Berlioz vu de l’autre versant des Pyrénées

Par

Pierre-René Serna

© 2013 Pierre-René Serna

La estética musical de Berlioz a través de sus textos, de Enrique García Revilla (Publicacions Universitat de València)

Il y a peu d’ouvrages sur Berlioz en espagnol. Enrique García Revilla comble en quelque sorte une lacune avec son livre qui vient juste de paraître. L’auteur, enseignant et musicien (instrumentiste dans l’Orchestre symphonique de Burgos), est un fervent de longue date d’un compositeur qui n’a pourtant jamais franchi les Pyrénées. Berlioz est cependant largement reconnu et joué en Espagne. Depuis quasiment sa disparition. On sait l’admiration que lui vouaient des compositeurs comme Francisco Asenjo Barbieri (1823-1894), Miguel Marqués (1843-1918), qui fut aussi quelque peu son disciple à Paris, ou bien d’autres ; parmi les interprétations de sa musique, il n’est que de rappeler la mémorable Fantastique enregistrée sous la direction d’Ataúlfo Argenta, ou récemment les magnifiques Troyens représentés à Valence. Et les Mémoires sont depuis longtemps disponibles en langue espagnole. L’auteur qui nous occupe s’apprête pour sa part à sortir prochainement une édition critique des Soirées de l’orchestre, et prépare un Guide de Berlioz (Guia de Berlioz), l’une et l’autre des premières du genre en espagnol.

C’est dire que La estética musical de Berlioz a través de sus textos, que nous avons modestement préfacé, revient à un passionné du héros qui l’inspire comme à un connaisseur de son œuvre. L’angle de cet ouvrage de 273 pages, à la maquette particulièrement soignée, se veut toutefois original. Il s’agit de présenter les fondements de l’artiste non seulement à travers sa musique, mais aussi dans sa pensée, telle qu’elle émane de ses écrits. Et García Revilla n’hésite à qualifier cette pensée de philosophie. Ce qui indique une réflexion poussée bien au-delà d’un simple catalogue d’idées (qui nous éloigne de la vision d’un “ philosophe ” actuel comme Michel Onfray ; voir à ce propos l’article de Christian Wasselin). Jusqu’à présent, toutes langues confondues, seul Dominique Catteau s’était hasardé sur ce terrain dans ses remarquables Hector Berlioz ou la Philosophie artiste et Nietzsche et Berlioz une Amitié stellaire (Publibook). Désormais il faut aussi compter, même si le regard et les observations diffèrent, avec le livre d’Enrique García Revilla. Ce qui prouverait que le sujet est en soi inépuisable, et commence seulement à faire l’objet du travail de recensement qu’il mérite.

L’ouvrage offre aussi un panorama de l’œuvre de Berlioz et des critères qui la gouvernent, constituant pour tout mélomane hispanophone un apport profitable. L’aspect philosophique n’étant abordé qu’en parallèle. C’est ainsi que sont évoqués différents domaines, depuis une introduction générale à l’esthétique, jusqu’aux visions sur la création musicale et sa perception, y compris les considérations sur l’acoustique. Le tout est mis en rapport avec d’autres musiciens, écrivains et penseurs, tels Rameau, Wagner, Verdi, Debussy, Kant, Stendhal ou Rousseau. Mais il s’agit également d’un livre d’auteur, où ce dernier verse ses convictions. On peut ainsi s’interroger sur un “ chant continu ”, vers lequel sont supposées tendre les œuvres lyriques de Berlioz et qui amène ici à rapprocher un peu vite de Wagner ou du Verdi d’Otello et Falstaff. Sachant que, pour notre part personnelle, nous serions tenté de penser exactement le contraire ! Ou alors cette assertion, contestable, selon laquelle Berlioz serait “ incorrigiblement bavard ” sur sa vie privée. Rien n’est moins sûr ! Les Mémoires précisent bien : “ Je ne dirai que ce qu’il me plaira de dire ”. Car il reste nombre de zones d’ombre : comme les maîtresses de passage restées ignorées qu’un intime lui attribue ; ou la liaison avec Marie Recio ; ou bien le silence sur l’enfant de son fils Louis, et donc sa descendance directe… Mais on ne peut qu’acquiescer d’autres points mis en exergue : l’influence relevée de la musique italienne sur notre compositeur, qui prend à rebours bien des idées faussement reçues ; du reste, corroborée dans ses œuvres par les citations de thèmes populaires italiens, et dans les éloges de la musique de Cherubini, Rossini, Salieri ou Spontini (quand bien même il n’appréciait pas toujours les individus). Ou bien cette remarque sur l’importance des textes en rapport avec la musique, dans laquelle Berlioz introduit vite le talent de sa plume ; ou cet aparté sur le désintérêt pour les arts plastiques (tout à fait juste, si l’on excepte Le Lorrain)…

Bref, un ouvrage qui invite à penser et apporte ainsi sa pierre à la berliographie, mais constitue tout autant une contribution remarquable, quelle que soit la langue, par la pertinence du propos et l’érudition de l’auteur. Nous attendons avec impatience son Guide Berlioz (promis pour dans quelques années), qui devrait également livrer une somme, et quelques surprises.

Pierre-René Serna

Nous remercions vivement notre ami Pierre-René Serna de nous avoir envoyé cet article.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 18 octobre 2013.

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