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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 9 FÉVRIER 1853 [p. 1-2].


THÉATRE IMPÉRIAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Premières représentations de : le Miroir, opéra-comique en un acte, musique de M. Gastinel.
Le Sourd ou l’Auberge pleine, opéra-comique en un acte, et deux tableaux, de Desforges, musique de M. Adam.
Les Noces de Jeannette, opéra-comique en un acte, de MM. Carré et Jules Barbier, musique de M. Massé.

    Voyez comme les jeunes œuvres pullulent, avec quelle rapidité elles se succèdent ! On n’a pas plus tôt le dos tourné qu’un opéra-comique nouveau est sur vos talons. On croit jouir d’un instant de liberté, on se promet de ne pas mettre de longtemps les pieds dans un théâtre, on s’en va flânant le soir sur les boulevards, innocent comme l’enfant qui n’est pas né, quand tout d’un coup au coin de la rue de Marivaux on sent le pan de son habit tiré par une main discrète ; on se retourne, c’est la muse de l’Opéra-Comique qui vous attendait au passage. « Venez donc chez moi, mon cher Monsieur, vous dit-elle, j’ai plusieurs nouveautés à vous faire connaître, vous ne vous ennuierez pas trop, vrai. Allons, venez, j’ai deux, trois ouvrages très drôles, bien gentils, faits d’hier et qui vous amuseront bien. » Et l’on va, et presque toujours on trouve que, contre l’ordinaire des muses parisiennes, qui toutes font les mêmes promesses et de la même façon, la muse de l’Opéra-Comique n’a pas menti. Elle a vraiment un bon caractère, elle est honnête, bonne fille et laborieuse, oh ! laborieuse à faire honte à sa grande sœur qui travaille de l’autre côté du boulevard.

    Voici à peu près ce qu’on dit et ce qu’on chante dans les trois ouvrages qu’elle a produits coup sur coup pendant les trois dernières semaines.

    Le Miroir est une de ces petites pièces fades et incolores que l’on donne d’ordinaire aux pauvres jeunes compositeurs lauréats de l’Institut, revenus de Rome, mais non de leurs illusions, et qu’ils sollicitent en général pendant six ou sept ans tout au moins. Il est aussi difficile de trouver des inspirations musicales là-dedans que dans la Gazette de Hollande. Heureusement pour lui, M. Gastinel a déjà fait ses preuves ailleurs ; une symphonie et une ouverture exécutées l’une et l’autre dans les concerts de la grande Société Philharmonique de Paris, il y a trois ou quatre ans, ont prouvé qu’il était un musicien de bonne race, un compositeur capable de justifier la prétention qu’il a de composer. Le livret en un acte qu’il a enfin obtenu depuis lors ne pouvait lui fournir l’occasion de développer qu’une très faible partie des idées et des talens qu’il possède. Il s’agit, dans ce poëme, d’un miroir magique où les jeunes filles qui ont commis une faute ne peuvent se regarder impunément : leur frais minois y est changé en un vieux visage ratatiné et grimaçant, tandis que l’innocence y conserve la pureté de ses traits et son expression candide et gracieuse.

    Or il y a dans le village où se passe l’action un jeune garnement qui aime à tort et à travers, qui séduit la brune et la blonde, un vrai Joconde au gros pied. Il s’est fait aimer autrefois d’une sienne cousine, et il prétend maintenant obtenir la main d’une autre jouvencelle, en dépit des promesses qu’il a faites à la première. Celle-ci n’entend pas raillerie, elle veut qu’on l’épouse ; elle crie, elle fait scandale, elle accuse sa rivale d’avoir… commis la faute qui ne supporte pas l’épreuve du miroir ; elle somme celle-ci de s’y soumettre. Comme la pauvrette a en effet accordé au Joconde un petit baiser de rien, un baiser du bout des lèvres, un baiser de chardonneret ou de serin de Canaries, elle se croit bien coupable, tremble, et s’évanouit en approchant du miroir ; tandis que la cousine, qui a bien d’autres peccadilles sur la conscience, subit l’épreuve sans sourciller et sans que dans la glace accusatrice on aperçoive le moindre signe accusateur. Alors le garçon brise le miroir d’un coup de poing, déclare que le talisman en a menti, et épouse… ah ! ma foi, je ne sais plus laquelle des deux filles ; tant il y a qu’il épouse quelqu’un, et que pour le vice ou pour la vertu il y a, comme il arrive souvent, récompense honnête.

    La partition écrite par M. Gastinel sur cette donnée a des qualités nombreuses et louables. Le chœur de buveurs qu’on y entend au début de l’action est franc, vigoureux et intéressant, surtout sous le rapport rhythmique ; la romance du ténor est agréable, sans briller beaucoup par l’originalité. Mais le duo principal m’a semblé plein de fraîcheur, bien senti, bien conduit ; il a pour thème une phrase élégante commencée par l’un des personnages et achevée par l’autre. L’effet de cette disposition de la mélodie est piquant. On a trouvé la scène de l’épreuve du miroir également bien traitée ; elle contient une jolie phrase que chantent les premiers violons.

    En somme, cette modeste partition fait d’autant plus d’honneur à son auteur, qu’il lui était plus difficile de développer, sur un pareil livret, des qualités musicales saillantes. M. Gastinel trouvera sans doute et sans attendre encore quatre ans une pièce plus lyrique, dans laquelle il pourra avec moins de peine montrer ce dont il est capable.

    Le Sourd ou l’Auberge pleine est une farce que je me rappelle avoir vu jouer au Théâtre-Français, il y a quelque vingt-trois ans ; elle a perdu beaucoup de sa gaîté. Ces scènes de gens qui font leur lit en plein théâtre, ces séries de vieux calembours, ce niais qu’on vilipende, ces gravelures plus ou moins spirituelles, nous semblent fades aujourd’hui. Le Sourd fut d’abord une comédie en trois actes, arrangée plus tard en vaudeville, et en conséquence ornée de couplets ; on en a fait cette fois un quasi-opéra-comique, et au fur et à mesure que la musique a pris plus de place dans l’action, le comique des situations est allé en s’affaiblissant.

    Les petits airs, les modestes morceaux d’ensemble, que vient d’écrire et d’arranger pour cette pièce M. Adam, sont pourtant ce qu’ils doivent être, faciles, coulans, sans prétention, amusans. Mais, en somme, la musique n’est pas un art bouffon, et l’on fait en général d’autant moins rire au théâtre qu’on y chante davantage. On a applaudi de jolis couplets lancés avec verve par Mlle Lemercier, un morceau d’ensemble à double thème, comme celui du Déserteur : Tous les hommes sont bons, où Pétronille chante la ronde du Pont d’Avignon, pendant que le sourd roucoule de son côté une romance sentimentale ; les couplets : On dit oui, on dit non, et enfin le morceau final auquel M. Adam a donné pour thème un vieil air populaire du midi de la France, dont les paroles sont :

Marions-nous, mettons-nous dans la misère,
Marions-nous, mettons-nous la corde au cou.

    Quant à la scène des bougies : Bonne nuit, qui rappelle par trop fidèlement celle de Bonsoir, monsieur Pantalon, elle est d’une longueur démesurée.

    Sainte-Foy est un fort bon Danières ; il ne fera pourtant oublier dans ce rôle ni Baptiste cadet ni Legrand. On avait besoin d’une pièce de carnaval, c’est la raison de la remise en scène de cette vieillerie.

Le carnaval
Est un grand bal
Où rois et gueux,
Tous sont joyeux,

a dit un de nos poëtes d’opéras modernes. C’est sans doute pour ces deux catégories extrêmes seulement que le carnaval est le temps de la joie ; car, au milieu de ces stupides cortéges de bœuf gras, de masques crottés, de Pierrots et de Pierrettes avinées, au son de ces horribles cornets de terre cuite embouchés à tous les coins de rue par nos petits sauvages appelés gamins, du diable si les gens qui ne sont ni rois ni gueux éprouvent la moindre velléité joyeuse ! Et ils se disent volontiers, du ton dont le dit la brave Mme Jourdain : « Oui, vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons ! »

    Parlez-moi du carnaval de Rome ! c’est là que l’on s’amuse ! D’abord il est convenu qu’on n’a pas le droit de se fâcher si, en passant auprès d’une calèche découverte, une troupe de joyeux gueux vous jette à la figure des poignées de dragées de plâtre qui vous meurtrissent les joues et vous crèvent un œil bien souvent. Hé ! donc, vive la joie ! ce sont des confetti ! Et vous rentrez chez vous avec le visage enflé et un habit couvert de taches blanches, un habit perdu. Puis on va dans la rue du Corso ou sur la place du Peuple, voir courir des chevaux libres, dont l’émulation dans cette course effrénée est excitée par de petites boules armées de piquans et attachées au bout d’une ficelle, qui roulent sur leur croupe et leur battent les flancs. Voilà qui est drôle ! voilà un élément de joie !

    Autrefois, ce qui était bien plus joyeux encore, on faisait courir des juifs en sac, et à chaque culbute du malheureux fils d’Isaac le peuple applaudissait avec des transports dont nous n’avons pas d’idée.

    Mais la joie était à son comble, et cela se conçoit, quand au mardi gras on coupait la tête à un homme, criminel condamné justement sans doute à la peine capitale, et qu’on conservait pour cette fête. Je ne puis dire si ce joyeux usage existe encore.

    Faut-il avoir l’esprit mal fait pour ne pas aimer à la folie de si charmantes coutumes ! et que nous Français, nous qu’on nomme le peuple le plus joyeux de la terre, sommes encore loin de celui qui a introduit dans le carnaval la guillotine comme principal élément de gaîté !…

    Mais je m’aperçois que le plaisir de parler de ces jolies choses me fait oublier mon troisième opéra-comique, et c’est justement le meilleur. Aux derniers les bons.

    Voici pourquoi les Noces de Jeannette ont tant de peine à se célébrer : le prétendu de la fiancée, le Jean, est un gars avisé. Il aime bien Jeannette, il voudrait bien qu’elle fût sa femme, s’il pouvait ne pas être son mari. Il va pourtant jusqu’au bord de ce gouffre qu’on nomme le mariage ; mais au moment de faire le saut périlleux, il prend la plume pour signer, ne signe pas, et s’enfuit à toutes jambes.

    Le voilà marchant dans sa liberté au milieu de sa chambre de garçon et parmi les trois ou quatre meubles vermoulus qui la décorent. Il quitte son habit de noces, veut ouvrir le tiroir d’une commode pour y prendre sa veste de tous les jours, sa veste d’homme libre : le tiroir se brise, la commode se disloque. Il veut s’assoir : la chaise qui le reçoit tombe en morceaux. C’est égal, il est encore garçon, vive la misère et la liberté ! Il l’a échappé belle. Jean, pour oublier tout à fait Jeannette, qui pourtant lui tient encore au cœur, va faire la cour à une autre fille ; il poussera l’audace jusqu’à lui donner son bouquet de noces accroché là avec son habit de marié. Et puis les amis qui déjà s’apprêtaient à se moquer de lui, les gouailleurs désappointés, sont au cabaret ; il va les rejoindre et les gouailler lui-même. En va-t-on dire des farces sur les gens mariés ! Va-t-on rire ! va-t-on boire ! Malheureusement voilà Jeannette, la mariée refusée par-devant M. le maire, qui vient le cœur gros, et accorte, et avenante comme tout, pourtant, chez Jean, lui demander une explication de son non. « Ah ! ma foi, Jeannette, j’ai dit non, parce que, si gentille, si aimable, si honnête que vous soyez, j’ai senti tout d’un coup à la mairie grand’peur de dire : Oui. C’est que c’est pour toujours, quand on se marie comme ça ! et on ne sait pas, après… plus tard… si on n’aimerait pas mieux….. Enfin, ce n’est pas ma faute. Et à cet’heure, je vas trouver du monde qui m’attend. Excusez-moi, mam’zelle Jeannette, il faut que je vous laisse. — Un moment ! Je ne viens pas ici vous faire des reproches, ni pleurer, ni rien. Mais vous m’avez fait un affront et il faut que je me venge ; et si vous ne consentez pas à ce que je viens vous proposer, il y a mon grand-père, le vieux soldat, qui saura vous y forcer. Il se battra avec vous, et si vous refusez de vous battre, il vous tuera comme un chien. Je viens de le voir charger ses pistolets. — Diable ! et que voulez-vous, Jeannette ? — Je veux que vous signiez ce papier où il est écrit que vous me prenez pour femme, afin qu’au vu et su de tout le village je vous refuse à mon tour. — Ah ! volontiers, refusez-moi, refusez-moi tant que vous voudrez ; je m’en moque pas mal ! » Il signe, et court au cabaret voisin, où bientôt on l’entend chanter à tue-tête, comme un premier ténor de l’école à la mode. Jeannette pleure quelques larmes fines comme des gouttelettes de rosée. Mais la fillette a de l’adresse, elle est entreprenante, et au fond, ce qui vaut mieux, elle aime Jean comme devant. Il faut que Jean l’épouse ; et il l’épousera, et il sera ravi ensuite de l’avoir épousée. Voici donc comment Jeannette s’y prend pour en venir à ses fins.

    Elle appelle Gervais son petit cousin ; l’enfant paraît ; Jeannette lui dit quelques mots à l’oreille. Il part. Bientôt nous le voyons revenir avec une demi-douzaine de paysans, portant, qui une armoire, qui une table, qui des chaises, de bonnes chaises, enfin un ameublement complet. Les voilà qui enlèvent le vieux mobilier vermoulu de Jean, qui le remplacent par un mobilier neuf, qui remplissent l’armoire de linge, de vaisselle, qui mettent des rideaux fringans au lit, enfin qui rangent et arrangent la maison du haut en bas. Jeannette assiste en souriant a cette opération ; car elle est riche Jeannette, et c’est elle qui fait à son ingrat ce confortable cadeau. La cabane de Jean étant ainsi parée, le voilà qui revient, lui, entre trois vins, fort surpris de trouver encore Jeannette, et assez ivre pour ne pas remarquer le changement qui s’est fait dans son mobilier. Etonné, en se laissant lourdement tomber sur une chaise, de ce qu’elle ne se rompt pas, il dit seulement : « Tiens ! c’est la bonne ! » Mais voici les ivrognes ses amis, instruits par le petit Gervais du tour joué par Jeannette, qui viennent sur le pas de la porte de Jean et lui crient : « Ohé ! ohé ! l’homme marié ! — Comment ! marié ? — Oui, mon cher Jean, vous avez signé mon papier, et, ma foi, au lieu d’en faire l’usage que je vous avais dit, tout bien considéré, j’ai signé aussi, et nous sommes pour toujours mari et femme, si vous voulez bien le permettre. — Marié ! marié ! Mille diables ! mais c’est indigne une farce pareille ! Ah ! je suis votre mari ! eh bien ! je vous en ferai voir de grises ! Je m’en vas, pour commencer, chercher un bâton là-haut… et… » Jean monte en chancelant l’escalier du grenier, et tombe comme une masse sur le foin, où il s’endort. Pendant qu’il cuve ainsi son vin et sa colère, la douce petite fée du logis prépare la table, met le couvert, sert un excellent souper, et attend en chantant que Jean daigne reparaître.

    La jolie voix de la petite ménagère parvient jusqu’au dormeur, qui s’éveille, et descendant pas à pas l’escalier du grenier, ne peut s’empêcher de dire : « Pardienne, elle chante bien ! je ne savais pas que Jeannette eût une si jolie voix. Mais que fait-elle donc ? elle met tant de bonnes choses sur la table ! et tous ces meubles si bien frottés, si luisans, d’où sortent-ils ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? — Ça veut dire, mon bon Jean, que je vous ai donné les meubles que j’avais et que je sais un peu faire la cuisine, et autre chose encore : tenez, reprenez votre habit qui était déchiré, je l’ai raccommodé. — Ah ! eh bien tant pis ! Je ne suis pas bon, je vous l’ai dit, je vous ferai repentir de m’avoir épousé par ruse. Allons, qu’on me serve. » Et il se met seul à table, et il ne trouve rien de mangeable, tout en faisant disparaître les morceaux. Jeannette finit par pleurer à chaudes larmes de tant de brutalité. Jean, alors, de l’inviter à s’asseoir près de lui… plus près… plus près. Il est sur le point de sauter au cou de sa charmante petite femme ; mais il se contient, si grande est la peur qu’il a de manquer au rôle qu’il s’est imposé. Jeannette enfin n’y tient plus et avoue que Jean n’a signé qu’un papier sans valeur légale, qu’elle l’a trompé, qu’il est toujours libre et qu’il ne tient qu’à lui de la renvoyer. « Te renvoyer, Jeannette ! ah ! cette fois, non ! Allons chez le maire et signons pour de bon. Je suis trop heureux que tu veuilles encore être ma femme. »

    Cette petite pièce, où il n’y a pour ainsi dire que deux personnages, sort un peu du genre si longtemps ressassé à l’Opéra-Comique. C’est naturel, gai, vif, animé. Le dialogue y est simple sans la moindre trivialité : chacun dit ce qu’il doit dire, dans les termes qu’il doit employer, et les deux caractères y sont tracés de main de maître. La pièce a néanmoins réussi franchement et complétement.

    La musique de M. Massé est agréable, bien faite, souvent élégante, sans avoir beaucoup d’originalité. C’est de la musique de Paris comme on en trouve chez les bons faiseurs de Paris ; elle a le caractère des jolies choses de Paris. C’est purement écrit, assez frais, instrumenté avec goût ; il y a là un peu de sensibilité, un peu de grâce, un peu d’esprit, un peu de tout.

    L’ouverture débute par un carillon de quatre cloches, sur lequel l’orchestre entre ensuite et projette de joyeuses harmonies : c’est la noce manquée que les Quasimodo du village n’en célèbrent pas moins. Plus tard, au denoûment, cette même sonnerie reviendra, et la noce, pour tout de bon, n’en sera carillonnée que davantage.

    L’air de Jean est bien fait sans être saillant par sa mélodie. Les couplets de Jeannette valent mieux. La chanson de cabaret, accompagnée dans la coulisse par un seul violon, le violon du ménétrier, a beaucoup de physionomie ; c’est vrai, c’est naïf, et l’accompagnement râclé du Vieuxtemps villageois lui donne plus de caractère encore. Le duo et l’air qui suivent sont peut-être un peu ambitieux par leurs développemens ; l’air surtout est évidemment trop long et pour la scène et pour le chanteur. On a justement applaudi les couplets de Jeannette résignée, raccommodant l’habit de son brutal époux ; et bien plus encore ses vocalises un peu trop prolongées quand elle s’aperçoit que Jean descend du grenier et qu’elle veut l’ensorceler par son chant de fauvette.

    Couderc et Mlle Miolan ont rendu ces deux rôles avec un talent remarquable. Couderc surtout est bien le plus charmant paysan-mulet que l’on puisse voir : il est têtu, mauvaise tête, jovial, bon cœur, intéressé, désintéressé, égoïste, dévoué, spirituel, niais, ivrogne, vaniteux, vantard, couard, et jamais exagéré ; il s’arrête juste à temps, ne tombe point dans la charge ; en un mot, il joue ce rôle en comédien consommé. Mlle Miolan met dans le sien beaucoup de grâce et une dignité douce ; elle le chante d’ailleurs avec sa petite voix en fauvette di cartello. Leur succès, à l’un et à l’autre, a été complet.

Promenades d’un Solitaire.

PAR STEPHEN HELLER.

    Je puis enfin trouver un peu de temps et un peu de place pour dire aux amateurs de vraie musique tout le plaisir que me font éprouver à entendre et à lire ces nouvelles compositions. Heller se donne avec raison le titre de solitaire, car jamais ermite plus ermite n’a habité ce désert d’hommes qu’on nomme Paris. Seul avec ses rêves d’art, perambulant à la poursuite de quelque harmonieux idéal, il ne se préoccupe pas plus de ce qui se pratique, tripote, confectionne dans le monde de la musique industrielle, que s’il habitait les ruines de Thèbes ou le couvent du mont Carmel ; il regarde les trames qui s’y ourdissent, les mouvemens violens qui s’y manifestent avec le calme et l’indifférence d’une baleine qui voit passer un bateau à vapeur. Il chante pour lui-même, il écrit pour lui-même ; il fait sa musique à loisir, un peu partout, dehors, dedans, à la ville, aux champs, par la pluie et par le beau temps ; il reste trois jours à rêver au coin de son feu, ou bien il part pour la campagne et ne songe plus au retour ; il ira s’asseoir au pied d’un mât de cocagne, croyant se mettre à l’abri du soleil sous un hêtre touffu, sub tegmine fagi ; il restera vingt-quatre heures sans manger et s’étonnera des tiraillemens de son estomac ; s’il prenait femme un matin, il oublierait le soir qu’il est marié. Sous ce rapport, Heller est le La Fontaine de la musique.

    Aussi, sans vouloir lui adresser des complimens de maçon, des éloges lancés avec une truelle, dirai-je qu’il y a dans sa manière et dans son style beaucoup de l’exquise manière, du style si savamment simple, si pur et si artistement naturel de l’incomparable fabuliste. Il faut être pianiste et musicien consommés pour bien exécuter ces délicieuses rêveries qui charment et captivent l’auditeur avec si peu de prétentions à obtenir son suffrage ; il faut avoir aussi, je l’avoue, un esprit très musicalement cultivé, avoir beaucoup entendu et beaucoup lu, savoir fort bien son monde musical pour goûter pleinement des œuvres d’un style si fin et de formes en apparence si modestes. On serait tenté à leur aspect de les donner pour études aux jeunes pianistes, comme on donne à apprendre les fables de La Fontaine aux enfans. Mais les imberbes tourmenteurs d’ivoire ne comprendraient certes à de telles compositions pas plus que les petits garçons et les petites filles de dix ans ne comprennent au poëme des Deux Pigeons ou à celui de la Mort et le Mourant, et à tant d’autres.

    Elles s’adressent à un certain nombre d’esprits d’une tournure spéciale qui ne cherchent ni le bruit, ni les fanfares, ni la sensiblerie, ni les lamentations sans objet, ni les traits ambitieux, ni la pauvreté plate, mais bien de la musique forte de style et de pensée, point excentrique, et écrite toujours en tenant compte des ressources variées de l’art actuel du piano.

    Tel est le contenu du nouveau recueil intitule Promenades d’un Solitaire, recueil qui obtiendra sans aucun doute le succès réservé aux œuvres de cette nature, et dont nous nous garderons de dire, en conséquence, qu’il sera bientôt sur tous les pianos.

Concerts.

    Je parlais des spéculateurs l’autre jour, parlons donc un peu de ceux qui donnent des concerts à Paris. Voilà un précieux genre de spéculation que le leur ! L’un dit : « Je pense, ou, pour parler comme les Américains, je suppute qu’en sacrifiant un bon billet de cinq cents francs je pourrai m’en tirer si je donne un concert modeste, avec un petit orchestre modeste, de modestes affiches, de modestes chanteurs, et en ne demandant au public qu’un prix modique pour mes bilIets. J’ai une clientèle nombreuse dans un certain monde ; on m’a choyé, applaudi, loué, adulé, enivré dans maint salon fashionable ; allons, du courage ! en avant le billet de cinq cents francs ! il m’en rentrera toujours bien peu ou prou. » Le concert se donne, le virtuose a un succès fou, et, tout compte fait, il se voit obligé d’ajouter une quinzaine de louis à sa première mise de fonds. Tel est l’empressement du public parisien à payer pour entendre de la musique ; tel l’avantage de ce genre de spéculation. Cependant tous nos virtuoses ne sont pas aussi malheureux ; nous en voyons dont les concerts ne leur coûtent que trois ou quatre cents francs. Mais ceux-là sont les matadors, les lions, les dévorans de la famille. On a même vu des entrepreneurs de concerts qui ne perdaient rien. Parmi ces heureux spéculateurs, il faut citer Mlle Clauss, qui, tout en ne perdant rien à son premier concert, a tellement gagné dans l’opinion du public connaisseur, qu’une seconde soirée musicale lui a été demandée pour le 11 ou le 12 de ce mois. Vieuxtemps, lui aussi, est si sûr de n’y rien perdre, que pour nous faire plaisir seulement à nous ses amis et à sept ou huit cents de ses fanatiques, il se fera encore entendre chez Herz jeudi prochain. Le même jour, à la même heure, Ferdinand Hiller donnera dans le salon de M. Pleyel une soirée musicale dans laquelle chantera Mme de Brok (la célèbre Mme Schrœder-Devrient).

    Croirait-on que je n’ai rien pu dire encore de Sivori, dont le succès, à son concert donné le mois dernier, a été l’un des plus brillans dont nous ayons été témoins ? Telles sont pourtant les chances du feuilleton : il dit très promptement ce dont on n’a que faire, et fait quelquefois attendre longuement la justice qu’il doit à une œuvre ou à un artiste de premier ordre. Or, Sivori est de ces artistes-là ; il n’est pas possible d’imaginer un talent plus plein de brio, de verve, d’audace heureuse, et de charme aussi, que son talent. Il exécute en se jouant des difficultés fabuleuses, incroyables ; traits foudroyans, arpéges en sons harmoniques, doubles trilles, sauts de vingt-septième, rien ne l’arrête, rien ne l’effraie. Il montre même un tel dédain pour l’impossible, que nous n’y croyons plus, plus du tout. On dit qu’il rappelle Paganini.

    Je suis hors d’état de me prononcer dans cette question, n’ayant jamais entendu Paganini. Tout ce que je sais, c’est que Sivori a magistralement joué le fameux concerto en de l’illustre maître ; et que, dans le rondo de la Clochette surtout, il a enlevé tous les suffrages. Sivori chante d’ailleurs avec beaucoup d’expression, et la justesse de ses intonations est irréprochable. Je regrette d’être obligé de lui reprocher certaines variations qu’il a faites sur le beau thème du dernier air d’Edgard dans la Lucie de Donizetti. Un morceau si pathétique ne tolère pas d’être retourné de la sorte. Quant à son carnaval de Cuba, où toutes les excentricités du style bouffe ou bouffon ont été admises, il a excité un rire fou et des applaudissemens sans fin ; mais je ne sais si un grand virtuose tel que Sivori a bien réellement raison de se faire applaudir en employant de tels moyens. Dans ce même concert de Sivori, le pianiste milanais Fumagalli a obtenu un succès colossal, extraordinaire, à cette heure surtout où tant de gens ont l’air d’être de grands pianistes.

    Je pourrais tirer moi-même en son honneur la grosse artillerie de l’éloge et lui envoyer tous les obus de la louange, parler de son foudroyant mécanisme, de la force et de la beauté des sons qu’il tire de l’instrument, de l’éblouissante prestesse de sa main droite, de la multitude de doigts qu’il possède à sa main gauche, de la variété de dessins, de groupes nouveaux d’accords, d’effets étranges et imprévus dont sa musique est semée ; mais j’ai une autorité bien autrement compétente que la mienne à citer en sa faveur : celle de Liszt, rien que cela !

    Voici ce que Liszt écrivait dernièrement à un Milanais de ma connaissance :

    « Vous ne m’avez jamais parlé de Fumagalli ; c’est pourtant un compatriote à vous, et, d’après l’arrangement qu’il a fait d’une ouverture qu’on vient de m’envoyer, je lui tire mon chapeau comme à un pianiste de premier rang. Je suis fort désireux de le connaître. Un artiste qui accomplit de la sorte un pareil travail sort évidemment de la ligne ordinaire. »

    Maintenant que me reste-t-il à vous dire pour acquitter envers les artistes aimés du public toutes mes vieilles dettes ? Rien, je pense, s’il s’agit de ceux qui sont maintenant à Paris ; mais je ne puis me dispenser de signaler le succès qui poursuit cet admirable Ernst à Marseille et sur d’autres points du littoral de la Méditerranée. Je dois ajouter que, dans cette même ville de Marseille, si musicale malgré son importance commerciale, Mme Charton-Demeure [sic] continue ses triomphes dramatiques. Les amateurs non contens de l’applaudir, de l’acclamer à chacune de ses représentations, lui offrent des bracelets de diamans, lui envoient des députations pour la complimenter, etc., etc. Je vous apprendrai encore qu’un délicieux ténor allemand, inconnu en France, Reichardt, vient de donner à Hambourg des représentations avec des résultats tout à fait exceptionnels et je signale le fait avec d’autant plus de plaisir, que j’ai été dans le cas, l’an dernier à Londres, d’apprécier et la voix et le talent de Reichardt. Enfin, je vous donnerai officieusement une nouvelle importante : la claque est réinstallée dans les théâtres. Certains bruits de réforme faisaient déjà trembler sur le sort des artistes dramatiques ; mais les claqueurs n’ont en réalité pas cessé un instant leurs fonctions. Une modification seulement a été apportée dans l’organisation de l’armée romaine : on a augmenté le nombre des soldats.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er octobre 2010.

© Michel Austin et Monir Tayeb. Tous droits de reproduction réservés.

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