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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 17 MARS 1853 [p. 1-3].


THÉATRE- LYRIQUE.

Première représentation de les Amours du Diable, opéra-féerie en trois actes et neuf tableaux, paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. A. Grisar.

    Avez-vous vu un grand opéra en six actes, quoique l’affiche n’en ait jamais accusé que cinq, donné avec un très grand succès au théâtre de la rue Lepelletier en l’an 1830, dans lequel parurent à la fois cinq admirables artistes nommés Falcon, Cinti-Damoreau, Taglioni, A. Nourrit et Levasseur ; opéra dont le livret fut attribué à un illustre faiseur de pièces de théâtre, d’un esprit fin, adroit, infatigable, du nom de Scribe, et dont la musique, à en croire les savans historiographes, avait été composée, dans ses momens perdus, par un compositeur aujourd’hui peu connu, mais qui fit un nombre considérable de délicieuses romances, dont la vogue a porté jusqu’à nous le nom de Meyerbeer ? L’avez-vous vu ?

    Vous devez l’avoir vu. Qui diable n’a pas vu Robert-le-Diable ? Pour ne le point connaître il faudrait être né d’avant-hier ; car on le représente encore, tant bien que mal, dans ce même théâtre de la rue Lepelletier dont il fit naguère la fortune, mais où l’on professe aujourd’hui le plus souverain mépris pour toute partition âgée de plus de vingt ans. Et c’est à quoi on est forcé de reconnaître le respect profond, l’idolâtrie, l’amour sublime et dévoué que l’on ressent, que l’on professe dans ce théâtre, vulgairement dit théâtre de l’Opéra, pour les grands maîtres de l’art musical. Toute partition âgée de plus de vingt ans n’est bonne qu’à brûler ; on le sait, on le croit ; ceci est connu, prouvé, archidémontré. Or, Robert-le-Diable a plus de vingt ans ; toutes les partitions de Rossini et bien d’autres ont plus de vingt ans, et non seulement on ne les a pas brûlées, mais on représente encore, tant mal que bien, de temps en temps, ces vieilleries inutiles, par pure vénération pour leurs auteurs. A la bonne heure, voilà un théâtre modèle, où l’on immole sans hésiter, à la morale de l’art, les antipathies les plus naturelles, les convictions les plus inébranlées.

    Mais ce n’est point ici le lieu de faire son éloge ni d’entrer dans une étude approfondie de l’influence qu’il aura exercée sur les progrès de la musique dramatique. Je voulais seulement vous demander si vous connaissiez Robert-le-Diable, vieil opéra en six actes, âgé de vingt-trois ans ; car si vous ne l’aviez, par impossible, jamais vu, je vous eusse adressé une autre question ainsi conçue : Avez-vous vu un très piquant ballet de M. de Saint-Georges, un ancêtre de l’auteur des Amours du Diable, ballet dont le rôle principal était si joliment rempli par Mlle Pauline Leroux, où l’on riait à se tordre, et dans lequel la charmante danseuse faisait brûler de mille feux tous les spectateurs âgés de vingt ans et même ceux doués du triple de cet âge ?

    L’avez-vous vu ?

    Vous devez l’avoir vu : qui diable n’a pas vu le Diable amoureux ?

    Eh bien, que toutes les personnes qui ne connaissent ni Robert-le-Diable ni le Diable amoureux se hâtent d’aller au Théâtre-Lyrique voir les Amours du Diable ; car M. de Saint-Georges (le nôtre) a eu exprès pour elles l’heureuse idée de fondre, sans les brûler, ces deux chefs-d’œuvre en un seul qu’il vient de nous servir chaud. Mais comme il est d’usage que la critique indiscrète déflore tous les sujets de pièces de théâtre, et qu’elle ravisse impitoyablement les plaisirs de la surprise, le charme de l’inattendu, l’attrait de l’inconnu aux malheureux spectateurs, liseurs de feuilletons,

Je vais, sans rien omettre, et sans prévariquer,
Compendieusement énoncer, expliquer,

pour ceux qui n’ont jamais vu Robert-le-Diable ni le Diable amoureux,

Les divers incidens de la pièce nouvelle
Et la moralité contenue en icelle.

    Cependant (voyez comme je suis consciencieux de vous le dire) je dois avouer que le personnage principal ne se nomme pas Robert ; loin de là, il s’appelle Frédéric. Et puis j’éprouve un certain plaisir à commencer mon récit par cependant. C’est bien plus neuf, plus hardi et plus fascinant que le fameux Pour lors par lequel débutait le discours d’Odry sur la pièce des Deux Forçats.

    Voilà donc ce Frédéric, un jeune homme non encore âgé de vingt ans, qui brûle néanmoins d’un amour infernal pour une cantatrice, une Phébé, femme fausse, à la voix assez juste, et de plus jalouse comme une prima donna di cartello. Une sœur de lait de Frédéric, nommée Lilia, ce qui est bien moins doux qu’Alice, jolie néanmoins (manibus date lilia plenis), arrive de sa Normandie avec son fiancé Paternick. Elle pourrait, en arrivant, chanter une ballade, une légende, quelque vieille histoire d’un vieux tableau représentant le démon ou l’un de ses parens, et pourtant elle n’en chante pas. Elle a tort ; si Lilia nous eût donné là le pendant de la ballade d’Alice, elle eût fait un très grand plaisir aux gens qui n’ont jamais vu Robert-le-Diable. Elle ne chante pas de ballade, il est vrai, mais elle dit mille tendresses à son frère de lait ; elle lui prend les mains, elle l’embrasse à rendre jalouse une cantatrice moins tigresse, ou, si vous voulez, une tigresse moins cantatrice que la diva assoluta.

    Aussi Phébé jette-t-elle les hauts cris, en musique, quand elle surprend ce fraternel tête-à-tête présidé par Paternick, le Raimbaud de la pièce, autrement dit le niais. « Ah ! c’est sa sœur de lait ! ah ! c’est de Paternick l’aimable fiancée ! O rage ! ô fureur, ô vengeance ! » La diva, pour faire un tour infâme à son amant, l’engage à jouer avec de jeunes seigneurs qui se trouvent là à point nommé, et qui, en voyant le Frédéric saisir le cornet, disent sans hésiter : « A vous les dés », et murmurent à part sans doute, bien que nous ne l’ayons pas entendu :

Nous-le-te-nons — nous-le-te-nons.

    Frédéric n’aurait-il pas dû chanter ici :

Du gai Sicilien
Le sage et gai refrain ?
    Hein ? Hein ?

    Et pourtant il joue sans chanter, et sans que Bertram puisse placer son fameux vers :

L’or est une chimère.

    Il est vrai que Bertram n’est pas là. Oh ! tout, dans l’opéra nouveau, n’est pas absolument semblable aux deux pièces anciennes. Il y a d’abord la musique qui ne ressemble pas du tout à celle de Meyerbeer, et puis il y a encore d’autres choses qui ne ressemblent à rien.

    Or donc Frédéric joue, perd, double ses enjeux, perd encore, et risque enfin son château, le château de ses pères, et le perd. Les seigneurs siciliens ricanent assez malhonnêtement, et lui, le pauvre jeune homme, entre en fureur et saisit la chaise, la fameuse chaise de Robert-le-Diable, qu’il fait semblant de vouloir jeter à la tête de ceux qui l’ont dépouillé. Bientôt après, nous le retrouvons dans la maison de son gouverneur : il n’a plus ni feu ni lieu, le malheureux ! Il faut bien qu’il exhale quelque part sa rage et sa douleur. Pour tuer le temps, il prend quelques livres dans la bibliothèque du savant. L’un de ces bouquins est un livre de magie ; il y lit (vile phrase ! comme dit Polonius), il y trouve une formule pour évoquer le démon. Curieux d’en éprouver l’efficacité, Frédéric prononce les mots cabalistiques, et bientôt des coups répétés sur un bain de siége en fer-blanc qui sert de tam-tam au Théâtre-Lyrique annoncent l’arrivée de l’esprit du mal.

    D’un point lumineux qui s’agrandit démesurément peu à peu, nous voyons sortir Belzébuth, doré, rutilant, un grand diable de six pieds de haut, avec quelque chose de noir roulé à terre en hérisson au-devant de lui. Frédéric tombe évanoui ; Belzébuth lui souffle quelques mauvais sentimens, quelques mauvaises paroles ; et, voyant qu’il ne remue pas, se fatigue de le sermonner et dit au hérisson noir : « Ma foi, je te le livre ; fais-en ce que tu voudras. Je m’en vais. » Le hérisson s’allonge, se déroule, se lève debout et devient une jolie petite démone, qui va regarder dormir Frédéric et se met aussitôt à brûler pour lui d’une flamme inconnue à l’infernal séjour. Elle l’aime, elle dépose même un baiser sur le front de l’évanoui, baiser sous la brûlure duquel l’évanoui revient à lui. La démone apprend à Frédéric qu’elle est l’esprit évoqué par la formule magique, et que les ordres qu’il voudra lui donner seront fidèlement exécutés. « Eh bien ! apporte-moi tout de suite beaucoup de cet or qu’on traite de chimère, mais dont j’ai besoin pour payer mes dettes. — Vois, tes coffres en sont pleins. — C’est pardieu vrai ! Amène mes créanciers. — Les voici. » Les créanciers, en effet, paraissent et menacent Frédéric ; mais la démone les frappe d’immobilité, dépose dans la main de chacun d’eux un sac d’argent, prend leurs créances, les déchire, et leur rend le mouvement, quand les sacs d’argent qu’ils tiennent prennent feu, éclatent et s’évanouissent en fumée. Il y a ensuite bal et festin, et la Phébé enrage de plus en plus d’être délaissée. Elle tente une dernière fois de ramener à elle son infidèle en lui prodiguant les expressions de la tendresse la plus passionnée. Frédéric donnerait aisément dans le panneau sans les avertissemens de sa démone familière. « Prends ton chapeau à la main, lui dit-elle, toutes les fois que tu voudras connaître le fond de la pensée de Phebé ; elle sera alors forcée de parler vrai. » L’expérience réussit : à peine Frédéric s’est-il découvert, que l’intrigante interrompt ses amoureuses protestations par un éclat de rire, et raille impudemment en face celui qu’elle prétendait aimer. Ainsi complétement désabusé, Frédéric se met à aimer tout de bon sa sœur de lait, ce dont le niais Raimbaud s’arrange comme il peut. Mais voici venir des pirates, des pirates de Tunis habillés en Grecs. Ils chantent la chanson de rigueur, puis ils enlèvent les gens vivement. Phébé leur propose d’enlever la petite Lilia, qui va venir tout à l’heure se marier avec Frédéric sur le bord de la mer. Accepté. Lilia vient ; on la bâillonne, et la voilà transportée sur la galère capitane. Mais la démone a vu le coup. « Combien cette femme t’a-t-elle donné pour enlever la jeune fille ? dit-elle au pirate en lui montrant Phébe. — Cent pièces d’or. — En voilà deux cents, enlève-la elle-même. — Bravo ! c’est triple gain. » Et la Phébé va rejoindre sa victime. C’est ainsi qu’une vraie diablesse se venge. Mais cette passion de la nôtre pour Frédéric a fait du bruit dans les cercles, dans les clubs et dans les salons de l’enfer. On en parle, on s’en inquiète, et Belzébuth a été renvoyé sur terre pour veiller à ce qu’en tournant comme elle le fait autour de son bien-aimé, la démone ne s’échappe pas par la tangente de l’amour. Belzébuth se rend aussitôt dans un endroit fort sombre, entouré de rochers, où il appelle une foule de femmes vêtues de mousseline blanche. Aussitôt qu’il les voit rangées autour de lui, une solennelle sonnerie de trombones éclate en mineur (afin de ne pas ressembler à l’évocation de Robert-le-Diable qui est en si mineur), et Belzébuth leur dit en pantomime terrible : Nonnes qui reposez…, etc.

    Je ne sais ce qui se complote dans cet infernal conciliabule ; mais la démone n’en fait pas moins des progrès dans la voie où l’amour l’a placée. Le mariage de Frédéric avec Lilia décidé, comme je l’ai dit, doit être consacré dans une chapelle placée sur un rocher au bord de la mer. Le cortége nuptial s’avance, la démone, cela se devine, a pris le voile blanc, le costume virginal et la place de Lilia enlevée par les pirates. Sur le seuil de l’église, un vénérable ermite l’attend. Mais, au fur et à mesure qu’elle monte l’escalier de rochers qui précède le saint lieu, des signes menaçans épouvantent l’assistance : il tonne ; la mer est déchaînée, et le bain de siége en fer-blanc qui sert de tam-tam au Théâtre-Lyrique retentit de nouveau. Enfin, au moment où la démone va entrer dans l’église et recevoir la bénédiction nuptiale, un coup de foudre la renverse sans vie, et tous, avec la plus profonde consternation, reconnaissent que la morte n’était point Lilia.

    Ce coup de tonnerre m’a toujours intrigué dans le ballet de M. de Saint-Georges l’ancien, comme il m’intrigue dans le nouvel opéra de M. de Saint-Georges le jeune. La foudre vient-elle du ciel ou de l’enfer ? Qui est-ce qui la lance ? Est-ce Dieu, mécontent de voir une damnée profaner le saint lieu et le sacrement du mariage ? ou bien est-ce Belzébuth, furieux qu’une de ses sujettes s’expose à l’influence de la religion et de l’amour, et par suite à la salvation éternelle ? Il y a là un mystère profond. Mais c’est égal, la scène est romantique et belle. Je voudrais seulement que la foudre partît d’une main plus exercée.

    Nous voici maintenant à Tunis sur la place du marché aux esclaves. Les cloches annoncent du haut de tous les minarets (ah ! monsieur de Saint-Georges, si l’auteur du Diable amoureux et de la Reine de Chypre, votre ancêtre, le savait, il vous en voudrait beaucoup d’une telle distraction !), les cloches de tous les minarets annoncent donc que la vente va commencer. On amène d’abord le gouverneur de Frédéric et Paternick, dont on veut faire deux gardes de harem. Ils ont, dit le marchand, le physique de cet emploi. Il paraît que les pirates avaient encore enlevé ces deux idiots. Tout fait nombre. Lilia paraît ensuite. Un vieux vicieux, assis sur des coussins et fumant son narguilé, paraît fort désireux de l’acquérir ; mais Frédéric, qui sait tout, a couru en Afrique : le voilà avec force or, prêt à lutter avec le Tunisien pour racheter sa bien-aimée. Un tapis est étendu à terre au milieu du marché, et l’enchère commence de la façon suivante : le vieux fait jeter une bourse, Frédéric riposte par deux bourses ; le vieux en jette trois, Frédéric quatre, ainsi de suite jusqu’à ce que la caisse de Frédéric soit vide et que le lot soit adjugé au Tunisien. Les commissaires-priseurs prennent alors le tapis par les quatre bouts et emportent bravement toutes les bourses ; ce qui doit leur paraître une fort agréable façon de faire le commerce, mais ce qui semble un peu étrange à Frédéric, perdant ainsi sa femme et son argent. Enfin c’est l’usage du pays sans doute. Le vieux Tunisien va donc prendre possession de son esclave, la désolée Lilia, quand la démone ressuscitée, et touchée du désespoir de Frédéric, pousse l’héroïsme de son dévouement jusqu’à venir ensorceler le vieillard en dansant devant lui ou en chantant, je ne sais plus auquel des deux arts elle a recours.

    Le charme opère, et le vieux vicieux se sent tellement ragaillardi par cette nouvelle beauté, qu’il tombe à ses pieds éperdu, tremblant et palpitant. « Je suis à vous, répond la démone, mais à une condition, vous rendrez Lilia à l’Européen. » Le vieillard regrette bien un peu le prix qu’il l’a payée, mais l’amour commande, et Lilia est remise aux mains de Frédéric. O angélique démone, céleste diablesse, sainte damnée ! ce n’est pas une femme qui eût été capable de ce trait sublime.

    Son vieil amateur la fait monter en palanquin, et veut la conduire en pompe à sa demeure, quand tout d’un coup la belle, que l’on voyait assise sur le palanquin, disparaît comme une ombre ; plus personne ! Et le vieillard, à demi fou de désespoir, arrache son turban faute de pouvoir s’en prendre à ses cheveux.

    Entrons un peu en enfer maintenant. Qu’y voyons-nous ? Une fort belle décoration représentant des rochers rouges, des stalactites enflammés ou enflammées, des ruisseaux de lave, du soufre et du bitume, mais pas d’asphalte, il sent trop mauvais. Belzébuth a formellement défendu qu’on s’en servît jamais pour le dallage des boulevards infernaux ; c’est bon pour les hommes, a-t-il dit.

    Voici la tendre et dévouée démone étendue morte sur un brasier ; Belzébuth et ses gardes s’approchent d’elle sans méfiance, et presque aussitôt font un saut en arrière. Un chapelet ! un chapelet ! une sainte relique, sont sur le cœur de la trépassée. Frédéric, il m’en souvient maintenant, lors de la scène du mariage et du foudroiement, déposa ces objets sacrés sur la poitrine de la morte. Et voilà que le pieux talisman agit, et la démone ressuscite, et il lui est beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé, et un chœur d’anges se fait entendre dans les hauteurs de l’enfer, et l’âme desendiablée s’élève lentement, lentement, aux regards ébahis de Belzébuth et de tout son monde, grinçant des dents de voir cette proie lui échapper. Et la pièce et la démone vont aux nues.

    Que faut-il de plus ?

    M. de Saint-Georges le jeune, a donc eu raison de mettre en opéra-féerie le charmant ballet de son ancêtre et d’emprunter quelques situations à ce vieil opéra de Robert-le-Diable, aujourd’hui si peu connu. Il fallait un cadre à musique, à décorations, à effets de mise en scène, et celui-là est excellent. Le Théâtre-Lyrique a fait des dépenses utiles ; et tout fait espérer qu’il aura semé pour recueillir. J’ai observé depuis quelque temps un progrès dans l’exécution musicale de ce théâtre : l’orchestre s’améliore ; il est presque d’accord ; les violons ont plus de nerf. On remarque parmi eux un artiste excellent, M. Deloffre, qui a longtemps occupé à Londres un rang distingué parmi les virtuoses venus du continent. Encore quelques acquisitions pareilles, et l’orchestre du Théâtre-Lyrique sera ce qu’il doit être. Si l’on compare aussi la troupe chantante actuelle à celle qu’on était obligé de subir il y a dix-huit mois, on conviendra que la différence est toute à l’avantage des chanteurs d’aujourd’hui, pour les femmes surtout. Le chœur, au contraire, contient d’assez bonnes voix d’hommes et laisse fort à désirer pour les soprani et les contralti. Il est d’ailleurs, eu égard à la nature des partitions que ce théâtre est appelé à exécuter, évidemment trop peu nombreux.

    Quant à la manière dont les acteurs y disent le dialogue, on ne saurait en faire une critique trop sévère. C’est la perfection du genre bête. On ne parle pas, on vocifère ; et avec quels accens, quelles inflexions de voix, quelles intentions ! Si cela continue, il faudra engager les acteurs de province à ne pas mettre les pieds au Théâtre-Lyrique ; ils y corrompraient leur goût.

    Si je n’ai rien dit encore de la partition des Amours du Diable, c’est que j’éprouve quelque embarras à en parler. M. Grisar a fait pour l’Opéra-Comique de si jolies choses dans le genre bouffe, que je suis venu entendre sa nouvelle œuvre avec un espoir très vif de la trouver encore supérieure à ses aînées, et je suis forcé d’avouer que cet espoir n’a pas été réalisé. Il y a dans cette partition le talent de facture que M. Grisar a déjà prouvé maintes fois ; mais il m’a semblé que les idées mélodiques étaient moins abondantes, les formes moins accusées, le dessin moins net que dans ses œuvres légères. Le style dramatique proprement dit ou sérieux lui serait-il plus difficilement accessible que l’autre, ou bien a-t-il écrit trop vite son dernier ouvrage ? Je pencherais vers cette dernière opinion, en songeant à la simplicité presque enfantine de certains accompagnemens, aux masses d’harmonie plaquées par les instrumens à vent, et aux nombreuses réminiscences que chacun a pu remarquer un peu partout, et qui semblent déceler une rédaction précipitée. On a été étonné surtout de retrouver dans le chœur d’anges de la fin la touchante et toujours fraîche mélodie de M. Bérat, depuis longtemps populaire :

Adieu, mon fils, adieu, bonne espérance !

    On a justement applaudi un air de soprano bien écrit, un morceau d’ensemble d’un bon sentiment dramatique où l’on remarque un effet d’orchestre persistant, obstiné, très heureusement présenté et ramené. Il y a beaucoup de mérite aussi dans un grand final qu’on appréciera mieux sans doute aux prochaines représentations.

Concerts.

    Ah ! oui, parlons-en. Je suis fort en arrière avec les concerts, et je tiens à prouver à tant d’artistes distingués, à tant de pianistes français, anglais, italiens, autrichiens, bohêmes, hongrois, prussiens, russes, hollandais, belges, gallois, irlandais, écossais, polonais, hambourgeois, portugais, espagnols, australiens, tasmaniens, taïtiens, nouka-hiviens, carolins, vitiens, de Vanikoro, de Mallicolo, des îles de Java et de Sumatra, qui cette année ont concouru ensemble sur ce terrain neutre qu’on nomme Paris ; je suis bien aise, dis-je, de prouver à ces virtuoses de tout âge, de tout sexe, de toutes nations et de tous ordres, mon entière bonne volonté.

    Quand je cite les pianistes taïtiens, vitiens, australiens, nouka-hiviens, c’est par zèle anticipé, car en réalité ces virtuoses de la Polynésie, dont une partie a pris la route de l’Est et l’autre celle de l’Ouest pour se rendre en Europe, ne sont pas encore arrivés. Mais ils voguent à pleines voiles, qu’on se rassure, et les deux flottes se rejoindront en Europe le mois prochain, rien n’est plus certain. Ceux de Vanikoro ont même dû toucher à Timor et à Ombay pour y prendre des chanteurs malais dont la renommée est immense en Chine, mais qui éprouvent le besoin de faire consacrer leur réputation par la critique parisienne.

    Les violonistes seuls ont peu donné cet hiver. Il est vrai que la qualité a compensé la quantité. Nous n’avons eu que Vieuxtemps et Sivori mais nous les avons eus, et nous avons même encore Vieuxtemps. Le peu de jours de liberté que lui laissent les provinces, il nous les donne, et sa vogue va toujours grandissant. Il vient d’obtenir un succès magnifique à Nantes, où l’on n’a pu trouver de salle assez grande pour placer tous les prétendans aux billets de son premier concert. A l’aspect de cet auditoire enthousiaste et entassé, on ne pouvait pas cette fois employer la fâcheuse citation virgilienne, si souvent motivée par les concerts donnés à Nantes, surtout

Apparent rari Nantais.

    Quant à Ernst, rien n’a pu l’enlever aux tièdes haleines de la Méditerranée ; il va de Nice à Marseille, de Cannes à Hyères, et se soucie de Paris, l’ingrat, comme de Smyrne ou de Constantinople.

    Mais venons à l’objet principal de ce dithyrambe. Il s’agit des pianistes, et rien que des pianistes ; il est temps que l’opinion publique, qu’ils ont le tort de ne pas assez occuper d’eux-mêmes, sache à quoi s’en tenir sur leurs mérites respectifs.

    Je commence :

    Mlle Clauss est une jeune pianiste bohême, dont le talent est du petit nombre de ceux que je ne me lasserai jamais de louer. On la connaît, celle-là, et on l’aime à Paris. Je me bornerai à dire que dans le concert qu’elle a donné au palais Bonne-Nouvelle son exécution de la grande sonate en fa de Beethoven a été grandiose et inspirée. Le chef-d’œuvre m’a donné un instant de fièvre, comme pourrait le faire une des plus magnifiques symphonies du maître. Mademoiselle, vous êtes une artiste, je vous remercie.

    M. Fumagalli est un jeune pianiste milanais d’un talent exceptionnel, qui joue de la main gauche seule aussi bien qu’il pourrait faire avec deux mains droites, et qui chante sur le médium du clavier… Ah ! si nous avions des ténors et des soprani capables de chanter ainsi ! Mais je vous ai assez dit le mois dernier ce qu’était ce virtuose ; il n’a pas besoin de nos louanges.

    M. Arthur Napoléon est un jeune pianiste âgé de huit ans, né à Lisbonne, gracieux et vif comme le Puck de Shakspeare, et faisant courir ses pauvres petites mains sur le clavier avec une incroyable vélocité. On l’a applaudi, acclamé, redemandé, et j’ai surtout été ravi de la gentille et joviale gaucherie avec laquelle il a salué son auditoire au milieu de cette tempête de bravos. On voit qu’il n’a appris que la musique, et que les mines savantes et les poses des virtuoses déifiés lui sont encore inconnues. Ce charmant enfant a eu, quelques jours après, l’honneur de se faire entendre à la cour, et LL. MM. II. l’ont comblé de caresses et de présens.

    Mlle Graever est une jeune pianiste hollandaise venue à Paris l’an passé pour y faire sa réputation, et pour la faire vite. Elle y est parvenue.

    Mlle Rosa Kastner est une jeune et jolie pianiste viennoise qui n’a pas besoin de se faire recommander et que chacun me recommande néanmoins ; ce qui produit toujours sur moi l’effet contraire qu’on se propose, à moins que le talent de l’artiste recommandé ne soit incontestable. C’est précisément le cas de Mlle Kastner. Elle possède un doigté brillant, énergique, et joue à merveille la musique de Mendelssohn.

    Mlle Staudach (la baronne de) est une jeune pianiste viennoise d’une grande force, d’un talent éminemment musical, élève d’un des plus excellens maîtres de Vienne, mon ami J. Fischoff, qui, pour ne pas compromettre son élève, a eu l’esprit ou l’amour-propre de ne pas m’écrire un mot à son sujet. Mlle de Staudach a joué bien, mais là tout à fait bien, le concerto en ut mineur de Beethoven, dans lequel elle a montré sa rare habileté de mécanisme en exécutant un point d’orgue immense et fort curieux (composé, je crois, par M. Fischoff) dont une bordée d’applaudissemens de bon aloi a accueilli la conclusion.

    Mlle Belin est une jeune pianiste française douée d’un talent gracieux, sympathique, appréciable surtout dans les réunions de musique intime. Elle possède d’ailleurs une instruction musicale solide, qui la rend tout à fait propre à la difficile carrière de l’enseignement qu’elle a embrassée.

    Mlle Adrienne Picard est une jeune pianiste française, de la même école que la précédente ; son talent a même plus de nerf et une correction plus magistrale. Elle a parfaitement interprété, dans leurs divers styles, les maîtres anciens et modernes dont les noms illustraient le programme de son concert.

    Mlle Louise Matteman est une jeune pianiste française qui trouverait le moyen de faire adorer Mozart, si Mozart n’était pas adorable, tant elle met d’âme, de goût et de bon style dans l’exécution de ses sonates et de ses concertos.

    M. Henri Herz est un toujours jeune pianiste français dont le talent est svelte, élégant comme sa personne, et qui, de plus, a produit par son docte enseignement une foule de jeunes pianistes remarquables. Il nous a offert un bouquet de ces fleurs musicales dans un morceau à plusieurs pianos exécuté à son dernier concert, et qui a valu aux élèves comme au maître de chaleureux applaudissemens.

    M. Goldbeck est un jeune pianiste prussien, musicien je ne dirai pas jusqu’au bout des ongles, un pianiste n’en a pas, mais jusqu’à la pointe de ses longs cheveux blonds. J’ai lu en outre quelques compositions qu’il vient d’écrire pour l’orchestre, et j’ai cru y voir de sûrs indices d’un talent sérieux qui ne tardera pas à se développer.

    M. Benfield est un jeune pianiste anglais, dont la virtuosité incontestable s’allie on ne peut mieux, et fort agréablement pour l’auditeur, aux talens de ses frères et sœurs sur la harpe et sur le concertino, instrument peu connu à Paris, et dont l’effet est délicieux ainsi marié aux sons du piano et de la harpe. La famille Benfield fera fureur dans les salons.

    M. Kruger est un jeune pianiste wurtembergeois dont je vous ai déjà entretenus lorsqu’il s’est agi du premier concert de Vieuxtemps. Voyez l’éloge 427 du Numéro 114 du Journal des Débats.

    M. Sowenski est un presque jeune pianiste polonais dont le talent brille surtout par la sonorité, par la force. Il a d’ailleurs composé plusieurs œuvres de longue haleine pour chœur et orchestre, tels que l’oratorio de Saint Adalbert et l’ouverture de la Reine Hedwige.

    M. Ferdinand Hiller est un jeune pianiste francfortois… Ah bien, non, cette fois la formule ne va plus ; il n’est pas jeune, il est de mon âge, il était déjà un jeune pianiste en 1830 et nous avons vu tous les deux bien des choses dont il ne m’est pas permis de parler ici. Mais quel que soit notre âge et quoi que nous ayons vu, je suis bien sûr de n’être point abusé par une vieille amitié en admirant non seulement le talent vigoureux et puissant de Hiller le pianiste, mais encore et surtout la haute valeur de ses compositions d’un style si ferme, si fier et si élevé. Il est bien regrettable que pas une des institutions musicales de Paris ne s’avise d’exécuter au moins des fragmens de son bel oratorio la Chute de Jérusalem si souvent entendu en Allemagne. La nouvelle sonate qu’il a exécutée à son premier concert est une œuvre capitale, et d’une splendide originalité.

    M. Prudent est un jeune grand pianiste… Ah ! par exemple, s’il faut vous dire ce que c’est que Prudent !… Nous signalons seulement en passant le splendide concert qu’il a donné avant-hier. Cette soirée comptera parmi les plus belles de la saison, et je me réserve d’en parler avec détails très prochainement.

    Je m’arrête là, non que la liste soit close, mais afin de me réserver un paragraphe intéressant pour un autre feuilleton.

    Après avoir tant parlé des pianistes, ou parlé de tant de pianistes, il n’est peut-être pas hors de propos de signaler le progrès que chacun remarque dans la fabrication des pianos dont ils se servent presque tous, les pianos d’Erard. Ces instrumens ont une plénitude et une beauté de sons incomparables. Leur timbre est à la fois doux et fort, onctueux et brillant ; c’est orchestral.

    Je dois ajouter en finissant qu’une nouvelle association musicale vient de se former, sans craindre les deux préexistantes ; ce qui porte maintenant à trois les Sociétés de cette nature, en tête desquelles il faut toujours placer la Satiété des concerts du Conservatoire. La nouvelle a été formée par une réunion de jeunes artistes que dirige avec talent M. Pasdeloup. Celle-là a pour but de faire entendre spécialement les œuvres des jeunes compositeurs et de s’exercer en public à la gymnastique musicale. Ces élèves, parmi lesquels on compte, il faut le dire, un certain nombre de professeurs, ont débuté d’une façon brillante, en exécutant avec ensemble la première symphonie en ut majeur de Beethoven et une grande et belle ouverture de M. Lacombe. Et les fêtes harmoniques du Jardin-d’Hiver dont je n’ai rien dit encore. Ce sera pour une autre fois. Franchement, je n’en puis plus.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er octobre 2010.

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