Site Hector Berlioz

Mort d’Hector Berlioz

Le Figaro, 10, 13, et 19 mars 1869

    La mort de Berlioz le 8 mars 1869 suscita, comme on pouvait s’y attendre, un assez grand nombre d’articles nécrologiques dans la presse de Paris, dont on trouvera un choix reproduit sur ce site (voir la page Exécutions et articles contemporains pour l’année 1869). Parmi les plus remarquables on peut relever ceux d’amis et admirateurs du compositeur, tels Oscar Comettant (Le Ménestrel), Théophile Gautier (L’Univers Illustré) et Ernest Reyer (Journal des Débats).

    Cette page reproduit plusieurs extraits de numéros du Figaro datant de mars 1869. On y trouvera outre l’annonce du décès du compositeur (numéro du 10 mars), un compte-rendu détaillé de ses obsèques à l’Église de la Sainte-Trinité et son enterrement au cimetière de Montmartre (numéro du 13 mars), suivi d’un commentaire sur le discours prononcé à cette occasion par M. Frédéric Thomas (numéro du 19 mars). Par contre on n’y trouve pas d’article nécrologique tel que le critique B. Jouvin semblait d’abord annoncer (numéro du 10 mars); au lieu de cela il inaugure le 19 mars une série d’extraits des Mémoires qu’il avait pu consulter grâce à l’obligeance d’un ami du compositeur qui n’est pas nommé; d’autres extraits suivront le 7 et le 9 avril. Si plusieurs chapitres qui allaient prendre place plus tard dans les Mémoires avaient déjà été publiés à Paris, par exemple dans le Journal des Débats en 1843-4 (Voyage musical en Allemagne), puis dans Le Monde Illustré en 1858-9 (Mémoires d’un musicien), les Mémoires dans leur version définitive étaient encore inédits et ne devaient paraître que l’année suivante (1870).

    Le texte de cette page a été transcrit à partir d’images des originaux du Figaro disponibles sur le site internet de la Bibliothèque nationale de France. Sauf correction d’erreurs évidentes on a respecté l’orthographe des originaux. Les lecteurs pourront relever quelques inexactitudes dans les annonces et commentaires du Figaro.

Le Figaro, 10 mars 1869, page 1

MORT D’HECTOR BERLIOZ

    Mon cher Duvernois,

    Je reçois à l’instant la lettre suivante que je vous prie de communiquer aux lecteurs du Figaro, en attendant une étude complète sur le musicien très original, très convaincu, très passionné et très discuté qui vient de disparaître. Quelque opinion que l’on se soit formée de l’œuvre, du passage et de l’influence de Berlioz, on ne saurait varier sur un point capital, à savoir que l’art vient de perdre une belle intelligence.
    Demain — après demain au plus tard — j’étudierai dans le Figaro l’homme et l’artiste.
    Bien à vous, mon cher Duvernois.

B. Jouvin.

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    Mon cher Jouvin,

    Un ami de moins pour moi, un grand homme de moins pour le pays.
    Notre pauvre Berlioz est mort à l’instant. Voulez-vous avoir la bonté de le faire annoncer dans vos journaux.
    Mille affections, mille remerciments.

Edouard Alexandre.

    La cérémonie est fixée à jeudi prochain, onze heures, à l’église de la Trinité.

    [Note: Le facteur d’instruments Édouard Alexandre (1824-1888), êtait un ami proche de Berlioz et un de ses deux exécuteurs testamentaires.]

Echos de Paris

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    Quelques détails sur la mort de Berlioz annoncée plus haut.
    Il est mort hier à midi et demi dans son logement de la rue de Calais. Depuis la veille, deux heures, il avait complètement perdu connaissance, et ses médecins ne venaient le voir que pour essayer de rassurer sa belle-mère, madame Ressiot [sic pour Recio], et sa nièce, avec lesquelles il vivait depuis la mort de sa femme, c’est-à-dire depuis cinq ans.
    On se souvient que Berlioz avait eu, l’année dernière, la douleur de perdre son fils, capitaine de frégate, décédé dans les colonies. Le violent chagrin qu’il en éprouva l’a tourmenté jusqu’à sa dernière heure.

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*  *

    Il y a un an M. Berlioz fit un voyage en Russie. La grande-duchesse Hélène le chargea de diriger six concerts, qui, pendant deux mois et demi, obtinrent un très grand succès. A son retour, étant allé à Nice, il y fit une chute dont il s’est toujours ressenti.

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    II laisse des Mémoires posthumes qui, assure-t-on, sont appelés à faire sensation.

Le Figaro, 13 mars 1869, page 1

OBSÈQUES DE BERLIOZ

    La froide pierre de la tombe vient encore de se refermer sur une des illustrations du siècle. Berlioz a été enterré au cimetière Montmartre hier à midi et demi.

    Tout ce que Paris compte de compositeurs et de musiciens est accouru à onze heures précises au rendez-vous qui avait été assigné, à la maison mortuaire, aux amis du célèbre compositeur qui, bien que fort discuté pendant tout le temps de sa vie de luttes, réunissait autour de sa personne privée de nombreuses sympathies.

    On remarquait parmi la nombreuse assistance, MM. Auber, Camille Doucet, Massé, Gounod, Saint-Georges, Frédéric Thomas, David, Gevaert, Vaudoyer, Duban, Du Queyla, Guillaume, Elwart, Comettant, Paul de Saint-Victor, Legouvé, Léonard, Brassin, Armand Gouzien, Bataille, Ch. Yriarte et Bressant.

    Quelques dames, madame Ernst entre autres et presque tous les anciens condisciples de Rome du maître, et parmi eux MM. Auguste Barbier et Etex, qui étaient restés de ses meilleurs amis.

    Au départ de la maison mortuaire, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet, Perrin, le baron Taylor et Ambroise Thomas. Les trois premiers ont été remplacés en allant au cimetière, à trois des côtés du corbillard, par MM. Gounod, Emile Reyer [sic pour Ernest Reyer] et Nogent Saint-Laurent.

    Le deuil était conduit par le neveu du défunt [Auguste Chapot] et par M. Edouard Alexandre ; le service militaire fait par la cinquième subdivision de la garde nationale.

    Sur le cercueil était posée une grande couronne de feuillage vert et de lilas blanc. Immédiatement derrière le corps marchait un huissier des pompes funèbres portant les décorations du défunt sur un coussin noir, sur lequel reposaient également deux couronnes de lauriers d’or.

    La messe en musique a été exécutée avec une grande solennité. Les artistes qui ont prêté leur concours à cette exécution magnifique sont madame Grisi, MM. Villaret, Belval, David et les chœurs de l’Opéra. Il y avait, en outre, deux musiques, celle de la garde nationale sous la direction de M. E. Jonas et tout l’orchestre de l’Académie impériale de musique conduit par son chef ordinaire, M. Georges Hainl.

    La messe s’est composée du Lacrymosa, de Mozart ; d’un fragment du Requiem de la messe de Berlioz ; de la Marche d’Alceste, de Gluck, et de la marche funèbre de Littolf.

    Ce dernier morceau a surtout produit un effet magistral. Depuis l’église de la Trinité jusqu’au cimetière, la musique de la garde nationale a exécuté divers morceaux funèbres ; en entrant dans le champ du repos, elle a entonné la fameuse marche composée par Berlioz pour les victimes de juillet.

    Quatre discours ont été prononcés sur la tombe où Berlioz a été déposé à côté de la femme qu’il avait tant aimée et dont la perte a été une des causes principales de sa mort. Le premier discours a été dit par M. Guillaume au nom de l’Académie des Beaux-Arts ; M. Frédéric Thomas a pris ensuite la parole comme président de la Société des gens de lettres à laquelle le défunt appartenait depuis sa fondation.

    MM. Gounod et Elwart ont prononcé quelques mots en qualité d’amis de Berlioz.

    Le discours de M. Frédéric Thomas a particulièrement ému l’assemblée ; il a retracé en quelques lignes touchantes la vie de lutte et de souffrance de Berlioz, existence qui s’était terminée par une longue agonie dont la victime avait vu venir la fin comme une véritable libération. M. Frédéric Thomas a terminé en exprimant le regret de voir notre époque combattre ses illustrations pendant leur vie et ne les sacrer grands hommes que lorsqu’elle les a perdus. « Que Berlioz, a-t-il dit, nous serve d’exemple, car si, au lieu d’être obligé de dépenser la plus grande partie de ses forces dans la lutte, il eût pu les employer au travail, qui sait s’il n’eût pas produit plus de chefs-d’œuvre ! »

Hippolyte Nazet.

Le Figaro, 19 mars 1869, page 1

    Les paroles de M. Frédéric Thomas, prononcées au nom de la Société des gens de lettres, sur la tombe de Berlioz, répondaient, quoi qu’en dise Alexandre Weill, au sentiment général. C’est au moment suprême où la dernière pelletée de terre recouvre la dépouille de l’artiste vaincu, c’est alors qu’on sent amèrement le regret des luttes stériles, des injustices homicides et surtout des œuvres perdues, anéanties dans les limbes de la pensée, par le découragement, la désespérance et la douleur.

    Mais les souffrances, si profondément émouvantes, du poëte, du sculpteur, du peintre, du musicien, aux prises avec l’indifférence ou le dédain de la foule, dérivent d’une loi qui se manifeste dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique : la résistance des milieux. Le génie est une force : complet, il est irrésistible, il vole à son but à travers les obstacles, qu’il brûle, renverse ou pulvérise.

    Mais combien de fois par siècle le génie apparaît-il si radieux, si fulgurant, qu’il se prouve par sa seule présence et se consacre par l’acclamation de tout un peuple ou de toute une époque ?

    Cette consécration, Lamartine l’avait obtenue aux premiers accents de sa muse rêveuse. Berlioz n’a pu la conquérir par quarante ans d’efforts toujours énergiques et quelquefois sublimes.

    Son mérite fut toujours plus grand que ses succès ; de même, ses facultés étaient supérieures à ses œuvres.

    Génie, gloire, popularité, malheur, tout finit, non par des chansons, comme disait Beaumarchais, mais par des chants mortuaires. Les couronnes de laurier qui manquaient à Berlioz vivant ont décoré son cercueil.

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[Signé] L’Inconnu.

Le Figaro, 19 mars 1869, page 1

(B. Jouvin)

    — Je ne viens point juger Berlioz et son œuvre ; par ce qui précède on en comprend aisément la raison. La tombe où l’homme vient de descendre ne saurait être la porte de la vie future qui attend l’artiste. Mais en fermant, jusqu’à nouvel ordre, les partitions d’Hector Berlioz, je suis assez heureux de pouvoir ouvrir un livre — un livre écrit de sa main — destiné à faire connaître le musicien militant qui, triomphant ou vaincu, a pu s’écrier avec Beaumarchais : « Ma vie est un combat. » Un ami bien cher à celui qui vient de mourir m’a permis de feuilleter les « Mémoires » de l’auteur des Troyens, « Mémoires » dont la publication est ajournée à une date encore indéterminée, qui sera peut-être de dix ans. Tout n’est pas inédit dans ce livre curieux. Il en a paru quelque chose sous le titre de : Mémoires d’un musicien, et la Gazette musicale de Schlésinger et le Journal des Débats ont publié des fragments du Voyage en Italie et du Voyage en Allemagne. Mais ces Souvenirs épars, réunis et devenus le testament d’un artiste et le témoignage de son passé, ont pris sous sa plume, dans une rédaction définitive, une physionomie nouvelle. Je vais leur emprunter quelques pages en variant, le plus possible, les tons divers que prend l’écrivain. Il y avait dans Berlioz un poëte débordant d’enthousiasme et un satirique maître dans l’art d’aiguiser les ironies : — Ses « Mémoires » le montrent sous ces deux faces, et l’on me saura gré de les éclairer toutes deux.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 8 mars 2015.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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