Par

Pierre-René Serna

© 2007 Pierre-René Serna

Ce texte est celui du message que j’avais adressé à Dominique Catteau, en réponse à ses courriers électroniques où il se faisait l’écho chaleureux de mon Berlioz de B à Z1. À la suite de quoi, Dominique Catteau m’avait suggéré d’« en faire quelque chose comme l’avertissement de [mon] livre ». Pourquoi pas ? en effet. J’ai donc saisi l’idée et l’occasion. Et c’est ainsi que je soumets, humblement, ce petit récit aux lecteurs éventuellement curieux de la genèse de mon ouvrage.

Pierre-René Serna

Mon cher Dominique2,

Je ne suis plus à Paris (à Villefranche-sur-Mer, pour quelques jours). Pour le coup, je dispose de temps et ne remets pas davantage la réponse que je t’ai promise.

Comme tu as remarqué, j’ai été très sensible à l’accueil que tu as fait à ma faible esquisse. J’ai surtout apprécié que tu l’aies lue, entièrement m’as-tu dit... Ne crois pas que ce soit si courant, à en juger d’après les quelques réactions que j’aie pu avoir.

Ce n’est en tout cas pas le livre d’une vie – encore que ce pourrait être celui d’une tranche de vie... Je dis cela en référence à tes ouvrages, très pensés, dont tu m’avais avoué qu’ils résultaient d’une vingtaine d’années de réflexions et mises au point.

Dans mon cas, c’est un peu un concours des circonstances. J’avais bien déjà dans l’idée de consacrer un livre à notre compositeur préféré, mais c’était vague et imprécis. Le déclic a été une commande : faite par l’éditrice du Cahier de l’Herne3, comme ça sans crier gare, pendant que nous déjeunions dans un café. J’ai été pris au dépourvu, et mon premier mouvement a été de refuser (peut-être un peu effrayé et j’avais à ce moment d’autres choses en tête). Elle a insisté, et je lui ai dit que j’allais réfléchir, tout en pensant que je déclinerai l’offre. J’ai alors demandé autour de moi, et la réaction a été unanime : il ne faut surtout pas refuser! J’ai donc dit oui, quinze jours après sans trop savoir où j’allais. Mais les conditions étaient drastiques : on était fin mars (2003), et je devais rendre mon manuscrit en juin, ou juillet au plus tard.

Si la forme était laissée à mon libre choix, le sujet était imposé : Berlioz. Me sont alors venues deux pistes : j’avais songé, il y a un certain temps, à un petit guide musical (après une lecture faite une dizaine d’années avant, d’un ouvrage de poche intitulé Petit Dictionnaire Rameau, où je m’étais dit que je pourrais bien faire de même pour B un jour ou l’autre – tu vois, je ne te cache pas mes sources d’inspiration); et puis, je me suis interrogé : quel est le livre que j’aurais aimé trouver quand je commençais à m’intéresser au sujet ? (Je me rappelle ma déception quand j’avais reçu l’ouvrage – remarquable par ailleurs – de Gérard Condé4; je m’attendais à un livre d’auteur qui fasse le point sur B… et Condé aurait été tout désigné.) C’est un peu prétentieux à dire comme cela – mais de la conjonction de ces deux idées s’est forgé le projet dans mon esprit : un guide sous forme de dictionnaire, donc, essentiellement consacré à la musique, mais un peu plus qu’un simple ouvrage de poche, se voulant exhaustif pour les œuvres et fournissant en même temps les clefs indispensables. Et où aussi je mettrais mes propres réflexions, mes conclusions et mon grain de sel personnel.

Je n’ai jamais été attiré par les biographies. Et pour ce qui concerne B, ce n’est pas vraiment ce qui manque : de l’inénarrable Boschot (une vraie tarte à la crème, je l’ai relu en grande partie – dans le cadre de mon travail précisément – et c’est insupportable! « notre romantique », « notre Jeune France »… le mot « romantique » doit revenir au moins dix mille fois!), au travail magistral de Cairns. Moi qui suis amateur de musique, depuis tout petit, c’est la musique de B qui m’a séduit. Donc le musicien, puis après son esthétique, puis longtemps après la découverte d’un grand génie de l’écriture. Mais ma passion reste et va au musicien, toujours.

Je m’y suis donc attelé, le soir, et durant mes moments de libre, pendant à peu près quatre mois. Je dois avouer, sans fausse modestie, que ce travail d’écriture a été très rapide. Du coup, je me suis aperçu, car le plan général, les idées, les sujets, me sont venus sans hésiter, que c’était un ouvrage que je portais en moi. Que j’avais à peu près tout à ma disposition et dans ma tête pour le coucher sur papier. Troublante constatation! Encore une invraisemblable prétention, excuse-moi.

Mais si j’ai écrit très vite, j’ai, en revanche, passé un temps fou à vérifier, corroborer, rechercher des sources et des documents, pendant cette première rédaction, et après… car il y a eu un après. Je me suis alors aperçu de nombre de contradictions, imprécisions, voire erreurs, chez différents auteurs (anglais ou anglophones – les seuls vrais spécialistes fiables – je suis désolé!). Souvent c’était déjà des choses qui m’avaient troublé, ou pour lesquelles je m’étais interrogé. J’en ai découvert d’autres. Des broutilles, il est vrai le plus souvent. Mais pas toujours. Je ne suis pas un chercheur, et surtout pas un universitaire (drôle d’engeance! excuse-moi, je sais que tu en es un, mais ton ton n’est précisément pas de celle-là!). Mais j’ai fait des recoupements, et à l’occasion de ce livre, des petites recherches. Et c’est instructif! On s’aperçoit combien de fausses vérités ou approximations sont répétées d’un livre à l’autre… Et parfois quand on retrouve la source ou la cause, il n’y a plus rien qui tienne… Par exemple, je suis plus que ravi de la lettre de B, reproduite dans le tome VIII5, à propos du romantisme. Il est toutefois spécieux qu’elle ait attendu si longtemps une publication (en 2003 : un siècle!), puisqu’elle était connue depuis 1903. Sans jamais n’avoir été citée depuis… Cela laisse rêveur!

La suite de ce premier jet écrit, a été que l’éditrice n’a pas publié – sans lire spécialement ma prose, mais elle avait changé d’avis (!). C’est effarant, mais ne veux pas entrer dans les détails. Mon tapuscrit s’est donc baladé d’éditeurs en éditeurs (et même avec un contrat pour l’un), jusqu’à atterrir où tu sais. Mais là aussi cela a tardé, sachant que le contrat a été signé début janvier 2005!

La leçon, c’est que j’ai appris aussi (sur les éditeurs, mais c’est un autre chapitre); et que j’ai peaufiné mon modeste savoir, qui a l’air de t’étonner. J’en suis honoré, mais ça n’est pas grand chose : les partitions (la New Berlioz Edition – encore ces rejetons de la perfide Albion!), ma documentation personnelle accumulée depuis belle lurette, et les bibliothèques, sont pour ça et y ont pourvu.

À propos, si tu permets, je te conseille un livre passionnant : The Music of Berlioz de Julian Rushton, qui avait pondu un tout aussi remarquable The Musical Language of Berlioz, mais désormais indisponible. C’est tout autre chose que les Barraud et autres compagnies françaises!

Tu me pardonneras d’avoir été long. Mais tu sais, les auteurs – si tant est que j’en sois un – sont intarissables dès qu’il s’agit de leur petite production!

Amitiés sincères,

Pierre-René
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1. Van de Velde, juillet 2006.

2. Dominique Catteau, auteur de différents ouvrages d’esprit philosophique consacrés à Wagner, Nietzsche et Berlioz (Publibook; voir aussi sur ce Site la bibliographie de Dominique Catteau).

3. Cahier de l’Herne Berlioz, dirigé par Christian Wasselin et Pierre-René Serna (2003).

4. Cauchemars et Passions (Lattès, 1981).

5. De la Correspondance générale (Flammarion): SD 169 (lettre sans date à un destinaire inconnu), p. 653.

P. S. : Ce post-scriptum ne figure pas dans le message à Dominique Catteau, et m’a été inspiré après la relecture de mon livre imprimé. Quelles que soient les précautions dont on s’entoure, on n’est jamais à l’abri d’erreurs. J’en ai ainsi découvert deux ou trois, mais qui s’apparentent davantage à des coquilles – à ajouter à quelques franches coquilles. Je signale aussi que malgré mes recherches forcenées, je n’ai pas réussi à trouver la source exacte de deux citations (l’une de B et l’autre d’un auteur), que j’avais pourtant consignées dans ma mémoire. Je précise, cependant, que parfois certaines citations ne proviennent pas de textes publiés : ainsi celle de Pierre Boulez (à propos des "musiques qui coûtent"…), prise dans ce cas d’un entretien radiophonique. Il y aurait bien eu également une mention précise du mot "athée", dont B se targue, et que je tenais absolument à placer. J’ai renoncé, n’arrivant pas à remettre le doigt dessus à travers tous ses écrits parus... pour finalement la redécouvrir, mais trop tard, dans les notes manuscrites en marge de son Paul et Virginie.

Ceci pour dire qu’il reste toujours au lecteur à relever telle faute ou telle incertitude possibles. Persiste nonobstant une claire erreur, manifeste, mais volontaire, et que je revendique en quelque sorte. J’attends la réaction – et les remontrances – d’un lecteur éventuellement attentif.

P.-R. S.

Voyez aussi sur ce site:

Extraits de Berlioz de B à Z par Pierre-René Serna

Berlioz de B à Z : un voyage en Berliozie (par Christian Wasselin)

Nous remercions vivement notre ami Pierre-René Serna pour cette contribution.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 1er janvier 2007.

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