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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 3 SEPTEMBRE 1863 [p. 1-2].


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Les Huguenots. — Débuts de Mme Tietjens.

    La salle était pleine et l’auditoire très attentif. On s’était bien demandé au commencement de la soirée pourquoi ce début. « N’avons-nous pas déjà, si disait-on, deux Valentines, Mme Gueymard et Mlle Sax ? Qu’importe après tout ? tant mieux si nous en acquérons une troisième. Ecoutons. » Mme Tietjens s’est présentée ; elle a plu tout d’abord par sa belle taille et sa haute stature. C’est une Valentine un peu semblable à la Liberté du poëte Barbier,

Une forte femme…….
Qui du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du chœur, aux bruyantes mêlées,
Aux longs roulemens des tambours.

    Sa voix est puissante, dominatrice et d’une grande étendue. Malheureusement elle se compose de deux parties qui ne sont pas du même âge. Ainsi l’octave supérieure, qui va de l’ut du médium à l’ut aigu, peut avoir trente-cinq à trente-six ans ; l’octave inférieure, qui va du si du médium au si en dessous des portées, en a quarante-six tout au moins. De là des inégalités dans l’émission des sons. La cantatrice, en général, attaque avec justesse les notes hautes, et souvent trop bas les notes inférieures. Dans son duo avec Marcel, au troisième acte, au magnifique andante en majeur, qu’il faut absolument chanter et chanter juste, le la du médium et le mi inférieur ont été toujours trop bas. Toutefois on voit que la cantatrice pourrait encore, avec beaucoup d’attention, corriger ce défaut. Sa vocalisation n’est pas très agile ; sa voix ne paraît pas très souple, et le timbre de cette voix est plutôt calme qu’émouvant. Mme Tietjens est Allemande ; sa prononciation du français est assez bonne pour qu’on entende distinctement les quelques fautes d’accentuation qu’elle commet, fautes qu’un peu de pratique ferait promptement disparaître. On n’a point eu à lui reprocher pendant cette représentation d’erreurs musicales, et les libertés qu’elle a prises avec le rhythme n’ont point dépassé les limites accordées aujourd’hui aux chanteurs.

    J’avoue éprouver une grande reconnaissance pour les vocalistes qui daignent ainsi reconnaître qu’ils font partie d’un ensemble musical, et qui se conforment au mouvement indiqué par l’auteur et tiennent compte de la nature ternaire ou binaire de la mesure, s’abstenant en conséquence d’ajouter un quatrième et souvent un cinquième temps dans la mesure à trois, ou d’en supprimer un dans la mesure à quatre. Pour les autres qui écartèlent la mélodie, bouleversent l’harmonie, estropient le rhythme, déplacent les accens, font grimacer l’expression, détruisent, en un mot, tous les élémens de l’art musical, quand il m’arrive d’en avoir sous ma direction, j’ai toujours envie de dire à l’orchestre : « Arme à volonté, Messieurs ! jouez l’ouverture du Jeune Henri, la symphonie en ut mineur, la Marseillaise ; amusons-nous ! » ou bien : « Si nous aillons fumer un cigare ! » J’ai donc tout lieu de croire Mme Tietjens bonne musicienne. On l’attendait au fameux duo du quatrième acte. Elle l’a dit avec beaucoup d’aplomb et de convenance dramatique, sinon avec un grand élan passionné. La fin de cette immortelle scène a surtout été on ne peut mieux rendue par la débutante, qui a bien jeté son « Ils te tueront ! » et qui est bien tombée évanouie à moitié chemin du canapé sur lequel la plupart des autres actrices aiment à aller reposer leur tête. On l’a rappelée plusieurs fois. Mme Tietjens est une de ces cantatrices qu’un grand théâtre lyrique doit toujours être heureux de posséder, parce qu’elles sont des colonnes qui supportent vaillamment l’édifice musical.

    Faure a obtenu un véritable succès dans le rôle de Nevers, qu’il abordait pour la première fois et qu’il a joué et chanté avec une noblesse gracieuse tout à fait remarquable. On a fort applaudi Gueymard, Cazaux et Obin. Le chœur et l’orchestre ont mieux marché que de coutume, sous la direction animée et vigoureuse du nouveau chef d’orchestre, M. George Hainl. Le chœur de la bénédiction des poignards a produit un effet foudroyant. Je reprocherai seulement à M. Hainl d’animer hors de propos le passage sotto voce syllabique qui précède la dernière explosion de ce prodigieux morceau. L’auteur n’a pas indiqué et rien ne motive cette animation. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi. En revanche, le nouveau chef a supprimé un accelerando insupportable qui se faisait à l’Opéra depuis plus de vingt ans, à la fin de la phrase des violons dans le chœur des moines : « Gloire au grand Dieu vengeur. » On a senti qu’il avait de la peine à retenir ces violons emportés par l’habitude. Heureusement il a le bras fort. Cette absurdité traditionnelle m’a maintes fois exaspéré. Je remercie M. Hainl de l’avoir fait disparaître. L’Opéra nous promet enfin du nouveau ; il va reprendre le Moïse de Rossini.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation à ce théâtre des Amours du Diable, opéra en quatre actes, de M. de Saint-Georges, musique de M. Grisar. — Les aérostats.

    Y en a-t-il des trucs là dedans, et des trappes, et des chausses-trappes, et des attrapes ! et des bancs qui s’abîment au milieu des flammes, et des armoires qui contiennent un joli garçon plié en quatre, et puis qui ne contiennent rien du tout, et des palanquins où l’on voit monter et s’asseoir une jolie femme, et où l’instant d’après on ne voit plus de jolie femme, et des tonnerres qui tombent lentement, comme un maire ceint de son écharpe descend l’escalier de la mairie, et des pirates albanais, et de vieux vizirs qui ne peuvent plus marcher, et des choristes qui ne peuvent plus chanter, et le diable et son train !

    Cet opéra fut donné en premier lieu il y quelques années au Théâtre-Lyrique, où il obtint un honnête succès. Le Théâtre-Lyrique avait cessé de le faire figurer dans son répertoire, on ne sait pourquoi, quand le directeur de l’Opéra-Comique fut pris d’une violente fantaisie de l’introduire dans le sien, on ne sait pas non plus pourquoi.

    Certains directeurs jouent avec les ouvrages comme les petits chats jouent avec des boules de papier ; ils les chassent d’une patte légère, les poursuivent, les renvoient encore, puis se couchent auprès sans avoir l’air d’y faire la moindre attention. Ces caprices, on le sait, sont pleins de grâce. Le Grand-Opéra seul ne se livre jamais à de pareils ébats ; c’est un bon gros matou, toujours endormi, qui ne se dérangerait pas plus pour un peloton de fil d’or que pour une pomme de terre. M. le directeur du Théâtre-Lyrique a fait comme le gros matou : il a feint de dormir et n’a pas couru après les Amours du Diable. Et l’Opéra-Comique a pris à belles dents sa boule de papier.

    Peut-être, ennemi lecteur, vous souvient-il encore de ce que sont ces beaux ou belles Amours ? « Dans le doute, comme dit le proverbe, ne t’abstiens pas. » Je me garderai donc de m’abstenir ; et pourtant j’aurais bien envie de vous parler d’autre chose : de la direction des aérostats, par exemple ; de l’expérience que M. Nadar va tenter à Bade dans quelques jours ; de l’excellence de son système ; de la solidité de ses raisonnemens ; de l’importance immense de cette découverte qui eût été faite depuis longtemps si les hommes à idées avaient eu de l’argent et si les hommes à argent avaient eu des idées. Eh ! mais oui, on aura beau dire, tôt ou tard nous naviguerons dans l’air (sans ballon). La sainte hélice nous enlèvera et nous conduira, par la raison toute simple qu’un appareil de la force de dix chevaux pesant beaucoup moins que dix appareils de la force d’un cheval, on ira, s’il le faut, jusqu’à cent, jusqu’à mille chevaux, pour obtenir une force d’autant plus grande qu’elle sera plus supérieure à la résistance. Et ce jour-là on dira : A bas les douanes et les douaniers, et les chemins de fer, et les paquebots, et les frontières, et les confédérations, et les royaumes et les empires ; il n’y aura plus qu’un seul pays, la terre ; l’homme ne sera plus chenille, mais papillon ; il ne rampera plus, il sera libre enfin, libre, entendez-vous ? libre, ou si vous voulez, libéré de tout, excepté de la mort. Quel jour que celui où l’on verra une vaste combinaison de puissantes hélices, visser dans l’atmosphère, malgré vents et tempêtes, des milliers de hardis navigateurs ! Ah ! ce jour-là, on aurait beau annoncer la reprise des Amours du Diable à l’Opéra-Comique, je veux bien que le diable m’emporte si je ne partais pas immédiatement pour Taïti ou pour le Japon ! Et quels progrès de l’esprit humain ! quels échanges d’idées ! quels croisemens de races ! On ne parlerait plus sur le globe entier qu’une langue, l’européen, c’est-à-dire le français enrichi ; on ferait disparaître peu à peu tous les peuples laids, idiots, fous ou imbéciles ; je dis peu à peu, car si la révolution se faisait tout d’un coup, il n’y aurait plus personne pour conduire les aérostats. Et comme on s’amuserait ! Quelles bonnes farces l’on ferait ! On pourrait pêcher des humains à la ligne, jeter le filet sur des harems de Persanes, harponner de gros mandarins ; sans compter mille autres divertissemens que je ne veux pas même indiquer, parce que les gouvernemens s’opposeraient un peu plus qu’ils ne le font à l’autolocomotion. Qui vivra verra. Mais vivons ! vivons ! pardieu ! Je mourrais de fureur s’il me fallait cesser de vivre avant d’avoir vu cette inévitable révolution. Henri Heine disait : « Je ne voudrais pourtant pas mourir avant d’avoir vu comment tout cela finira. » Quant à moi et à beaucoup d’autres qui parlent très sérieusement quand on croit qu’ils plaisantent, nous aimerions mieux voir mourir les deux tiers et plus de la population du globe que de mourir nous-mêmes avant d’avoir vu comment tout cela commencera.

    Quels monumens on élèvera, quelles villes on construira pour les gens qui auront encore la faiblesse de vouloir vivre sur terre !

    La tour de Babel ne fut qu’une taupinière en comparaison de nos pyramides, de nos observatoires. Quels concerts nous organiserons ! Je me vois d’ici donnant des ordres à mon garçon d’orchestre aux approches d’une fête musicale : « Où est Vieux-Temps ? où est Becker ? — Monsieur, ils sont à Sydney. — Cours me les chercher. Et Sivori, et Bottesini, et Piatti, où sont-ils ? il me les faut. — Monsieur, ils sont à Canton, à Timor et à Mindanao. — Eh bien ! invite-les en passant, c’est sur ta route, alerte, en locomotive, décampe et ne plains pas le charbon ; il me faut ces virtuoses dans cinq jours. »

    Et puis nous irons en Asie donner des concerts à Ispahan, à Téhéran, à Nankin, à Nagasaki, initier à la musique les Orientaux qui n’en ont jamais eu d’idée, et à la dernière mesure de la symphonie avec choeurs de Beethoven, nous aurons des orateurs qui se tournant vers le public, lui diront : « Voilà ce que c’est, sauvages ! » Ce qui m’amuse, c’est que vous, ennemi lecteur, qui avez la méchanceté de me lire… (et ce n’est que méchanceté pure, car si vous ne me lisiez pas, on ne me ferait pas écrire de feuilletons, et lesdits feuilletons sont fort loin de vous intéresser), donc, ce qui m’amuse, c’est que vous croyez que je plaisante en vous parlant ainsi ; vous croyez que je ne crois pas à l’invention de Nadar, à l’avenir de l’hélice, de l’autolocomotion, des villes en l’air, de l’émancipation radicale de l’homme, du mélange des peuples, de la fusion des langues, de la croyance définitive des hommes à la réalité. Vous croyez que je vous parle de tout cela en humoriste, en sophiste, en critique ennuyé qui ne veut pas vous parler des Amours du Diable ! Eh bien ! mon cher ennemi, my dearest foe (Shakspeare l’a dit, je n’invente pas cette locution), vous vous trompez. Et la preuve, c’est que s’il s’agissait seulement de dépenser votre fortune entière, le patrimoine de vos enfans, de faire le sacrifice de leur vie et de la vôtre pour assurer le triomphe immédiat de l’autolocomotion, je n’hésiterais pas un instant, tenez-vous-en pour assuré, et que, de plus, je vais vous narrer les Amours du Diable jusqu’à ce que vous demandiez grâce.

    Il paraît que Belzébut avait envie de l’âme d’un jeune homme de je ne sais quel pays. Ses affaires le retenant en enfer, il envoie à sa place pour séduire le jeune homme son amie Urielle, laquelle se déguise d’abord en page et se met au service du comte Frédéric (c’est le nom du jeune homme). Mais voilà qu’Urielle tombe amoureuse du comte, lequel aime de son côté une marquise Phœbé, dont les beaux yeux d’amour mourir le font. Urielle veut désabuser Frédéric sur les sentimens que Phœbé prétend avoir pour lui : « Ecoute-la, lui dit-elle, avec ton chapeau sur la tête, et quand tu voudras connaître le fond de sa pensée, ôte ton chapeau, alors tout d’un coup elle sera forcée d’être franche. »

    En effet, Phœbé survient, accable Frédéric de protestations d’amour ; mais celui-ci lève son chapeau, aussitôt Phœbé d’éclater de rire en s’écriant : «Ah ! le sot, ah ! l’idiot ! s’imaginer que je l’aime ! est-il ridicule ! » Frédéric remet son chapeau sur sa tête, la comédie recommence, les tendresses de Phœbé redoublent, elle pleure d’être dédaignée, elle va jusqu’à s’évanouir de douleur. Le chapeau se lève, nouvel éclat de rire, nouvelles railleries, et toujours et toujours de la sorte. « Alors si Phœbé ne m’aime pas, dit Frédéric, Lilia, ma sœur de lait, est plus aimante et plus sincère. — Pas davantage, dit Urielle, essaie et tu verras. » Frédéric essaie et l’épreuve tourne à la confusion d’Urielle, Lilia aime réellement Frédéric. Phœbé s’aperçoit de cet amour et la voilà furieuse.

    Or, des pirates passant par là se trouvent en disposition de faire un mauvais coup, ou un bon coup (il ne s’agit que de s’entendre). Justement, au moment où ils aperçoivent la naïve Lilia, survient la méchante Phœbé qui leur dit : « Voulez-vous gagner cent sequins ? — Sans doute. — Alors enlevez cette jeune fille et fourrez-la à fond de cale dans votre vaisseau. » — C’est fait. Aussitôt Urielle, qui a vu le coup, s’avançant, dit au chef des pirates : « Combien cette dame vous a-t-elle donné pour enlever la jeune fille ? — Cent sequins. — En voilà deux cents pour enlever la dame. Dépêchons. » C’est encore fait. Mais admirez la bêtise du pirate qui borne là ses ravissemens et ne s’aperçoit pas qu’Urielle est un jeune page charmant qu’il pourrait ravir facilement aussi et dont il trouverait un bon prix sur le marché de Tunis, ou de Tripoli, ou de Constantinople. On ne s’avise jamais de tout.

    Plus tard nous sommes sur une place de Tunis où les pirates vendent leurs esclaves. Voilà Frédéric qui a pu et su y arriver en même temps que sa chère Lilia. Il veut l’acheter, mais le vizir est le plus riche et va conduire Lilia dans son harem, quand Frédéric au désespoir dit à Urielle : « Sauve-la, il le faut ! — Que feras-tu pour moi ? — Que veux-tu ? — Que tu me serves là-bas, que tu signes ce pacte… »

    Il y a encore un pacte ? direz-vous, ennemi lecteur. — Oui, un pacte à signer avec une goutte de sang sur un vieux parchemin affreux où les conditions sont écrites en lettres rouges et en langue inconnue ; comme dans le Freyschütz, comme dans Robert-le-Diable, comme dans Faust, comme dans… — Assez, assez ! — Ah ! vous en avez assez, vous demandez grâce. Alors donc, je m’arrête. Passons à la musique.

    Elle est très jolie, très facile, très coulante. Le trio du chapeau est surtout un morceau bien fait, habilement conduit et d’un bon sentiment dramatique. Les couplets d’Urielle : « Dans le sommeil où je le plonge », et l’autre romance du même personnage : « Il est là », ont beaucoup de charme et de grâce. Il faut louer plusieurs chœurs et des airs de danse élégans. On n’oserait en dire autant de la chanson du pirate où la vertu semble dominer, ni de la marche sur laquelle le vizir croit emmener Urielle en palanquin. Ceci paraît tout à fait négligé et peu digne de la plume qui écrivit tant de charmantes et excellentes choses.

    L’exécution musicale a paru bonne ; Mme Galli-Marié (Urielle) n’avait pu jusqu’ici être complétement jugée dans le rôle délabré de la Servante maîtresse. C’est une jeune artiste de beaucoup de mérite ; sa voix a du corps, une assez grande étendue, de la justesse et du charme. Elle ne manque pas d’habileté technique. Que Mme Galli-Marié travaille encore avec persévérance, et dans peu d’années, sans doute, on la comptera parmi les cantatrices d’un talent sérieux. Elle est d’ailleurs bonne comédienne. Mlle Baretti (Phœbé) est de plus en plus jolie. Sa voix heureusement n’a pas paru plus frêle que l’an dernier. Elle est restée la même. Mlle Bélia (Lilia) soutient tous les rôles qu’on lui confie ; elle nous ferait presque aimer celui même d’une sœur de lait. Capoul (Frédéric), chanteur de mérite, qui a dit avec expression plusieurs parties de son rôle, chevrote toujours ; il a le défaut qu’on aime tant sur l’orgue, le défaut du tremblant doux.

Bade, les opéras, les concerts.

    Je parlais de Bade tout à l’heure. On y a fait cette année bien des choses musicales dignes d’intérêt, grâce à l’infatigable générosité de M. Bénazet. Seulement on a voulu trop faire, et le temps a manqué pour réaliser tous les projets, tenir toutes les promesses.

    Le théâtre donnait presque tous les deux jours un opéra nouveau, et ces exécutions improvisées étaient fort souvent néanmoins dignes d’éloges. Ainsi la représentation de Nahel, opéra en trois actes, de MM. Plouvier et Litolff, a-t-elle été vraiment remarquable. Cette grande partition, qui exigerait du critique une étude approfondie à laquelle je ne puis me livrer ici, fait un honneur extrême à M. Litolff. C’est une œuvre vaste et profonde ; on y trouve la science et l’inspiration. Le style en est riche, exubérant, fort et d’une variété bien rare. Il faut citer parmi les morceaux qui ont produit le plus d’effet la ballade sur la Pauvreté, un duo plein de feu et de passion, des chœurs de soldats d’une physionomie toute nouvelle ; un air « O mon épée ! » ; un autre air démoniaque ; une chanson bouffonne d’un excellent comique, de jolis couplets et un entraînant final d’une architecture musicale splendide et grandiose. Tout cela d’ailleurs est instrumenté de main de maître, et modulé avec la plus heureuse hardiesse. Plusieurs morceaux ont été redemandés, et l’auteur a dû paraître sur la scène après le final que je viens de citer. Ont mérité de grands éloges : Jourdan, dans le rôle du cornette Max ; Reynal, dans celui du duc Bernard, et surtout Balanqué dans celui de Nahel, qu’il a joué et chanté en artiste consommé, savant et consciencieux. Mme Faure-Lefebvre était charmante dans le sien, qu’elle a fait valoir d’une façon exceptionnelle. Mme Colson n’a rien laissé à désirer non plus pour le personnage de Cœcilia, qu’une voix un peu moins incomplète. Mais Mme Colson ne possède, rigoureusement parlant, qu’une demi-voix ; l’octave supérieure est puissante, pleine d’éclat ; l’octave inférieure est sourde et fatiguée. Litolff a conduit lui-même, avec verve et un aplomb qui ne s’est jamais démenti, son ouvrage, pour lequel M. Bénazet avait ordonné sans hésiter des dépenses considérables, y compris celle d’un bel orgue d’Alexandre, qu’on a fait faire à Paris tout exprès.

    Quelques jours après, nous avions la reprise de Maître Wolfram, un acte de MM. Méry et Reyer, œuvre remarquable par le coloris et le sentiment, où l’on trouve des morceaux d’une grande vérité d’expression. Tels sont les couplets :

Je crois ouïr une voix
Dans les bois,

et le duo, d’une charmante originalité, entre Wolfram et la jeune fille, et les deux chœurs d’étudians, soutenus les uns et les autres par un orchestre écrit avec une réserve pleine de goût et de finesse.

    Après Maître Wolfram, dans la même soirée Mme Charton-Demeur reparaissait dans son rôle de Béatrice, qui lui valut un si beau succès l’an dernier. Elle nous a rendu l’héroïne de Shakspeare plus mordante, plus gracieuse et plus originale que jamais. C’est un curieux effort de l’art que cet assemblage de raillerie et de sensibilité formant le fond du caractère de Béatrice tel que Mme Charton l’a reproduit. La cantatrice a d’ailleurs été irréprochable ; sa voix ne fut jamais si pleine ni si pure ; elle semble avoir gagné en fraîcheur et en force sous le soleil des tropiques, et le voyage de la Havane lui a été de tout point favorable. Plus sûre aujourd’hui des qualités spéciales de son talent, Mme Charton réussit dans toutes ses tentatives vocales : elle n’aventure rien, et tout ce qu’elle fait est bien fait. Voilà une voix saine, agile et expressive dans toute son étendue de deux octaves et deux notes (du si aigu jusqu’au sol dièse en dessous des portées) ; voilà une musicienne imperturbable, une âme servie par un délicieux organe ; voilà une cantatrice. Et quelle action elle exerce sur le public ! Jourdan (Bénedict) eût été étincelant de verve et charmant de tout point s’il ne se fût laissé surprendre, au premier acte, par tant de fatales distractions.

    Trois jours plus tard nous avons eu, devinez quoi… une représentation de l’Orphée de Gluck, où Mme Viardot s’est montrée inspirée comme aux belles soirées du Théâtre-Lyrique. L’enthousiasme a été grand, les fleurs nombreuses, et, à la fin du dernier acte, le roi de Hollande, l’un des auditeurs les plus enthousiastes, a fait remettre à la grande artiste un splendide bracelet. Ajoutons que cette partition d’Orphée, dont ni le régisseur, M. Muttée, ni le chef d’orchestre, M. Kenneman, ni les choristes, ni leur maître de chant, M. Bertin, ne connaissaient une note, a été apprise et mise en scène, et très bien, en quatre jours. J’en suis certain, j’ai assisté aux études. Voilà la preuve que si on ne veut pas toujours ce qu’on peut, on peut quelquefois ce qu’on veut.

    Hélas ! les concerts s’en vont ; ils sont partis de Bade. Le théâtre y absorbe tout ; plus de nos belles soirées dans la vaste salle du palais de Conversation, plus de grand orchestre si persuasif dans sa formidable éloquence, plus de grands chœurs si bien exercés, plus de haute estrade couverte de musiciens, encadrée d’orangers et de lauriers roses, d’où un torrent harmonieux semblait tomber à travers les fleurs.

    Les concerts, cette année, se sont réfugiés à Hombourg, à Wiesbaden, à Spa, et c’est Mme Kastner-Escudier qui en a été l’âme. La gracieuse artiste y a fait sensation, surtout dans le concerto en mi bémol de Beethoven qu’elle a exécuté plusieurs fois avec une supériorité et un succès rares. L’orchestre l’a d’ailleurs bien secondée. Les musiciens en général sont ce qu’on les fait ; ils se transforment quand ils sont bien dirigés ou quand ils accompagnent une véritable virtuose.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er mai 2009.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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