité d’un provincial. L’orgue mélodium d’Alexandre
La trompette marine. Le saxophone. Les savants en instrumentations. — Jaguarita. Les femmes sauvages.  
La famille Astucio. — Les mariages de convenance. — Grande nouvelle. — Autre nouvelle
Le sucre d’orge. La musique sévère. — La Jettatura. — Les dilettanti en blouse et la musique sérieuse.

Les instruments de musique à l’Exposition universelle. 

    Je ne m’aviserai certes pas d’écrire ici un préambule sur l’industrie et les expositions universelles. Argumenter sur certaines questions expose parfois le raisonneur à des dangers assez graves ; c’est quelquefois aussi de sa part une véritable condescendance de les discuter. Je me sais si loin de posséder le calme olympien nécessaire en pareil cas, qu’au lieu de combattre les systèmes qui me choquent, je vais souvent, en désespoir furieux de cause, jusqu’à avoir l’air de les accepter, jusqu’à les approuver de la tête, sinon de la parole et de la plume… Et ceci me rappelle une question que j’adressai un jour à un amateur de chimie... (peut-être mon amateur, semblable aux amateurs de musique, de philosophie, à bien des amateurs enfin, croyait-il à l’absurde. Cette croyance est fort répandue. Peut-être aussi, après tout, l’absurde est-il le vrai ; car si l’absurde n’était pas le vrai, Dieu serait cruel d’avoir mis dans le cœur de l’homme un si grand amour de l’absurde ! Mais enfin voici ce que je demandai à mon chimiste et sa réponse :)

    « Si l’on pouvait placer, lui dis-je, un certain nombre de kilogrammes, cent ou mille kilogrammes de poudre à canon, au point central de l’une des plus énormes montagnes du globe, de l’Hymalaya ou du Chimborazo, par exemple, et si, par l’un des procédés dont on dispose aujourd’hui, on y mettait le feu, qu’arriverait-il ? Croyez-vous que l’explosion pût avoir lieu, et que sa force fût capable de briser, de faire sauter une masse aussi extraordinairement résistante par sa densité, par sa cohésion et par son poids ? »... L’amateur de chimie, embarrassé, réfléchit un instant, chose que font rarement les amateurs de musique ou de philosophie, et répondit en hésitant : « Il est probable que la puissance de la poudre serait insuffisante, que son inflammation ayant lieu néanmoins et produisant instantanément des gaz dont l’explosion serait domptée par la résistance de la montagne, ces gaz se condenseraient en un liquide, toujours disposé à reprendre une forme gazeuse et à faire une épouvantable explosion le jour où la force supérieure cesserait de le comprimer. » Je ne sais jusqu’à quel point l’opinion de mon chimiste est fondée, mais peut-être cité-je à propos la proposition qui lui fut soumise.

    Il y a des gens, en effet, j’en connais, qui, obligés de lutter avec une montagne d’absurdités, éprouvant au centre de leur cœur une colère incalculable, insuffisante cependant pour faire sauter la montagne, prennent feu tout d’abord, et presque aussitôt se soumettant sans bruit, en souriant même, à la loi de la déraison, voient les foudres de leur volcan se liquéfier jusqu’à nouvel ordre.

    Les liquides, ainsi produits, sont ordinairement noirs et d’une extrême amertume ; il y en a pourtant d’insipides, d’incolores, il y en a même, telle est leur diversité, qui semblent doux à l’œil et au goût. Ceux-là sont les plus dangereux. Quoi qu’il en soit, bien des fourneaux (ces mines monstres s’appellent ainsi depuis le siége de Sébastopol) ont été allumés, bien des kilogrammes de poudre ont été liquéfiés pendant la laborieuse session des divers jurys appelés à donner ou plutôt à prêter leur avis sur les produits de l’industrie.
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    Le jury spécial désigné pour examiner les instruments de musique, à la dernière exposition universelle, était formé de sept membres, compositeurs, virtuoses, acousticiens, savants, amateurs et fabricants. Persuadés qu’on les consultait à propos des instruments de musique pour connaître la valeur musicale de ces instruments, ils sont bien vite tombés d’accord sur les moyens à prendre pour en apprécier le mieux possible les qualités de sonorité et de confection, pour rendre justice aux inventions ingénieuses et utiles, pour placer à leur rang les facteurs intelligents. En conséquence, pour n’être en rien distraits de ce travail ardu, plus difficile qu’on ne pense, extrêmement pénible et même douloureux, je puis l’assurer, ils firent transporter successivement dans la salle de concerts du Conservatoire ces milliers d’instruments de toutes sortes, harmonieux, cacophoniques, sonores, bruyants, magnifiques, admirables, inutiles, grotesques, ridicules, rauques, affreux, propres à charmer les anges, à faire grincer des dents les démons, à réveiller les morts, à endormir les vivants, à faire chanter les oiseaux et aboyer les chiens.

    On commença par l’examen des pianos. Le piano ! A la pensée de ce terrible instrument, je sens un frisson dans mon cuir chevelu ; mes pieds brûlent ; en écrivant ce nom, j’entre sur un terrain volcanique. C’est que vous ignorez ce que sont les pianos, les marchands de pianos, les protecteurs et protectrices des fabricants de pianos. Dieu vous préserve de le savoir jamais ! Les autres marchands et facteurs d’instruments sont beaucoup moins redoutables. On peut dire d’eux à peu près ce qu’on veut, sans qu’ils se plaignent trop aigrement. On peut donner au plus méritant la première place, sans que tous les autres aient à la fois la pensée de vous assassiner. On peut aller jusqu’à reléguer le pire au dernier rang sans recevoir des bons la moindre réclamation. On peut dire même à l’ami d’un prétendu inventeur : « Votre ami n’a rien inventé, ceci n’est pas nouveau, les Chinois se servent de son invention depuis des siècles ! » et voir l’ami désappointé de l’inventeur se retirer presque silencieusement comme eût fait sans doute l’illustre Colomb, si on lui eût appris que des navigateurs scandinaves avaient longtemps avant lui trouvé le continent américain.

    Mais le piano ! ah ! le piano ! « Mes pianos, monsieur ! vous n’y songez pas. A moi le second rang ! A moi une médaille d’argent ! moi qui ai inventé l’emploi de la vis pour fixer la cheville voisine de la mortaise du quadruple échappement ! Je n’ai pas démérité, monsieur ! J’emploie, monsieur, six cents ouvriers ; ma maison est toujours ma maison ; j’envoie toujours mes produits non seulement à Batavia, à Vittoria, à Melbourne, à San-Francisco, mais dans la Nouvelle-Calédonie, dans l’île de Mounin-Sima, monsieur, à Manille, à Tinian, à l’île de l’Ascension, à Hawaï ; il n’y a pas d’autres pianos que mes pianos à la cour du roi Kamehameha III, les mandarins de Pékin ne prisent que mes pianos, monsieur, on n’en entend pas d’autres à Nagasaki, monsieur... et à Saint-Germain-en-Laye ; oui, monsieur. Et vous venez me parler de médaille d’argent, quand la médaille d’or serait pour moi une fort médiocre distinction ! Et vous ne m’avez pas seulement proposé pour le grand cordon de la Légion d’honneur ! Vous me la baillez belle ! Mais nous verrons, monsieur, cela ne se passera pas ainsi. Je proteste, je protesterai ; j’irai trouver l’empereur, j’en appellerai à toutes les cours de l’Europe, à toutes les présidences du Nouveau-Monde. Je publierai une brochure ! Ah ! bien oui, une médaille d’argent à l’inventeur de l’échappement de la cheville qui fixe la vis de la quadruple mortaise !!! »

    Ceci met le feu, vous pouvez le penser, aux mille kilogrammes de poudre qui sont dans la montagne. Mais comme il est absolument impossible de répondre ainsi qu’il conviendrait à de pareilles exclamations, et de faire sauter... la montagne, la condensation des gaz s’opère, et il ne reste au fond du fourneau qu’un peu d’eau insipide.

    Ou bien : « Hélas ! monsieur, je n’ai donc pas la première médaille ?... Il est donc vrai ? une pareille iniquité a pu être accomplie ?... Mais on reviendra là-dessus, et j’ose vous demander votre voix, votre énergique intervention !... Vous me refusez ?… Oh ! c’est incroyable ! Mes pianos n’ont pourtant pas démérité ; je fais toujours d’excellents pianos qui peuvent soutenir la lutte avec tous les pianos. Ce n’est pas un musicien tel que vous, monsieur, qui pourrait s’abuser à cet égard... Je suis ruiné, monsieur... Monsieur, je vous en supplie, accordez-moi votre voix... Oh ! mais, c’est affreux ! Monsieur, je vous en conjure... voyez mes larmes... je n’ai plus d’autre refuge que... la Seine... j’y cours... Ah ! c’est de la férocité ! je n’eusse jamais cru cela de vous... Mes pauvres enfants !... »

    On ne peut encore rien faire sauter.

    Eau de mélisse !

    Ou bien : « J’arrive d’Allemagne, et l’on y rit beaucoup de votre jury. Comment ! Ce n’est pas le premier facteur de pianos qui est le premier ? Il serait donc devenu le second ? Il aurait donc démérité ? Cela a-t-il le sens commun ? Et le second serait devenu le premier ? A-t-on jamais vu rien de semblable ? Vous allez recommencer tout cela, je l’espère, pour vous au moins. Certainement je ne connais pas ce merveilleux piano que vous avez couronné ; je ne l’ai ni vu ni entendu ; mais c’est égal, une telle décision vous couvre tous de ridicule. »

    Eau de Cologne !

    Ou bien : « Je viens, monsieur, pour une petite affaire.... une affaire. C’est par erreur, sans doute, que les pianos de ma maison ont été déclassés ; car tout le monde sait que ma maison n’a pas démérité. L’opinion publique a déjà fait justice de cette... erreur, et vous allez recommencer l’examen des pianos. Or, pour qu’il n’y ait pas de nouvelle bévue commise, je prends la liberté d’éclairer messieurs les membres du jury sur la force de ma maison. Je fais de nombreuses et importantes affaires... et ni mes associés ni moi nous ne regardons à... des... sacrifices... nécessaires dans certaines... circonstances... Il n’y a qu’à bien comprendre... » A un certain froncement de sourcils du juré, l’homme d’affaires voit qu’on ne... comprend pas et se retire.

    Eau-de-vie camphrée !

    Ou bien : « Monsieur, je viens...

    —  Vous venez pour vos pianos ?

    —  Sans doute, monsieur.

    —  Votre maison n’a pas démérité, n’est-ce pas ? Nous allons recommencer l’examen ; il vous faut la première médaille ?

    —  Certes, Monsieur !

    —  Feux et tonnerres !... »

    Le juré quitte son salon, et ferme violemment une porte derrière lui, en faisant sauter la serrure.

    Eau forte ! acide hydro-cyanique.

    Telles sont les scènes qu’infligeaient autrefois aux malheureux jurés les facteurs, les joueurs, et les protecteurs des facteurs de pianos ; au dire d’un ancien juré libéré, juré de rebut, méchante langue sans doute, car nous ne voyons plus rien de pareil aujourd’hui.

    Je reprends ma narration.

    Les jurés, lors de la dernière exposition, étaient donc au nombre de sept. Nombre mystérieux, cabalistique, fatidique !... Les sept sages de la Grèce, les sept branches du flambeau sacré, les sept couleurs primitives, les sept notes de la gamme, les sept péchés capitaux, les sept vertus théologales... ah ! pardon il n’y en a que trois, du moins il n’y en avait que trois, car j’ignore si l’Espérance existe encore.

    Mais, je le jure, nous étions sept jurés : un Écossais, un Autrichien, un Belge et quatre Français ; ce qui semblerait prouver que la France à elle seule est plus riche en jurés que l’Écosse, la Belgique et l’Autriche réunies.

    Cet aréopage constituait ce qu’on nomme une classe. La classe, après un examen minutieux et attentif de toutes les questions dont elle était saisie, devait ensuite prendre part à une assemblée où cinq ou six autres classes se trouveraient réunies pour former un groupe. Et ce groupe avait à prononcer à la majorité des voix sur la validité des décisions prises isolément par chaque classe. Ainsi la classe chargée d’examiner les tissus de soie et de laine, ou celle qui avait étudié le mérite des orfèvres, ciseleurs, ébénistes, et plusieurs autres classes, voulaient bien nous demander, à nous autres musiciens, si les récompenses avaient été justement données à tels ou tels fabricants de tissus, à tels ou tels marchands de bronze, etc., questions auxquelles mes confrères de la classe de musique semblaient un peu embarrassés de répondre dans les premiers jours. Ces jugements ex abrupto leur paraissaient singuliers ; ils n’y étaient pas faits, aucun d’eux n’ayant été appelé à voter de la même façon, quatre ans auparavant, à l’Exposition universelle de Londres, où cet usage était déjà admis, et où j’avais pu faire mon noviciat.

    J’eus, il est vrai, un instant d’angoisse assez pénible quand, en 1851, le jour de la première assemblée de notre groupe, les jurés anglais, voyant que je m’abstenais, me sommèrent de voter sur les récompenses proposées pour les fabricants d’instruments de chirurgie. Je pensai aussitôt à tous les bras, à toutes les jambes que ces terribles instruments allaient avoir a couper, aux crânes qu’ils devaient trépaner, aux polypes qu’ils auraient à extraire, aux artères, aux filets nerveux qu’il leur faudrait saisir, aux pierres qu’on leur ferait broyer !!! Et je vais, moi, qui ne sais ni A ni B en chirurgie, moins encore en mécanique et en coutellerie, et qui d’ailleurs, fussé-je à la fois un Amussat et un Charrière, n’ai jamais examiné un seul des dangereux outils dont il est question, je vais dire là, carrément, officiellement, que les instruments de celui-ci sont beaucoup meilleurs que ceux de celui-là, et que monsieur un tel et non pas un autre mérite le premier prix ! J’avais la sueur au front et des glaçons dans le dos en y songeant. Dieu me pardonne si, par mon vote, j’ai causé la mort de quelques centaines de blessés anglais, français, piémontais, et même russes, mal opérés en Crimée par suite du prix donné à de mauvais instruments de chirurgie !...

    Peu à peu néanmoins mes remords se sont calmés ; le feu a bien pris à la mine, mais la montagne n’a pas sauté, comme toujours, et le fourneau ne contient à cette heure qu’une petite quantité d’eau pure. J’ai donné dernièrement à Paris un prix à une clef de Garengeot pour arracher les dents, sans éprouver aucune douleur. D’ailleurs, l’institution des groupes ayant été adoptée en Angleterre et en France, et personne ne s’en étant plaint, il faut bien qu’elle soit bonne, utile, morale, et je n’ai que la honte d’avouer la faiblesse d’intelligence qui me met dans l’impossibilité de comprendre sa raison d’être. — Il y a un peu d’ironie dans votre humilité, direz-vous ; sans doute le groupe dont vous faisiez partie aura contrarié la classe des musiciens en infirmant quelques-uns de ses jugements, et vous lui gardez rancune ? — Ah ! certes, non. Le groupe a essayé à peine deux ou trois fois de soutenir que nous nous étions trompés, et en toute autre occasion nos confrères non musiciens ont levé leur main droite pour le vote affirmatif, avec un ensemble qui les montrait dignes de l’être. Non, ce sont de simples réflexions antiphilosophiques sur les institutions humaines, que je vous donne pour ce qu’elles valent, c’est-à-dire pour rien.

    Or nous étions sept dans la loge officielle de la salle du Conservatoire, et chaque jour une fournée de quatre-vingt-dix pianos au moins faisaient gémir sous son poids le plancher du théâtre en face de nous. Trois habiles professeurs jouaient chacun un morceau différent sur le même instrument, en répétant chacun toujours le même ; nous entendions ainsi quatre-vingt-dix fois par jour ces trois airs, ou, en additionnant, deux cent soixante-dix airs de piano, de huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi. Il y avait des intermittences dans notre état. A certains moments, une sorte de somnolence remplaçait la douleur, et comme, après tout, sur ces trois morceaux il s’en trouvait deux de fort beaux, l’un de Pergolèse et l’autre de Rossini, nous les écoutions alors avec charme ; ils nous plongeaient dans une douce rêverie. Bientôt après, il fallait payer son tribut à la faiblesse humaine ; on se sentait pris de spasmes d’estomac et de véritables nausées. Mais ce n’est pas ici le cas d’examiner ce phénomène physiologique.

    Pour n’être en aucune façon influencés par les noms des facteurs des terribles pianos, nous avions eu l’idée d’étudier ces instruments, sans savoir à qui ni de qui ils étaient. On avait en conséquence caché le nom des facteurs par une large plaque de carton portant un numéro. Les essayeurs pianistes, avant de commencer leur opération, nous criaient du théâtre : numéro 37, ou numéro 20, etc. Chacun des jurés prenait ses notes d’après cette désignation. Quand ensuite le deux cent soixante-dixième air était exécuté, les jurés, non contents de cette épreuve, descendaient sur le théâtre, examinaient de près le mécanisme de chaque instrument, en touchaient eux-mêmes le clavier, et modifiaient ainsi, s’il y avait lieu, leur première opinion. Le premier jour, on entendit un nombre considérable de pianos à queue. Les sept jurés en distinguèrent tout d’abord six dans l’ordre suivant :

    Le no 9 obtint l’unanimité pour la première place ;

    Le no 19 obtint également l’unanimité pour la seconde ;

    Le no 5 eut 6 voix sur 7 pour la troisième ;

    Le no 11, 4 voix sur 7 pour la quatrième ;

    Le no 17, 6 voix pour la cinquième ;

    Le no 22, 5 voix pour la sixième.

    Les jurés, pensant que la position des pianos sur le théâtre, position plus ou moins rapprochée de certains réflecteurs du son, pouvait rendre les conditions de sonorité inégales, imaginèrent alors d’entendre une seconde fois ces six instruments dans un autre ordre et après les avoir tous déplacés. En outre, pour ne pas subir l’influence d’une première impression, ils tournèrent eux-mêmes le dos à la scène pendant le déplacement des instruments, dont ils connaissaient la couleur, la forme et la place, voulant ignorer où ils allaient être portés. Ils les entendirent ainsi sans se retourner, sans savoir lequel était touché le premier, le second, etc. ; et leurs notes consultées ensuite, et les numéros rapprochés du nouveau numéro d’ordre dans lequel on venait de les faire entendre, il se trouva, en fin de compte, que les suffrages s’étaient répartis de la même façon sur les mêmes instruments qu’à la première épreuve, tant les qualités de chacun étaient tranchées. Ce fait est l’un des plus curieux de ce genre que l’on puisse citer ; il prouve d’ailleurs le soin minutieux avec lequel le jury s’est acquitté de sa tâche.

    Après chaque séance, le résultat des votes était consigné dans le procès-verbal ; un membre du jury allait découvrir les noms cachés par la plaque de carton, écrivait ces noms avec les numéros auxquels ils correspondaient, et sa déclaration, jointe au procès-verbal, était enfermée dans une enveloppe cachetée et revêtue du timbre du Conservatoire.

    C’est pourquoi, pendant les longues semaines consacrées à l’examen des pianos, personne, pas même les membres du jury (excepté un), ne connaissant le nom des facteurs classés, aucun de ceux-ci n’a pu réclamer, ni se plaindre, ni venir nous dire : « Monsieur, je n’ai pas démérité, etc. »

    La même marche a été suivie pour les pianos à queue petit format, pour les pianos carrés et pour les pianos droits. Nous avons la satisfaction d’annoncer qu’aucun juré n’a succombé par suite de cette épreuve, et que la plupart d’entre eux sont aujourd’hui en convalescence.

Un rival d’Érard. 

    Certains mécaniciens amateurs se livrent parfois à la fabrication des instruments de musique avec le plus grand succès. Ils font même dans cet art d’étonnantes découvertes… Ces hommes ingénieux, autant que modestes, dédaignent néanmoins d’envoyer leurs ouvrages aux expositions universelles, et ne réclament pour eux personnellement ni brevet d’invention, ni médaille d’or, ne le moindre cordon de la Légion d’honneur.

    L’un d’eux vint un jour, en Provence, visiter son voisin de campagne, M. d’O…, célèbre critique et musicien distingué. En entrant dans son salon : « Ah ! vous avez un piano ? lui dit-il.

    —  Oui, un Érard excellent.

    —  Moi aussi, j’en ai un.

    —  Un piano d’Érard ?

    —  Allons donc ! de moi, s’il vous plaît. Je me le suis fait à moi-même, et d’après un système tout nouveau. Si vous êtes curieux de le voir, je le ferai mettre demain sur ma charrette, et je vous l’apporterai.

    —  Volontiers. »

    Le lendemain, l’amateur campagnard arrive avec sa charrette ; on apporte le piano, on l’ouvre, et M. d’O… est fort étonné de voir le clavier composé uniquement de touches blanches. « Eh bien ! et les touches noires ? dit-il.

    —  Les touches noires ? Ah ! oui, pour les dièzes et les bémols ; c’est une bêtise de l’ancien piano. Je n’en use pas. »

Correspondance diplomatique.

A Sa Majesté Aïmata Pomaré, reine de Taïti, Eïmeo, Ouaheine, Raïatea, Bora-Bora, Toubouaï-Nanou et autres îles, dont les œuvres viennent d’obtenir la médaille d’argent à l’Exposition universelle.

    MAJESTÉ, REINE GRACIEUSE,

    Exposition bientôt finie. Nos amis les juges du concours des nations et moi bien contents.

    Beaucoup souffert, beaucoup sué, pour entendre et juger les instruments de musique, pianos, orgues, flûtes, trompettes, tambours, guitares et tamtams. Grande colère des juges contre les hommes des nations fabricants de pianos, orgues, flûtes, trompettes, tambours, guitares et tamtams.

    Les hommes des nations vouloir tous être le premier et tous demander que leur ami soit le dernier ; offrir à nous de boire de l’ava, d’accepter des fruits et des cochons. Nous juges très fâchés, et pourtant, sans fruits ni cochons, bien dit quels étaient les meilleurs fabricants de pianos, orgues, flûtes, trompettes, tambours, guitares et tamtams. Ensuite quand nous avoir bien étudié, examiné, entendu tout, nous, les vrais juges, être obligés d’aller trouver d’autres juges qui n’avaient pas étudié, examiné ni entendu les instruments de musique, et de leur demander si nous avions trouvé les vrais meilleurs. Eux répondre à nous que non. Alors nous encore une fois très-en colère, très-fâchés, vouloir quitter la France et l’Exposition.

    Puis redevenir avec les autres juges tous tayos, tous amis ; et pour nous rendre notre politesse, ceux-là qui avaient bien examiné, bien étudié, les mérés, les maros, les prahos, les tapas, les couronnes, exposés par les gens de Taïti, nous demander s’ils avaient bien fait de donner le prix à la Taïti-Ouna. Nous, bons garçons, qui ne savions rien, répondre tout de suite que oui. Et les juges décider qu’une médaille d’argent serait offerte à Majesté gracieuse, pour les couronnes en écorce d’arrow-root que belle reine a envoyées à ces pauvres hommes d’Europe qui n’en avaient jamais vu. Alors aller tous kaï-kaï, tous manger ensemble ; et pendant le déjeuner, les juges des nations beaucoup parler de gracieuse Taïti-Ouna, demander si elle sait le français, si elle a plus de vingt ans... Les juges des nations, même les ratitas, bien ignorants ; pas connaître un seul mot de langue kanake, pas savoir que gracieuse Majesté s’appeler Aïmata, être née en 1811 (moi rien dire de cela), avoir pris pour troisième mari un jeune arii, favori de votre père Pomaré III, qui lui donna son nom par amitié. Ne pas se douter que po veut dire nuit et maré tousser, et que votre arrière-grand-père Otou, ayant été fort enrhumé et toussant beaucoup une nuit, un de ses gardes avait dit le lendemain : « Pomaré le roi » (le roi, tousser la nuit), ce qui donna à S. M. la spirituelle idée de prendre ce nom, et de s’appeler Pomaré Ier.

    Les hommes de France savoir seulement que reine gracieuse avoir quantité d’enfants, et eux beaucoup rire de ce que gracieuse Majesté ne veut pas porter des bas. Eux dire aussi que belle Ouna trop fumer gros cigares, trop boire grands verres d’eau-de-vie, et trop souvent jouer aux cartes seule, la nuit, avec les commandants de la station française qui protége les îles.

    Après déjeuner, juges des nations monter ensemble dans les galeries du palais de l’Exposition, pour voir l’ouvrage de vos belles mains, auquel ils venaient de donner le prix sans le connaître, et trouver aussitôt l’ouvrage charmant, et convenir que les couronnes de Taïti bien légères sont pourtant bien solides, plus solides que quantité de couronnes d’Europe.

    Les juges des nations, aussi bien les arii que les boué-ratiras recommencer en descendant à parler de belle reine et de la médaille d’argent qu’elle pourra bientôt pendre à son cou ; et chacun avouer qu’il voudrait bien être une heure ou deux à la place de la médaille. Très-bon pour belle Ouna-Aïmata que soit pas possible, car nous juges des nations tous bien laids.

    Pas un tatoué, pas un comparable aux jeunes hommes de Bora-Bora, encore moins au grand, beau, quoique Français, capitaine, qui commandait le Protectorat il y a trois ans, et qui, convenez-en, protégeait si bien.

    Adieu, Majesté gracieuse, les tititeou-teou de l’Exposition sont occupés déjà à faire la médaille d’argent, et jolie boîte pour l’enfermer, avec beaucoup gros longs cigares et deux paires de bas fins brodés d’or. Tout sera bientôt en route pour les îles.

    Moi avoir voulu d’abord écrire à Ouna-Aimata en kanak, mais ensuite pas oser, trop peu savant dans la douce langue, et écrire alors simplement en français comme il est parlé à la cour de Taïti.

    Nos ioreana et nos bonnes amitiés aux amis français du Protectorat ; que rien ne trouble vos houpashoupas, et que le grand Oro vous délivre de tous les Pritchards. Je dépose deux respectueux comas sur vos fines mains royales, et suis, belle Aïmata, de Votre Majesté, le tititeou-teou.

HECTOR BERLIOZ,
l’un des juges des nations.

    Paris, le 18 octobre 1855.

P. S. J’ai oublié de dire à gracieuse Majesté que les bas brodés joints à la médaille et aux cigares peuvent se porter sur la tête.

1.    Massues, tabliers, pirogues, nattes.
2.    Reine de Taïti.
3.    Les nobles.
4.    Chef.
5.    Les chefs.
6.    Les cultivateurs, les propriétaires.
7.    Serviteurs.
8.    Salutations, bonjour.
9.    Menus plaisirs.
10.  Dieu.
11.  Baisers.

Prudence et sagacité d’un provincial. — 
L’orgue mélodium d’Alexandre.

    Un amateur, qui avait entendu louer en maint endroit les orgues mélodiums d’Alexandre, voulut en offrir un à l’église du village qu’il habitait. « On prétend, se dit-il, que ces instruments ont des sons délicieux, dont le caractère à la fois rêveur et plein de mystère les rend propres surtout à l’expression des sentiments religieux ; ils sont en outre d’un prix modéré ; quiconque possède à peu près le mécanisme du clavier du piano peut en jouer sans difficulté. Cela ferait parfaitement mon affaire. Mais comme il ne faut jamais acheter chat en poche, allons à Paris et jugeons par nous-même de la valeur de ces éloges prodigués aux instruments d’Alexandre par la presse de toute l’Europe et même aussi par la presse américaine. Voyons, écoutons, essayons et nous achèterons après, s’il y a lieu. »

    Ce prudent amateur vient à Paris, se fait indiquer le magasin d’Alexandre, et ne tarde pas à s’y présenter.

    Pour comprendre ce qu’il y a de grotesque dans le parti qu’il crut devoir prendre après avoir examiné les orgues, il faut savoir que les instruments d’Alexandre, indépendamment du soufflet qui fait vibrer des anches de cuivre par un courant d’air, sont pourvus d’un système de marteaux destinés à frapper les anches et à les ébranler par la percussion au moment où le courant d’air vient se faire sentir. L’ébranlement causé par le coup de marteau rend plus prompte l’action du soufflet sur l’anche, et empêche ainsi le petit retard qui existerait sans cela dans l’émission du son. En outre l’effet des marteaux sur les anches de cuivre produit un petit bruit sec, imperceptible quand le soufflet est mis en jeu, mais qu’on entend assez distinctement de près quand on se borne à faire mouvoir les touches du clavier.

    Ceci expliqué, suivons notre amateur dans le grand salon d’Alexandre au milieu de la population harmonieuse d’instruments qui y est exposée.

    —  Monsieur, je voudrais acheter un orgue.

    —  Monsieur, nous allons vous en faire entendre plusieurs, vous choisirez ensuite.

    —  Non, non, je ne veux pas qu’on me les fasse entendre. Le prestige de l’exécution de vos virtuoses peut et doit abuser l’auditeur sur les défauts des instruments et transformer quelquefois ces défauts en qualités. Je tiens à les essayer moi-même, sans être influencé par aucune observation. Permettez-moi de rester seul un instant dans votre magasin.

    —  Qu’à cela ne tienne, monsieur, nous nous retirons ; tous les mélodiums sont ouverts ; examinez-les. »

    Là-dessus, M. Alexandre s’éloigne, l’amateur s’approche d’un orgue, et, sans se douter qu’il faut pour le faire parler agir avec les pieds sur le soufflet placé au-dessous de la caisse, promène ses mains sur le clavier, comme il eût fait pour essayer un piano.

    Il est étonné de ne rien entendre d’abord, mais presque aussitôt son attention est attiré par le petit bruit sec du mécanisme de la percussion dont j’ai parlé : cli, cla, pic, pac, tong, ting ; rien de plus. Il redouble d’énergie en attaquant les touches : cli, cla, pic, pac, tong, ting, toujours. « C’est à ne pas croire, dit-il ; c’est ridicule ! Comment ferait-on entendre ce misérable instrument dans une église, si petite qu’on la suppose ? Et on loue en tous lieux de pareilles machines, et M. Alexandre a fait fortune en les fabricant ! Voilà pourtant jusqu’où s’étend l’audace de la réclame, la mauvaise foi des rédacteurs de journaux. »

    L’amateur indigné s’approche pourtant d’un autre orgue, de deux autres, de trois autres, pour l’acquit de sa conscience ; mais, employant toujours le même moyen pour les essayer, il arrive toujours au même résultat. Toujours : cli, cla, pic, pac, tong, ting. Il se lève enfin, parfaitement édifié, prend son chapeau et se dirige vers la porte, quand M. Alexandre, qui avait tout vu de loin, accourant :

    —  Eh bien, monsieur, avez-vous fait un choix ?

    —  Un choix ! Parbleu, vos annonces, vos réclames, vos médailles, vos prix, nous la donnent belle à nous autres provinciaux ! vous nous croyez donc bien simples, pour oser nous offrir de si ridicules instruments ! La première condition d’existence pour la musique, c’est de pouvoir être entendue ! Or, vos prétendues orgues, que j’ai fort heureusement essayées moi-même, sont inférieures aux plus mesquines épinettes du siècle dernier, et n’ont littéralement aucun son, non monsieur, aucun son. Je ne suis ni sourd, ni sot.

    Bonjour !

La trompette marine. Le saxophone. Les savants en instrumentations.

    A chacune des représentations du Bourgeois gentilhomme, au Théâtre Français, le parterre commet une bévue dont les musiciens, s’il s’en trouve dans la salle, ne peuvent manquer de rire de tout leur cœur. A la première scène du deuxième acte, quand le maître de musique dit : « Il vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe, et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritournelles. »

    Monsieur Jourdain répond : « Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux. »

    A ces mots de trompette marine, l’hilarité du parterre ne manque jamais de faire explosion. Il croit, ce brave parterre, que la trompette marine, instrument fort doux, formé d’une seule corde montée sur un chevalet et qu’on joue comme le violoncelle, est un horrible instrument à vent, une conque de triton, capable d’effaroucher les ânes. Il suppose que Molière a fait dire à M. Jourdain une colossale bêtise, quand il lui a prêté seulement une naïveté. Ce n’est pas plus absurde que si un monsieur Jourdain de nos jours disait en semblable circonstance : « Il y faudra mettre aussi une guitare. La guitare est un instrument qui me plaît et qui est harmonieux. »

    Un Jupiter de la critique, attaquant dernièrement avec violence les admirables instruments de Sax, rangeait parmi les plus formidables, les plus propres à déchirer l’oreille, le Saxophone, instrument à anche d’un timbre voilé, délicieux, qu’il confondait avec les saxhorns, instruments de cuivre à embouchure.

    Cet illustre et consciencieux Aristarque a sans doute étudié l’instrumentation au parterre du Théâtre-Français.

    « Ah ! ah ! ah ! la trompette marine ! Bravo, parterre ! l’horrible Saxophone ! Bravo, Jupiter !..... »

Jaguarita. Les femmes sauvages.

    Tous les hommes civilisés et doués d’un peu d’imagination ont, à une certaine époque de leur vie, partagé la même illusion à l’endroit des femmes sauvages d’Amérique, les confondant avec les gracieuses Taïtiennes, qui ne sont point sauvages du tout. Tous se sont fait un étrange idéal de ces brunes créatures ; tous se les sont représentées armées de charmes merveilleux et terribles. « Une Mexicaine, une Guyanaise, une Chilienne, une jeune Comanche, disaient-ils, c’est la fille enchanteresse de la libre nature, c’est l’ardeur des tropiques, ce sont les yeux de la gazelle, c’est la voix du bengali, c’est la souplesse de la liane, l’audace de la lionne, la fidélité du pigeon bleu ; c’est le parfum de l’ananas, la peau satinée du camélia ; c’est la vierge des dernières amours, l’Atala de M. de Chateaubriand, la Cora de M. de Marmontel, l’Amazily de M. de Jouy. » O jeunes idiots ! ô idiots qui n’êtes plus jeunes ! C’est vous qui étiez des enfants de la nature quand vous caressiez de pareilles chimères ! Si vous avez tant soit peu passé l’Atlantique depuis lors, vous êtes bien revenus, n’est-ce pas, de ces poétiques imaginations ? En fait de tropiques, vous savez maintenant que les ardeurs du tropique du Cancer valent celles du tropique du Capricorne ; que les jeunes filles comanches aux yeux de gazelle ont l’intelligence des oies du Canada ; que leur voix est rauque ; que leur peau, rude au toucher quand elle n’est pas graisseuse, a la couleur du fer rouillé ; que leur audace va jusqu’à égorger un enfant endormi ; que leur fidélité dure vingt-quatre heures ; que leur parfum, fort différent de celui de l’ananas, tue les moustiques, si cruels aux Européens. D’ailleurs, jeunes poëtes, l’Atala de Chateaubriand était une fille européenne blanche, et non point une femme sauvage ; on n’a pas vu davantage au Pérou de vierge semblable à la Cora de Marmontel ; l’Amazily de M. de Jouy, qui s’appelait Marine, au dire des compagnons de Cortez, fut une vraie virago ; elle mérita bien la torture dont les Astèques la menacèrent tant de fois, et, après avoir vécu six ou sept ans avec le ravageur de son pays, autrement dit le conquérant du Mexique, elle épousa un simple caporal de l’armée de ce grand homme. On assure même qu’elle a fini par porter le tonnelet d’eau-de-vie dans un régiment espagnol, et par mourir vieille vivandière.

    C’est ainsi que la jeunesse, l’imagination, la naïveté de cœur, la fraîcheur des sens et des aspirations incompressibles vers le beau inconnu, fascinent certaines âmes et les entraînent à préparer à d’autres âmes d’amères déceptions. MM. Halévy, de Saint-Georges et Leuven, qui possèdent évidemment beaucoup de ces qualités, ont produit, je le crains, une œuvre dangereuse pour les jeunes hommes civilisés du boulevard et du quartier du Temple, en écrivant l’opéra de Jaguarita. Ces enthousiastes, en effet, passant rarement l’Atlantique, ont peu de chances de revenir au sentiment de la réalité. Et les voilà pour la plupart, depuis la première représentation de Jaguarita, en proie aux rêves sauvages les plus échevelés. Les uns s’exercent à tirer de l’arc dans leur mansarde, les autres à empoisonner des flèches en les trempant dans leur vin bleu ; celui-ci mange de la chair crue, cet autre scalpe des têtes à perruque ; tous marcheraient nus au grand soleil si le soleil se montrait encore ; et cela uniquement par amour pour la femme guyanaise, dont l’image occupe leur âme tout entière, incendie leur cœur, fait bondir leurs artères, pour la Cora, pour l’Amazily au ravissant plumage, au séduisant ramage, dont Jaguarita leur a révélé les appas décevants. Mme Cabel, qui remplit ce rôle, est bien coupable d’avoir encore ajouté au prestige de cette création des poëtes la séduction de ses charmes civilisés. Si l’art et la nature, si le satin et les plumes de colibri, les perles et les pommes d’acajou, les bracelets d’or et les colliers de dents humaines s’unissent pour bouleverser les sens de nos jeunes ouvriers dilettanti, Paris, naguère encore si actif, si laborieux, va présenter bientôt l’aspect désolé de la cité carthaginoise quand, après l’arrivée d’Enée, Didon eut perdu l’esprit ; et nous allons dire comme le poëte latin : « Pendent opera interrupta ! » O poëtes ! ô Virgiles de tous les temps et de tous les lieux, que vos opéras non interrompus causent de malheurs dont vous ne vous doutez guère, font couler de larmes que vous n’avez pas le souci d’essuyer ! Si les poëtes n’étaient pas évidemment des êtres d’une nature supérieure, que la Providence envoie parfois sur la terre pour y accomplir une mission mystérieuse en harmonie sans doute avec les grandes lois de l’univers, on ne pourrait s’empêcher de maudire leur venue, de blasphémer leurs œuvres, et de les bannir eux-mêmes des républiques en les couronnant de fleurs.

    Mais nous ne ressemblons point à Platon, bien que nous soyons très-philosophes ; nous avons sur ce grand homme l’avantage de posséder les lumières du christianisme ; nous savons que les desseins de Dieu sont impénétrables, nous nous soumettons aux poëtes qu’il nous envoie, nous ne les couronnons pas de fleurs et nous les gardons.

La famille Astucio.

    M. Scribe, dans son opéra le Concert à la cour, a dessiné, sous le nom du signor Astucio, un caractère qui fit et fait encore l’admiration et l’effroi des artistes.

    On disait à l’époque des premières représentations de cet opéra qu’Astucio était le portrait fidèle et fort peu chargé du compositeur Paër. Il y avait, ce me semble, un peu d’audace à mettre le nom de ce maître italien au bas de la photographie de M. Scribe.

    Paër était-il donc le seul maître fourbe de son époque ? La race d’Astucio est-elle éteinte ? Et l’auteur de Griselda en fut-il le chef ? Bah ! il y eut toujours, il y aura toujours des Astucio ; à l’heure qu’il est, nous en sommes entourés, circonvenus, minés, rongés. Il y a l’Astucio prudent et l’Astucio hardi, l’Astucio bête et l’Astucio spirituel, l’Astucio pauvre et l’Astucio riche. Ah ! prenez garde à cette dernière espèce ! C’est la plus dangereuse. L’Astucio spirituel peut en effet n’être pas riche, mais l’Astucio riche a presque toujours de l’esprit. L’un entre partout, pour tout prendre ; l’autre se tire des plus fausses positions sans y laisser la moindre de ses plumes. On l’enfermerait dans une bouteille, comme le diable boiteux, qu’il en sortirait sans faire sauter le bouchon. Là où l’or n’a point accès, celui-ci pénètre par son esprit comme dans une place démantelée. Ailleurs, où l’esprit n’a plus cours à force d’être commun, celui-là sait faire manœuvrer la matière et obtenir par ses manœuvres de fabuleux résultats.

    La plupart des Astucio ont appris des fourmis l’art de détruire sans avoir l’air d’attaquer.

    Les fourmis blanches de l’Inde s’introduisent dans une poutre, en dévorent peu à peu l’intérieur ; après quoi elles passent à une autre poutre, et successivement à tous les soutiens de la maison. Les habitants de cette demeure condamnée ne se doutent de rien ; ils y vivent, ils y dorment, ils y dansent même dans la plus complète sécurité ; jusqu’à ce qu’une belle nuit, poutres, colonnes, planchers, tout étant rongé à l’intérieur, la maison s’écroule en bloc et les écrase.

    N’oublions pas l’Astucio protecteur. Sa chevelure argentée demande le respect ; il a un sourire plein de bénignité ; il protége d’instinct tout le monde ; sa mission est le protectorat. Il protégeait Beethoven il y a vingt-cinq ans, et l’égorgillait tout doucement en disant : « C’est beau, mais on ne s’en tiendra pas là. Ce n’est qu’une école de transition. » Il n’écoute jamais l’œuvre d’un de ses protégés modernes sans applaudir ostensiblement et sans dire à ses voisins tout en applaudissant : « C’est détestable ! Il n’y a d’abord pas une note à lui là dedans. C’est pris à Gluck, qui l’avait pris à Haendel. » Avec un peu plus de verve il ajouterait : « Qui me l’avait pris. » Celui-là est le vénérable de l’ordre.

    Puis enfin l’Astucio roquet. Il semble jouer en vous mordant, comme font les jeunes chiens au moment de la dentition ; mais en réalité il mord avec une rage concentrée qu’on redoute peu parce qu’elle est impuissante. Le meilleur parti à prendre à l’égard de celui-là, quand ses mordillements incommodent, c’est d’imiter ce Terre-neuve qui, harcelé par un King’s Charles, prit le roquet par la peau du cou, le porta gravement, malgré ses cris, jusqu’au bord d’un balcon donnant sur la Tamise, et l’y laissa choir délicatement. Mais tous les Astucio petits ou grands, avec ou sans esprit, avec ou sans dents, avec ou sans or, lorsqu’ils n’imitent pas les fourmis blanches, savent à merveille contrefaire le travail des coraux et des madrépores et construire des remparts sous-marins qui rendent inabordables les belles îles de l’Océan. Ces remparts s’élèvent avec une lenteur extrême ; ils montent cependant sans cesse, ils montent peu à peu jusqu’à fleur d’eau. Les insectes travailleurs sont si actifs et si nombreux ! Et l’imprudent navigateur qui, ne connaissant pas de récifs à l’entour de Tinian ou de Tonga-Tabou, met sans méfiance le cap sur ces terres, vient un jour se briser et périr sur un rocher de corail de création récente, dont les ondes lui dérobaient la vue. Que de La Pérouse sont ainsi tombés victimes des insectes madréporiques !
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Les mariages de convenance.

    Au dernier acte d’un autre opéra de M. Scribe (Jenny Bell), on voit une délicieuse jeune fille, soumise à la volonté paternelle, épouser un gros vieux imbécile d’orfèvre et se faire vertueusement passer pour une coquette, afin d’éloigner un jeune homme qu’elle aime et dont elle est tendrement aimée. Ce dénoûment m’a paru affreux ; il m’a mis en colère. Oui, quand je vois de ces stupides dévouements, de ces insolentes exigences paternelles, de ces infâmes cruautés, de ces écrasements de belles passions, de ces brutaux déchirements de cœur, je voudrais pouvoir mettre tous les gens raisonnables, toutes les héroïnes de vertu, tous les pères éclairés dans un sac, avec cent mille kilos de sagesse au fond, et les jeter à la mer accompagnés de mes plus âcres malédictions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

    Vous croyez que je plaisante ! Eh bien, vous vous trompez. J’étais furieux tout à l’heure ; je suis chargé d’une telle haine pour les pères Capulets et les comtes Pâris qui ont ou veulent avoir des Juliettes, que la moindre étincelle dramatique me met en feu et provoque une explosion. La vertu grotesque de Jenny Bell m’avait réellement exaspéré. Il y a d’ailleurs tant de pères Capulets et de comtes Pâris et si peu de Juliettes ! Le grand amour et le grand art se ressemblent tellement ! Le beau est si beau ! Les passions épiques sont si rares ! Le soleil de chaque jour est si pâle ! La vie est si courte, la mort si certaine !... Centuples crétins, inventeurs du renoncement, du combat contre les instincts sublimes, des mariages de convenance entre femmes et singes, entre l’art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez maudits ! soyez damnés ! Puissiez-vous raisonner entre vous, n’entendre que vos voix de crécelles et ne voir que vos visages blêmes dans la plus froide éternité !…

Grande nouvelle.

    On vient de découvrir que l’hymne national anglais « God save the king » attribué à Lulli, qui l’aurait composé sur des paroles françaises pour les Demoiselles de Saint-Cyr, n’est pas de Lulli. L’orgueil britannique repousse cette origine. Le « God save the king » est maintenant de Haendel ; il l’a écrit pour les Anglais, sur le texte anglais consacré.

    Il y a des découvreurs patentés de ces supercheries musicales.

    Ils l’ont depuis longtemps prouvé : Orphée n’est pas de Gluck, le Devin du village n’est pas de Rousseau, la Vestale n’est pas de Spontini, la Marseillaise n’est pas de Rouget de l’Isle, enfin certaines gens vont jusqu’à prétendre que le Freyschütz n’est pas de M. Castil-Blaze !!!

Autre nouvelle.

    Mme Stoltz, dit-on, retourne au Brésil !... Elle vient de signer son engagement : quatre cent cinquante mille francs ; assurance contre le mal de mer ; six domestiques, huit chevaux !!! et la vue gratuite de la baie de Rio nuit et jour ! et un soleil véritable ! et un enthousiasme réel ! et des rivières de diamants ! des écharpes brodées par des mains de marquises ! des colombes et des nègres rendus à la liberté après chaque représentation ! sans compter les hommes libres qui tombent en esclavage !... Plaisanterie à part, comment la diva résisterait-elle aux offres réellement magnifiques qu’on lui fait à Rio ?

    Résistons, nous Français, au moins, et ne laissons pas ainsi mettre notre ciel au pillage et enlever nos étoiles par ces gens des Antipodes qui ont tous la tête à l’envers.

Le sucre d’orge. La musique sévère.

    On s’imagine dans le monde élégant que ces théâtres récemment éclos, et où l’on a pris la bouffonnerie au sérieux, sont des lieux malsains, mal meublés, mal éclairés, mal hantés et par suite mal famés, et l’on a raison en général de le croire. Il en est de toutes sortes pourtant. Les uns sont en effet mal hantés, mais d’autres ne sont pas hantés du tout. Celui-ci est malfamé, cet autre est affamé. Celui-là, enfin, et c’est du théâtre des Folies-Nouvelles que je parle, est un petit réduit coquet, propret, charmant, illuminé à giorno, et toujours peuplé d’un public bien couvert et de mœurs douces. L’usage s’y est établi (c’est sans doute à cet usage qu’on doit la douceur de mœurs de ses habitués) de consommer dans les entr’actes force bâtons de sucre d’orge. Dès que la toile est baissée, les lionceaux du parterre se lèvent, font un signe amical aux gazelles de la galerie, et s’enfoncent dans la bouche de longs objets de diverses couleurs qu’ils sucent et ressucent avec un sérieux des plus remarquables. Quand je dis que ces objets sucrés sont de diverses couleurs, je me trompe ; il y a une couleur adoptée pour chaque entr’acte et qui ne change qu’à l’acte suivant. Après l’exposition, on suce en jaune ; au moment où l’action se noue, le rose est sur toutes les lèvres ; et quand l’action s’est dénouée, c’est le vert qui triomphe, et toute la salle suce en vert. Ce spectacle est fort étrange et il faut du temps pour s’y bien accoutumer. Pourquoi ce doux usage aux Folies-Nouvelles, comment il s’y est établi, ce qui l’y maintient... — question triple à laquelle les vrais savants sont réduits à répondre ce qu’ils répondent à tant de questions simples :

On l’ignore complétement.

    Et voyez comme on est mal instruit à Paris des choses même les plus essentielles : je ne savais pas, il y a quinze jours, où est situé le théâtre des Folies-Nouvelles, et ce n’est qu’à force de dire, tout le long du boulevard, aux personnes dont la physionomie me faisait espérer de leur part quelque bienveillance : « Monsieur, oserais-je vous prier de vouloir bien prendre la peine de m’indiquer le théâtre des Folies-Nouvelles ? » que j’y suis enfin parvenu. Et ce théâtre, charmant, je dois le redire, fait de la musique. Il possède un joli petit orchestre bien dirigé par un habile virtuose, M. Bernardin, et plusieurs chanteurs qui ne sont point maladroits. J’allais ce soir-là sur la foi d’un de mes confrères, assister à une tentative de musique sérieuse dans l’opéra nouveau intitulé le Calfat. De la musique sérieuse aux Folies-Nouvelles ! me disais-je tout le long du boulevard, c’est un peu bien étrange ! Après tout, c’est sans doute un moyen de justifier le titre du joli petit théâtre. Nous verrons bien. Nous avons vu, et nos terreurs se sont vite dissipées. MM. les directeurs des Folies sont gens de trop d’esprit et de bon sens pour tomber dans une erreur si grave et si préjudiciable à leurs intérêts. Hâtons-nous de dire qu’ils n’y ont jamais songé. A quoi donc mon confrère pensait-il quand il m’a parlé sérieusement de la musique sérieuse du Calfat ! Mais si l’auteur se fût avisé d’une aussi sotte incartade, tous les bâtons de sucre d’orge jaunes, roses et verts eussent disparu pour faire place à d’ignobles bâtons noirs de jus de réglisse, les lionceaux du parterre eussent rugi de fureur et les gazelles du balcon se fussent voilé le museau.

    Ah ! de la musique sérieuse ! Sans y être forcé ! C’eut été une bonne folie ! Ces mots : musique sérieuse, ou musique sévère, ce qui est absolument la même chose dans le sens que leur attribuent certaines gens, me donnent froid dans l’épine dorsale. Ils me rappellent les épreuves si dures, si cruelles, si sévères, que j’ai été contraint de subir dans mes voyages !... La dernière seulement n’a pas eu pour moi de suites fâcheuses ; elle a très-bien fini, n’ayant pas commencé. C’était dans une grande ville du Nord, dont les habitants ont une passion pour l’ennui, qui va jusqu’à la frénésie. Il y a là une salle immense où le publie se rue, s’entasse, s’écrase, sans être payé, en payant même, toutes les fois qu’il est certain d’y être sévèrement traité. On a oublié d’inscrire sur le mur de ce temple la fameuse devise qui brille en lettres d’or dans la salle de concerts d’une autre grande ville du Nord.

Res severa est verum gaudium,

et qu’un mauvais plaisant de ma connaissance a traduite par :

L’ennui est le vrai plaisir.

    Or donc, je crus de mon devoir d’aller un jour entendre une des choses les plus sévères et les plus célèbres du répertoire musical de cette grande ville. Toutes les places étant prises, je me mis en quête d’un de ces marchands qui vendent à un prix exorbitant des billets aux abords de la salle. J’étais en négociations avec ce négociant, quand un des artistes de l’orchestre qui allait exécuter rem severam, m’apercevant : « Que faites-vous donc là ? me dit-il.

    — Je marchande un billet, n’ayant jamais entendu le chef-d’œuvre annoncé pour aujourd’hui.

    — Et quelle nécessité y a-t-il pour vous de l’entendre ?

    — Il y en a plus d’une : les convenances... le désir d’expérimenter...

    — Hé, quoi ! ne vous ai-je pas vu il y a quinze jours dans notre salle assister, du commencement à la fin, à l’exécution de notre jeune chef-d’œuvre ?

    — Oui ; eh bien ?

    — Eh bien, vous pouvez, par comparaison, apprécier le chef-d’œuvre ancien que nous allons chanter. C’est absolument la même chose ; seulement le chef-d’œuvre ancien est une fois plus long que le moderne et sept fois plus ennuyeux.

    — Sept fois ?

    — Au moins.

    — Cela me suffit. »

    Et je remis ma bourse dans ma poche et m’éloignai fort édifié.

    Voilà pourquoi les sévérités de l’art musical m’inspirent par occasion une crainte si vive. Mais ma terreur était panique cette fois, très-panique ; et rien que la lettre de mon confrère ne devait la justifier. Le Calfat est un petit opéra tout à fait bon enfant, qui chante de bonnes grandes valses bien joviales, de bons petits airs bien dégourdis, éveillés, égrillards, et pour rien au monde l’auteur de cette aimable partition, M. Cahen, n’eût voulu se montrer sévère à l’égard des honnêtes gens venus pour l’applaudir. Aussi quel succès ! Comme on a accueilli son ouvrage ! Au dénoûment, les lionceaux et les gazelles laissaient voir un véritable enthousiasme, et les petits bâtons verts s’agitaient dans toutes les bouches comme des pistons de locomotives.

La Jettatura.

    M. X... dirige à Paris un affreux petit théâtre que la pudeur m’empêche de nommer. Ce théâtre et son directeur sont tous les deux jettatori ; c’est-à-dire qu’ils jettent des sorts, qu’on meurt ordinairement dans le cours de l’année si l’on serre la main au directeur, et qu’on est infailliblement atteint d’une diarrhée violente si l’on entre dans le théâtre.

    Dans une maison où je me trouvais ces jours-ci, l’amphitryon, qui pousse la simplicité et l’incrédulité jusqu’à douter de l’influence des jettatori, s’avisa, pour tourmenter un de ses invités, homme de beaucoup d’esprit et de foi au contraire, de lui jouer le tour suivant. Le nom de chaque convive était écrit, selon l’usage, sur un carré de papier placé devant sa serviette. Il s’arrangea pour que le carré de papier du croyant fût retourné, et, indiquant de la main son siége à celui-ci : « Voilà votre place », lui dit-il. Le malheureux s’assied sans méfiance, déploie sa serviette, retourne machinalement le papier qu’il croyait porter son nom et y découvre celui de M. X..., écrit sur un coupon de loge du théâtre jettatore. L’homme d’esprit fait un bond en arrière, et aussitôt, sans crier gare, est pris de vomissements violents... avant dîner !

Les dilettanti en blouse et la musique sérieuse.

    On s’apercevait depuis quelque temps dans le faubourg du Temple, sur les bords du canal de l’Ourcq, aux environs de la rue Charlot, et même sur la place de la Bastille, de la tristesse étrange des habitants jeunes et vieux de ces parages, braves gens, d’ordinaire si joviaux.

L’œil morne chaque jour et la tête baissée,
Ils s’en allaient plongés dans leur triste pensée.

    Plus de jeu de bouchon, plus de pipes fumantes. Les bouts de cigares gisaient sur l’asphalte, et pas un amateur ne daignait les cueillir. A minuit, personne devant la marchande de galette, dont la marchandise séchait, dont le grand couteau se rouillait, et dont le four s’éteignait. Titis ni claqueurs ne cherchaient l’accorte et agaçante proie. Plus d’amour, partant plus de joie. Les bouquetières on fuyait. Les notables de la rue Saint-Louis, réunis en conseil avec ceux du faubourg du Temple et du quartier Saint-Antoine, avaient jugé urgent de rédiger un procès-verbal circonstancié des progrès de la maladie, et l’avaient envoyé par une agile estafette au commissaire de police, qui ne reçut pas la nouvelle, on peut le penser, sans un véritable serrement de cœur. Le cœur des maires qu’il se hâta d’avertir, en fut frappé bien plus cruellement encore. Il y eut un peu de précipitation, on doit l’avouer, dans la manière dont le triste avis leur fut transmis. Il faut ménager les cœurs de maires. Néanmoins l’anxiété fut domptée par l’affection sérieuse que les maires de tous les arrondissements de Paris ont toujours ressentie pour ces malheureux enfants du faubourg du Temple ; et ils s’assemblèrent à leur tour précipitamment en conseil. La séance était à peine ouverte que d’autres estafettes accoururent, avec un air incomparablement plus consterné que l’air de la première estafette, annonçant des rassemblements assez nombreux sur divers points de la capitale, rassemblements qui portaient le caractère d’une mélancolie profonde et d’un insondable découragement. Ces rassemblements, absolument inoffensifs du reste, étaient présidés par de très-jeunes gens en casquette, maigres, pâles, efflanqués. L’un stationnait sur le boulevard du Temple, en face de la maison no 35, où habitent deux acteurs aimés du Théâtre-Lyrique, M. et Mme Meillet ; l’autre encombrait la rue Blanche, depuis la rue Saint-Lazare jusqu’au no 11, où respire la diva adorata, Mme Cabel ; le troisième rassemblement, quatorze fois plus nombreux que les deux autres réunis, entourait le palais de M. Perrin, le directeur de l’Opéra-Comique et du Théâtre-Lyrique.

    Les rassemblés restaient là, les yeux fixés sur les croisées des monuments que je viens de désigner ; leur regard exprimait un douloureux reproche, et la foule, entourant le jeune chef auquel elle s’était donnée, imitait son silence autour de lui rangée. — Ces nouvelles nouvelles mirent le comble à l’agitation des maires et accrurent beaucoup l’inquiétude de leur président. Plusieurs voix s’élevèrent presque simultanément du sein du conseil pour demander la parole. La parole fut accordée à tous les orateurs, qui tous, d’un commun accord, se turent aussitôt : vox faucibus haesit. Telle était l’émotion de chacun. Mais monsieur le président, qui avait conservé encore quelque sang-froid, fit rentrer les porteurs de ces nouvelles nouvelles, et les interrogeant l’un après l’autre :

    — Quelle est la cause, leur dit-il vivement, de cette tristesse, de cette mélancolie, de ce désespoir muet, de ces regards désolés, de ces rassemblements, de cette agitation inerte ? De nouveaux symptômes de choléra auraient-ils éclaté dans le faubourg du Temple ?

    — Non, monsieur le président.

    — Les marchands de boissons alcooliques auraient-ils mis moins de vin que de coutume dans leur eau ?

    — Non, monsieur, les boissons à coliques sont toujours les mêmes.

    — A-t-on fait circuler quelque fausseté sur le siége de Sébastopol ?

    — Non.

    — Alors, qu’est-ce donc ?... Et pourquoi avoir choisi précisément ces trois monuments pour points de ralliement et pour lieux de rassemblement ? Cela m’effraye énormément.

    — Monsieur le président, on n’a pas pu le savoir... d’abord, mais ensuite on a fini par le savoir. Il paraîtrait que, sauf votre respect, ces gens sont des habitués du Théâtre-Lyrique.

    — Eh bien !

    — Eh bien, monsieur, ce sont des amateurs passionnés de musique, mais d’une seule espèce de musique, de la musique légère, de la musique douce, comme sont douces leurs habitudes et leurs mœurs. Ils avaient entendu dire et ils s’étaient persuadé que le Théâtre-Lyrique fut créé et mis au monde pour eux, pour satisfaire à ce besoin d’émotions d’art qui les tourmente depuis si longtemps. Ils avaient même conservé cet espoir jusqu’à la dernière ouverture du Théâtre-Lyrique, ouverture après laquelle cet espoir les a tout d’un coup abandonnés. Ils assurent qu’on les a trompés.

    — Nous y voyons clair maintenant, disent-ils ; ce n’est pas un théâtre de musique douce, un théâtre de mélodie facile, un théâtre comme il en faut au peuple le plus gai et le plus naïf de la terre. Loin de là, on y a représenté jusqu’ici exclusivement des œuvres compliquées, dites savantes, auxquelles nous ne comprenons rien. Et nous voyons bien, par la reprise obstinée de tout le répertoire de l’année dernière, que l’intention des artistes et du directeur est de persister dans cette voie, en ne montant que des opéras du genre sévère, au-dessus de notre portée et par conséquent sans charme réel pour nous. Autant vaudrait, n’était le prix des places, aller au Grand-Opéra. Voilà ce qu’ils disent, monsieur le président ; et sans doute vous trouverez dans votre sagesse quelque moyen de sortir de cette grave situation.

    En effet, monsieur le président, ayant mandé M. Perrin, s’est bien vite entendu avec cet habile administrateur sur les moyens à prendre pour tourner, sinon vaincre la difficulté. Il a été convenu que, dans l’impossibilité avérée où l’on se trouvait de contraindre les compositeurs à abandonner le haut style, à quitter les régions poétiques de l’art pour se mettre à la portée des intelligences naïves de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, on recourrait au moins à des librettistes gais, et qu’on leur commanderait des pièces si amusantes, si piquantes, si drôles, que la tristesse populaire, malgré les sévérités de la musique savante, fondrait nécessairement à leur aspect, comme fond la glace au soleil. Et en a commencé par l’opéra de Schahabaham II. Et le succès a dépassé toute attente. Et le peuple a ri comme un seul fou ; et son regard, à l’heure qu’il est, pétille de gaieté ; et les rassemblements sont de plus en plus rares ; le palais de M. Perrin devient accessible, le peuple a reconçu l’espoir d’avoir son Théâtre-Lyrique ; et, nous pouvons le dire enfin, il l’a !

1.    On voit que je ne fais pas ici de l’histoire contemporaine. Tout dans la direction de ce théâtre et dans les mœurs de ses habitués est changé maintenant.

 

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