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NOUVELLES LETTRES DE BERLIOZ, DE SA FAMILLE, DE SES CONTEMPORAINS : UNE PUBLICATION NÉCESSAIRE

par Pierre-René Serna

On serait tenté d’ajouter : une publication nécessaire, et certes imposante, mais sans être absolument parfaite. Car la perfection n’est peut-être pas de ce monde ! À cet égard, on ne peut qu’être surpris, d’emblée, par la quatrième de couverture, avec mise en exergue et seule citation épistolaire : une correspondance de… Wagner. Adressée à Berlioz, il est vrai. Accroche malvenue… Il aurait été mieux approprié de prendre un extrait de Berlioz lui-même : par exemple, de sa lettre à Liszt qui figure dans ce même recueil publié par Actes Sud / Palazzetto Bru Zane. Petit travers, qui serait d’une certaine façon symptomatique ou révélateur des quelques imperfections et anicroches de cette publication.

Cette édition répond à un long et patient travail de récolement, pour regrouper différentes correspondances, principalement issues des manuscrits du compositeur provenant de la collection Macnutt acquise en 2003 par la Bibliothèque nationale de France et des lettres conservées au Musée Hector-Berlioz de la Côte-Saint-André (les lettres de membres de sa famille au Musée et à la BnF étaient déjà entièrement retranscrites et répertoriées par ce site dès le 11 décembre 2014 et le 1er avril 2015), ainsi que d’autres sources portant sur des collègues, connaissances ou contemporains. Soient : seules à peu près 330 lettres de Berlioz, inédites en publication imprimée ou en partie inédites (déjà publiées auparavant dans la Correspondance Générale chez Flammarion, mais avec de nouveaux compléments), souvent courtes, qui représentent environ la moitié des lettres produites ; le reste : la famille, les amis, des relations ou contemporains, adressés ou non (pour une majeure part) à Berlioz, mais qui ont trait à lui ou font allusion. À la différence des huit précédents volumes de la Correspondance Générale chez Flammarion, qui ne laissaient place qu’à des lettres de Berlioz, sauf rares exceptions, et dans ces cas pour des courriers à lui adressés. Le titre de ce livre n’est sur ce plan pas trompeur : tel qu’affiché en couverture ; et qui ne reprend guère l’intitulé « Hector Berlioz, Correspondance générale, IX, supplément 2 » que comme sous-titre en plus petits caractères de « Nouvelles Lettres de Berlioz, de sa famille, de ses contemporains », dans la page de garde. Comme en passant... Ce qui est une forme d’honnêteté. Et aussi d’avertissement.

D’où une numérotation, assez lassante, qui accumule les quater, quinquies, decies et autres antebis. Et à déplorer, un côté de bric et de broc. Car reconnaissons que les écrits des autres rédacteurs n’égalent pas toujours, loin s’en faut, l’incomparable style littéraire de Berlioz, par ailleurs ici réduit à quelques touches brèves, parcellaires et dispersées. Ce n’est ainsi plus le grand roman épistolaire, le monument de littérature, que constituaient les précédents épisodes de la Correspondance Générale. Cette correspondance connue de Flaubert par une prime et partielle édition, qui l’enflammait et lui faisait dire : « Ça enfonce Balzac ! » Il en ressort plutôt une source de documentations, riches et certes bien venues, où l’on ne retrouve que de loin en loin la plume merveilleuse de Berlioz.

Peut-être eût-il alors mieux valu prévoir deux livres séparés, ou s’en tenir à deux grandes parties distinctes au sein du même ouvrage. Afin de différencier le corpus des lettres de Berlioz (et de ses correspondants), du corpus de celles qui ne lui sont pas adressées. Et afin de rester dans la logique cohérente des précédents tomes de la Correspondance Générale (consacrée au seul Berlioz, avec de rares fois ses correspondants, quitte à reléguer des citations de contemporains en note).

Pour le reste et pour l’ensemble, avouons que nous n’apprenons rien d’essentiel. Il s’agit surtout d’un chemin vers une connaissance plus affinée de la vie du compositeur, sinon de son œuvre. Mais ce qui est déjà beaucoup. Tout cela n’en reste pas moins d’un acquis considérable, dont on se doit de rendre gré aux initiateurs du projet : Peter Bloom, Joël-Marie Fauquet, Hugh J. Macdonald et Cécile Reynaud. Il fallait bien rassembler ces fragments épars, ces témoignages isolés, ces quelques pages restées en suspens, pour les mettre à la portée de la lecture de tous ! au-delà des spécialistes et chercheurs ayant accès aux archives confidentielles du musée de la Côte-Saint-André et de la BnF, ou… des fervents lecteurs de ce site.

ENTRE RÉSERVES…

Au chapitre des réserves ou des regrets, et pour revenir plus en détail, soulignons quelques points. Sachant que toute réserve constitue aussi une forme d’éloge déguisé, qui de par sa nature particulière ne saurait remettre en cause l’ensemble d’un travail à tous égards estimable.

On peut ainsi regretter que dans l’index, portant d’une part sur les noms de personnes et d’autre part sur les œuvres de Berlioz, il ne soit pas fait le distinguo entre le relevé des mots dans le corps des lettres et le relevé dans les notes ; ainsi qu’il en était, judicieusement, dans les précédents volumes de la Correspondance Générale. Ce qui est assez déroutant pour le lecteur en quête de références… Cet index se révèle en outre parfois lacunaire. Ainsi Jan Hendrick Vries n’est-il mentionné que par une seule entrée (« p. 515 »), alors que son nom apparaît également dans les pages 19, 514 et 518.

Une bibliographie ne saurait être exhaustive, on le conçoit aisément, surtout sur un tel sujet où elle pourrait être sans fin. On déplorera néanmoins ici, dans celle succincte il est vrai qui clôt ce volume, certaines absences importantes : comme, entre de multiples autres, les éditions de la Critique musicale (alors même que les ouvrages et articles de Peter Bloom, l’un des principaux responsables de cette édition, sont abondamment mentionnés – neuf entrées ! ce qui est certainement profitable).

Les commentaires, dans certaines notes ou dans l’Introduction, peuvent parfois paraître déplacés, contestables, voire à l’emporte-pièce. Comme par exemple le qualificatif « charlatan » appliqué sans autre forme de procès à Vries ; pris dans ce cas à Pierre Citron (Calendrier Berlioz, publié par l’Association nationale Hector Berlioz, p. 188), et dépourvu de toute justification ou corroboration historique. On possède, au reste, des témoignages, autres que ceux de Berlioz, comme celui d’Adolphe Sax, attestant les bienfaits des traitements du « docteur » Vries chez certains de ses patients. En ce registre, David Cairns se révèle plus juste et équilibré dans son appréciation de Vries (Hector Berlioz, tome II, p. 702-703, de l’édition française chez Fayard).

Les responsables nous préviennent, dans l’Introduction, de leur intention de continuer « à moderniser l’orthographe » des lettres. Ce qui peut s’admettre, ne serait-ce que pour une meilleure intelligibilité des dites lettres. Sauf qu’il convient, nous semble-t-il, de respecter la manière orthographique dès qu’elle touche au style, en particulier de Berlioz. Et c’est ainsi que l’orthographe a parfois été malencontreusement « modernisée », dans un sens qui contredit les habitudes d’écriture de Berlioz. Ainsi écrit-il : « les Troyens », avec une minuscule pour l’article suivant la règle du français traditionnel pour les titres ; et non pas « Les Troyens », tel que mis ici, et pour les autres titres d’œuvres précédés d’un article, à la façon devenue coutumière actuellement (et héritée de l’anglais).

Pour entrer encore plus dans les détails, relevons deux « lettres » d’authenticité discutable. Ainsi la « lettre » de Berlioz au « Rédacteur en chef du Magasin des demoiselles », page 437, répertoriée 2050ter, n’en est pas… une ! Sinon un article, rédigé par Berlioz sous forme de « lettre » (par simple effet de style), destiné à être publié dans ce journal (et ce sera le cas, à la date du 25 novembre 1856), comme introduction à la série d’articles relatant le premier voyage en Russie. La référence à cette « lettre » signale plaisamment qu’il n’y a pas de source autographe. Et pour cause !... Au demeurant, cette série d’articles se ferme elle-même par un retour conclusif à cette « lettre », ou présentation en forme de lettre. Conclusion de style « épistolaire » (que l’on retrouve sur ce site), cette fois omise par ce volume des Nouvelles Lettres ! Ce qui se comprend aisément, sans pour autant être logique.

Autre « lettre » d’attribution contestable, mais dont on conçoit cette fois qu’elle ait été incluse dans ce recueil : la lettre estimée du « 28 mars 1863 », supposée de Berlioz à Antoine-François Marmontel, page 598, répertoriée 2703ter. On a peine à imaginer la plume de Berlioz dans une effarante grossièreté (« c… »), où il ne tombe jamais, et de surcroît une grossièreté d’un usage courant assez récent et fort peu à l’époque ; ni dans une faute de français (« pas quelconque »). Par ailleurs, ainsi qu’il est précisé en note, Marmontel, le destinataire prétendu de cette lettre au ton familier, ne figurait pas parmi les intimes de Berlioz – et cela constituerait alors paradoxalement l’unique trace de correspondance de lui à Marmontel, ce qui est pour le moins curieux. Cette lettre a été publiée en son temps, en 1920 dans le Correspondant, par Maurice Emmanuel, dont elle constitue la seule source. Emmanuel se serait-il trompé d’auteur ? D’autant qu’il ne reproduit aucune signature, ni ne produit un quelconque fac-similé. En outre, le contenu même du propos, cet auto-procès que se ferait Berlioz à lui-même et à ses propres jugements, paraît peu vraisemblable. Et n’est aucunement recoupé par ailleurs. On peut toutefois estimer justifié que, dans le doute (ainsi toujours qu’il est honnêtement indiqué en note), cette lettre soit proposée.

ET ENTHOUSIASMES

Mais fermons le chapitre des récriminations, pour se lancer éperdument et passionnément dans la matière offerte à une lecture sur laquelle il faudra sans cesse revenir.

On se ravit ainsi de la présentation des nombreuses lettres de Louis (61), le fils unique de Berlioz. Et aussi de quelques échanges de Berlioz à Louis. Témoins des rapports ambigus du fils et du père, du père et du fils, qui ne donnent pas, il faut bien dire, une très belle image des relations entre l’un et l’autre. Relevons aussi les attendrissantes missives de Marie Recio, dont on avait peu de traces jusqu’alors. À noter le rare et unique témoignage de Prosper, le jeune frère disparu dans la fleur de l’âge.

Parmi les messages de la famille, il convient de signaler de nombreux courriers d’Adèle. Entre autres, la lettre du 19 décembre (date incertaine) 1846 à Nanci, avec ces mots : « il paraît que ce nouvel ouvrage [la Damnation de Faust] est d’une excentricité rare. C’est à décourager à tout jamais des succès et de l’avenir de notre frère. Il se tue à plaisir, c’est navrant. » Et cette autre, datée du 23 juin 1856 (année supposée), à son frère même : « Que je t’embrasse donc, après tout le monde, cher frère, puisque à la distance où nous sommes je n’ai pu le faire avant. Enfin… enfin justice est faite, te voilà membre de l’Institut. » Ce qui démontrerait l’aspect versatile de cette famille, et sa sensibilité aux honneurs. Une mauvaise famille, mais on en était déjà instruit.

Il faudrait aussi mentionner la touchante et longue adresse de Le Sueur au père de Berlioz ; où il tente de le convaincre, après l’obtention du Prix de Rome, des bienfaits de la carrière musicale embrassée par son fils. En insistant sur « le chemin de la fortune » qui lui est ouvert, et avec ces mots prophétiques : « il rendra illustre le nom de Berlioz ».

Parmi les lettres de Berlioz lui-même, on goûte ce propos antiraciste avant la… lettre  : « je voudrais aimer une femme qui fût à la fois Négresse, juive, actrice et bâtarde d’un bourreau, et en trépignant sur ce faisceau de préjugés » (à Nanci, du 17 mars 1830), bien digne de ce cosmopolite de cœur. Et cet hommage émouvant à Mendelssohn, adressé à Paul, frère de Felix : « un si grand artiste, d’un esprit à la fois si fin et si élevé » ; entaché toutefois dans cette édition d’une note inopportune et infondée. Ainsi que la dénonciation, dans ce même envoi à Nanci, du comportement de la famille et de ses mœurs bourgeoises bien pensantes, qui les amènent à rejeter le prétendant au mariage souhaité par Nanci, sans la consulter (souligné par Berlioz). « Tu es d’une faiblesse ! tu ne pouvais pas dire positivement, il me convient, c’est moi qui me marie, je le veux. »

Finalement, et malgré des réserves ponctuelles, mais qui ressortissent davantage et surtout de l’information que l’on se doit de soumettre, il importe de vanter la magnifique tâche entreprise et accomplie, inestimable, éminemment louable. D’autant plus sachant les difficultés pour arriver à ses fins, et notamment pour trouver un éditeur, après la défection de Flammarion. Un complément désormais indispensable, treize ans après le tome VIII et quarante-quatre ans après le premier tome de la Correspondance Générale.

Pierre-René Serna

Nouvelles Lettres de Berlioz, de sa famille, de ses contemporains. Texte établi, présenté et annoté par Peter Bloom, Joël-Marie Fauquet, Hugh J. Macdonald et Cécile Reynaud. Actes Sud / Palazzetto Bru Zane (avec le soutien de l’Association nationale Hector Berlioz, du Smith College à Northampton, du Festival Berlioz, du Musée Hector-Berlioz et de la Fondation d’entreprise La Poste), 792 pages, mai 2016.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 19 juin 2016.

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