Par

Pierre-René Serna

© 2006 Pierre-René Serna

    « Par suite de ma méfiance habituelle, j’étais resté derrière Habeneck et, lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu’il ne pouvait pas voir, le moment approchant où ils allaient prendre part à la mêlée générale. Il y a peut-être mille mesures dans mon Requiem. Précisément sur celle dont je viens de parler, celle où le mouvement s’élargit, celle où les instruments de cuivre lancent leur terrible fanfare, sur la mesure unique enfin dans laquelle l’action du chef d’orchestre est absolument indispensable, Habeneck baisse son bâton, tire tranquillement sa tabatière et se met à prendre une prise de tabac. J’avais toujours l’œil de son côté; à l’instant je pivote rapidement sur un talon, et m’élançant devant lui, j’étends mon bras et je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les orchestres me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu’à la fin, et l’effet que j’avais rêvé est produit. Quand, aux derniers mots du chœur, Habeneck vit le Tuba mirum sauvé : « Quelle sueur froide j’ai eue, me dit-il, sans vous nous étions perdus! – Oui, je le sais bien, répondis-je en le regardant fixement. » Je n’ajoutai pas un mot... L’a-t-il fait exprès ?... »

    Cet extrait du chapitre XLVI des Mémoires (dont on peut lire l’intégralité sur ce site), et plus précisément de l’épisode intitulé « La tabatière d’Habeneck », a fait couler beaucoup d’encre. Généralement pour y voir une affabulation de Berlioz et alimenter toute « une industrie de la réfutation » (David Cairns), instaurée en France après la mort de l’auteur des Mémoires. Ainsi Adolphe Boschot, jamais à cours de scepticisme, voire d’ironie, vis-à-vis de notre compositeur et des Mémoires en particulier, fait-il cette sentence catégorique : « Habeneck n’a pas commis pareille trahison », ajoutant en note : « Ce chapitre encore est constamment contredit par les documents d’époque. » On appréciera le « encore ».

    De fait, cet épisode, vite devenu un archétype régulièrement présenté des supposées mythomanies de Berlioz, jette toujours le trouble. Y compris chez les commentateurs actuels, plus avertis que ne l’était un Boschot de la véracité des faits relatés dans les Mémoires. Pierre Citron, dans l’édition qu’il a réalisée de l’ouvrage, remarque en note : « On en discute encore : l’épisode est-il réel ou né de l’imagination de Berlioz ? Il paraît aujourd’hui invraisemblable, mais la direction d’orchestre a changé. Si la chose est vraie, est-elle due à un instant d’inattention, ou à une volonté délibérée de sabotage ? » David Cairns, dont la monumentale biographie est actuellement l’autorité la plus assurée, a pu vérifier le bien-fondé général des Mémoires. Il n’empêche que lui-même s’interroge sur ce point, sans d’ailleurs lui donner plus d’importance qu’il le mérite : « Je spécule en situant l’incident à la répétition générale publique plutôt qu’à la cérémonie elle-même, car je suppose qu’un musicien relativement peu connu comme Hallé aurait sans doute assisté à la générale plutôt qu’à cette grandiose manifestation, parmi tous ces hauts personnages. » Charles Hallé, chef d’orchestre ami de Berlioz, fait partie de ces « témoins indépendants » cités par Cairns qui ont attesté l’incident (The Autobiography of Charles Hallé, with Correspondence and Diaries, 1896, Londres, Elek, rééd. 1972, p. 88). Cairns a, du reste, ouvert une discussion critique à ce propos, pages 594-595 de sa traduction du livre de Berlioz, à laquelle nous renvoyons les lecteurs anglophones. Dans Berlioz and his century, Jacques Barzun avait déjà, en 1956, avancé le nom de Hallé, quil réitère dans Berlioz and the Romantic Century, réédition de 1969, en compagnie dun autre témoignage, celui dEugène de Mirecourt (dans sa notice biographique publiée en 1856).

    Mais pour les francophones, il est aussi la démonstration faite en son temps par Julien Tiersot (1857-1936). Celui-ci fut au tournant du XIXe l’un des grands biographes de Berlioz, en compagnie de Jacques-Gabriel Prod’homme et Boschot. Mais au contraire de ces derniers, son travail, fondé sur une recherche minutieuse de documents, s’est retrouvé en sympathie avec la figure du musicien et s’est attaché à réfuter les médisances qui avaient alors cours en France. Et c’est ainsi qu’il n’hésite pas, dans l’Avant-propos de son ouvrage Hector Berlioz et la Société de son temps (1903), à qualifier les Mémoires de « document parfaitement fidèle et sûr, quoi qu’on en ait pu dire ». Il est aussi l’auteur d’une remarquable série d’articles intitulée « Berlioziana » dans l’hebdomadaire le Ménestrel de 1904 à 1911, où il fait une revue de détail de l’œuvre et de la vie du compositeur. Ces articles gardent toujours leur actualité (à l’inverse des travaux de Prod’homme et Boschot, qui souvent sentent leur âge et les préjugés de leur époque), mais n’ont pas été réunis en volume. Ils reviennent aussi sur l’épisode qui nous occupe. Nous livrons ce témoignage, paru en 1904 à la page 44, bien peu souvent cité, et, à notre connaissance, encore plus rarement reproduit.

Pierre-René Serna

LETTRES ET DOCUMENTS SUR LE REQUIEM DE BERLIOZ

    Reste un dernier épisode du genre héroï-comique : celui de l’intempestive prise de tabac d’Habeneck. Ici encore, nul témoignage contradictoire ne nous permet d’infirmer la déclaration de Berlioz. Au reste, considérons bien son récit. Berlioz raconte que, pendant que l’exécution du Dies iræ suivait son cours, Habeneck posa son bâton pour prendre une prise. Tel est le fait. Il ajoute qu’il pense qu’Habeneck agit ainsi dans le noir dessein de le trahir. Mais ceci n’est qu’une simple hypothèse. Il en convient lui-même : « L’a-t-il fait exprès ?... Je n’y veux pas songer... Mais je n’en doute pas. Dieu me pardonne si je lui fais injure. »

    Du fait en lui-même, nous n’avons pas, avons-nous dit, la confirmation immédiate, non plus que le démenti. Mais je tiens de plusieurs artistes qui ont fait partie de l’orchestre du Conservatoire sous Habeneck, que celui-ci avait coutume, quand le mouvement était bien donné et la symphonie lancée, de poser sa tabatière et de prendre une prise, parfois même de présenter sa tabatière à ses voisins. Pendant ce temps, l’orchestre marchait tout seul. Telles étaient les habitudes paternelles – ou plutôt paternes – du bon vieux temps. Ne serait-il pas possible d’accorder tout le monde en avançant qu’Habeneck ne fit que céder à son habitude, sans songer à mal, pendant l’exécution du Requiem, et que Berlioz, toujours inquiet, a pu tirer de ce moment d’inattention des conclusions excessives quant aux intentions du chef d’orchestre, le fait restant d’ailleurs conforme sous ce rapport ? Cela me paraît parfaitement admissible. En tout cas, je ne pense pas que l’absence de toute allusion à cet incident dans les lettres contemporaines doivent être tournées contre Berlioz : il avait tant à dire qu’il ne pouvait pas dire tout. « Le Requiem a été bien exécuté », écrit-il simplement à Ferrand, et il n’entre dans aucun détail. Mais plus tard, au moment où il commence dans les journaux la publication fragmentaire de ses Mémoires, il écrit au même correspondant : « Les derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon Requiem. » (28 avril 1859). Cette phrase indique, à n’en pas douter, que Berlioz avait fait à son ami le récit du « crime ». D’ailleurs, le fait que le chapitre des Mémoires a été publié à une époque si rapprochée de l’événement et n’a soulevé aucune protestation de la part des nombreux témoins survivants est par lui-même assez significatif.

    Donc, cette fois encore, nous n’avons pas de raison de douter l’exactitude des faits énoncés par Berlioz.

    Julien Tiersot, le Ménestrel, 1904, p. 44.

    On nous permettra une argumentation personnelle en faveur des dires de Berlioz. La meilleure des preuves à opposer à ceux qui ont contesté ce passage des Mémoires, ne serait-elle pas celle-ci : Berlioz ne ment jamais. Sa correspondance l’atteste, qui d’un destinataire à l’autre, ou recoupée avec d’autres textes comme les feuilletons, ne varie guère pour ce qui est des anecdotes relatées. Il peut se tromper, voire parer la vérité d’atours pittoresques ou même excessifs, mais les faits restent immuables dès qu’il les narre.

    Autre argumentaire : le rituel du concert en cette fin des années 1830, n’est pas exactement ce qu’il est aujourd’hui, ni même celui qu’il deviendra peu après. Il n’est pas sûr, par exemple, que les auditeurs, ou même les chroniqueurs du temps, s’attachaient à ce qui préoccupe le mélomane actuel : le spectacle qu’offrent les interprètes. Et nul doute que les assistants du Requiem le 5 décembre 1837, n’avaient pas les yeux fixés sur un chef d’orchestre dépourvu du statut de vedette que lui confère notre époque – mais plutôt d’avantage sur leurs compagnons et voisins, avec qui à l’occasion ils échangent des propos (ou une prise de tabac), ou bien sur l’aréopage de cette manifestation hautement mondaine, ou simplement sur la foule des musiciens et le décor du lieu. Ajoutons que, dans la vaste nef des Invalides, au sein de la multitude, l’éclairage artificiel n’avait pas l’acuité de celui d’aujourd’hui, et surtout pas d’un projecteur mettant en valeur le chef et ses mouvements. L’incident a pu donc aisément passer inaperçu. Et quand bien ce ne serait, nul n’y aurait trouvé une situation particulièrement extraordinaire, et encore moins inacceptable. Il était fréquent, du reste, que le premier violon par exemple prenne parfois le relais du chef d’orchestre.

    Autre élément à verser encore au dossier. Que Berlioz ne se soit pas élevé pour protester officiellement peu après le concert, dans les tribunes de presse dont il profitait, comme auprès de personnalités reconnues, pourrait simplement relever de la prudence. Il avait à ménager un chef qui occupait une place prépondérante dans la vie musicale parisienne, qui avait dirigé plusieurs de ses œuvres, était encore susceptible de le faire (la suite l’aura montré), et s’apprêtait à mener Benvenuto Cellini à l’Opéra de Paris. Une polémique ouverte avec le chef d’orchestre aurait compromis d’emblée les représentations de son opéra, dans lequel le compositeur plaçait ses plus grandes espérances. Il ne pouvait se permettre d’attaquer, ni de se mettre à dos, le chef titulaire des concerts du Conservatoire, le premier chef d’orchestre de l’Opéra de Paris, « une des gloires de la France » selon le mot d’Escudier. En 1859, quand paraissent dans la presse les extraits concernés des Mémoires, Habeneck n’était plus (depuis 1849). Berlioz n’en a pas moins hésité à faire figurer cet épisode, comme l’atteste le témoignage de Louis Engel (rapporté par Cairns dans le commentaire précité). Le désir, qui devait lui tenir à cœur, de laisser enfin la trace de l’incident, a dû finalement l’emporter sur les scrupules à entacher post-mortem la mémoire de l’interprète.

P.-R. S.
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* Relatant l’exécution aux Invalides, le Charivari du 6 décembre 1837 parle de « fenêtres masquées par des draperies » et de « lampes sépulcrales [qui] laissaient l’église dans une demi-obscurité ». L’intégralité de l’article du Charivari est reproduit sur ce site, à la page « Berlioz : exécutions et articles contemporains ». Christian Wasselin nous fait par ailleurs cette judicieuse remarque : « Le 5 décembre 1837 eut lieu non pas un concert mais une cérémonie funèbre; le chœur et l’orchestre étaient derrière l’assistance, laquelle regardait l’autel. Derrière celle-ci, regardant aussi l’autel mais de loin, se trouvaient les exécutants; Habeneck, lui, faisant face à la porte (fermée!) des Invalides. Seul Berlioz, pivoteur fébrile, ne cessait d’embrasser tous les points de vue. » Ajoutons pour finir que l’un des rares portraits officiels d’Habeneck le représente assis tenant en mains une blague de tabac à priser, dont il semble décidément inséparable (gravure de Massard de 1840, figurant à la Bibliothèque nationale de France; reproduite dans Berlioz de D. Kern Holoman, Harvard p. 186).

Nous remercions vivement notre ami Pierre-René Serna de nous avoir envoyé cet article.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 8 mai 2006, augmentée le 20 mai 2006.

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