Par

Pierre-René Serna

© 2008 Pierre-René Serna

Jean Fournet vient de s’éteindre, le 3 novembre dernier à Weesp, aux Pays-Bas, où il résidait. Il fut un chef d’orchestre d’exception, et un interprète de Berlioz qui ne l’était pas moins. Peu célébré par les médias, qui prouveraient une fois encore que le talent de carriériste et celui d’artiste ne sont pas de même nature, il laisse une place considérable dans la lignée interprétative de Berlioz, en France comme ailleurs.

Berlioz était, en compagnie de Debussy, le compositeur de prédilection de Jean Fournet. Je l’avais personnellement quelque peu côtoyé, et je me souviens avec émotion de sa fierté à exhiber, dans son confortable appartement parisien, deux lettres manuscrites en sa possession écrites par chacun de ses dieux musicaux. C’était à l’occasion d’un entretien que j’avais réalisé il y a une vingtaine d’années avec l’aide d’Yves Alix, qui parut dans un bulletin de l’Association nationale Hector-Berlioz et en extraits dans le Monde de la Musique, journal auquel alors je collaborais. À la suite, je lui avais suggéré d’enregistrer des cantates inédites de notre compositeur. J’étais jeune, naïf et enthousiaste. Mais il m’avait suivi et écouté, preuve certainement de la générosité et de la curiosité de cet homme que l’on disait froid, alors qu’il était uniquement discret et élégant. Un disque en témoigne, rassemblant chez Denon la Mort d’Orphée, la Scène héroïque, le Cinq-Mai et l’Impériale. Des interprétations appelées à demeurer pour longtemps des références, même si entre-temps l’une ou les autres de ces cantates ont été à leur tour gravées par Dutoit, Casadesus ou Plasson. Je me rappelle aussi le voyage que nous avions fait le 23 mars 1987, avec Christian Wasselin, à Utrecht, spécialement pour assister au concert dont la prise de son devait servir au report sur disque. Si l’on prête l’oreille à ce disque, on peut entendre un sonore " Bravo ! " qui ponctue l’une pièces enregistrées. Il émane de moi, modestement. Petite trace pour la postérité de mon humble mais fière intervention.

Car j’avais déjà été frappé auparavant (un concert avec Harold et la Fantastique, je crois bien) de sa conception de Berlioz. À l’époque – les années 80 – les rares exécutions d’œuvres du compositeur que l’on entendait à Paris versaient dans une sorte d’hystérie qui n’avait que peu de rapport avec les indications des partitions. Fournet était tout autre, qui s’en tenait à une stricte rigueur, associée à une maîtrise exemplaire de la direction. Le résultat était enthousiasmant. On imagine que Berlioz lui-même devait être un chef d’une trempe comparable. La parution de la Symphonie fantastique, toujours chez Denon, n’avait fait que me conforter dans cette impression (que j’avais saluée d’un " Choc " du Monde de la Musique). Je m’étais alors précipité chez un collectionneur de vieux 78 tours, pour écouter ses Damnation de Faust et Requiem, enregistrés – premières absolues ! – dans les années 40. Autre révélation. Les conditions d’enregistrement de l’époque expliquent quelques coupures ou un tempo qui brusquement s’accélère, mais maintenu ensuite ferme et régulier, à la fin de la Marche hongroise. Fournet m’en avait exprimé le regret, mais les minutages impartis étaient drastiques et la gravure se faisait au fur et à mesure, face de disque après face (on frémit en pensant à ce qu’un rubato inconsidéré aurait pu donner, sautant d’une face à l’autre). Il n’en reste pas moins que depuis lors on n’a pas fait mieux, pour une Damnation inégalée (avec Georges Jouatte et Paul Cabanel) et un Requiem insurpassé, malgré dans l’un et l’autre cas une multitude d’enregistrements postérieurs. On pourra en juger, puisque désormais ces versions sont reprises en disques compacts chez Lys ou Malibran-Music. Fournet fut un précurseur, isolé en son temps, qui reprenait le flambeau de Monteux, celui de la fidélité scrupuleuse à Berlioz, si malmenée en ces années de ténèbres. Il faudra attendre Colin Davis, pour retrouver un fil interrompu, une lecture philologique (incomparable dans ce cas), qui depuis – et heureusement ! – a fait école.

J’ai revu Jean Fournet épisodiquement : le 11 janvier 1986, au Concertgebouw d’Amsterdam, en compagnie à nouveau de Christian Wasselin1, pour un Benvenuto Cellini impeccable et net, précis jusque dans ses emportements les plus fougueux (dans la version de Weimar toutefois, la seule connue de ce chef, dans une carrière antérieure à la partition publiée par la New Berlioz Edition ; concert diffusé par la radio hollandaise, dont doit bien perdurer la trace2) ; et dans le cadre de deux autres entretiens, pour France Musique et pour le Cahier de l’Herne Berlioz3, où encore sa passion pour Berlioz était au centre des débats.

Jean Fournet est né le 14 avril 1913 à Rouen. Son nom comme chef d’orchestre émerge peu avant la seconde Guerre mondiale. Les temps de l’Occupation le voient diriger l’Orchestre de Radio Paris (en compagnie de quelques chefs prestigieux comme Mengelberg, Ingelbrecht, Cortot ou Karajan), courroie musicale de la chaîne radiophonique sous contrôle de l’occupant allemand. Mais son intervention se limite au pupitre d’orchestre, quand d’autres (tel Émile Vuillermoz, contempteur français assermenté de Berlioz4) parlent dans le microphone de cet organe patenté de la propagande nazie. Cela lui sera reproché à la Libération, mais sans plus, sachant son absence de tout rôle politique. Il devient peu après directeur musical de l’Opéra-Comique, puis de l’Orchestre de l’Île-de-France, créé à son intention en 1974, qu’il quittera en 1982 mission accomplie. En 1972, ont lieu de mémorables représentations de Benvenuto à l’Opéra de Paris sous sa direction (dont un enregistrement est demeuré dans les archives de l’Opéra2bis), version de Weimar bien sûr, seule disponible à l’époque, mais véritable résurrection de l’œuvre en France depuis l’échec funeste de 1838. Il apparaît toutefois mal reconnu par les institutions et la presse françaises, peu enclines à promouvoir un chef si indifférent aux effets d’estrade et trop souvent en butte à l’indiscipline des phalanges locales. Une petite anecdote révélatrice à ce sujet : par l’intermédiaire de Thérèse Husson, secrétaire générale de l’Association Berlioz, Serge Baudo est sollicité pour inviter le chef au Festival Berlioz qu’il préside à Lyon depuis 1979. Fin de non recevoir ! de la part de celui qui craignait peut-être l’ombrage des mérites d’un autre exécutant, qui plus est dépourvu du statut de vedette. Sa carrière se fait ainsi désormais loin du pays : en Hollande, dont il est titulaire de l’Orchestre de la Radio d’Hilversum et de la Philharmonie de Rotterdam, et au Japon, à la tête de l’Orchestre symphonique de Tokyo, où son art rigoriste trouve le meilleur des accueils. Il figure aussi régulièrement dans la fosse de l’Opéra de Chicago et du Metropolitan de New York. Il donne son dernier concert à Tokyo en janvier 2005. Tout berlioziste, surtout français (et même espagnol), ne peut que lui être redevable.

Pierre-René Serna
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1. J’en profite pour remercier Christian Wasselin, qui m’a rafraîchi la mémoire de certains épisodes de nos rencontres avec Jean Fournet et permis ici de mieux les préciser.

2. et 2bis. Avis aux chercheurs ou découvreurs d’enregistrements. Signalons aussi, au disque, et sous réserve d’informations complémentaires : une autre Fantastique avec l’Orchestre de l’Île-de-France, différentes pages avec l’Orchestre de la Fenice (Harold, la Mort d’Ophélie, Marche funèbre pour la dernière scène d’Hamlet, Fantaisie sur la Tempête de Shakespeare ; chez Mondo Musica) et une autre Damnation captée sur le vif en 1963 avec Régine Crespin (chez Bella Voce).

3. Page 334, où il a ces mots significatifs : « La meilleure façon d’interpréter la musique de Berlioz, c’est de la jouer comme il l’a écrite. »

4. Voir notre article sur ce site : Du côté des dénigreurs de Berlioz : Voyage impromptu dans l’histoire de l’extrême-droite française.

Nous remercions vivement notre ami Pierre-René Serna de nous avoir envoyé cet article. 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 17 novembre 2008.

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