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LES SOIRÉES DE L’ORCHESTRE

Par

HECTOR BERLIOZ

DEUXIÈME SOIRÉE

LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent. —  EXÉCUTION

 D’UN ORATORIO. —  LE SOMMEIL DES JUSTES.

    Il y a concert au théâtre.

    Le programme se compose exclusivement d’un immense oratorio, que le public vient entendre par devoir religieux, qu’il écoute avec un silence religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles d’une église protestante.

    Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n’a rien à faire là-dedans, s’agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l’orchestration pour ne pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.

    Je me trouve à côté d’un alto ; celui-ci fait assez bonne contenance pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde, toutefois, son archet n’attaque plus que mollement les cordes, puis l’archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche. C’est celui de la tête du martyr qui s’y repose sans s’en douter. Je m’approche, pour lui fournir un point d’appui plus solide et plus commode. Il s’endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de l’orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale ! Je persiste à le prolonger en servant d’oreiller au dormeur. Les musiciens rient. « Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre dernier voyage en Allemagne ! C’est un pays que nous aimons, bien que ce terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d’une aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s’ouvrent déjà pour nous recevoir. Je suis chargé ce soir, à ce qu’il paraît, de tenir les uns endormis et les autres éveillés ? Je me dévouerai donc s’il le faut, mais quand vous répéterez l’histoire que je m’en vais vous dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas de qui vous l’avez apprise ; cela achèverait de me perdre dans l’esprit des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce moment. Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je dirai qu’elle est de moi. »

LE HARPISTE AMBULANT

NOUVELLE DU PRÉSENT

    Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté un viaduc : une immense étendue de la voie étant couverte d’eau, de terre et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour en voiture pour aller rejoindre l’autre tronçon du chemin de fer rompu. Le nombre des véhicules confortables n’était pas grand, et je dus même m’estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes de paille, sur lequel j’arrivai au point de ralliement du convoi, moulu et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans le sud de l’Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à leur modeste condition. Celui-ci, s’étant placé à l’un des angles du salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques minutes, et prenant sa harpe comme pour l’accorder, répéta tout doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières mesures du thème de mon scherzo de la Fée Mab ; il m’examinait en dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d’abord à un hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste, et pour m’en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en souriant. « Dove avete inteso questo pezzo ? » lui dis-je. Mon premier mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de parler italien, m’imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j’aie appris quelques mots. Mais mon homme : « Je ne sais pas l’italien, monsieur, et ne comprends pas ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire. Ah ! vous parlez français ! Je vous demandais où vous avez entendu ce morceau. A Vienne, à l’un de vos concerts. —  Vous me reconnaissez ? Oh ! très-bien ! Par quel hasard, et comment êtes-vous entré à ce concert ? Un soir, dans un café de Vienne où j’allais jouer ordinairement, je fus témoin d’une querelle qui s’éleva entre des habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut surtout beaucoup question de la symphonie de Roméo et Juliette, et cela me donna une grande envie de l’entendre. Je me dis alors : Si je gagne aujourd’hui plus de trois florins, j’en emploierai un à acheter demain un billet pour le concert. J’eus le bonheur de recevoir trois florins et demi, et je satisfis ma curiosité. — Ce scherzo vous est donc resté dans la mémoire ? — J’en sais la première moitié et les dernières mesures seulement, je n’ai jamais pu me rappeler le reste. — Quel effet vous a-t-il produit quand vous l’avez entendu ? dites-moi la vérité. — Oh ! un singulier, très-singulier effet ! Il m’a fait rire, mais rire tout de bon, et sans pouvoir m’en empêcher. Je n’avais jamais pensé que les instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu’un orchestre de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu’un de mes voisins voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire ; mais c’était plus fort que moi. — Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la musique, je suis curieux de savoir comment vous l’avez apprise. Puisque vous parlez si bien le français, et que le train de Prague ne part que dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter cela. — C’est une histoire très simple, monsieur, et peu digne de votre attention ; mais si vous voulez bien l’écouter, je suis à vos ordres.

    Nous nous mîmes à table, on apporta l’inévitable vin du Rhin, nous bûmes quelques rasades, et voici, à peu d’expressions près, en quels termes mon convive me fit l’histoire de son éducation musicale, ou plutôt le récit des événements de sa vie.

HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT

    Je suis né en Styrie : mon père était musicien ambulant, comme je le suis aujourd’hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France, et y avoir amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais manquer de savoir l’allemand, il eut l’heureuse idée de m’apprendre d’abord la langue française, en s’en servant exclusivement avec moi. Il m’enseigna ensuite, aussitôt que mes forces le permirent, l’usage des deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier de moi. J’étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s’arrêtaient. Il m’en demanda la raison ; ne voulant pas la lui dire, je répondis en l’assurant qu’il n’y avait pas de ma faute et que je travaillais chaque jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne travaillais plus du tout. Voici pourquoi : J’avais une jolie voix d’enfant, forte et bien timbrée ; le plaisir que je trouvais à jouer de la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos contrées m’avait amené à chanter aussi en m’accompagnant, à chanter à pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons.

    J’écoutais alors avec ravissement les sons que je produisais rouler et se perdre au loin dans les vallées, et cela m’exaltait d’une façon extraordinaire, et j’improvisais les paroles et la musique de chansons mêlées d’allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne répondait point à ce que je désirais pour l’accompagnement de ces chants étranges ; j’avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu’un jour, à la fin d’un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je saisis instinctivement ma carabine qui ne me quittait jamais, et la tirai en l’air pour obtenir l’explosion finale que la harpe me refusait. C’était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus, gémissants et doux que recherche la rêverie et qui la font naître ; la harpe se montrait là plus impuissante encore.

    Dans l’impossibilité d’en rien tirer de pareil, un jour où j’improvisais plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et, découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme un écho des cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J’écoutai tout ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s’exhalait de ma harpe, sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C’était le vent en effet qui produisait ces accords extraordinaires dont je n’avais jamais entendu parler !

Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes ?

Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m’exercer au mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences qui m’absorbèrent tout entier. J’essayai vingt façons différentes de l’accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de cordes diverses, et j’en vins enfin, après bien des recherches, à en accorder le plus grand nombre possible à l’unisson et à l’octave, en supprimant toutes les autres. Alors seulement j’obtins des séries d’accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal — harmonies célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d’anges aux ailes blanches, couronnés d’étoiles, et chantant avec moi dans une langue inconnue ; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les Séraphins, qui souriaient en versant des larmes, et laissaient échapper d’harmonieux gémissements emportés avec elles par l’orage jusqu’aux extrémités de l’horizon ; tantôt je m’imaginais voir Napoléon, dont mon père m’avait si souvent raconté l’étonnante histoire ; je me croyais dans l’île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui ; puis c’était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques ; d’autres fois, il me semblait être isolé bien haut dans l’air et que le monde entier avait disparu ; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si j’eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m’arrachais les cheveux, je sanglotais en me roulant à terre... Je ne puis exprimer la centième partie de ce que j’éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en partie détendues, il me crurent devenu fou et bon gré mal gré me ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps, s’était imaginé, d’après mes façons d’être et mon inexplicable exaltation, que je buvais de l’eau-de-vie (qu’il m’eût fallu voler alors, car je ne pouvais la payer), n’adopta point leur idée. Persuadé que j’étais allé m’enivrer quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l’eau pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien vouloir dire pour me disculper ; je sentais qu’on n’eût point cru ni compris la vérité. D’ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût dans ma confidence ; j’avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une tout autre manière de voir. « Ce sont peut-être, disait-il, des visitations de l’esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à devenir un grand saint. »

    L’époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques devinrent plus fréquentes en augmentant d’intensité. Mon père alors commença à perdre la mauvaise opinion qu’il avait conçue de moi et à penser, lui aussi, que j’étais fou. M. le curé, au contraire, persistant dans la sienne, me demanda si je n’avais jamais songé à être prêtre. « Non, monsieur, répondis-je, mais j’y songe maintenant, et il me semble que je serais bien heureux d’embrasser ce saint état. » — « Eh bien ! mon enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons. » Sur ces entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J’avais quatorze ans ; je ressentis un grand chagrin, car il ne m’avait que rarement battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m’avoir élevé et m’avoir appris trois choses : le français, la harpe et la carabine. J’étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après, sur l’assurance que je lui donnai de ma vocation pour l’état ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu’il exige. Cinq années s’écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j’étais sur le point d’entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois ! Vous ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur ?

— Comment donc ! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce genre aux organisations telles que la vôtre.

— Eh bien donc ! ce fut comme je vous le dis... J’en aimai deux d’un coup, une gaie et une sentimentale.

— Comme les deux cousines du Freyschütz ?

— Précisément. Oh ! le Freyschütz ! il y a une de mes phrases là-dedans !.. Et dans les bois, aux jours d’orages, bien souvent... (Ici le narrateur s’arrêta, regardant fixement en l’air, immobile, prêtant l’oreille ; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies sans doute à la romantique mélodie de Weber dont il venait de parler. Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n’avais garde de troubler son rêve extatique, je l’admirais, je l’enviais même. Nous gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant rapidement ses yeux et vidant son verre) : Pardon, monsieur, reprit-il, je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes souvenirs. C’est que, voyez-vous, Weber m’aurait compris, lui, comme je le comprends ; il ne m’aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles au vulgaire quelques-unes de mes impressions.

— Au vulgaire, dites-vous ! cherchez un peu, camarade, combien il y a d’individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de vous émouvoir, et que je suis sûr d’avoir devinée : le solo de clarinette sur le trémolo, dans l’ouverture, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, chut !

— Eh bien ! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le Freyschütz, il n’y en a peut-être pas dix qui l’aient seulement remarquée.

— C’est fort possible. Mon Dieu, quel monde !... Bref, mes deux maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est, l’une s’appelait Annette et l’autre Agathe, encore comme dans le Freyschütz. Je n’ai jamais pu savoir laquelle des deux j’aimais le mieux, seulement avec la gaie j’étais toujours triste, et la mélancolique m’égayait.

— Cela devait être, nous sommes ainsi faits.

— Ma foi, s’il faut vous l’avouer, je me trouvai diablement heureux. Ce double amour me fit oublier un peu mes concerts célestes, et quant à ma vocation sacrée, elle disparut en un clin d’œil. Il n’y a rien de tel que l’amour de deux jeunes filles, l’une gaie et l’autre rêveuse, pour vous ôter l’envie de devenir prêtre et le goût de la théologie. M. le curé ne s’apercevait de rien, Agathe ne soupçonnait pas mon amour pour Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais à m’égayer et à m’attrister successivement, de deux jours l’un.

— Diable ! il y avait en vous sans doute un fond de tristesse et de gaieté inépuisable, si cette agréable existence a duré longtemps.

— Je ne sais si j’étais aussi favorisé que vous le dites, car un nouvel incident, plus grave que tous les événements antérieurs de ma vie, vint m’arracher bientôt aux bras de mes bonnes amies et aux leçons de M. le curé. J’étais un jour à faire de la poésie rêveuse auprès d’Annette, qui riait de tout son cœur de ce qu’elle appelait mon air de chien couchant affligé ; je chantais, en m’accompagnant de la harpe, un de mes poëmes les plus passionnés, improvisés au temps où ni mon cœur ni mes sens n’avaient encore parlé. Je cessai un instant de chanter... la tête sur l’épaule d’Annette, baisant avec tendresse une de ses mains ; je me demandais ce que pouvait être cette faculté mystérieuse qui m’avait fait trouver en musique l’expression de l’amour, avant que la moindre lueur de ce sentiment m’eût été révélée, quand Annette, contenant mal un nouvel accès d’hilarité : « Oh ! que tu es bête ! s’écria-t-elle en m’embrassant, mais c’est égal, je t’aime encore mieux, si peu divertissant que tu sois, que ce drôle de corps de Franz, l’amant d’Agathe. — L’amant de ?... — D’Agathe ; tu ne le savais donc pas ? il va la voir justement aux heures où nous sommes ensemble ; elle m’a tout confié. » Vous croyez peut-être, monsieur, que je m’élançai d’un bond hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer Franz et Agathe. Point du tout, pris d’une de ces rages froides plus terribles cent fois que les grands emportements, j’allai attendre mon rival à la porte de notre maîtresse, et sans réfléchir qu’elle nous trompait tous les deux, et qu’il avait à se plaindre de moi autant que j’avais à me plaindre de lui, sans vouloir même qu’il se doutât du motif de mon agression, je l’insultai de telle façon que nous convînmes de nous battre sans témoins le lendemain matin. Et nous nous battîmes, monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je... à votre santé... et je lui crevai un œil...

— Ah ! vous vous battîtes à l’épée ?

— Non, monsieur, à la carabine, à cinquante pas ; je lui envoyai dans l’œil gauche une balle qui le rendit borgne.

— Et mort, sans doute ?

— Oh ! très-mort, il tomba raide sur le coup.

— Et vous l’aviez visé à l’œil gauche ?

— Hélas ! non, monsieur ; je sais que vous allez me trouver bien maladroit... à cinquante pas !... J’avais visé l’œil droit... Mais en le tenant en joue, je vins à penser à cette drôlesse d’Agathe, et il faut croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure sans vanité, j’eusse été incapable d’une erreur aussi grossière. Quoi qu’il en soit, je ne le vis pas plutôt à terre que ma colère et mes deux amours s’envolèrent de compagnie... Je n’eus plus qu’une idée, celle d’échapper à la justice que je croyais déjà voir à mes trousses ; car nous nous étions battus sans témoins, et je pouvais aisément passer pour un assassin. Je détalai donc dans la montagne au plus vite, sans m’inquiéter d’Annette ni d’Agathe. Je fus guéri à l’instant même de ma passion pour elles, comme elles m’avaient guéri de ma vocation pour la théologie. Ce qui me démontra clairement que, pour moi, l’amour des femmes est à l’amour de Dieu comme l’amour de la vie est à celui des femmes, et que le meilleur parti à prendre pour oublier deux maîtresses, c’est d’envoyer une balle dans l’œil gauche au premier venu de leurs amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu’il vous incommode, je vous recommande mon procédé. »

    Je vis que mon homme commençait à s’exalter, il mordait sa lèvre inférieure en parlant, et riait sans bruit d’une façon étrange. « Vous êtes fatigué, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous pourriez plus aisément tout à l’heure reprendre et achever votre récit. — Volontiers, dit-il. » Alors s’approchant de sa harpe, il joua d’une main le thème entier de la Fée Mab, qui parut lui rendre sa bonne humeur, et nous sortîmes, moi, grommelant à part : Quel drôle d’homme !... et lui : Quel drôle de morceau !...

    « Je vécus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant mon original ; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les paysans, d’ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain. J’arrivai enfin à Vienne, où je vendis, bien à contre-cœur, ma fidèle carabine pour acheter cette harpe dont j’avais besoin pour gagner ma vie. A partir de ce jour, j’embrassai l’état de mon père, je fus musicien ambulant. J’allais sur les places publiques, dans les rues, sous les fenêtres surtout des gens que je connaissais pour n’avoir point le sentiment de la musique ; je les obsédais avec mes mélodies sauvages, et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se débarrasser de moi. J’ai reçu ainsi bien de l’argent de M. le conseiller K***, de madame la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitués de l’Opéra italien. Un artiste Viennois, avec qui je m’étais lié, m’avait fait connaître leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique de profession, ils m’écoutaient avec intérêt ; à l’exception de deux ou trois, il était rare cependant que l’idée leur vint de me donner la moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafés, parmi les étudiants et les artistes ; et c’est ainsi, je crois vous l’avoir dit, que je fus témoin de la querelle excitée par une de vos compositions, et que le désir me vint d’aller entendre la Fée Mab... Quel drôle de morceau ! J’ai depuis lors beaucoup fréquenté les bourgs et les villages répandus sur la route que vous suivez, et fait de nombreuses visites à cette belle Prague. Ah ! Monsieur voilà une ville musicale.

— Vraiment ?

— Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue à la longue ; je pense quelquefois à mes deux bonnes amies ; je me figure que j’aurais bien du plaisir à pardonner à Agathe, dût Annette me tromper à son tour. D’ailleurs, je gagne à peine de quoi vivre ; ma harpe me ruine ; ces maudites cordes qu’il faut sans cesse remplacer... à la plus légère pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur qui en altère le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n’avez pas l’idée de ce que cela me coûte.

— Ah ! cher confrère, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les grands théâtres lyriques, combien de cordes plus chères que les vôtres, puisqu’il y en a de 60,000 et même de 100,000 francs, s’altèrent et se détruisent chaque jour, au grand désespoir des maîtres et des directeurs !... Nous en avons d’une sonorité exquise et puissante qui périssent, comme les vôtres, par le plus léger accident. Un peu de chaleur, la moindre humidité, un rien, et l’on voit paraître la maudite grosseur dont vous parlez, qui en détruit la justesse et le charme ! Que de beaux ouvrages inexécutables alors ! que d’intérêts compromis ! Les directeurs éperdus prennent la poste, courent à Naples, ce pays des bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et beaucoup de bonheur pour arriver à remplacer une chanterelle de premier ordre !

— C’est possible, Monsieur ; mais vos désastres me consolent mal de mes misères ; et, pour sortir de la gêne où je suis, je viens de m’arrêter à un projet que vous approuverez sans doute. J’ai acquis depuis deux ans une véritable habileté sur mon instrument, je puis maintenant me produire d’une façon sérieuse, et je ferais, je pense, de bonnes affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France et à Paris.

— A Paris ! des concerts en France ! ah ! ah ! ah ! Laissez-moi rire à mon tour. Ah ! ah ! le drôle d’homme ! Ce n’est pas pour me moquer de vous ! ah ! ah ! ah ! mais c’est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a occasionné mon scherzo !

— Pardon, qu’ai-je dit de si plaisant ?

— Vous m’avez dit, ah ! ah ! ah ! que vous comptiez vous enrichir en France en y donnant des concerts. Ah ! voilà bien une idée styrienne. Allons, c’est à moi de parler maintenant, écoutez : En France d’abord... attendez un peu, je suis tout essoufflé ; en France, quiconque donne un concert est frappé par la loi d’un impôt. Saviez-vous cela ?

— Sacrament !

— Il y a des gens dont l’état est de percevoir (c’est-à-dire de prendre) le huitième de la recette brute de tous les concerts, et la latitude même leur est laissée d’en prendre le quart si cela leur convient… Ainsi, vous venez à Paris, vous organisez à vos risques et périls une soirée ou une matinée musicale ; vous avez à payer la salle, l’éclairage, le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n’êtes pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette ; vous avez, au minimum, 600 fr. de frais ; il devrait vous rester 200 fr. de bénéfice ; pourtant il ne vous reste rien. Le percepteur s’arrange de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue ; car il est très-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout juste les 600 fr. nécessaires pour les frais, le percepteur n’en perçoit pas moins son huitième sur cette somme, et vous êtes de cette façon puni d’une amende de 75 fr. pour avoir eu l’insolence de vouloir vous faire connaître à Paris et de prétendre y vivre honnêtement du produit de votre talent.

— Ce n’est pas possible !

— Non, certes, ce n’est pas possible ; mais cela est. Encore ma politesse seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr. Inconnu, pauvre et harpiste, vous n’auriez pas vingt auditeurs. Voilà la vérité vraie. Les plus grands, les plus célèbres virtuoses, ont eux-mêmes, d’ailleurs, éprouvé en France les effets du caprice et de l’indifférence du public. On m’a montré au foyer du théâtre, à Marseille, une glace que Paganini brisa de colère, en trouvant la salle vide à l’un de ses concerts.

— Paganini !

— Paganini. Il faisait peut-être trop chaud ce jour-là. Car il faut vous apprendre ceci : dans notre pays, il y a telles circonstances que le génie même le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le plus incontesté, ne saurait combattre avec succès. Ni à Paris ni dans les provinces, le public n’aime assez la musique pour braver, dans le seul but d’en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou avancer de quelques minutes l’heure de ses repas ; il ne va à l’Opéra ni au concert que s’il peut s’y rendre sans peine, sans dérangement quelconque, sans trop de dépense, bien entendu, et s’il n’a absolument rien de mieux à faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j’en ai la ferme conviction, qui consentît à aller entendre le plus étonnant virtuose, le chef-d’œuvre le plus rare, s’il était obligé de l’écouter seul dans une salle non éclairée. Il n’y en a pas un sur mille qui, prêt à faire à un artiste une politesse qui lui coûtera 50 fr., veuille en payer 25 pour entendre quelque prodige de l’art, à moins que la mode ne l’y oblige ; car les chefs-d’œuvre même sont quelquefois à la mode. On ne sacrifie à la musique ni un dîner, ni un bal, ni une simple promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une séance de cour d’assises. On va voir un opéra s’il est nouveau et s’il est exécuté par la diva ou le ténor en vogue : on va au concert s’il y a quelque intérêt de curiosité tel que celui d’une rivalité, d’un combat public entre deux virtuoses célèbres. Il ne s’agit pas d’admirer leur talent, mais de savoir lequel des deux sera vaincu ; c’est une autre espèce de course au clocher ou de boxe à armes courtoises. On va dans un théâtre s’ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts classiques jouer la plus fatiguante comédie d’enthousiasme, parce qu’il est de bon ton d’avoir là sa loge, et que les places y sont fort recherchées. On va à certaines premières représentations surtout, on paye même alors sans hésiter un prix exorbitant, si le directeur ou les auteurs jouent ce soir-là une de ces parties terribles qui décident de leur fortune ou de leur avenir. Alors l’intérêt est immense ; on se soucie peu d’étudier l’ouvrage nouveau, d’y chercher des beautés et d’en jouir ; on veut savoir s’il tombera ou non ; et selon que la chance lui sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprimé dans un sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables que le moindre incident peut faire naître en pareil cas, on va pour prendre noblement le parti du plus fort, pour écraser le vaincu si l’ouvrage est condamné, ou pour porter l’auteur en triomphe s’il réussit ; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l’œuvre. Oh ! alors, qu’il fasse chaud ou froid, qu’il vente, qu’il grêle, qu’il en coûte cent francs ou cent sous, il faut voir cela ; c’est une bataille ! c’est souvent même une exécution. En France, mon cher, il faut entraîner le public comme on entraîne les chevaux de course ; c’est un art spécial. Il y a des artistes entraînants qui n’y parviendront jamais, et d’autres, d’une plate médiocrité, qui sont d’irrésistibles entraîneurs. Heureux ceux qui possèdent à la fois ces deux rares qualités ! Et encore les plus prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs maîtres dans les flegmatiques habitants de certaines villes aux mœurs antédiluviennes, cités endormies qui ne furent jamais éveillées, ou vouées par l’indifférence pour l’art au fanatisme de l’économie.

    Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-être nouvelle pour vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurèrent, il y a sept ou huit ans, d’une façon assez originale. Ils venaient de s’associer pour une expédition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux entraîneurs entraînants se sont donné la main pour dompter le public, ce sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc ! Rubini et Liszt (comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athènes modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n’est négligé, ni les réclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme piquant et varié, rien ; et rien n’y fait. L’heure du concert venue, nos deux lions entrent dans la salle... Il n’y avait pas cinquante personnes ! Rubini, indigné, refusait de chanter, la colère lui serrait la gorge. « Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux ; ce public atome est évidemment l’élite des amateurs de ce pays-ci, et il faut le traiter en conséquence. Faisons-nous honneur ! » Il lui donne l’exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante alors le second de sa voix mixte la plus dédaigneuse. Liszt revient, exécute le troisième, et aussitôt après, s’avançant sur le bord du théâtre et saluant gracieusement l’assemblée : « Messieurs, dit-il, et madame (il n’y en avait qu’une), je pense que vous avez assez de musique ; oserai-je maintenant vous prier de vouloir bien venir souper avec nous ? » Il y eut un moment d’indécision parmi les cinquante conviés ; mais comme, à tout prendre, cette proposition ainsi faite était engageante, ils n’eurent garde de la refuser. Le souper coûta à Liszt 1,200 francs. Les deux virtuoses ne renouvelèrent pas l’expérience. Ils eurent tort. Nul doute qu’au second concert la foule n’eût accouru... dans l’espoir du souper.

    Entraînage magistral, et à la portée du moindre millionnaire !

    Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui revenait, désappointé, d’un port de mer où il avait compté se faire entendre. « Je n’ai pu entrevoir la possibilité d’y donner un concert, me dit-il très-sérieusement, les harengs venaient d’arriver, et la ville entière ne songeait qu’à ce précieux comestible ! » Le moyen de lutter contre un banc de harengs !

    Vous voyez, mon cher, que l’entraînage n’est pas chose facile, dans les villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite à la critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire connaître combien il y a de malotrus qui l’importunent, ce pauvre public, qui le harcèlent, qui l’obsèdent sans vergogne, depuis le soprano jusqu’à la basse profonde, depuis le flageolet jusqu’au bombardon. Il n’est si mince râcleur de guitare, si lourd marteleur d’ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prétende arriver à l’aisance et à la renommée en donnant des concerts. Un homme a donné à Paris un concert sur la guimbarde... De là des tourments vraiment dignes de pitié pour les maîtres et les maîtresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les placeurs de billets, sont des frelons dont la piqûre est cuisante et dont on ne sait comment se garantir. Il n’y a pas de subterfuges, pas de roueries diplomatiques qu’ils n’emploient pour glisser aux pauvres gens riches quelque douzaine de ces affreux carrés de papier nommés billets de concert. Et quand une jolie femme surtout a été affligée de la cruelle tâche d’un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme barbare elle frappe son impôt sur les hommes jeunes ou vieux qui ont le bonheur de la rencontrer. « Monsieur A***, voici trois billets que madame *** m’a chargée de vous faire accepter ; donnez-moi 30 fr. Monsieur B***, vous êtes un grand musicien, on le sait ; vous avez connu le précepteur du neveu de Grétry, vous avez habité un mois à Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme ; voici deux billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser d’assister : donnez-moi 20 francs. Ma chère amie, j’ai pris l’hiver dernier pour plus de 1,000 francs de billets des protégés de ton mari, il ne te refusera pas, si tu les lui présentes, le prix de ces cinq stalles : donne-moi 50 francs. Allons, monsieur C***, vous qui êtes si véritablement artiste, il faut encourager le talent ; je suis sûre que vous vous empresserez de venir entendre ce délicieux enfant (ou cette intéressante jeune personne, ou cette bonne mère de famille, ou ce pauvre garçon qu’il faut arracher à la conscription, etc.) ; voilà deux places, c’est un louis que vous me devez ; je vous fais crédit jusqu’à ce soir. »

    Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de février et de mars, ceux de l’année où ce fléau sévit le plus cruellement à Paris, s’abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n’être pas dévalisés tout à fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de ces redoutables concerts ; ce sont les malheureux critiques qui les supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls à en pâtir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a fait Paris, c’est-à-dire qui y a donné un concert tel quel (cela s’appelle ainsi en France dans l’argot du métier), croit devoir voyager, il incommode beaucoup d’honnêtes gens qui n’ont pas eu la prudence de cacher leurs relations extérieures. Il s’agit d’obtenir d’eux des lettres de recommandation ; il s’agit de les amener à écrire à quelque innocent banquier, à quelque aimable ambassadeur, à quelque généreux ami des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts à Copenhague ou à Amsterdam, qu’elle a un rare talent, et qu’on veuille bien l’encourager (en achetant une grande quantité de ses billets). Ces tentatives ont, en général, les plus tristes résultats pour tout le monde, surtout pour les virtuoses recommandés. On me racontait en Russie, l’hiver dernier, l’histoire d’une chanteuse de romances et de son mari, qui, après avoir fait sans succès Pétersbourg et Moscou, se crurent néanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur de les introduire à la cour du sultan. Il fallait faire Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-même n’avait pas encore songé à entreprendre un tel voyage. La Russie étant demeurée de glace pour eux, c’était une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la clémence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En conséquence, voilà nos époux bien recommandés, suivant, comme les rois mages, l’étoile perfide qui les guidait vers l’Orient. Ils arrivent à Péra ; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet ; le sérail leur est ouvert. Madame sera admise à chanter ses romances devant le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C’est bien la peine d’être sultan pour se voir exposé à des accidents semblables ! On permet un concert à la cour ; quatre esclaves noirs apportent un piano, l’esclave blanc, le mari, apporte le châle et la musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s’attend à rien de pareil à ce qu’il va entendre, se place sur une pile de coussins, entouré de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprès de lui. On allume son narghilé, il lance un filet d’odorante vapeur, la cantatrice est à son poste ; elle commence cette romance de M. Panseron :

« Je le sais, vous m’avez trahie,
Une autre a mieux su vous charmer.
Pourtant, quand votre cœur m’oublie,
Moi, je veux toujours vous aimer.
Oui, je conserverai sans cesse
L’amour que je vous ai voué ;
Et si jamais on vous délaisse,
Appelez-moi, je reviendrai. »

    Ici le sultant fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de la langue turque dont Molière nous a donné de si beaux exemples dans le Bourgeois gentilhomme : « Naoum ! » Et l’interprète : « Monsieur, Sa Hautesse m’ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de suite. — Mais... elle commence à peine... ce serait une mortification. »

    Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant les yeux, à glapir la romance de M. Panseron :

« Si jamais son amour vous quitte,
Faible, si vous la regrettez,
Dites un mot, un seul, et vite
Vous me verrez à vos côtés. »

    Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus son épaule ce mot au drogman : « Zieck ! » Le drogman au mari (la femme chante toujours la romance de M. Panseron) : « Monsieur, le sultan m’ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas à l’instant, il va la faire jeter dans le Bosphore. »

    Cette fois, le tremblant époux n’hésite plus ; il met la main sur la bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain :

« Appelez-moi, je reviendrai,
Appelez-moi, je….. »

    Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur qui tombent du front de l’époux sur la table du piano humilié. Le sultan reste immobile ; nos deux voyageurs n’osent se retirer, quand ce nouveau mot : « Boulack ! » sort de ses lèvres au milieu d’une bouffée de tabac. L’interprète : « Monsieur, Sa Hautesse m’ordonne de vous dire qu’elle désire vous voir danser. — Danser ! moi ? — Vous-même, monsieur. — Mais je ne suis pas danseur, je ne suis pas même artiste, j’accompagne ma femme dans ses voyages, je porte sa musique, son châle, voilà tout... et je ne pourrai vraiment... — « Zieck ! Boulack ! » repart vivement le sultan en lançant un nuage gros de menaces. Lors, l’interprète très-vite : « Monsieur, Sa Hautesse m’ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore. » Il n’y avait pas à balancer, et voilà notre malheureux qui se livre aux gambades les plus grotesques, jusqu’au moment où le sultan, caressant une dernière fois sa barbe, s’écrie d’une voix terrible : « Daioum be boulack ! Zieck ! » L’interprète : « Assez, Monsieur ; Sa Hautesse m’ordonne de vous dire que vous devez vous retirer avec madame et partir dès demain, et que si jamais vous revenez à Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux dans le Bosphore. »

    Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donné là ! et pourquoi le Bosphore n’est-il pas à Paris ?

    La chronique ne m’a point appris si le couple infortuné poussa jusqu’en Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation pour le céleste empereur, chef suprême du royaume du milieu. Cela est probable, car on n’en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura péri misérablement dans la rivière Jaune, ou sera devenu premier danseur du fils du Soleil.

— Cette dernière anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien contre Paris.

— Quoi ! vous ne voyez pas ce qui en ressort évidemment ?... Elle prouve que Paris, dans sa fermentation continuelle, donne naissance à tant de musiciens de toute espèce, de toutes valeurs, et même sans valeur, que sous peine de s’entre-dévorer comme les animalcules infusoires, ils sont obligés d’émigrer, et que la garde qui veille aux portes du sérail n’en défend plus aujourd’hui même l’empereur des Turcs.

— Ceci est bien triste, dit le harpiste en soupirant ; je ne donnerai pas de concert, je le vois. C’est égal, je veux aller à Paris.

— Oh ! venez à Paris ; rien ne s’y oppose. Bien plus, je vous prédis d’excellentes et nombreuses aubaines, si vous voulez y mettre en pratique le système si ingénieusement employé par vous à Vienne pour faire payer la musique aux gens qui ne l’aiment pas. Je puis, à cet égard, vous être d’une grande utilité, en vous indiquant la demeure des riches qui la détestent le plus ; bien qu’en allant jouer au hasard devant toutes les maisons de quelque apparence vous fussiez à peu près sûr de réussir une fois sur deux. Mais, pour vous épargner des improvisations vaines, prenez toujours ces adresses dont je vous garantis l’exactitude et la haute valeur :

10 Rue Drouot, en face de la Mairie ;
20 Rue Favart, vis-à-vis la rue d’Amboise ;
30 Place Ventadour, en face de la rue Monsigny ;
40 Rue de Rivoli, je ne sais pas le numéro de la maison, mais tout le monde vous l’indiquera ;
50 Place Vendôme, tous les numéros en sont excellents.

    Il y a une foule de bonnes maisons rue Caumartin. Informez-vous encore des adresses de nos lions les plus célèbres, de nos compositeurs populaires, de la plupart des auteurs de livrets d’opéras, des principaux locataires des premières loges au Conservatoire, à l’Opéra et au Théâtre-Italien ; tout cela pour vous est de l’or en barres. Mais n’oubliez pas la rue Drouot, et allez-y tous les jours ; c’est le quartier général de vos contribuables. »

    J’en étais là quand la cloche m’avertit du départ du convoi. Je serrai la main du harpiste vagabond, et m’élançant dans une diligence : Adieu, confrère ! au revoir à Paris. Avec de l’ordre et en suivant mes avis, vous y ferez fortune. Je vous recommande encore la rue Drouot.

— Et vous, pensez à mon remède contre l’amour double.

— Oui, adieu !

— Adieu !

    Le train de Prague partit aussitôt. Je vis quelque temps encore le Styrien rêveur, appuyé sur sa harpe, et me suivant de l’œil. Le bruit des wagons m’empêchait de l’entendre ; mais au mouvement des doigts de sa main gauche, je reconnus qu’il jouait le thème de la Fée Mab, et à celui de ses lèvres je devinai qu’au moment où je disais encore : « Quel drôle d’homme ! », il répétait de son côté : « Quel drôle de morceau ! »

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    Silence... Les ronflements de mon alto et ceux du joueur de grosse caisse qui a fini par suivre son exemple, se distinguent au travers des savants contre-points de l’oratorio. De temps en temps aussi, le bruit des feuillets tournés simultanément par les fidèles lisant le sacré livret, jette une agréable diversité sur l’effet un peu monotone des voix et des instruments. — « Quoi, c’est déjà fini ? me dit le premier trombone. — Vous êtes bien honnête. Ce sont les mérites de l’oratorio qui me valent ce compliment. Mais j’ai réellement fini. Mes histoires ne sont pas comme cette fugue qui durera, je le crains, jusqu’au jugement dernier. Pousse, bourreau ! va toujours ! C’est cela, retourne ton thème maintenant ! On peut bien dire de lui ce que madame Jourdain dit de son mari : « Aussi sot par derrière que par devant ! » — Patience, dit le trombone, il n’y a plus que six grands airs et huit petites fugues. — Que devenir ? — Il faut être justes, c’est irrésistible. Dormons tous ! — Tous ? Oh non, cela ne serait pas prudent. Imitons les marins, laissons au moins quelques hommes de quart. Nous les relèverons dans deux heures. » On désigne trois contre-bassistes pour faire le premier quart, et le reste de l’orchestre s’endort comme un seul homme.

    Quant à moi, je dépose doucement mon alto, qui a l’air d’avoir respiré un flacon de chloroforme, sur l’épaule du garçon d’orchestre et je m’esquive. Il pleut à verse ; j’entends le bruit des gouttières ; je cours m’enivrer de cette rafraîchissante harmonie.

 

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