Par

Christian Wasselin

© 2008 Christian Wasselin

    Je n’ai pas assisté au concert donné le 23 juillet dernier dans le cadre du Festival de Radio France et Montpellier, en revanche j’ai écouté avec beaucoup d’attention la retransmission radiophonique de La Esmeralda, l’opéra de Louise Bertin inscrit au programme de ce concert.

    Pour tous ceux qui s’intéressent à Berlioz, cet opéra a longtemps fait figure de mythe, en tout cas d’objet désirable et mystérieux. Car enfin, voici un opéra créé à l’Opéra de Paris en novembre 1836, soit un peu moins de deux ans avant Benvenuto Cellini (dont la partition, à cette époque, est presque entièrement écrite), un opéra écrit, qui plus est, par la fille du propriétaire du Journal des débats, publication à laquelle collaborait régulièrement Berlioz. On sait par ailleurs que l’appui des Bertin ne fut pas inutile pour que Benvenuto, malgré toutes les réticences, soit accepté à l’Opéra.

    Les dates et les noms ne sont pas tout : Berlioz raconte lui-même qu’il fut prié par le père Bertin «de revoir la partition et d’en diriger les répétitions». Ce qui veut dire ? Ce qui peut tout vouloir dire, d’autant que l’un des morceaux de bravoure de l’opéra, l’air des cloches de Quasimodo, fut attribué par certains, dont Alexandre Dumas, à Berlioz.

    Toutes ces choses, on les savait par les Mémoires de Berlioz, par sa correspondance, par les biographies. Oui mais la musique de La Esmeralda, à quoi ressemblait-elle ?

    Il est possible maintenant de répondre. L’auteur de cet article était curieux et impatient, il ne savait trop à quoi s’attendre, il était prêt à reconnaître la main de Berlioz ici ou là, entre les lignes... et il fut déçu. Déçu de ne pas reconnaître Berlioz, précisément, ce qui, réflexion faite, n’est pas une déception : si on avait pu se rendre compte que Berlioz avait prêté tout ou partie de son génie à la partition d’un autre, c’est-à-dire s’était privé d’écrire soi-même un chef d’œuvre, voilà qui aurait été frustrant, voilà qui nous aurait laissé un sentiment de malaise, un goût d’amertume. Il est sain et naturel, après tout, qu’une œuvre soit due à son auteur !

    Mais justement : il est permis d’être déçu par la partition elle-même. Ou plutôt par l’ouvrage tout entier. Car il s’agit d’un opéra, donc d’une musique écrite sur un livret, et ce livret n’est pas signé du premier venu puisqu’il s’agit de Victor Hugo en personne. Oui, l’auteur du roman Notre-Dame de Paris, l’auteur également de la célèbre formule «Défense de déposer de la musique le long de mes vers», a une fois dans sa vie écrit un livret : celui-ci, d’après son propre roman. Autant le livre est palpitant et foisonnant (la lettre écrite par Berlioz à Hugo le 10 décembre 1831 dit l’enthousiasme du musicien), autant le livret, lui, est bancal, sans ressort, truffé de formules à pleurer : «La nuit est sombre,/J’entends des pas./Quelqu’un dans l’ombre/Ne vient-il pas ?» Réponse : «Dans l’obscurité profonde,/Avançons sans bruit,/Marchons sans bruit.» Plus loin : «Oh, quel abaissement profond !», etc.

    A partir de là, comment construire musicalement des personnages et des situations, comment déchaîner les passions ? Car Phœbus et Frollo ont la part belle, alors qu’Esmeralda tarde à intervenir, et chante assez peu : deux duos d’amour, mais un seul air. Mais si Esmeralda est survolée, Quasimodo, lui, est pratiquement expédié ; son air des cloches, qui n’est préparé par rien et n’aboutit à rien, ressemble au couvercle d’un coffret : on le soulève, mais il n’y a aucun bijou à l’intérieur.

    A défaut d’un ouvrage solidement construit, aux péripéties prenantes, on pourrait se consoler par de splendides mélodies, par de puissants ensembles. Mais non : les chœurs sont presque systématiquement soutenus par les cymbales et la grosse caisse, les duos s’envolent difficilement, les airs sont mal profilés ; c’est du moins ce qu’on éprouve après une première écoute. On entend peut-être fugitivement, dans le tout premier chœur de truands, un souvenir du Ballet des ombres de Berlioz, plus loin on pense à plusieurs reprises à Weber, une fois ou deux à Rossini, mais ce sont là des élans qui retombent vite. L’ensemble, pour tout dire, a un parfum d’époque, ce que n’a jamais la musique de Berlioz, qui transcende hardiment son temps. Avec Louise Bertin, on est bien à Paris, dans les années 1830, le Paris de Meyerbeer et d’Auber, et La Esmeralda, opéra de bonne facture malgré tout, plus inventif au dernier acte que dans les trois premiers, a tout pour satisfaire mais n’a pas grand’chose pour enchanter.

    Le concert donné à Montpellier mérite bien des éloges, et ne nous a pas donné une vision déformée de l’ouvrage. On peut ne pas aimer le chant disgracieux de Francesco Ellero d’Artegna (Frollo), en revanche Frédéric Antoun (Quasimodo) et surtout Manuel Nuñez Camelino (Phœbus) défendent fort bien l’ouvrage. Oui mais quelle idée, chère Louise, d’avoir écrit là deux rôles pour ténor, alors qu’on aurait tant aimé que Quasimodo fût un baryton ! C’est surtout la lumineuse Maya Boog (Esmeralda) qu’on a envie d’applaudir, même si encore une fois on eût aimé l’entendre dans un rôle autrement généreux.

    Lawrence Foster pouvait-il faire autre chose de cette musique ? Ce n’est pas sûr, car le Chœur de la radio lettone et l’Orchestre national de Montpellier semblent avoir vraiment cru à l’ouvrage et souhaité y mettre du lyrisme, de la douceur et du feu, en se posant la question lancinante : comment déclencher l’incendie avec un vent modéré ?

Christian Wasselin

Nous remercions vivement notre ami Christian Wasselin de nous avoir envoyé cet article.

Voyez aussi sur ce site:

La Esmeralda : un opéra de Victor Hugo, Louise Bertin et... Berlioz ? par Pierre-René Serna

À propos d’une chronique de Pierre-René Serna sur La Esmeralda par Arnaud Laster et Danièle Gasiglia-Laster

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; cette page créée le 18 septembre 2008.

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