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Berlioz en Allemagne

HAMBOURG

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    Hambourg fait partie de l’itinéraire de Berlioz dès le début de son premier voyage en Allemagne en décembre 1842 (Correspondance Générale no. 791; ci-après CG tout court), mais ce n’est que quelques mois plus tard, à la mi-mars 1843, qu’il y arrivera. Le séjour à Hambourg fait suite à une série de concerts réussis à Weimar, Leipzig, Dresde et Brunswick qui compense pour les tâtonnements du début du voyage. Berlioz comptera bientôt Hambourg, avec Dresde, Leipzig, Berlin et Hanovre, parmi les ‘grandes villes musicales du nord’ (CG no. 841), par opposition au sud du pays. ‘Le Sud n’a pas le sou; ce sont partout des villes désertes et inertes; les gens y dorment jour et nuit’, écrit-il à son oncle Félix Marmion (CG no. 823ter [tome VIII], 30 mars 1843).

    Le récit du voyage à Hambourg est donné dans la 6ème lettre du Premier Voyage en Allemagne, reprise par la suite avec les autres dans les Mémoires, et adressée au poète Henri Heine, ami de Berlioz et originaire de Hambourg. Le récit est assez bref et sert de conclusion à un chapitre qui est essentiellement consacré à Brunswick. À l’époque, et après l’enivrement de la réception donnée à Berlioz par Brunswick, Hambourg ne constitue qu’une étape sur la route de Berlin, la véritable destination de Berlioz en tant que capitale de la Prusse et avec Vienne l’un des deux grands centres musicaux du monde germanique (cf. CG no. 820 à son père, le 14 mars de Brunswick, la veille de son départ pour Hambourg).

    Berlioz séjourne moins de deux semaines à Hambourg jusqu’à vers le 25-28 mars, et n’y donne qu’un seul concert au théâtre. Les lettres qui subsistent ne fournissent aucune précision sur les préparatifs faits avant l’arrivée de Berlioz, et il n’existe aucune lettre datant de la période du séjour. Mais Berlioz a préparé le terrain d’avance: il insiste sur un supplément d’instrumentistes pour renforcer les effectifs plutôt modestes de l’orchestre du théâtre. Une fois arrivé à Hambourg Berlioz est en mesure de juger des ressources du théâtre et de l’habileté des musiciens avant le concert: il assiste au théâtre à des représentations de la Flûte enchantée de Mozart, de Moïse en Égype de Rossini et de Linda di Chamouni de Donizetti. Les dimensions du théâtre sont plus vastes que d’ordinaire, l’orchestre de dimensions modestes mais de bonne qualité, et le directeur artistique (Kapellmeister) Karl August Krebs un chef compétent qui ne ménage pas sa peine pour aider Berlioz pendant les répétitions. Parmi les chanteurs le plus remarquable est la basse Joseph Reichel. Le récit le plus détaillé du concert donné par Berlioz le 22 mars est fourni par une lettre du compositeur à son ami Auguste Morel, écrite de Berlin le 30 mars et qui ajoute quelques précisions au récit des Mémoires (CG no. 824):

[…] J’arrive de Hambourg où je ne connaissais pas une âme, j’y ai donné un grand concert dont le succès a été énorme; j’ai été rappelé deux fois à la fin de la soirée. On y a exécuté (mais superbement, avec un fini et un aplomb peu ordinaires) Harold, Le Cinq Mai en allemand, l’ouverture des Francs-Juges, l’Invitation à la Valse, la Romance de violon que j’ai faite pour Artôt et qui a été exécutée avec grâce et élégance, sinon avec un talent supérieur par M. Lindenau, l’Offertoire et le Quaerens me du Requiem, la cavatine de Benvenuto et deux Romances, dont l’Absence que j’ai instrumentée dans le ton (fa #) et qui font ainsi dix fois plus d’effet qu’au piano. Mme Cornet, la femme du Directeur du théâtre a chanté la cavatine; pour le Cinq Mai j’ai eu Reichel, une Basse prodigieuse qui descend au si

si

M. [Marie Recio] a chanté les deux Romances et très bien celle en fa#. Cette lettre est pour vous seul bien entendu. Si vous dites un mot du concert de Hambourg, qu’il soit très laconique, car j’ai peur que le public parisien commence à en avoir assez de mes bulletins de la Grande armée. […]

    À Morel Berlioz est prêt à avouer la vérité sur le rôle de Marie Recio au cours du voyage, vérité qu’il préfère laisser dans l’ombre dans les lettres qu’il publie sur son voyage en Allemagne; Absence avait été instrumentée par Berlioz à l’intention de Marie pendant leur séjour à Dresde en février. Les ‘Bulletins de la Grande Armée’ font allusion aux récits fournis par Berlioz à ses amis de Paris pour essayer de convaincre le public parisien du succès de sa randonnée allemande (l’expression se retrouve ailleurs dans la correspondance, cf. aussi CG nos. 820, 823ter [tome VIII]). Quant à la basse Reichel, il impressionne Berlioz tellement que celui-ci l’invitera à chanter Le Cinq Mai de nouveau au concert donné à Darmstadt à la fin du voyage et en gardera le souvenir.

    Berlioz a le sentiment d’avoir gagné à sa cause les musiciens de l’orchestre de Hambourg, mais il fait part aussi de l’appréciation négative donnée par Krebs le Kapellmeister après le concert:

[…] Après ce morceau [la cantate Le Cinq Mai], deux musiciens voisins de mon pupitre m’adressèrent à voix basse, en français, ces simples paroles qui me touchèrent beaucoup:

« Ah! monsieur! notre respect! notre respect!…  » Ils n’en savaient pas dire davantage. En somme l’orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis, ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebs seul a mis dans son suffrage une singulière réticence: « Mon cher, me disait-il, dans quelques années votre musique fera le tour de l’Allemagne; elle y deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations elle amènera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l’art que vous ne fussiez jamais né! »

    Malgré cela Berlioz garde une bonne impression de Hambourg et songe plusieurs fois à y revenir. À son retour de Russie en 1847 il évoque la possibilité d’y donner un concert, projet qui n’aura pas de suite (CG nos. 1100, 1101, 1114, 1115). En 1853 et de nouveau en 1854 Berlioz envisage de revenir diriger à Hambourg; il pose ses conditions, mais en l’occurrence le projet n’aboutira pas (CG nos. 1651, 1652D, 1746-7, 1749). En 1854 il rencontrera de nouveau Krebs, qui de Hambourg est venu s’installer à Dresde où Berlioz est sur le point de donner une série de concerts. Se souvenant du jugement critique de Krebs une dizaine d’années auparavant Berlioz essaie de le concilier. Dans une lettre adressée à lui de Hanovre Berlioz évoque le séjour de 1843 (CG no. 1721, 1er avril):

Vous souvenez-vous encore de moi, et de mon concert de Hambourg et de nos longues répétitions pendant lesquelles vous m’assistiez avec tant de chaleur?… Je vais bientôt encore, à Dresde, recourir à vos bons soins. M. de Lüttichau a bien voulu m’autoriser à venir donner deux concerts à votre grand théâtre; j’y ferai entendre, entre autres choses, ma symphonie de Roméo et Juliette, dans laquelle se trouve un solo de Contralto; et je serais bien heureux que Mme Krebbs pût accepter cette partie de chant qui a besoin d’être dite avec un certain lyrisme et demande une véritable artiste. Soyez assez bon pour m’aider à obtenir cette faveur. […]

    Mais Krebs ne se laisse pas amadouer. Dans une lettre à son oncle félix Marmion Berlioz énonce ce qu’il croit être la vérité: Krebs ne pardonne pas à Berlioz la supériorité de son talent de chef d’orchestre (CG no. 1726, 4 avril), et son hostilité envers Berlioz, musicien étranger, est confirmée par le témoignage contemporain de Hans von Bülow (cité par David Cairns, Hector Berlioz, tome 2 [2002], p. 582). Krebs se fait remarquer par son absence lors d’un dîner donné en l’honneur de Berlioz apres la deuxième exécution de Faust (CG no. 1750, 27 avril). Le jugement critique émis par Krebs à Hambourg en 1843 donne donc un avant-goût juste des préjugés et obstacles auxquels Berlioz devra faire face dans certains cercles allemands au cours des années 1850.

Le Théâtre de Hambourg vers 1899

(Image plus grande)

Cette carte postale de 1899 vient de notre collection.

Page Berlioz à Hambourg créée le 1er novembre 2006.

© Michel Austin et Monir Tayeb

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