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LES SOIRÉES DE L’ORCHESTRE

Par

HECTOR BERLIOZ

DIX-HUITIÈME SOIRÉE

ACCUSATION PORTÉE CONTRE LA CRITIQUE DE L’AUTEUR.
SA DÉFENSE. — RÉPLIQUE DE L’AVOCAT GÉNÉRAL. —
PIÈCES A L’APPUI. — ANALYSE DE PIGEON VOLE. — ANALYSE DU PHARE. — LES
REPRÉSENTANTS SOUS-MARINS
. — ANALYSE DE DILETTA. — IDYLLE. — LE PIANO ENRAGÉ.

    On représente pour la première fois un opéra allemand très, etc.

    L’orchestre fait son devoir pendant le premier acte ; au second le découragement semble gagner les musiciens : ils quittent leur instrument les uns après les autres et les conversations commencent.

   « Voilà un ouvrage, me dit Corsino, sur lequel vous exerceriez votre talent de ne rien dire, si vous aviez à en rendre compte ; et c’est bien là, il faut en convenir, la pire de toutes les critiques. — Comment cela ? Je tâche pourtant de toujours dire quelque chose dans mes malheureux feuilletons. Seulement, je cherche à en varier la forme : ce que vous appelez ne rien dire est souvent une façon fort claire de parler. — Oui, et d’une méchanceté diabolique que des Français seuls pouvaient inventer. Je veux en faire juges ces messieurs. J’ai la collection des bouquets à Chloris que vous avez faits jusqu’à ce jour ; je vais la chercher, pour qu’ils apprécient le parfum des fleurs qui les composent. » (Il sort.) Dervinck s’adressant à moi : « Je ne sais trop ce qu’il veut dire avec vos bouquets à Chloris. Nous autres Allemands, faisons aussi de la critique ; mais notre façon de la faire est toute simple : un nouvel ouvrage paraît, nous allons l’entendre, et si, après l’avoir attentivement écouté, il nous semble beau, grand, original, nous écrivons... Qu’il est détestable, dit Winter qui a composé un mauvais ballet. (Corsino rentrant, un paquet de journaux à la main.) « Voici, messieurs, ces chefs-d’œuvre d’aménité et de bienveillance. Étudions-les. Vous remarquerez d’abord que, s’il veut bafouer l’auteur d’un livret sans faire la moindre observation sur sa poésie, il emploie le moyen atroce de raconter la pièce en vers qui se suivent comme de la prose. Voyez le flatteur effet que cela produit. Je prends une scène au hasard : voici une troupe d’Arabes, marchant à pas comptés et chantant selon l’usage : « Taisons-nous ! cachons-nous ! faisons silence ! » Le critique décrit ainsi la scène :

    Ils s’éloignent sans bruit, dans l’ombre de la nuit ; mais un groupe les suit. Le caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en somme, de son autorité, craint en faisant sa ronde, quelque encontre féconde en mauvais coups, puis, crac ! d’être mis en un sac et lancé des murailles par des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port.

    Il n’a pas fait cinq pas, que de grands coups de gaules tombant sur ses épaules vous le jettent à bas. « Au secours ! on m’assomme ! au meurtre ! » Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins : une jeune voisine, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l’accident. « Il me manque une dent ! j’en mourrai ! misérable ! Il m’a rompu le râble ! il a tapé trop dur, c’est sûr. »

    En voici une autre dans laquelle les vers de l’auteur du livret précèdent et suivent la fausse prose du critique, de manière à produire un grotesque mélange. Il s’agit d’un jeune homme qu’on veut retenir en otage pour dettes.

ALBERT.

Grand Dieu !

RODOLPHE.

C’est juste, et gage précieux,
La loi veut qu’il demeure en otage en ces lieux.

    Zila se désole, Albert la console, mais le temps s’envole, ah ! que devenir ! Rodolphe l’invite à prendre pour gîte son château. Bien vite, Albert, il faut fuir. Allons, vieux juif, face de suif, prête à ce jeune homme une forte somme ; il t’offre en garantie sa liberté, sa vie. Il signe, es-tu content ? — Oui, voilà de l’argent. — Maintenant je l’emmène ; aubergiste inhumaine ! je ne vous dois plus rien ! Viens, mon amour, mon bien ! — Ah ! ça, mais, dit le comte, ce jeune gars m’affronte, il faut que je le dompte, ou je perdrai mon nom. Viens ça, fils d’Isaac, et tire de ton sac le billet de ce drôle. Il me le faut ! — Comment ? sans gain ? — Sur ma parole, tu gagnes cent pour cent.

RODOLPHE.

Ah ! la bonne affaire
Que j’ai faite là ! (Montrant A1bert)
Ce billet, j’espère,
M’en délivrera.
Oui, par mon adresse,
J’aurai racheté
Sa jeune maîtresse
Ou sa liberté.

MOI.

    « Vous trouvez cela atroce, mon cher Corsino ; il n’y a pas même une arrière-pensée malicieuse là-dedans. C’est l’entraînement du rhythme qui m’a fait écrire ainsi. A l’inverse du Bourgeois de Molière, j’ai fait de la poésie sans le savoir. Après avoir entendu un orgue de Barbarie vous jouer le même air pendant une heure, ne finissez-vous pas par chanter cet air malgré vous, si laid qu’il soit ? Il est dès lors tout simple qu’en racontant des opéras où de pareils vers se sont mis, les vers se mettent dans ma prose, et que je ne parvienne ensuite qu’avec effort à me désenrimer. D’ailleurs, pourquoi me supposer capable d’ironie à l’égard des poëtes d’opéra : leurs fautes, s’ils en commettent, ne sont pas de ma compétence. Je ne suis pas un homme de lettres. Que les hommes de lettres régentent la musique, à la bonne heure ! c’est leur droit ; mais jamais, je vous le jure, il ne me viendra en tête de risquer une critique littéraire. Vous me calomniez. La crainte d’être trop fade, trop terne, trop ennuyeux, me fait seulement, ainsi que je viens de vous le dire, chercher à varier un peu la tournure de mes pauvres phrases. Surtout à certaines époques de l’année pendant lesquelles rien de ce qu’on fait ne réussit ; où artistes et critiques semblent avoir tort de vivre ; où aucun de leurs efforts ne peut attirer l’attention ni exciter les sympathies du public, de ce public qui, dans sa somnolence, a l’air de dire : « Que me veulent tous ces gens-là ? Quel démon les possède ? Un opéra nouveau ! Et d’abord est-ce qu’il y a des opéras nouveaux ? Cette forme n’est-elle pas usée, exténuée, épuisée ? Peut-il à cette heure y avoir encore en elle quelques éléments de nouveauté ? Et quand il n’en serait pas ainsi, que me font les inventions des poëtes et des musiciens ? Que me font les opinions des critiques ? Laissez-moi sommeiller, braves gens, et allez dormir. Nous nous ennuyons, vous nous ennuyez ! » Ces jours-là, quand vous supposez les critiques préoccupés de malices et d’amères plaisanteries, ils sont dans le plus profond accablement, les malheureux ; la plume vingt fois prise et reprise tombe vingt fois de leur main, et ils se disent dans la tristesse de leur cœur : « Ah ! pourquoi sommes-nous si loin de Taïti, et que n’est-elle restée, cette île charmante, dans sa beauté primitive et demi-nue, au lieu de s’affubler de ridicules sacs de toile et d’apprendre à chanter la Bible d’une voix nasillarde, sur de vieux airs anglais ! Nous pourrions au moins y aller chercher un refuge contre l’ennui européen, philosopher sous les grands cocotiers avec les jeunes Taïtiennes, pêcher des perles, boire du Kava, danser la pyrrhique et séduire la reine Pomaré. Au lieu de ces innocentes distractions trans-océaniques, sous le plus beau ciel du monde, il faut que nous nous donnions la peine de raconter comment on s’y est pris l’autre jour à Paris pour nous faire passer laborieusement cinq mortelles heures dans un théâtre enfumé ! » Car ce n’est pas tout d’entendre un opéra en trois actes, d’assister même à sa dernière répétition, de dîner à moitié le soir de sa première représentation pour ne pas perdre une note de l’ouverture, de se faire dire des choses désagréables par M. son portier pour s’être attardé au théâtre jusqu’à une heure du matin, alors qu’on rappelait tous les acteurs, que le dernier bouquet tombait aux pieds de la prima donna. Ce n’est pas tout de passer au retour une partie de la nuit à se remémorer les divers incidents de la pièce, la forme des morceaux de musique, les noms des personnages, d’y rêver si l’on s’endort, d’y penser encore quand on se réveille. Hélas ! non, ce n’est pas tout : il faut de plus, pour nous autres critiques, raconter d’une façon à peu près intelligible ce que souvent nous n’avons pas compris, faire un récit amusant de ce qui nous a tant ennuyés, dire le pourquoi et le comment, le trop et le pas assez, le fort et le faible, le mou et le dur d’une œuvre croquée au vol, et qui n’a pas posé tranquillement pour ses peintres pendant le temps nécessaire à l’action d’un daguerréotype bien conformé. Pour moi, je l’avoue, j’aimerais presque autant écrire l’opéra entier que d’en raconter un seul acte. Car l’auteur, quel que soit son chagrin d’être obligé de faire des chapelets de cavatines, et de se rappeler si souvent qu’une fois attelé à une partition d’opéra parisien, il ne doit pas s’amuser à enfiler des perles, l’auteur, au moins, travaille un peu quand il veut.

    Le narrateur, au contraire, condamné à la critique, à temps, narre précisément quand il ne voudrait pas narrer. Il a passé une nuit pénible ; il se lève sans pouvoir découvrir de quelle humeur il est ; il se dit en outre : « En ce moment, Halévy, Scribe et Saint-Georges dorment du sommeil réparateur et profond des femmes en couches ; et me voilà avec leur enfant sur les bras, obligé de cajoler sa nourrice pour qu’elle lui donne le sein, de le laver, de le bichonner, de dire à tout le monde comme il est joli, comme il ressemble à ses pères, de tirer son horoscope et de lui prédire une longue vie. »

    Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, mon cher Corsino, si, à ces tourments de la critique théâtrale, venaient se joindre encore ceux de la critique des concerts  ; si vous aviez une foule de gens de talent, de virtuoses remarquables, de compositeurs admirables à louer ! si vos amis vous venaient dire : « Voici neuf violonistes, onze pianistes, sept violoncellistes, vingt chanteurs, une symphonie, deux symphonies, un mystère, une messe, dont vous n’avez encore rien dit ; parlez-en donc enfin. Allons ! de l’ardeur ! de l’enthousiasme ! que tout le monde soit content ; et surtout variez vos expressions ! Ne dites pas deux fois de suite : Sublime ! inimitable, merveilleux ! incomparable ! Louez, mais louez délicatement ; n’allez pas lancer la louange avec une truelle. Donnez à entendre à tous que tous sont des dieux, mais pas davantage, et surtout ne le dites pas d’une façon trop crue. Cela pourrait blesser leur modestie ; on ne gratte pas des hommes avec une étrille. Vous avez affaire à des gens de cœur qui vous sauront un gré infini des vérités que vous voudrez bien leur dire. Les auteurs, les artistes, ne ressemblent plus à l’archevêque de Grenade. Quelle que soit la dose d’amour-propre qu’on leur suppose, pas un d’eux ne serait capable de dire aujourd’hui comme le patron de Gil Blas à son critique trop franc : « Allez trouver mon trésorier, qu’il vous compte cinq cents ducats, etc. » La plupart de nos illustres se borneraient à répéter le mot d’un académicien de l’empire, mot dont on ne saurait assez souvent faire admirer la modestie et la profondeur. On avait offert un banquet à cet immortel. Au dessert, un jeune enthousiaste dit à son voisin de droite : « Allons, portons un toast à M. D. J. qui a surpassé Voltaire ! — Ah ! fi donc, répondit l’autre, c’est exagéré ! bornons-nous à la vérité et disons : A M. D. J. qui a égalé Voltaire ! » M. D. J. avait entendu la proposition, et saisissant vivement, à ces mots, la main du contradicteur : « Jeune homme, lui dit-il, j’aime votre rude franchise ! ». Voilà comment on reçoit la critique aujourd’hui, et pourquoi il est maintenant aisé d’exercer ce sacré ministère. Nous savons bien qu’il y a de ces rudes Francs qui l’exerceraient mieux encore, si les cinq cents ducats de l’archevêque étaient unis au magnifique éloge de l’académicien ; mais ceux-là sont par trop exigeants, et la plupart de vos confrères se contentent de la douce satisfaction que leur procure la conscience d’un devoir bien rempli ; ce qui prouve au moins qu’ils ont une conscience. Tandis qu’en voyant votre silence obstiné, on se demande si vous en avez une. » Que diriez-vous, Corsino, à des gens qui vous gratifieraient d’une telle homélie ? Vous leur répondriez sans doute comme je l’ai déjà fait dans l’occasion : « Mes amis, vous allez trop loin. Je n’ai jamais donné à personne le droit de me soupçonner de manquer de conscience. Certes, j’en ai une, moi aussi, mais elle est bien faible, bien chétive, bien souffreteuse, par suite des mauvais traitements qu’on lui fait subir journellement. Tantôt on l’enferme, on lui interdit l’exercice, le grand air, on la condamne au silence ; tantôt on la force à paraître demi-nue sur la place publique, quelque froid qu’il fasse, et on l’oblige à déclamer, à faire la brave, à affronter les observations malséantes des oisifs, les huées des gamins et mille avanies. D’où est résulté, ce qu’on pouvait aisément prévoir, une constitution ruinée, une phtisie déjà parvenue au second degré, avec crachements de sang, étourdissements, inégalité d’humeur, accès de larmes, éclats de fureur, toux opiniâtre, enfin tous les symptômes annonçant une fin prochaine. Mais aussi, dès qu’elle sera morte, on l’embaumera d’après le procédé dont se servit Ruisch pour conserver au corps de sa fille les apparences de la vie ; je la garderai soigneusement. On pourra la voir dans ma bibliothèque, et, ma foi, alors au moins elle ne souffrira plus. »

— (Corsino). Mon cher monsieur, pardonnez-moi de vous faire remarquer que, depuis un quart d’heure, vous divaguez autour de la question. Bien plus, vous recourez à l’ironie pour me prouver que cette arme vous est étrangère. Mais je tiens mes preuves, et, si après en avoir entendu l’exposé, mes confrères ne me donnent pas trois fois raison, je m’engage à vous faire devant eux de très-humbles excuses et à me reconnaître pour un calomniateur. Écoutez tous.

THÉATRE VENTADOUR

PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE PIGEON VOLE

Opéra en un acte

PAROLES ET MUSIQUE DE M. CASTIL-BLAZE.

    Cet opéra vient d’être représenté, presque jusqu’au bout, devant un nombreux auditoire, dans lequel on remarquait beaucoup d’artistes et de littérateurs accourus pour entendre l’œuvre de leur confrère et le juger franchement, d’après l’effet qu’il produirait, sans aucune arrière-pensée et sans la moindre disposition malveillante. On se méfiait un peu, il est vrai, de la nouvelle partition, à cause de l’acharnement avec lequel l’auteur en avait d’avance fait l’éloge, et des efforts inouïs tentés par lui pour obtenir sa mise en scène à l’Opéra-Comique, efforts dont l’inutilité l’avait enfin amené à se faire lui-même entrepreneur et directeur de théâtre pour une soirée.

    Ce grand amour de la gloire dans un homme de l’âge de M. Castil-Blaze, qui devait depuis longtemps et plus qu’un autre en avoir reconnu la vanité, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances, indiquer une disposition d’esprit singulière et quelque peu inquiétante. On pensait involontairement à l’interrogatoire que les deux médecins de Molière font subir à M. de Pourceaugnac : « Mangez-vous ? Dormez-vous ? Faites-vous des songes ? De quelle nature sont-ils ? » On se demandait comment, et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de sa vie, M. Castil-Blaze en était venu à faire en personne la musique et les paroles de ses opéras, lui qui jusque-là avait chargé de ce soin Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Collé, Molière et tant d’autres hommes de génie ou de talent, qu’il n’avait que la peine de rhabiller un peu ; car les compositeurs surtout étaient loin de lui offrir cet idéal de beauté musicale qu’il rêvait. L’un avait écrit trop haut pour les voix : on le transposait, on baissait ses airs, ses duos d’un demi-ton, d’un ton même, et l’on publiait, ainsi accommodé avec de beaux accompagnements de piano, le GLUCK DES SALONS, et l’on devenait un peu l’auteur d’Orphée, des Iphigénie, d’Alceste et d’Armide. L’autre avait eu la faiblesse de croire qu’on pouvait rhythmer des phrases mélodiques autrement que de quatre en quatre, et qu’un chant était bien coupé dès que l’oreille en était satisfaite : on venait compter les mesures, et, s’il en manquait une pour la carrure du rhythme, on s’empressait de l’ajouter, et on devenait ainsi le correcteur-collaborateur de Mozart, de Grétry, etc. Weber avait eu le tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse à ses cadences finales, et de terminer quelquefois ses mélodies sur le temps faible : vite on ajoutait par-ci par-là une petite queue, on supprimait ailleurs deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voilà Weber tout à fait civilisé. Ne lisant pas trop bien les partitions apparemment, tantôt on croyait y voir ce qui n’y était point, tantôt on n’y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dévoré de ce zèle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres compositeurs qui n’avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leçons de M. Castil-Blaze, on fourrait des trombones dans un orage où l’auteur en avait déjà mis (mais d’une autre façon), croyant de bonne foi réparer une grave omission, combler une énorme lacune, et l’on avouait naïvement être ainsi devenu l’instrumentateur d’une symphonie de Beethoven !!! Puis on faisait un opéra entier avec la comédie de l’un et la musique revue et corrigée de trois ou quatre autres ; on reliait bien le tout, on le faisait graver, et cela se représentait à Paris et en province, sous le nom des Folies amoureuses. Mais ne parlons pas de folie ; il paraît que ceci était fort sage, au contraire.

    Et voilà que tout d’un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire est inutile, puisqu’elle ne garantit les œuvres du génie d’aucun genre d’insulte, d’aucune espèce de profanation, se met à courir éperdu après elle, criant qu’il l’aime, qu’il l’adore, qu’il la lui faut à tout prix. Il est prêt à se ruiner pour elle ; l’or n’est qu’une chimère ; il dépensera pour ses œuvres à lui, pour Belzébuth et Pigeon Vole, tout ce que lui rapportèrent les productions des maîtres italiens, français et allemands. Il demande qu’on l’exécute, il veut à toute force qu’on le joue. O vieillard insensé !... soyez donc satisfait ! vous voilà joué ! vous voilà glorieux ! vous voilà célèbre ! on ne parle à cette heure que de vous dans Paris ! Et bientôt, s’envolant de clocher en clocher comme l’aigle impériale, votre pigeon ira porter aux villes éloignées votre nom resplendissant d’une auréole nouvelle ! Mais, hélas ! je frémis en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont naître, pour votre jeune gloire, de votre ancienne célébrité. Chacun sait en France, en Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps où il ne composait pas, a corrigé, revu, augmenté, retourné, taillé et détaillé les plus grands compositeurs anciens et modernes ; il a ouvertement déclaré que c’était son droit, son devoir même de faire à Weber, à Beethoven et à tant d’autres, l’aumône de sa science et de son goût. Or, que va-t-il arriver, ô grand maître, ô Castil-Blaze, si quelque ravaudeur étranger, imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s’avise, pour l’embellir, de lui coller une crête sur la tête ou de lui couper la queue !!! Vous avez beau dire, vos entrailles de père en seront douloureusement émues, vous en souffrirez, et beaucoup ; et nous donc ! Mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n’aura point de bornes !!! Car Pigeon Vole est une de ces œuvres comme on n’en voit pas, une production unique, que les amis de l’art vont proposer pour modèle au siècle présent et aux siècles futurs, en regrettant qu’il n’ait pas été donné au siècle dernier de la connaître, ce qui eût, certes, empêché Gluck, Mozart, Weber et Beethoven de commettre tant de bévues ! Famae sacra fames !!!

    M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d’œuvre, a voulu mettre à l’épreuve la sagacité du public. Il a donné à Pigeon Vole le titre de drame lyrique, tandis que c’est en réalité un étourdissant opéra bouffon, archibouffon. « Voyons, s’est dit l’illustre auteur, dans son injuste prévention contre le bon sens parisien, si ces malotrus comprendront ma musique ! Je vais leur dire qu’il s’agit d’un drame ensanglanté ; je parlerai de poignard ; on verra un amant furieux ; un chant d’amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu ; on entendra des cris ; le bruit d’un corps qui tombe, etc... Je suis curieux de savoir s’ils seront assez niais pour être émus, pour pleurer, et s’ils ne découvriront pas le vrai sens de mes mélodies ! » A vrai dire, l’auditoire a bien été un peu interdit dans la première scène ; il a bien semblé croire que c’était là de fort triste musique, pleine de lamentables souvenirs, de réminiscences funestes, de mélodies usées par la douleur, d’harmonies décolorées, pâlies par la souffrance... Mais bientôt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d’hilarité, indécise d’abord, s’est dessinée sur tous les visages, qui rapidement transformée en gaieté bruyante, a ébranlé à chaque instant la salle par ses éclats immodérés. C’est alors que l’auteur a dû éprouver une vive et douce satisfaction ! « Ils me comprennent ! a-t-il dû se dire, l’art est sauvé ! » Oh ! oui ! nous vous avons compris, et bien compris, malgré le piége tendu à notre intelligence, spirituel et facétieux auteur de Pigeon Vole. Aucun trait, aucun passage saillant n’a passé inaperçu : témoin ce vers du récitatif : « Il me prend donc au sérieux ! » — (Le public) : « Ah ! ah ! ah ! non, certes, non... ah ! ah ! » Et celui-ci, quand M. Camus a eu joué la ritournelle extraordinairement prolongée de sa concertante : « Ceci n’est que la ritournelle. » (Le public :) « Ah ! ah ! ah ! ce n’est que la ritournelle ! eh bien ! cela promet ! » Plus loin, pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour flûte et soprano, le cruel amant d’Ortensia, ayant chanté (en récitatif toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue : « On n’a rien fait de plus fort en musique ! » les cris, les trépignements, les rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n’était pourtant encore que le prélude du succès qui eût sans doute accueilli le dénoûment, si on eut pu l’entendre ; mais M. Castil-Blaze n’avait pas assez ménagé les forces de son auditoire et de ses interprètes, et voici comment la pièce n’a pu être terminée. L’amant d’Ortensia, en voyant que la camériste tirait d’un petit panier un pigeon auquel elle essayait de donner la volée, a soupçonné qu’il s’agissait d’un poulet adressé à sa belle ; il n’en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse un solo de flûte. « C’est l’amant clandestin d’Ortensia ! La perfide a l’audace de répondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides et plus brûlants encore que ceux qu’il lui adresse ! Elle l’aime, rien n’est plus certain ! » Aussitôt le jaloux Vénitien fait signe à un sien ami qui joue fort bien d’un autre instrument, le poignard (de là le second titre de la pièce : Flûte et Poignard), d’aller mettre fin à cet amoureux dialogue. « O ciel ! s’est écrié tout d’une voix le public, aurait-il le courage de couper le sifflet à qui s’en sert si bien ?... » L’anxiété de l’auditoire était d’autant plus cruelle que le spadassin tardait fort longtemps à frapper le coup fatal ; madame Casimir et M. Camus continuaient tranquillement, les malheureux ! leur tendre romance ; et, à chaque minute écoulée, on se disait, comme dans les Huguenots : « Ils chantent encore ! » Mais enfin Ortensia pousse un cri déchirant ! son amant est mort !... madame Casimir a l’air de vouloir se trouver mal ! — On frémit... quand tout d’un coup, M. Camus, pour rassurer le public, lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, prrrrrut ! Les rires alors de reprendre avec une force sans pareille ! « Bravo ! bravo !... M. Camus n’est pas mort ; à la bonne heure. Vivat ! Ah ! ah ! ah ! ah ! scélérat de Vénitien, va ! tu mériterais d’être pendu pour nous avoir fait une telle peur. L’auteur ! l’auteur ! etc., etc. » Là-dessus, les pauvres acteurs, incapables de tenir leur sérieux plus longtemps, plantent là le poignard et la flûte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde,

Car, pour être chanteur, en n’en est pas moins homme.

    Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin à cette exorbitante hilarité. La toile qui, elle aussi, riait à se tordre, qui se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse apparemment de voir le dénoûment. Force pourtant est restée à la loi ; la toile s’est abaissée bon gré mal gré, et le public, en se dispersant, a fait retentir les rues et les passages voisins du théâtre Ventadour de ses exclamations joyeuses jusqu’à une heure du matin. Eh ! viva il maestro Castil-Blaze ! Il eût fallu être blasé, archi-blasé, pour ne pas s’émouvoir au spectacle d’un triomphe pareil, triomphe si péniblement obtenu, mais si bien mérité.

    Les musiciens : Il n’y a pas grand mal à avoir écrit cela. M. Castil-Blaze a commis de tels crimes, que cette justice, si sévère qu’elle soit, on devait tôt ou tard la lui rendre. — Moi. Oui, messieurs, je l’ai pensé longtemps. Aujourd’hui je regrette de la lui avoir rendue ; car son opéra n’est, certes, pas pire que beaucoup d’autres qu’on représente journellement ; et j’ai acquis la preuve que M. Castil-Blaze, dans ses attentats commis sur les chefs-d’œuvre, n’a point agi par cupidité, comme son émule Marescot, mais par un pur amour de l’art. Il a cru devoir corriger les grands maîtres ; il se regarde comme chargé de cette mission ; et rien ne saura l’empêcher de la remplir. C’est un homme honorable, qui a le malheur d’être atteint d’une incurable monomanie. Je suis fâché, en conséquence, d’avoir chagriné un malade. Corsino continuant : Bon ! bon ! A un autre maintenant.

ANALYSE DU PHARE

Opéra en deux actes

Jeudi 27 décembre 1849

    Le théâtre représente une place du village de Pornic. Des pêcheurs bretons se disposent à prendre la mer avec Valentin le pilote. Ils chantent en chœur :

Vive Valentin !
Tin ! tin !
A lui la richesse,
Un brillant butin !
Tin ! tin !
Avec la richesse
On a la tendresse
D’un joli lutin !
Tin ! tin !
Et l’on peut sans cesse
Vider pièce à pièce
Beaune ou Chambertin !
Tin ! tin !

    Mais voilà le canon ! bom ! bom ! de la foudre les éclats, cla ! cla ! enflamment tout l’horizon, zon ! zon ! Valentin saute dans sa barque pour essayer d’aborder un vaisseau en perdition, et recommande à son ami Martial de bien veiller sur son fanal, car s’il s’éteint, le navire et le pilote sont perdus. Grand tumulte, tempête, prière, etc., etc., etc.

    Je craindrais de fatiguer le lecteur en entrant dans de plus grands détails sur la musique et les paroles de cet ouvrage. Je n’ajouterai plus qu’un mot sur sa mise en scène. Pendant qu’on chantait ainsi sur le devant du théâtre, à la première représentation, un autre drame s’agitait au post-scenium, et sous les yeux des spectateurs, qui ne s’en doutaient guère. Le décor du fond devant représenter la mer en tourmente, les vagues avaient à bondir et à s’agiter d’une furieuse manière. Or, il faut savoir que cet effet de perspective est produit par une toile peinte étendue horizontalement, et sous laquelle se haussent et se baissent continuellement une foule de petits garçons accroupis, dont la tête, soulevant ainsi le décor, représente la crête de la vague. Se figure-t-on le supplice de ces pauvres petits diables, obligés pendant une heure et demie d’agiter cette lourde mer, à grands efforts de colonne vertébrale, ne devant jamais s’asseoir, ne pouvant se lever tout debout, à demi étouffés, et obligés de sauter comme des singes sans repos ni cesse jusqu’à la fin d’un acte interminable ? La fameuse cage inventée par Louis XI, et dans laquelle les prisonniers ne pouvaient étendre leurs membres, n’était rien en comparaison. Seulement, les tritons de l’Opéra, étant nombreux sous leur toile azurée, ont l’agrément de la conversation, et ils en abusent souvent. Témoin la première représentation du Phare, pendant laquelle une terrible discussion a bouleversé la mer armoricaine jusque dans ses dernières profondeurs. Les ondes avaient d’abord causé entre elles d’une façon assez raisonnable, et si Neptune eût prêté l’oreille, il n’eût pas trouvé à lancer son quos ego ! n’entendant que d’innocentes exclamations interrompues en forme de hoquets par les haut-le-corps de ces malheureux vaguant sous la toile, exclamations telles que celles-ci :

    « Eh ! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter tout-hou-hou-hou mon coin de mer ; veux-tu bien te remuer et te lever-hé-hé davantage ! — Cré coquin, c’est que j’en-han-han peux plus. — Allons, ferme, feignant ! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu’on te donne quinze sous pour faire une mer qui ressemble à la Seine ?... — Eh bien-hein-hein, s’il a des dispositions pour la scène, ce moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se ménage pas), veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi ? Après tout, ça ne va pas mal. Tiens, écoute comme on applaudit ! nous avons un fier succès-hè-hè. Si le public nous redemande à la fin-in-in-in, est-ce que-he-he-he nous reparaîtrons ? — Tiens, par-ar-ar-ardi ! — Ah ! ben, non ; moi, j’oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas être présentable. — Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder à ça pour des artiss ! Voyons, vous autres, voulez-vous reparaître si on-on-on nous redemande ? — Non-on-on-on. — Oui-hi-hi-hi. — Allons aux voix. — Non ! votons par assis et levés. — Par assis et levés-hé-hé-hé ; il y a une heure que nous votons comme ça-a-a ; j’en ai assez. — Pierre (dit tout bas un flot qui s’arrête), ne bouge pas, je dirai rien. Mais ne dis rien, je bougerai pas. — C’est dit, les autres nous voient pas. J’ai les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous rafraîchir ? As-tu d’amadou ? — Oh ! j’ose pas, rapport au feu. — Ah ! oui, M’ssieu Ruggieri n’en fait ben d’autre, de feu, et la baraque ne brûle pourtant pas. Gare, v’là le tonnerre... bzz... (Une fusée part sans explosion.) Tiens, le tonnerre qu’a pas éclaté. En v’là une farce. C’est donc ça que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait l’autre jour, je l’ai entendu : Bon ! bon ! que la foule m’écrase si je leur donne pas des tonnerres qui rateront à tout coup. Il y a pas manqué, nous n’avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa poudre. — C’est vrai, mais on n’applaudit plus du tout depuis que nous travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas rappelés. — Allons ! hardi ! hi-hi-hi-hi-hi. » Silence parmi les tritons, ils travaillent en conscience ; la tempête est superbe, les ondes bondissent comme des béliers et les vagues comme des agneaux (sicut agni ovium). Tout à coup, un flot courroucé qui n’avait encore rien dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s’écrie : « Ah ! qu’il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s’il y avait en France une ombre d’égalité, ces gredins de bourgeois qui nous regardent du haut de leurs loges où ils se carrent, seraient à gigoter ici à notre place, et c’est nous autres qui de là haut les regarderions. — Mais, grand imbécile, réplique une petite lame, en prenant le flot par les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu’il n’y aurait pas plus d’égalité pour ça. On aurait seulement fait basculer l’inégalité ! — C’est pas vrai. — Il a raison. — C’est un aristo. — C’est un réac. — Flanquons-lui une danse. » Là-dessus la tempête se change en ouragan effroyable, en véritable raz de marée ; les vagues se ruent les unes sur les autres avec un fracas inouï, une rage incroyable, on dirait d’une trombe, d’un typhon. Et le public d’admirer ce beau désordre, effet de la politique, et de se récrier sur le rare talent des machinistes de l’Opéra. Fort heureusement, la pièce étant finie, le rideau de l’avant-scène est tombé, et on est parvenu à grand’peine, en roulant la mer sur une longue perche, à mettre fin à cette séance de représentants sous-marins.

— Oh ! oh ! disent les musiciens en éclatant de rire, c’est là ce que vous appelez analyser un opéra ? — Patience, messieurs, reprend Corsino, voici qui est plus fort. C’est toujours notre bienveillant critique qui parle.

ANALYSE DE DILETTA

Opéra-comique en trois actes

Lundi 22 juillet 1850

    Il est fort triste de s’occuper d’opéras-comiques le lundi, par cette raison seule que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche, on va au chemin de fer du Nord, on monte dans un wagon et on lui dit : « Mène-moi à Enghien. » En descendant de l’obéissant véhicule, vous trouvez des amis, de vrais amis, des amis solides, de ceux dont on ne sait pas très-bien le nom, mais qui n’accolent pas au vôtre d’épithète trop injurieuse quand vous avez le dos tourné et qu’on leur demande qui vous êtes.

    Et la conversation s’engage dans la forme traditionnelle :

    « Tiens, c’est vous ! — Pas mal, et vous ? — Moi, je vais louer un bateau et pêcher dans le lac, et vous ? — Oh ! moi, je suis un pauvre pêcheur, et je vais à vêpres. J’étais hier à l’Opéra-Comique ; et vous ? — Moi, je suis vertueux, et dans la crainte de ne pas m’éveiller assez tôt pour voir l’aurore se lever aujourd’hui, je me suis privé hier de la représentation en question. J’ai entendu tout à l’heure un gros monsieur qui portait un melon en dire beaucoup de bien, et vous ?... — Je n’ai garde de dire du mal des melons ni des amateurs d’opéras-comiques ; et vous ?… » Pas de réponse ; on a tourné l’angle d’un champ de groseilliers, vous avez pris d’un côté, l’ami est resté à l’autre, il mange des groseilles et ne songe plus à son ami. Et vous, songez-vous à lui ? pas davantage.

    Véritable amitié, sœur de la fraternité républicaine ! Tout ravi de la liberté qu’elle vous laisse, vous traversez à pied la plaine d’Enghien ; il fait silence. Une brise timide voudrait s’élever, mais elle n’ose, et le soleil dore à loisir les moissons immobiles. Deux cloches fêlées envoient du haut de la colline voisine leurs notes discordantes : c’est l’annonce des vêpres à l’église de Montmorency. Les cloches se taisent : le silence redouble. On s’arrête... on écoute... on regarde au loin... à l’ouest... on pense à l’Amérique, aux mondes nouveaux qui y surgissent, aux solitudes vierges, aux civilisations disparues, aux grandeurs et à la décadence de la vie sauvage. A l’est... les souvenirs de l’Asie viennent vous assaillir ; on songe à Homère, à ses héros, à Troie, à la Grèce, à l’Égypte, à Memphis, aux Pyramides, à la cour des Pharaons, aux grands temples d’Isis, à l’Inde mystérieuse, à ses tristes habitants, à la Chine caduque, à tous ces vieux peuples fous ou tout au moins monomanes. On s’applaudit de n’adorer ni Brahma ni Vichnou et d’aller tranquillement, en bon chrétien, à vêpres à Montmorency. Une folâtre fauvette s’élance tout à coup d’un buisson, monte perpendiculairement en lançant au ciel sa chanson joyeuse, trace en l’air vingt zigzags capricieux, saisit un moucheron et l’emporte, en remerciant Dieu, dont la bonté, dit-elle, s’étend sur toute la nature, puisqu’il ne dédaigne pas de donner la pâture aux petits des oiseaux. Reconnaissance naïve que le moucheron très probablement ne partage pas. Ceci donne beaucoup à réfléchir ; on réfléchit, donc ! Passent deux jeunes Parisiennes simplement vêtues de blanc, avec cette grâce savante que possèdent les Parisiennes seulement. Quatre petits pieds bien chaussés, bien cambrés, bien tout…. quatre yeux veloutés, bien sourcillés… enfin… ceci donne encore beaucoup à réfléchir. Elles disparaissent dans un champ de blé presque aussi haut, aussi droit, aussi flexible que leur taille est haute, flexible et droite. On réfléchit énormément, on réfléchit avec fureur. Mais les deux cloches discordantes envoient un second et dernier appel, et l’on se dit : Bah ! allons à vêpres. On arrive enfin sur une colline en mamelon, au sommet de laquelle est fort pittoresquement plantée une charmante église gothique, point trop neuve, mais point trop dégradée non plus ; un très-beau vitrail ; tout autour une pelouse assez peu écorchée ; on voit que le populaire n’y afflue que rarement. Point d’immondices, point de croquis impurs ; trois mots seulement écrits d’une façon discrète dans un coin : Lucien, Louise, toujours !

    On est tout troublé. Cette église de roman….. son isolement….. la paix qui l’environne….. le merveilleux paysage qui se déroule à ses pieds….. on sent s’agiter le premier amour, depuis longtemps couché au fond du cœur et qui se réveille ; votre dix-huitième année se relève à l’horizon. On cherche dans l’air une forme évanouïe.…. L’orgue joue ; une simple mélodie vous arrive au travers des murs de l’église. On essuie son œil droit et on se dit encore : Bah ! allons à vêpres ; et on entre.

    Une trentaine de femmes et d’enfants endimanchés. Le curé, le vicaire et les chantres dans le chœur. Tous chantent faux à faire carier des dents d’hippopotame. L’organiste ne sait pas l’harmonie ; il entremêle toutes ses phrases de petites broderies vermiculaires d’un style affreux. On supporte quelque temps néanmoins l’exécution barbare du psaume In exitu Israel de Egypto, et la persistance de cette mélancolique psalmodie dans le mode mineur, revenant toujours la même sur chaque strophe, finit par endormir vos douleurs d’oreille et ramener la rêverie. Cette fois, ce sont des rêves d’art qui vous absorbent. On se dit qu’il serait beau d’avoir à soi cette charmante église, où la musique s’installerait avec ses prestiges les plus doux, où elle pourrait chanter avec tant de bonheur ses hymnes, ses idylles, ses poëmes d’amour, où elle pourrait prier, songer, évoquer le passé, pleurer et sourire, et préserver sa fierté virginale du contact de la foule, et vivre toujours ange et toujours pure, pour elle-même et pour quelques amis.

    Ici, l’organiste joue un petit air de danse appartenant à un vieux ballet de l’Opéra, et le contraste grotesque qu’il produit avec le récit antique du chœur, vous impatiente tellement que vous sortez. Vous voilà de nouveau sur la pelouse ; le murmure des voix du lieu saint y parvient encore. L’orgue continue ses petites drôleries. Vous jurez comme un charretier. Deux ballons s’élèvent au loin dans les airs, une colonne de fumée part du chemin de fer. La prose va vous saisir. Vite, vous tirez un livre de votre poche, et, en avisant dans le modeste cimetière voisin de l’église une pierre tumulaire inclinée d’une certaine façon, vous trouvez qu’on peut être commodément étendu sur cette tombe pour lire le douzième livre de lEnéide une deux centième fois. Vous allez vous y installer quand des sanglots, partis du chemin creux qui longe le cimetière, vous arrêtent. Une petite fille, s’appuyant sur des béquilles, gravit la colline un panier à la main et pleurant amèrement. On l’interroge : « Qu’as-tu donc, mon enfant ?... (Pas de réponse.) Voyons, que t’est-il arrivé ? (Les pleurs redoublent) Veux-tu dix sous pour acheter un pain d’épices ? — Ah ! oui, je m’en fiche bien de votre pain d’épices ! — Mais que t’a-t-on fait ? dis-le-moi, et surtout ne te fâche pas, ne me dis pas de sottises, je ne me moque pas de toi, je ne suis pas de Paris, sois tranquille. — Eh ben, m’sieu, ma grand’mère m’avait dit que ça me porterait bonheur, et que ma jambe guérirait le même jour que la sienne ; et je la soignais si bien, et je lui donnais tant de mouches dans son panier !... — Comment, ta grand’mère mangeait des mouches ? — Mais non, c’est mon hirondelle. Je vous ai pas dit... voilà... l’hirondelle s’était entortillé la jambe du crin et des plumes, j’sais pas comment, si bien qu’elle s’avait cassé la cuisse, et puis y restait un gros morceau de terre de son nid qui pendait aux crins de sa patte et qui l’empêchait de voler. Je la pris il y a huit jours, et ma grand’mère me dit : « C’est du bonheur ces oiseaux-là, vois-tu ; il faut en prendre soin, et si elle guérit, tu guériras aussi et tu pourras quitter tes béquilles le même jour. » Moi que ça m’embête tant d’être comme ça gênée, j’ai fait ce que disait ma grand’mère, je l’y ai bien nettoyé sa jambe, je l’y ai bien reficelé sa cuisse avec des allumettes. Et tout le temps qu’elle s’est sentie pas mieux, elle restait tranquillement dans son panier ; elle me regardait d’un petit air de connaissance, avec ses gros yeux. Je lui donnais à tous les moments des belles mouches, que je leur-z-arrachais seulement la tête pour qu’elles s’envolent pas. Et ma grand’mère disait toujours : « C’est bien, il faut être bon pour les bêtes quand on veut qu’elles guérissent. Encore trois, quatre jours et tu seras de même guérie. » Et voilà que tout à l’heure elle a entendu c’te troupe des autres hirondelles qui gueulent là haut à l’entour du clocher, et la petite gueuse elle a poussé le dessus du panier avec sa tête, et pendant que je m’occupais à lui arranger encore des mouches, elle a (hi ! hi !) elle a (ha ! ha !) elle... a fichu le camp. — Je conçois ton chagrin, mon enfant ; tu l’aimais, ton hirondelle. — Je l’aimais ? Ah ! je m’en moquais bien ! En v’là une idée ! Mais elle n’était pas encore bien guérie, et je ne guérirai plus du tout à présent. Les autres, qu’elle est allée retrouver, vont lui recasser sa cuisse ; je le sais bien, allez. — Pourquoi veux-tu que les autres la maltraitent ?… — Pardi ! parce que c’est mauvais comme tout, les oiseaux. Je l’ai bien vu c’t hiver, qu’il faisait si froid ; j’avais plumé vivant un pierrot qu’on m’avait donné, en lui laissant seulement les plumes des ailes et de la queue, et puis je l’avais lâché devant une douzaine d’autres pierrots. Il a volé vers ses camarades, qui lui sont tombés dessus, tous, roide, et l’ont tué à coups de bec ; à preuve que (pleurant) je n’ai jamais tant ri... (hi ! hi !) Vous voyez bien que ma jambe ne guérira pas. Me v’là propre. Ah ! si je l’avais su (hu ! hu !), je lui aurais finement tordu le cou tout de suite. »

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    Vous remettez alors dans votre poche le livre que vous aviez à la main. La poésie n’est plus de saison. Vous enragez. Vous allumez sans dire mot un cigare, et vous vous en allez fumant et consterné. Vous n’avez pas fait trente pas que la petite béquillarde vous appelle : « Eh ! m’sieu ! et les dix sous que vous m’aviez promis ! — Tu n’aimes pas le pain d’épices. — Non, mais donnez toujours. — Ma foi, je n’ai qu’une pièce de cinq sous, tiens. » Vous lui jetez vos cinq sous, l’enfant les ramasse, vous laisse faire encore quelques pas, et vous crie : « Ohé ! vieux gredin ! aristo ! » On fume précipitamment. On retraverse la plaine, tout sot ; on remonte en wagon pour revenir à Paris, et on se dit : « Si elle ne m’eût appelé qu’aristo ou gredin, mais vieux... Bah ! décidément je n’irai plus à vêpres à Montmorency. »

    Voilà pourquoi je suis si peu disposé à vous conter, aujourd’hui lundi, le nouvel opéra-comique. L’idylle d’hier m’a stupéfié. A demain donc… Vieux gredin !… Elle l’a dit.

    C’est une enfant !

Mardi, 23 juillet.

    Il est toujours fort triste de s’occuper d’opéras-comiques le mardi, par cette raison seule que le mardi est le lendemain du lundi. Les jours se suivant sans se ressembler, il est de toute évidence que si l’on a été mélancolique le lundi, on doit sentir une gaieté quelconque arriver le mardi. Et il n’y a pas de plus terrible rabat-joie qu’une analyse de tels ouvrages à faire, pour celui qui l’écrit ; si ce n’est cette même analyse faite pour celui qui la lit. Or, je ne cesse de rire depuis ce matin d’un accident arrivé vendredi dernier à M. Érard, et dont tout le quartier du Conservatoire de Musique s’entretient encore. Il faut, vous l’avouerez, qu’il s’agisse d’un événement prodigieux pour qu’il préoccupe si longtemps l’attention publique. C’est d’un prodige en effet qu’il s’agit ; prodige fatal à un homme célèbre, et que pourtant je ne puis m’empêcher de trouver fort divertissant. C’est mal, j’en conviens. La fréquentation des enfants de Montmorency m’aurait-elle déjà corrompu ?...

    Voici le fait dans toute son inexplicable et effrayante simplicité.

    Les concours du Conservatoire ont commencé la semaine dernière. Le premier jour, M. Auber, décidé, comme en dit, à attaquer le taureau par les cornes, a fait concourir les classes de piano. L’intrépide jury chargé d’entendre les candidats apprend sans émotion apparente qu’ils sont au nombre de trente et un, dix-huit femmes et treize hommes. Le morceau choisi pour le concours est le concerto en sol mineur de Mendelssohn. A moins d’une attaque d’apoplexie, foudroyant l’un des candidats pendant la séance, le concerto va donc être exécuté trente et une fois de suite ; on sait cela. Mais ce que vous ne savez peut-être pas encore, et ce que j’ignorais moi-même il y a quelques heures, n’ayant point eu la témérité d’assister à cette expérience, c’est ce que m’a raconté ce matin un des garçons de classes du Conservatoire, au moment où, tout préoccupé de l’épithète de vieux dont m’avait gratifié l’Amaryllis de Montmorency, je traversais la cour de cet établissement.

    « Ah ! ce pauvre M. Érard ! disait-il, quel malheur ! — Érard, que lui est-il arrivé ? — Comment, vous n’étiez donc pas au concours de piano ? — Non, certes. Eh bien, que s’y est-il passé ? — Figurez-vous que M. Érard a eu l’obligeance de nous prêter, pour ce jour-là, un piano magnifique qu’il venait de terminer et qu’il comptait envoyer à Londres pour l’Exposition universelle de 1851. C’est vous dire s’il en était content. Un son d’enfer, des basses comme on n’en entendit jamais, enfin un instrument extraordinaire. Le clavier était seulement un peu dur ; mais c’est pour cela qu’il nous l’avait envoyé. M. Érard n’est pas maladroit, et s’il s’était dit : les trente et un élèves, à force de taper leur concerto, égayeront les touches de mon piano et ça ne peut lui faire que du bien. Oui, oui, mais il ne prévoyait pas, le pauvre homme, que son clavier serait égayé d’une si terrible manière. Au fait, un concerto exécuté trente et une fois de suite dans la même journée ! Qui pouvait calculer les suites d’une semblable répétition ? Le premier élève se présente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n’y va pas de mains mortes pour tirer du son. Le second, idem. Au troisième, l’instrument ne résiste plus autant ; il résiste encore moins au cinquième. Je ne sais pas comment l’a trouvé le sixième ; il m’a fallu, au moment où il se présentait, aller chercher un flacon d’éther pour un de nos messieurs du jury, qui se trouvait mal. Le septième finissait quand je suis revenu, et je l’ai entendu dire en rentrant dans la coulisse — « Ce piano n’est pas si dur qu’on le prétend ; je le trouve excellent, parfait sous tous les rapports, au contraire. » Les dix ou douze autres concurrents ont été du même avis ; les derniers assuraient même qu’au lieu de paraître trop dur au toucher, il était trop doux.

    » Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au no 26 ; on avait commencé à dix heures ; c’était le tour de mademoiselle Hermance Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus favorable, chacun se plaignant à cette heure qu’on ne pût toucher le clavier sans le faire parler ; aussi elle nous a enlevé le concerto si légèrement qu’elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce n’est pas tout à fait vrai ; elle l’a partagé avec mademoiselle Vidal et mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l’avantage que leur offrait la douceur du clavier, douceur telle, qu’il commençait à se mouvoir rien qu’en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de cette espèce ? Au moment d’entendre le no 29, j’ai encore été obligé de sortir pour chercher un médecin ; un autre de nos messieurs du jury devenait très-rouge, et il fallait le saigner absolument. Ah ! ça ne badine pas, le concours de piano ! et, quand le médecin est arrivé, il n’était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois revenir de la scène le no 29, le petit Planté, tout pâle ; il tremblait de la tête aux pieds, en disant : « Je ne sais pas ce qu’a le piano, mais les touches remuent toutes seules. On dirait qu’il y a quelqu’un dedans qui pousse les marteaux. J’ai peur. — Allons donc, gamin, tu as la berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui. Laissez-moi passer ; je n’ai pas peur, moi. » Cohen (le no 30) entre ; il se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien, et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto ! Le pauvre jeune homme avait fait le brave ! mais, après être resté comme pétrifié un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes. A partir de ce moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train, fait des gammes, des trilles, des arpéges. Le public, ne voyant personne auprès de l’instrument et l’entendant sonner dix fois plus fort qu’auparavant, s’agite dans toutes les parties de la salle ; les uns rient, les autres commencent à s’effrayer, tout le monde est dans un étonnement que vous pouvez comprendre. Un juré seulement, du fond de la loge ne voyant pas la scène, croyait que M. Cohen avait recommencé le concerto, et s’époumonnait à crier : « Assez ! assez ! assez ! taisez-vous donc ! Faites venir le no 31 et dernier. ». Nous avons été obligés de lui crier du théâtre : « Monsieur, personne ne joue ; c’est le piano qui a pris l’habitude du concerto de Mendelssohn et qui l’exécute tout seul à son idée. Voyez plutôt. — Ah ça, mais c’est indécent ; appelez M. Érard. Dépéchez-vous ; il viendra peut-être à bout de dompter cet affreux instrument. » Nous cherchons M. Érard. Pendant ce temps-là, le brigand de piano, qui avait fini son concerto, n’a pas manqué de le recommencer encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours avec plus de tapage ; on eût dit de quatre douzaines de pianos à l’unisson. C’étaient des fusées, des tremolo, des traits en sixtes et tierces redoublées en octaves, des accords de dix notes, des triples trilles, une averse de sons, la grande pédale, le diable et son train.

    » M. Érard arrive ; il a beau faire, le piano, qui ne se connaît plus, ne le reconnaît pas davantage. Il fait apporter de l’eau bénite, il en asperge le clavier, rien n’y fait : preuve qu’il n’y avait point là de sortilége et que c’était un effet naturel des trente exécutions du même concerto. On démonte l’instrument, on en ôte le clavier qui remue toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, où M. Érard furieux le fait briser à coups de hache. Ah bien oui ! c’était pire encore, chaque morceau dansait, sautait, frétillait de son côté, sur les pavés, à travers nos jambes, contre le mur, partout, tant et tant, que le serrurier du Garde-Meuble a ramassé en une brassée toute cette mécanique enragée et l’a jetée dans le feu de sa forge pour en finir. Pauvre M. Érard ! un si bel instrument ! Ça nous fendait le cœur à tous. Mais qu’y faire ? il n’y avait que ce moyen de nous en délivrer. Aussi, un concerto exécuté trente fois de suite dans la même salle le même jour, le moyen qu’un piano n’en prenne pas l’habitude ! Parbleu ! M. Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu’on ne joue pas sa musique ! mais voilà les suites que ça vous a. »

    Je n’ajoute rien au récit que l’on vient de lire, et qui a tout à fait l’air d’un conte fantastique. Vous n’en croirez pas un mot sans doute, vous irez jusqu’à dire : C’est absurde. Et c’est justement parce que c’est absurde que je le crois, car jamais un garçon du Conservatoire n’eût inventé une telle extravagance.

    Maintenant venons à l’objet principal de cette étude. Ne remettons pas à demain l’affaire sérieuse ; il est toujours fort triste d’avoir à s’occuper d’opéras-comiques le mercredi.

    Diletta . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . .. . . . . . mais . . . . . . . . . . . ..
très . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. la musique . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . .. . . . . toujours . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Pâleur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . platitude.

    Le manuscrit de l’auteur est devenu tellement indéchiffrable que de tous nos protes, aucun n’a pu en lire davantage. Nous nous voyons donc forcé de donner ainsi un peu incomplète sa critique du charmant opéra de Diletta.

(Note de l’Éditeur.)

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    Tous les musiciens en chœur : « Affreux ! abominable ! Corsino a raison. Il n’est pas humain d’user d’aussi cruelles réticences. Peut-on ! peut-on ! — Mais, messieurs, écoutez-moi donc. Connaissez-vous les opéras dont je me suis ainsi évertué à ne pas parler ? — Non. — Personne ici ne les connaît ? — Non ! non ! — Eh bien ! si par hasard il vous était prouvé qu’ils sont d’une nullité plus absolue, plus complète que celui que vous vous permettez si cavalièrement d’exécuter à demi-orchestre ce soir, me trouveriez-vous encore trop sévère ? — Certes, non. — En ce cas, j’ai gagné ma cause, Corsino a tort. Car je le déclare formellement : en comparaison de ces deux partitions, votre opéra nouveau est un chef-d’œuvre. Que diable ! il faut pourtant, avant de prononcer un jugement dans un arbitrage, entendre les deux parties. Si malingre que soit ma conscience de critique, je vous l’ai dit, j’en ai une, elle vit encore. Et elle eût été morte, si j’eusse émis une opinion raisonnée, sévère, impitoyable même, sur des choses pareilles, dont, au point de vue de l’art, il n’y a rien à dire, absolument rien. Votre empressement à me condamner m’afflige et me blesse. Je vous croyais de meilleurs sentiments pour moi. Permettez que je me retire. — Voyons, voyons, dit Kleiner l’aîné, en essayant de me retenir, il ne faut pas se vexer pour si peu. J’ai été bien plus... — Non. Adieu, messieurs ! »

    Je sors au milieu du troisième acte.

* L’analyse de Pigeon vole est entièrement supprimée dans la 2ème édition (1854) des Soirées de l’orchestre. [note de l’éditeur]

 

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