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LES SOIRÉES DE L’ORCHESTRE

Par

HECTOR BERLIOZ

DIXIÈME SOIRÉE

QUELQUES MOTS SUR L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE,
SES DÉFAUTS, SES MALHEURS ET SES CHAGRINS 
L’INSTITUTION DU TACK. — UNE VICTIME DU TACK

    On joue un opéra français, etc., etc.

    En entrant à l’orchestre, après l’ouverture, je trouve les musiciens (le joueur de grosse caisse et les tambours exceptés,) occupés à entendre la lecture d’une brochure qui excite leur hilarité. « Nous vous avons rendu morose hier, en vous mettant sur le chapitre des théâtres lyriques de Paris et de Londres, me dit Dimski en me tendant la main ; mais voici de quoi ranimer votre bonne humeur. Écoutez la plaisante critique que fait de l’état actuel de la musique en France, un de vos compatriotes qui ne se nomme pas. Ses idées ressemblent aux vôtres et viennent à l’appui de tout ce que vous nous avez déjà dit sur le même sujet. Recommence ta lecture, Winter. — Non, notre auditeur se moquerait de mon accent anglais. De ton accent américain, veux-tu dire, Yankee ! — Lis donc, toi, Corsino. — J’ai l’accent italien. — Toi, Kleiner. — J’ai l’accent allemand ; lis toi-même, Dimski. — J’ai l’accent polonais. — Allons ! je vois que c’est une conspiration pour me faire lire la brochure, sous prétexte que je suis Français. Donnez. »

    Winter me tend l’opuscule, et, pendant l’exécution d’un long trio chanté comme il mérite de l’être, je lis ce qui suit :

QUELQUES MOTS SUR L’ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, SES
DÉFAUTS, SES MALHEURS ET SES CHAGRINS

    Le moment est peu favorable, on le sait, au mouvement des arts ; aussi la musique ne se meut-elle guère, elle dort ! on la dirait morte, n’étaient les mouvements fébriles de ses mains, qui s’ouvrent toutes grandes et se referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient à saisir quelque chose. Puis elle rêve et parle tout haut en rêvant. Son cerveau est plein de visions étranges ; elle interpelle le ministre de l’intérieur ; elle menace, elle se plaint : « Donnez-moi de l’argent, crie-t-elle d’une voix sourde et gutturale, donnez-moi beaucoup d’argent, ou je ferme mes théâtres, ou je donne un congé illimité à mes chanteurs ; et, ma foi ! Paris, la France, l’Europe, le monde et le gouvernement s’arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public payant ne vient pas chez moi, est-ce ma faute ? Il ne veut même plus venir sans payer, est-ce ma faute ? Et si je n’ai pas d’argent pour le faire venir en le payant, est-ce ma faute ? Ah ! si j’en avais pour acheter des auditeurs, vous verriez la foule qu’il y aurait à mes fêtes, et comme le commerce et les arts refleuriraient, et comme l’univers renaîtrait à la joie et à la santé, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces insolents virtuoses, de ces orgueilleux compositeurs, qui prétendent que je n’ai rien d’artiste ni de musical et que mon titre n’est qu’un mensonge. » Mais bah ! le ministre se moque de ses menaces comme de ses plaintes ; il renfonce aux profondeurs de sa poche les plus inconnues la clef de son coffre-fort, et répond tranquillement avec un terrible bon sens : « Oui, j’apprécie tes raisons, ma pauvre Musique, tu voudrais être indemnisée de tes pertes, à la condition que si jamais tu fais des bénéfices, tu les garderas. Voilà un système commode, excellent, délicieux pour toi ; je l’admire, mais je m’abstiens de le mettre en pratique. Ces propositions-là se font à des brigands de monarques, à des scélérats d’empereurs, à d’affreux souverains absolus roulant sur l’or, gorgés des sueurs du peuple, non aux ministres d’une jeune république, affectée en naissant de certains vices de constitution qui l’obligent à se préoccuper avant tout de sa petite santé. Et dans nos temps de choléra les médecins sont chers. D’ailleurs, ces chefs des gouvernements sans liberté, sans égalité et sans paternité, ces rois eux-mêmes, puisqu’il faut les appeler par leur nom, ne se rendraient pas sans doute aux premiers mots de ton irrévérencieuse sommation. La plupart de ces fainéants ont consacré beaucoup de temps aux arts et à la littérature, quelques-uns te connaissent, ma vieille Musique, et ne feraient grâce à aucun de tes défauts. Ils seraient capables de te dire : Si les gens de la bonne compagnie s’éloignent de vous, mademoiselle, c’est que vous fréquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c’est que vous dépensez trop en colifichets, en parures d’un goût douteux, en oripeaux, clinquants de toute espèce, coûteuses inutilités qui conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires, aujourd’hui, vont mal, si vos entreprises échouent, si l’on se moque de vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu’aux détestables conseils que vous écoutez, et à votre obstination à repousser les avertissements sensés que le hasard parfois fait parvenir jusqu’à votre oreille. D’ailleurs, où avez-vous pris vos conseillers, vos économes, vos directeurs de conscience ? Sotte que vous êtes ! n’est-il pas évident que ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis ? Les uns, qui n’aiment rien au monde, vous haïssent d’autant plus qu’ils sont forcés d’avoir l’air de vous aimer ; les autres vous détestent parce qu’ils ne connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu’ils sentent intérieurement l’immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant des fonctions auxquelles ils sont si complétement impropres ; d’autres enfin, qui vous adoraient autrefois, vous haïssent et vous méprisent maintenant, parce qu’ils vous connaissent trop. Fi ! vous êtes une prostituée sans esprit ! une vraie fille d’Opéra, une fille d’affaires, comme le disait Voltaire, mais sans entente des affaires pourtant, absurde dans le choix de vos intendants, et d’une confiance en eux voisine de la stupidité. Que diriez-vous si un État comme l’Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son armée navale à un danseur parisien qui n’a jamais vu manœuvrer que les toiles et les cordages d’un théâtre, ou à un paysan bourguignon incapable de diriger une toue sur la Saône ?… Assez ! assez ! ne vous approchez pas ; vos sollicitations nous obsèdent ; si vous étiez ce que vous devriez être, sensible, intelligente, passionnée, dévouée, enthousiaste, fière et courageuse ; si vous aviez remis énergiquement tous ces gens-là à leur place et mieux gardé la vôtre ; si vous aviez conservé quelque chose de votre extraction noble ; si la princesse se révélait encore en vous, les rois pourraient vous venir en aide, vous recueillir à leur cour ; mais ce n’est pas chez eux qu’est l’asile destiné aux créatures de votre espèce. Vous n’avez déjà plus la séduction des charmes vulgaires. Pâle et ridée, vous en êtes venue à vous peindre le visage en bleu, en blanc et en rouge, comme une sauvagesse. Bientôt, vous vous barbouillerez de noir les paupières et vous porterez des anneaux d’or au nez. Votre talent a subi la même métamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vociférez. Qu’est-ce que ces manières de pousser la voix sur chaque note, de s’arrêter en hurlant sur l’avant-dernier temps de chaque période mélodique, quels que soient la syllabe sur laquelle il repose, le sens du morceau, le mouvement imprimé à l’ensemble et l’intention de l’auteur ? Qu’est-ce que ces libertés que vous prenez avec les plus beaux textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses, pour forcer toute mélodie à rouler sur les cinq ou six sons du médium de votre voix, sons que vous gonflez alors à perdre haleine, et qui font ressembler le chant et la mélodie actuels aux lamentables chansons des rôdeurs de barrière, aux clameurs avinées des Orphées de cabaret ! Dites-moi où vous avez appris, triple sotte, qu’il vous fût loisible de hacher une mélodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les élisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous ? est-ce l’auvergnat ou le bas breton ? Les gens de Clermont et de Quimper s’en défendent. Vous êtes donc atteinte d’une phtisie au troisième degré, qu’il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire sortir de votre poitrine la moindre succession mélodique de quelque rapidité, d’où résulte ce continuel retard dans les entrées et dans l’attaque du son qui détruit toute régularité, tout aplomb, qui asphyxie douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la précision des instruments de l’orchestre, amène dans les morceaux d’ensemble cet affreux tohubohu de rhythmes divers que font entendre les montres malades mises à l’hôpital chez les horlogers. Vous êtes donc bien peu soucieuse de cet accord si indispensable entre les instruments et les voix, malheureuse Muse dégénérée, que dans vos opéras, pour faire plaisir à vos metteurs en scène qui se moquent de vous, vous laissiez placer vos choristes à une distance de l’orchestre qui les met dans l’impossibilité de s’accorder rhythmiquement avec lui ? Où avez-vous la tête quand vous prétendez faire marcher ensemble les quatre parties d’un quatuor dont les dessus sont sur l’avant-scène, les basses au post-scénium, à quarante pas de là, pendant que les altos et les ténors, cachés par les portants des coulisses, ne peuvent, grâce aux processions et aux groupes dansants qui les environnent, aperçevoir à l’horizon de la rampe le moindre bout de l’archet conducteur ? Mais dire que vous prétendez établir l’ensemble d’un quatuor ainsi disposé, c’est vous flatter étrangement. Vous n’y prétendez en aucune façon. Les gâchis odieux, les cacophonies qui en résultent, vous trouvent fort indifférente, au contraire, et vous vous inquiétez peu de pareilles niaiseries. Pourtant, cette insouciance révolte bien des gens, et le nombre de ces révoltés, grossi de tous les mécontents que vous ennuyez seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend l’habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons là que de vos méfaits dans les théâtres ; il serait trop long de remettre sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous faites pitié, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh ! quoi, des menaces !... La déplaisante folle !... Eh ! partez ! qui vous retient ? En votre absence, nos États n’en iront pas plus mal. Nous vous regretterons ?... Non, vous êtes, ma mie,

Un peu trop forte en gueule et trop impertinente.

    Voilà l’aimable compliment avec lequel, malheureuse Muse, ils pourraient bien te mettre à la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres républicains, à l’épreuve de l’air patriotique et accoutumés à entendre chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point à quitter la belle France, et tu seras libre d’y mourir de ta mort naturelle quand tu n’auras plus ni feu ni lieu. — La Musique ouvrant les yeux et pleurant : « Oui, je mourrai, et d’une mort lente et ignominieuse, je n’en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n’ai que trop bien entendu les horribles choses que vous venez de m’adresser. Et pourtant est-il humain à vous, monsieur le ministre, est-il même juste de me reprocher les accointances auxquelles je suis condamnée, les faux amis que je fréquente forcément, et qui, de plus, me traitant en esclave, me donnent des ordres révoltants et m’imposent leurs plus folles volontés ? Est-ce moi qui me suis donné ces terribles associés ? Sont-ils de mon choix, ou de celui de vos prédécesseurs qui m’ont livrée à eux enchaînée et sans défense ? Vous ne l’ignorez pas, de ce côté-là au moins, je suis innocente. Je sais que mes menaces de clôture sont ridicules ; c’est par habitude que je les répétais tout à l’heure. Hélas ! je ne l’ai que trop appris dernièrement ; j’ai fermé mes théâtres sous prétexte de réparations, et les Parisiens s’en sont inquiétés comme des réparations qu’on ferait à la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes excès vocaux ; vous avez raison, je le sens en mon âme, mais je ne vis depuis dix ans en Italie que par eux. En France, où le public des théâtres se fait représenter par des gens à gages placés au centre du parterre, je ne puis exister qu’en flattant ces gens-là, et ces débauches de chant les ravissent. Si je n’excite pas leurs applaudissements, je n’en obtiens pas d’autres ; on dit alors que je n’ai pas de succès ; on en conclut que je n’ai pas de talent ; le public, qui l’entend dire, le croit et ne vient pas chez moi : de là ma misère et mon désespoir. Oh ! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le ministre, ce que c’est que de crier dans le désert.

    » Un auditoire chèrement payé par la nation vous est assuré pour vos moindres discours, et je serais bien heureuse d’avoir ce qui vous reste aux jours des plus maigres Assemblées de représentants. Au moins là, si vous êtes souvent interrompu, interpellé, injurié même, c’est la preuve qu’on vous écoute d’une façon plus ou moins tumultueuse, et qu’on se passionne pour ou contre vos idées ; c’est la douleur souvent, mais c’est la vie. Dans mes théâtres, j’ai le cœur broyé par ce dédain suprême, par cette indifférence outrageante d’un public préoccupé de tout, excepté de moi ; qui se croit blasé, et qui n’a jamais rien senti ; qui sait tout, comme les marquis de Molière, sans avoir rien appris ; d’un public habile à railler seulement, et qui ne daigne presque jamais siffler mes incartades, parce que cela lui paraît de mauvais goût, ou lui donne trop de peine, ou peut-être, et j’en frémis, parce qu’il ne les remarque pas. Vous allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes à justifier les vices honteux auxquels je reconnais m’être livrée  ; vous citerez un aphorisme célèbre du plus grand des poëtes, et vous me répéterez avec lui qu’il vaut mieux mériter le suffrage d’un seul homme de goût que d’exciter par des moyens indignes de l’art les applaudissements d’une salle pleine de spectateurs vulgaires. Hélas ! le poëte a mis cette noble phrase dans la bouche d’un jeune prince à qui les atteintes de la faim, du froid, de la misère étaient inconnues ; et je répondrai comme lui eussent sans doute répondu, s’ils l’eussent osé, les comédiens auxquels il donnait ses conseils : Qui plus que moi souffre de l’avilissement où je me vois réduite ? Mais les nécessités de la vie me l’imposent impérieusement, et je ne pourrais pas même obtenir le suffrage d’un seul homme de goût si je n’existais pas. Faites que ma vie soit assurée sans être même brillante comme l’était celle du prince danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leçons excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des États où je suis libre, sinon protégée. En France, au contraire, si l’on fait des sacrifices d’argent plus ou moins insuffisants pour quelques-uns de mes théâtres, on semble prendre à tâche de paralyser les efforts les plus désintéressés que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de m’aider, on m’entrave de mille manières, on me bâillonne, on m’oppose des préjugés dignes du moyen âge. Ici, c’est le clergé qui m’empêche de chanter dans les temples les louanges de Dieu, en interdisant aux femmes de prendre part à mes plus graves manifestations ; ailleurs, c’est la municipalité de Paris qui fait donner aux enfants et aux jeunes hommes de la classe ouvrière une éducation musicale, à la condition expresse qu’ils n’en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non pour employer ce qu’ils savent quand ils sont parvenus à savoir : comme les ouvriers des premiers ateliers nationaux à qui on faisait creuser des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le lendemain, pour combler les trous par eux creusés la veille. Puis, quand je fais appel au public pour l’exhibition de quelque ouvrage longuement médité, écrit à l’intention seulement de ce petit nombre d’hommes de goût dont parle le poëte, sans aucune arrière-pensée industrielle, et dans le but unique de produire au grand jour ce qui me paraît beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d’une taxe exorbitante, on me tue à moitié en me jetant, comme une infernale raillerie, ces mots impies : « Vous auriez tort de vous plaindre, car la loi nous autorise à vous tuer tout à fait. » Oui, sur des recettes destinées uniquement à couvrir à grand’peine les dépenses que je fais en pareil cas, on vient prélever le huitième brut, quand on pourrait légalement prélever le quart. On a le droit de me casser les deux jambes, on ne m’en casse qu’une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est vrai, monsieur le ministre, je n’exagère rien. A l’avénement de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, je crus un instant à mon émancipation ; je m’abusais. Quand l’heure de la délivrance des nègres sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir ; je m’abusais encore. Il est décidé qu’en France, sous la monarchie comme sous la république, je dois être une esclave soumise à la corvée. Quand j’ai travaillé sept jours, je ne puis me reposer le huitième, puisque ce huitième je le dois au fermier, mon maître, qui pourrait même m’en demander un de plus. On n’a jamais songé à dire aux savetiers : « Vous venez de faire huit paires de souliers, vous en devez deux à l’Etat qui veut bien ne vous en prendre qu’une. » Pourquoi, monsieur le ministre, l’art musical n’est-il pas l’égal de l’art du savetier ? Qu’ai-je fait à la France, moi, la Musique ? En quoi l’ai-je offensée ? comment ai-je mérité de sa part une oppression si dure et si persistante ? Ce qui rend cette oppression plus dure et plus inexplicable encore, c’est que la France, aux yeux du reste de l’Europe, passe pour m’entourer de soins et d’affection. Elle a fondé, en effet, des institutions, telles que notre beau Conservatoire et le prix annuel de composition décerné par l’Académie des beaux-arts, qui produisent incessamment pour moi des disciples zélés, sinon des prophètes ; mais à peine leur éducation est-elle ébauchée, à peine le sentiment du beau a-t-il de son crépuscule illuminé leurs âmes, que d’autres institutions contraires viennent réduire ces heureux résultats au néant, et donner ainsi aux bienfaits que je reçois l’air d’une mystification atroce.

    » Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute, quand il fit son charmant dessin des Hussards en maraude. On y voit deux hussards à la porte d’un poulailler : l’un tient un sac de chènevis, dont il répand le contenu devant l’étroite porte, en disant d’une voix flûtée : « Petits ! petits ! » ; l’autre, armé de son sabre, abat la tête des malheureux volatiles, au fur et à mesure qu’ils s’y présentent. Revoyez cette lithographie, monsieur le ministre, et méditez quelques instants sur le sens de l’allégorie. Hélas ! il n’est que trop clair. Les grains de chènevis sont les prix du Conservatoire et de l’Académie ; les coups de sabre, vous savez qui les donne, et mes enfants sont les dindons qui se laissent ainsi décapiter ; mais, fussent-ils des aigles, ils n’en périraient pas moins.

    Le ministre ému : « Mon enfant, tu as peut-être raison ; j’ignorais la plupart des détails que tu viens de me donner. J’y réfléchirai, et je tâcherai que tu sois au moins l’égale des savetiers à l’avenir. Ceci me paraît de toute justice, mais ne se rattache qu’au côté matériel de la question. Quant à l’autre, quant au côté moral, esthétique, comme disent tes chers Allemands, n’oublie pas ceci : le temps viendra peut-être où de folles volontés, où d’absurdes caprices ne te seront plus imposés ; où tes intendants comprendront réellement tes intéréts et s’attacheront à leur défense ; où tes directeurs de conscience ne t’infligeront plus de pénitences humiliantes et ridicules ; où tu ne seras plus forcée de cohabiter avec tes mortels ennemis ; où des gens à gages ne feront plus dans tes théâtres l’office du public ; où ce public, que tu décourages et dégoûtes peut-être aujourd’hui, te témoignera une sympathie chaleureuse ; mais en attendant, change d’allures, de société autant que tu pourras, de manières et de langage tout à fait. N’oublie pas que c’est une erreur grossière de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le désordre rhythmique, le vague de la forme, l’incorrection du dessin, les outrages à l’expression et à la langue, l’abus des ornements, le fracas, la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d’émouvoir une salle pleine même de spectateurs vulgaires. Ceux-là sont fréquemment entraînés, il est vrai, par des moyens que réprouvent le bon sens et le goût, mais ils ne résistent guère non plus à l’influence d’une inspiration véritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur et énergie ; ils ne t’en voudront pas trop d’être sublime. Peut-être désappointés le premier jour, étonnés le second, charmés le troisième, ils finiront bientôt par t’en savoir un gré infini. N’avons-nous pas vu déjà, ne le voyons-nous pas même encore dans de trop rares occasions, ce public qui, après tout, n’est pas composé exclusivement de ces spectateurs tant méprisés par le poëte, applaudir de toutes ses forces et de tout son cœur des œuvres vraiment belles, des virtuoses d’un merveilleux talent ? Non, de ce côté, tu n’as rien à craindre ; l’éducation des habitués de tes théâtres est maintenant assez avancée ; ne te contrains point, sois sublime et je réponds de tout. Tu m’engages à méditer sur un ingénieux dessin de Charlet ; je te recommande, moi, la fable du Charretier embourbé de La Fontaine. Relis-en la fin surtout :

« Hercule veut qu’on se remue,
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
L’achoppement qui te retient ;
Ôte d’autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui, jusqu’à l’essieu, les enduit.
Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit,
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? — Oui, dit l’homme. —
Or bien je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet. —
Je l’ai pris... qu’est ceci ? mon char marche à souhait !
Hercule en soit loué ! » — Lors la voix : « Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le ciel t’aidera. »

— Eh bien ! qu’en dites-vous ? me dit Winter en riant. — Je dis que la brochure, si pleine de bouffonnes et tristes vérités qu’elle soit, n’aura pas produit à Paris plus d’effet que mes révélations de la nuit dernière n’en produiraient, si elles étaient imprimées. A Paris on laisse tout dire, parce qu’on peut ne tenir compte de rien. La critique passe, l’abus reste. Les mots piquants, les raisons, les justes plaintes, glissent sur l’esprit des gens comme des gouttes d’eau sur les plumes d’un canard…………………………………….

    Eh ! messieurs, qu’a donc votre Kappelmeister à frapper de la sorte sur son pupitre ? — Le ténor voudrait ralentir le mouvement de ce duo, et lui ne le veut pas. Il a du bon notre chef. — Je m’en aperçois. Mais savez-vous que ces coups de bâton, qu’il donne épisodiquement ce soir, sont d’un usage continuel à l’Opéra de Paris ? — Bah ? — Oui. Et leur effet est d’autant plus désastreux que les chefs d’orchestre frappent, non sur leur pupitre, mais sur le haut de la carapace du souffleur placée au-devant d’eux, ce qui donne à chaque coup bien plus de sonorité et tourmente horriblement le malheureux souffleur. Il y en a même un qui est mort des suites de ce supplice. — Vous plaisantez ! — Non pas. Habeneck, il y a quelque vingt ans, ayant remarqué que les gens de la scène prêtaient peu d’attention à ses mouvements, ne les regardaient même presque jamais, et, par suite, manquaient fort souvent leurs entrées, imagina, faute de pouvoir parler à leurs yeux, d’avertir leur oreille en frappant, avec le bout de l’archet dont il se servait pour conduire, ce petit coup de bois sur bois : Tack ! qui se distingue au milieu de toutes les rumeurs plus ou moins harmonieuses des autres instruments. Ce temps précédant le temps du début de la phrase, est devenu maintenant le plus impérieux besoin de tous les exécutants du théâtre. C’est lui qui avertit chacun de commencer, qui indique même les principaux effets qu’il s’agit de produire, et jusqu’aux nuances de l’exécution. S’agit-il des soprani ? tack ! à vous mesdames ! Les ténors ont-ils à reprendre le même thème deux mesures après ? tack ! à vous messieurs ! Les enfants, rangés sur le milieu de la scène, ont-ils à entonner un hymne ? tack ! allons enfants ! Faut-il demander à un chanteur ou à une cantatrice de la chaleur ? tack ! de la sensibilité ? tack ! de la rêverie ? tack ! de l’esprit ? tack ! de la précision, de la verve ? tack ! tack ! Le premier danseur n’oserait prendre son vol pour un écho sans le tack ! La première danseuse ne se sentirait ni jarret, ni ballon, son sourire aurait l’air d’une grimace sans le tack. Tout le monde attend ce joli petit signal ; sans lui, rien ne pourrait aujourd’hui se mouvoir ni se faire entendre sur la scène ; chanteurs et danseurs y resteraient silencieux et immobiles, comme la cour de la Belle au bois dormant. Or, ceci est fort désagréable à l’auditoire et peu digne d’un établissement qui aspire à un rang élevé parmi les institutions musicales et chorégraphiques de l’Europe. Ceci, en outre, a causé la mort d’un excellent homme ; en conséquence on n’en démordra point.

UNE VICTIME DU TACK

NOUVELLE D’AVANT-SCÈNE

    LA VICTIME DU TACK s’appelait Moreau. Cet honnête souffleur remplissait avec une exactitude exemplaire et une parfaite tranquillité d’esprit ses fonctions, plus difficiles qu’on ne le pense, quand Habeneck, pour suppléer à l’insuffisance des signes télégraphiques inventa le signe téléphonique, dont il est question.

    Le jour où, enivré de sa découverte, il en fit usage pour la première fois, Moreau qui, à chaque coup du savant archet, rebondissait dans son antre, fut plus surpris que fâché. Il supposa qu’une série d’accidents de l’exécution avaient excité chez Habeneck une impatience, dont la manifestation insolite le faisait souffrir, et que c’était là seulement un désagrément momentané que lui, souffleur, devait supporter sans se plaindre. Mais aux représentations suivantes, le tack continua ; il redoubla même, tant l’inventeur était charmé de son efficacité. Chaque coup ébranlait le crâne du malheureux qui, blotti dans son gîte, sautant de droite et de gauche, avançant la tête, la reculant, se tordant le cou, s’interrompait au milieu de ses périodes, comme un merle chantant qui reçoit un coup de fusil.

Mon fils ! tu ne l’es plus ; va, ma haine est trop (tack !)…
Dans mon âme ulcérée, oui, la (tack !) nature est (tack !)...
D’Étéocle et de toi tous les droits sont (tack !)...

    Ainsi de suite. Le pauvre homme souffrit toute la soirée un martyre qui ne se décrit point, mais que les personnes affligées comme lui d’une organisation nerveuse comprennent à merveille. Il n’eut garde de se plaindre ; telle était la crainte qu’inspirait Habeneck. Reconnaissant alors pourtant qu’il ne s’agissait pas là d’un caprice, d’une fantaisie, d’un accès de mauvaise humeur, mais d’une institution nouvelle fondée à l’Opéra, Moreau sentit que le sang-froid, la présence d’esprit, l’attention indispensables pour la tâche qu’il avait à remplir, lui deviendraient impossibles sous la menace permanente de cet archet de Damoclès. Il alla trouver le machiniste, et après lui avoir conté sa peine : « Si tu ne trouves pas un moyen de me garantir de ce tack infernal, lui dit-il, je suis un homme perdu ; il retentit jusque dans la moelle de mes os, il me trépane, il me décroche le cervelet ! — Ah ! diable, c’est ma foi vrai, répond le machiniste, il est impossible que tu y tiennes. Attends ! il me vient une idée ; apporte-moi ton couvercle. » Moreau enlève le toit de son réduit, le porte dans le cabinet du machiniste, et tous les deux, après avoir soigneusement fermé leur porte, se mettent à le tamponner, à le rembourrer, à le matelasser avec force coussinets gonflés de laine, à le rendre enfin sourd comme un édredon. Voilà notre souffleur rassuré, réconforté, ravi, qui rentre chez lui et dort tout d’un somme jusqu’au lendemain ; ce qui depuis longtemps ne lui était arrivé. Le soir de la représentation suivante, il revient au théâtre avec un calme où l’on ne pouvait voir qu’une douce satisfaction exempte d’ironie. C’était un homme si bon, si inoffensif que ce pauvre Moreau !

    On jouait ce soir-là Robert le Diable. Cet opéra, récemment monté, était alors admirablement exécuté ; le chef d’orchestre, en conséquence, n’était point obligé de recourir si souvent au moyen nouveau contre lequel le souffleur venait de se mettre en garde. Habeneck, pendant toute la première moitié du premier acte, resta donc chef d’orchestre pour les yeux seulement. Moreau respirait et soufflait avec une verve et un bonheur incomparables ; il en était même venu à regretter ses précautions, qu’il commençait à trouver calomnieuses, quand, au milieu de la scène du jeu, les choristes n’étant pas partis à temps, Habeneck étend le bras, et frappe un coup violent sur le toit rembourré de la maisonnette : Pouf ! plus de son, plus de tack, rien. Moreau sourit doucement, et continue à dicter leurs paroles aux choristes distraits :

Nous le tenons ! nous le tenons !

    Mais Habeneck, étonné, redoublant : Pouf ! « Qu’est ceci ? dit-il. La planche ne résonne plus ! le drôle aurait-il fait rembourrer sa carapace ? Ah malheureux ! tu me la donnes belle ! nous allons voir beau jeu. » Et se penchant de côté, il frappe sur la paroi latérale de l’étui de Moreau, que l’imprudent avait négligé de matelasser, et qui rend aussitôt un tack plus clair, plus net, plus triomphant que ne rendit jamais la paroi supérieure, et d’autant plus terrible pour le souffleur que les coups tombaient directement contre son oreille. Habeneck, avec un sourire de Méphistophélès, se vengea de sa déconvenue d’un instant en redoublant d’énergie toute la soirée, et fit subir à sa victime un supplice auprès duquel celui de la goutte d’eau des Persans ne doit être qu’un enfantillage. Bien plus, la représentation terminée, et sans avoir l’air de comprendre l’intention qu’avait eue le souffleur en faisant tapisser son appartement, il enjoignit tranquillement au machiniste d’ôter à la carapace sa doublure, et de remettre la chose dans son premier état.

    Moreau comprit alors que toute résistance était désormais inutile, et qu’il assistait aux commencements de sa fin. Il rentra chez lui, si résigné, qu’il dormit encore. Mais ce fut son avant-dernier sommeil. A partir de ce jour, le tack redoubla, par-dessus, par côté, par devant, par derrière ; le bourreau ne voulut laisser aucun point invulnéré. Moreau, énervé, brisé, stupéfié, cessa bientôt de s’agiter ; il compta les tack, non en Mucius Scevola, qui tient sans tressaillements sa main dans la flamme, mais en soldat autrichien recevant sur le torse son cent douzième coup de bâton. Habeneck resta le maître ; l’institution du tack, un moment ébranlée, se consolida. Dès lors Moreau devint triste, taciturne ; ses cheveux, de blonds qu’ils étaient, devinrent blancs ; peu après ils tombèrent. Avec les cheveux la mémoire disparut, la vue s’affaiblit. Alors le souffleur en vint à commettre des fautes énormes. Le jour de la reprise d’Iphigénie en Aulide, au lieu de souffler : « Que de grâces ! que de majesté ! » il s’écria : « Grâce ! que de cruauté ! » Dans un autre ouvrage, au lieu de : « Bonheur suprême ! » Il laissa échapper : « Douleur extrême ! » et depuis ce lapsus, de mauvais plaisants sans cœur l’appelèrent le souffle-douleur de l’Opéra. Puis il tomba malade tout à fait, et dut garder le lit. Son état empira rapidement ; il cessa de parler. Nul médecin ne put obtenir de lui l’aveu de ce qu’il ressentait. On le voyait seulement, pendant ses longs assoupissements, faire par intervalles un petit soubresaut de la tête, comme s’il eût reçu un coup sur l’occiput. Enfin un soir, après avoir été parfaitement calme pendant plusieurs heures, quand ses amis commençaient à croire à une amélioration dans son état, il fit encore une fois le petit soubresaut dont je viens de parler, et prononçant d’une voix douce ce seul mot : Tack ! il expira.

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. . . . . . Long silence . . . . . . .

    On soupire….. Puis on entend ces exclamations (Winter) : « Poor Wretch ! (Corsino) : Ohi me ! povero ! (Dimski) : Pauvre diable ! (Kleiner jeune) : Voilà une vexation ! » Le chef d’orchestre, ce mauvais cœur, qui en écoutant mon funeste récit n’a pu contenir plusieurs accès d’un rire silencieux, décelés par les bonds précipités de son abdomen, reprend un air grave et nous dit en descendant de son estrade : « Silence, messieurs, la pièce est finie. »

 

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