Un philosophe aime Berlioz !

Par

Christian Wasselin

© 2013 Christian Wasselin

    « J’aime La Damnation de Faust à égalité avec le Don Giovanni de Mozart » : celui qui écrit une pareille phrase mérite toute notre attention. Oui mais...

    Rousseau bien sûr, mais aussi Diderot, Schopenhauer, Nietzsche évidemment, Adorno, et plus près de nous Vladimir Jankelevitch : les philosophes qui se sont passionnément intéressés à la musique, ou qui l’ont pratiquée, ne sont pas si nombreux, même si tout philosophe allemand, selon Olivier Py, « commence par regretter de n’être pas musicien ». Aussi éprouve-t-on une double joie en apprenant qu’un philosophe de notre temps (ce qui ne signifie pas le Platon de notre temps), non seulement consacre un livre entier à son amour de la musique, mais avoue son enthousiasme pour la musique de Berlioz.

    Ce philosophe, c’est Michel Onfray. Le livre qu’il consacre à la musique s’intitule La Raison des sortilèges. Il s’agit d’un livre d’entretiens, au cours duquel notre philosophe essaye d’expliquer à Jean-Yves Clément le pourquoi et le comment de son amour de la musique. Prodigue en lieux communs cependant (« Ce que j’aime avec les Italiens, je pense à Verdi également, c’est qu’ils traitent les messes et les requiem comme des opéras – et vice versa »), il ne nous apprend pas grand’chose sur le mystère de la musique, quand bien même Nietzsche et la modernité (ah, la modernité !) seraient convoqués toutes les deux pages.

    Concernant Berlioz, nous sommes spécialement peu éclairés. Pour faire court, on dira que Michel Onfray sépare la musique en deux courants : le courant hédoniste et le courant ascétique. Berlioz représenterait le premier, et Debussy le second. Le second serait « bien vu par la corporation des professionnels de la musique », alors que « Berlioz semble à leurs yeux un grossier personnage qui entre avec ses bottes crottées et son habit froissé dans le salon Verdurin. Rouquin échevelé, le visage taillé comme une lame de couteau, surexcité, nerveux, amoureux éperdu, expansif, il choque l’amateur de la sonate de Vinteuil... trop peuple ».

Michel Onfray est ambigu : il reproche aux musicologues et aux critiques de se satisfaire de préjugés à propos de Berlioz, en même temps il conforte ces préjugés : « J’aime également Berlioz pour son tempérament. J’aime les grandes santés, les ogres... » D’où : « Berlioz est le compositeur post-chrétien par excellence. » Et d’amalgame en amalgame : « Berlioz en post-chrétien débouche sur Berlioz peintre de l’âme moderne ».

Berlioz mal entendu

    Au-delà de ces généralités, on se demande si Onfray a écouté Berlioz : « C’est donc la musique dans sa totalité qui me semble relever de cette double ligne de force : une qui va vers la raréfaction du son, l’autre vers sa profusion ». Affirmation qui aboutit à cet autre parallèle systématique : « Le combat Albéniz/Granados me semble une variante espagnole du combat Debussy/Berlioz. » Mais faut-il lui rappeler que le grand nombre d’exécutants réunis par Berlioz a pour but de produire de la dynamique, de susciter des couleurs, que le fracas chez lui vient déchirer un tissu musical instable, mélancolique, noté souvent piano ? Faut-il répéter que Berlioz se soucie de l’acoustique et de l’adéquation des forces musicales avec le lieu où elles s’expriment ? Faut-il insister sur le rôle du silence chez Berlioz ?

    Et puis, il semble ne pas savoir que Berlioz est joué. Trop peu, souvent mal, certes, mais joué. D’où ces questions étonnantes : « Qui, aujourd’hui, peut travailler [le Te Deum] ? Quel directeur d’opéra peut monter Les Troyens ? ».

    On passera rapidement sur cette autre conséquence étrange de la séparation de la musique en deux catégories : « Ces deux lignages, il me semble, partent d’un même moment qui est Wagner : mais Berlioz procède de la Tétralogie et Debussy de Parsifal... ». (Berlioz, mort en 1869, procéder de la Tétralogie créée en 1876 ?) Pareille confusion, et c’est dommage, nous rend méfiant quand Michel Onfray parle avec transport de Pierre Thilloy (compositeur né en 1970) : « Ce petit-fils de Berlioz n’a pas peur du gigantesque, de l’énorme, du vaste, du sublime », etc., etc.

    On aurait aimé que Jean-Yves Clément, qui connaît bien son affaire et dirige avec brio des festivals de musique, pousse Onfray dans ses retranchements, le provoque, le mette en cause, lui demande d’aller plus loin, etc. Mais c’est nous qui sommes allés plus loin. Car Michel Onfray, dans le quatrième volume de son Journal hédoniste (intitulé La Lueur des orages désirés !), avait déjà consacré un chapitre à Berlioz sous le titre « Épiphanie de la raison débordée ». Nous n’insisterons pas sur ces quelques pages, que reprend en grande partie le livre d’entretiens cité plus-haut. On a vraiment l’impression, à la lecture, que Michel Onfray se satisfait de caricatures, de commentaires de seconde main ou de biographies non moins caricaturales. « Combat avec le démon, et non avec l’ange, lutte contre soi, puis contre le monde, la musique de Berlioz déborde, répand son pathos avec une obscénité qui révulse l’auditeur judéo-chrétien. » Son enthousiasme est sans doute sincère, on est prêt à applaudir avec lui un Berlioz sauvage, un Berlioz qui dit je, qui brise les barrières, qui écrit de la musique pour le corps tout entier. Mais le pathos ? mais l’obscénité ? Pourquoi ces dichotomies, de manichéisme, ce mécanisme ? Encore une fois, Onfray a-t-il vraiment écouté la musique de Berlioz ? N’en a-t-il pas goûté, outre les orages, la beauté des formes ? N’a-t-il pas saisi, pour reprendre le distinguo nietzschéen cent fois rappelé par Onfray, que chez Berlioz apollinien et dionysiaque s’unissent avec bonheur ?

Christian Wasselin

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* Dans Siegfried, nocturne (Actes Sud, 2013). 
** Autrement, 2013. 
*** Grasset, 2007. 

Nous remercions vivement notre ami Christian Wasselin de nous avoir envoyé cet article.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 14 octobre 2013.

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