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Site Hector Berlioz

Le Centenaire de Berlioz

Par

Julien Tiersot

Le Ménestrel, 13 décembre 1903, p. 395.

 

 

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LE CENTENAIRE DE BERLIOZ

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C’est en ces termes que lui-même a raconté sa venue au monde : « Je suis né le 11 décembre 1803… Pendant les mois qui précédèrent ma naissance, ma mère ne rêva point, comme celle de Virgile, qu’elle allait mettre au monde un rameau de laurier. Quelque douloureux que soit cet aveu pour mon amour-propre, je dois ajouter qu’elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mère d’Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela est fort extraordinaire, j’en conviens, mais cela est vrai. Je vis le jour tout simplement, sans aucun des signes précurseurs en usage dans les temps poétiques, pour annoncer la venue des prédestinés de la gloire… »

Si la naissance de Berlioz s’est opérée sans aucun de « ces signes précurseurs », il est bien vrai que plusieurs des actes importants de sa carrière n’ont pas été accomplis sans être accompagnés par ces phénomènes naturels qui frappent l’imagination des hommes et dans lesquels les croyances populaires ont toujours vu une manifestation spéciale de la Destinée. De même que Beethoven est mort parmi les dernières neiges de l’hiver, dans le fracas inopiné de la foudre, de même Berlioz, la dernière fois qu’il se montra au public, apparut, semblable à un personnage de légende, au milieu d’une fête, le front ceint d’une couronne d’or, tandis qu’un ouragan formidable tombait des Alpes ; et dans la même ville de Grenoble, où cette scène s’était passée, six mois avant sa mort, nous avons encore vu récemment inaugurer sa statue avec l’accompagnement de la même musique formidable et de la même mise en scène du tonnerre et des éclairs, appareil fantastique bien digne de lui plaire.

Une trêve inespérée a été conclue entre les éléments et Berlioz, le jour de son centenaire : ce fut par une calme matinée de décembre, éclairée par instants d’un vague et mélancolique rayon de soleil, qu’avant-hier vendredi un groupe nombreux d’admirateurs et d’admiratrices se réunit au square Vintimille, au pied de sa statue. Il n’y eut pas de pompes officielles, et le protocole n’intervint pas un seul moment : la réunion, au contraire, eut d’un bout à l’autre un caractère tout spontané, et pour ainsi dire intime. La cérémonie fut très simple : pour mieux dire, il n’y eut aucune cérémonie, mais un simple hommage silencieux et muet, plus expressif, sans doute, que des paroles ronflantes. Des fleurs et des couronnes ont été déposées, les unes apportées par les assistants eux-mêmes, d’autres envoyées de divers points de la France et de l’étranger. Parmi les dédicaces qu’elles portaient, nous avons relevé celles de la Société des Concerts du Conservatoire, du théâtre de l’Opéra-Comique, de l’Association artistique (Concerts Colonne), de la ville de la Côte-Saint-André et de l’Association Berlioz (récemment fondée dans la ville natale du maître),— plusieurs couronnes portant cette simple inscription : « A Hector Berlioz, ses admirateurs » ; celle de la Société des Concerts de Toulouse et de la Société de musique de Lille ; une couronne envoyée par l’éminent capellmeister Weingartner, sur laquelle sont écrits ces mots : « Le tombeau ne couvrira jamais ta gloire » ; d’autres enfin provenant d’Allemagne (orchestre Kaim de Munich, orchestre royal de Berlin, théâtre de la Cour de Carlsruhe), etc.

Quelques brèves paroles furent improvisées. M. Meyer, maire de la Côte-Saint-André, salua la mémoire de celui qui, sorti de cet humble pays, n’est pas seulement la gloire de sa province, mais est devenu l’honneur de l’art de la France et du monde. M. Bourgault-Ducoudray dit qu’en rendant hommage aujourd’hui à cette gloire posthume, il ne fallait pas oublier l’injustice dont fut victime Berlioz vivant, et voulant faire de cette commémoration une sorte de manifestation expiatoire il s’est arrêté bientôt, terminant ainsi : « Le silence de nos voix rendra mieux le regret de nos cœurs. »

Puis les assistants, par groupes libres, sans former de cortège, se sont rendus au cimetière Montmartre, où est le tombeau de Berlioz. De nouvelles fleurs furent déposées, et M. Eugène d’Auriac, professeur à la Faculté des Lettres, prenant la parole, développe l’idée que Berlioz, enfant de l’admirable génération de 1830, fut parmi les musiciens, le seul qui en ait exprimé l’idéal et n’en ait pas travesti l’esprit, ayant créé des œuvres d’une hauteur égale à celle des plus grands génies de la poésie et des arts que cette époque ait vus naitre : il a affirmé que, par là, Berlioz restait un homme unique en son genre et un artiste complet.

Ce fut tout. Et ce fut bien, car ce fut sincère, tous ceux qui s’étaient dérangés pour rendre cet hommage à la mémoire de Berlioz l’ayant fait dans l’unique sentiment de satisfaire à la foi de leur cœur. Tout au plus songerions-nous à exprimer quelques regrets que, à la commémoration d’un tel musicien, la musique n’ait participé en rien. N’aurait-ce pas été ici le lieu de saluer sa mémoire centenaire par une exécution de sa Symphonie funèbre et triomphale, écrite pour le plein air ? Mais personne n’y ayant songé parmi ceux qui en auraient pu prendre l’initiative, il a bien fallu nous contenter… d’une messe basse.

Quant à l’absence totale de toute participation officielle des pouvoirs publics au centenaire de Berlioz, elle n’a pas à nous étonner : nous savons dès longtemps que les gouvernements se sont toujours désintéressés des idées d’art pur, et cela n’est pas particulier à notre époque : Berlioz vivant a eu assez d’autres occasions de s’en apercevoir ; en tout cas, il se trouve, à ce point de vue, en fort bonne compagnie (Lamartine, Balzac, Delacroix, et combien d’autres, peuvent le dire !) Au reste, l’assistance d’avant-hier comprenait un assez grand nombre de personnalités, venues à titre individuel, mais appartenant aux institutions d’art officielles, pour qu’il n’y ait pas lieu de formuler à cet égard les regrets d’une susceptibilité exagérée.

Au reste, la vraie fête commémorative de Berlioz, c’est celle que nous donnent, aujourd’hui même, toutes nos grandes sociétés de concerts, non seulement à Paris, mais par toute l’Europe et dans le monde entier. Et c’est là la plus belle manifestation qui puisse réjouir les amis de la mémoire de Berlioz et contribuer à sa gloire.

JULIEN TIERSOT.

Voyez aussi sur ce site: 
Le centenaire de Berlioz – 1903  (août 1903)
Le Centenaire d’Hector Berlioz (22 août 1903)
La Maison de Berlioz (14 décembre 1908) 
A la Maison de Berlioz à Paris (13 décembre 1910)

* Nous avons transcrit le texte de cet article d’après le numéro original du 13 décembre 1903 du Ménestrel, disponible sur le site internet de la Bibliothèque nationale de France. 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 11 décembre 2011.

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