Paroles de Théophile Gautier

Villanelle
Le spectre de la rose
Sur les lagunes
Absence
Au cimetière
L’île inconnue

Villanelle

Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux nous irons, ma belle,
Pour cueillir le muguet aux bois.
Sous nos pieds égrenant les perles,
Que l’on voit au matin trembler,
Nous irons écouter les merles siffler.

Le printemps est venu, ma belle,
C’est le mois des amants béni;
Et l’oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh! viens donc, sur ce banc de mousse
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce:
"Toujours!"

Loin, bien loin, égarant nos courses,
Faisant fuir le lapin caché,
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penché,
Puis chez nous, tout heureux, tout aises,
En panier enlaçant nos doigts,
Revenons, rapportant des fraises
Des bois.

Le spectre de la rose

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal.
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encor emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

Ô toi, qui de ma mort fut cause,
Sans que tu puisses le chasser,
Toutes les nuits mon spectre rose
A ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De Profundis,
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du Paradis.

Mon destin fut digne d’envie,
Et pour avoir un sort si beau
Plus d’un aurait donné sa vie.
Car sur ton sein j’ai mon tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Écrivit : "Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser".

Sur les lagunes – Lamento

Ma belle amie est morte,
Je pleurerai toujours;
Sous la tombe elle emporte
Mon âme et mes amours.
Dans le ciel, sans m’attendre
Elle s’en retourna;
L’ange qui l’emmena
Ne voulut pas me prendre.
Que mon sort est amer!
Ah ! sans amour s’en aller sur la mer!

La blanche créature
Est couchée au cercueil.
Comme dans la nature
Tout me paraît en deuil!
La colombe oubliée
Pleure et songe à l’absent;
Mon âme pleure et sent
Qu’elle est dépareillée.
Que mon sort est amer!
Ah ! sans amour s’en aller sur la mer!

Sur moi la nuit immense
S’étend comme un linceul.
Je chante ma romance
Que le ciel entend seul.
Ah ! comme elle était belle,
Et comme je l’aimais!
Je n’aimerai jamais
Une femme autant qu’elle.
Que mon sort est amer!
Ah ! sans amour s’en aller sur la mer!

Absence

Reviens, reviens, ma bien-aimée!
Comme une fleur loin du soleil
La fleur de ma vie est fermée
Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos cœurs quelle distance!
Tant d’espace entre nos baisers!
Ô sort amer! Ô dure absence!
Ô grands désirs inapaisés!

Reviens, reviens, ma bien-aimée, etc.

D’ici là-bas, que de campagnes,
Que de villes et de hameaux,
Que de vallons et de montagnes,
A lasser le pied des chevaux!

Reviens, reviens, ma bien-aimée, etc.

Au cimetière – Clair de lune

Connaissez-vous la blanche tombe
Où flotte avec un son plaintif
L’ombre d’un if?
Sur l’if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
Chante son chant:

Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal
Qui vous fait mal
Et qu’on voudrait toujours entendre;
Un air, comme en soupire aux cieux
L’ange amoureux.

On dirait que l’âme éveillée
Pleure sous terre à l’unisson
De la chanson,
Et du malheur d’être oubliée
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.

Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
Un souvenir.
Une ombre, une forme angélique
Passe dans un rayon tremblant
En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
"Tu reviendras!"

Oh jamais plus, près de la tombe
Je n’irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Écouter la pâle colombe
Chanter sur la pointe de l’if
Son chant plaintif!

L’île inconnue

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.

L’aviron est d’ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d’or fin.
J’ai pour lest une orange,
Pour voile une aile d’ange,
Pour mousse un séraphin.

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.

Est-ce dans la Baltique?
Dans la mer Pacifique?
Dans l’île de Java?
Ou bien est-ce en Norvège,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d’Angsoka?

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?

Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l’on aime toujours!
Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.

Où voulez-vous aller?
La brise va souffler.

© 2003-2014 Monir Tayeb et Michel Austin. Tous droits de reproduction réservés.

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